LE CORPS DES FEMMES 41
Responsables de la formation des jeunes enfants, les institutrices
devaient avoir en plus une conduite irréprochable. Leurs faits et gestes
étaient surveillés étroitement par les commissaires d'école, les parents et
les ministres du culte ; le moindre comportement jugé « immoral »
pouvait entraîner leur congédiement. On semble s'être soucié beaucoup
moins des risques d'agression qui pesaient sur lesinstitutrices rurales -
pendant longtemps lesplus nombreuses - quihabitaient souvent seules
dans des maisons éloignées où logeait l'école de rang. On comprend
pourquoi plusieurs d'entre elles préféraient résider dans des familles,
même si cela réduisait considérablement leur autonomie. Par ailleurs,
l'enseignement primaire en milieu rural comportait une bonne dose de
travail physique. En effet, les enseignantes devront effectuer pendant
longtemps des travauxménagers reliés à l'entretien de l'école et s'adon-
ner à des tâches exténuantes telles que la collecte du bois de chauffage et
le déneigement durant l'hiver. Rien d'étonnant à ce qu'un grand nombre
d'enseignantes aient souffert dans lepassé de cequ'on appelle communé-
ment aujourd'hui un « burnout » (Prenticeet Theobald, 199l)20.
Plus pénibles encore étaient les conditions de travail des enseignan-
tes noires, dont on commence à peine à retracerl'histoire en sol canadien.
Très demandées pour instruire les enfants de leur communauté, en
Nouvelle-Ecosse et en Ontario en particulier, ces dernières subissent les
contrecoups du racismequi imprègne les lois et lespolitiques scolaires au
XIXe siècle et durant une bonne partie du XXesiècle. Ainsi, les écoles
normales leur interdiront pendant longtemps l'accès à une formation
professionnelle21. Destémoignages récentsrecueillis auprès d'enseignan-
tes noires et asiatiques laissent croire à l'existence de stéréotypes et de
préjugés plus ou moins profonds fondés sur l'appartenance «raciale »,ce
qui a pour résultat de marginaliser plusieurs d'entre elles au sein du
système scolaire (Thiessen, Bascia et Goodson, 1996).
Tant sur le plan de soncomportement que sur celui du travail qu'elle
accomplit, l'institutrice doit donc agir comme une épouse et mère en
devenir. Il en est de même largement aussi de l'infirmière. Au tournant
du XXe siècle, à la faveur de la campagne menée par l'infirmière britan-
nique FlorenceNightingale, le nursing est en voie de s'établir au Canada
comme une profession féminine respectable, qui constitue, en plus, une
préparation efficace au mariage et à la maternité. Il ne fait pas de doute,
en effet, que la femme est « naturellement » faite pour s'occuper des
malades. « Toute femme est une infirmière », affirmera-t-on à la suite de
Nightingale (Petitat, 1989 ; Daigle, 1991 ; McPherson, 1996).
Or le «don de soi »qui est associé à la pratique du nursing se traduit
par des conditions de travail fort difficiles qui ne sont pas sans rappeler
42 DU CORPS DES FEMMES
celles des domestiques. Les heures de travail sont très longues, les
infirmières étant «en devoir »la nuit comme lejour.Leurs responsabilités
comprennent l'exécution de tâches ménagères. Les infirmières doivent
aussi déplacer souvent des poids considérables, à commencer par le corps
de leurs patients. Comme dans le cas des domestiques, l'effort physique
exigé des infirmières ne fait toutefois l'objet d'aucune mesure soi-disant
protectionniste.
Par ailleurs, le nursing fait appel à un apprentissage long et
rigoureux qui vise ni plus ni moins que le contrôle du corps de la future
infirmière. Cet apprentissage s'effectue dans les écoles d'hôpitaux
francophones et anglophones jusqu'aux années 1970. Pendant trois ans,
les recrues sont alors soumises à un véritable régime de clôture où vie
professionnelle et vie personnelle sont confondues. Le contrôle du corps
se réalise à l'aide d'une discipline serrée qui s'appuie sur une pléthore
d'examens, de règlements, de codes et d'usages. On se soucie beaucoup
de la santé physique des recrues, qui est soumise à des évaluations
régulières. Il en est de même de leur moralité. Aussi les allées et venues
des recrues font-elles l'objet d'une surveillance continue, tout comme
leurs fréquentations. L'uniforme constitue un autre mécanisme de
contrôle du corps. L'apparencede la recrueest également soumise à toute
une série d'interdits. Figurent sur la liste le maquillage trop visible, les
cheveux teints, les coiffures excentriques, les parfums et les bijoux (sauf
la bague de fiançailles !) (Petitat, 1989 : 248-255).
Tous ces mécanismes de contrôle du corps renvoient évidemment
à la sexualité des femmes et à ses rapports avec la féminité. Au tournant
du XXe siècle, le leadership infirmier adhère au modèle victorien de la
féminité bourgeoise, dont l'élément essentiel est la retenue. En effet, les
dirigeantes de cette profession en émergence sont particulièrement
soucieuses de promouvoir lenursing commeoccupationrespectable pour
les femmes,en même temps qu'il leur faut convaincre lesjeunes filles de
dispenser des soins directs à des corps d'étrangers, tant masculins que
féminins. Dans un tel contexte, l'infirmière doit être en mesure de
contrôler sa sexualité au plus haut degré dans l'accomplissement du
devoir. En effet, les relations qu'elle entretient avec les patients et les
médecins sont censées être d'ordre strictementprofessionnel. Les élites
infirmières cultiveront pendant longtemps cette image de l'infirmière
idéale, fondée sur une opposition ferme entre féminité et sexualité. Elles
devront contenir, surtout à partir des années 1950, des représentations
populaires de l'infirmière en tant que femme hautement sexuée.
Véhiculées au cinéma, à la télévision et dans les romans populaires, ces
images qui nous sont familières associentla sexualitéactive des infirmiè-
HE CORPS DES FEMMEESS 43
res à leur connaissance poussée du corps humain. On ne saurait toutefois
parler de libération ; confinée dans le passé dans le modèle victorien de
la femme asexuée, l'infirmière se retrouve une fois encore emprisonnée
dans une sexualité préfabriquée (McPherson, 1996 : chap. 5).
Par ailleurs, la « race » et l'ethnicité constituent une dimension
essentielle du modèle de l'infirmière idéale proposée par le discours
dominant. Celle-ci est de race blanche et, dans le cas du Canada anglais,
d'origine anglo-saxonne. Ladiscrimination pratiquée par l'ensemble des
écoles d'infirmières à l'endroit des femmes noires et asiatiques, ajoutée
aux politiques d'immigration canadiennes, témoigne du racisme
auxquelles ces femmes de couleur font face lorsqu'elles aspirent aux
« professions féminines ». En effet, ces établissements les excluront
presque complètement jusque dans les années 1940. On soutiendra alors
que les patients de raceblanche ne peuvent se soumettre aux soins d'une
infirmière de couleur. D'ailleurs, lorsqu'on se mettra à admettre les
femmes de couleur dans lesécoles d'infirmières, on s'attendra à ce que les
diplômées desservent les membres de leur communauté. Enfin, il
s'établira au sein de la profession une hiérarchie du travail fondée sur
l'appartenance « raciale ». Des études récentes indiquent que les
infirmières noires22 sont surreprésentées dans les postes les moins
rémunérés et dans le travail de nuit. De plus, on leur confie souvent des
tâches qui relèvent du travail domestique et qui exigent une force
physique considérable. Cette subordination des femmes de couleur au
sein de la profession s'accompagne de préjugés qui infériorisent et
infantilisent l'infirmière noire, tout en la situant aux antipodes du modèle
de douceur, de patience et de féminité incarné par l'infirmière blanche
(Calliste, 1993 ; Das Gupta, 1996 : chap. 4 ; McPherson, 1996 : 118-119,
211-215).
Le travail de bureau : l'univers des « cols rosés »
II reste à examiner de près le travail de bureau, où se retrouveront
éventuellement la majorité des femmes « actives » au Canada. Ce travail
est d'abord confié au XIXe siècle à une minorité de jeunes hommes munis
d'un certain degré d'instruction. Ils accomplissent à l'époque un travail
qui se fait strictement à la main. Or deux innovations technologiques
Hmportantes se produisent au tournant du XX Siecle, qui vont transformer merr
profondément la nature du travail de bureau. Lescalculatriceset surtout
les machines à écrire font en effet leur apparition. Cette technologie
nouvelle va entraîner une déqualification du travail de bureau : désor-
mais, c'est la machine qui accomplira le gros du travail, l'être humain
44 DU CORPS DES FEMMES
n'ayant qu'à peser sur les touches. Il se produit au même moment une
expansion rapide de la taille des entreprises et une plus grande offre de
services « sur papier » (tels que les assurances), ce qui favorise la
bureaucratisation des structures organisationnelles. Bref, on assiste à
l'époque à la naissance du « bureau moderne » (modem office) (Lowe,
1987). On aura alors besoin d'un large réservoir de main-d'œuvre
féminine, à qui l'on confiera les tâches routinières et monotones rattachées
au fonctionnement du bureau. De leur côté, leshommes se réserveront les
postes de direction et d'encadrement.
Pourquoi les femmes ? Elles constituent, bien entendu, un réservoir
de main-d'œuvre à bon marché. Toutefois, les employeurs justifient la
féminisation du travail de bureau en insistant plutôt sur les qualités
« naturelles » reconnues aux femmes : la discipline, la rapidité, la
propreté, la capacité de suivre les consignes :
[...] de préférence, on confiera le travail de bureau à une femme, car la
femme ne répugne pas à accomplir des tâches moins importantes, un
travail comportant de menus détails, qui heurterait et irriterait des
jeunes hommes ambitieux, lesquels ont habituellement l'impression
qu'un travail pouvant être effectué par une personne qui touche un
salaire peu élevé est sans importance. Les femmes [...] sont, par
tempérament, plus portées vers un travail exigeant autant de minutie.
(Cité dans Lowe, 1987 : 76; notre traduction.)
Dans le cas de celles qui travaillent comme réceptionnistes ou comme
secrétaires au service d'un patron, l'apparence physique compte souvent
autant, sinon davantage, qu'une personnalité docile et avenante. Dans
quelle mesure de tels critères expliquent-ils l'absence quasi totale des
Noires et des Asiatiques dans le travail de bureau jusqu'aux années 1950?
La littérature existante ne nous permet malheureusement pas de répondre
à cette question (Bristow, 1994 ; Brand, 1993). À partir de la fin des années
1970, l'apparition de la technologie microélectroniqueprovoque une autre
« révolution » dans ce secteur, comparable en importance et en étendue
à celle produite au tournant du siècle par les machines à écrire et à calcul.
Cette technologie entraîne en effet une déqualification des postes et une
fragmentation des tâches (Armstrong et Armstrong, 1988 ; Menzies, 1982).
Elle permet aussi une surveillance étroite de la qualité et de la vitesse du
travail, et ce, quel que soit l'endroit où se trouve la travailleuse. En fait,
les employeurs vont faire miroiter aux yeux des femmes la possibilité de
travailler à domicile, ce qui leur permettra de concilier travail salarié et
travail domestique. L'attribution des responsabilités domestiques aux
femmes n'est donc pas remise en question. Bien au contraire, on passe
LE CORPS DES FEMMES 45
sous silence les effets pervers de leur renvoi au sein de la « sphère
privée », à commencer par l'isolement social. De la même façon,
l'augmentation du travail à temps partiel, qui est une conséquence de la
plus grande productivité résultant de l'apparition des micro-ordinateurs,
est censée accorderaux femmes une plus grande flexibilité dans la gestion
de leur double journée de travail. Que cette « flexibilité » s'accompagne
d'une baisse de salaire et menacepar le fait même l'autonomie financière
des femmes est également passé sous silence.
Conclusion
Nous avons voulu montrer comment, au Canada, durant les XIXe et
XXesiècles, le discours sur la «nature » du corps féminin et l'idéologie des
sphères séparées ont entraîné et justifié soit l'exclusion des femmes de
certains domaines du savoir et du savoir-faire, soit leur ghettoïsation.
