The words you are searching are inside this book. To get more targeted content, please make full-text search by clicking here.
Discover the best professional documents and content resources in AnyFlip Document Base.
Search
Published by Numérithèque, 2021-05-21 14:54:03

Du corps des femmes : Contrôles, surveillances et résistances

Sylvie Frigon, Michèle Kérisit

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 141

couleurs de Tanguay peintes sur ma peau. Je suis pâle. Mes
cheveux sont secs et ternes [...].

Ces dispositifs servent à la mise en forme de la «technologie politique du
corps » qui produit la docilité, l'obéissance et la soumission (Foucault,
1975).

Le corps malade

Les corps parlent et « deviennent le médium d'un texte, d'une
histoire ; parallèlement, les codes, les lois, nonnes et idéaux sociaux
s'incarnent dans les corps » (Grosz, 1992 :55).

Souvent, en raison de leur style de vie, les femmes justiciables
connaissent des problèmes de santé, souvent chroniques, avant
l'incarcération. Ainsi, des troubles de sommeil et d'alimentation, des
problèmes dentaires, des infections gynécologiques et même de la
séroposivité liée parfois à la prostitution et aux toxicomanies et très
souvent à la pauvreté et à la marginalisation, font partie du portrait
clinique de ces femmes. Le corps de ces dernières est mal en point avant
l'incarcération. Ces maux s'amplifient ou se développent pendant que se
vit celle-ci. Attardons-nous maintenant au corps pendant l'incarcération.

Pendant l'incarcération,le corps parle comme en témoigne cette
ex-détenue dans le poème suivant (Gagnon, 1997 : 39):

Souvenirs

Souvenirs faux, encore
Vous et vot' potion au corps

J'ai les entrailles hideuses

Les joues creuses
Et les yeux !

Troués d'avoir trop vu
Masques criblés d'obus
L'âme crevée !
Le cœur percé !
Je fus damnée au ventre
Du ventre de ma mère

Les supplices et leurs antres

J'en connais les calvaires [...].

Divers troubles psychosomatiques apparaissent. Par exemple, les
mots/maux du corps reliés au stress (procès, enfants, conjoint, argent,

142 DU CORPS DES FEMMES

etc.) se manifestent par divers troubles psychosomatiques : « Hyperten-
sion, maladies cutanées (eczéma, acné, psoriasis), chute massive des
cheveux, asthme, ulcères, céphalées, insomnies sévères, vertiges, troubles
de la vision, anorexie, boulimie [...] » (Ginsberg, 1992 :118).

Le stress lié aux conditions de détention engendre aussi, à son
tour, différents maux. Marie Gagnon (1997 : 53) exprime bien cette
situation : « Ce matin, on a conduit T à l'hôpital. Trop basse pression. Ses
émotions refoulées lui grugent l'intérieur [...]. » En 1986, une équipe
française de spécialistes est chargée d'une enquête sur « les pathologies
somatiques et les conditions de vie en détention » où 867 hommes et 29
femmes sont interrogés. Parmi les pathologies signalées, on note : la
sensation de vertige, la désorientation, la difficulté à situer les événements
récents, les maux de tête, les dérèglements du système digestif, des
douleurs rénales et musculaires, des troubles de la sensorialité incluant
la diminution du goût, une baisse de la vue et des troubles de l'audition17.
Les troubles d'audition sont attribuables, en partie, aux bruits et aux
rythmes de la vie carcérale.Marie Gagnon (ibid. : 128) affirme : « [...] les
pas des surveillants, les chariots qui grincent, les portent qui s'ouvrent et
se ferment, les clés qui tintent, l'œilleton qui claque, les cris des détenus
en crise ou emmenés au mitard [...] amplifiés par la forte résonance de
l'espace carcéral».

Les femmes se sentent aussi épiées, surveillées (ibid. : 118) :
« J'écris dans le secteur.Ilressemble à une grande salle d'observation. Des
vitres nous séparent du contrôle d'où les screws peuvent à loisir nous
examiner. Je retourne en cellule où, du moins, je ne me sens pas dans le
monde d'Orwell. »

Pour lesfemmes qui partagent une cellule dans laquelle ontrouve
des toilettes, les problèmes de constipation sont très sérieux, mais
personne ne parle de ces banalités parce que cela est presque obscène18.
Chez ces femmes, la perte d'intimité, la perte de contrôle sur leur corps
et sur leur santé contribuent à produire un corps malade. Selon le rapport
intitulé Lacréation dechoix (Service correctionneldu Canada, 1990:53-54),
« les femmes emprisonnées estiment avoir perdu la maîtrise de leur
propre corps et ne pas jouir des types de conseils et de médicaments qui
leur seraient normalement offerts » ; les femmes « veulent que l'on
mettent davantage l'accent sur la médecine préventive, une meilleure
nutrition et de plus grandes possiblités d'exercicephysique ».

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 143

Le corps aliéné

La prison agit de telle sorte qu'elle vous vide progressivement,
y compris l'intérieur de vous-même. C'est la logique de
l'enfermement d'aller jusqu'au squelette. (Dr Gonin, cité par

Ginsberg, 1992:129.)

Comme nous l'avons vu, les fouilles participent d'une logique de
mortification. Mais bien d'autres mécanismes produisent le corps aliéné,
voire transparent, des femmes incarcérées. Par exemple, à Fleury-
Mérogis, « [a]vant 1974, les miroirs n'étaient même pas autorisés ! Une
femme pouvait passer un an, cinq ans, dix ans sans voir son visage »
(ibid. : 153). Tous les sens sont perturbés. Le Dr Gonin explique que
l'enfermement produit «un enfermement sensoriel et une désertification
du goût, de l'odorat, du regard, pour l'isolement d'un seul sens : l'ouïe,
qui permet le repérage » (ibid. : 129). Marie Gagnon (1997:105) exprime
ainsi cet enfermement sensoriel :

Notre mort

[...]

Et notre peau pèle
Nos membres se cassent

Comme des branches menues
Toutes les saveurs douces
Comme celles de tes lèvres
Tendres, amoureuses
[...]

Mais, toutes ces saisons

Leurs couleurs somptueuses...
Hélas !Adieu Nature
[...]
Et nous ne pourrons sentir
Que des corps qui puent !

Pour Gayle Horii aussi, une ex-détenue de la Prison des femmes de
Kingston, la désertification du regard s'exprime ainsi : « Le gris du jour
et le noir de la nuit sont les couleurs de circonstance- les couleurs de la
punition » (Horii, 1994:6 ;notre traduction).Et toujours pour Horii (ibid. :
7), la désertification du goût se manifeste ainsi :

144 DU CORPS DES FEMMES

Le parfum des fleurs, de l'encens, du thé au jasmin, la senteur
de la peau de votre amoureux - tout est remplacé par l'odeur
de désinfectant, de moisissure, d'eau nauséabonde et de
nourriture gâtée, de papier poussiéreux et de savon d'hôpital
qui pénètre dans vos narines. On ne peut faire autrement que
d'être disloqué. (Notre traduction.)

Le corps est aussi aliéné parce qu'il devient asexué : les relations intimes
entre les femmes sont peu tolérées. À titre d'exemple, à Fleury-Mérojis,
jusqu'en 1984, on procédait à la ségrégation des lesbiennes en les plaçant
dans le « quartier des garçonnes » (Ginsberg, 1992 :156).

Bien d'autres mécanismes créent l'aliénation du corps. Mention-
nons, pour terminer cettesection, le corps-mère. Lesfemmes enceintes, les
femmes venant d'accoucher ou même les femmes ayant des enfants
« dehors » subissent de profonds bouleversements par l'absence de
l'enfant ;ces bouleversements sevivent jusqu'à la moelle du corps, de leur
identité. Écoutonsencoreune fois Marie Gagnon (1997:57) :« [...] Depuis
si longtemps que je baigne dans le même décor que j'ai assimilé ses
formes, ses couleurs, son atmosphère [...]. Comme si la vie cessait ici, au
cœur de cette prison, au cœur de mon ventre, au cœur de l'univers. »

Le corps victime

Les femmes tolèrent mal l'enfermement. Les traumatismes
qu'elles ont déjà vécus sont amplifiés par l'incarcération ; en effet, on
estime qu'entre 60 %et 90%des femmes ont été victimisées à un moment
ou l'autre de leur vie (abus sexuels, inceste, violence conjugale). Pour les
femmes autochtones, le pourcentage grimperait à 90 % (La création de
choix, 1990). Pour beaucoup de femmes, le système carcéral reproduit
cette violence (ibid. :1990 ;Arbour, 1996).Telleest l'inéluctable continuité.
Avec Comack (1996), nous pensons que les processus de victimisation et
de criminalisation sont étroitement liés (Frigon,1996).

Cette dimension ressort éloquemment dans différents
documentaires réalisés depuis le début des années 1980, dans lesquels on
tente de présenter la voix des femmes, leurs expériences et leurs
conditions de détention, comme dans P4W (pénitencier de Kingston),
C'est pas parce qu'on vit dans un château qu'on est des princesses (Maison
Gomin à Québec), Les bleus au cœur (Maison Tanguay à Montréal19), To
Heal thé Spirit et Getting Out (sur les femmes autochtones à la Prison des
femmes de Kingston), A double tour (sur la situation des femmes à
Kingston) et When Women Kill (au sujet des femmes ayant tué leur conjoint

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 145

violent). Dans unnuméro spécial du Journal ofPrisoners onPrisons de 1994,
les femmes de plusieurs pays parlent de cette violence institutionnalisée.

En conséquence, l'automutilation et les tentatives de suicide, par
exemple, se manifestent souvent comme des appels à l'aide, constituant
un signe de détresse, mais aussi une forme de résistance, comme nous le
verrons dans la prochaine section.

Le corps-résistance

Si les corps sont traversés et infiltrés par des savoirs, par des
significations et par des pouvoirs, ils peuvent également, dans

certaines circonstances, devenir le lieu de luttes et de résistan-
ces et faire eux-mêmes leurs inscriptions sur les pratiques
sociales. À la passivité du corps porteur d'inscriptions, il faut
opposer l'activité d'un corps désirant et inscrivant qui, bien

que marqué par la loi, laisse à son tour ses propres inscriptions
sur le corps des autres, sur lui-même et sur la loi. (Grosz, 1992:
56.)

Le corps en prison sert aussi d'outil de survie et même d'outil de
résistance. Diverses stratégies, particulièrement liées aux corps, sont
utilisées par les femmes pour se réapproprier un sens d'identité. Le
maquillage, l'habillement, les tatouages, les grèves de la faim et les
relations intimes constituent de telles stratégies20. Nous nous attarderons
ici à deux exemples où le corps est un site de résistance :l'art de survie et
la mutilation.

En premier lieu, c'est par l'art que les femmes font le lien entre
leur oppression et leur corps.Lors d'ateliers, ellescréentdes masques, des
dessins, des sculptures et de la poterie. À l'avant-scène, leur corps. La
sculpture en témoigne : leurs souffrances, leurs désirs, leurs plaisirs et
leur aliénation sont gravés dans leur corps (voir reproductions de
sculptures de Gayle K. Horii, ex-détenue,ci-dessous).

Gayle K. Horii, Gayle K. Horii,
Woman's Heart In Agony and thé Ecstasy

146 DU CORPS DES FEMMES

En deuxième lieu, les femmes s'automutilent beaucoup « en
dedans »21, plus que les hommes. Leshommes, en général, tournent leur
violence vers les autres, tandis que les femmes la retournent contre
elles-mêmes. Elles se punissent. En 1979, une étude ontarienne menée
auprès de détenues d'un établissement provincial indiquait que 86%des
femmes s'étaient déjà mutilées (Ross et McKay, dans Faith, 1993 :243).
Dix ans plus tard, Jan Heney réalisait des entrevues auprès de 44 femmes
subissant une sentence au fédéral : 59 % s'étaient déjà mutilées ; de ces
quelque 60 %, 92 % s'étaient entaillé les veines. D'autres se frappaient la
tête, se brûlaient...

Les femmes incarcérées marquent leur corps. Pour certaines, se
couper, se blesser est une façon de s'approprier son corps, d'exercer un
certain contrôle sur celui-ci. La femme peut décider quand elle se
coupera, combien de fois, jusqu'où elle ira. Cela fait contraste avec toutes
les autres occasions où elle a été victime, où elle n'avait pas de contrôle.
Selon Heney (1990), l'automutilation est en effet une stratégie de survie.
Comme le souligne une détenue dans le documentaire A double tour, « en
prison, la pression est tellement forte qu'on finit par se déchirer le corps ».
C'est également une façon « pour faire face » et c'est aussi le résultat de
la violence subie pendant l'enfance. Selon Pollack (1993), l'automutilation
est une stratégie de dislocation du corps, de dissociation entre le corps et
l'âme. Mme Crée (1994:47), qui est une autochtone, explique le sens que
prend l'automutilation :

II n'est pas étonnant que plusieurs d'entre nous se tranchent la
gorge, se lacèrent le corps, se pendent. Iln'est pas étonnant que
nous ayonsbesoin d'inscrire notre douleur sur notre corps, car
notre vie est remplie d'une incroyabledouleur et d'expériences
traumatisantes - douleur psychique, douleur physique,
douleur morale. (Notre traduction.)

Pour plusieurs femmes, l'automutilationprovoque un sentiment
de soulagement : « [...] la prison, c'est de la frustration et de la colère si
intenses que de m'entailler les artèresdu bras ne fait que soulager un peu
de cette souffrance (témoignage d'une femme incarcérée à la Prison des
femmes, cité dans Service correctionnel du Canada [1990 : 6]). Dans ce
processus d'autodestruction et de marquage, plusieurs femmes peuvent
raconter leur vie par les marques de lacération :chaque coupure raconte
des amours blessées, la douleur de l'absence des enfants, un Noël en
prison, un anniversaire manqué.

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉe 147

Ainsi, à l'intérieur même du corps marqué, du corps malade, du
corps aliéné, du corps victime et du corps-résistance, il y a une double
construction du corps des femmes, lequel est vu comme étant en danger
et dangereux, comme un corps victimisé et agresseur. Cette double
construction était aussi à l'avant-scène lors de l'intervention de l'escouade
masculine anti-émeute à la Prison des femmes à Kingston en avril 1994,
intervention que nous allons discuter dans la prochaine section.

Nous allons maintenant nous interroger sur l'importance du
corps des femmes comme pivot d'analyse pour comprendre ces
événements. Une analyse théorique de la corporéité de l'enfermement au
féminin prend en effet tout son sens dans la lecture de cesévénements par
la mise en scène d'un autre corps, considéré comme dangereux.

Un cas défigure de la production d'un corps maté : l'intervention de l'escoua-
de masculine anti-émeute à la Prison desfemmes de Kingston

L'émission The Fifth Estate du 21février 199522montrait des agents
masculins faisant irruption dans des cellules de détenues. Tout était

calme : certaines dormaient et la plupart n'offraient aucune résistance.
Les images sont troublantes. La soumission des femmes mises à

nu. Des gardiens, en l'occurrence des hommes, matant des femmes.
Matant le corps des femmes. Les scènes ressemblent à des images
pornographiques : une succession d'images de femmes nues, enchaînées
et ne résistant pas. Cet événement a déclenché une enquête de la juge
Louise Arbour qui a soumis son rapport en avril 1996.

Cette discussion vise à exposer et à dénoncer la violence faite aux
femmes détenues, enprenant commepivot d'analyse le corps des femmes
comme site de contrôlepar le truchementde deuxéléments d'analyse :un
segment de la vidéocassettesur l'intervention de l'escouade anti-émeute
au pénitencier pour femmes de Kingston, dans lequel on exhibe des
femmes mises à nu, enchaînées et matées au nom de la sécurité, et le

rapport de la Commission d'enquête sur certains événements survenus à
la Prison des femmes de Kingston,présidée par la juge Louise Arbour.

Dans un premier temps, nous allons retracer la chronologie des
événements, les raisons qui ont motivé le recours à l'EPIU (Equipe
pénitentiaire d'intervention d'urgence) et la technique utilisée. Dans un
deuxième temps, nous allons examiner plus en détail deux stratégies
d'économie du corps : la fouille à nu et l'isolement cellulaire. Ces deux
démarches nous permettront d'amorcer une réflexion sur la production
d'une généalogie féministe du corps en criminologie.

