DU CORPS DES FEMMES
Contrôles, surveillances et résistances
ETUDES DES FEMMES ISSN 1480-7742
La collection Études des femmes vise à promouvoir la publication d'ouvrages
académiques sur la question des femmes dans divers champs disciplinaires à
caractère social. Elle accueille des réflexions théoriques, critiques et féministes
d'orientations intellectuelles multiples, reflétant ainsi une diversité d'approches :
sociologie, criminologie, droit, médecine, service social, psychologie, éducation,
histoire et autres. La collection est ouverte aux manuscrits de langues française
et anglaise.
Directrice de la collection:
Sylvie Frigon
Comité éditorial:
Ruby Heap
Michèle Kérisit
Ann Denis
Études des femmes n°6
DU CORPSDES FEMMES
Contrôles, surveillances et résistances
sous la direction de
SYLVIE FRIGON ET MICHÈLE KÉRISIT
Les Presses de l'Universitéd'Ottawa
Données de catalogage avant publication (Canada)
Vedette principale autitre:
Du corps des femmes: contrôles, surveillances et résistances
(Études des femmes, ISSN 1480-7742; n° 6)
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 2-7603-0502-3
1.Femmes - Canada - Identité. 2. Corps humain - Aspect social - Canada. 3.Prosti-
tution - Canada. 4. Criminalité - Aspect social - Canada. 5. Vieillissement.
6. Femmes - Canada - Aspect sociologique. I. Frigon, Sylvie, 1963- . ILKérisit,
Michèle, 1951- . m. Collection.
HQ1453.D82 2000 305.42'0971 C00-900014-3
Cet ouvrage a été publié grâce au soutien financier de la Faculté des sciences sociales de
l'Université d'Ottawa.
Les Presses de l'Université d'Ottawa remercient le Conseil des Arts du Canada et l'Uni-
versité d'Ottawa de l'aide qu'ils apportent à leur programme de publication.
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du
Programme d'aide au développement de l'industrie et de l'édition (PADIÉ) pour nos
activités d'édition.
Maquette et illustration de la couverture: Robert Dolbec
« Tous droits de traduction et d'adaptation, en totalité ou en partie, réservés pour tous les
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soit, tant électronique que mécanique, en particulier par photocopie et par microfilm, est
interdite sans l'autorisation écrite de l'éditeur. »
ISBN 2-7603-0502-3
ISSN 1480-7742
© Les Presses de l'Université d'Ottawa, 2000
542, King Edward,Ottawa (Ont.), Canada K1N 6N5
[email protected] http : / / www.uopress.uottawa.ca
Imprimé et relié au Canada
TABLE DES MATIERES vii
1
Remerciements
Sylvie Frigon et Michèle Kérisit 15
57
Introduction 93
Sylvie Frigon et Michèle Kérisit
127
PREMIÈRE PARTIE:
DE LA « NATURE FÉMININE » : HISTOIRE DES SAVOIRS
Chapitre 1
Le corps des femmes dans la construction
des savoirs et des savoir-faire :
éducation et travail rémunéré
des femmes au Canada, XIXe et XXesiècles
Ann Denis et Ruby Heap
Chapitre 2
Corps en danger, mères sous contrôle :
les pratiques du service social
concernant la prostitution
Cécile Coderre et Colette Parent
Chapitre 3
Le corps social de la prostituée:
regards criminologiques
Colette Parent et Cécile Coderre
DEUXIÈME PARTIE:
DISCIPLINARISATION ET TECHNOLOGIES POLITIQUES
DU CORPS
Chapitre 4
Corps, féminité et dangerosité : de la production
de « corps dociles » en criminologie
Sylvie Frigon
vi DU CORPS DES FEMMES
Chapitre 5 165
Le corps et ses mirages :récits et parcours des femmes
à travers la folie et sa psychiatrisation
Lourdes Rodriguez del Barrio
Chapitre 6 195
Les figures du vieillissement des femmes
en gérontologie
Michèle Kérisit
TROISIÈME PARTIE : 231
DE L'APPROPRIATION DU CORPS DES FEMMES 255
OU DES JEUX DU VISIBLE ET DE L'INVISIBLE
Chapitre 7
Marquage du corps, discipline, résistance
et plaisir : les pratiques de maquillage
des femmes
Natalie Beausoleil
Chapitre 8
Des femmes envisagées
Marie-Blanche Tahon
Présentation des auteures 305
Remerciements
Ce collectif sur les multiples façons de discipliner le corps des femmes est
né lors d'un séjour que nous avons fait à BuenosAires en Argentine sous
l'invitation de Silvia Chejter lors d'un colloque intitulé « Violencia sexista:
resistencia de las mujeres y control social » en 1994. Un grand merci à
Silvia et à sescollègues pour leur apport à notre réflexion ainsi qu'à toutes
celles qui, de près ou de loin, ont contribué à cet ouvrage.
Nous souhaitons souligner, en particulier, le soutien d'André Cellard,
doyen associé à la recherche à la Faculté des sciences sociales de
l'Université d'Ottawa et à Vicky Bennett des Presses de l'Université
d'Ottawa, pour avoir cru au projet.
Nous tenons à souligner l'appui financier de la Faculté des sciences
sociales de l'Université d'Ottawa et des Presses de l'Université d'Ottawa.
Un grand merci aussi à Ginette Rozon, Chantai Poirier et Hélène
Lafrance.
Et, bien sûr, à nos familles, amies et amis.
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Introduction
SYLVIE FRIGON ET MICHÈLE KÉRISIT
Les fondements de nos sociétés se sont inscrits dans le corps
des femmes, fil conducteur de l'exposition : corps fantasmé,
corps contraint, violé, humilié,sensuel, fort et fragile. Ce corps
ballotté donne vie à un théâtre de la mémoire où se joue
l'histoire des femmes, de la noirceur à lalumière.
Femmes, corps et âmes, Musée de la civilisation, Québec
Depuis quelques années, le corps occupe une place importante
dans les manifestations artistiques et culturelles les plus remarquées. Par
exemple, Lynn Hershman, dans son exposition Virtuellement vôtre,
reprend l'idée de Virginia Woolf d'une chambre à soi pour y montrer
« l'individu, le soi transmué, fractionné, reproduit, reconfiguré par les
médias électroniques » (Musée des Beaux-Arts du Canada, 1995 : 3).
Hershman utilise différents médias pour « déterminer comment s'im-
briquent le médium et le personnage, l'identité, le corps et le soi » (ibid. :
4). Quelques années auparavant, en 1991, Jane Sterbak, lors d'une
exposition intitulée Corps à corps /States of Being, provoquait le scandale
en présentant un corps de femme recouvert d'une robe de viande crue.
Cette fin de XXe siècle projette l'image double d'un corps relié par
des fils invisibles à la paramécie universelle de la communication
cybernétique et un corps chargé et alourdi de chair crue, qui refuse de se
dévêtir de sa matérialité. Fragmenté et écartelé entre un corps
technologisé, incorporé à des réseaux désincarnés, et une matérialité qui
appelle à la désintégration et à la finitude, le corpsn'est pas cette présence
irréductible et objective qu'on lui prête souvent dans l'illusion de son
évidence existentielle. Nous constatons ainsi que la réalité corporelle
vivante et concrète, telle que nous l'appréhendons au quotidien dans nos
sensations et nos actions, se métamorphose sans cesse dans les
représentations et les« mythologies » - lemotestde Bernard (1975)- qui
prennent leur sens dans la culture qui nous entoure. Notre expérience
concrète du corps est traversée de part en part par notre expérience d'un
« corps social » et le regard des autres. Cette expérience est également
construite par tout discours tenu sur le corps et la place qu'il occupe,
discours qui l'objectifie, le transforme ou le passe sous silence, sans pour
autant en faire disparaître l'irréductible présence.
2 DU CORPS DES FEMMES
Dans ce livre, nous portons un regard multiple sur les
constructions de la corporéité des femmes en prenant comme point
d'ancrage, dans un premier temps, quelques disciplines en sciences
humaines et sociales, tentant de constituer une sorte d'« archéologie » de
ces discours disciplinaires sur le corps des femmes1. Dans un deuxième
temps, nous explorons des pratiques sur le corps et par le corps des
femmes. L'un de nos objectifs est en effet d'examiner comment certaines
disciplines et certains savoirs professionnels enseignés à l'université
contribuent à construire la figure d'un corps féminin en marge, en
expulsant celui-ci des champs du savoir, en le rendant invisible et
illégitime ou transgresseur. Dans cette perspective, chaque auteure de ce
collectif porte donc sur le corps des femmes un éclairage informé par la
discipline à laquelle elle se rattache : criminologie, service social,
anthropologie, gérontologie, sociologie du travail ou politique. Un tel
projet oscillera inévitablement entre un objectif de lecture féministe et
critique des savoirs en sciences humaines et sociales (première et
deuxième parties) et un objectif consistant à élaborer des analyses
féministes de pratiques corporelles féminines (troisième partie). Cette
oscillation entre ces deux grands projets ou axes constitue en fait le cœur
même de l'ouvrage et en explique la construction.
Notre projet n'est pas de tout dire sur le corps ; nous souhaitons
modestement reprendre le fil d'une analyse abordée par de nombreuses
contributions féministes récentes2 en mettant en lumière l'importance de
l'interaction entre discours et pratiques dominantes sur le corps à travers
la disciplinarisation des savoirs.
La première partie de cet ouvrage est donc consacrée à la façon
dont certains savoirs ont historiquement construit la figure du corps des
femmes (Denis et Heap :sociologie du travail ; Coderre et Parent :service
social ; Parent et Coderre : criminologie). Dans la deuxième partie, nous
rangeons sous la même rubrique les chapitres qui portent sur la
disciplinarisation et les « technologies politiques du corps » (Frigon :
criminologie ; Rodriguez del Barrio :psychiatrie ; Kérisit : gérontologie).
Ces contributions s'attardent à montrer comment les « technologies
politiques du corps » contribuent à la fois à sa négation et en font comme
l'« incontournable théorique » des disciplines envisagées. La troisième
partie comporte deux chapitres qui dépassent le débat féministe habituel
de la subjugationdu corps des femmes par l'« apparence » ou par le voile
que portent certaines musulmanes algériennes (Beausoleil et Tahon).
Moins directement rattachés à une lecture disciplinaire, ces deux
chapitres ouvrent cependant le débat sur les pratiques corporelles dans
la perspective des femmes.
INTRODUCTION 3
En somme,nous jetons un certain éclairage non seulement sur les
effets régulateurs d'un ensemble de savoirs élaborésensciences humaines
et sociales, mais aussi sur les moments privilégiés où l'on pressent une
« résistance »,une capacitéde renverser le regard régulateur de l'analyste
et, pour ainsi dire, de le prendre à son propre jeu (de pouvoir). Car
aucune analyse du corpsne peut faire l'économie d'une réflexion sur son
irréductibilité au discours, et aucune analyse du contrôle qui s'exerce sur
les corps ne peut taire la complexité et l'ambiguïté de ce contrôle
constamment réinventé dans la reconfiguration ponctuelle et
conjoncturelle de la règle. Les contributions des auteures de cecollectif
illustrent d'ailleurs cette constante ambiguïtédans la mesure où chacune,
dans le domaine qu'elle a choisi, essaie de définir les paramètres dans
lesquels s'organise un contrôle patriarcal sur le corps des femmes et d'en
repérer les interstices de liberté ou, du moins, de résistance.
La question de la corporéité est au cœur de la réflexion féministe
des 30 dernières années. En effet, on peut placer au centre de cette
réflexion un questionnement fondamental sur la construction du féminin
et du masculin et de sa hiérarchisation dans des rapports inégalitaires
entre les sexes. L'analyse du mythe de l'adéquation des femmes à une
biologie qui les confinerait aux actes « naturels » de la maternité, par
exemple, est sans doute l'acte fondateur d'une réflexion féministe sur le
corps. Ledébat n'a cependant pas été simple et n'est pas terminé (Probyn,
1992 : 35). Nous n'avons pas la prétention d'en résumer la complexité
dans ces quelques pages d'introduction.
Nous attirerons seulement leregard sur trois mêmes essentiels du
débat féministe sur le corps, de façon à proposer les fils théoriques qui
non seulement informent l'ensemble des chapitres de ce livre, mais les
placent aussi en tension évidente. Lepremier thème s'articule autour de
la question de la « nature féminine » et de l'histoire des savoirs ; le
deuxième thème est organisé, pour sa part, autour de la diversité des
technologies politiques du corps,et, finalement, le troisième thème aborde
l'appropriationdu corps des femmes sous l'angle desjeux du visible et de
l'invisible.
De la « nature féminine » : histoire des savoirs
Le premier thème qui traverse la réflexion féministesur le corps
met en lien la division sexuée du travail avec une certaine conception
idéologique du corps des femmes. Le corps n'est plus ici le siège de
l'impossible accession des femmes au statut de sujet, mais c'est la
dévalorisation de son inscription dans le social qui sert de toile de fond
4 DU CORPS DES FEMMES
pour comprendre la place des femmes dans l'ordre patriarcal.