Cela a eu pour résultat de les maintenir dans une position d'infériorité
par rapport aux hommes. Dans un cascommedans l'autre, les arguments
invoqués renvoient à des représentations du corps des femmes.
Par exemple, la nécessité de protéger leur corps - leur fonction
procréatrice surtout-sera invoquéepour empêcher lesfemmes d'accéder
à l'université. Une fois admises, cesdernières seront cantonnées dans des
domaines d'études précis, jugésconformes à leur «nature ». Aujourd'hui
encore, cette ghettoïsation est toujours perceptible, cequi met en évidence
le poids de l'appropriation des femmes par les hommes, tant sur le plan
matériel que sur le plan idéologique, appropriation qui s'est opérée
malgré la résistance de certains éléments de la « classe des femmes ».
En ce qui concerne le travail salarié féminin, le discours dominant y
est au départ hostile, mais celui-ci devra graduellement composer avecla
croissance de la main-d'œuvre féminine, qui est le résultat autant des
besoins de l'économie que de la volonté des femmes d'accéder au marché
du travail. Il s'agit d'une acceptation lente, dont le rythme varie selon
l'appartenance de classe sociale, de « race », d'ethnie et, surtout, selon la
conjoncture économique, commeen témoignent lesattitudes contradictoi-
res véhiculées tour à tour durant la Crise, la DeuxièmeGuerre et l'après-
guerre. Enfin, que l'on ait accepté très tardivement la présence de
travailleuses mariées avec de jeunes enfants illustre clairement
l'incompatibilité qui a été longtemps supposée par le discours dominant
entre la maternité et l'activité économique des femmes dans la sphère
publique.
Pour celles qui se retrouvent sur le marché du travail, l'égalité avec
les hommes est loin d'être acquise. En effet, on invoque le corps des
46 DU CORPS DES FEMMES
travailleuses pour faire de celles-ci une catégorie à part. D'une part, on
justifie leur confinement dans certains types d'emploi en invoquant leurs
qualités soi-disant « naturelles », telles que la dextérité, la minutie, la
docilité et la patience. D'autre part, on insiste sur la nécessité de protéger
leur corps et leur vertu en raison de leur futur rôle de reproductrice. Ce
souci de protection n'est pas sans ambiguïté. Ainsi, il se manifeste avant
tout lorsque les femmes risquent de concurrencer les hommes dans
certains emplois, notamment dans le secteur manufacturier. Par contre,
il ne s'exprime pas dans le cas d'emplois « féminins » tels que le service
domestique et le nursing, qui comportent pourtant des risques d'ordre
physique susceptibles de menacer la fonction de reproduction.
Le discours dominant est aussi porteur de contradictions en ce qui
concerne la sexualité des femmes. Dans l'ensemble, il promeut l'idéal
bourgeois de la «femme féminine » et d'une haute moralité. Cette femme
est donc censée habiter un corps non sexué jusqu'au mariage et à la
maternité. En même temps, onn'hésite pas, dans certains types d'emploi,
à valoriser l'attrait physique autant que lescompétencestechniques. Nous
avons retenu le cas des secrétaires, mais pensons aussi aux vendeuses et,
à une certaine époque, aux hôtesses de l'air. Enfin, nous avons vu que
c'est parfois la sexualité même des femmes qu'on redoute et qu'on
cherche à contrôler : d'où l'adoption de mesures qui visent à protéger les
femmes en confinant leur corps de façons diverses. Cette crainte de la
sexualité féminine peut prendre une dimension nettement raciste, comme
le démontre l'opposition tenace à l'immigration des domestiques noires
en provenance des Caraïbes.
Le cas des immigrantes noires illustre l'importance d'effectuer des
analyses plus approfondies qui permettront de mieux cerner comment,
au sein du discours dominant, la question du corps des femmes est
appréhendée selon l'appartenance ethnique et « raciale ». Si l'on tient
compte des quatre groupes privilégiés dans ce texte, on peut constater
que le double processus d'exclusion et de ghettoïsation n'opère pas de
façon uniforme pour toutes les femmes. En effet, le discours dominant
n'établit pas uniquement l'existence d'une différence « naturelle » entre
les hommes et les femmes ; il divise aussi les femmes en les soumettant
à des représentations différentes, qui varient non seulement en fonction
de leur classe sociale, mais aussi en fonction de leur « race » et de leur
ethnie. Il semble, en fait, que plus un groupe est culturellement ou
« racialement » perçu comme différent par le groupe dominant, plus il a
de la difficulté à franchir les barrières d'exclusion et de ghettoïsation.
La présente étude a montré l'influence considérable qu'ont exercée
jusqu'à très récemment le discours sur la « nature » et l'idéologie des
LE CORPS DES FEMMESS 47
sphères séparées. Il ne fait aucun doute que l'un et l'autre ontjoué un rôle
déterminant dans la construction sociale du corps des femmes. Pourtant
nous avons vu que les femmes ont pu, dans une certaine mesure, résister
au discours dominant, soit en faisant des gestes concrets (pensons aux
domestiques qui ont préféré de loin le travail en usine), soit en l'adaptant
afin de justifier leur présence dans des secteurs autrefois interdits (dont
l'université).
Comme nous l'avons souligné au début de ce chapitre, le féminisme
contemporain, dans sesmultiples variantes, aprocédé à une dénonciation
vigoureuse du discours dominant concernant la place et le rôle des
femmes dans la société. Depuis, les femmes ont enregistré de nets progrès
en matière d'éducation et de travail rémunéré, y compris celles qui sont
membres de «minorités visibles ».Maispeut-on parler pour autant de la
disparition inévitable des notions de « nature féminine » et de « sphères
séparées » ? Il nous semble au contraire que dans la conjoncture actuelle,
où l'État se préoccupe de réduire rapidement les déficits et où la
« nouvelle droite » réclame un retour au valeurs traditionnelles, le
discours «naturalisant »et l'idéologie des sphères séparées sont en train
de reprendre du terrain. En effet, alors que la nouvelle droite n'hésite pas
à culpabiliser les femmes, à qui on reproche de négliger mari et enfants
au profit de leur carrière, les gouvernements renvoient à la famille - en
réalité auxfemmes - des responsabilités dévoluesjusqu'à présent à l'Éta-
providence. Comment le féminisme réagira-t-il à ces tendances qui ne
peuvent que renforcer l'appropriation individuelle et collective des
femmes ?
Notes
1. À cette fin, nous nous attarderons principalement sur le cas des femmes
d'origines britannique, française, chinoise et noire, catégories d'origine
ethnique utilisées par le Bureau fédéral de la statistique dans Recensement du
Canada. Par contre, nous n'aborderons pas le cas des femmes autochtones. En
effet, vu leur statut légal et leur isolement social et géographique, celles-ci
ont connu au Canada un cheminementtellementparticulier dans ledomaine
éducatif et dans celui du travail salarié qu'il auraitété difficile de les inclure
dans la présente analyse. Précisons également que, même s'il existe, en
histoire et en sociologie, une littérature considérableportant sur l'éducation
des filles et le travail des femmes au Canada, et que les expériences
spécifiques des femmes de couleurdans cesdeux domaines font l'objet d'un
nombre croissant d'études, une grandepartie de cette productionne s'arrête
pas à des problématiques et à des analysesreliées au corps. Ladiscussion qui
suit constitue donc un premier effort de synthèse qui a pour but d'examiner
48 DU CORPS DES FEMMES
l'évolution du discours dominant relatif au corps des femmes et de son
impact sur les expériences féminines en matière d'éducation et de travail.
2. Sur les origines et le développement de l'idéologie des sphères séparées en
Angleterre, voir Davidoff et Hall (1987). Pour une recension des études
consacrées à cetteidéologie, voir Helly et Reverby (1992:introduction). Pour
le Canada, voir l'introduction du collectif Separate Sphères. Women's Worlds
in thé 19th-Century Maritimes, de Guilford et Morton (1994).
3. Le féminisme maternel a donné lieu à des interprétations contradictoires.
Pour une discussion récente de l'historiographie, voir Toupin (1996).
4. C'est pendant les années 1970 que Guillaumin commence à publier ses
analyses matérialistes traitantde racisme et de l'appropriation des femmes
par des relations de « sexage ». Plusieurs de ces textes ont été réunis dans
son ouvrage intitulé Sexe, race et pratique du pouvoir : l'idée de Nature (1992).
5. Le texte cité ici a été originalement publié dans Questionsféministes, 2,1978,
sous le titre « Pratique du pouvoir et l'idée de nature ».
6. Le texte cité ici a été originalement publié dans Pluriel, 11,1977, sous le titre
« Race et nature ».
7. Voir Murphy (1988) et Parkin (1979). Soulignons que ni Murphy ni Parkin
ne proposent une analyse qu'ils (ou nous) coteraient de féministe. On y
retrouve, cependant, desconceptsqui, selon nous, peuvent être intégrés dans
une analyse féministe.
8. Vu le manque d'études, il nous est impossible d'analyser les dimensions
spécifiquement raciales des discours et des pratiques concernant l'éducation
des filles au niveau supérieur pour la période étudiée.
9. C'est le cas du médecin américainEdward H. Clarke,dont l'ouvrage intitulé
Sex in Education or a Pair Chancefor Girls, publié en 1873, connaîtra aussitôt
un succès retentissant tant au Canada qu'aux États-Unis (Gillett, 1981:15-
16).
10. À McGill toutefois, on leur refusera carrémentl'admission jusqu'en 1918, et,
même une fois admises, on leur imposera une formation plus exigeante que
celles des hommes (Gillett, 1981 : 296). Quant à la Faculté de médecine de
l'Université de Montréal, elle n'ouvrira ses portes aux femmes que dans les
années 1930 (Collectif Clio, 1992 :302).
11. L'introduction de politiques d'admission plus favorables aux femmes
explique en partie les progrès enregistrés par ces dernières dans les facultés
de droit et de médecine.
12. Pour une vue d'ensemble, voir les trois éditions de l'œuvre d'Armstrong et
Armstrong intitulée The Double Ghetto, ainsi que Phillips et Phillips (1993).
13. On peut aussi parler de ghettoïsation lorsque, dans certaines catégories, la
présence du groupe dépasse de loin sa présence dans la population dans son
ensemble, alors que, dans d'autres catégories, sa présence relative est
beaucoup moindre.
14. Par exemple, comme travailleuses domestiques, coiffeuses et serveuses.
LE CORPS DES FEMMES 49
15. Ann Denis a examiné l'étendue de ces écarts à partir des données des
recensements fédéraux de 1931 à 1991. Il s'agit d'une analyse inédite qui n'a
pu être reproduite ici faute d'espace.
16. Voir Calliste (1993-1994:143-145), Calliste (1989), Das Gupta (1996), Silvera
(1989). Depuis les années 1980, lesjeunes Philippines forment une proportion
croissante des immigrantes qui s'engagent dans le service domestique.
Agnes Calliste se demande si ce phénomène pourrait être attribué au fait que
ces femmes constituent une main-d'œuvre moins coûteuse et qu'elles sont
considérées comme plus dociles à cause de leur jeune âge. Elles
échapperaient également, en tant qu'Asiatiques, aux nombreux stéréotypes
négatifs qui accablentles femmes noires (Calliste, 1989).
17. C'est ce que révèle en 1889 le Rapport de la Commission royale d'enquête sur
les relations entre le capital et le travail, la première du genre au Canada.
Voir Trofimenkoff (1983 :85-86).
18. Sur l'attitude des syndicats à l'égard du travail des femmes, voir, pour le
Québec, Barry (1977). Cette auteure note en fait que les syndicats québécois
sont opposés au travail de la femme jusqu'aux années 1950, alors qu'ils
adoptent une attitude plus positive, même s'ils continuent à être hostiles à
l'organisation des femmes (chap. 3).Sur l'attitude des syndicats canadiens,
voir Marchak (1974), Connelly (1976), Collectif Clio (1982 et 1992), White
(1980), Geoffroy et Sainte Marie (1971), Frager (1983).