148 DU CORPS DES FEMMES

Le recours à l'intervention de l'escouade masculine anti-émeute à la Prison
des femmes de Kingston

Voici comment seprésentent cesévénements, selon lajugeLouise
Arbour : « Le vendredi 22 avril 1994 en soirée, une brève, mais violente,
confrontation physique eut lieu à la Prison des femmesentre six détenues
et plusieurs agents de correction » (Arbour, 1996 : 27). Par la suite, les
femmes furent placées en isolement ; des accusations criminelles furent
portées contre elles et, durant les jours suivants, l'agitation continua. Le
mardi 26 avril, le personnel manifeste devant la prison. Et à 23 h 40 cette
même journée, l'EPUI intervient après plusieurs heures de calme.

Les raisons qui ont justifié le recours à l'EPIU se trouvent dans
une note préparée par un surveillant correctionnel :

Compte tenu de la psyché fragile des agentes de l'établisse-
ment en ce moment, je recommandevivementl'intervention
d'une équipe de retrait de cellule de l'EPIU et que toutes les
détenues dansl'aire d'isolement soientsorties de leurscellules,
fouillées à nu et placées dans des cellules vides. Je ne pense
pas que nos agentesdevraient continuer à souffrir de ce type
de mauvais traitement alors que nous disposons de moyens
pour y mettre fin. Sinon, je crains que nous voyons un plus
grand nombrede membres du personnel demanderdescongés
pour stress et une crédibilité réduite de la direction. (Arbour,
1996:71.)

Selon la directrice, l'intervention se présentait comme un moyen
sécuritaire visant à rétablir le contrôle et l'ordre. Le rapport de la
directrice adjointe évoque d'autres raisons, moins légitimes et tout à fait
contestables, qui ont motivé le recours à l'EPUI : « En raison de lamauvaise
humeur au sein de l'établissement, déclenchée par les incidents de la
dernière fin de semaine et aggravée par le piquet cet après-midi,
l'administration a décidé de faire appel à l'équipe d'intervention
d'urgence [...] (ibid. : 72 ; nous soulignons).

L'EPIU est composée d'hommes et intervient généralement dans
les prisons pour hommes. Selon le rapport produit en avril 1994, il
s'agissait de sa premièreintervention à la Prison des femmes. La tenue est
intimidante, ce qui impose l'autorité :

La tenue comprend un treillis de combat noir avec un harnache-
ment de protection composé de jambières, de bottes de

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉe 149

sécurité, d'une veste pare-entailles, des coudières, des gants de
protection, d'un masque à gaz avec protection oculaire et d'un

casque de protection. Les armes portées par les membres de
l'EPIU sont des bâtons, des bombes aérosol de gaz incapacitant et

au moins un bouclier en plastique par équipe, (ibid. : 73 ; nous

soulignons.)

La technique utilisée est le retrait de cellule :

Une extraction régulière de cellule par l'EPIU s'effectue de la

façon suivante. Une équipe (dans ce cas huit hommes et un
coordonnateur) entre dans l'aire en formation (un élément de
la technique d'intimidation) et s'approche de la cellule du
détenu devant être sorti. Le bouclier de plastique est frappé
violemment contre la cellule, produisant un bruit très fort et
intimidant. Il est demandé au détenu de s'allonger face au sol

et il est avisé qu'à défaut d'obéissance, le gaz incapacitant sera

utilisé. Sile détenu obéit, la porte de la cellule est ouverte et les
membres de l'équipe entrent et se mettent autour du détenu
dans une position « en garde » avec des bâtons et des bombes

aérosol de gaz incapacitant. L'équipement de contrainte, en
général des menottes et des entraves, est appliqué au détenu.
Les vêtements du détenu sont coupés et son corps est inspecté
visuellement. Dans certains cas, il est procédé à la fouille à nu
dans la cellule originale, sinon dans le nouveau lieu où le
détenu est placé. (Ibid.)

Deux stratégies d'économie politique du corps : fouille à nu et isolement
cellulaire

La loi stipule que la fouille à nu doit répondre à des critères bien
spécifiques pour être légitime:

Aucun homme ne peut procéder à la fouille à nu de femmes.
La seule exception est lorsque le délai nécessaire pour trouver
des femmes pour procéder à la fouille mettraiten danger la vie

ou la sécurité de quiconque ou pourrait occasionner la perte
d'un élément de preuve. Nul ne peut mettre de dispositifs de
contrainte à un détenu comme punition, ni participer au
traitement cruel, inhumain ou dégradant ou à la punition d'un
détenu. (Arbour, 1996 :63.)

150 DU CORPS DES FEMMES

La vidéocassette débute lorsque l'EPIU se trouve déjà dans la cellule de
Joey Twins, qui est soumise à la fouille à nu. La détenue fait ce qui lui est
demandé. Lorsqu'elleest sortie de sa cellule, elle est dirigée dans un coin
où «une robe de papier est apportée à Mme Twins et attachée autour de
son cou. Cette robe ressemble plutôt à un bavoir, elle ne la couvrepas ni
la tient au chaud » (ibid. : 78). Au retour dans la cellule, on met à Mme
Twins une «ceinturede force à la placedes menottes, laquellecommeson
nom l'indique, comporte une chaîne verrouillée autour de la taille de la
détenue et à laquelle sont fixées des manchettes qui relient les poignets à
la ceinture [...] » (ibid. :78).

On procède à la fouille à nu des autres détenues et on note :
« Deux femmes qui avaient leurs règles ont été autorisées à garder leurs
sous-vêtements lesquels ont été examinés par une agente de correction »
(ibid. : 79).

La dernière détenue à être fouillée à nu, Brenda Morrison,
portait ses vêtements lorsque l'EPIU est entrée en cellule. En
réponse à l'ordre des membres de l'EPIU de s'agenouiller et de
retirer ses vêtements, elle pose des questions sur ce qui se
passerait si elle ne les retirait pas. Ses questions restent sans
réponse. Plutôt, l'équipement de contrainte est placé sur ses
vêtements, c'est alors qu'elle offre de se déshabiller. On lui
ordonne de s'allonger face au sol. Elle n'obéit pas immédiate-
ment et elle est plaquée au sol. Trois membres de l'EPIU la
maintiennent au sol et arrachent puis coupent sa chemise dans
le dos pendant qu'une agente de correction coupe ses panta-
lons. (Ibid.)

Le témoignage de Mme Morrison est important au sujet de la légitimité
perçue de l'intervention masculine. Elle relate :

Je faisais les cent pas dans ma cellule et j'essayais de décider si
je devais enlever mesvêtements ou simplement les garder. J'en
suis arrivée à la conclusion que je ne les enlèverais pas devant
des hommes [...]. Parce que je sais que c'est dans la loi que
vous n'êtes pas censée vous déshabiller devant un homme [...}.
C'est dégradant [...} mais je leur ai aussi demandé s'il y avait
des femmes ou une femme présentes [...]. Quand j'étais au sol,
sur le ciment, j'ai regardé de côté et j'ai vu Rick Waller et deux
travailleurs de la construction debout devant. Donc, les
hommes qui étaient à l'intérieur et trois à l'extérieur me
regardaient [...]. (Ibid. : 81.)

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉe 151

Différentes demandes ont également été ignorées :

II y a d'autres demandes à haute voix, pour des tampax, des
médicaments, des lunettes et des propos interprétés par
certains présents dans l'unité comme étant sur un ton séduc-

teur, de plaisanterie ou provocants. Certaines ont crié qu'elles
étaient violées. Par ailleurs, il y avait des questions sur ce qui
se passait et si tous les membres de l'EPIU étaient des hommes.

Certaines exprimaient leurs craintes se rappelant des agressions
sexuelles antérieures. Conformémentà la formation de l'EPUI, il

n'a été donné aucune réponse aux questions et demandes.
(Ibid. :82-83 ; nous soulignons.)

Selon le médecin de l'établissement, les différentes demandes étaient en
fait un appel à l'aide. Au sujet des prétendues tentatives de charme d'une
détenue, le médecin affirme :

La détenue était en fait en état de dissociation parlant d'une
voix de petite fille, qui revivait sans doute une épisode de
mauvais traitements sexuels dans son enfance [...] cette

détenue très fragile sur le plan émotionnel donnait des signes
de perte de contact avec la réalité [...]. Les nombreuses
références aux menstruations, aux tampax et au viol corrobo-

rent le fait qu'elles vivaient les événements comme ayant une
importante connotation sexuelle. (Ibid. : 94-95.)

Selon les témoignages de deux détenues, ces femmes revivaient d'anciens
traumatismes et d'anciennes humiliations, car l'intervention a « eu l'effet
pour lesfemmes qui avaient connu des expériences traumatisantes aux mains
d'hommes, de se sentir à nouveau comme des victimes » (ibid. : 96 ; nous
soulignons). La femme médecin de l'établissement était présente pendant
la première partie de l'intervention. Elle fut invitée à quitter les lieux,

[...] suite aux préoccupationsdu coordonnateur de l'EPUI qu'il
serait préférable qu'elle n'entrave pas les procédures de

l'équipe [....]. Après avoir été escortée à l'extérieur de l'unité,
elle s'est rendue au bureau de la directrice et lui a fait part de
ses inquiétudes concernant l'humiliation à laquelle les déte-
nues avaient été exposées. (Ibid. : 83.)

252 DU CORPS DES FEMMES

La juge Arbour déplore et condamne ces événements et considère que
cela illustre les problèmes systémiques au sein du système carcéral pour
femmes.

L'isolement cellulaire

Nous allons examiner dans cette section dans quel contexte les
femmes ont été placées en isolement cellulaire, où les femmes incarcérées
ont vécu de sept à neuf mois. Selon la loi, le recours à l'isolement
préventif s'avère essentiel pour assurer la sécurité de l'établissement,
d'une personne ou de la détenue elle-même si aucune solution de
rechange n'est possible. D'autre part, l'isolement disciplinaire est utilisé
à la suite d'une infraction disciplinaire ; il s'agit donc d'une mesure de
punition. Des conditions de gestion accompagnent l'isolement. Par
exemple, «[l]a directrice, ou le gestionnaire qu'elle désigne dans un ordre
permanent accessible aux détenues, doit visiter l'unité d'isolement au
moins une fois par jour » (ibid. : 131 ; nous soulignons). Comme nous
pourrons le constater, cette condition ne fut pas respectée, car « [s]uivant
le registre des visiteurs, la directrice Cassidy a visité l'unité d'isolement
deux fois au total entre le 25 avril et son départ en septembre » (ibid. :
147). De plus, « [e]ntre le 22 avril 1994 et 19 janvier 1995 [...], le chef
d'unité a rendu 43 visites. Au cours de la même période, on compte 101
journées de semaine et 77 journées de fin de semaine où il n'y a eu aucune
visite d'un gestionnaire principal, par délégation ou autrement, à l'unité
d'isolement » (ibid. :146).

D'autresbrèches concernantlesconditions de détention dans une
unité d'isolement ont aussi été signalées, commel'accèsà l'assistance d'un
avocat, à de l'exercice quotidien, par exemple. On notait aussi «l'extrême
saleté de l'unité d'isolement et les conditions déplorables dans lesquelles
devaient vivre les détenues » (ibid. : 144). Qui plus est :

Dans la période qui a suivi immédiatement le 27 avril, le
papier de toilette a été limité à « un ou deux carrés » par
détenue. On leur a refusé des sous-vêtements, même à une
détenue qui devait utiliser une serviette sanitaire avec une
crème vaginale [...] les détenues n'ont pu prendre de douche
régulièrement les premières semaines [...]. (Ibid. : 143.)

L'oppression a aussi été amplifiée par l'ajout d'un grillage et d'une
surveillance constante par caméra, même si, « [d]ans son témoignage, la

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉe 153

directrice Leblanc a convenu que cela ne justifiait pas une telle surveil-

lance » (ibid. :145).
La durée de l'isolement des femmes a varié entre sept mois et

demi et neuf mois, c'est-à-dire qu'elle s'est étendue du 22 avril (avant
l'intervention de l'EPIU) à une date située entre le 7 décembre 1994 et le
19janvier 1995. Selon les témoignages, le réel motif d'isolement prolongé
ne respectepas les règlements :l'existenced'inculpations criminelles « ne
constitue pas un motif d'isolement continu en vertu de la Loisur le Service
correctionnel et la mise en liberté sous condition » (ibid. : 149).

Enfin, plusieurs études ont examiné les effets d'un isolement
prolongé. Dans ce cas-ci, les psychologues de la prison ont averti le
personnel des traumatism.es liés à l'isolement continu, en octobre1994.Le
rapport stipule : « Plusieurs des symptômes observés à l'heure actuelle
sont des effets typiques d'un isolement et d'une privation sensorielle à
long terme. Le nouveau grillage installé sur les barreaux des cellules
semble avoir aggravé la privation [...] » (ibid. :151). Les psychologues ont
observé lessymptômes suivants :distorsions de la perception ;hallucina-
tions auditives et visuelles ;retours en arrière;sensibilité accrueet réflexe
de sursaut ; difficultés de se concentrer et conséquences pour le travail
scolaire ; détresse émotionnelle due à une monotonie et un ennui
extrêmes ; anxiété, en particulier lors de la sortie de la cellule ou de l'aire
d'isolement ; moral bas ou un état général de désespoir ; crainte de
« devenir folle » ou de « perdre la tête » à cause d'une interaction limitée
avec d'autres personnes, entraînant la disparition de points de référence
externes ; et démoralisation et sentiment généralisé d'impuissance.

Cette intervention, comme cas de figure, met en scène un corps
dangereux transforméen corps docile. Cette réflexion sur la corporéité de
l'enfermement nous permetmaintenantde nous intéresser à la possibilité
de « lire » les corps dans une généalogieféministe du corps en criminologie.

Acte III : Vers une généalogie féministe du corps en criminologie

Nous avonsexquissé,bien quebrièvement,des repères essentiels
dans la théorisation du corps commepoint d'ancrage pour unegénéalogie
féministe du corps en criminologie et une généalogie corporelle inspirées des
écrits en sociologie du corps. Contrairement aux autres champs d'études,
la sociologie du corps23 met au centre de l'analyse le corps comme
« réalité » sociale globale.

Néanmoins, force nous est de reconnaîtreque l'élision du sujet est
centrale dans lesécrits, le corps constituant très souvent un angle mort ou

254 DU CORPS DES FEMMES

même un continent caché. Dans ce chapitre, nous avons tenté de mettre
au centre de nos préoccupations le corps perçu comme une surface sur
laquelle agit le pouvoir, mais aussi de montrer l'importance du corps
pour la mise en place, la perpétuation et le succès du pouvoir institution-
nel (carcéral).Nous avons vu par ailleurs que le corps doit être considéré,
à la fois, comme un site de contrôle et comme un site de résistance.

L'intérêt pour le concept de «corps »et la pertinence de ce thème
sont néanmoins récents. Nous allons tenter ici de retracer brièvement les
raisons qui ont motivé la négation du corps. Les penseurs occidentaux
« ont été incapables de penser leurs propres processus de production
(matérielle), processus qui reposent sur le rôle du corps, mais en même
temps le nient » (Grosz, 1992 :47). En revanche, les femmes sont perçues
comme étant inextricablement liées à leur corps, voire emprisonnées par
lui. Ainsi, le corps n'est pas évacué. Il tient une place en ce sens que les
femmes assument lafonction corporelle, incarnent lacorporéité, ce qui permet,
en retour, aux hommes de se donner un rôle neutre, comme producteurs
de pensées, de concepts ou d'idées, mais cela uniquement parce que, dans
les connaissances qu'ils produisent, « ils ont effacé leur nature corporelle
spécifique et toute trace de leur spécificité sexuelle. En s'appropriant
lp'urontievcetrisond,epol'eusrpcreit,philyssoiqnutenqéuan'ilms odiénssaveouubeenstoainujdo'uurnd'hapupi u»i(,ibeitd.d:'6u6n0e).
En général, les perspectives des hommesparaissent non contaminées par
le corps et désincarnées.

En conséquence, afin de pouvoir jouir de raison, les femmes
devaient et doivent toujours se dissocier de leur corps. Ainsi, le corps a
longtemps été vu - etest toujours vu, d'une certaine manière - commeun
objet d'analyse illégitime. De surcroît, la tendance historique est de
valoriser ce qui est conceptuel, à savoir les perspectives des hommes par
rapport à ce qui est corporel, à savoir les perspectives des femmes. En
d'autres mots, les femmes incarnent l'irrationnel, la nature, la passion, le
privé, le subjectif, tandis que les hommes relèvent du domaine de la
raison, de la culture, du public et de l'objectif. Les caractéristiques
attribuées aux femmes semblent donc des aberrations par rapport à la
norme mâle.