L'inscription du corps de la femme dans l'ordre de la « nature » et du
biologique et la mise en avant de son destin de mère et de nourricière
servent d'argument central pour son exclusion du travail de « culture ».
Cette inscription sert aussi de pivot à la construction d'une « nature
féminine », utilisée comme réfèrent absolu pour justifier l'hégémonie
masculine dans certaines sphères de production, et cela de façon
différenciée selon l'ethnie, la « race » et la classe.
Le chapitre d'Ann Denis et de Ruby Heap, sur l'exclusion des
femmes de certains domaines du savoir et du savoir-faire rémunérés,
analyse la littérature existante en histoire et en sociologie pour montrer
comment, au Canada anglais et au Canada français, durant les XIXe et
XXe siècles, le discours sur la « nature féminine » et l'idéologie des
« sphères séparées » ont servi à justifier soit l'exclusion des femmes de
certains domaines du savoir et du savoir-faire soi-disant masculins, soit
leur ghettoïsation dans d'autres domaines soi-disant féminins. Dans un
cas comme dans l'autre, les arguments invoqués renvoient à des corps de
femmes représentés avant tout comme procréateurs et nourriciers. Ces
auteures considèrent que le poids de ce discours dominant a néanmoins
fortement varié selon les appartenances ethniques, de «race »ou de classe
des travailleuses. Elles ajoutent que les femmes ont pu, dans certaines
occasions, résister à ce discours en récupérant la notion de « nature
féminine » pour justifier leur inclusion dans la sphère publique. Elles se
demandent néanmoins si, malgré les dénonciations vigoureuses à l'égard
des notions de «nature féminine »et de « sphères séparées »et malgré les
progrès enregistrés par les femmes dans le domaine de l'éducation et du
travail salarié, certains éléments de cediscours traditionnel ne sont pas en
train de refaire surface dans le contexte de la montée de la « nouvelle
droite » et du démantèlement de l'État-providence.
Cette représentation du corps des femmes comme « objet de
nature »est à l'œuvre dans la formation des savoirs qui se sont constitués
en disciplines à la fin du XIXe siècle. Selon Dorothy Smith (1987), le fait de
reléguer le corps des femmes dans le travail invisible de subsistance
matérielle et de production et de reproduction est même essentiel à la
constitution d'un savoir masculin, car il permet aux hommes le déni de
leur propre corporéité. De nouvelles disciplines sont nées dans la
deuxième moitié du XIXe siècle, aux moments de gloire d'une rationalité
positiviste faisant du corps (masculin) un non-soi constituant une «entité
extérieure au moi et à la société susceptible de n'établir avec son
environnement que des relations mécaniques » (Berthelot, 1992:12). Des
figures de femmes qui s'opposent, par leur comportement ou leur
INTRODUCTIONn 5
insertion sociale, à la « nature de leur sexe » et à la « nature » sont alors
considérées commeune curiosité monstrueuse qu'il s'agit de comprendre
et d'expliquer et par rapport à laquelle se mesure la normalité de la
corporéité féminine.
Deux textes de ce collectif retracent l'évolution de la figure de la
prostituée dans l'histoire de la criminologie et du service social. Le corps
de la prostituée y est vu commelepivot des représentations disciplinaires
du corps des femmes dans ces savoirs professionnels. Dans leur chapitre
sur le corps des prostituées en service social, intitulé « Corps en danger,
mères sous contrôle : les pratiques du service social concernant la
prostitution », Cécile Coderre et Colette Parent relèvent que la pénurie
actuelle de publications sur la prostitution, en service social, masque en
fait la disparition de ce thème dans la littérature historique du service
social. En effet, les questions de la traite des Blanches, de la prostitution
des jeunes filles et, en particulier, des jeunes immigrantes étaient au cœur
des intérêts des travailleuses sociales de la fin du XIXe siècle et du début
du XXe. Pour les auteures, la construction sociale du corps des prostituées
dans le discours du service social prend naissance à un moment où
émergent deux mouvements parallèles : d'une part, le mouvement de
réforme sociale luttant contre la prostitution proprement dite et, d'autre
part, la création de législations sur la protection de l'enfance. Ce dernier
courant va contribuer à la création du discours dominant sur la
prostitution en assimilant cette question à la problématique de la
protection des jeunes filles et des enfants en danger, mettant en exergue
la figure de la «mère dangereuse »et « dénaturée », figure emblématique
du savoir en service social au XXesiècle.
Dans le chapitre suivant, Colette Parent et Cécile Coderre
développent leur analyse sur la construction sociale du corps de la
prostituée en criminologie, antérieure à l'entrée en scène d'une réflexion
féministe dans la discipline. Ellesexaminentd'abord les changements qui
marquent la conception de la prostitution et les politiques destinées à y
répondre dans les sociétés occidentalesà la fin du XIXe siècle. Elles notent
l'émergence de la prostituée comme membre d'une catégorie de
personnes qui partagent une identité sexuelle marginale. Elles constatent
ensuite que la criminologie, qui apparaît commediscipline à la fin du XIXe
siècle, donne des assises « scientifiques » à cette identité. Les productions
criminologiques construisent la figure de la prostituée sous le signe de la
différence, non seulement face à la loi, mais aussi face à la « nature » des
femmes. Cette différence loge tour à tour dans la biologie, dans la
psychologie ou dans les conditions sociales auxquelles sont soumises ces
femmes. Poursuivant leur analyse de l'histoire de la discipline, les
6 DU CORPS DES FEMMES
auteures notent que ce sont les travaux interactionnistes qui introduisent
une brèche dans cette construction, mais que ce sont les productions
féministes et celles des regroupements des prostituées qui la mettront
plus fondamentalement en cause à partir des années 1970. Cependant,
selon Parent et Coderre, cette mise en cause ne semble pas avoir encore
pénétré le monde politique et les législations.
Trois textes très différents donc, sur la critique de la repré-
sentation des femmes par les disciplines, mais trois textes qui relèvent
d'une analyse de la place du corps des femmes dans l'histoire en général
ainsi que dans l'histoire des savoirs. L'inscription sociale et disciplinaire
du corps des femmes nous laisse voir combien il est nécessaire, pour
parler du corps de ce sujet, de déconstruire historiquement la
représentation des femmes à travers les savoirs. Aucun de ces textes ne
présuppose d'ailleurs l'entière subjugation des femmes dans les
représentations qu'en construit un savoir patriarcal. Denis et Heap
montrent en effet comment, en reprenant la thématique de la « nature
féminine », certaines femmes ont réussi à faire quelques percées dans la
sphère politique. De la même façon, le « féminisme maternel » a eu
beaucoup d'influencedans la constitution d'une pratique professionnelle
et d'un savoir fémininsen service social, laquelle, quoi que l'on puisse en
dire aujourd'hui, a contribué au mieux-être et même à la survie de
nombreuses femmes. Enfin, le chapitre de Parent et Coderre, malgré son
pessimisme quant à l'impact du féminisme et du mouvement des
travailleuses du sexe sur les politiques actuelles, n'en laisse pas moins la
porte ouverte à une autre vision de la prostitution.
La diversité des technologies politiques du corps
Le deuxième thème qui mobilise une réflexion féministe sur le
corps prend acte de certaines impasses théoriques et tente de définir
l'inscription plurielle du corps des femmes dans le social. Tous les textes
de ce collectif font d'ailleurs place à cette inscription plurielle, dans la
mesure où chacun explicite l'ancrage conjoncturel, socioculturel,
historique et politique des représentations et autoreprésentations du corps
féminin. Toutes les auteures ont le souci de marquer comment les
rapports de classe, de « race » et d'ethnicité s'articulent aux rapports
sociaux de sexe quand ils'agit du corps. En tant que responsables de cette
collection, nous désirions au départ intégrer à ce livre des chapitres
d'analyse sur la « racialisation » du corps des femmes, sur les
problématiques des femmes vivant avec un handicap ou sur l'hétéro-
sexualisation du corps féminin,analyses qui sont très peu nombreuses en
INTRODUCTIONn 7
français. Cela n'a malheureusement pas été possible et c'est sans doute
une des limites de cet ouvrage collectif3. Trois textes, dans ce collectif,
abordent cependant la problématique de la disciplinarisation actuelle du
corps des femmes en mettant au centre de leurs analyses la pluralité des
positionnements des femmes dans le social, dans la mesure où y sont
problématisés le corps des femmes incarcérés, le corps des femmes
psychiatrisées et le corps des femmes âgées.
Dans le chapitre intitulé « Corps, féminité et dangerosité : de la
production de " corps " dociles en criminologie »,Sylvie Frigon analyse
la corporéité des femmes en prison. Dans son analyse d'une technologie
politique du corps, le concept pivot de « corps » sert de paramètre à la
compréhension des rapports sociaux de pouvoir et des pratiques
d'assujettissement. L'auteure y explore comment la (re)production de
corps dociles se manifeste et se construit en criminologie, comment
l'emprisonnement façonne, marque le corps et comment la loi pénale est
incarnée et corporalisée. Pour cela, elle esquisse, en trois actes principaux,
les points de repère essentiels à l'élaboration d'une généalogie féministe
du corps en criminologie. Dans le premier acte, l'auteure met en scène les
premiers jalons pour théoriser le corps en criminologie en examinant à la
fois le « corps du mal » dans les savoirs et les pratiques criminologiques
et la construction sociale des corps des femmes dans ces savoirs et ces
pratiques. Dans un deuxième acte, elle explore le corps emprisonné ou la
corporéité de l'enfermement, qu'elle théorise à l'aide de cinq rubriques :
« le corps marqué », « le corps malade », « le corps aliéné », « le corps
victime » et « le corps-résistance ». Au troisième acte, et à titre de cas de
figure de la gestion du corps dangereux, l'auteure analyse l'intervention
de l'équipe pénitentiaire d'intervention d'urgence (EPIU) à la Prison des
femmes de Kingston, en Ontario, en avril 1994. Elle y fait ressortir la
transformation de corps dangereux en corps dociles par l'entremise de
deux stratégies : les fouilles à nu et l'isolement cellulaire. En fin de
parcours, l'auteure réfléchit à un projet de généalogies féministes du corps
en criminologie, en faisant ressortir le passage de la négation du corps à
la problématisation du corps. Elle suggère alors d'examiner comment là
construction sociale de corps « déviants » féminins reconduit aux
représentations symboliques du corpsnormal.
Dans le chapitre suivant, Lourdes Rodriguez del Barrio se
demande dans quelle mesure l'approche dominante de la psychiatrie
biomédicale en Amériquedu Nord peut tenir compte de la manière dont
être femme,en tant qu'être dans le monde marqué d'emblée par un corps
sexué, infléchit l'expérience de la folie. L'auteure appréhende ici
l'établissement psychiatrique comme espace social parmi d'autres, où les
8 DU CORPS DES FEMMES
conflits concernant les rapports entre les hommes et les femmes
s'expriment et cherchent une résolution. C'est à travers la mise en récit
que des femmes psychiatrisées font de l'expérience de la folie et de leur
trajectoire de vie que l'auteure appréhende le rôle que la psychiatriejoue
dans leur vie. Pour cela, elle étudie, d'une part, la manière dont les
femmes, au moyen et au-delà de la folie, rejettent, transforment et
utilisent lecadre d'interprétation et les pratiques qui leur sont offertes par
la psychiatrie et, d'autre part, les processus d'aliénation que ces discours
et ces pratiques viennent consolider ou renverser. L'auteuremontre que
les rapports entre les femmes et la psychiatrie sont empreints de
paradoxes, mais qu'ils expriment aussi une continuité entre les
événements du passé, l'expérience de la crise et des symptômes et
l'expérience de la médication. Elle montre surtout que la psychiatrie, en
réduisant son intervention à l'enfermement,au repos et à la médication,
est loin de contribuer à la réarticulation des rapports sociaux - souvent
empreints de violence - qui ont infléchi les parcours des femmes. Au
contraire, elle accentue ses effets de marginalisation, d'exclusion et de
confusion intérieure. À travers leurs récits, les femmes interviewées
revendiquent qu'on écoute, au-delà du corps envahi ou vide qui se
manifeste par lessymptômes, lecorpsqu'elleshabitent et qui exprime une
souffrance dont il est l'ancrage mais qui le dépasse.