19. En effet, la proportion de Chinoises qui travaillenten usine depuis 1951 est
relativement élevée.
20. Sur leurs conditions de travailà la fin du XIXeet au début du XXe siècle, voir,
dans le même ouvrage, l'article de Danylewycz et Prentice (1991).
21. En Nouvelle-Ecosse par exemple, l'école normaleprovincialene produira sa
première diplômée noire qu'en 1928 (Morton, 1994 :194, n. 20).
22. Il s'agit, dans bien des cas, d'immigrantes qui ont été admises au Canada
afin de combler des lacunes dans cette catégorie particulière d'emploi.
Bibliographie
Adam, Dyane, coord. (1996),Femmesfrancophones et pluralisme en milieu minoritai-
re, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa.
Adamson, Nancy, LindaBriskin et Margaret McPhail (1988), Feminist Organizing
for Change, Toronto, Oxford University Press.
Armstrong, Pat et Hugh Armstrong (1978), The Double Ghetto, Toronto,
McClelland and Stewart.
Armstrong, Pat et Hugh Armstrong (1984), The Double Ghetto, éd. révisée,
Toronto, McClellandand Stewart.
Armstrong, Pat et Hugh Armstrong (1988), « Taking Women Into Account »,
dans Jane Jenson, ElizabethHagen et Ceallaigh Reddy, dir., Feminization of
thé Labour Force, New York, Oxford University Press, p. 65-84.
Armstrong, Pat et Hugh Armstrong (1994), The Double Ghetto, 3e éd., Toronto,
McClelland and Stewart.
50 DU CORPS DES FEMMES
Barber, Marilyn (1991), Immigrant Domestic Servants in Canada, Ottawa, Canadian
Historical Association.
Barry, Francine (1977), Le travail de lafemme au Québec : l'évolution de 1940 à 2970,
Montréal, Presses de l'Université du Québec.
Bélanger, Pierre et Guy Rocher (1976), Analyse descriptive des données de la première
cueillette, Faculté des sciences d'éducation, Université Laval, Département de
sociologie, Université de Montréal. (Projet ASOPE.)
Birke, Lynda (1986), Women, Feminism and Biology, Brighton, Harvester Books.
Bolaria, Singh B. et Peter S. Li (1985), Racial Oppression in Canada, Toronto,
Garamond Press.
Brand, Dionne (1993), No Burden to Carry, Toronto, Women's Press.
Brand, Dionne (1994), « " Weweren't allowed to go into factory work until Hitler
started thé war ", " The 1920's to thé 1940's " », dans Peggy Bristow, dir.,
« We're Rooted Hère and They Can't Pull Us Up » : Essays in African Canadian
Women's History, Toronto, University of Toronto Press, p. 171-191.
Breton, Raymond (1972), Le rôle de l'école et de la société dans le choix d'une carrière
chez lajeunesse canadienne, Ottawa, Main d'œuvre et Immigration.
Bristow, Peggy (1994), « " Whatever you raise in thé ground you can sell in
Chatham " : Black Women in Buxton and Chatham, 1850-65 », dans Peggy
Bristow, dir., « We're Rooted Hère and They Can't Pull Us Up » : Essays in
African Canadian Women's History, Toronto, University of Toronto Press,
p. 69-142.
Bristow, Peggy, dir. (1994), " We're Rooted Hère and They Can't Pull Us Up " :
Essays in African Canadian Women's History, Toronto, University of Toronto
Press.
Bureau fédéral de la statistique (1934), Septième recensement du Canada, 1931, IV,
Ottawa, Imprimeur de sa très excellente majesté le roi.
Bureau fédéral de la statistique (1936), Septième recensement du Canada, 1931, VII,
Ottawa, Imprimeur de sa très excellente majesté le roi.
Bureau fédéral de la statistique (1953a), Neuvième recensement du Canada, 1951,II,
Ottawa, Imprimeur de la Reine.
Bureau fédéral de la statistique (1953b), Neuvième recensement du Canada, 1951, IV,
Ottawa, Imprimeur de la Reine.
Bureau fédéral de la statistique (1963), Recensement du Canada, 1961,3.1, bulletin
3.1-9, Ottawa, Imprimeur de la Reine, cat. 94-509.
Bureau fédéral de la statistique (1964a), Recensement du Canada, 1961,1.3,Ottawa,
Imprimeur de la Reine. (Microfiche ; pas de numéro de catalogue).
Bureau fédéral delà statistique(1964b), Recensement du Canada, 1961, 3.1, bulletin
3.1-15, Ottawa, Imprimeur de la Reine, cat. 94-515.
Burt, Sandra (1993), « The Changing Patterns of Public Policy », dans Sandra
Burt, Lorraine Code et Lindsay Dorney, dir., Changing Patterns : Women in
Canada, 2e éd., Toronto, McClelland and Stewart, p. 212-242.
LE CORPS DES FEMMES 52
Calliste, Agnes (1989), « Canada's Immigration Policy and Domestics From thé
Caribbean :The Second Domestic Scheme », dans Jesse Vorst etal, dir., Race,
Class and Gender :Bonds and Barriers, Toronto, Between thé Lines, p. 133-165.
(Repris dans Wendy Mitchinson et al. (1996), Canadian Women : A Reader,
Toronto, Harcourt Brace Canada, p. 380-405.)
Calliste, Agnes (1993), « Women of " Exceptional Merit " : Immigration of
Carribean Nurses to Canada », Revue Femmes et Droit / Canadian Journal of
Women and thé Law, 6, p. 85-102.
Calliste, Agnes (hiver 1993/1994), « Race, Gender and Canadian Immigration
Policy : Blacks From thé Caribbean, 1900-1932 », Revue d'études canadiennes
/Journal of Canadian Studies, 28,4, p. 131-148.
Canadian Ethnie Studies/Études ethniques au Canada (1981), XIII, 1. Numéro spécial
intitulé « Ethnicity and femininity ».
Canadian ReviewofSociologyandAnthropology (1996), 33,3. Numéro spécial intitulé
« Anti-racism ».
Cardinal, Linda et Cécile Coderre (1990-1991), «Pour les femmes : éducation et
autonomie. Laplace des femmes francophones hors-Québec dans ledomaine
de l'éducation au Canada », Pour ne plus être les oubliées, Ottawa, Réseau
National Action Éducation Femmes, rapport no 1.
Carty, Linda (1994), « African Canadian Women and thé State : " Labour only,
please " », dans Peggy Bristow, dir., « We're Rooted Hère and They Can't Pull
Us Up » : Essays in African Canadian Women's History, Toronto, University of
Toronto Press, p. 193-229.
Code, Lorraine (1991), What Can She Know ? Feminist Theory and thé Construction
of Knowledge, Ithaca, (N.Y.), Cornell University Press.
Collectif Clio (1982), L'histoire desfemmes au Québec depuis quatre siècles, Montréal,
Les Quinze.
Collectif Clio (1992), L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, éd.
révisée, Montréal, Le Jour.
Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits
linguistiques au Québec (1972), Rapport, livre 1, Québec, Éditeur officiel du
Québec (rapport Gendron).
Commission royale d'enquête sur la situation de la femme au Canada (1970),
Rapport, Ottawa, Information Canada (rapport Bird).
Connelly, Patricia (1976), Last Hired, First Fired, Toronto, Women's Press.
Cook, Gail (1976), L'objectif pour les Canadiennes : pouvoir choisir, Ottawa,
Information Canada.
Cook, Ramseyet Wendy Mitchinson, dir. (1976), The Proper Sphère : Woman 's Place
in Canadian Society, Toronto, Oxford University Press.
Cooper, Afua P. (1994), «Black Women and Work in Nineteenth-Century Canada
West : Black Women Teacher Mary Bibb »,dans Peggy Bristow, dir., « We're
Rooted Hère and They Can't Pull Us Up » : Essays in African Canadian Women's
History, Toronto, University of Toronto Press, p. 143-170.
Daenzer, Patricia (1993), Regulating Class Privilège, Toronto, Canadian Scholars'
Press.
52 DU CORPS DES FEMMES
Daigle, Johanne (1991), « Devenir infirmière : les modalités d'expression d'une
culture soignante au XXe siècle », Recherchesféministes, 4,1, p. 67-86.
Danylewycz, Marta (1983), «Une nouvelle complicité : féministes et religieuses
à Montréal, 1890-1925 », dans Marie Lavigne et Yolande Pinard, dir.,
Travailleuses etféministes. Lesfemmes dans lasociétéquébécoise,Montréal,Boréal
Express, p. 245-269.
Danylewycz, Marta,Nadia Fahmy-Eid et Nicole Thivierge (1984), « L'enseigne-
ment ménager et les " home économies " au Québec et en Ontario au début
du XXesiècle : une analyse comparée », dans J. Donald Wilson, dir., An
Imperfect Past : Education and Society in Canadian History, Vancouver, Centre
for thé Study of Curriculum and Instruction, University of British Columbia,
publié conjointement avec la Canadian History of Education, p. 67-119.
Danylewycz, Marta et Alison Prentice (1991), « Teachers' Work : Changing
Patterns and Perceptions in thé Emerging School Systems of Nineteenth and
Early Twentieth Century Canada », dans Alison Prentice et Marjorie R.
Theobald, dir., Women Who Taught : Perspectives on thé History of Women and
Teaching, Toronto, University of Toronto Press, p. 136-159.
Das Gupta, Tarda (1996), Racism and Paid Work, Toronto, Garamond Press.
Davidoff, Leonore et Catherine Hall (1987), Family Fortunes : Men and Women of
thé English Middle Class, 1780-1850, Chicago, University of Chicago Press.
Denis, Ann (1981), « Femmes : ethnie et occupation au Québec et en Ontario,
1931-1971 », Canadian Ethnie Studies I Études ethniques au Canada, XIII, 1,
p. 75-90.
Descarries-Bélanger, Francine (1980), L'école rosé... et les cols rosés, Montréal,
Éditions coopératives Albert Saint-Martin.
Dubinsky, Karen (1993), Improper Advances : Râpe and Heterosexual Conflict in
Ontario, 1880-1929, Chicago, University of Chicago Press.
Errington, Jane (1996), Wives and Mothers, Schoolmistresses and Scullery Maids :
Working Women in Upper Canada,Montréal,McGill-Queen'sUniversityPress.
Fahmy-Eid, Nadia et Micheline Dumont, dir. (1986), Les couventines, Montréal,
Boréal Express.
Frager, Ruth (1983), « Women Workers and thé Canadian Labour Movement,
1870-1940 », dans Linda Briskin et Lynda Yanz, dir., Union Sisters, Toronto,
Women's Educational Press, p. 44-64.
Friedan, Betty (1963),The Féminine Mystique, New York, Dell Publishing. (Traduit
en français sous le titre Lafemme mystifiée, Paris, Gonthier, 1971.)
Gabriel, Christina et Laura Macdonald (1996), « NAFTA and Economie Restrucru-
ring »,dans IsabellaBakker, dir., Rethinking Restructuring :Genderand Change
in Canada, Toronto, University of Toronto Press, p. 165-186.
Cannage, Charlene (1986), Double Day, Double Bind, Toronto, Women's Press.
Cannage, Charlene (1987), « A World of Différence : The Case of Women
Workers in a Canadian Garment Factory », dans Heather Jon Maroney et
Meg Luxton, dir., Feminism and Political Economy, Toronto, Methuen,
p. 139-165.
LE CORPS DES FEMMES 53
Geoffroy, René et Paule Sainte Marie (1971), Attitude of Union Workers to Women
in Industry, Studies of thé Royal Commission on thé Status of Women in
Canada, 9, Ottawa, Supply and Services Canada.
Gidney, R. D. et W. P. J. Miller (1990), Inventing Secondary Education : The Rise of
thé High School in Nineteenth-Century Ontario, Montréal et Kingston,
McGill-Queen's University Press.
Gillett, Margaret (1981), We Walked Very Warily : A History of Women al McGill,
Montréal, Women's Publications.