Encore aujourd'hui, les femmes, dans leur corps et dans leur
psyché, sont contrôlées par la psychiatrie(chocs électriques,médication,
thérapies) et la médecine (accouchement, hystérectomie, avortement et
nouvelles techniques de reproduction). Dans d'autres cultures, nous
n'avons qu'à penser aux mutilations génitales (clitoridectomie, infibula-
tion), aux femmes voilées, aux femmes sati, etc. Les femmes sont

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉe 155

contrôlées à travers leur corps, leur féminité, leur sexualité, leurs
connaissances et leurs expertises, et cela, au nom de la religion, de la
science, de la morale,de l'esthétique et du droit. Or, les féministes ont très
souvent résisté aux théories du corps puisque, comme le souligne Grosz
(1992:52) :

[p]eu de concept dans la théorie féministe ont été aussi
dénigrés ou condamnés, et des accusations cent fois répétées
debiologisme,d'essentialisme,d'a-historicitéetde naturalisme
continuent de hanter les féministes qui travaillent sur une
théorie du corps.

Spelman (1982:119), pour sa part, suggèrequ'il est fondamental pour les
féministes d'explorer la question du corps afin de la resituer, mais aussi
de reconnaîtrel'héritage laissé par les philosophes, et Platon en particu-
lier, sur la dichotomie esprit/corps et raison/passion. Premièrement,

[...] comme l'âme, l'esprit ou la raison sont exaltés, et le corps
ou la passion dénoncés, par comparaison, il n'y a pas que les
femmes qui sont reléguées à la sphère du corps ou de la
passion et qui, ainsi, sont punies pour appartenir à cette
sphère. Les esclaves, lesmanœuvres, les enfants et les animaux
son placés presque sur le même plan que les femmes. Les
femmes, les esclaves, les manœuvres, les enfants et les ani-
maux sont des images presque interchangeables. (Notre
traduction.)

Deuxièmement, certaines féministes ont adopté cette dichotomie ou ce
dualisme, en attribuant aux caractéristiques traditionnellement liées aux
hommes un statut supérieur et à celles liées aux femmes un statut
inférieur. Toujours selon Spelman, Beauvoir, Friedan et Firestone ont
accepté cette dichotomie et suggèrent que lesfemmes se détachent de leur
corps pour occuper le terrainde la raison. Spelman (ibid. : 121) considère
que, dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir

[...] décrit le mélange de peur, de crainte et de répugnance qui
caractérise l'attitude des hommes envers le monde physique,
le corps, la femme [...]Beauvoir affirme que cette attitude à
l'égard de la corporéité a déterminé l'oppression des femmes
par les hommes, mais pourtant ses conseils auxfemmes semblent
déterminés par la même attitude. (Notre traduction ; nous
soulignons.)

156 DU CORPS DES FEMMES

Beauvoir semble situer l'oppression des femmes dans leur corps
opprimant (Frigon, 1996 : 84). Selon elle, les femmes doivent fuir leur
corps, se libérer de leur corps et même le rejeter pour devenir un sujet
capable de transcendance. En effet, afin de jouir de « raison », les femmes
doivent, d'après Beauvoir éliminer toute trace de féminité (ibid.).

Selon Spelman, dans The Féminine Mystique, Friedan est coupable
du même travers, c'est-à-dire de valoriser à outrance l'univers
traditionnellement masculin. L'analyse de Friedan repose sur le dualisme
esprit/corps et sur l'idée que les activités mhentales ont plus de valeur que
les activités corporelles. The Dialectic ofSexxde Shulamith Firestone (1970)
est un autre exemple de « somatophobie » (phobie du corps). Il ne s'agit
pas de dire ici que les femmes sont capables uniquement d'activités
corporelles, mais que ces activités n'ont pas à être effacées, exclues de la
vie, de l'expérience des femmes. Selon Spelman (1982 : 124), une
(re)lecture de Beauvoir, de Friedan et de Firestone révèle que la libération
des femmes veut dire, fondamentalement, la libération de leur corps.

En revanche, Adrienne Rich, dans OfWoman Born (1976), fournit
des pistes de réflexion intéressantes pour comprendre que le dualisme
esprit/corps n'offre pas un éclairage adéquat pour comprendre
l'expérience humaine. Selon Spelman (1982:126), Rich reconnaît que les
féministes n'ont pas voulu accepter la version patriarcale de la biologie
féminine et de ce que veut dire avoir un corps de femme : « II est apparu
aux féministes, suppose-t-elle, que nous devions ou accepter d'être des
femmes, ce qui, essentiellement, consiste à être un corps, ou rejeter ce
point de vue et insister pour dire que nous sommes des "esprits
désincarnés" » (notre traduction). Le corps ne doit donc pas être évacué
des recherches féministes, malgré les accusations citées ci-dessus, « si
compréhensibles que soient ces accusations (dans un contexte où
prédominent les réductions patriarcales de la femmes à des traits naturels
de passivité, de maternité, de dépendance, etc.) ». Grosz ajoute (1992 :
52):

[E]lles [cesaccusations] présupposent que seule une description
anatomico-physiologique ou biologique estpossible et laissent
dans l'ombre la possibilité d'une conception socio-culturelle du
corps. Une description non biologiste et non réductrice du
corps pourrait entraîner des conséquences très différentes et
servir à resituer le rapport de la femme à la production des
connaissances.

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSFTÉ 157

Qui plus est, étant donné la fascination pour les corps déviants
qui existe dans notre société, il nous apparaît urgent et incontournable
d'examiner comment la construction de corps déviants féminins
(re)conduit aux représentations symboliques du corps « normal » des
femmes. Ailleurs, nous avons analysé quatre cas de figure pour explorer
la gestion du corps des femmes déviantes et la façon dont celles-ci
influent sur les représentations de la femme en général dans les savoirs
et les pratiques. Nous avons examiné, par exemple, l'accusation de
« petite trahison » pour les femmes qui tuaient leur conjoint (Frigon,
1996), la chasse aux sorcières (1994), le « syndrome prémenstruel » (SPM)
(Frigon, 1995) ainsi que le « syndrome de la femme battue » (SFB) et le
système pénal (Frigon, 1995 et 1996). Et commele soulignent sibienTerry
et Urla (1995 :4-5),

[...] la construction du concept de déviance est toujours à la fois
un processus par lequel on construit un modèle du corps
« normal ». Car le corps normal est une figure non marquée

qui acquiert sa signification principalement par le contraste

qu'il représente avec divers corps déviants [...]ceux des Autres
[...]« les corps déviants »servent implicitement et mystérieuse-

ment à construire lesnotions du normal et de l'anormal. (Notre

traduction.)

Plus encore, il est important de déconstruire le constat suivant :
« être femme, c'est occuper un statut déviant »(Hutter et Williams, 1981 ;
Schur, 1984). Pour ce faire, des alliances entre des chercheuses féministes
de différentes disciplines et travaillant sur divers sujets doivent se
construire. Nous avons, bien que modestement, tenté de débusquer le
terrain.

Notes

1. Pour les besoins de notre présentation, le travail de Labadie (1995) servira de
toile de fond dans l'exposition des idées et des débats sur l'émergence du
concept de « corps du mal ».

2. Cela rappelle la mise aux bûchers des sorcières (Frigon, 1994).

3. Nous n'avons qu'à penser à l'introduction récente du bracelet électronique
comme stratégie de surveillance des « délinquants ».

4. Plus près de nous, on trouve un écho de cette théorie dans les propos du juge
Bienvenue en 1995, propos tenus dans la cause de Mme Tracy Théberge, une
femme de 35ans condamnée pour le meurtre de son conjoint :«L'on dit avec
raison, et depuis toujours, que lorsque la femme, qui a toujours été à mes

158 DU CORPS DES FEMMES

yeux l'être le plus noble de la création, [..] elle s'élève plus haut que l'homme,
[...]. Mais l'on dit aussi, et cela aussi je le crois, que lorsqu'elle décide de
s'abaisser, lafemme lefait hélas jusqu 'à un niveau de bassesse que l'homme le plus
vil ne saurait lui-même atteindre » (La Presse, 9 décembre 1995 ; nous
soulignons).
5. Nous avons utilisé ces exemples étant donné notre recherche sur l'homicide
conjugal féminin (voir Frigon, 1996). Dans le but de donner une idée des
caractères de dégénérescence attribués au corps de la femme criminelle et la
façon dont celui-ci est scruté, fouillé et tient lieu d'explication, voici quelques
exemples tirés de l'ouvrage de Lombroso (ibid. :283) :

La première, âgée de 40 ans, tua son mari... Elle présente :
asymétrie extraordinaire de la face, nez excavé, oreilles à
anses, les arcs sourciliers plus développés que ceux observés
ordinairement chez la femme, mâchoire volumineuse avec
appendice lémurien.

La deuxième, âgée de 60 ans, continuellement maltraitée par
son mari, l'étrangla et le pendit ensuite [...]

Là aussi, la face est asymétrique, la mâchoirevolumineuse, les
sinus frontaux énormes, les rides très nombreuses, le nez
excavé, la lèvre supérieure très mince, les yeux enfoncés,
éloignés l'un de l'autre et hagards.

La troisième, âgée de 21 ans, mariée contre son gré, maltraitée
par son mari, une nuit après une dispute, le tua avec une
hache, pendant son sommeil. C'est seulement un demi-type.
Elle a les oreilles à anses, la mâchoire et les zygomes
volumineux, les cheveux très noirs. Elle a en outre d'autres
anomalies qui ne se voient pas par la photographie, telles que
des canines très longues et des incisives naines.

6. Comme Hutter et Williams(1981) et Schur (1984) le suggèrent, «être femme,
c'est occuper un statut déviant ».

7. Horn (1995 :122) va même jusqu'à expliquer le succès de l'exportation des
idées de Lombroso jusqu'à nos jours en ces termes :

Et il se peut que ce soit précisément par son insuccès à isoler le
corps féminin dangereux que l'anthropologie de Lombroso se
rattache au présent, un présent où la vie sociale (y compris la
reproduction) est souvent représentée en termes actuariels et
où l'on continue de scruter le corps en vue d'évaluer les risques
qu'il représente. (Notre traduction.)

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉe 159

8. Ailleurs, nous avons discuté de quatre cas de figure pour explorer la gestion
du corps des femmesdans cessavoirs et cespratiques. Nous avons examiné,
par exemple, l'accusation de petite trahison (Frigon, 1996), de la chasse aux
sorcières (1994), du « syndrome prémenstruel » (SPM)(Frigon, 1995) et du
« syndrome de la femme battue » (SFB)(Frigon, 1995 et 1996).

9. Au milieu des années 1970, les femmes ne représentaient que 2 % de la
population carcérale fédérale. En 1975, il y avait 174femmes purgeant une
peine fédérale en prison, en 1989, le nombre est passé à 273, puis à 322 en
septembre 1995 (Shaw, 1991). Les statistiques officielles laissent supposer
une augmentation de la criminalité, mais nous pouvons dire uniquement
avec certitude qu'il y a augmentation de l'incarcération.

10. Voir Statistique Canada (1990 :1).

11. Voir Faith (1994 :138).
12. Loin de nous de suggérer que les pénitenciers pour hommes sont des

modèles à suivre, mais en ayant des pénitenciers à sécurité maximum,
médium et minimum, on peut penser que l'on y offre un contrôle plus
adapté aux besoins. Évidemment, l'incarcérationest toujours un mécanisme
de punition, de contrôle et de répression. Dans ce sens, nous nous
réjouissons de l'idée présentée par le ministre de la Justice du Québec, en

1996, qui recommande la fermeture de certaines prisons québécoises dans le
but de favoriser d'autres formes d'intervention. Il serait plutôt ironique que
les difficultés budgétaires de l'État québécois contribuent à humaniser le
traitement judiciaire des délinquants.
13. Voir Faith (1994 :139).

14. Lesnouveaux centres sont situés à la réserve de Nekaneet, en Saskatchewan,
pour lesfemmesautochtones (Pavillonde ressourcement) ; un autre est situé

à Edmonton, en Alberta ; un à Joliette, au Québec ; un à Kitchener, en
Ontario ; et un à Truro,en Nouvelle-Ecosse. Un centre pour femmes situé en
Colombie-Britannique est ouvert depuis 1991 (Service correctionnel du
Canada [1990] ; Service correctionnel du Canada [1995b]).

15. Dès 1938, le rapport Archambault recommandait la fermeture de P4W.
16. Selon Schilder (1978 : 206):

L'image du corps [...]peut être transformée par des vêtements,

par des ornements ou par des bijoux, mais il est également
possible [...] de modifier le corps lui-même : perforations du
corps, des oreilles, du nez, des lèvres ; incision des organes

génitaux, mutilations, insertion de morceaux de métal et de

bois dans diverses parties du corps [...] on peut également
tenter de modifier l'image du corps de façon moins violente
par des exercices physiques de toutes sortes (Schilder, 1978 :
206 ; Grosz, 1992 :54-55.)

160 DU CORPS DES FEMMES

17. Plus précisément, voici ce que l'on découvre :

Au bout d'un an de détention, 79 %des détenus se sentent, en
moyenne, en mauvaise et très mauvaise santé, alors qu'ils
étaient 54 % à s'estimer en bonne santé et 31 % en moyenne
santé à leur arrivée. Lors de la mise sous écrou, une sensation
de vertige envahit très souvent les personnes emprisonnées et
la moitié d'entre elles, totalement désorientées, ont de la
difficulté à situer les événements récents. Les troubles qui
apparaissent au fil des mois sont des maux de tête (de 44 à
56 %), des dérèglements du système digestif (40 %), des
douleurs rénales et musculaires (40 %), une impression de
maigrir (30 %) et des douleurs vagues dans la poitrine. Des
troubles de la sensorialité se manifestent après quelques mois
de prison : 51 % des détenus éprouvent une diminution du
goût (nourriture médiocre et fade oblige). Une baisse de la vue
est signalée par 31 à 49 %des prisonniers (chiffre variant selon
le nombre de mois de prison que l'on a derrière soi). L'absence
de profondeur de champ [...] 31 à 39 % des détenus constatent
une perte importante de leur odorat. Lestroubles de l'audition
semblent moins nombreux mais progressent au cours de la
détention, passant de 15à 28% [...]. (Ginsberg, 1992:127-128).

18. Toujours selon Ginsberg :

Les femmes sont constipées !Pas la petite rétention intestinale
banale et brève, non, la constipation qui dure, persiste, fait
gonfler le ventre et le rend dur comme une pierre, provoque
des gaz et des bruits de « tuyauterie » invraisemblables [...]
(ibid. :123). Le manque d'intimité rend les femmes constipées.
Par exemple,Jacqueline, une petiteGuadeloupéenne de 22ans,
souffrait d'une forte constipation chronique. Avec ses
codétenues, elle a bien tenté d'isoler au maximum la cuvette
des WC, mais en vain. Alors, pour être moins gênées, moins
humiliées, elles ouvraient le robinet d'eau afin de couvrir les
bruits inopportuns du corps. Mais ce système D ne changeait
pas grand-chose pour Jacqueline qui ne supportait pas l'idée
que, du haut des lits superposés, les autres avaient une vue
plongeante sur les waters (ibid. :124).

19. Notez l'utilisation du terme « maison » au lieu de « prison ».
20. Dans un établissement comme la prison, les apparences corporelles sont

souvent significatives puisqu'elles confèrent une identité propre, une façon

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 161

de préserver son intégrité et sa personnalité. Comme le souligne Pages-Delon
(1989 :11) :

Certaines sociétés totalitaires ont tenté un effacement de cette
distinction par les apparences, notamment par le recours à
l'uniforme qui gomme les différences de sexes et de classes.Un
exemple frappant de l'imposition d'une forme corporelle

unique nous est livré par G. Orwell dans sa description de la
société de 1984 :uniforme pour tous, gymnastique obligatoire

diffusée par télécran, alimentation et boisson contrôlées,
sexualité aliénée, etc. La transgression, par les héros Winston

et Julia, de l'ordre corporel établi dans ce système social, passe
par la mise à nu de leurs corps, la concrétisation du désir
sexuel et par leport d'un parfum, le rêve d'avoir une robe pour
Julia.