Dans le dernier chapitre de cettepartie, MichèleKérisit interroge
les différentes tresses du discours gérontologique sur le corpsdes femmes
âgées ou vieillissantes, en lesprenant commedes lieux où seconstruit une
rhétorique passant sous silence la pluralité des expériences du
vieillissement. Pour ce faire, elle dégage les grandes figures discursives
nommant le vieillissement des femmes en Amérique du Nord : la
grand-mère, la veuve et la « ménopausée ». Pour l'auteure, le corps des
femmes devient, avec le passage du temps, le signe par excellence d'une
dysfonction inévitable, véritable spectre d'une potentielle décadence du
social. Cette vision du corps vieillissant des femmes selon laquelle celui-ci
est affecté de maladies chroniques et dégénératives (ostéoporose et
« atrophie »de l'appareil reproductif, etc.)et possède des caractéristiques
sociales qui le marquent comme pauvre, isolé et dépendant, est tissée
grâce à une série de discours épidémiologiques, démographiques et
sociologiques qui font du vieillissement des femmes un « problème
social » et des femmes vieillissantes un fardeau dont le danger réside en
fin de compte dans un destin physiologique qu'il s'agit de contrecarrer.
Ainsi, le corps des femmes relève d'un dispositif politique qui se traduit
en pratiques d'intervention et de prévention (hormonothérapie, mais
aussi conditions et styles de vie)tentantde réguler la trajectoire corporelle
INTRODUCTIONn 9
des femmes dans nos sociétés occidentales, et cela de plus en plus tôt.
L'auteure conclut que, s'il existe actuellement certains mouvements de
femmes plus âgées qui réfutent les représentations des femmes âgées
comme personnes inutiles, inactives et dépendantes, c'est en essayant de
repenser le corps des femmes dans une perpective sociale de continuité
que nous parviendrons à faire pièce à un discours sur levieillissement des
femmes qui enferme de plus en plus celui-ci dans un déterminisme
purement somatique.
De l'appropriation du corps des femmes ou des jeux
du visible et de l'invisible
Le troisième thème, qui, à notre avis, traverse l'ensemble des
contributions féministes contemporaines sur lecorps, porte sur l'accession
par les femmes au statut de sujet et sur la place du corps dans cette
accession. Pour Guillaumin (1978a), le corps féminin est la marque du
« sexage »des femmes et de leur appropriation - sur les plans individuel
et collectif - par leshommes, et entrave l'accession des femmes au statut
de sujet. Guillaumin (1978a : 5-8) examine, par exemple, comment
« diverses prothèses du genre serre-vis » (talons hauts, gaines et autres
diktats de la mode, mais aussi charges multiples : sacs et cabas, enfants,
etc.) contribuent à ligoter le corps féminin et entravent la constitution du
soi chez les femmes. Ces techniques très concrètes de «disciplinarisation»
du corps renvoient au premier sens de « discipline », soit au châtiment
que l'on utilise pour faire respecter la règle, ou même au fouet servant
d'instrument de pénitence dans certains ordres religieux. Pour
Guillaumin, l'accession au statut de sujet par les femmes est donc
impossible tant que celles-ci ne disposent pas socialement de la propriété
de leur corps. La violence faite aux femmes - celle qui est exercée sur
certaines femmes par certains hommes, mais aussi la souffrance générée
par les multiples contraintes exercées sur le corps des femmes dans nos
sociétés - est donc uneviolence systémique, quinonseulement perpétue
la subordination des femmes (individuelle et sociale) à l'ordre partriarcal,
mais également signifie leur impossibilité d'accéder au statut de sujet.
Dans une telle perspective, le corps est le siège de l'oppression des
femmes et de leur impossibilité d'accéder à la constitution de soi comme
sujet.
Une telle « vision négative » du corps entraîne, à notre avis, des
difficultés théoriques, dans la mesure où elle rend impossible une
réflexion sur la façon dont les femmes peuvent construire leurs propres
représentations du corps, « représenté et ressenti » (Probyn, 1992:37) et,
10 DU CORPS DES FEMMES
donc, malgré ces mêmes « prothèses du genre serre-vis » ou à cause
d'elles, parvenir au statut de sujet social et politique. Dans ce livre,
Natalie Beausoleil examine un type de marquage éphémère du corps, le
maquillage, dans la société occidentale contemporaine et réfute en partie
les études qui mettent l'accent sur l'aspect coercitif des pratiques
corporelles d'apparence des femmes. Basant sa réflexion sur une
recherche empirique menée aux États-Unis, l'auteure examine ce que
représente le maquillage pour des femmes et quelles en sont les fonctions.
Elle conceptualise, notamment, la possibilité de résistance féminine par
le plaisir et par les négociations et subversions quotidiennes des femmes
dans le jeu de l'apparence et de la visibilité. Bien que, pour elle, divers
réseaux de pouvoir soient concernés dans le processus de production et
d'observation de soi, l'approche phénoménologique qu'elle adopte
souligne que le corps est à la fois objet et sujet, et n'est jamais simplement
objet ni jamais simplement sujet.
Dans le dernier chapitre de cet ouvrage et dans un tout autre
ordre d'idées et d'univers, Marie-Blanche Tahon saisit l'opportunité que
lui fournit le port du hijab par des Algériennes musulmanes pour
comprendre ce que peut signifier le « corps politique » au féminin. Elle
apporte des éléments historiques et politiques pour appréhender les
raisons de cevoilement et affirme la capacité agissante politique ainsi que
la visibilité de ces femmes que l'on dit passives et soumises, et invisibles
sous leur voile. En posant la question du lien théorique et rhétorique qui
rapproche les termes « enjeu » et « femmes » lorsqu'on fait référence à
l'espace politique, elle se demande s'il ne s'agit pas d'un autre voilement,
qui, lui, aurait pour effet d'exclure les femmes du politique, une fois de
plus.
Les différents fils qui lient les textes de cet ouvrage collectif sont
nombreux, bien que nous ayons consciemment laissé aux auteures le soin
de spécifier leur champ d'intérêt et de définir leur perspective sur le
corps. Au terme de cetteaventure, cependant, cequi frappe, c'est combien
nous nous sommes toutes départies d'une vision du corps comme objet
spéculaire exclusivement construit à partir de pratiques et de savoirs
patriarcaux. Toutes les auteures ont, à leur façon, tenté de mettre en mots,
à partir de recherches empiriques ou à partir de recherches plus
documentaires ou théoriques, ce qui, dans la corporéité féminine,
participe à l'accession des femmes au statut de sujet.
Prises entre des savoirset des pratiquesqui ont fait ou font d'elles
tantôt des femmes « dangereuses » ou des femmes « en danger » (ou les
deux à la fois) - expressions qui reviennent souvent sous la plume des
auteures de ce collectif -, les femmes dont on parle ont tenté et tentent
INTRODUCTIONn 11
encore de montrer combienle corps est en même temps cible d'un pouvoir
qui le dépasse et le fait souffrir et le point de départ de pratiques de
résistance. Cependant, loin de voir dans cette résistance le lieu privilégié
et « hors du social » que pourrait prendre une libération mythique des
femmes (et des hommes) par leur corps,on montreque cetterésistance est
constamment retravaillée par les positionnements sociopolitiques et
stratégiques de groupes historiquement constitués dans des rapports
sociaux de sexe mais aussi de « race » et de classe. Nous avons déjà noté
que cet ouvrage n'inclut pas, et c'est là l'une de ses limites, les
problématiques de « racialisation » et d'ethnicisation des corps, pas plus
qu'il ne fait référence à la normalisation hétérosexuelle ou aux
problématiques du corps perçu comme « handicapé ». Nous espérons
cependant que cecollectif, dont ilexistetrès peu d'équivalentsen français,
engendrera d'autres collectifs quiprendront pour but d'approfondir et de
théoriser la question du corps des femmes dans toute sa diversité, et de
faire une nouvelle lecture de la disciplinarisation du corps féminin.
Notes
1. Nous rejoignons en cela la thèse de Foucault, pour qui l'un des modes de
régulation et de contrôle des savoirs s'est constitué par la classification des
savoirs en disciplines (Foucault, 1969).
2. Nous tenons à souligner l'importance de l'ouvrage collectif canadien sous la
direction de Dawn Currie et Valérie Raoul (1992) et intitulé Anatomy of
Gender : Women's Strugglefor thé Body.
3. Dans cet esprit, nous avions contacté un certain nombre de collaboratrices
potentielles qui auraient pu, grâce à leur positionnement social, approfondir
cette pluralité. Laplupart des femmescontactées n'ont pu, malheureusement,
se joindre à nous. Nous pouvons sans doute expliquer cette limite par
l'inégalité des rapports de « race » au sein même des rapports de sexe, la
plupart des collaboratrices potentielles étant très fortement sollicitées en
raison justement de leur positionnement au sein des rapports sociaux
dominants.
Bibliographie
Bernard, Michel (1995), Le corps, édition de 1976, complétée, Paris, Éditions
du Seuil.
Berthelot, Jean-Michel (1992), « Du corps comme opérateur discursif ou les
apories de la sociologie du corps », Sociologie et sociétés, XXIV, 1, p. 11-18.
Currie, Dawn et Valérie Raoul (1992), Anatomy of Gender : Women's Struggle
for thé Body, Carleton, Carleton University Press.
12 DU CORPS DES FEMMES
Foucault, Michel (1969), L'archéologiedu savoir, Paris, Gallimard.
Guillaumin, Colette (1978a), « Pratique du pouvoir et idée de Nature, (I)
L'appropriation des femmes », Questions féministes, 2, p. 5-30.
Guillaumin, Colette (1978b), « Pratique du pouvoir et idée de Nature, (II)
L'appropriation des femmes », Questions féministes, 3, p. 5-28.
Musée de la civilisation (1996), Femmes, corps et âmes, Québec.
Musée des Beaux-Arts du Canada (1995), Lynn Hershman. Virtuellement vôtre,
Ottawa.
Probyn, Elspeth (1992), « Corps féminin, soi féministe, le dédoublement de
renonciation sociologique », Sociologieet sociétés, XXIV, 1, p. 33-45.
Smith, Dorothy (1997), The Everyday World as Problematic. A Feminist Sociology,
Toronto, Toronto University Press.
Première partie
De la « nature féminine » :
histoire des savoirs
This page intentionally left blank
1
Le corps des femmes dans la construction
des savoirs et des savoir-faire : éducation
et travail rémunéré des femmes au Canada,
XIXe et XXe siècles
ANN DENISET RUBY HEAP
Dans cechapitre, nous nous proposons d'examiner, à partir de la
littérature existanteen histoire et en sociologie,l'impact de la «naturalisa-
tion » des femmes dans les domaines de l'éducation et du travail salarié
au Canada anglais et au Canada français aux XIXe et XXe siècles. Par
« naturalisation » des femmes, on entend un système de pensée qui
postule que la nature entretient avec les femmes un rapport spécifique
articulé autour de leur corpset de ses fonctions. Commenous le verrons,
un tel postulat aura comme conséquence, dans les deux domaines qui
nous concernent, ou leur exclusion de certains champs de savoir et de
savoir-faire soi-disant «masculins », ou leur ghettoïsation dans d'autres
champs soi-disant « féminins ». D'autre part, nous fournirons des
exemples démontrant que les femmes ont pu, dans une certaine mesure,
résister à ce discours sur la « nature féminine » en faisant des gestes
concrets ou en adaptant ce même discours afin d'élargir leur accès à
l'éducation et au travail salarié. Enfin, même si, à un premier niveau, le
discours étudié renvoie à la catégorie « femme », il importe d'examiner
comment le poids de ce discours varie selon l'ethnie, la « race » et
l'appartenance de classe.Sansprétendre être exhaustives, nous tenterons
d'illustrer cette diversitéa.
Le corps des femmes dans le discours occidental dominant
Depuis l'époque des Lumières, l'Occident a pensé en termes de
différences, de contradictionset d'oppositions. Cette façon de penser est
à l'origine de la fameuse dichotomie nature/culture, dont les analyses
féministes ont révélé le rôle fondamental dans la constructionsociale des
rapports inégalitaires entre les sexes.En effet, autour de cette dichotomie
26 DU CORPS DES FEMMES
s'articule un discours qui postule que leshommes et lesfemmes entretien-
nent avec la nature un rapport différent, qui explique la position
dominante des premiers dans l'ordre social. Ainsi, les femmes seraient
prisonnières de lanature qui lescontrôle et lesassujettit ;leshommes, par
contre, ont réussi à maîtriser et même à transformer la nature. Ces
derniers dominent par conséquent l'univers du culturel, dont ils sont les
créateurs et les principaux utilisateurs. Vainqueurs de la nature, les
hommes sont identifiés commedes êtres rationnels, alors que les femmes
seraient perpétuellement habitées par l'émotion. Or l'homme étant
considéré dans ce discours comme le réfèrent universel obligé, il s'ensuit
rinfériorisation de la femme qui, parce que différente du premier, ne
saurait lui être égale.
La dichotomie nature/culture accorde par ailleurs une place
fondamentale au corps des femmes. Selon cette perspective, n'ayant pu
s'affranchir de la nature, les femmes sont prisonnières de leur corps, en
particulier de leur fonction de reproduction.Celle-ci comporte un double
volet :les femmes assurent non seulement la reproduction de l'espèce en
procréant, mais aussi la reproduction sociale en subvenant aux besoins
physiques et affectifs des membres de la famille dont elles sont les
premières responsables. La capacité de reproduction constitue une
caractéristique fondamentale des femmes en tant qu'individus et en tant
que membres d'un groupe social. D'où lapriorité accordéeà lamaternité ;
d'où, aussi, la mise en valeur de qualités soi-disant « féminines » se
rattachant aux rôles de mère et de gardienne du foyer attribués aux
femmes : patience, zèle, dévouement, tendresse, douceur, etc.