Guilford, Janet et Suzanne Morton, dir. (1994), Separate Sphères. Women's Worlds
in thé 19th-Century Maritimes, Fredericton (N.B.), Acadiensis Press.
Guillaumin, Colette (1992), Sexe, race et pratique du pouvoir : idée de Nature, Paris,
Côté femmes.
Guindon, H. (1964), « Social Unrest, Social Class and Quebec's Bureaucratie
Révolution », Queen's Quarterly, LXXI, été p. 150-162.
Hamilton, Roberta (1996), Gendering thé Vertical Mosaic. Feminist Perspectives on
Canadian Society, Toronto, Copp Clark.
Helly, Dorothy O. et Susan Reverby, dir. (1992), Gendered Domains. Rethinking
Public and Private in Women 's History, Ithaca et Londres, Cornell University
Press.
Industrie, Sciences et Technologie Canada (1991), Lesfemmes en sciences et en génie,
1, «Université »,Ottawa,Direction générale des affaires universitaires et des
collèges, Secteur des sciences, Industrie, Sciences et Technologie Canada.
Jaggar, Alison M. et Paula Struhl Rothenberg, dir. (1984), Feminist Frameworks :
Alternative Theoretical Accounts ofthe Relations between Women and Men, 2e éd.,
New York, McGraw-Hill.
Juteau-Lee, Danielle et Barbara Roberts (1981) « Ethniciry and Femininity :
(d)'après nos expériences », Canadian Ethnie Studies / Études ethniques au
Canada, XIII, 1, p. 1-23.
Juteau, Danielle et NicoleLaurin (1988), «L'évolution des formes de l'appropria-
tion des femmes », Revue canadienne de sociologie et anthropologie, 25, 2,
p. 183-207.
Labelle, Micheline, Geneviève Turcotte, MarianneKempeneers etDierdre Meintel
(1987), Histoires d'immigrées, Montréal,Boréal.
Lafortune, Louise, dir. (1986), Femmes et mathématique, Montréal, Éditions du
remue-ménage.
Lanoix, Denise (1944),«La femmedans l'industrie au Canada »,thèse en sciences
sociales, Université d'Ottawa.
Laurin, Nicole, Danielle Juteau et Lorraine Duchesne (1991), A la recherched'un
monde oublié : les communautés religieusesdefemmes au Québec de 1900 à1970,
Montréal, Le Jour.
Lavigne, Marie et Jennifer Stoddart (1983), « Ouvrières et travailleuses
montréalaises, 1900-1940 », dans Marie Lavigne et Yolande Pinard, dir.,
Travailleuses etféministes. Lesfemmes dans lasociété québécoise, Montréal, Boréal
Express, p. 99-113.
Li, Peter (1988), The Chinese in Canada, Toronto, Oxford University Press.
54 DU CORPS DES FEMMES
Lloyd, Geneviève (1992), The Man ofReason : « Mâle » and « Female » in Western
Philosophy, 2e éd., Minneapolis, University of Minnesota Press.
Lowe, G. (1987), Women in thé Administrative Révolution, Toronto, University of
Toronto Press.
Maccoby, Eleanor et Carol Jacklin (1974), The Psychology of Sex Différences,
Stanford, (Calif.), Stanford University Press.
McKillop, A. B. (1994), Matters of Mina. The University in Ontario, 1791-1951,
Toronto, University of Toronto Press.
McPherson, Kathryn (1996), Bedside Matters. The Transformation of Canadian
Nursing, 1900-1990, Toronto, Oxford University Press.
Marchak, Patricia (1974), « Les femmes, le travail et le syndicalisme au Canada »,
Sociologie et sociétés, 6,1, p. 37-53.
Marchak, Patricia, dir. (1977), The Working Sexes, Vancouver, Institute of
Industrial Relations.
Menzies, Heather (1982), Women and thé Chip, Montréal, The Institute for
Research on Public Policy.
Mitchinson, Wendy (1991), The Nature ofTheir Bodies : Women and Their Doctors in
Victorian Canada, Toronto, University of Toronto Press.
Morton, Suzanne (1994), « Separate Sphères in a Separate World : African-Nova
Scotian Women in Late 19th Century Halifax County », dans Janet Guilford
et Suzanne Morton, dir., Separate Sphères. Women's Worlds in thé 19th Century
Maritimes, Fredericton (N. B.), Acadiensis Press, p. 185-210.
Murphy, Raymond (1988), Social Closure, Oxford, Clarendon Press.
Ng, Roxanna et Judith Ramirez(1981), Immigrant Housewives in Canada, Toronto,
The Immigrant Women's Centre.
Ostry, Sylvia (1967), The Occupational Corposition ofthe Canadian Labour Force, 1961
Census Monograph, Ottawa, Bureau fédéral de la statistique.
Parkin, Frank (1979), Marxism and Class Theory : A Bourgeois Critique, Londres,
Tavistock.
Petitat, André (1989), Les infirmières. De la vocation à laprofession, Montréal,Boréal.
Phillips, Paul et Erin Phillips (1993), Women and Work, Toronto, James Lorimer
and Company.
Pierson, Ruth Roach (1986), « They're Still Women AfterAll : The Second World War
and Canadian Womanhood », Toronto, McClelland and Stewart.
Porter, John (1965), The Vertical Mosaic, Toronto, University of Toronto Press.
Porter, John, Marion Porter et Bernard Blishen (1982), Stations and Callings,
Toronto, Methuen.
Porter, Marion, John Porter et Bernard Blishen (1973), Does Money Matter?,
Toronto, Institute for Behavioural Research, York University.
Prentice, Alison, Paula Bourne, Gail Cuthbert Brandt, Beth Light, Wendy
Mitchinson et Naomi Black, dir. (1988), Canadian Women : A History, Toronto,
Harcourt, Brace,Jovanovich.
Prentice, Alison, Paula Bourne, Gail Cuthbert Brandt, Beth Light, Wendy
Mitchinson et Naomi Black, dir. (1996), Canadian Women : A History, 2e éd.,
Toronto, Harcourt Brace,Canada.
LE CORPS DES FEMMESS 55
Prentice, Alison et Marjorie R. Theobald, dir. (1991), Women Who Taught :
Perspectives on thé History of Women and Teaching, Toronto, University of
Toronto Press.
Reynolds, Cecilia (1990), « Too Limiting a Liberation : Discourse and Actuality
in thé Case of Married Women Teachers », dans Freda Forman et al., dir.,
Feminism and Education. A Canadian Perspective, Toronto, Centre for Women's
Studies in Education, OISE, p. 145-165.
Roberts, Wayne (1979), «" Rocking thé Cradle for thé World ":The New Woman
and Maternai Feminism, Toronto, 1877-1914 »,dans Linda Kealey, dir., ANot
Unreasonable Claim : Women andReform in Canada,1880's-1920's, Toronto, The
Women's Press, p. 15-45.
Satzewich, Vie (1989), « Racism and Canadian Immigration Policy : The
Government's View of Caribbean Migration, 1962-1966 », Canadian Ethnie
Studies I Études ethniques au Canada, 21,1, p. 77-97.
Silvera, Makeda (1989), Silenced, 2e éd., Toronto, Sister Vision Press. (Première
édition : 1983.)
Smith, Dorothy (1975), « Ideological Structures and How Women Are Exclu-
ded »,Canadian Review of Sotiology and Anthropology, 12, 4, lre partie,
p. 353-369.
Sociologie et Sociétés (1994), 26, 1. Numéro spécial sur « Les Francophonies
nord-américaines ».
Statistique Canada, Recensement du Canada 1971,Bande-échantillon à grande
diffusion (Public Use SampleTape).
Statistique Canada, Recensement du Canada 1981,Bande-échantillon à grande
diffusion (Public Use Sample Tape).
Statistique Canada, Recensement du Canada 1991,Bande-échantillon à grande
diffusion (Public Use Sample Tape).
Statistique Canada (1996), L'éducation au Canada, 1995, Ottawa, Statistique
Canada, cat. 81-229-XPB.
Strange, Carolyn (1995), Toronto's Girl Problem : The Périls and Pleasures ofthe City,
1880-1930, Toronto, University of Toronto Press.
Strong-Boag, Veronica (1979), «Canada's Women Doctors : Feminism Constrai-
ned », dans Linda Kealey, dir., A Not Unreasonable Claim. Women and Reform
in Canada, 1880's-1920's, Toronto, The Women's Press, p. 109-129.
Thiessen, Dennis, Nina Bascia et Ivor Goodson, dir. (1996), Making a Différence
About Différence. The Lives and Careers of Racial Minority Immigrant Teachers,
Toronto, REMTEL/Garamond Press.
Thivierge, Nicole (1982), Écoles ménagères et institutsfamiliaux : un modèle féminin
traditionnel, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture.
Tong, Rosemarie, dir. (1989), Feminist Thought : A Comprehensive Introduction,
Boulder, San Francisco, Westview Press.
Toupin, Louise (1996), « Des " usagers " de la maternité en histoire du féminis-
me », Recherchesféministes, 9,2, p. 113-135.
56 DU CORPS DES FEMMES
Tremblay, Andrée (1981), « L'enseignement supérieur féminin au Québec :
l'action concertée des femmes », thèse de maitrise en sociologie, Université
d'Ottawa.
Trofimenkoff, Susan Mann (1983), « Contraintes au silence... Les ouvrières vues
par la Commission royale d'enquête sur les relations entre le capital et le
travail », dans Marie Lavigne et Yolande Pinard, dir., Travailleuses et
féministes. Les femmes dans la société québécoise, Montréal, Boréal Express,
p. 85-98.
Valverde, Mariana (1991), The Age of Light, Soap and Water : Moral Reform in
English-Canada, 1885-1925, Toronto, McClelland and Stewart.
Vandelac, Louise, dir. (1985), Du travail et de l'amour, Montréal, Éditions
Saint-Martin.
Veillette, Denise, dir. (1995) Femmes et religions, Québec, Presses de l'Université
Laval.
White, Julie (1980), Women and Unions, Ottawa, Minister of Supply and Services
Canada.
Wine, Jeri et JaniceRistock, dir. (1991), Women and Social Change, Toronto, James
Lorimer.
Winks, Robin W. (1971), The Blacks in Canada, New Haven, Yale University Press.
2
Corps en danger, mères sous contrôle:
les pratiques du service social concernant
la prostitution
CÉCILE CODERRE ET COLETTE PARENT
Au début de cette recherche sur la construction sociale du corps
des prostituées, nous avons été frappées du peu d'intérêt que semblait
susciter la question de la prostitution dans le discours professionnel des
travailleuses sociales et des travailleurs sociaux nord-américains1. À ce
titre, quelques indices initiaux, dont l'omission de ce thème dans
l'ouvrage encyclopédique de Harry Lurie en 1965 de même que sa
quasi-absence dans les principales revues professionnelles canadiennes
et américaines2 depuis les années 1970, ont suscité notre curiosité. Le
corps des prostituées était-il absent des préoccupations du service social ?
L'avait-il toujours été ?L'intervention auprès des prostituées était-elle un
nouveau lieu à investir dans la décennie 1980, comme semblait le noter
Françoise Alarie (1985) ? Une recherche plus poussée nous a révélé que
cette pénurie contemporaine de publications masquait la disparition de
ce thème dans la littérature du service social3. En effet, les questions de la
traite des Blanches, de la prostitution des jeunesfilles et en particulier de
jeunes immigrantes ont été au cœur des intérêts des travailleuses sociales
américaines à la fin du XIXe et au début du XXesiècle ; mentionnons ici
seulement les noms de Jane Addams et de Grâce Abbott4. Cette occulta-
tion historique révélée par le mouvementd'apparition/disparition de ce
corps de femme en service social devint donc l'enjeu de ce questionne-
ment.