21. La littérature est abondante à ce sujet ; voir Kendall (1993) et Faith (1994)
pour une recension.

22. Ainsi, il s'agit d'une vidéocassette « institutionnelle » qui, selon le Globeand
Mail du 21 février 1995, a été obtenue par la CBC, par l'entremise de l'avocat
d'une des détenues. Il faut noter ici que, lors d'une émission d'Oprah au

début des années 1990, une vidéocassette clandestine « mettant en vedette »
la violence de gardiens sur des détenues aurait aussi fait scandale. Sur ce
sujet, Karlene Faith (1993:249) note les faits suivants, qui, soit dit en passant,

ressemblent étrangement aux images de Kingston,à l'exception peut-être de
la résistance de ces femmes :

L'émission (canal NBC, 31 mars 1993) s'ouvrait avec la

présentation d'une vidéocassette clandestine produite par un
gardien du service centralde la Georgia Women's Correctional
Institution (renfermant plus de 900 femmes). On y voit des
gardiens et des gardiennes lutter avec des femmes qui
résistent, les mettre toutes nues, leur installer des camisoles de

force et les laisser attachées (chevilles et poignets vers le dos)
et emprisonnées dans le noir à l'intérieur de cellules

d'isolement (notretraduction).

23. Il n'existe pas une «sociologie du corps »,mais une «sociologie du corps au
pluriel ». Depuis les 10 dernières années, ce champ est en pleine ébullition.

262 DU CORPS DES FEMMES

Bibliographie

Agrippa, C. (1536), Opéra omnia, Lyon.
Arbour, Louise (1996), Commission d'enquête sur certains événements survenus à la

Prison desfemmes de Kingston.
Beauvoir, Simone de (1949), Ledeuxième sexe, Paris, Gallimard.
Berthelot, Jean-Michel (1982), « Une sociologie du corps a-t-elle un sens ? »,

Recherches sociologiques, 13, 1 et 2, p. 59-66.
Bordo, Susan (1993), Unbearable Weight. Feminism, Western Culture, and thé Body,

Berkeley, University of California Press.
Carpenter, Mary (1864), Our Convicts, Londres,Longman.
Certeau, Michel de (1979), « Des outils pour écrire le corps », Traverses, 14 et 15.
Comack, Elizabeth (1996), Women in Trouble. Connecting Women's Law Violations

to Their Historiés of Abuse, Halifax, Ferwood Publishing.
Commission des droits de la personne (1985), Enquête de la Commission des droits

de la personne à la Maison Tanguay, Montréal.
Crée, Ms. (1994), «Entrenched Social Catastrophe »,Journal ofPrisoners on Prisons,

5, 2, p. 45-48.
Dobash, Russell P., R. Emerson Dobash et Sue Gutteridge (1986), The Imprison-

ment of Women, Oxford, BasilBlackwell.
Drulhe, Marcel (1982), « Une sociologie du corps est-elle possible ? », Recherches

sociologiques, 13, 1 et 2, p. 53-57.
Ellis, Havelock (1891), The Criminal, Londres, Scott.
Faith, Karlene (1993), Unruly Women. The Politics of Confinement and Résistance,

Vancouver, Press Gang Publishers.
Firestone, Shulamith (1970), The Dialectic ofSex, New York, Bantam.
Fludd, Robert (1629), Utriusque Cosmi majoris et minoris historia, Oppenheim.
Foucault, Michel (1975), Surveiller et punir. La naissance de la prison, Paris,

Gallimard.
Friedan, Betty (1963), The Féminine Mystique, New York, Norton.
Frigon, Sylvie (1994),« Femmes, hérésies et contrôlesocial :des sages-femmeset

au-delà », The Canadian Journal of Women and thé Law/Revue Femmes et Droit,
7, 1, p. 133-155.
Frigon, Sylvie (1996), « A Gallery of Portraits. Women and thé Embodiment of
Différence, Dévianceand Criminality », dans T. O'Reily-Fleming,Post-Criti-
cal Criminology, Scarborough, Prentice-Hall, p. 78-110.
Frigon, Sylvie (1997), « Sexe, mensonge et vidéo », Journal ofPrisoners on Prisons,
8, 1 et 2, p. 105-112.
Gagnon, Marie (1997), Bienvenue dans mon cauchemar, Montréal, VLB éditeur.
Gall, FranzJosef (1818), Anatomie et physionomie du système nerveux engénéral et du
cerveau en particulier,
Garfinkel, Harold (1956), « Conditions of Successful Dégradation Cérémonies »,
The American Journal ofSociology, LX1, 5, p. 420-424.
Ginsberg, Gisèle (1992), Des prisons et desfemmes, Paris, Éditions Ramsay.

CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 163

Grosz, Elizabeth (1992), « Le corps et les connaissances. Le féminisme et la crise
de la raison », Sociologies et Sociétés, XXIV, 1, printemps, p. 47-66.

Hamelin, Monique (1989), Femmes et prison, Montréal, Le Méridien.
Heidensohn, France (1985), Women and Crime, New York, New York University

Press.
Heney, Jan (1990), Report on Self-Injurious Behaviour in thé Kingston Prison for

Women, Ottawa, The Correctional Services of Canada.
Horii, Gail (1994), « The Art in/of Survival »,Journal ofPrisoners on Prisons, 5, 2,

p.6-8.
Horn, David (1995), « This Norm Which Is Not One : Reading thé Female Body

in Lombroso's Anthropology », dans Jennifer Terry et Jaqueline Urla, dir.,
Déviant Bodies, CriticalPerspectives on Différence in Scienceand Popular Culture,
Bloomington, Indiana University Press, p. 109-128.
Hutter, Bridget et Gillian Williams, dir. (1981), Controlling Women : The Normal
and thé Déviant, London, Croom Helm in association with thé Oxford
University, Women's Studies Committee.
Kendall, Kathleen (1993), Évaluation des services thérapeutiques offerts à la Prison des
femmes, Ottawa, Service correctionnel du Canada.
Labadie, Jean-Michel (1995), « Corps et crime : de Lavater (1775) à Lombroso
(1876)» , s. la dir. de Christian Debuyst et al., Histoire des savoirs sur le crime
et la peine, 1. Des savoirs diffus à la notion de criminel-né, Les Presses de
l'Université de Montréal, Les Presses de l'Université d'Ottawa, De Boeck
Université, p. 295-345.
Laplante, Jacques (1985), Crime et traitement. Introduction critique à la criminologie,
Montréal, Boréal Express.

Laplante, Jacques (1995), Psychothérapies et impératifs sociaux. Les enjeux de la
connaissance de soi,Les Presses de l'Université de Montréal, Les Presses de
l'Université d'Ottawa, De Boeck Université.

Lavater, Johann Caspar (1775), Essai sur la physiognomie destiné àfaire connaître
l'homme et à lefaire aimer.

Le Breton, David (1982), « Corps et symbolique sociale », Cahiers internationaux
de sociologie,73, p. 223-232.

Lombroso, Cesare et Guillaume Ferrero (1991 [1895]), Lafemme criminelle et la
prostituée, Grenoble, Éditions Jérôme Millon.

Maudsley, Henry (1863), « Review of Female Life in Prison », Journal of Mental
Science, 9, p. 69-87.

Mauss, Marcel (1950), Sociologie et anthropologie, Paris, Presses Universitaires de
France.

Morel, Bénédict Auguste (1857), Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles
et morales, de l'espèce humaine, Paris, J. B.Baillière.

Orel, Tufan (1983), « L'étude du corps dans les rituels/Notes d'orientation »,
Cahiers internationaux de sociologie, 74, p. 161-164.

Pages-Delon, Michèle (1989), Le corps et ses apparences. L'envers du look, Paris,
Éditions L'Harmattan.

164 DU CORPS DES FEMMES

Pollack, Shoshana (1993), « Opening thé Window on a Very Dark Day : A
Program Evaluation of thé Peer Support Team at thé Kingston Prison for
Women », thèse de maîtrise non publiée, Ottawa, Carleton University.

Préjean, Marc (1994), Sexes et pouvoir : la construction sociale des corps et des
émotions, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal.

Protecteur du citoyen (1985), Le respect des droits despersonnes incarcérées, Québec.
Rich, Adrienne (1976), OfWoman Born, New York, Norton.
Robinson, F. (1862), Female Life in Prison, Londres, Hurst and Stockett.
Ross, Robert Robertson et Hugh Bryan McKay (1979), Self-Mutilation, Toronto,

Lexington Books.
Schilder, Paul (1978), The Image and Appearance ofthe Human Body. Studies in thé

Constructive Energies of thé Psyché, New York, International Universities
Press.
Schur, Edwin (1984), Labeling Women Déviant. Gender, Stigma, and Social Control,
New York, Random House.
Service correctionnel du Canada (1990), La création de choix : rapport du groupe
d'étude sur les femmes purgeant une peine fédérale, Ottawa, Ministère des
Approvisionnements et Services.
Service correctionnel du Canada (1995a), Voix defemmes, choix defemmes, Rapport
du groupe de travail sur la condition des femmes dans le système correctionnel,
Ottawa, Ministère des Approvisionnements et Services.
Service Correctionnel du Canada (1995b), Vue d'ensemble :Service correctionnel du
Canada, Établissements fédéraux pour des femmes purgeant une peine fédérale,
Ottawa, Service correctionnel du Canada,Programme des femmes purgeant
une peine fédérale, Administration centrale.
Shaw, Margaret (1991), La détenue au niveau fédéral : Rapport suite à une étude
préliminaire, traduction, Ottawa, Ministère du solliciteur général du Canada,
Secteur des affaires correctionnelles.
Smart, Carol (1976), Women, Crime and Criminology. A Feminist Critique, Londres,
Routledge and Kegan Paul.

Smart, Carol (1989), Feminism and thé Power ofLaw,, London, Routledge.

Spelman, Elizabeth, V. (1982), « Woman as Body : Ancient and Contemporary
Views », Feminist Studies, 8, 1, printemps, p. 109-131.

Terry, Jennifer et JaquelineUrla, dir. (1995),Déviant Bodies. Critical Perspectives on
Différence in Science and Popular Culture, Bloomington, Indiana University

Press.

5

Le corps et ses mirages : récits
et parcours des femmes à travers la folie
et sa psychiatrisation

LOURDES RODRIGUEZ DEL BARRIO

Qu'est-ce qu'une femme ?, Que veut une femme ? sont des
questions pièges. Il ne peut y être répondu que par le
mouvement entierde la parole résonnant dans l'interlocution,
non par une quelconque définition qui fonctionnerait comme
norme. La question de la différence des sexes est une question
sans objet - ausens propre - mais nonsans effets. Elle ne peut
être tranchée mais seulementportée, ou mieux, agie.

Françoise Collin (1989)

Au-delà de la « folie » et de sa psychiatrisation : la place
des femmes dans le contrat social et symbolique

L'interrogation sur la spécificité de l'expérience des femmes à
travers la folie et sa psychiatrisation introduit d'emblée la problématique
fort complexe des manières différentes d'être dans le monde et de leur
ancrage corporel. Premièrement, ce sont les différences corporelles,
notamment celles de la sexuation, qui sont investies par la culture et qui
déterminent une certaine position de « départ » dans des rapports de
pouvoir structurés. Deuxièmement, le corps est présent dans les discours
et les pratiques en santé mentale. On s'intéresse et s'adresse à lui à partir
de conceptions très diversifiées et parfois contradictoires, par exemple,
biomédicales, alternatives et psychothérapeutiques, etc. On peut se
demander quelle est la capacitédes différentes conceptions du corps sous-
jacentes à ces approches de tenir compte de la pluralité de l'expérience de
la folie ainsi que de son ancrage corporel dans une histoire singulière.
Plus particulièrement, on peut se questionner à propos de la place que les
différentes approches donnent à l'« être femme », en tant que manière
spécifique d'être dans le monde marquée d'emblée par un corps sexué.

266 DU CORPS DES FEMMES

Transposant ces interrogations à la société québécoise et aux réponses
dominantes qu'elle donne à l'expérience de la « folie », je voudrais poser
la question de la place que la psychiatrie attribue aux femmes.

En premier lieu, nous aborderons les conceptions du corps sous-
jacentes aux discours féministes et au discours de la psychiatrie
biomédicale. Par contre, c'est fondamentalement à travers la mise en récit
que les femmes psychiatrisées font de l'expérience de la folie et de leur
trajectoire de vie que nous voudrions comprendre comment lapsychiatrie
infléchit l'expérience de soi. Ainsi, nous étudierons, d'une part, la manière
dont les femmes, au travers et au-delà de la folie, résistent, transforment
et utilisent ce cadre d'interprétation et les pratiques qui leur sont
destinées et, d'autre part, les processus d'aliénation que ces discours et
cespratiques viennent consolider ou renverser. L'institution psychiatrique
est ici comprise comme un espace social parmi d'autres, où des conflits
concernant les rapports hommes-femmes s'expriment et cherchent une
résolution. L'analyse des récits des femmes psychiatrisées peut permettre
d'élucider le rôle joué par la psychiatrie dans cet enjeu plus global : la
place des femmes dans le contrat social et symbolique.

Conceptions du corps sexué : être ou devenir femme

Le corps ne peut être que sexué. Hommes et femmes sont
porteurs d'histoires différentes. Leur différenciation corporelle marque
leur inscription sociale et culturelle, inscription qui à son tour imprime
sur leurs corps des attentes et des exigences diverses. Pourtant rien n'est
moins évident que d'identifier les articulations entre le corps, l'univers
subjectif et le monde socioculturel quant il est question de la sexualité.Les
théories féministes ont développé des points de vue contradictoires face
à la question de la sexuation (Collin, 1995 ; Kristeva, 1993). On distingue
à cet égard trois approches principales dont nous reprenons ici les lignes
principales afin de saisir les conceptions sous-jacentes de la corporéité :
l'universaliste, l'essentialiste et la postmoderne.

Collin (1995 : 1) résume la perspective universaliste dans la
phrase connue de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le
devient. » Dans cette approche, on considère que « la sexuation est
entièrement construite par les rapports de pouvoir qui soumettent les
femmes aux hommes » et que le « sexe n'est pas nature mais produit de
la culture, il n'est pas sexmais gender ». Ce point de vue se situe dans une
perspective moderne, républicaine et critique : la lutte de libération des
femmes conduirait à établir une seule humanité constituée d'individus
ayant les mêmes droits.

LE CORPS ET SES MIRAGESs 167

Par contre,le courant «essentialiste » considère que « chaque sexe
développe un rapport au monde, desmanières depenser, d'agir, de sentir
qui lui sont propres et qui doivent être développées à ce titre » (ibid. : 2).
C'est l'ancrage biologique et morphologique qui fonderait cette
différenciation. Mais, le féminin dont il est ici question ne s'identifie pas
au fantasme des hommes qui s'exprime dans lesdoctrines traditionalistes
sur le rôle des femmes ; il s'agit plutôt d'un féminin qui se définit par son
irréductibilité à l'Un, d'une forme d'être dans le monde caractérisée par
l'ouverture et la pluralité radicales.

Finalement, la perspective « postmoderne1 » se rattache, selon
Collin (1995), à la critique de la métaphysique et de la pensée technique
et instrumentale occidentalede Heidegger. Leféminin devient une façon
de représenter une altérité radicale face à la pensée logocentrique et
phallocentrique occidentale. Le féminin est compris comme étant une
métaphore d'une conception de la vérité qui s'oppose à la notion de
« vérité » objective et instrumentale de la technique et de la connaissance
scientifique. Une vérité qui ne se laisse pas « conquérir », mais qui incite
à un travail d'« écoute », d'« altérité » et d'« altération ». En ce qui
concerne la conception sous-jacente des articulations de la corporéité et
de la culture, le féminin se voit à nouveau « détaché » de tout ancrage
biologique pour devenir un «mode de rapport au monde, de le penser et
de le vivre » (ibid. : 12). Une culture du féminin que les hommes peuvent
s'approprier.