En fait, à la dichotomie nature/culture se rattache l'idée que les
différences entre les hommes et les femmes, différences qui ne peuvent
qu'inférioriser ces dernières, relèventde la nature même et, de cefait, sont
immuables. Ainsi, les femmes seraient «naturellement » disposées à être
mères et nourricières. Par ailleurs, leur nature les écarterait du pouvoir
dans toutes sesmanifestations publiques, pouvoir politique, économique,
social, religieux, etc., qui revient aux hommes, puisqu'ils possèdent des
capacités de raisonnement et d'abstraction (Birke, 1986 ; Code, 1991 ;
Lloyd, 1993 ; Veillette, 1995 : introduction).
Cette croyanceen une «nature féminine »centrée sur le corps des
femmes, et sur leur capacité de reproduction en particulier, a marqué
pendant très longtemps la pensée occidentale. Par ailleurs, le développe-
ment du capitalisme industriel et bourgeois en Europeet en Amérique du
Nord au cours du XIXe siècle suscite l'émergence de l'idéologie des
sphères séparées qui «naturalise » aussi les femmes et les hommes et les
enferme dans des catégories distinctes. Cette idéologie proclame en effet
LE CORPS DES FEMMES 17
que les femmes et les hommes habitent deux sphères distinctes, l'une
privée, l'autre publique, et qu'elles et ils remplissent dans leur sphère
respective des fonctions que la nature leur a assignées. Au sein du foyer,
les femmes assument ainsi un rôle maternel et nourricier, en plus
d'accomplir les tâches domestiques. Les hommes, de leur côté, sont
responsables des activités économiques,politiques, sociales et juridiques
de la sphère publique. Bien que cette idéologie suggère une certaine
« égalité dans la différence », considérant que les femmes et les hommes
remplissent des fonctions apparemment différentes mais complémentai-
res, il est clair que, dans le contexte du capitalisme industriel, la division
sexuelle du travail qu'elle encourage confère aux hommes le rôle
dominant dans la société, puisque les activités qu'ils accomplissent dans
la sphère publique ont une valeur marchande, mesurée en termes de
salaires. De fait, l'idéologie des sphères séparées perçoit les femmes
comme étant physiquement et financièrement dépendantes des hommes,
qui doivent, en retour, leur assurer protection. D'autant plus que les
femmes sont également présentées comme des êtres fragiles, d'une part,
et comme l'incarnation de la pureté, d'autre part. En d'autres termes, il
revient aux hommes de protéger la capacitéde reproduction des femmes
de même que leur vertu.
L'idéologie des sphères séparées est reliée étroitement à la
montée et à l'expansion de la classe moyenne, qui en sera à la fois la
principale adepte et la principale porte-parole. Laforte distinction qu'elle
établit entre l'univers privé des femmes et l'univers public des hommes
correspond en effet au modèle des familles bourgeoises européennes et
américaines de l'époque. Cependant, cette idéologie prendra la forme
d'une doctrine globalisante aux visées hégémoniques, destinée à confiner
dans leur « sphère propre » les femmes dans leur ensemble, quelles que
soient la classe à laquelle elles appartiennent, leur race ou leur ethnie. La
diversité des expériences que vivent les femmes sera donc largement
occultée ; bien plus, celles qui s'opposent ou ne peuvent se conformerà
l'idéal formulé risquent de subir l'opprobre face à l'opinion publique2.
Le féminisme à l'assaut du discours dominant :
quelques pistes conceptuelles
Le discours que nous venons de décrire découle d'une tradition
philosophique « idéaliste », selon laquelle ce sont des idées et des
croyances qui sont les forces motrices (ou les « causes ») du fonctionne-
ment d'une société. Ce discours sera remis en question par différents
courants féministes dont les analyses s'accompagnent toutes d'une
18 DU CORPS DES FEMMES
volonté politique d'améliorer la condition sociale des femmes. Certains
d'entre eux proposent un contre-discours qui se rattache quand même à
cette tradition idéaliste. C'est le cas du féminisme libéral, qui fonde son
analyse et sesrevendications sur leprincipe fondamental de l'égalité entre
les individus, sans distinction de sexe. Un autre courant, appelé tour à
tour « féminisme maternel », « féminisme domestique », « féminisme
relationnel » et « féminisme de la différence », a recours à l'idéologie de
la maternité afin de montrer que les femmes,en vertu de leur capacité de
procréer et d'élever des enfants, ont une contribution spécifique à
apporter à l'ensemble de la société3. Le féminisme dit « culturel » ou
« essentialiste » constitue, à bien des égards, une version contemporaine
de ce courant qui exalte la différence, une différence qui découle
principalement de la fonction reproductrice des femmes.
D'autres contre-discours féministes s'inscrivent, pour leur part,
dans le courant dit « matérialiste ». Ce dernier soutient que ce sont les
conditions matérielles - dont le(s) rapport(s)de pouvoir - qui détermi-
nent avant tout le fonctionnement de la société ; dans cette perspective,
les systèmes d'idées (définis commedes idéologies) sont produits afin de
justifier certaines formes de rapports matériels. Différents groupes de
féministes s'y rattachent. Les féministes qui s'affichent comme
« marxistes »privilégient les rapports aux moyens de production. Aussi
le système de classes sociales constitue-t-il à leurs yeux la source
principale de l'oppression des femmes. De leur côté, les féministes
socialistes considèrent que l'oppression des femmes découle autant de
leur appartenance de sexe que de leur appartenance de classe sociale.
Enfin, les féministes radicaleset certainesféministes matérialistes insistent
sur la primauté du corps des femmes (Jaggar et Struhl Rothenberg, 1984 ;
Juteau et Laurin, 1988 ; Tong, 1989).
De ces différents contre-discours, le féminisme matérialiste de
Colette Guillaumin4 nous semble une référence particulièrement utile
dans le cadre de la présente analyse. Cette auteure fait ressortir certains
parallèles analytiques entre les mécanismes menant aux rapports de
subordination que peuvent vivre les individus en raison de leur sexe et
de leur « race » ou ethnie, et elle propose, sans toutefois développer
longuement son propos, des pistes permettant un changement dans ces
rapports. Ainsi, elle postule que lorsqu'il existe dans une société, à une
époque historique précise, un rapport de pouvoir qui implique
l'appropriation d'une classed'individus (laclassedominée)par une autre
(la classe dominante), il y a égalementun effet idéologique - selon lequel
ce rapport de pouvoir estjustifié et présenté commeimmuable,vu que les
acteurs de la classe dominée sont « des éléments de la nature : des
LE CORPS DES FEMMESs 19
" choses " » (Guillaumin, 1992 :16)5, - évoquant ainsi « une contrainte
naturelle et de l'évidence somatique » (ibid. : 19). Par « appropriation »,
Guillaumin entend « le rapport où c'est l'unité matérielle productrice de
force de travail qui est prise en main, et non la seule force de travail »
(ibid.), bref, la réduction des membres de la classe dominée « à l'état
d'objet matériel » (ibid. : 17). Dans le cadre des rapports raciaux, c'est
d'esclavage qu'il s'agit ; pour décrire les rapports entre les sexes,
Guillaumin propose le terme « sexage ». Ainsi, dit-elle, à partir des
différences matérielles entre hommes et femmes (dont les différences
biologiques), la «classedes hommes »,qui est la classe dominante, adopte
une idéologie de « naturalisation » - fondée sur l'idéologie de na-
ture/culture etcelledes sphères séparées - quiautorise son appropriation
de la « classe des femmes », tant sur le plan individuel que sur le plan
collectif. Afin de maintenir les femmes dans un état de subordination, la
classe des hommes va invoquer la nature pour s'approprier le corps des
femmes, leur production, y compris les produits de leur corps (dont les
enfants) et l'espace qu'elles occupent. La même analyse s'impose, selon
Guillaumin (1992 : 194)6, dans le cas d'autres rapports de force, tels
l'esclavage, la colonisation, où le groupe dominant se sert de marques
(souvent somatiques) dites « naturelles » pour imposer certaines
pratiques aux dominés et leur en interdire d'autres. En effet, pour ces
groupes de dominés,
[c]e sont les rapports sociaux où ils sont engagés (l'esclavage,
le mariage, le travail immigré...) qui les fabriquent tels à
chaque instant ;en dehors de cesrapports ilsn'existent pas, ils
ne peuvent même pasêtreimaginés.Ils ne sontpas des données de
la nature, mais bien des données naturalisées des rapports
sociaux. (Guillaumin, 1977:194 italique dans l'original.)
Si Guillauminlaisse entendre qu'il peut y avoir modification dans
les rapports de subordination, elle ne s'y attarde pas longtemps. À cet
égard, les concepts complémentaires d'exclusion et d'usurpation qu'ont
élaborés certains théoriciens néo-weberiens offrent des pistes prometteu-
ses. Le concept d'exclusion renvoie à un empêchement - de nature légale
ou autre - de pénétrer un milieu ou de participer à une activité donnée.
L'exclusion peut entraîner une forme de résistance que Parkin a appelée
« usurpation », à savoir la tentative qu'effectué un groupe dominé pour
s'emparer de biens ou de privilèges qui lui ont été interdits de par son
exclusion7.
20 DU CORPS DES FEMMES
Un dernier concept qui va alimenter notre analyse est celui de la
ghettoïsation. Par « ghettoïsation », nous entendons une situation où un
groupe ou une catégorie sociale est cantonné dans un espace physique ou
social (par exemple, un quartier urbain) ou dans une activité ou profes-
sion donnée. Le plus souvent, la ghettoïsation est causée soit par une
exclusion formelle ou informelle, soit par une volonté de regroupement
face à un environnement relativement hostile, soit par une idéologie
dominante qui valorise un « choix » pour le groupe en question ou qui
remet en question d'autres « choix » pour ce dernier. Comme l'ont
souligné l'importante étude d'Armstrong et Armstrong (1978,1984,1994)
ainsi que celle de Vandelac (1985), les femmes canadiennes ont été
historiquement soumises à une double ghettoïsation, d'abord dans des
tâches de reproduction biologique et sociale, et ensuite dans certaines
occupations au sein de l'économie formelle.
Le corps des femmes : discours et contre-discours au Canada
Dans le Canada des XIXe et XXe siècles, les principaux pro-
moteurs de la différenciation des sexes fondée sur la « nature » et de
l'idéologie des sphères séparées constituent des membres du clergé, des
hommes politiques, des éducateurs, des juges, des médecins, avec la
nouvelle gamme d'« experts » dont l'influence s'accroît au XXe siècle :
hygiénistes, psychologues, travailleurs sociaux,etc. (Cook et Mitchinson,
1976). Au Québec, l'Eglise catholique adhère sans peine à l'idéal de la
femme «reine du foyer ».Selon la doctrine officielle catholique, la femme,
de par sa nature spéciale, qui relève de l'ordre divin, est faite pour être
épouse et mère (charnelle ou, dans le cas des religieuses, spirituelle) ; il
existe donc une division sexuelle des rôles et des fonctions, autant dans
l'Église que dans la société civile (Veillette, 1995 : introduction). Au
Québec, donc, les femmes catholiques subiront pen-dant fort longtemps
le double poids d'un discours à la fois naturalisant et sacralisant.
D'autre part, l'idéologie des sphères séparées sera récupérée à
partir de la fin du XIXe siècle par le féminismematernel, de loin le courant
féministe le plus influent au Canada, et ce,jusque dans les années 1960.
Ce sont les femmes des classes moyennes, autant des pro-testantes
anglophones que des catholiques francophones, qui adhèrent avant tout
au féminisme maternel. Les féministes québécoises doivent toutefois
tempérer leur discours afin d'éviter la désapprobation du clergé, qui veut
maintenir les femmes dans leur rôle traditionnel. Rappelons-le, le
féminisme maternelinvoque la vertu féminine,les fonctions reproductrice
et nourricière des femmes et leur rôle d'éducatrice pour réclamer la
LE CORPS DES FEMMESs 21
participation des femmes dans la sphère publique, en particulier dans les
différents mouvements de réforme morale et sociale, ainsi que leur accès
à l'enseignement supérieur et aux professions libérales dites masculines
et, enfin, leur droit de voter à tous les paliers de gouvernement. Bref, ces
féministes vont utiliser l'idéologie de la maternité, fondée sur la défense
et la promotion de la division « naturelle » des rôles féminins et mascu-
lins, afin d'améliorer la condition des femmes à divers niveaux. Courant
essentiellement bourgeois et défendu par des femmes de raceblanche, le
féminisme maternel tend toutefois à ignorer, voire à contester et à renier,
les expériences et les contraintes que vivent les femmes des autres
groupes sociaux. Au Canada, par exemple, des études récentes ont mis en
lumière la dimension raciste du mouvement (Valverde, 1991).