Deux moments clés semblent circonscrire la construction du corps
des prostituées dans le discours du service social. Paradoxalement, ces
deux moments clés sont historiquement parallèles. Le premier prend
racine dans le mouvement de réformes sociales apparu au début duXXe
siècle avec la lutte contre la prostitution, et le second se situe presque au
même moment avec la création de législations pour la protection du droit
des enfants. Toutefois, ce dernier courant va contribuer à la création du
discours dominant sur la prostitution en service social à partir des années
58 DU CORPS DES FEMMES
1930, éliminant graduellement le discours sur le droit des femmes et la
lutte pour la justice sociale. Il nous est donc apparu important de faire la
lumière sur le processus d'occultation progressive du corps des prosti-
tuées, peut-être révélateur d'un discours moralisateur et de pratiques de
contrôle social en usage auprès de cette population. D'autre part, si le
corps des prostituées est un concept peu présent dans le discours récent
du service social, est-ce parce qu'il est invisible, jugé trop immoral ou
encore parce qu'il est cachépar un autre corps féminin omniprésent, celui
de la bonne mère-épouse, alors qu'il est, quant à lui, un corps sexualisé,
sans liens autres que ceux d'une filiation sans père ? Pour connaître les
stratégies de construction sociale du corps, nous avons eu recours aux
travaux sociologiques de Berthelot (1982 ; 1983) et de Préjean (1994).Ces
deux auteurs reconnaissent trois niveaux d'action sur le corps : 1) la
ritualisation du corps ; 2)la reproduction du corps ou la perpétuation ; 3
le processus de production (Berthelot, 1983 :126-129 ; Préjean, 1994 : 22
25). L'approche proposée s'inspire par ailleurs des thèses soutenues par
Michel Foucault (1976), selon lesquelles l'invention de la prostitution
comme identité déviante s'est construite autour d'une intervention
« douce » de type thérapeutique en même temps que répressive.
Pour chacun des deux courants présents dans le discours du
service social, celui des réformes sociales et celui de la protection de
l'enfance, le corps est très présent. Il prend la forme complexe d'un corps
en danger, d'un corps à protéger, mais le discours disciplinaire semble
habiter deux corps. Dans le premier cas de figure, la travailleuse sociale
seprésente et sereprésente commela protectrice du corps des jeunes filles
en danger. Dans le second cas de figure, le corps à protéger est celui de
l'enfant, l'enfant de la mère au sexe dangereux. Nous tenterons ainsi de
mettre en lumière les diverses stratégies historiques du marquage du
corps des prostituées. Mais tout d'abord, nous présenterons le contexte
du développement du champ d'études du servicesocial. Cettecontextua-
lisation historique permettra de montrer la mutation du secteur de la
bienfaisance en secteurprofessionnel et, de là, lanaissanced'une pratique
professionnelle féminine.
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 59
La transf ormation de la philanthropie en travail social : la place
centrale des jeunes femmes en danger
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les États-Unis connaissent
une accélération de l'industrialisation et de l'urbanisation et une
intensification des changements dans la composition de leur population
par l'apport d'une importanteimmigration.L'insertion des femmes dans
le monde du travail salarié est déjà marquée, mais elle est réservée à une
population jeune5, célibataire et urbaine. Durant cette période, le service
domestique constitue le secteur d'emploi le plus important, excédant
nettement le secteur textile (Scott, 1991:425). Cependant, tout au long du
XIXe siècle, il y a un déplacement massif des secteurs d'emploi fortement
féminisés. Pour les femmes, cela signifie un changement important sur le
plan de la structure d'emploi : de travailleuses dans le secteur domes-
tique, elles s'insèrent dans les emplois du secteur tertiaire : « Aux États-
Unis, par exemple, 50 % des salariées étaient domestiques en 1870 ; en
1920, près de 40 % d'entre elles étaient employées de bureaux (sic),
enseignantes ou vendeuses » (Scott, 1991:426).
Toutefois, cesemplois sont souventréservésauxjeunes Américai
nes, les immigrantes occupantà l'usine les emplois délaissés. Par ailleurs,
les conditions de travail dans les secteurs manufacturier et domestique
sont difficiles ; les salaires sont bas, les heures de travail longues et les
jeunes filles doivent souvent quitter leur famille pour occuper ce type
d'emploi. Comme la syndicalisation leur est pour ainsi dire inaccessible,
elles sont à la merci des employeurs à la maison et des patrons à l'usine.
Pour Rosen (1982), ces conditions de travail, les difficultés économiques
et une forte vagued'immigration sont responsables de l'augmentation de
la prostitution chez les jeunes filles.
Tout en décrivant les conditions de travail des femmes, plusieurs
réformateurs moraux de l'époque soulignaient les dangers moraux
associés à l'insertion de ces dernières sur le marché du travail ; ils
évoquent tour à tour les travaux pénibles, la pauvreté qui mène à la
prostitution, l'exposition au langage grossier des travailleurs, le harcèle-
ment sexuel des contremaîtres (Scott, 1991 : 439-442). Légiférer sur le
travail des femmes devient un enjeu dans la lutte pour contrer les risques
de corruption morale des femmes et des enfants ; les premières législa-
tions sur le travail des femmes sont donc nées d'une volonté de protéger
ces êtres considérés comme vulnérables6. Outre la législation sur le
travail des femmes, les réformateurs moraux s'engagent, en cette fin de
XIXe siècle, dans plusieurs autres luttes ; ils s'intéressent, entre autres, à
la prostitution, à l'alcoolisme, ils demandent le droit de vote pour les
M DU CORPS DES FEMMES
femmes, des réformes dans les prisons. Les femmes participeront très
largement à ces revendications7. Pour Anne-Marie Kâppeli (1991: 504),
« les deux pôles principaux de la lutte féministe anglo-saxonne - le
suffrage féminin et la prostitution réglementée - constituent les ressorts
essentiels du développement de nombreuses associations etjournaux. [...]
Un courant se veut lutte pour des droits ; l'autre, lutte contre un abus de
la loi. »
Des professionnelles de la bienfaisance
La fin du XIXe siècle marque donc un point tournant concernant
l'insertion des femmes dans le domaine public. Outre la question du
travail salarié, c'est la transformation de l'action bénévole qui est enjeu.
Deux éléments y contribuent : la professionnalisation de labienfaisance
et la création de maisons de quartier (settlement) vouées à la mise en
valeur des droits sociaux dans les quartiers pauvres des grandes villes
américaines. Les femmes sont depuis longtemps engagées dans les actions
charitables, mais celles-ci sont en transformation, et ce tant dans leurs
objectifs que dans leurs méthodes ;d'œuvres de charité, elles semuent en
campagnes publiques de moralisation et d'hygiène. Cette insertion des
femmes dans le domaine public par l'intermédiaire de la philanthropie,
la « gestion privée du social » selon Michelle Perrot (1991 : 468), leur
permet de découvrir un autre monde8. Elles s'initient à la gestion
administrative et financière, à la communication et à l'enquête. C'est la
porte d'entrée dans une profession nouvelle, une profession féminine,
celle du service social9. « Elles accèdent à des fonctions d'autorité et au
travail social en voie de professionnalisation. Enseigner, soigner,
assister : cette triple mission constitue la base de "métiers féminins" qui
porteront longtemps la marque de la vocation et du bénévolat » (Perrot,
1991:472).
Les visites à domicile qui permettaient de déceler les « bons
pauvres » se complexifient. Elles permettent toujours de les identifier,
mais cela se fait avec plus de raffinement ; ces visites se muent en
enquête, en biographie individuelle et familiale. Certaines « visiteuses »
transféreront ces connaissances du terrain et du savoir social dans un
travail professionnel : le servicesocialnaissant. La moralisation n'est pas
exclue de ce type de travail, elle en est même le pivot ; il est nécessaire
d'éduquer, d'encadrer et de suivre les pauvres. Néanmoins, cette
expérience sur le terrain suscitera « la compassion voire la révolte »
(Perrot, 1991 : 470) des réformatrices, principalement envers le sort de
deux catégories de femmes :lestravailleuses à domicileet les prostituées.
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 61
Sur cette dernière question, pour les visiteuses charitables comme pour
les féministes, les prostituées «font l'unanimité de la pitié féminine sinon
celle de la thérapeutique » (ibid. : 471).Cependant, cettecausepeut cacher
les enjeux d'une vague raciste qui marque la politique américaine
d'immigration10.
Par ailleurs, la naissance des maisons de quartier amènera un
autre regard sur la philanthropie. Si, auparavant, les visiteuses s'en
tenaient à des visites épisodiques auprès des pauvres, avec la création de
maisons de quartier dans les secteurs les plus pauvres de la ville, on
assiste à la mise en place d'organismes sociaux « en terres de pauvreté »
(Perrot, 1991: 471). L'exemple de Hull House dans la ville de Chicago11
est intéressant à plus d'un titre ; ce fut, en effet, la première maison de
quartier aux États-Unis, le lieu de formation et de recrutement des
premières professeures en service social et, enfin, le lieu de rencontre
d'opposants à la prostitution des jeunes filles. JaneAddams fut l'une des
animatrices-fondatrices de cette maison.
En 1889, de retour d'un voyage en Angleterre, Addams fonde
une maison de quartier semblable à Toynbee Hall, qui se trouve dans
l'Hast End de Londres, quartier le plus pauvre de la capitale anglaise12.
Elle trouve dans le modèle des settlements un lieu et une forme d'organisa-
tion permettant aux femmes d'utiliser leurs habiletés, leur intelligence
pour répondre aux besoins de la communauté (Leffers, 1993 : 68). Hull
House13 donne aux résidantes la possibilité de vivre aux côtés des plus
démunis (les nouveaux immigrants et immigrantes de Chicago), de
mettre sur pied des services spécifiques14 et, en ce sens, de former le
personnel selon la philosophie des settlements. La formation des travail-
leuses sociales de Hull House se distingue par l'intégration de recherches
sur le terrain15 et la création de services. Plusieurs de ces recherches
s'intéressent aux conditions de vie des familles pauvres. Ainsi, les
chercheures prennent des notes, mesurent leschangements d'habitude et
utilisent les témoignages des familles pour appuyer leurs projets de
réformes sociales. Leur intérêt de recherche se fonde sur le désir de
connaître et de comprendre le langage des autres, leurs « voisins »
(Sawaya, 1993 : 515-517). D'ailleurs, pour être fidèles à leur mission, les
résidantes de Hull House, exclusivement des femmes, se définissent
comme des « voisines » ou des « amies », et non comme des profession-
nelles de l'aide.
Comme ces chercheuses sont associéesau départ à des projets de
réformes sociales, leur incursion dans le monde universitaire (obtention
de doctorats,entre autres)les amène à se regrouper en 1903 au sein de la
Chicago School of Civics and Philanthropy (CSCP), qui allait devenir, en
62 DU CORPS DES FEMMES
1920, la School of Social Service Administration (SSA), soit l'école
professionnelle de service social de l'Université de Chicago16. Après la
Première Guerre mondiale, Jane Addams, l'une des pionnières de la
sociologie17, opérera une reconversion vers le servicesocial.Elle enseigne-
ra de nombreuses années au CSCP. Par ailleurs, une autre résidante à
Hull House, Edith Abbott, deviendra l'une des premières professeures et
directrice de la première revue universitaire en service social18.
L'influence complémentaire de deux mouvements sociaux
C'est à Hull House que se sont formés le discours et les stratégies
des premières travailleuses sociales pour lutter contre la prostitution, et
ce, plus particulièrement à partir de l'ouvrage de Jane Addams intitulé
A New Conscience and an Ancient Evil, publié en 191219. Cette œuvre
originale appartient à deux mouvements sociaux, celui des réformatrices
et réformateursmoraux20 et celui du féminisme.D'une part, au début du
XXe siècle, l'Amérique s'est engagée dans une « croisade contre le vice »
(vice crusade) sans précédent21 (Anderson, 1974 ; Burnham, 1973 ; Lubove
1962 ; Rosen, 1982). Des réformateurs moraux comparent l'Amérique à
un vaste marché public de vente et d'achat de jeunes filles où sévit une
grande tragédie sociale. Les termes sont pamphlétaires, choisis pour
frapper l'opinion publique. Ainsi les villes connaissent, « dit-on, la
propagation d'un mal moral, une épidémie de maladies vénériennes, le
suicide de la race et un affaiblissement physique généralisé » (Lubove,
1962 : 308). En somme, lutter contre la prostitution, c'est livrer une
véritable bataille pour sauvegarder les ressourceshumaines de la nation.