Ces discours montrent une polarisation fondamentale autour de
la question de l'ancrage corporel des notions de la femme, de la féminité
et du féminin. D'une part, on trouve une perspective naturaliste selon
laquelle le corps aurait des besoins et des limites fixes venant de sa
structure propre ; les dispositifs culturels seraient modulés par lui et
devraient respecter ses contraintes. La corporéité préfigure les rôles
sociaux ou les manières d'être au monde. À l'autre extrême se situe une
conception plutôt « culturaliste », qui considère le corps comme étant
complètement malléable par les pratiques culturelles. Les différences
corporelles sont tenues plutôt comme un obstacle à l'égalité formelle
politique ; elles sont évacuéesde l'univers public des citoyens, où toutes
les femmes sont des «hommes égauxface à la loi ».De manière générale,
l'ancrage corporel des différenciations socioculturelles est soit banalisé,
soit établi commefondement presque inaltérable des différences.

La question fondamentale qui se pose dans ces réflexions
concerne la position des femmes à l'égard des transformations culturelles
contemporaines. Collin (1995) doute de la capacité des institutions
démocratiques de la modernité à donner une place aux différences,

168 DU CORPS DES FEMMES

notamment à celle des femmes. Kristeva (1993) se demande quelle est la
place structurale des femmes, non pas dans le mode de production, mais
dans le mode de reproduction et ses représentations : dans le contrat
social et l'ordre symbolique. Elle souligne les dangers de la radicalisation
d'un mouvement féministe qui extériorise et exacerbe les frustrations
contre l'ordre symbolique et contre le contrat social qui leur attribue une
place marginale en cherchant à créer un espace contre-culturel basé
notamment sur le rejet de l'homme, réduit à l'état de bouc émissaire.

Ces deux auteures optent pour la remise en question autant du
féminisme universaliste que du féminisme essentialiste. Par le moyen,
notamment, de la réinterprétation de l'œuvre d'Arendt, Collin propose
une dialectique entre le « donné » et l'« agir » qui permet la
compréhension du « soi » non seulement à partir de la singularité des
ancrages corporels et historiques qui le constituent, mais aussi à partir de
la fluidité des identités et de la possibilité d'innovation de chaque être
humain venu au monde. Cette attitude postmétaphysique rejette toute
identification du fondement des sexes«au profit d'une praxisdes sexes».
L'accent est mis sur la pluralité dans le sens d'une « fluidité des
identités » dépassant les difficultés que le féminisme a eues « à se penser
en termes d'un "nous" » différencié constitué sur la base de "je"
complexes »(Lamoureux, 1996). Pour sa part, Kristeva propose, pour une
troisième génération de femmes2, une « désexuation » des rapports
humains qui « dédramatise » fondamentalementles rapports hommes-
femmes pour introjeter à l'intérieur de soi-même les conflitsinhérents au
contrat social, au lieu de lesprojeter dans le rejet de l'autre :« Désormais,
l'autre n'est pas un mal étranger à moi, bouc émissaire extérieur : autre
sexe, autre classe, autre race, autre nation. Je suis victime-et-bourreau,
même et autre, identique et étranger. » Les expériences esthétiques
devraient « faire apparaître, avec la singularité de chacun, la multiplicité
de nos identifications, la relativité de nos existences symboliques et
biologiques » (Kristeva,199 : 330).

À partir de l'anthropologie psychiatrique, Corin (1995) propose
une lecture alternative des articulations possibles entre la position des
femmes et le contrat social et symbolique. Elle analyse le rôle, dans la
réarticulation de la place des femmes dans le contrat social, de certaines
pratiques non occidentales face à ce que l'on peut qualifier dans notre
contexte culturel de problèmes en santé mentale. Par l'analyse d'un rite
de guérison des femmes en Afrique centrale (le rituel zebola), elle montre
comment celles-ci réussissent à renégocier leurs rapports aux institutions
sociales dont elles font partie et qui leur réservent une place marginale
par rapport aux hommes. Elle conclut à la possibilité de « défier l'ordre

LE CORPS ET SES MIRAGESs 169

dominant, de s'y réinscrire et de le rouvrir, dans un mouvement à la fois
personnel et collectif qui permet de mettre en tension différents systèmes
de référence plutôt que de les jouer l'un contre l'autre » (Corin, 1995 :
215). Corin interprète les pratiques de guérison en termes d'une
réarticulation des rapports à soi et aux autres qui permet aux femmes
d'occuper une nouvelle position, révélant l'arbitraire de l'ordre social et
culturel tout en lepréservant. Cettenouvelle position singulière, renforcée
par lespratiques zébola et l'appartenance à une nouvelle communauté des
femmes zebola, permettrait de réaménager les rapports de pouvoir qui
étaient enjeu dans le déclenchement de la maladie. Suivant cesréflexions,
on peut resituer la question de départ et se demander quel rôle joue la
psychiatrie, à l'intérieur des sociétés contemporaines, dans la négociation
de la place des femmes au sein du contrat social.

Conceptions du corps et « folie »

La psychiatrie contemporaine, en Amérique du Nord, se
caractérise par une tendance à la radicalisation de l'approche
biomédicale. Les traitements pharmacologiques, privilégiés par ce
modèle, s'adressent à un corps objectivé par le regard biomédical qui tend
à le réduire à ses composantes biochimiques et neurologiques. La
psychiatrie biomédicale interprète et traite des signes tels que le délire, les
tentatives de suicide, la dépression comme des symptômes de
déséquilibres biochimiques pouvant se réduire parfois à des explications
de type génétique. L'expérience d'« être débordé et de manquer de
contrôle » vécue par la personne est ainsi balisée : son origine s'explique
par la figure du « corps malade ». Cette figure de la psychiatrie exclut,
entre autres, l'expérience subjective du corps que la personne construit à
travers son histoire.

On peut mieux comprendre cette représentation du corps en la
replaçant dans le contexte socioculturel plus large de la modernisation
des sociétés occidentales contemporaines. Pour Foucault, la modernité se
caractérise par la construction d'une forme particulière de pouvoir - le
biopouvoir - qui concerne directement le corps par « l'assujettissement
des corps et le contrôle des populations » (Foucault, 1976 :183). À partir
du biopouvoir, cet auteur met en lumière deux images du corps qui se
construisent entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. La première correspond à la
figure du «corps machine » :l'ensemble des «disciplines du corps », des
pratiques, des institutions et des techniques dont la psychiatrie fait partie,
concernant « son dressage, la majoration de ses aptitudes, l'extorsion de
ses forces, la croissance parallèle de son utilité et de sa docilité, son

170 DU CORPS DES FEMMES

intégration à des systèmes de contrôle efficaces et économiques [...] »
(Foucault, 1976:183). La deuxième est centrée sur le « corps espèce » qui
concerne la régulation des populations, leur reproduction, leur
prolifération, leur santé, la durée de la vie. C'est la figure du « corps
machine » qui traverse les représentations du corps de certaines
approches de la psychiatriecontemporaine. Cettefigure rappelle la notion
de Ricœur, celle du « corps parmi les corps » selon laquelle le corps est
identifié à ses traits extérieurs, objectivable et, à la limite, manipulable
(Ricœur, 1991).

On peut voir dans cette figure du « corps-machine » un
contrepoint à la figure du sujet politique moderne, considéré comme libre,
rationnel et responsable de ses actes. Dans L'inconscient cérébral, Gauchet
(1992) montre comment le débat entourant la question de la conscience va
se structurer autour de deux pôles extrêmes :la conscience omniprésente
(hypothèse qui fonde la figure du sujet du point de vue du droit) et la
conscience totalement absente (tout est alors réflexe et la conscience n'est
qu'un épiphénomène). Selon cet auteur, la psychopathologie a contribué
à mettre en place l'image de l'automate à partir de la notion de réflexe et
de son extension aux fonctions neurologiques supérieures. Gauchet
souligne les ressemblances de fond entre les débats de la fin du XIXe siècle
et les débats actuels qui entourent les neurosciences, même si le modèle
cybernétique et les sciences cognitives ont profondément renouvelé la
discussion.

Dans le cas des pratiques observées dans le champ psychiatrique
en Amérique du Nord, et plus concrètementdans le contexte québécois,
cette tension interne aux débats fondateurs des neurosciences réapparaît
chez des acteurs qui s'opposent dans leurs approches et leurs pratiques :
d'une part, un système de soins psychiatriques où les pratiques tendent
à être presque exclusivement de type pharmacologique, s'adressent à un
« corps objectivé » et évacuent le sujet et son corps propre ; d'autre part,
les discours des groupes de défense des droits des personnes
psychiatrisées, qui sont traversés par un discours sociopolitique critique
qui tend parfois à interpréter les causes des problèmes de santé mentale
par des rapports de domination et d'aliénation sociopolitiques.

Corin (1993) critique cette radicalisation des discours et des
pratiques en santé mentale. D'une part, cet auteure souligne comment,
dans leurs formes les plus radicales, lesapproches biomédicales viennent
« s'attaquer à la fluidité relative et à la marge d'incertitude inhérente aux
problèmes psychiatriques »(Corin,1993:8). Et d'autre part, Corin affirme
que les approches critiques en psychiatrie qui mettent l'accent sur les
rapports sociaux de domination en jeu dans les problèmes de santé

LE CORPS ET SES MIRAGESs 171

mentale peuvent « aboutir à minimiser l'intensité et la portée des
dimensions d'inquiétude, d'incertitude et de souffrance qui imprègnent
de part en part l'expérience » des problèmes de santé mentale. Si, dans
« le cas des approches psychiatriques, la question du sens se trouve
rabattue sur l'ordre biologique et génétique », les « approches critiques
risquent de la ramener à des rapports de domination et de pouvoir plus
faciles à identifier et à circonscrire que les fantasmes et les peurs que
l'homme porte en lui » (ibid.).

Par contraste, l'anthropologie psychiatrique a tenté de cerner les
articulations entre le soi de la subjectivité, la corporéité et les univers
social et culturel dans leur complexité. On considère que nous n'avons
jamais un accèsdirect aux désordres biologiques puisque leur perception
et leur représentation sont toujours médiatisées socialement et
culturellement (Kleinman, 1980). SelonDevisch,les notions de « bonne ou
de mauvaise santé renvoient [...]aux limites des corps physique, social et
cosmologique et à la transgression de ces limites » (Uchôa, 1993 : 158).
Ainsi, les pratiques corporelles et socioculturelles « se façonnent
mutuellement ». Le corps est compris comme étant « une métaphore
temporo-spatiale qui révèle autant les articulations entre les domaines
personnel, social et culturel que les discontinuités et les tensions qui
existent au sein de chacun d'eux et entre eux » (Uchôa, 1993 :159).

En continuité avec la voie qu'ouvrent ces perspectives, le défi de
notre travail consiste à ne pas réduire notre analyse des articulations du
corps, de l'univers intérieur, du soi et de l'univers socioculturel à l'un ou
l'autre de ces pôles. Il s'agit alors de construire un cadre conceptuel non
linéal qui tient compte des spirales de contraintes (Corin, Rodriguez del
Barrio et Guay, 1996), des événements et de leurs articulations,
accumulations et sédimentations en constellations de causes, des effets et
des expériences qui se déploient à travers le récit de soi. Il s'agit ici de
comprendre quelle est la place de l'être femme dans l'expérience de la
folie, comment, du point de vue des femmes, la psychiatrie infléchit les
manières de comprendre ce qui leur arrive, leur rapport à soi, à leurs
corps, aux autres et au monde.

Récits et parcours des femmes

II se peut fort bien que la question posée - « est-il possible de
parler du corps ? » - soit véritablement une question de
« possibilité » : qu'est-il possible de dire ? Peut-on parler du
corps sans que le corps parle lui aussi ? Nous oublions que la
parole est un acte corporel,que toute parolesur le corps est, en

172 DU CORPS DES FEMMES

même temps, un corps qui parle, et qui, par conséquent, nous
donne d'avance une réponse à nos questions.

Judith Butler r

Pour cette analyse, nous nous appuierons sur 22 des entrevues
recueillies3 dans le cadre d'une recherche intitulée La spécificité des
pratiques alternatives en santé mentale :discours et pratiques des usager-ère-s4.
Cette étude vise, entre autres, à cerner la place que les différentes
réponses à l'expérience de la folie (notamment les réponses de la famille,
des établissements psychiatriques et des ressources alternatives en santé
mentale) occupent dans la trajectoire de vie et dans les pratiques
quotidiennes des personnes qui ont vécu de graves problèmes de santé
mentale5. Les entrevues, de type semi-directif, se sont déroulées en deux
rencontres individuelles. La grille d'entrevue prévoit d'aborder certains
thèmes concernant : la vie avant la première crise, la demande d'aide, la
transformation des projets personnels au cours de la trajectoire de vie,
l'univers des relations personnelles significatives,les pratiques de la vie
quotidienne, les relations avec la ressource alternative et avec d'autres
ressources institutionnelles et communautaires. Cette grille était
construite de manière à laisser à la personne de la place pour qu'elle
organise son propre récit. Les premières questions, très générales,
permettaient à l'interviewée de se présenter librement. À partir de cette
première étape, les questions étaient introduites en tenant compte des
éléments de la trajectoire de vie que la personne avait apportés. Les récits
se sont ainsi organisés à partir d'un dialogue avec la personne et des
thèmes que nous lui proposions.

Dans un premier temps, nous résumerons une lecture en survol
de 22 récits de vie de femmes afin de mettre en évidence leurs positions
relatives face à l'être femme et quelques dimensions significatives de leurs
trajectoires de vie. Par la suite, nous montrerons, par une analyse en
profondeur de deux récits, quelques traits de la spécificité de l'expérience
de la « folie » pour les femmes et de l'impact de la psychiatrisation.

L'êtrefemme : évidence inexistante ou brisée

Dans les récits de vie des femmes ayant de graves problèmes de
santé mentale, l'absence relative ou la grande fragilité de l'évidence
expérientielle qui constitue le sentiment d'appartenance de son corps (un
corps à soi) et à son corps (son corps comme soi) sont frappantes.Ainsi,
le rapport au corps est marqué par des expériences de dédoublement où

LE CORPS ET SES M/RAGES 173

priment les sentiments de menace et d'étrangeté. Lesfemmes rencontrées
sont confrontées à des obstacles profonds pour établir une position
singulière qui semble faire écho à l'expérience d'une «désappropriation»
où la confusion et le sentiment d'être envahie laissent peu de place au
sentiment d'avoir une place à soi dans le monde. De manière générale,
dans les rapports interpersonnels, la différenciation (les traits d'identité
à travers lesquels lesfemmes interviewées sereconnaissent dans le regard
des autres) est vécue comme une source de douleur, comme une
agression plutôt que comme une source de reconnaissance de soi.

On peut distinguer dans l'ensemble des récits des femmes deux
formes de rapport à l'être femme. Pour certaines, il semble y avoir une
difficulté profonde, qui provient de l'enfance, à s'identifier comme
femme ; pour d'autres, l'identité sexuelle semble faire partie des
évidences de l'identité personnelle. Pour ces dernières, cette question
n'émerge dans leurs récits que pour renvoyer soit à la résistance et à la
révolte face à la définition socioculturelle du rôle des femmes, soit à des
événements traumatiques qui ont bouleversé l'identité personnelle,
sexuelle et le rapport au «corps propre ». L'évidence de l'identité sexuelle
est ainsi remise en question.

Dans un premier cas, Mathilde évoque explicitement dans son
récit le fait que, pour elle, être femme n'était ni une évidence identitaire
ni un avenir souhaité ; elle en parle plutôt en termes de résistance et de
refus. Elle nous raconte comme elle se sentait différente dès l'âge de cinq
ans quand elle a commencé à se bâtir un univers de rêves. À cet âge, la
naissance d'un frère la pousse à se « retirer beaucoup du monde ». C'est
à ce moment-là qu'elle commence à moins manger « pour en laisser aux
autres » et pour « éviter d'entendre les chicanes ». Elle était alors très
petite et malade par manque de nourriture, mais pour sa famille, elle était
« délicate ». Les membres de sa famille la décrivent comme « la
femmelette, la petite capable de rien faire, trop fragile ». Ce qui l'amène
à dire que « la surprotection » dont elle a fait l'objet lui a « nui », l'a
« détruite ». D'un autre côté, sa sœur qui est active, qui a des amis, qui
« pouvait faire des choses en groupe », était considérée comme le garçon
manqué de la famille.