Ce n'est qu'à partir des années 1960 que l'on assistera au Canada
à une contestation véritable de la notion de différenciation « naturelle »
des sexes et de l'idéologie des sphères séparées. Encore au début des
années 1960, le discours dominant véhicule le modèle de la femme
épouse-mère « reine du foyer », ce que la féministe américaine Betty
Friedan a qualifié de discours de la « femme mystifiée » (Friedan, 1963).
Pendant cetemps, les épouses et les mères de familleaccèdent en nombre
croissant au marché du travail, et de plus en plus de femmes aspirent à
s'épanouir autrement que dans laprocréation et letravail domestique. Cet
écart grandissant entre le discours et la réalité crée des tensions qui sont
à la source du féminisme contemporain, qui émerge au cours des années
1960. Au Canada, le Rapport de la Commission royale d'enquête sur la
situation de la femme au Canada (le rapport Bird), publié en 1970, remet
en question les fondements des rapportshommes-femmes dans la société
et réclame l'égalité des sexes dans tous les secteurs d'activité, y compris
l'éducation et le marché du travail. Au cours des années qui suivent, les
travaux de la Commission vont alimenter largement la pensée et l'action
des féministescanadiennes. LesQuébécoises ne demeurent pas à l'écart.
La révolution tranquille qui balaie le Québec au début des années 1960 a
mené à la laïcisation rapide de la société québécoise et à la démocratisa-
tion des institutions, dont le système scolaire. Ce contexte nouveau
permettra aux Québécoisesde s'engager à plein dans la lutte des femmes,
aux côtés de leurs consœurs anglophones (Collectif Clio, 1992 :chap. 14).
Cependant, à ses débuts, le féminisme canadien regroupe avant
tout des femmes blanches issues de la classe moyenne. Celles-ci privilé-
gient des analysesrenvoyantà l'égalité des chancesà partir d'une optique
libérale (Cook, 1976). Elles sont, par contre, peu préoccupées par les
inégalités spécifiquesreliées à la «race », à l'ethnie et à l'appartenance de
classe. Dans cette perspective, on considère que les femmes composent
22 DU CORPS DES FEMMES
une catégorie homogène : toutes sont victimes des mêmes inégalités.
Primaient alors la prise de conscience(consciousness raising) d'une identité
en tant qu'individu, et non pas uniquement en tant qu'épouse et mère,
ainsi que celle de la légitimité du choix individuel, que ce soit en matière
d'avortement ou d'emploi (Wine et Ristock, 1991 ; Adamson, Briskin et
McPhail, 1988).
C'est surtout à partir des années 1970 que certaines féministes
vont commencer à remettreen question la catégorie « femme ». Certaines
théoriciennes marxisteset marxisantes commencent ensuite à intégrer la
variable «sexe »dans leurs analyses des conflits entre classes sociales afin
de cerner les oppressions spécifiques que vivent les travailleuses
(Armstrong et Armstrong, 1978 ; Connelly, 1976 ; Marchak, 1977 ;
Descarries-Bélanger, 1980 ; Barry, 1977 ; Collectif Clio, 1982). Enfin, ce
n'est qu'à partir des années 1980 que les variables « race » ou « ethnie »
apparaissent dans les analyses, ce qui donne lieu à des lectures plutôt
critiques des analyses et des pratiques féministes antérieures qui ont
occulté toute perspective intégrant ces volets de la différence (Canadian
Ethnie Studies / Études ethniques au Canada, 1981 ; Cannage, 1986 ; Ng et
Ramirez, 1981 ; Labelle et al, 1987 ; Silvera, 1989).
Bref, cen'est que très récemment que le contre-discours féministe
a remis en question le rapport femmes-nature qui se trouvait à rendre ces
dernières prisonnières de leur corps. Il faudra attendre plus longtemps
encore pour que cette remise en question tienne compte de la diversité
des expériences des femmes. Comme nous le verrons, cette évolution se
reflète forcément dans la littérature qui alimente cet article, mais qui en
délimite en même temps les paramètres.
Femmes et éducation supérieure8
Accès à l'enseignement supérieur
Au Canada comme ailleurs en Occident, l'éducation des filles
suscite des discussions considérables au cours du XIXe siècle. Quelle est
l'éducation la plus appropriée pour les filles et les jeunes femmes ? Telle
est la question de fond qui alimente ces discussions. Dans la première
moitié du XIXe siècle, la majorité des filles quittent l'école après l'école
primaire (comme le font également la majorité des garçons).Toutefois, les
familles aisées les envoient dans des académies, des collèges et des
couvents, établissements payants qui offrent une formationplus poussée
(Gidney et MiUer, 1990 ; Fahmy-Eid et Dumont, 1986).
LE CORPS DES FEMMES 23
Les portes de l'université restent toutefois fermées à l'ensemble
des Canadiennes de cette époque. Or, au Canada anglais, la scolarisation
croissante des filles à partir de la seconde moitié du XIXe siècle va donner
lieu à une campagne vigoureuse en faveur de l'accès des filles à
l'université. Des jeunes filles instruites de la bourgeoisie aspirent à
poursuivre leurs études et à accéder aux professions dites libérales. Elles
sont appuyées dans leur lutte par des féministes qui revendiquent
l'égalité complète entre les hommes et les femmes dans le domaine
éducatif. Beaucoup plus nombreuses sont celles qui, souscrivant au
féminisme maternel, soutiendront que l'accès à l'enseignement supérieur
permettra aux femmes - de la bourgeoisie, bien entendu - de mieux
assumer non seulement leur rôle de mères au foyer, mais aussi celui de
gardiennes de la nation et de régénératrices de la société (Roberts, 1979 :
30-31 ; Gillett, 1981:15-16).
La campagne pour l'accès des filles à l'université se heurtera à
une opposition farouche. Dans le camp des adversaires, on trouve tour à
tour des membres du clergé, des éducateurs, des administrateurs
universitaires et, de plus en plus, des médecins et des experts issus de
domaines en expansion, dont la psychologieet les sciencessociales.Or ces
individus brandiront comme argument le corps des femmes pour tenter
de maintenir ces dernières en dehors de l'enceinte universitaire. On
ridiculisera d'abord la physionomie des femmes instruites. En 1872, le
journal méthodiste canadien, le Christian Guardiant rappelle aux lecteurs
que les femmes intellectuelles sont rarement jolies, invoquant tout
particulièrement la forme masculine deleur front (cité dans Prentice et al,
1996:173). Beaucoupplus menaçante est l'argumentation des médecins,
à savoir que le corps de la femme est centré sur ses capacitésde reproduc-
tion, lesquelles accaparent tellement d'énergie qu'il ne lui en reste guère
pour se livrer à d'autres activités, à commencer par des études universi-
taires. La physiologie des femmes, soutiendront ainsi plusieurs d'entre
eux, ne leur permet pas de mener un effort intellectuel poussé, certains
allant jusqu'à prétendre que les études universitaires risquaient de
provoquer la stérilité ou l'hystérie (Mitchinson, 1991).
Enfin, d'autres adversairesde l'enseignement supérieur féminin
proclament très haut qu'un très grand nombre de diplômées universitai-
res tendent malheureusement à se détourner de leur vocation première
d'épouse et de procréatrice. Ils s'appuient sur des études statistiques
produites par les praticiens des sciences sociales alors en émergence,
études qui font état d'une baisse du taux de nuptialité chez les femmes
ayant fréquentél'université. Deplus, celles qui semarient tendent àavoir
24 DU CORPS DES FEMMES
beaucoup moins d'enfants que leurs consœurs moins instruites (Gillett,
1981:173).
Un autre élément important du débat autour de l'enseignement
supérieur féminin concerne la mixité. Encore une fois, le corps de la
femme est au centre des débats. Certains soutiennent que la mixité
comporte des dangers réels pour la santé des femmes, avant tout pour son
système reproducteur9. D'autres craignent que la proximité des jeunes
filles et des jeunes garçons sur les bancs de l'université ne porte atteinte
à la modestie et à la vertu des premières. En réponse, on propose de
fonder au Canada des collèges universitairesféminins à l'exemple de ceux
qui ont été établis dans l'est des États-Unis (Vassar, Smith, etc.). Le
manque de fonds empêchera la réalisation de ce projet. Par ailleurs, la
pénurie d'étudiants masculins qualifiés et lesbesoins financiers pressants
des universités anglophones expliquent dans une large mesure l'admis-
sion graduelle des filles à partir des années 1860 (Prentice et al, 1996 :
173). Lesétablissements les plus prestigieux,soit les universités McGill et
de Toronto, résisteront jusque dans les années 1880. Encore là, McGill
obligera les étudiantes inscrites à la Faculté des arts à s'asseoir à l'arrière
des classes avec leur chaperon. La création du Collège Royal Victoria en
1889 permettra à McGill de maintenir le principe de la séparation des
sexes jusqu'au début du XXesiècle (Gillett, 1981 : 80-81 ; CoUectif Clio,
1992:335-336).
L'accès des filles à l'université n'implique pas pour autant
l'abandon du discours dominant, qui établit un rapport direct entre la
« nature » féminine et le genre d'éducation que les filles sont censées
recevoir. Au contraire, ce discours alimente le mouvement des sciences
domestiques qui émerge au Canada anglais au tournant du siècle et qui
aura un impact considérable sur la formation scolaire des filles pendant
plusieurs décennies. Les principaux promoteurs des sciences domes-
tiques invoquent ainsi la nécessité d'offrir aux filles une formation
essentiellement «féminine »,qui les préparera àjouer leur rôle «naturel »
d'épouse, de mère et de ménagère. Au Canada anglais, les femmes de la
bourgeoisie se retrouvent au premier rang du mouvement ; elles
regroupent à la fois des éléments conservateurs qui ne cherchent pas à
sortir les femmes du foyer et des adeptes du féminisme maternel qui
réclament, au contraire, pour les femmesun rôle actif au sein de la sphère
publique. Les unes et les autres rallient à leur cause des éducateurs, des
hommes politiques et des hommes d'affaires qui, pour leur part,
souscrivent haut la main au principe d'une éducation différenciée pour
les garçons et les filles. Fort de ces appuis, l'enseignement ménager
s'implantera rapidement en milieu rural et en milieu urbain, du niveau
LE CORPS DES FEMMES 25
primaire jusqu'à l'université (Danylewycz,Fahmy-Eid et Thivierge, 1984).
Au Québec, où l'Église catholique et l'État célèbrent avec force la
« vocation »d'épouse et de mère des femmes catholiques,c'est le pendant
conservateur du mouvement des sciences domestiques quiprédomine,et
ce, jusqu'aux années 1940. En effet, ce mouvement est alimenté par un
discours à la fois nationaliste et pronataliste qui considère la famille
comme le sanctuaire des valeurs catholiques traditionnelles et l'instru-
ment de survie de la nation canadienne-française, grâce, en particulier, à
la fécondité élevée des femmes, qu'on a appelée « la revanche des
berceaux ».
Dans cette perspective, l'enseignement ménager est donc appelé
à contribuer non seulement au maintien de la division traditionnelle des
fonctions selon le sexe, mais aussi à la survivance de la nation. Avec le
soutien des élites religieuses et laïques, l'enseignement ménager se
répand au Québec à partir de la fin du XIXe siècle. Contrairement à ce qui
se passe au Canada anglais, où l'enseignement ménager tend graduelle-
ment à se professionnaliser et à orienter les diplômées vers le marché du
travail, au Québec, ce type de formation persistera à vouloir diriger les
femmes vers le foyer. Bien plus, à la fin des années 1930, les promoteurs
religieux de l'enseignement ménager voient dans ce dernier un puissant
instrument pour protéger le Québec contre l'invasion des valeurs
« modernes », soupçonnées de déboucher, entre autres, sur le divorce et
la dénatalité. Il s'ensuit la mise sur pied des fameux instituts familiaux,
dont le programme s'articule autour d'un noyau central : la féminité.
Leurs dirigeants s'inspirent des encycliques pontificales du temps qui
déclarent que les filles doivent être formées selon leur « nature »
physiologique et psychologique. Ilfaudra attendre la révolution tranquille
pour voir s'écrouler ce réseau d'établissements ayant dispensé pendant
plus de deux décennies une formation qui réduisait les femmes à leur
seule dimension sexuelle (Thivierge, 1982).