Tout se passe comme si le progrès de la nation américaine, voire sa survie,
reposait sur la chasteté des femmes ou du moins l'abolition de la
prostitution. Si les réformateurs condamnent la prostitution, ils n'acca-
blent pas nécessairement les prostituées. Ils présentent souvent ces
travaiÛeuses du sexe comme des victimes de l'industrialisation, de
l'urbanisation et des souteneurs qui stimulent artificiellement la relation
de l'offre et de la demande du marché de la prostitution. Par contre, cette
image romantique de la prostituée, évoquant des jeunes filles en danger,
cède parfois le pas à l'image de la prostituée comme femme dépravée,
laquelle est propagée par les mêmes réformateursmoraux. L'œuvre de
Jane Addams sera marquée par ce contexte.
L'ouvrage d'Addams sera également traversé par sa conscience
et son militantisme féministes22. Selon cette auteure, les valeurs des
femmes (humanisme, pragmatisme, bienveillance), leur vision du monde
(pacifisme) et leurs comportements sont supérieurs à ceux des hommes.
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 63
Et c'est l'absence des femmes dans la vie publique qui rend la société en
général corrompue et injuste (Deegan, 1990 : 225-230). L'intérêt de Jane
Addams pour la question des femmesl'a amenée à valoriser et à diffuser
les œuvres de chercheuses et de théoriciennes féministes, à étudier la
place des femmes sur le marché de l'emploi salarié et le pacifisme23. Ence
qui concerne les prostituées, elle dénoncera l'injustice dont celles-ci
étaient victimes, étant les seules cibles des rigueurs de la loi alors que les
clients et les souteneurs n'étaient pas considérés comme des contreve-
nants. D'ailleurs,JaneAddamsparticipe à un mouvement général de lutte
pour la reconnaissance des droits des femmes, mené par les femmes de
la classe moyenne. Selon Walkowitz (1991 : 418), la politique féministe
concernant la prostitution aurait fourni à ce mouvement une occasion
pour mettre en relief leurs conflits avec les hommes :
Dans le cas particulier de la prostitution, les tentatives de
réglementation gouvernementale rencontrèrent l'opposition
du public et la résistance féminine. Les femmes des classes
moyennes en profitèrent pour faire de la prostitution une
histoire de victimes et de séduction sexuelles. À travers cette
histoire, elles exprimaient leurs propres griefs vis-à-vis des
hommes et elles établissaient leur autorité sur les autres
femmes.
Les prostituées, des jeunes filles innocentes et pauvres
D'emblée, dans son ouvrage, Jane Addams présente saréflexion
comme une prise de conscience du danger queconstituent pour lesjeunes
filles les conditions matérielles d'existence dans les grandes villes24.
Comme les réformateursmoraux de l'époque, elle se livre à une vaste
enquête sociale àpartir de sources variées :elle s'appuie sur des enquêtes
de réformateurs appartenant à la Juvénile Protective Association of
Chicago25, sur des témoignages déjeunes prostituées et travailleuses26 et
enfin sur des histoires familiales de jeunes « délinquantes »27. Publié une
année après le rapport de la Chicago's Commission (Vice Commissionof
Chicago : The Social Evil in Chicago28) son livre se rapproche davantage
du rapport minoritaire de W. I. Thomas29, membre de cette même
commission. Toutefois,son analyse systématique de la problématique de
la prostitution n'a pas pour objet de catégoriser les prostituées. Elle veut
plutôt mettre en lumière les causes de la prostitution, les trajectoires de
centaines de jeunes filles afin de conscientiser lapopulation aux multiples
dangers auxquelscelles-cisont confrontées et la persuader de la nécessité
de leur venir en aide.
64 DU CORPS DES FEMMES
Jane Addams véhicule simultanément deux idées concernantla
prostitution :d'une part, elle présente celle-cicomme un démon socialqui
menace la société américaine tout entière ; d'autre part, elle présente la
prostituée comme une jeune fille victime de la société capitaliste et de la
convoitise des hommes. Sonregard sur lesjeunesprostituées est toujours
empathique, sans jugement. Elle reconnaît qu'il y a deux poids, deux
mesures quant à la sexualité, pour les femmes, sans nécessairement se
prononcer pour une nouvelle morale sexuelle. Addams considère même
qu'en raison de leurs obligations civiques les femmes doivent protéger
leur chasteté. Son étude des causes de la prostitution renvoie à une
histoire de séduction et constitue une analyse des conditions socioécono-
miques qui mettent en place les circonstances de la séduction massive des
jeunes filles.
La prostitution : une histoire de séduction...
La prostitution est tout d'abord une histoire de séduction. Pour
Jane Addams, ce n'est cependant pas la prostituée qui séduit, ce sont les
hommes qui charment ou envoûtent lesjeunes filles ; si celles-ci succom-
bent à la séduction, elles sombrent sans appel dans la corruption morale,
à moins qu'elles ne réussissent à garder le secret sur leur passé. L'histoire
de Marie, racontée par Addams, est exemplaire à cet égard :
Marie est une jeune Française qui, dès l'âge de 12ans, quittesa
Bretagne natale pour Paris afin de travailler comme bonne et
d'assurer ainsi sa survie économique et celle de sa famille. Ses
conditions de travail sont difficiles :longues heures, dureté de
l'emploi. Elle s'acquitte fort bien de ses tâches jusqu'au
moment où, en faisant des courses (achat d'une bouteille de
lait dans un commerce de son quartier), elle croise le regard
d'un jeune homme et engage la conversation avec lui. Ce
dernier l'invite dans une petite pâtisserie, un luxe pour cette
jeune bonne, et la présente à celui qui sera son souteneur. Ce
dernier se fait passer pour un imprésario qui monte une troupe
de théâtre en partance pour les États-Unis.La jeune fille se sent
flattée de la demande et finalement se laisse convaincre à la
vue d'une photo représentant les autres membres de la troupe
richement vêtus. (Addams, 1972 :18-21 ; notre traduction.)
La boucle est bouclée :une jeunefille innocente et pauvre, attirée
par de petites douceurs et des attentions particulières au cœur d'un
quotidien dur et hostile, se laisse séduire par deux hommes : le premier
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 65
la charme et l'autre, un homme d'expérience, lui fait miroiter un emploi
riche en aventures et une vie luxueuse. La vie de Marie ne sera qu'une
suite d'événements dramatiques:
Elle échoue dans un bordel de Chicago. Sesconditions de vie
sont déplorables : on lui interdit de sortir de sa chambre, elle
est sans papiers d'immigration, ignorante de la langue et sans
ressources financières car on lui vole ses gains. À la suite d'une
descente de police, elle se retrouve encore plus isolée, car elle
perd son unique amie d'origine française qui est déplacée dans
une autre maison close. Elle tombe malade et, durant son
hospitalisation, dénonce son souteneur aux services
d'immigration ; ce dernier sera finalement emprisonné. Elle
avait pourtant déjà dénoncé cesouteneur, mais la police n'était
pas intervenue ; seuls les services d'immigration se préoccu-
pent de sa situation illégale. Elle se marie à un homme qui
souhaite la protéger des influences de son ancienne vie, mais,
malgré ses efforts, elle poursuit le métier de façon épisodique
afin de faire parvenir à ses parents une somme d'argent
mensuelle (Addams, 1972 :18-21 ; notre traduction.)
Dans cetteproductionsocialedu corps de la prostituée,leregard
constitue un élément déclencheur : il y a le regard du jeune homme au
départ, un regard doux, puis celui du souteneur, un regard d'homme
mûr, flatteur parce que connaisseur, et le regard potentiel des autres sur
soi, lorsque l'on porte des toilettes splendides (costumes de théâtre et
d'apparat). Ce regard annonce la fin de la virginité, la fin de l'innocence.
Il est en quelque sorte une entrée en matière, un premier pas vers la
prostitution. Il faut toutefois noter que, dans cette représentation, le
regard des jeunesfilles est toujours modeste, tout comme l'est leur tenue.
Et peu importe leur pays, leur ville ou leur village d'origine ou encore
leur occupation (ouvrière, vendeuse, ouvreuse dans les théâtres), elles
sont sexuellement timides. Rien dans leur personnalité ou dans leur
histoire familiale ne les porte à se tournervers le commerce du sexe. Elles
y succombent en raison de leurs conditions de vie misérables.
66 DU CORPS DES FEMMES
... dans un contexte capitaliste
Ainsi, cette séduction n'aurait pu s'opérer sans le contexte
socioéconomique défavorable aux femmes, et plus particulièrement aux
ouvrières30. Jane Addams, qui s'inspire des résultats d'études menées par
d'autres résidantes de Hull House, fait longuement référence dans son
ouvrage aux conditions de vie des familles dans les taudis de Chicago
ainsi qu'à la pauvreté endémique des campagnes. Elle évoque également
l'impact de la pauvreté sur la vie des jeunes filles de cesmilieux. Celles-ci
ont la responsabilité d'assurer leur survie et cellede leur famille. Le poids
de cette trop lourde responsabilité les amène à succomber à la prostitu-
tion. Mais elles cherchent toujours à cacher à leur famille l'origine de leur
gagne-pain ; elles en ont honte. Et si certaines ont été négligées par leurs
parents dans leur enfance, elles se sentent toutes responsables de la
survie économique de leur famille.
Pour Jane Addams, les responsables de ce drame, les souteneurs
et les capitalistes, présentent un point commun : les deux groupes
exploitent une main-d'œuvre. L'exploitation économique desjeunes filles
est si vive que la prostitution devient pour elles une source essentielle de
revenus. Addams rapportel'exemple typiqued'une jeunefille qui gagnait
honnêtement sa vie en travaillant dans une usine, mais dont le salaire
était si bas que, après sept mois de labeur, elle n'avait pas encore pu
accumuler suffisamment d'argent pour s'acheter une paire de chaussu-
res ;elle s'est vendue pour une paire de chaussures, conclut-elle (Adams,
1972:76). D'autres jeunesfilles succombent à laprostitution, rompues par
la dureté de leurs conditions de travail et de leur vie. Elles sont si
fatiguées, si épuisées après leur journée de travail qu'elles n'ont plus
d'énergie pour des activitésde loisir.Aprèsquelques mois d'une vie aussi
pauvre en argent, mais surtout en plaisirs et en distractions, la prostitu-
tion leur semble la seule voie accessible pour rompre la monotonie et
compenser le manque d'affection dans un univers urbain très imperson-
nel. Addams affirme ainsi que la prostitution s'est présentée à elles sous
forme de supercherie, qu'elles n'ont pas cédé à cause d'une certaine
fragilité morale ou par désir d'assouvir leurs instincts sexuels.
Une autre catégoriede travailleuses susceptibles de seprostituer
sont les serveuses, qui, recevant des salaires très bas, acceptent des
« cachets » (Addams, 1972 : 68-69). Des clients en profitent alors pour
engager la conversation et les inviter, le temps d'une soirée. Si elles
acceptent bien innocemment leur invitation, elles s'exposent au danger,
un danger présent partout : au théâtre, dans les salles de danse, voire
dans certains restaurantsoù des patronsmalfaisants leur servent à boire.
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 67
De ce point de vue, le corps de la prostituée paraît semblable à celui de
l'ouvrière et de la serveuse ; c'est un corps vulnérable livré en pâture,
exploité, abusé, utilisé.
Elles sont absentes de leur corps
Cette construction sociale de la prostituée occulte tout désir
sexuel chez les jeunes filles. Innocentes, celles-ci succombent aux
premiers mots d'« amour », mais jamais au désir. Elles ne peuvent pas
être immorales, car elles ne désirent pas cette vie dissolue. Comme les
autres jeunes filles américaines, elles tiennent à préserver leur chasteté,
mais elles sont moins protégées que les jeunes filles de la bourgeoisie.