La difficulté de devenir une « femme », ce qui, pour Mathilde,
semble vouloir dire accepter d'être reléguée à la fragilité et à la passivité,
revient à d'autres moments du récit. Mathilde refuse de s'identifier à sa
mère en tant que « femme ». Elle trouve sa mère alcoolique
« dégueulasse », « sans cœur » : « Pour moi, dit-elle, ça pas été l'image de
la femme, [...]je ne rêvaispas d'être une femme. »Mathilde s'est construit
dès l'enfance un univers de rêves où elle échappait aux conditions de vie

ï 74 DU CORPS DES FEMMES

difficiles et à la violence familiale. Dans cet univers de rêves et au-delà du
refus de devenir comme sa mère, Mathilde parle d'une ambiguïté plus
fondamentale concernant son identité. Elle ne veut pas occuper la place
qui lui est assignée par son corps sexué : « Dans le monde de Moi, je
voulais être les deux, l'homme et la femme. J'ai toujours rêvé... dans ma
bulle... que j'étais pas un gars, puis j'étais pas une fille. »

De manière aussi explicite, trois autres femmes expriment leur
révolte contre les différences entre filles et garçons, que leurs pères ont
imposées sur le plan de l'éducation, des droits et des interrelations
familiales. Dans la famille de Lucie,les quatre garçonsont hérité des biens
de la famille ; pour les trois filles, le mariage constituait le seul avenir
possible. La jeune femme en a gardé une grande frustration,car elle n'a
jamais pu étudier comme ses frères. Face au pouvoir du père, sa mère
réussissait sesprojets à force de ruses. Lucieméprise l'attitude de samère.
Pour Denise, le plus dur était la différence entre les rapports que son père,
très religieux, sévère et autoritaire, entretenait avec ses frères et avecelle :
« Mon frère le plus vieux, il était assis à côté de mon père à la table, c'était
toujours lui qui parlait à mon père. Moi,j'étais assise plus loin [...], j'aurais
aimé ça, discuter avec lui des choses [...] je trouvais ça injuste. »
Finalement, pour Julie, c'est son mari qui lui a imposé un rôle de femme
rigide. Inspiré par sescroyances religieuses, son mari insistait pour qu'elle
reste à la maison, et « comme Marie, elle était à la maison et elle aidait
Jésus [...]. Moi je voulais aller sur le marché du travail. »

De manière générale, la plus grande partie des récits montre les
univers des hommes et des femmes, ou plus exactement ceux du père et
de la mère, comme des mondes séparés. L'enfance est dominée par
l'image du père pourvoyeur, autoritaire, sévère, froid. Il est révélateur
que lorsqu'une, des femmesinterviewées veut souligner la gentillesse du
père, elle dit : « il nous a beaucoup aidés », en faisant référence à la mère
et aux enfants comme si ces derniers constituaient un monde à part.

D'autres récits montrent aussi, mais de manière implicite, les
difficultés à devenir une femme, difficultés qui sont alors associées à
l'expérience de « grandir », de devenir « adulte ». Plusieurs femmes, de
tous âges, parlent de leur difficulté à grandir et ont le sentiment d'avoir
été surprotégées pendant l'enfance, ce qu'elles associent à la difficulté
d'être autonome. Une lecture plus approfondie des récits montre
cependant que ce qu'elles nomment « surprotection » s'accompagne de
conditions de vie et de relations familiales extrêmement éprouvantes.

Dans un deuxième ensemble de récits, l'identité sexuelle est plus
claire et l'image de soi en tant que femme se révèle être ou avoir été
positive ; les commentaires sur la féminité seront souvent associés à la

LE CORPS ET SES MIRAGESs 175

beauté du corps ou d'une partie du corps. Cependant, les événements

violents, la crise, l'hospitalisation et la médication viennent bouleverser
l'identité personnelle, notamment l'image de soi en tant que femme et les
rapports au corps propre. Mariette se rappelle les moments de sa vie où
elle s'est sentie « une belle femme », où elle prenait soin d'elle - elle
s'habillait, se coiffait, etc.Maisla « maladie » a transformé profondément
l'image de son corps, son désir et sa capacité d'en prendre soin : « J'étais
une belle femme,je m'arrangeais. Mais après, avec la maladie, [...] [on]
s'en fout un peu de ce qu'on a l'air. » Pour Marianne, le sentiment d'être
belle et séduisante appartient aussi au passé. Ce sentiment était associé à
sa capacité de séduire, d'agir sur ses relations avec les hommes et plus
fondamentalement sur son sentiment d'autonomie. Auparavant, elle se

sentait séduisante et elle « menait les hommes du bout du nez ». Depuis
qu'elle fréquente des ressources en santé mentale et qu'elle manque de
travail, « ça a changé de bord en bord. [...] Je n'ai plus ce besoin-là d'être
belle, et d'être regardée danser [...]. » Maintenant, ses rapports aux
hommes ont changé, elle a peur d'être abandonnée, elle est dépendante
et laisse son ami « penser à sa place ».

Atmosphères d'enfance

L'atmosphère qui entoure les souvenirs d'enfance de l'ensemble
des femmes est en généralsombreet marquée par le sentiment de retrait,
de manque de communication ou par des événements traumatiques qui
sont venus bouleverser leurs vies. Il s'agit plutôt d'une atmosphère
marquée par la dépression, la tristesse et le manque d'énergie constant,
la fatigue : un père ou une mère dépressifs qui manifestent le désir de
vouloir mourir. Au moins 11 femmes font référence à la pauvreté dans
l'enfance (on peut supposer un milieu aisé seulement pour une femme
dont le père est médecin). Au moins la moitié des femmes viennent de
familles nombreuses (5 à 18 enfants) et au moins sept d'entre elles
proviennent de familles de plus de 10 enfants. Beaucoup de femmes
parlent de leur origine rurale qui, pour quelques-unes, est associée à une
grande liberté, à une « enfance heureuse », mais aussi à un grand
sentiment d'isolement et d'enfermement.

Les relations entre les parents sont souvent conflictuelles. L'un
des thèmes qui revientdans un bon nombred'entrev nés est le manque de
communication entre lesparents, notamment le silence de la mère (qui est
décrite dans nombre de cas comme une femme renfermée ayant des
difficultés à communiquer). Le père est souvent décrit comme trop
exigeant et autoritaire.Il est présenté parfois commealcooliqueet violent.

176 DU CORPS DES FEMMES

Cependant, la violence physique n'est pas dominante dans
l'ensemble des récits. Il s'agit plutôt d'une « violencemorale », psychique,
qui imprègne les relations intimes (familiales, de couple) : un sentiment
de froideur, de manque de chaleur ou de tendresseet des rapports confus.
Par contre, dans un certain nombre de récits, la violence physique et
l'inceste ont marqué l'enfance des femmes. Le cas de Mathilde montre la
profondeur de l'impact que la violencepeut avoir sur la constitution d'un
monde intérieur menaçant et confus.

Mathilde raconte l'impact profond que la violence physique a eu
sur elle. On pourrait parler d'un effet de dédoublement de soi ; elle
construit un monde bien à elle où elle peut trouver de la reconnaissance
et de l'affect. Dans un milieu d'extrême pauvreté et de violence - « Ma
mère a été battue, moi j'ai été battue, mes frères et sœurs aussi » -,
Mathilde construit un monde à elle et une autre image d'elle-même pour
se protéger de cet univers menaçant. Dans cet exercice d'imagination, elle
se protège et protège ses agresseurs : «Tu me demanderais sij'en voulais
à mon père de m'avoir battue ? Je te dirais non. Parce que cen'est pas moi
qu'il a battue, c'est l'autre Mathilde que j'avais construite. Ça fait que
quand il mebattait, c'était pas moi qu'il battait, c'est l'autre Mathilde [...].
Parce que dans ma tête il m'aimait, dans ma tête. » Par la construction de
ce monde imaginaire, son corps battu devient « le corps de l'autre ». Ce
n'est plus son corps qui est battu, c'est le corps de la Mathilde imaginaire.
Comme dans un jeu de miroirs, le réel et l'imaginaire sont renversés.
L'univers « imaginaire » de la fillette devient son refuge.

Devenir épouse et mère

Au moinshuit femmes ont évoqué la question de l'inceste comme
une composante de leur univers familial plus ou moins proche : l'une
parle de l'existence de l'inceste dans sa famille, une autre femme raconte
comment son mari a eu des rapports sexuels avec sa fille ; on sait que six
d'entre elles ont été victimes d'inceste. Dans le récit de Josée comme dans
plusieurs autres, l'inceste marque un moment de rupture, d'autant plus
que l'agression arrive souvent au moment de l'adolescence et vient se
greffer à la crise identitaire qui a lieu à cette période. Entre autres,
Mathilde, Josée et Dominique, âgées de 12,13 et 15ans, ont été agressées
sexuellement par un membre de leur famille (onde, tante, père, beau-
frère). Le corps agressé par le désir sexuel d'un adulte de la famille
devient à son tour «agressé »par la victime elle-même ; par la drogue ou
par la privation de nourriture qui expriment un désir plus profond de ne
plus vivre. Pour Josée, c'est à partir de ce moment-là qu'elle commence

LE CORPS ET SES MIRAGESs 177

à ne plus s'accepter comme femme, à ne plus manger et à penser au
suicide ; Mathilde commence à consommer de la drogue et à arrêter de
manger ;Dominique commenceàboire. Pour Mathilde, la consommation
de drogue et de médicaments était liée à un sentiment de confusion
intérieure et au désir «d'être moins consciente de la vie »; le fait d'arrêter
de manger correspond à la décision de mourir « à petit feu sans trop
souffrir ».Nous aborderons plus en profondeur l'impact de l'inceste sur
les dynamiques de constitution du soi et du corps propre à partir du récit

de Josée.
La trajectoire de la plupart des femmes interviewées est marquée

par le mariage et la maternité. Comparativement aux hommes
interviewés lors de notre recherche, il est frappant de voir combien peu
de femmes n'ont pas eu de relations de couple et n'ont pas eu d'enfants :
sur les 22 femmes interviewées, on constate que seulement 6 femmes
n'ont pas eu de relations avec des hommes, que 15 femmes ont eu des
relations de couple et que 13femmes ont eu des enfants. Par contre, sur
les 27hommes interviewés, 22sont célibataireset seulement 5 ont eu des
relations de couple et sont présentement divorcésou séparés. Par ailleurs,
seulement deux femmes parlent de façon positive de leurs relations de
couple. En fait, 10 femmes évoquent très négativement leur vie de couple :
l'alcool, la violence « morale », le manque d'aide pour prendre soin des
enfants sont des thèmes qui reviennent très souvent. Pour une grande
partie des femmes, le mariage était un moyen de sortir de leur famille,
mais leur vie de couple devient très tôt difficile. Souvent, les conflits dans
le couple et la naissance des enfants sont des moments où la crise se
déclenche.

Nous nous sommes limitée jusqu'à maintenant à montrer
certaines dimensions générales qui traversent l'ensemble des récits de
femmes afin de situer leurs trajectoires de vie : leurs rapports à l'identité
« femme », l'atmosphère de l'enfance, notamment quant aux rapports
avec les parents et le contexte de vie et, finalement, l'importance des
relations de couple, du mariage et de la maternité. Dans le cadre de la
réflexion sur le rôle que la psychiatrie joue ou non dans la réarticulation
de la place des femmes dans le contrat social, il est essentiel de prêter une
oreille attentive à ce que les femmes elles-mêmes disent. C'est donc à
partir des extraits de leurs propres discours et en respectant le plus
possible l'articulation de leurs propres récits que nous allons chercher à
dégager l'impact de l'hospitalisation sur leurs expériences de la folie,
dans ce que celle-ci a de spécifique pour les femmes.Cette démarche en
profondeur exige de travailler à partir d'un nombre réduit de récits. À

178 DU CORPS DES FEMMES

cette fin, nous en sélectionnons deux sur lesquels se basent les réflexions
qui suivent.
Le parcours de Josée à travers lafolie et l'hospitalisation

À la question : « Si je te demandais très spontanément de me
parler de toi », Josée dit avoir une histoire à raconter : «... parler de moi?
J'en ai beaucoup à dire. » Elle fait référence à un « passé assez lourd » et
établit clairement les événements qui, selon elle, ont marqué sa vie. Son
histoire est ainsi articulée dès le début de l'entrevue en plusieurs
moments importants :l'inceste, la mort du père, le mariage, la maternité,
les moments de débordement où elle veut mourir, l'hospitalisation, la
médication, l'ambiguïté des symptômes physiques et psychologiques et
la rencontre avec une ressource alternative en santé mentale. Dans son
récit, l'« être femme » apparaît comme une dimension centrale et
déterminante de sa trajectoire de vie :elle est avant tout épouse et mère.
Tout au long de l'entrevue, ces thèmes vont se développer, se déployer
dans d'autres récits qui s'enchaînent les uns aux autres spontanément ou
à partir de ce que Josée associe aux questions qui lui sont posées. Elle
raconte sa vie comme l'histoire d'une (re)découverte d'elle-même, de son
identité propre et d'une nouvelle manière de se comprendre et d'agir.
Dans ce qui suit, nous tenterons de redéployer son récit afin de mieux
comprendre quel a été l'impact de l'hospitalisation sur sa vie et son
expérience de la folie. Josée6 provient d'une famille de six enfants.
L'atmosphère de son enfance a été négative, « malheureuse » et marquée
très tôt par le sentiment d'être à part. À l'école, elle ne se sentait jamais
« correcte », elle se sentait toujours « tout croche ». À la suite d'un
accident, le père a été paralysé, ce qui, selon Josée, l'a rendu dépressif et
alcoolique : « II voulait se tuer et il a déjà voulu amener ma mère avec
lui. » Les rapports entre ses parents étaient très tendus et elle se sentait
coupable : « Sij'étais pas là, mes parents seraient heureux. » Elle décrit sa
mère comme une femme « très, très fermée » et son père comme un
« homme extrêmementsensible ».SelonJosée,il était dépressif parce qu'il
n'acceptait pas sa maladie.

Josée n'avait pas de bonnes relations avec sa mère, de qui elle ne
recevait jamais d'encouragement. Vers la fin de l'entrevue, elle dévoile
qu'à l'âge de huit ans elle a surpris sa mère avec un autre homme ; elle
s'est sentie alors extrêmementblessée, car elle a pensé que sa mère avait
trahi son père. Lanaissance d'une demi-sœur l'éloigné définitivement de
sa mère : « Quand ma demi-sœur est arrivée, ben là,j'avais plus de mère.

LE CORPS ET SES MIRAGESs 179

Elle venait de mourir. Parce que je savais que le bébé n'était pas de mon

père. »
Un autre épisode très significatif dans la relation de Josée avecsa

mère concerne la réaction de celle-ci face à l'agression sexuelle que Josée
a subie à l'âge de 13ans : «J'en ai parlé à maman. Elle a dit : "Tu montes
en haut et tu te fermes la gueule." Parce que c'était mon beau-frère. »
Josée s'est alors sentie toute seule et coupable de ce qui lui est arrivé. La
« rancune » envers sa mère s'est accrue. Le silence face à cette agression
est imposé de l'extérieur, par sa mère. Par la suite, Josée expliquera « sa
folie » comme une tentative pour communiquer sa souffrance et pour la

faire reconnaître par sa mère. Par ailleurs, l'impact de l'inceste sur Josée
l'affecte au plus profond de soi : « Mon identité, j'ai commencé à
dégringoler. [...] Là, je m'aimais plus. Je m'acceptais plus en tant que
femme. Je pensais au suicide. »

Son père est mort alors qu'elle était âgée de 15 ans. La mort de
son père est pour elle un grand « choc » qui l'amène à imaginer et à
désirer sa propre mort. Elle ne croyait en rien à l'époque7, ce qui rendait
l'expérience de la mort plus difficile : « C'était le vide [...]. Sa mort à lui
m'a menée à ma propre mort à moi. C'est très difficile à accepter quand
tu crois en rien. [...] La vie n'avait plus de sens. Et moi, je braillais en
cachette. »

Lafolie : moment de perte de soi et moment de découvertes

II ne faut pas toujours identifier la « folie » à un moment de crise
où les comportements qui dérangent les autres deviennent excessifs et
provoquent l'hospitalisation. Nous avons montré ailleurs (Corin,
Rodriguez del Barrio et Guay, 1996) comment les récits des usagers des
services psychiatriques mettent en scène un premier niveau de contrainte
perçue comme affectant la vie psychique et traversant l'expérience
subjective la plus profonde tout en imprégnant la vie quotidienne :
l'impression d'être constamment envahie par des images. Dans lerécit de
Josée, si les expériences qui mènent à la crise sont associées à des
événements immédiats, elles sont surtout liées à des événements du passé
lointain qui cherchent une résolution.