Pendant ce temps, l'accès des Québécoises francophones à un
enseignement supérieur autre que « féminin » se heurtera à de fortes
résistances. Les élites politico-religieuses considèrent que la formation
humaniste dispensée dans les collèges classiques ne convient qu'aux
garçons. Il faut attendre 1908 avant que ne s'ouvre à Montréal le premier
collège classique féminin, et ce, grâce à l'action concertéede la Congréga-
tion Notre-Dame et de laïques bourgeoises résolues à faire instruire leurs
filles (Collectif Clio, 1992 : 338-339 ; Tremblay, 1981). Encore là, le vice-
recteur de l'Université Laval à Montréal, Mgr Gaspard Dauth, lancera
l'avertissement suivant : « Livrer trop largement les jeu-nés filles aux
études abstraites, nepas leur doser prudemment la science selon la nature
26 DU CORPS DES FEMMES
et la mesure de leur esprit... c'est les jeter en dehors de leur sphère... »
(cité dans Danylewycz, 1983 : 260). Malgré une évolution fort lente, les
collèges classiques féminins feront l'objet de dénonciations persistantes.
En 1944, un observateur écriradans l'organe clérico-nationaliste L'Action
nationale : « à la différence des natures et des fonctions domestiques et
sociales doit correspondre une différence dans la formation des intelligen-
ces et des cœurs et l'information scolaire des cerveaux » (Duhamel, cité
dans Descarries-Bélanger, 1980 : 32). Que l'État ait refusé de verser des
subventions à ces établissements jusqu'au début des années 1960, alors
que l'enseignement ménager et les collèges classiques masculins
bénéficieront largement de ses largesses, rend compte de l'influence de
ces arguments au sein des élites politiques.
Exclusion des filles des programmes universitaires
de formation professionnelle
L'admission des filles à l'université ne débouchepas sur l'égalité
entre les sexes au sein de ces établissements. Au contraire, les Canadien-
nes doivent maintenant faire face à une nouvelle forme d'exclusion. Celles
qui désirent accéder aux facultés préparant à la pratique des professions
traditionnelles, comme le droit et la médecine, se heurtent en effet à une
forte résistance. Cette résistance s'explique avant tout par le fait que
l'accès aux professions « masculines » engagerait les filles dans une
longue carrière, ce qui les écarterait certainement de leur mission
première de mère et de nourricière.
Les arguments militant contre l'admission des femmes aux
facultés de médecine renvoient de fait à la « nature essentielle » des
femmes. Mais on se soucie aussi beaucoup, au départ, de préserver la
modestie de celle-ci. Lesfemmes sont censées, en effet, ignorer tout ce qui
relève du corps. Orlecorps - nu- et ses fonctions nesont-ils pasdiscutés
durant le cours magistral à l'aide de diagrammes ? De plus, on procède
à la dissection des cadavres en laboratoire.Toutefois, face aux pressions
croissantes des jeunes filles désireuses d'étudier la médecine, quitte à
s'exiler aux États-Unis ou ailleurs, on établira d'abord des collèges de
médecineexclusivement féminins,pour finalement accueillir lesfemmes
dans les facultés universitaires au tournant du XXesiècle10.
Or si le discours dominant sur la « nature » féminine vise
fondamentalement à maintenir les femmes dans leur « sphère », la
première génération d'étudiantes et de femmes médecins au Canada
saura utiliser ce même discours pour justifier la présence des femmes
dans la professionmédicale.Les femmes n'étaient-elles pas responsables
LE CORPS DES FEMMES 27
de soigner les malades au sein de leurs familles ? De plus, leur douceur
et leur patience les qualifiaient particulièrementpour soigner les enfants,
et les patientes ne seraient-elles pas plus à l'aise avec une femme
médecin ? Bref, on voit ici comment le discours « naturalisant » pouvait
être récupéré par les femmes et servir, dans certaines situations, à faire
accepter leurs revendications (Strong-Boag,1979).
Une telle stratégie avait moins de chances de réussir dans le cas
du droit. Cette profession, en effet, semblait aller complètement à
rencontre de la « nature » féminine. Ainsi, en 1874, le Canada Illustrated
News déclare que les exigences de la profession contribueraient à éroder
les qualités propres aux femmes, soit la délicatesse, la douceur et la
modestie. À la même époque, le célèbre journaliste et universitaire
canadien Goldwin Smith déclare qu'une jolie avocate serait tentée
d'utiliser ses charmes afin d'influencer lesjurés. Lepoids de ces attitudes
est tel qu'il faut saluer la détermination de Clara Brett Martin, une
Ontarienne qui eut l'honneur de devenir, en 1897, après une lutte
acharnée, lapremière femme au Canada et dans tout l'Empire britannique
à obtenir l'autorisation d'exercer le droit (Prentice et al, 1996 :137-138).
Peu à peu, les universités anglophones admettront les femmes dans les
facultés de droit, les universités francophones faisant de même seulement
à partir des années 1930 (Collectif Clio, 1992 : 302).
Égales à part entière ?
L'impact de l'idéologie mère-épouse se fait encore sentir
fortement dans les années d'après-guerre au sein des universités
canadiennes. Les filles avouent en effet fréquenter l'université pour
décrocher un «bon parti »,tout en se préparant pour un modeste emploi
qu'elles occuperont temporairement avant le mariage. Selon les études
nationales et régionales réalisées pendant les années 1960et 1970 (Breton,
1972 ; Porter, Porter et Blishen, 1973 ; Porter, Porter et Blishen, 1982 ;
Bélanger et Rocher, 1976), tant dans les questions des sociologues que
dans lesréponses des adolescentset adolescentes et de leurs parents, il est
évident que l'équation femme égale mère et épouse à la maison reste
dominante, et que les « choix » de programmes d'études universitaires
sont faits en conséquence. À la fin des années 1960, on soutiendra qu'un
prêt universitaire constituerait une « dot négative » pour les femmes
(Porter, Porter et Blishen, 1973 : chap. 1), en raison des bas salaires
qu'elles obtiendraient pendant et après leurs études, par rapport à leurs
confrères masculins, et en raison de leur brève présence sur le marché du
travail salarié.
28 DU CORPS DES FEMMES
Plus récemment, les femmes sont passées, en règle générale,
d'une situation d'exclusion à une situation de ghettoïsation (Industrie,
Sciences et Technologie Canada, 1991 : tableaux 1, 2, 3 ; Statistique
Canada, 1996 : tableaux 36,38,40). En effet, elles demeurent cantonnées
dans certains domaines d'études dits « féminins » : éducation, sciences
infirmières, sciences ménagères, psychologieet service social. Lesfemmes
sont donc majoritaires dans des domaines qui préparent au service
d'autrui, qui peut être conçu commeune prolongation des soins matériels
et affectifs qui relèvent du rôle domestique attribué aux femmes. Par
contre, elles restent particulièrement absentes des domaines où des
connaissances en mathématiques ou l'utilisation de la machinerie lourde
sont de rigueur, tels le génie, la physique, l'économie et, jusqu'à la fin des
années 1980, la médecine et le droit11. Il s'agit de secteurs où, pendant
longtemps, on a mis en doute soit la capacité d'abstraction des femmes,
soit leur manque de coordination et de force physique, soit leur difficulté
à composer avecdes machines. Bref, on invoquait surtout des explications
« biologisantes », lesquelles écartaient toute possibilité de changement
(Lafortune, 1986).
Le tableau 1.1 présente le pourcentage des femmes parmi les
diplômés canadiens, pour des domaines d'études choisis, en 1975, en
1982, en 1989 et en 1993.
L'emploi rémunéré
En 1942, alors que le gouvernement fédéral s'est engagé dans une
campagne de recrutement de la main-d'œuvre féminine dans lecontexte
de la Deuxième Guerre mondiale, les évêques du Québec publient une
lettre collective dans laquelle ils dénoncent « les mesures destinées à
attirer les femmes et les mères surtout, hors du foyer, pour les appliquer
au travail de l'usine et à d'autres occupations peu séantes à leur sexe »
(cité dans Lanoix, 1944 : 51).
Les propos qui précèdent montrent comment le discours
dominant sur la « nature » féminine se soucie tout autant de la question
du travail salarié des femmes que de celle de l'éducation des filles. Nous
avons vu comment l'accès des femmes aux professions « masculines » a
été obtenu difficilement, même après leur admission aux facultés de droit
et de médecine. De plus, les avocates et les femmes médecins demeurent
une minorité infime au sein de la main-d'œuvre féminine. Dans cette
section, nous verrons que la spécificité du corps des femmes - en
particulier leur fonction de reproduction, leurs attributs physiques
« naturels », et leur « vertu »-, sera invoquée pour exclure ces dernières
Tablea
Pourcentage des femmes parmi les diplô
pour des domaines d'études choisis ( B =
1975" 19
BMD % BM
%% «
Génie e t sciences 3 44 9
appliquées
Mathématiques et sciences 22 13 7 28
physiques
Sciences agricoles et 46 28 17 53
biologiques
biologie 37 29 20 47
sciences ménagères 98 94 10O 97
Science de la santé 53 51 2O 63
médecine 25 35 19 38
sciences infirmières 97 95 * 97
Sciences sociales 35 24 18 46
économie 17 13 8 28
droit 21 9 14 38
sociologie 6O 41 18 7O
Lettres 55 46 24 61
Beaux-arts et arts 6O 5O 29 64
appliqués
Éducation 59 31 29 71
Art» et sciences 48 18 35 58
Tous les programmes 44 28 16 51
Nombre total de femmes (35 85O) (3119) (296) (44462) (5
a. Industrie, Sciences et Technologie Canada (1991 : tableaux 1, 2, 3).
b. Statistique Canada (1996 : tableaux 36, 38, 4O), complété par des informa
sont plus prises en compte.
Pas deprogramme.
Catégories qui ne sont pas prises en compte.
au 1.1
ômés selon l'année et le diplôme obtenu
= baccalauréat, M = maîtrise et D = doctorat)
982* % 1989* D 1993" D
D 4 BM % BM %
% %% 6 %% 8
8 13 13 16 16
20 11 28 21 16 3O 27 16
38 23 57 45 27 59 50 31
37 23 53 42 26 55 49 28
81 0 95 88 79 9O 78 57
59 25 71 66 39 71 68 41
46 26 45 46 39 44 52 39
91 * 96 95 * 95 94 1OO
36 3O 54 41 42 56 44 43
24 14 32 28 16 35 31 18
19 O 48 39 2O 51 46 13
5O 36 74 57 42 74 65 45
57 35 62 57 42 ** ** **
56 33 66 6O 40 66 6O 61
52 43 70 63 46 71 69 61
44 67 62 74 26 ** ** **
40 25 55 45 30 57 49 33
5 3O7) (425) (57496) (7548) (783) (70474) (1O 119) (1 O91)
ations obtenues par téléphone de Statistique Canada pour les catégories qui ne
30 DU CORPS DES FEMMES
d'autres secteurs, pour les cantonner dans des ghettos d'emploi dits
« féminins », et pour les soumettre, dans certains cas, à des mesures dites
protectionnistes. Par ailleurs, la teneur et la portée des arguments utilisés
par le discours dominant tendront à varier selon l'origine ethnique et
raciale des travailleuses.
L'évolution de la main-d'œuvre féminine au Canada12
Au milieu du XIXe siècle, on assiste au Canada au passage d'une
société agricole à une société industrielle. L'industrialisation s'accom-
pagne d'une urbanisation qui entraîne la croissance rapide des villes et
l'entassement de la classe ouvrière en pleine expansion. Lesbesoins de
l'économie marchande, d'une part, et ceux des familles ouvrières et des
jeunes filles célibatairesayantquitté la campagne pour chercher du travail
en milieu urbain, d'autre part, vont alors entraîner l'entrée des femmes
sur le marché de l'emploi.
Les politiques canadiennes d'immigration vont aussi permettre
ce phénomène, mais selon des paramètres bien spécifiques. À partir de la
seconde moitié du XIXe siècle, le gouvernement fédéral encourage, en
effet, l'immigration de jeunes travailleuses célibataires. On destine
d'abord ces dernières au service domestique, mais on s'attend à ce
qu'elles semarient éventuellement et contribuentau peuplement du pays.
Le gouvernement privilégie donc la fonction de reproduction des
nouvelles venues, la considérant comme l'élément essentiel de leur
contribution à l'avancement de la société canadienne. Or l'État canadien
cible avant tout à cette fin des Européennes, à commencer par des
Britanniques. Nettement racistes, les politiques d'immigration fédérales
excluront presque totalement les femmes noires et asiatiques, et ce,
jusqu'au début des années 1960 (Porter, 1965 ; Bolaria et Li, 1985 ;
Satzewich, 1989 ; Daenzer, 1993). Les prétextes d'exclusion renvoyaient
au corps, aux traits biologiques. Quant aux femmes mariées de toutes
origines, on les admet normalement en tant qu'épouses dépendantes
(plutôt qu'en fonction de leurs qualités personnelles). Par contre, les
femmes qui ne sont ni mariéesni d'origine britannique seront, à quelques
exceptions près, admises exclusivement comme travailleuses domes-
tiques, et ce, jusqu'aux changements apportés à la loid'immigration dans
les années 1960. Daenzer montre comment leurs conditions d'admission
ont empiré depuis qu'il s'agit surtout de femmes «de couleur »(Daenzer,
1993).