Tout se passe comme si on construisait un scénario romantique dans
lequel le rôle central est joué par une jeune fille innocente dont le seul
crime est d'avoir succombé à un séducteur. Lesjeunes filles ne trouvent
que trahison autour d'elles : amour déçu, hypocrisie masculine, emploi
perdu, solitude, rejet social.
La chasteté est le pivot autour duquel se joue le sort de la jeune
fille entraînée dans le commerce sexuel. La prostituée est toujours une
jeune fille chaste qui a été abusée puis abandonnée et qui ne peut
réintégrer la société par suite de sa déchéance sociale. Quelquefois, le
mariage permettra à certaines d'échapper à ce piège, mais, selon Jane
Addams, des mesures énergiques de prévention et de réinsertion sociale
sont les seules véritables garanties pour l'ensemble de cesjeunes filles.
Le marquage du corps des jeunes prostituées est un marquage
très discret. En fait, on ne pourrait les reconnaître à leur tenue vestimen-
taire, à leur vocabulaire, à leur attitude ou à des traits de caractère
particuliers. Ce qui les distingue, c'est leur présence manifeste dans les
rues de la ville. Toutescirculent seules, sans parenté ; leur présence dans
l'espace public et plus particulièrement dans des lieux « dangereux »
comme les gares, les théâtres de spectacle et les restaurants, facilite leur
identification. Un nombre important d'entre elles sont de jeunes immi-
grantes d'Asie ou d'Europe ou encore des jeunes filles qui viennent de
quitter les régions rurales environnantes. Ensomme, une jeune fille seule
qui circule en certains lieux publics, une jeune fille livrée sur la place
publique aux manigances des souteneurs, c'est une jeune fille en danger
sinon déjà une jeune fille déchue. C'est leur seule présence en ces lieux
qui marque leur corps. Tant les souteneurs que les « visiteuses » les
identifient aisément et patrouillent quotidiennement certains lieux, les
gares surtout, à leur recherche. Les « visiteuses » mettent sur pied des
refuges « décents »31 dans certaines gares pour éviter que les jeunes filles
68 DU CORPS DES FEMMES
ne succombent aux avances qui leur sont faites (Cook, 1995 : 91). Elles
poussent leur intervention jusqu'à intercepter les jeunes immigrantes et
voyageuses en leur offrant systématiquement des adresses de résidences
modestes mais « correctement » tenues. Le corps des jeunes filles est un
objet de convoitise qui doit rester sous le contrôle des visiteuses, sous
peine de tomber sous celui d'un souteneur professionnel.
Des « voisines » protectrices et réformatrices
Ces jeunes filles fragiles seront bientôt prises en charge par les
travailleuses sociales qui prendront le relais de leur famille, cette fois-ci
non seulement dans un contexte de protection, mais aussi dans un
contexte de revendication de droits. En fait, Jane Addams n'attribue pas
fondamentalement la prostitution à la faiblesse morale des jeunes filles,
mais à la pauvreté. Et pour éradiquer cemal, il faut protéger le corps des
jeunes filles, qui est en danger physiquement et moralement.
Les conditions de travail et de vie mettent en péril la santé
physique des jeunes filles, et les activités de prostitution leur santé
morale. Jane Addams (1972) identifie la prostitution comme une des
causes de la propagation des maladies vénériennes et, à ce titre, le corps
des jeunes filles lui apparaît non seulement comme un corps en danger
mais comme un corps dangereux. Cependant elle n'en considère pas
moins que ce sont les jeunes filles qui, avant tout, ont besoin de protec-
tion. C'est pourquoi elle propose un arsenal de mesures sociales,
juridiques et sanitaires alliant intervention individuelle et actions
collectives de syndicalisation comme moyen de lutte contre les mauvais
salaires. D'autre part, elle estime que le travail réalisé par les « visiteu-
ses » travaillant aux cours juvéniles permet aux jeunes filles de ne pas
finir leurs jours dans l'esclavage sexuel.
Dans cette croisade pour la santé physique des jeunes filles, on
retrouve les premiers éléments de l'hygiène publique. Fortes de ses
connaissances des ouvrages des médecins hygiénistes, Jane Addams
propose des activités physiques, des cours de morale sexuelle et la
continence avant le mariage (Addams, 1972 : 97-105). Il faut d'abord
occuper le corps par des activités de loisir dans des lieux sécuritaires ;
Addams propose des activités organisées, des sports d'équipe et souligne
la nécessité d'avoir accès à des logements salubres. Il faut ensuite
promouvoir une sexualitésaine et sans risque pour la santé immédiate et
pour l'avenir. Jane Addams souscrit à l'idée de la continence jusqu'au
mariage (et ce tant pour lesjeunes filles que pour lesjeunes garçons) ainsi
qu'à celle de la nécessité d'une éducation sexuelle dès la prime enfance
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 69
dans toutes les écoles. Cette éducation doit répondre aux questions des
enfants sur leur sexualité et accorder une place importante aux connais-
sances scientifiques (biologie) et à l'hygiène sexuelle ; il faut donner aux
adolescentes et aux adolescents des moyens de se protéger. C'est dans
cette optique qu'Addams propose la continence, considérant que le
contrôle de l'« instinct sexuel » a une fin plus noble : celle du progrès
social. À vrai dire, en analysant la prostitution chez les jeunes filles, elle
examine le corps social américain, sur lequel elle porte un jugement
sévère. La prostitution des jeunes filles et la commercialisation de la
sexualité, constate-t-elle, mettent un frein au progrès de la nation
américaine. L'avenir de la communauté reposant sur sa jeunesse, il est
nécessaire de protéger les jeunesenfants en leur permettant de vivre dans
un environnement sain.
Bien que JaneAddams consacre peu de place à la tendre enfance
dans cet ouvrage, quelques-unes de ses réflexions laissent entrevoir le
danger que représente la prostitution pour les enfants : en grandissant
dans le voisinage de pratiques de prostitution, ceux-ci risquent d'être
contaminés par de mauvaises influences et d'abandonner précocement
l'école afin d'avoir accès aux revenus de la prostitution (Addams,
1972:129). La promiscuité comprometaussi la santé des enfants,voire le
plein exercice de leurs droits. La pauvreté les menace. En effet, c'est le
manque de ressources financières qui contraint les mères à se loger dans
ces quartiers « dangereux » ou encore à mettre prématurément leurs
enfants au travail. L'attributionde pensions aux mères nécessiteuses, qui
sont l'ancêtre des allocations familiales, sera l'un des moyens proposés
par les travailleuses sociales de Hull House pour remédier à cette
situation ; ces dernières seront même les pionnières de cemouvement en
faveur des mères chefs de famille32.
Une tradition perdue...
Avec la publication de l'ouvrage de Jane Addams s'achève une
partie importante de la réflexion des premières travailleuses sociales sur
la prostitution. Cet intérêt sera poursuivi quelques années au sein de
l'École de service social de l'Université de Chicago, dirigée par Grâce
Abbott, qui insistera sur deux points. Dans un premier temps, Abbott
(1917) liera la question des femmes au racisme et, dans un deuxième
temps, elle s'intéressera à la dimension internationale du problème. En
effet, Grâce Abbott est très préoccupée par la prostitution des jeunes
immigrantes. Selon son analyse, ces dernières sont confrontées à un
double système de valeurs : l'ancien schème culturel de leur pays
70 DU CORPS DES FEMMES
d'origine et le nouveau schème, dont elles n'ont pas encore toutes les clés
en termes de codes moral, linguistique, vestimentaire et autres. Le double
système fait d'elles des victimes parfaites de la prostitution et de l'aban-
don par le séducteur. Abbott ne limite pas son analyse à cette seule
dimension de la prostitution ; elle évoque également le harcèlement
sexuel dans l'emploi et la vulnérabilité des femmes en raison de
l'inaccessibilité de méthodes efficaces de contrôle des naissances ou
d'avortement. Sil'auteure s'intéresse aux jeunes immigrantes, c'est aussi
pour dénoncer le racisme auquel elles sont confrontées. En effet, elle
s'insurge contre les arguments fallacieux de nombreux réformateurs
moraux qui associent la traite des Blanches à l'immigration : ceux-ci en
veulent pour preuve que lesimmigrantes, les souteneurs de même queles
maquerelles sont originaires d'Italie du Sud ou encore sont des Juives
venues d'Autriche, de Hongrie ou de Russie (Costin, 1983 : 88). Grâce
Abbott reste très sensible aux préjugés racistes et si elle propose des
mesures de protection pour les jeunes immigrantes, c'est toujours en
refusant de les considérer comme responsables de l'ampleur de la
prostitution aux États-Unis (Costin, 1983 : 86-95). Tout comme Jane
Addams, elle voit lesjeunesimmigrantes commedesjeunes filles fragiles,
vulnérables qui sont séduites et abandonnées.
Sur le plan international, Abbott est la première déléguée
américaine à la conférence organisée par la Ligue des nations en 1922,
dont le mandat initial était d'élaborer des recommandations au sujet du
trafic des femmeset des enfants.Selon GrâceAbbott,ce comité était plus
intéressé à défendre la société contre les prostituées qu'à trouver des
moyens de prévenir la prostitution et de faire cesser l'exploitation des
femmes et des enfants33. Elle regrette que ce comité soit surtout axé sur la
question de la négligence et des mauvais traitements envers les enfants,
délaissant la question spécifique de la prostitution des femmes et des
jeunes filles.
Les réflexionset les actions de Grâce Abbott sonnent le glas des
préoccupations de la nouvelle profession du service social concernant le
problème de la prostitution. En effet, si la période que nous venons de
couvrir peut être considérée comme l'« âge d'or » de ce thème en service
social, la période qui suit peut être qualifiée de « période de l'oubli », et
ce, tant pour ce qui est du nombre de publications qui lui sont consacrées
que pour ce qui est des actions entreprises à cet égard. En effet, les rares
publications universitaires reliées directement à la profession rapportent
les commentaires de Grâce Abbott au sujet des activités des comités
internationaux de la Ligue des nations dans la Social Service Review. Ces
échos semblent de plus en plus lointains à mesure que l'on s'approche des
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLEE 71
années 1940. Un autre thème prend alors le dessus : celui de la définition
et de la délimitation d'une pratique scientifique en service social ;
examinons brièvement cette transition.
... au profit d'une méthode scientifique
Les responsables de la Social Service Association (SSA) (Grâc
Abbott, Edith Abbott et Sophonisba Breckinridge) s'occupent surtout de
la formation en service social afin de construire les assises scientifiques
de la pratique du service social. Cette réflexion est d'autant plus cruciale
qu'il s'agit de délimiter le champ du service social, de reconnaître sinon
de choisir sa méthode scientifiqueet de définir les normes de la formation
de cette nouvelle discipline pour l'ensemble des établissements
d'enseignement universitaire en service social aux États-Unis et au
Canada.
Au moins deux courants coexistent et s'opposent, courants liés à
des organismes d'aide et deformation universitaire, les Charity Organiza-
tion Societies (COS)et les maisons de quartier (settlements)34. Chacun de
ces courants se reconnaît davantage dans une discipline universitaire
propre :la psychologie pour le premier et la sociologie pour le second. En
fait, le service social comme champ de formation universitaire émerge
concurremment avec le développement de la psychologie et des théories
psychanalytiques ; au même moment, il participe à l'élaboration d'une
réflexion sociologique sur les problèmes liés à la pauvreté ainsi qu'au
débat méthodologique sur le caractère scientifique des méthodes
d'enquête quantitative. Les pionnières en service social optent soit pour
le premier courant (Joséphine Shaw-Lowell, Mary Richmond), soit pour
le second (Jane Addams, Edith et Grâce Abbott, Bertha Ca-
pen-Reynolds)35. Le risque d'une définition trop restrictive d'une
formation universitaire en service social, selon Grâce et Edith Abbott, est
de se concentrer prématurément sur la mise au point de techniques de
traitement, de se distancier de la recherche et d'oublier les liens existant
entre la personne et son environnement (Costin, 1983 :184-203)36.