À17 ans, Josée semarie et elle dit vivre une relation «heureuse»
pendant cinq ans. C'est après la naissance de son troisième enfant que
« tout a dégringolé. [...] Quand j'ai fait ma psychose », dit-elle. Ce qu'elle
appelle «ma psychose », moment tournant dans sa vie, est une expérience
paradoxale : d'une part, elle ne se sent plus elle-même, elle dit perdre le
sens de la réalité et de son identité, elle veut mourir ; mais, d'autre part,

180 DU CORPS DES FEMMES

l'expérience de la « folie » est un moment de découvertes où se
cristallisent peu à peu, dans un long processus qui a duré des années, de
nouvelles réinterprétations sur sa vie qu'elle considère comme des
découvertes essentielles :«Quand [...]j'ai fait mapsychose, j'ai réalisében
des choses », dit-elle.

Josée décrit le moment de « sa psychose » commeun moment de
perte totale du sens de la réalité et de son identité propre. Lesfrontières
de son corps et son image disparaissent : « J'avais perdu le sens de la
réalité. Letoucher n'existait plus. Jetouchais et il n'y avaitplus rien.Jeme
regardais et je ne voyais plus. Mon identité aussi... je m'étais effacée. »

Son identité de femme, ses rôles de mère et d'épouse modelant
ses rapports aux autres se voient aussi affectés : « Les enfants n'avaient
plus d'importance pour moi. Lesenfants, le mari, et tout le monde autour
de moi, c'était le vide. Plus rienn'avait d'importance. »Ledésir de mourir
devient obsédant et elle devient son propre agresseur : « Tout ce que
j'avais dans la tête, c'était de mourir... je mangeais plus. J'étais
anorexique. Etj'ai essayé de me tuer avec un couteau. [...] lecerveau, c'est
si fort... je regardais le couteau, et c'est comme si je l'aurais dans les
mains, et je me le rentrais dans le cœur et je sentais la douleur. Je me
sentais mourir. [...] Comme si ça avait été réel. »

La douleur intérieure est très intense, plus intense que la douleur
physique. Pour la décrire, Joséedit : «II m'aurait coupé une jambe à froid,
ça m'aurait fait moins mal que psychologiquement. »Elle dit avoir voulu
fuir la douleur, ne pas l'affronter et, à cette fin, Josée « se garrochait sur
le ménage » et suivait les instructions de son mari quant aux tâches
domestiques : « II disait "Va faire la commande" [...] Et t'es comme un
zombie. Je rentrais, je faisais toutes les rangées. [...] J'étais rien. J'étais
comme un robot8. » Sa situation devient très grave, elle est très faible, et
sa mère, sa sœur et son frère interviennent pour l'amener à l'hôpital. Pour
elle, il est important que le médecin reconnaissela gravitéde son état : «II
savait que j'étais en danger. » Par contre,elle a l'impression que sa mère
ne comprend pas ce qui se passe : « J'ai descendu l'escalier à quatre
pattes. Ma mère me regardait. [...] Elle ne comprenait pas ce qui se
passait. [...] Elle disait : "Tu es pas malade. C'est de la gâterie que tu fais.
Tu es gâtée. Tu as un bon mari, tu as des enfants". » Une fois de plus, la
souffrance de Joséene trouvepas d'écho dans le regardde la mère qui ne
semble pas lareconnaître.

Paradoxalement, ce moment de crise se révèle aussi un moment
de prise de conscience sur plusieurs plans de la vie de Josée. Celle-ci
considère que la mort de son père et l'agression sexuelle constituent une
« bombe » qui a pris plus de sept ans à exploser. L'expérience de la

LE CORPS ET SES MIRAGES 181

psychose est pour elle ce moment d'« explosion ». Par rapport à sa
relation de couple, elle se rend compte qu'elle n'aime plus son mari et
qu'il a été pour elle « une bouée de sauvetage » qui lui a permis de sortir
de l'univers irrespirable de sa famille. Après coup, son mariage lui
apparaît comme un moment de perte de contrôle sur sa vie et de
soumission où elle a cherché à être prise en charge par son mari. Au
moment où elle a décidé de se marier, Josée s'est dit intérieurement :
« Alors, prenez-moi, parce que là, ma vie, j'en ai plus. » Elle affirme : «Je
n'avais plus de contrôle sur moi-même.Jen'avais plus de vie. Plus rien. »

Sur le plan spirituel, la psychose lui a «révélé »des forces cachées
dont elle a pu se servir par la suite, notamment pour élever ses enfants.
Elle a retrouvé la foi perdue au cours de son adolescence : «C'est sûr que
quand j'ai fait ma psychose, c'est une force qui est venue en dedans de
moi, je ne sais pas où ça vient. J'ai toujours pensé que c'est la foi. J'ai
trouvé la foi là-dedans. C'est une force plus sage [...], c'est ça qui m'a
aidée. [...] C'est ça qui m'a tenue. » Mais cela n'a pas empêché qu'elle
continue à faire des dépressions à répétition.

Finalement, la criseapparaît aussi pour Joséecomme l'expression
d'une douleur cachée depuis longtemps, un cri s'adressant surtout à sa
mère : « II a fallu que je passe, que je crie ma douleur : "J'ai mal. C'est pas
une roche que j'ai là. C'est un cœur." [...] Il y en a qui ont fini par
comprendre parce que je leur ai crié dans les oreilles que j'avais mal. »

L'hospitalisation et son impact

L'hospitalisation est, pour Josée,lepremier moment de rencontre
avec la psychiatrie. Trois aspects de cette rencontre sont l'objet de nos
commentaires : l'enfermement, le diagnostic et la médication. Josée a un
rapport avec la psychiatrie qui est paradoxal : d'une part, elle utilise
certaines des explications et certains des traitements qu'on lui propose
afin de rétablir son rapport avec «la réalité »;d'autre part, elle résiste aux
interprétations et aux traitements proposés et cherche des alternatives9.

Pour Josée, la reconnaissance de son état par le médecin, qui
recommande son hospitalisation, est positive. Sa souffrance trouve là un
écho : « Le docteur savait que j'étais en danger. » II lui dit qu'elle fait une
psychose et ce terme est central dans son récit, car elle parle du moment
de débordement, de crise et de perte de contrôle comme étant « sa
psychose ».Par contre, l'interprétation qu'elle donne à cetépisode variera
avec le temps, intégrant diverses explications, en rejetant d'autres et
aboutissant finalement à une (ré)interprétation qui a pour Josée valeur de
vérité au moment de l'entrevue.

182 DU CORPS DES FEMMES

Le médecin l'a aidée à reprendre contact avec la réalité ; elle
suppose que les différentes médications qu'on lui a données pendant sa
première hospitalisation l'ont peut-être ramenée à la réalité. Les
antidépresseurs constituent pendant longtemps une aide indispensable.
Elle se « tenait » grâce à des antidépresseurs pour ne pas tomber dans le
même état de « psychose ». À ce moment-là, la psychiatrie et la
médication étaient les seules «réponses »envisageables à ses problèmes :
« Jeconnaissais pas mieux.Jepensais que les médicaments ça règle tout.»

Cependant, le rapport de Josée avec la médication a toujours été
difficile. Elle semble vivre et comprendre les effets de la médication
comme étant en continuité avec les tentatives d'étouffer ses émotions
imposées dès son enfance et vécues à nouveau jusqu'à la crise : dans sa
famille, personne n'exprimait ses sentiments, ses émotions. Les effets de
la médication rappellent l'expérience de la folie. Pendant la crise, elle se
sentait « gelée de souffrance », comme un « zombie » ou un « robot » et
elle sentait qu'elle avait « étouffé des émotions ». Les médicaments
produisent un effet similaire : « J'étais gelée. On me gelait sur les
médicaments. Ça faisait juste remettre à plus tard ce que je ressentais
dans le fond. Ce que j'avais à sortir,je l'engourdissais. Ça remettait pareil
tout le temps, à plus tard. J'accumulais pareil, tout le temps les
frustrations. » Finalement, les médicaments ne semblent pas répondre à
un besoin plus profond d'exprimer et de trouver un sens aux événements
traumatiques qu'elle a vécus ; au contraire, les effets qu'ils produisent
ramènent à nouveau Josée au désir de mourir. Faisant référence à la
médication qu'elle doit prendre régulièrement, elle déclare : « Si je suis
pour passer le reste de mes jours comme ça, je veux mourir. »

Ainsi, dans l'« après coup » qui constitue le récit, elle dit ne pas
avoir reçu le traitement médical adéquat parce que tout le monde croit
que « c'est dans [sa] tête que ça ne marche pas. Elle affirme : « Je pensais
que ça allait tout guérir mes affaires. Le docteur va tout guérir ça. Il a la
solution. Et c'est pas vrai parce que c'est en dedans de nous autres que ça
se passe. Et c'est des choses qui commencent la plupart du temps dans
l'enfance, qu'on accumule et qui nous amènent au suicide. »

Ses responsabilités en tant que mère la poussent à sortir de
l'hôpital très rapidement et à résister « au-delà de [ses] forces » à toute
autre hospitalisation. Elle a le sentiment d'avoir, malgré toutes les
difficultés, réussi à accomplir son rôle de mère. C'est elle qui a élevé ses
enfants et elle en est fière : « J'ai réussi à élever mes enfants. Je me
demande comment j'ai fait (rires).»

LE CORPS ET SES MIRAGESs 183

Lucie : lafolie comme un espace à soi10

Lucie se présente commeune femme quiest «fière »d'elle-même,
car elle a accompli sa vie, elle a travaillé et elle a été autonome malgré le
rejet de sa famille et les autres difficultés qu'elle a vécues : « Oui, je suis
fière de dire que j'ai travaillé longtemps pour être capable d'être
autonome et de m'en sortir toute seule et de ne pas dépendre de d'autre
monde. Je gère bien mes affaires. Je regarde les gens autour de moi et qui
n'ont pas eu les mêmes épreuves que moi dans la vie, et qui s'en sortent
moins bien que moi. [...] Etpour moi, j'aurai toujours des portes de sortie
maintenant. Ça m'a pris du temps à réaliser que oui, j'avais cette capacité
d'avoir des portes de sortie. Je vais toujours m'en sortir. [...] Je connais
plein de femmes beaucoup plus jeunes que moi qui n'ont pas le potentiel
de dire : "Oui, je suis capable de survivre." »

Dans son récit, le rapport à son identité de femme est central et
il est défini pendant son enfance par les différences de traitement de la
part de son père envers les filles et les garçons11. Elle est la première fille
d'une famille de sept enfants dont quatre garçons.Lucie relate :«Moi,j'ai
eu le malheur de venir au monde à une époque où, malgré tout le respect
que j'avais pour mon père, les hommes étaient les pourvoyeurs de la
famille ; les femmes, on se faisait vivre par un homme. [...] Alors mon
père a tout donné à mes frères, et ma sœur et moi, on a à peu près rien eu.
Il leur a bâti des maisons, il les a installés. Et nous, les filles, fallait
attendre après un chum ou un mari pour avoir soin de nous autres. [...]
Pour lui, il est né dans cette mentalité-là, et les rôles, pour lui, c'était
vraiment coulé dans le béton. » Cette attitude se reflétait dans la vie
quotidienne, dans les attentes du père à l'égard des filles : «Nous autres,
on ne pouvait pas penser avoir une job, gagner un bon salaire, avoir une
carrière commefemme. [...] il m'aurait jamais payé des études, mon père,
comme il a fait à mes frères. Je lui en voulais, [...] si j'étaispartie avec des
études, peut-être à l'âgede 20ans, j'aurais un autrebout de fait aussi. [...]
Si j'étais partie sur le même pied d'égalité que mes frères... »

Elle parle de la relation entre ses parents comme d'une lutte
serrée d'où la mère sortait souvent gagnante mais par une stratégie qui
mérite, aux yeux de Lucie, le mépris. Elle décrit sa mère comme une
« licheuse » : « Elle gagnait sur lui, mais elle était plus seule, plus rusée.
Mais il ne la voyait pas venir. Elle a vécu ce qu'eue avait à vivre, ma
mère. » C'est sa mère qui décide de cacher au père la grossesse de Lucie,
ce qui entraîne la rupture des contacts pendant quelques années.
Paradoxalement, elle garde malgré tout un bon souvenir de son père
qu'elle respecte et qui l'a aidée dans des moments difficiles.

184 DU CORPS DES FEMMES

Elle garde aussi une image idyllique de son enfance où, malgré
des conditions de vie difficiles dans un milieu relativement pauvre, elle
conserve le sentiment d'une grande liberté associé à la vie à la campagne :
« Tu vivais dehors l'été. Tu ne portais pas de souliers de l'été. Tu
travaillais aux champs, mais c'était une vie saine. [...] On était libres
comme l'air. » Par ailleurs, tout le récit est traversé par un fort désir de
liberté, d'autonomie qui parfois se traduit par des attitudes de révolte.
Lucie se voit comme une femme forte qui sait se défendre. Elle a appris
grâce à ses frères avec qui elle se battait souvent.

Elle quitte la famille à 20ans pour vivre avecun homme(Pierre),
qui est plus âgé qu'elle, contre le désir de son père qui aurait souhaité
qu'elle se marie. Ce geste suppose pour elle un acte de rébellion contre le
père. Elledit avoir reconnu des années plus tard (au cours d'une thérapie
de couple) qu'elle s'était servie de cette relation pour quitter la maison
familiale : « Je voulais être libre. [...] quand j'ai rencontré mon chum,
c'était comme enfin, pour moi, j'étais libre [...].J'avais utilisé Pierre [...]. Il
m'avait sortie de ce milieu. »

Un événement dramatique a marqué l'enfance de Lucie et
s'inscrit, selon elle, dans la trajectoire qui l'amènera à l'expérience de la
psychose. Son père a un accident dont Lucie, alors âgée de huit ans, est
témoin ;sa petite sœur y perd la vie. Depuis cet accident, la mère deLucie
tombe dans un état de dépression profonde. Selon Lucie, à l'époque, «on
n'envoyait pas les femmes en psychiatrie, à moins de payer ». Alors,
pendant deux ou trois ans, le père de Lucie enferme son épouse dans la
maison tous les jours pendant que les enfants vont chez leur grand-
mère12. Un médecin conseille au couple d'avoir un autre enfant. L'état de
la mère s'améliore, mais « [le] père, entre-temps, a failli mourir ».Lucie
affirme : « II ne mangeait plus. Il ne vivait plus. Ma mère le traitait de
meurtrier. L'atmosphère familiale était alorstrès difficile, folle. Moi,j'étais
très bien intégrée à deux parents complètement fous, complètement
sonnés. Ma mère qui le traitait de meurtrier 15 fois par jour. [...] Mon
père, lui, il disait qu'il était la victime. Il s'assoyait et il ne bougeait pas. »

Les images de sa mère « folle » l'ont poursuivie pendant des
années. Des images qui contrastent avec celles de ses parents dans la
période située avant l'accident, où ils étaient heureux, un couple qui
s'aimait. La naissance de son petit frère améliore l'état de sa mère, mais
elle reste « une femme fatiguée » et Lucie en devient responsable, ce qui
lui fait dire que son petit frère était comme son enfant.