Cela dit, les femmes deviennent au cours du XXe siècle une
composante de plus en plus importante de la main-d'œuvre globale,
LE CORPS DES FEMMES 31
passant de 13 % en 1901 à 45 % en 1991. La grande majorité de ces
travailleuses seront pendant longtemps des célibataires. Sauf pendant les
deux grandes guerres, alors qu'on aura grand besoin de la force de travail
des femmes, tant mariées que célibataires, pour combler une crise
temporaire provoquée par le départ des hommes pour le front, ce n'est
qu'à partir des années 1960 que la présence des femmes mariées au sein
de la population active deviendra répandue et relativement acceptable,
dans la mesure où la femme acceptera évidemment de faire une double
journée de travail. Feronttour à tour leur entrée les femmes mariées mais
sans enfants, puis les mères d'enfants d'âge scolaire au moins, enfin, les
mères d'enfants d'âge préscolaire (Armstrong et Armstrong, 1984 et
1994).
Le fait que la présence des femmes, est concentrée dans un
nombre restreint de catégories occupationnelles et que les femmes sont
largement absentes d'autres catégories, comme le montre le tableau 1.2,
nous amène à parler de leur ghettoïsation13. Tout au cours du XXesiècle,
les femmes sont nettement majoritaires dans les services14, l'enseignement
primaire, le nursing et le travail de bureau. D'autre part, leur absence
relative de catégories d'emploi beaucoup mieux cotées en termes de
revenus et de prestige nous amène aussi à parler de leur exclusion. Ainsi,
la majorité des médecins sont des hommes, alors que les infirmières sont
avant tout des femmes. Dans les manufactures de vêtements, ce sont, en
règle générale, des hommes qui taillent (un métier spécialisé) et les
femmes qui cousent (un métier non spécialisé).
Enfin, une analyse préliminaire des données statistiques du
recensement fédéral révèle que les distributions occupationnelles des
femmes varient selon leur origine ethnique ou « raciale ». On peut donc
parler de ghettoïsation et d'exclusion au sein même de la main-d'œuvre
féminine. Les écarts entre les distributions occupationnelles pour chacune
des quatre catégories déterminées par la « race » ou l'ethnie qui ont été
retenues pour le présent texte diminuent cependant entre 1931 et 1991. Il
resterait à tenter d'expliquer cette réduction dans le niveau d'exclusion,
en tenant compte de la double dimension de l'évocation du « corps »,
l'une rattachée au sexe, l'autre à la « race » ou à l'ethnie15.
32 DU CORPS DESFEMMES
Tableau 1.2
Le pourcentage de femmes dans la main-d'oeuvre totale,
selon certaines catégories occupationnelles, 1901 à 1991
Catégorie 1901a 1931a 1951a 1961a 1971b 1980e 1991d
occupationnelle %%%%%%%
Gestion 4 5 9 10 17 26 39
Professions libérales 43 50 44 43 50 53 56
22 45 57 62 70 78 79
Bureau 10 26 38 40 33 44 46
Ventes 69 62 48 50 49 55 57
Service 25 19 19 17 22 22 22
Manufacture 1 2 4 12 27 23 28
Agriculture
Toutes les occupations 13 17 22 27 38 42 46
a. Sylvia Ostry (1967). Les occupations sont classifiées à partir des divisions
occupationnelles de 1951.
b. Statistique Canada, Recensement du Canada, 1971. Les occupations sont
classifiées à partir des divisions occupationnelles de 1971.
c. Statistique Canada, Recensement du Canada, 1981. Les occupations sont
classifiées à partir des divisions occupationnelles de 1971.
d. Statistique Canada, Recensement du Canada, 1991. Les occupations sont
classifiées à partir des divisions occupationnelles de 1971.
Le travail au féminin
Quels sont les rapports entre le discours dominant sur la « nature »
féminine et la réalité de la participation des femmes au marché du travail
salarié ? À l'origine, ce discours nie aux femmes le droit même de
travailler à l'extérieur de la « sphère privée ».À la fin du XIXe et au début
du XXesiècle, plusieurs éléments au sein des élites considèrent le travail
salarié des femmes commeun problème d'ordre social ou moral qu'il faut
chercher à enrayer à tout prix. Toutefois, face au mouvement irrépressible
des femmes vers le marché du travail, on assiste à une modification du
discours dominant. Ainsi, on jugera que le travail salarié est acceptable
pour les célibataires uniquement. Pas question, en effet, pour les femmes
mariées de délaisser mari et enfants pour aller travailler « à l'extérieur ».
Le travail des femmes mariées sera ainsi considéré pendant fort long-
temps comme étant «contre nature ». D'où les règlements et les interdits
plus ou moins implicites qui, dans plusieurs milieuxde travail, obligeront
les femmes mariées à quitter leur emploi une fois mariées. Par ailleurs, le
LE CORPS DES FEMMES 33
travail rémunéré sera longtemps défini comme une phase temporaire
dans la vie des jeunes filles, qui, répète-t-on sans cesse, auront tôt fait de
quitter leur emploi pour accomplir leur mission première au sein de la
famille. Il va sans dire qu'un tel argument a contribué à maintenir les
femmes dans des emplois faiblement rémunérés et offrant peu de chances
d'avancement. C'est à l'homme, en effet, dans son rôle de mari pour-
voyeur, que revenait la responsabilité de la survie économique de la
femme épouse et procréatrice. En attendant, la jeune fille était censée
pouvoir compter sur l'appui financier de son père au sein de la famille.
Ces attitudes et ces pratiques négatives persisteront au Canada
anglais jusque dans les années 1950, décennie durant laquelle on assiste
à une acceptation graduelle de cette réalité incontournable qu'est la
présence des femmes sur lemarchédu travail, y compris celle desfemmes
mariées et des mères de famille, qui sont de plus en plus nombreuses à
rechercher un emploi. Au Québec par ailleurs, cette transition ne
s'effectuera véritablement que dans les années 1960, alors que, dans la
foulée de la Révolution tranquille, se manifeste un changement profond
des attitudes dans plusieurs domaines, dont celui du travail des femmes
(Barry, 1977 : chap. 3).
Le tableau 1.3 présente le taux de participation à la main-d'œuvre
des femmes de 15 ans et plus selon l'état civil et l'origine ethnique, de
1921 à 1991, au Canada.
En plus de prôner la vision globale du travail féminin décrite ci-
dessus, les définisseurs du discours dominant réagiront de deux façons
plus précises à l'expansion de ce phénomène. D'une part, ils encourage-
ront les femmes à s'orienter vers des occupations « féminines », c'est-à-
dire celles qui semblent convenir le mieux à leur « nature » et qui sont
perçues comme un prolongement des activités qu'elles accomplissent au
sein de la sphère privée. Ainsi, le service domestique, le travail de bureau
ainsi que, pour les plus instruites, l'enseignement et le nursing constituent
pendant longtemps les principales avenues jugées acceptables pour les
jeunes filles. D'autre part, des lois protectionnistes seront adoptées dans
le but de préserver la santé physique et morale des travailleuses, avant
tout dans le secteur manufacturier, là où semble peser la plus grande
menace. Cesmesurés auront pour résultat d'interdire aux femmes l'accès
à certains emplois ou de les marginaliser en leur conférant le statut de
travailleurs « pas comme les autres ». Nous examinerons plus en détail
ces questions dans les sections suivantes.
34 DU CORPS DES FEMMES
Tableau 1.3
Taux de participation des femmes de 15 ans
et plus dans la main-d'oeuvre selon l'état civil
et l'origine ethnique, 1921-1991
1921a 193l1 195l1 196l1 1971e 1980f 199l8
% % % % % % %
Statut civil
Célibataire 45,1 46,6 58,1 54,1 54,9 64,6 66,6
Mariée 2,2 3,5 11,2 22,0 36,8 51,7 63,1
Autre** 21,7 21,0 19,3 23,0 32,6 35,8 38,7
Origine
ethnique
Britannique 20,1 24,1 30,1 42,1 53,7 59,9
Française 20,3 24,2 27,1 35,0 49,4 57,0
Asiatique 13,7 32,2 34,2 51,9 65,8 63,6
Noire
64,0 72,6 69,4
Total 16,2 19,7 24 29,5 40,7 52,3 59,8
a. Bureau fédéral de la statistique (1 936 : tableau 26). Le recensement de 1921
est le premier qui permet le calcul des taux de participation des femmes selon
l'état civil. En 1911, le taux de participation des femmes de 15 ans et plus est
de 16,2 %.
b. Bureau fédéral de la statistique (1934 : tableau 49 ; 1936 : tableaux 26 et 49).
e. Bureau fédéral de la statistique (1953a : tableaux 1 et 4 ; 1953b : tableaux 11
et 12).
d. Bureau fédéral de la statistique (1963 : tableau 17 ; 1964a : tableaux 78 et 81
;1964b: tableau 21).
e. Statistique Canada, Recensement du Canada, 1971.
f. Statistique Canada, Recensement du Canada, 1981.
g. Statistique Canada, Recensement du Canada, 1991.
h. Le recensement de 1931 est le premier qui inclut la variable « origine eth-
nique ». Ce qui est inclus dans la catégorie regroupant les Chinoises varie
selon le recensement : en 1931, on peut distinguer la catégorie « Japonaise et
Chinoise » ; en 1951 et en 1961, la catégorie est « Asiatique » ; à partir de
1971, on peut distinguer les Chinoises. Ce n'est qu'à partir de 1971 qu'existé
la catégorie « Noires ».
* Jamais mariée.
** Veuve, divorcée, séparée.
LE CORPS DES FEMMES 35
Le service domestique : le corps confiné
En 1911, presque 40 % des travailleuses occupent des emplois de
service dits « personnels ». Jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, la
majorité de ce groupe comprend des domestiques qui sont employées
dans une ferme, ou qui travaillent en résidence ou à la journée chez des
familles urbaines relativement aisées (Barber, 1991;Brand, 1993).À partir
des années 1950,les emplois de service sediversifient (coiffeuse, serveuse,
etc.) Lesdomestiques résidantes serecrutent dès lors de plus en plus chez
les immigrantes « de couleur », d'abord des Noires en provenance des
Caraïbes, puis des Philippines.
À la fin du XIXe siècle, le service domestique est hautement valorisé
par les élites réformistesqui se préoccupent de l'entrée desjeunes rurales
ou des jeunes immigrantes sur le marché du travail. D'une part, on
soutient que le travail accompli se situe en prolongement des tâches que
remplissent les épouses et les mères de famille. Il constitue donc une
préparation précieuse au mariage et à la maternité. D'autre part, on
prétend que, dans une maison privée, la bonne évolue dans un milieu
sain et sécuritaire, à l'abri des dangers moraux qui sévissent dans les
villes. Les adeptes du féminisme maternel prônent un tel point de vue.
Elles se plaignent constamment,par ailleurs, de la difficulté d'obtenir des
domestiques compétentes pour leur propre résidence, d'où le rôle de
premier plan qu'elles jouent dans la promotion du service domestique
comme emploi idéal des jeunes filles qui doivent gagner leur vie avant le
mariage (Prentice et al, 1996 :128).
Or les bonnes vivent une réalité tout autre. Elles sont astreintes à de
très longues journéesde travailet exécutentdes tâches physiquement très
exigeantes. Leurs employeurs et employeuses exercent une surveillance
continue sur leur conduite personnelle. D'autre part, celles qui sont en
résidence vivent une situation d'isolement et de vulnérabilité. Elles
risquent d'être victimes d'abus de toutes sortes, y compris leharcèlement
sexuel, voire le viol. Plus d'une domestique deviendra enceinte de son
employeur. Par ailleurs, la plupart des domestiques qui perdent leur
emploi se retrouvent du jour au lendemain sans logis et sans salaire.
Certaines doivent alorsse tourner vers la prostitution pour survivre. Bref,
le « corps confiné » des domestiques était loin d'être à l'abri des dangers
auxquels elles étaient censées échapper (Errington, 1996 ; Lavigne et
Stoddart, 1983 ; Dubinsky, 1993).
Perçu par les élites comme l'emploi le plus convenable pour les
femmes, le service domestique ne fera l'objet d'aucune loi dite
« protectionniste ». Cependant, les domestiques protestent contre leurs
36 DU CORPS DES FEMMES
mauvaises conditions de travail en abandonnant tout simplement leur
poste, d'où l'instabilité notoire du servicedomestique. Deplus, l'ouvertu-
re d'autres secteurs d'emploi détourne un nombre croissant de jeunes
filles du service domestique. Fort différente est la situation des Noires,
qui, elles, demeurent largement confinées dans ce secteur jusqu'à la
Deuxième Guerre mondiale. Les femmes noires sont donc fortement
identifiées au travail domestique ;encore doivent-elles subir les attitudes
racistes de bon nombre d'employeurs potentiels : alors que certains les
rejettent carrément, d'autres vont, par exemple, s'enquérir du degré de
pigmentation de leur peau avant de les embaucher (Brand, 1994 :176).