Lucie est convaincue que cet événement est associé à sa propre
folie. Par ailleurs, quand elle a été hospitalisée pour la première fois, on
lui aurait confirmé le lien entre cet événement passé et son état. Par

LE CORPS ET SES MIRAGESs 185

contre, on ne lui a pas proposé un traitement approprié. On lui aurait
plutôt dit : « On ne joue pas là-dedans. Souvent, c'est très compliqué. »

Un an après l'emménagement avec Pierre, elle tombe enceinte.
Elle vivra avec cet homme une relation riche et heureuse pendant cinq

ans. Durant cette période, elle travaillait comme secrétaire et avait une
intense activité dans le domaine de l'artisanat. Après cinq ans de vie
commune, les difficultés personnelles de Lucie et celles de ses relations
avec Pierre commencent à augmenter.Après sa deuxième hospitalisation,
selon Lucie, la relation de couple n'est plus possible. Pierre avait tout
essayé, mais, selon elle, il n'était plus possible de vivre comme avant,
dans l'amour et le respect. Par conséquent, ils décident qu'elle doit s'en

sortir toute seule, qu'elle est capable de s'en sortir toute seule. Face à
Pierre, Lucie considère qu'elle s'est sentie responsable de leur relation,
elle a le sentiment de l'avoir « porté » comme s'il s'agissait d'un
enfant : « Je n'étais plus capable de le porter lui, commeje le faisais tout
le temps. » Après la séparation, à son avis, il a acquis une plus grande
maturité et il a pris ses responsabilités de père en gardant l'enfant. Malgré
le fait qu'elle n'était pas capableà l'époque de s'occuper beaucoup de son
fils (elle travaillait et elle avait des problèmes de santé mentale), elle
considère qu'« il y avait assez de monde pour l'encadrer ». Elle
déclare : « Je trouve que mon fils [...] a perdu un peu de son enfance.
Peut-être pas autant que moi que j'ai pu en perdre [...]. Mais il a dû
comme se ramasser assez tôt [...] Mais il n'est pas plus perdant que
d'autres. Il n'est pas perdant, dans le sens que je veux dire qu'il y a bien
d'autres enfants autour de lui dont les parents étaient absents de toute
façon. Ce qu'on a pu lui donner comme qualité de relation, ça a comblé
amplement. Peut-être une présence qui était moins là [...]. »

Lafolie : un espace à soi, un refuge

Le « déclenchement » des « problèmes de santé mentale »
coïncide avec un conflit au travail,et Lucie décide de quitter son emploi.
Pierre lui reproche alors sa décision et les conséquences sur leur condition
financière. C'est à ce moment-là que Lucie s'est mise à « décrocher »
jusqu'au point où c'est son fils de sept ans qui était obligé de lui donner
à manger : « Je ne fonctionnais plus, point final [...]. Pour moi, c'était
comme si je n'étais plus bonne à rien. Je [n'étais] plus capable de rien
faire. » Après cette période de dépression, elle commence à se sentir très
bien, pleine d'énergie. Elle dépense tout son argent, elle fait toutes sortes
d'activités sans « respecter de logique » (elle tond le gazon à trois heures

186 DU CORPS DES FEMMES

du matin, par exemple). Son corps devient hypersensible aux odeurs et
aux sons, elle commence à vivre dans un « autre monde ».

Elle commence à être traitée par le médecin généraliste : « II me
donnait de petites pilules, bleues, rosés,blanches. [...] Face au changement
des symptômes, il changeait la couleur de pilule. Moi, je n'en voyais pas
de problèmes. » Finalement, elle croit que la maison a été empoisonnée.
Face à ces délires, Pierre appelle la police et Lucie est amenée à l'hôpital
psychiatrique. À ce moment-là, elle sent que Pierre prend le contrôle sur
elle : « ÏÏ prenait charge de moi, je n'avais plus rien à dire. »

Comme pour Josée, l'expérience de la folie a pour Lucie des
significations contradictoires. D'une part, celle-cia un grand sentiment de
perte de pouvoir et un désir de résister au manque de contrôle sur sa vie.
D'autre part, elle vit la « folie » comme un refuge qui lui donne un
sentiment de puissance et une nouvelle identité. Ce qu'elle appelle sa
« phase manie »lui donne le sentiment d'être particulière, spéciale, ce qui
influe sur sa consciencede soi, son identité. D'un côté,elle s'apprécie elle-
même, elle s'estime malgré les regards extérieurs, notamment celui de
Pierre qui la trouve « effrayante » : « J'ai senti, dit Lucie, que j'étais
spéciale. Spéciale, pas tout croche. Spéciale dans le sens qu'on se prend
pour quelqu'un d'important, quelqu'un qui a de la valeur, et à partir du
moment qu'on pense ça, [...] même si tu es supposée d'être toute croche
aux yeux du monde, on ne vit plus sur la planète Terre (rires). » D'un
autre côté, son appréciation d'elle-même se reflète dans le regard qu'elle
pose sur son corps et son apparence : « Je me rappelle, en phase manie,
m'être regardée dans le miroir et m'avoir trouvéebelle. »Cette expérience
devient pour elle un refuge dans les moments difficiles : «Et quand je ne
m'aime pas,je me rappelle de cettejournée-là. C'est commealler chercher
un espèce d'intérieur, une puissance. [...] S'il y avait moyen de
l'emmagasiner et d'en faire un produit, je le vendrais. » On comprend
alors pourquoi elle résiste et se met en colère face à toute tentative de la
« ramener à la réalité » ou, selon son expression, de la « ramener au
down ».

Ce qui est difficile pour Lucie n'est pas l'expérience de la folie en
tant que telle, mais le fait qu'elle ne peut expliquer, donner un sens à son
expérience pour l'expliquer aux autres : « Ce qui était embêtant, c'était
pas de décrocher. Ça j'étais capable et je le savais, Mais d'expliquer aux
autres pourquoi je décrochais, ça, je n'étais pas capable. Je n'avais pas
d'explication logique à donner aux gens autour de moi. »

Dans l'« après-coup » qui constitue l'articulation de son récit,
Lucie explique la folie commeétant un espace personnel, « une porte de
sortie » : « la folie, dit-elle, c'est ton espace qui t'appartient à toi tout seul,

LE CORPS ET SES M/RAGES 187

où tu ne laisses plus le monde entrer. C'est là que tu vas te reposer. »Elle
oppose cette conception à celle de la psychiatrie qui interprète la folie
comme une maladie : «Lesgens autour de nous autres sont vraiment pas
corrects de penser qu'on est malades. » Ce sont les interprétations et les
réactions des autres, notammentl'hospitalisation, quiprovoquent la peur
de cette expérience : « J'ai eu longtemps peur de redevenir folle. Ce qui
me fait peur, c'est beaucoup plus où on va me caser quand je vais être
folle. J'ai peur des infirmiers, j'ai peur que le monde vont me faire mal, j'ai
peur qu'on me donne des traitements que je ne veux pas. Ça, ça me fait
peur. D'être folle, non [...]. Sion avait un espace où on pourrait aller, dans
le bois, en quelque part, et qu'on pourrait me laisser et que je ne sois pas
en danger... Moi, les gens choisissent cette porte-là de la folie. Des gens
avec qui je travaille. Il y a des situations pour devenir fou des fois. »
Malgré cette nostalgie de l'espace qui ouvre l'expérience de la folie, Lucie
dit avoir aussi peur de sonpropre désir de mourir qui survient quand elle
est en crise : « J'ai déjà pensé à mourir, comme porte de sortie. »

L'hospitalisation

Pour Lucie, l'hospitalisation en psychiatrie a aussi des
significations contradictoires qui ont changé avec le temps. La première
hospitalisation a représenté une perte de pouvoir sur sa vie. Ce sont sa
mère et son compagnon qui ont décidé de l'hospitaliser la première fois.
L'hôpital est pour elle un lieu étrange où la perte de l'intimité et la
rencontre avec d'autres personnes ont été très difficiles : « Jepense que la
partie la plus difficile, c'est d'être avec des étrangers, de te retrouver avec
du monde que tu ne connais pas et qui ne te connaissent pas. Et moi,
j'arrive toute croche (rires), et là, ils me jugent folle. » La deuxième
hospitalisation a été très différente. Elle avait moins peur et surtout elle
a été accompagnée par des amis qui l'ont confrontée à sa perte de contact
avec la réalité et à la nécessité de demander de l'aide. Ces amis
appartenaient à la ressource alternative où elle travaillait à l'époque. À
cette occasion, elle s'est abandonnée davantage dans sa « folie », elle dit
avoir pu la vivre pleinement.

La première hospitalisation a été néanmoins très douloureuse,
notamment à cause des pratiques de contention exercées par des
hommes : « Quand je suis rentrée pour la première fois, ils étaient cinq
pour me déshabiller. Pourmoi, cen'était pas nécessaire. [...] surtout parce
qu'il y avait des hommes. [...] S'il y avait eu rien que des femmes, je pense
que j'aurais moins vécu ça comme une agression. »

188 DU CORPS DES FEMMES

Malgré tout, Lucie a mis au point de nombreuses stratégies de
résistance aux pratiques hospitalières. « Plus ils vont te juger folle, plus
tu vas être dérangeante et tannante. » Face au sentiment d'impuissance,
Lucie se défend par des ruses. Elle ne consomme pas la médication ou
trouve la manière de se faire enfermer en isolement afin de trouver un
espace à soi : «Je m'arrangeais pour être mise au cachot. [...] j'avais peur
des autres personnes. Jene les connaissais pas. Je suis folle, je suis perdue
bien raide ! Ils me mettent avec du monde queje ne connais pas. Il y a un
certain contrôle. Alors tu t'arranges pour déranger assez pour qu'ils
t'envoient au cachot. Alors là, tu es correcte pour la nuit. Personne n'est
venu me déranger. »

Lucie vit aussi un rapport ambigu à l'égard de la médication.La
médication (elle suit un traitement au lithium) l'obligeà transformer toute
sa vie quotidienne : « C'est une vie de couvent que de prendre une
médication. [...] Je vis comme une religieuse. C'est grâce à ça que je peux
passer à travers. »Elle prend les médicaments pour pouvoir vivre avecsa
famille et en société, mais elle sent que la médication lui a volé une partie
d'elle-même, notamment elle ne peut plus créer, exercer une activité
artistique. Elle rêve encore « qu'en quelque part, un jour, on pourra avoir
autre chose que du lithium. On pourra vivre maniaco sans être un
monstre. »

Elle nourrit un autre rêve qui concerne de très près son rapport
à la psychiatrie. D'une part, elle est tout à fait d'accord avec le travail
qu'elle accomplit : «Un rêve dans la réalité, c'est de me trouver un emploi
où j'aurais le sentiment d'être utile, de faire avancer le monde, d'être
traitée avec respect. » D'autre part, « le rêve utopique, ça reste relié à la
santé mentale, [...] j'aimerais ça qu'à un moment donné, à l'hôpital
psychiatrique, on soit plus à l'écoute du monde de la personne, au lieu de,
bon, viteje tebourre d'une injection ou de pilules. Mais de dire : Qu'est-ce
que tu viens de vivre ? Et moi, j'ai l'impression des fois, qu'en dedans de
deux jours, la personne serait prête à sortir chez elle. Juste parce que
quelqu'un l'écoute. Souvent, les gens ont l'impression de ne pas être
écoutés ou entendus. »

Le corps des femmes, un espace habitable ?

Le rapport de Lucieet de Josée à la psychiatrie, ainsi que celui de
l'ensemble des femmes interrogées, semble paradoxal. En premier lieu,
l'enfermement est craint et non désiré. Il représente un moment de perte
de pouvoir qui peut être vécu comme une agression : ce sont les autres
qui décident de la place de la femme. Notamment pour Lucie,

LE CORPS ET SES MIRAGES 189

l'hospitalisation décidée par son compagnon marque ou cristallise un
moment de rupture avec lui. En même temps, cependant, certaines
femmes parlent de l'enfermement comme d'une occasion de prendre du
répit, d'une part, face aux tâches ménagères trop dures et, d'autre part,
face à un monde intérieur envahi par la souffrance et le « trop-plein ».
Une femme considère l'hôpital comme un lieu de « vacances » où, par
ailleurs, elle peut décider qui viendra la visiter ou non. En deuxième lieu,
le diagnostic est aussi objet de sentiments contradictoires : d'une part, il
constitue une explication rassurante face aux expériences bouleversantes
qui entourent la crise ; d'autre part, être étiquetée « psychotique »
comporte le risque de sevoir confiner, face à soi-même et aux autres, dans
une identité qui ferme l'avenir. Finalement, la médication psychiatrique
permet de retrouver un certaincontactavec la réalité par la réduction des
symptômes, mais elle ne semble pas donner réponse aux multiples
questions qui traversent l'expérience de la folie.

Malgré ces aspects paradoxaux, il est frappant de noter la
continuité entre plusieurs expériences :les événements du passé associés
dans les récits à la crise, l'expérience de la crise et des symptômes et les
effets de la médication. Trois métaphores semblent bien exprimer la
continuité de ces expériences, il s'agit des figures du « robot », du
« zombie » et du « cerveau ». Ces métaphores rappellent la figure du
« corps machine » dont nous avons déjà parlé. Par exemple, Josée utilise
la figure du « robot » pour parler tantôt de sa manière de suivre les
instructions de son mari au début de la crise, tantôt des symptômes et
finalement des effets de la médication : « Bourrée de pilules, je marchais
comme un robot... j'avais pas le droit de vivre des émotions. » D'autres
femmes emploient aussi l'image du cerveau qui devient la métaphore de
leur expérience de la médication et de l'impact du diagnostic : « II me
semble que j'étais un corps qui avaitune maladie du cerveau et que j'étais
un cerveau ; je me voyais comme une malade, je ne me voyais plus
comme un être humain. »

La conception biopsychiatrique de la maladie détache
l'expérience des symptômes des récits de vie et montre une image
impersonnelle du corps lui-même. Les femmes résistent à cette
interprétation ou s'en servent pour comprendre ce qui leur arrive. Nous
dirions qu'elles se servent surtout de la figure du « corps malade » et
résistent à la figure du « corps-machine ».Être malade, c'est tenir compte
d'une fragilité particulière ; par contre, être un « robot » ou se sentir un
« cerveau »,c'est se sentir inconsciente et manipulée. Les femmes parlent
de leur cerveau comme d'une force puissante qui peut transformer le
rapport à la réalité lors de la crise. Mais, les pratiques de la psychiatrie

290 DU CORPS DES FEMMES

biomédicale s'appliquent au cerveau comme substitut du corps et de la
personne entière.

Il est frappant de remarquer que ce que l'on reproche
fondamentalement à la psychiatrie, ce n'est pas la médication ou
l'enfermement, mais plutôt l'absence d'un espace d'écoute et, bien sûr, la
violence qui s'y exerce parfois. On peut interpréter ces reproches comme
le refus d'être traité seulement comme un « corps »- le «corps fou » qui
s'exprime dans la crise et la folie ou le corps « robotisé » sous l'effet de la
fatigue et de la médication.

Pour les femmes interrogées, la psychiatrie ne semble pas jouer
un rôle de renégociation de leur place au sein du contrat social. Malgréles
aspects paradoxaux observés dans l'expérience de la psychiatrisation,
celle-ci semble se situer en continuité avec des expériences de souffrance
et de victimisation. Ce ne sont pas les conditions institutionnelles qui
déterminent le rôlejoué par l'institution psychiatrique, mais plutôt le rôle
hégémonique des pratiques biomédicales. Le rôle joué par la psychiatrie
dans le récit de vie de Josée peut ici servir d'exemple. Lors de la première
expérience de la crise, le médecin et le psychiatre ont joué un rôle
fondamental de « tiers » par rapport au contexte de souffrance et de
confusion qui régit les relations de Josée avec sa famille,notamment avec
sa mère. Josée a été agressée sexuellement par un membre de sa famille,
elle l'a confessé à sa mère qui lui a imposé le silence. Josée présente sa
« folie »comme un cri de douleur cherchant la reconnaissance de sa mère.
Dans ce contexte, la reconnaissance de la souffrance de Josée par le
médecin est fondamentale. Cette dernière affirme : « II savait que j'étais
en danger. » L'hospitalisation a semblé, pour un moment, un nouvel
espace où Josée pouvait chercher un sens à la crise et aux événements
douloureux qui ont marqué son existence (mort du père, agression
sexuelle). Cependant, l'institution psychiatrique n'a pas investi cette
fonction de « tiers » qui aurait pu contribuer à cette quête de sens et à la
réarticulation du rapport à soi et aux autres.

En proposant comme seuls traitements la médication et
l'hospitalisation, la psychiatrie ferme la porte du questionnement radical
sur soi et sur les relations aux autres ouverte par la crise de Josée.Réduire
l'expérience de la « folie » à des causes biologiques évacue toute
possibilité de comprendre la signification sociale de la « folie » singulière
et d'interpeller les rapports sociaux et les conditions de vie des femmes.
Ainsi, selon le portrait que les récits des femmes dessinent, la psychiatrie,
loin de contribuer à la réarticulation des rapports sociaux qui ont infléchi
les parcours des femmes, accentue les effets de marginalisation,
d'exclusion et de confusion intérieure. À travers leurs récits, les femmes


Click to View FlipBook Version