En fait, les Canadiens vont chercher à combler la demande de
domestiques en recrutant à l'étranger, avec l'appui du ministère fédéral
de l'Immigration (Barber, 1991). Nous l'avons vu : on recherche d'abord
des Britanniques ;de par leur langue et leur culture, cesrecrues, soutient-
on,deviendront plus tard des mères de famille respectables qui contribue-
ront au progrès de leur pays d'adoption (ibid.). Cependant, la « crise
domestique » favorise bientôt l'entrée au pays d'immigrantes venant de
l'Europe continentale. Le gouvernement canadien résistera par contre
longtemps à l'idée d'admettre des immigrantes noires. À la suite de
pressions internationales, il devient plus souple durant les années 1950.
Un nombre restreint de femmes noires des Caraïbes,obligatoirement des
célibataires sans enfants, seront alors admises comme domestiques
résidantes, mais sur une base temporaire seulement. À la fin de leur
contrat, elles devront retourner chez elles, condition exceptionnelle qui ne
s'applique qu'à ce groupe d'immigrantes. On leur permettra finalement
de rester, mais à la condition, toutefois, qu'elles aient démontré leur
capacité de s'adapter à la société canadienne (Calliste, 1989 ; Satzewich,
1989 ; Daenzer, 1993).
Durant toute cette période, les Noires font l'objet de représentations
contradictoires. D'une part, elles sont perçues comme des femmes
chaleureuses et « bonnes avec les enfants ». D'autre part, la politique
d'immigration restrictive appliquée à leur égard s'accompagne d'un
discours qui s'attarde sur leur «nature » spécifique. Elles sont tour à tour
considérées comme inférieures (parce que noires), infantiles, donc peu
responsables, mais aussi contestataireset peu respectueuses de l'autorité
en place. Enfin, leur moralité est constamment mise en doute et on seplaît
à souligner que plusieurs immigrantes noires ont des enfants « illégiti-
mes ». Bref, on met l'accent sur la sexualité« démesurée » de ces femmes,
qui sont donc loin de correspondre à l'idéal de l'épouse-mère de famille
que véhicule le discours dominant16.
LE CORPS DES FEMMES 37
Les emplois en usine : le corps à protéger
Dès la seconde moitié du XIXe siècle, un nombre croissant de jeunes
filles en quête de travail préfèrent se diriger vers les usines plutôt que
vers le service domestique. En plus d'offrir généralement de meilleurs
salaires, l'usine constitue un milieu de travail moins étouffant que la
maison privée. L'ouvrière ne vit pas l'isolement des domestiques. Elle
jouit aussi d'une plus grande liberté, une fois sa journée de travail
terminée, et il lui est plus facile de socialiser et de nouer des liens d'amitié
autant avec des hommes qu'avec des femmes.
Cependant, les heures sont très longues, les salaires très bas, et les
conditions de travail difficiles et souvent dangereuses. De plus, les
patrons et les contremaîtres peuvent infliger des punitions corporelles à
leurs employées17. À partir de la fin du XIXe siècle, les gouvernements
provinciaux commencent à adopter des lois qui visent à réglementer le
travail des femmes en milieu industriel. On établit d'abord un âge
minimum pour l'embauche des jeunes filles et on réduit les heures de
travail des ouvrières. La législation écarteaussi les travailleuses en usine
de certains emplois jugés trop dangereux, tel le travail minier, et prescrit
pour elles des mesures de sécurité.
Cette législation protectionniste prend une ampleur nouvelle au
tournant du XXesiècle, alors que les adeptes du féminisme maternel ainsi
que des éléments réformistes au sein de la bourgeoisie déplorent les abus
du capitalisme industriel et s'apitoient en particulier sur lesconditions de
travail des ouvrières. Même si ces deux groupes défendent tout haut le
modèle de la femme épouse et mère, ils tentent de composer avec cette
nouvelle réalité sociale qu'est le travail rémunéré des femmes. Or leur
souci premier est de préserver la santé physique des travailleuses, avant
tout leur fonction de reproduction. Mais on s'inquiète aussi beaucoup de
la santé morale de ces dernières. Ici, le discours qui est tenu comporte
deux dimensions paradoxales. D'une part, l'ouvrière est dépeinte comme
une jeune fille innocente et naïve qu'il faut protéger des hommes mal
intentionnés qu'elle côtoie quotidiennement à l'usine ou après ses heures
de travail. D'autre part, on semble croire que, laissées à elles-mêmes sans
supervision aucune, les jeunes ouvrières deviendront actives sexuelle-
ment et se détourneront du mariage et de la maternité (Valverde, 1991 ;
Strange, 1995).
Quoi qu'il en soit, la solution semblerésider dans une réglementation
accrue du travail féminin. Une série de mesures seront ainsi adoptées à
cette fin tant au niveau fédéral qu'au niveau provincial. Parmi les plus
importantes figurent les lois provinciales établissant un salaire minimum
3g DU CORPS DES FEMMES
pour les travailleuses. Ces lois, affirme-t-on clairement, ont pour but de
préserver la santé physique et morale de ces jeunes filles célibataires qui
sont appelées à devenir les épouses et les mères de demain. Il faut donc
assurer aux travailleuses un revenu leur permettant de survivre, faute de
quoi ces dernières risquent de se tourner vers la prostitution. D'autres
mesures visant à protéger la moralité des travailleuses comprennent la
nomination d'inspectrices d'usines, l'interdiction du travail de nuit et la
séparation des sexes dans l'usine. En 1920, le gouvernement fédéral
amende le Code criminel afin de poursuivre des employeurs ayant
harcelé sexuellement des employées « chastes » de moins de 21 ans. Afin
de protéger la fonction de reproduction des travailleuses, on établit enfin
des restrictions concernant la manipulation et le déplacement d'objets
lourds (Prentice et al, 1996 : 130-132 ; Burt, 1993 : 215-219 ; Hamilton,
1996:143-148).
En règle générale, les syndicats, tant québécois que canadiens,
favorisent aussi à cette époque une législation protectionniste pour les
travailleuses. L'ensemble de leurs dirigeants adhère en fait à l'idéologie
des sphères séparées et au modèle de la femme épouse et procréatrice.
Ceux-ci sont donc loin de concéder aux femmes le plein droit au travail
salarié. Ils tendent souvent, au contraire, à considérer ces dernières
comme des rivales qui contribuent à maintenir les salaires à la baisse. De
plus en plus, les syndicats réclament pour le travailleur un salaire
« familial »,c'est-à-dire un salaire suffisant pour assurer la subsistance de
sa famille. Cela signifieévidemment un salaire moindre pour les femmes,
qui sont censées dépendre de leur famille et, éventuellement, d'un mari
pourvoyeur. Dans cette perspective, l'adoption de lois protectionnistes,
que les chefs syndicaux réclament au nom de la santé physique et morale
des femmes,apparaît donc aussicommeun moyen de maintenir l'inégali-
té des hommes et des femmes sur le marché de l'emploi18.
La crise des années 1930 intensifie les attitudes négatives des
syndicats envers le travail salarié féminin. De fait, les anciens préjugés à
l'égard des travailleuses refont surface ;même la présence déjeunes filles
célibataires sur le marché du travail est remise en question. Confiner les
femmes dans la sphère privée et dans leur rôle de procréatrice apparaît
en effet comme la solution idéale au chômage qui sévit. Quant aux
chômeuses, elles ne reçoivent au départ aucune forme de secours public.
On les encourage plutôt à devenir domestiques, le seul emploi, répète-
t-on avec acharnement, qui convient aux femmes en quête de travail
(Prentice et al., 1996 : 43-44).
Or la Deuxième Guerre va entraîner l'entrée rapide et massive des
femmes sur le marché du travail, y compris à l'occasion les femmes
LE CORPS DES FEMMES 39
mariées ayant des enfants. En effet, l'État canadien a besoin d'une large
main-d'œuvre féminine pour comblerledépart des hommes pour le front
et pour faire rouler la machine de guerre. Pour la première fois au
Canada, on crée des divisions féminines au sein des forces armées. Durant
cette période, exceptionnelle pour les femmes à plusieurs points de vue,
on assistera à une acceptation, voire même à une valorisation, du travail
salarié féminin. Pourtant, le corps des femmes demeure soumis à des
représentations qui témoignent clairement de la pérennité du discours
« naturalisant » et des contradictions dont il est porteur.
Dans un premier temps, on invoque la « nature » féminine afin de
justifier l'emploi des femmes dans les industries de guerre, plus particu-
lièrement dans des occupations confiées autrefois à des hommes dans les
secteurs de l'électronique, du design industriel, de la soudure et de la
fabrication de munitions. La dextérité, la minutie et la patience, tels sont,
en effet, dit-on, les principaux attributs « naturels » qui font que les
femmes sont aptes à occuper ces emplois. D'ailleurs, on n'hésite pas à
associer le travail qui est effectué dans les industries de guerre au travail
domestique, d'où la facilité avec laquelle les femmes accomplissent leurs
tâches. Fabriquer des obus, soutient-on, est aussi simple que de cuire un
gâteau (Pierson, 1986).
À un autre niveau, la Deuxième Guerre mondiale va aider à briser
quelque peu les barrières « raciales » en ce qui concerne l'embauche des
femmes noires dans le secteur manufacturier. Confinées jusque-là dans
le travail domestique, celles-cifranchissent pour lapremière fois en grand
nombre les portes des usines. Cependant, on leur offre souvent les
emplois les moins désirables. Certaines effectuent ainsi des opérations
dangereuses reliées à la production de munitions. Lorsque, à l'île du Cap-
Breton, une aciérie accepte d'embaucher pour la première fois des
femmes dans le contexte de la guerre, elle n'hésite pas à consigner les
Noires aux fours à charbon, où elles accomplissent un travail exténuant
et salissant (Brand,1994).
Il ne semble pas que cette première incursion importante des Noires
dans le secteur manufacturier ait débouché sur des gains permanents.
Une étude récente indique que les manufactures de vêtements recrutent
très peu de femmes noires, alors qu'on y trouveune proportion très élevée
d'immigrantes issues d'Europe du Sud et d'Asie. Das Gupta (1996 : 57)
soutient que ce phénomène
peut être rattaché à la production de stéréotypes sexistes et racialisés
remontant à l'esclavage dans lesAmériques et selon lesquels on attend
généralement des Noires qu'elles accomplissent les tâches les plus
40 DU CORPS DES FEMMES
dures physiquement, défiant les critères de féminité propres aux
autres femmes, qu'elles soient européennes ou asiatiques. La longue
histoire de la résistance des femmes noires à l'esclavage et au racisme
les a fait passer pour des «rebelles ». Selon cette vue raciste, les Noires
ne sont pas jugées aptes à accomplir le travail minutieux, précis et
répétitif que requiert l'industrie du vêtement. Les Asiatiques et les
Européennes, d'autre part, subissent des stéréotypes qui les présentent
comme étant plus habilitées à effectuer ce genre de travail19. (Notre
traduction.)
Le corps féminin au service d'autrui :
l'enseignement primaire et le nursing
Comme nous l'avons souligné plus haut, le discours dominant
encourage les femmes à se diriger vers les occupations qui semblent le
plus appropriées à leur « nature ». Pour celles qui peuvent s'instruire
davantage, renseignement primaire et le nursing seront proposés
pendant fort longtemps comme les professions « féminines » par
excellence, à l'opposé des professions libérales dites « masculines ».
L'institutrice et l'infirmière pourront en effet mettre à profit les qualités
associées à la féminité dans le cadre du maternage:le zèle, la patience, le
dévouement et le renoncement. Cesattributs sont censéspermettreà l'une
et à l'autre d'accomplir leur « mission », soit le service d'autrui.
Dans le cas de renseignement, on assiste à une féminisation
croissante du personnel enseignant à partir de la seconde moitié du XIXe
siècle, phénomène qui s'accompagne d'une hiérarchisation du système
scolaire public. Les femmes se retrouveront ainsi concentrées dans les
échelons inférieurs, où elles auront charge des élèves les plus jeunes
inscrits au niveau primaire. Elles occupent par le fait même les postes les
moins rémunérés et offrant le moins de chances d'avancement. Or le
discours dominant justifiera ce cantonnement des femmes en qualifiant
les institutrices de « secondes mères ». Ironiquement, ces « secondes
mères » sont, en règle générale, de très jeunesfilles, dont on s'attend à ce
qu'elles quittent leur poste une fois mariées. Cette consigne aura une
longue vie dans un grand nombre de commissions scolaires. Les
commissaires d'école justifieront alorsl'embauche de femmes mariées en
soutenant que cesdernières, en vertu de leur statut d'épouses et de mères
potentielles, étaient en fait les plus aptes à enseigner aux jeunes enfants.
Même s'il s'agit à première vue d'une modification importante du
discours dominant, longtemps hostile au travail des femmes mariées, il
reste que ce discours continue à camper les institutrices dans le rôle
maternel qui est dévolu aux femmes (Reynolds, 1990).