Dans ce débat, l'approche de la formation en service social selon
la perspective des settlements reste minoritaire alors que s'impose
définitivement l'approche case work, déjà définie dans les Charity
Organization Societies (COS). Déjà en 1898, lorsque fut créée la première
école de service social à New York, en étroite liaison avec les COS, le
family casewortë7 servait de modèle. Les travailleuses sociales engagées
dans ces organismes prenaient appui sur la doctrine freudienne et
incorporaient la pensée et les techniques psychiatriques dans leurs
travaux. À ce titre, la psychanalyse, qui est centrée sur les rapports
intrafamiliaux et plus précisément sur les rapports mère-enfant, est en
72 DU CORPS DES FFEMMES
passe de devenir la méthode scientifique par excellence pour comprendre
l'individu. Elle marquera profondément la pratique du service social.
Cette orientation aura une influence importante sur le regard du travail
social professionnel concernant la question de laprostitution. Devenir des
expertes, des professionnelles de l'aide exige un regard objectif, un regard
qui passe par une méthode rigoureuse, à savoir le diagnostic, le pronostic,
le traitement. À ce titre, les emprunts à la médecine seront nombreux. Par
exemple, Albert Chevalier (1919), dans son essai « Classification des
miséreux » (incluant les prostituées), compared'entrée de jeu la méthode
d'assistance sociale au travail du médecin dans la façon de poser le
diagnostic et de guérir :
Le diagnostic individuel est donc difficile à poser en matière
d'assistance ; il est cependant tout aussi indispensable que
dans l'art de la médecine. [...] Il faut s'efforcer d'agir de la
même façon pour la misère, en classant soigneusement ses
diverses manifestations et en déterminant méthodiquement le
remède approprié à chacune d'elles. (Chevalier, 1919 : 3.)
C'est d'ailleurs avec la création d'organismes spécialisés en
service social, à la fin de la Première Guerre mondiale, que la profession
de travailleuse sociale gagne une certaine reconnaissance. La pratique
professionnelle délaissera aussi peu à peu l'aide auxprostituées, ainsi que
le thème de la lutte contre laprostitution, qu'elle remplacera par celui des
droits des enfants. Cependant, le corps de la prostituée ne disparaît pas
complètement, c'est maintenant le corps menaçant de la mère qui se
profile en filigrane. Passant du concept du corps en danger de la jeune
fille en voie de devenir prostituée à celui du corps dangereux de la mère,
le service social établit graduellement des règles d'évaluation sociale, de
conduite professionnelle et d'intervention qui marquent encore la
pratique. Ainsi, sous le couvert de l'aide thérapeutique, on imposera des
pratiques de contrôle du commerce du sexe en service social.
Les prostituées, des mères dégénérées
Hull House fut aussi reconnue pour son rôle très actif dans la
protection des droits des enfants. Sous l'instigation de Jane Addams et
d'autres résidantes, on créa le Fédéral Children's Bureau, dont la
première directrice, Julia Lathrop, était une ancienne résidante de Hull
House. Cet organisme avait comme fonction de préparer des études sur
la mortalité maternelle et infantile, sur l'alimentation, la délinquance
juvénile, les comparutions en cours, les naissances illégitimes, les
maladies mentales, le travaildes enfants. PourJane Addams, la protection
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLEE 73
de l'enfance devait relever de l'État et échapper ainsi à la tutelle des
Églises ou des organisations charitables. Addams considérait que l'État
devait être le principal intervenant parce qu'il était seul à pouvoir
élaborer une analyse d'ensemble de la question et qu'il était de sa
responsabilité de protéger ceux et celles qui ne pouvaient se protéger
eux-mêmes (Levine, 1971 : 114-115). Pour Addams, l'exploitation des
enfants met leur vie et leur santé en péril tout comme la prostitution
menace celle des jeunes filles. Par ailleurs, la misère urbaine est à la fois
responsable de l'organisation de gangs (surtout composés de jeunes
garçons) et de la prostitution des jeunes filles. Pour prendre en charge ces
deux groupes, Jane Addams proposera la création de la première cour
juvénile aux États-Unis, qu'elle contribuera à mettre sur pied.
Un mouvement pour la protection des enfants
Ce mouvement autour du droit des enfants dépasse cependant
les frontières de Hull House ; il apparaît aussi important que le mouve-
ment de lutte contre la pauvreté et celui qui s'oppose à la prostitution et
à la traite des Blanches. En effet, parallèlement au mouvementde réforme
par lequel, en Amérique du Nord38 et en Europe, on prône une interven-
tion étatique plus importante dans le domaine économique (législation
sur la protection du travail des mères, protection des droits des syndi-
qués, lois sur l'hygiène publique, etc.), plusieurs choisissent la figure de
l'enfant à protéger39. L'enfant devient la cible d'une intervention étatique
qui se caractérise par la « repénalisation de la protection de la jeunesse ».
Cesnouveauxcodes de l'enfance, caractérisés par l'idéal de réhabilitation
et le modèle thérapeutique, traduisent les mêmes présupposés : la
substitution d'un droit de protection à un droit de répression (Trépanier
et Tulkens, 1995 :13).
Pour assurerla protection de l'enfant, ilest nécessaire d'assujettir
les parents aux règles de la nouvelle vision sociale de l'enfant (Laberge,
1985). Ce dernier a des droits, en particulier le droit à la protection en lieu
et place du droit de propriété des parents envers leurs enfants (Lee, cité
dans Trépanier et Tulkens, 1995 :33). Ce mouvement correspond aussi à
une transformation du sens de la maternité. Pour Katherine Blunden,
l'invention de la pédagogie romantique susceptible de résoudre le
problème de l'incompétence maternelle donne à la maternité sa noblesse
en même temps qu'il créeune catégoriede mères «morales » et une autre
de mères « immorales »40, les « bonnes mères » et les « mauvaises
mères » :
La mère est la coupable, l'unique coupable, de l'échec deec de
l'éducation, de l'échec de sa vie même, d'autantplus coupable
74 DU CORPS DES FEMMES
que ce qu'elle doit apporter n'est qu'instinctif, ne nécessite ni
effort ni technicité, et que cet amour naturel est une condition
nécessaire au bonheur de son enfant. (Blunden, 1982 :80.)
Cette dangerosité des mères est plus prégnante chez les femmes
ouvrières qui mènent deux vies à la fois. Ainsi, pour Clara Collett, une
travailleuse sociale qui deviendra enquêteuse pour le Département du
travail au ministère du Commerce en Angleterre, «il n'est pas permis de
servir deux maîtres en même temps ». Il faut choisir. Le cumul des
fonctions, des mondes est interdit (ibid. : 89). Les mères ont comme
vocation de protéger leurs enfants du vice, mais elles ne peuvent remplir
ce mandat que si elles sont totalement dévouées au bien-être de l'enfant.
Cependant cette pureté demande à être apprivoisée et les spécialistes en
feront leur cause. C'est à cette époque qu'émergent la puériculture, la
pédiatrie avec sa charge de contrôle maternel (visites prénatales,
postnatales, suivi infantile), la créationdes classes maternelles, l'enseigne-
ment ménager, entre autres, pour assurer le contrôle des mères.
Ainsi les mères sont devenues, à la fin du XIXe siècle, et au
début du XXesiècle, un objet d'attention, de sollicitude, de
surveillance de la part des dirigeants. [...] Mais ce n'est jamais
pour elles-mêmes que les mères sont prises en considéra-
tion : c'est pour lutter contre la dépopulation, pour moraliser
les ouvriers [...]. Elles ne sont que des moyens, des instru-
ments, et, une fois lebut atteint, elles cessent d'être intéressan-
tes. (Knibielher et Fouquet, 1977 : 289.)
L'univers médicalenvahit lamaternité. Contrôlant depuis peu les
accouchements, les médecins s'attaquent à l'éducation « patiente et
méthodique des mères ». Ils s'adjoignent des visiteuses, des femmes de
classes moyennes pour les visites à domicile. Ces dernières envahissent
les maisonnées et assurent peu à peu le contrôlede tous les aspects de la
vie familiale. « Des dames charitables assistent les médecins, nouent des
relations avec les consultantes, vont voir à domicile pour s'assurer que
[les mères] ont bien compris les prescriptions : une forme nouvelle
d'entraide s'ébauche entre femmes mais privée de toute autonomie,
entièrement sous contrôle » (Knibiehler, 1991: 375).
Pour MichèlePerrot (1991:473), au fur et à mesure que la gestion
du social se professionnalise, les médecins et les psychologues, entre
autres, sont «prompts à faire des femmes des auxiliaires cantonnées dans
des emplois subalternes : infirmières, assistantes sociales ».
Entre 1920et 1940au Canada,le centre d'intérêt des travailleuses
sociales, issues des écoles professionnelles,sera de réduire la mortalité
infantile et d'accroître la place de la vie de famille dans la vie des femmes,
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 75
particulièrement par la valorisation du travail maternel (Struthers,
1983 :101-102). La mère est censée assurer la stabilité de la vie familiale
et elle en est responsable jusqu'à ce que ses enfants aient atteint leur
majorité. Si la famille rencontre des problèmes, c'est toujours elle qui est
blâmée. Afin d'être informées de la vie des familles, les travailleuses
sociales setransforment en enquêtrices socialessous lecouvertd'une aide
professionnelle.
Des corps de mères : des corps dangereux
La question de la dangerosité des mères prostituées ou même
celle de la fréquentation des prostituées sont au cœur de ce débat. Par
exemple, dans la première loi ontarienne sur la protection de l'enfance,
adoptée en 1888, parmi les catégories d'enfants ayant besoin de protec-
tion, deux sont en relation avec des prostituées : les enfants des prosti-
tuées, qui grandissent dans « des circonstances [les] exposant à une vie
mauvaise ou dissolue », ou encore les mineurs « fréquentant des voleurs
ou des prostituées » (Trépanier et Tulkens, 1995 : 21). Dans les deux cas,
on veut protéger les enfants de la délinquance. Le placement des jeunes
enfants en famillenourricière plutôt qu'en institution sera la clé de voûte
de l'intervention en protection41. Ces mesures assurent la nécessaire
rupture physique avec la « mauvaise mère ». Il faut rompre l'intimité
corporelle avec la mère prostituée, qui apparaît dangereuse à double
titre : elle est négligente en ce qui concerne les soins donnés aux enfants
et elle constitue un mauvais exemple comme travailleuse et comme
citoyenne. Cette moralisation des mères provient de plusieurs mouve-
ments dont deux que nous venons d'évoquer : le mouvement de lutte
pour le droit des enfants et celui du contrôle de la maternité par le
pouvoir médical. Par ailleurs, cette lutte s'est également alimentée d'une
transformation au sein du mouvement des réformateurs morauxluttant
contre la prostitution.
Pour Cook (1995:91-92), en effet, parmi les réformateurs moraux,
certains se sont orientés vers la réhabilitation des femmes déchues par
l'éducation morale et une éducation appropriée des enfants. Avec la
médiatisation de la lutte contre la traite des Blanches, l'image de l'éduca-
tion morale des mères s'affirme ; la prévention de la prostitution devient
un enjeu ; le placement en famille nourricièreest perçu comme le moyen
par excellence de protéger les jeunes enfants de la contagion sociale. La
fixation dans un lieu de vie précis, un cadrefamilial, est aussi une mesure
visant à lutter contre la prostitution, associée à une forme de vagabon-
dage. Pour Philippe Meyer (1977: 39), l'image de l'enfant vagabond est
intimement liée à celle de l'histoire de la normalisation de l'enfance et de
la jeunesse :
76 DIT CORPS DES FEMMES
[Les sociétés philanthropiques] luttent contre la prostitution,
considérée comme une source de revenu ordinaire du vaga-
bond, et de nombreuses campagnes se développent pour que
la loi assimile la prostitution au vagabondage. L'objectif est de
faire rentrer lesjeunes dans lescatégories de mineurs suscepti-
bles d'une prise en charge [...].
En fait, on ne met plus en cause la capacité économique de ces
mères, mais bien leur influence directe sur la production de la délin-
quance. L'environnement familial créé par leur situation, leurs mœurs
corrompues, leurs mauvais exemples, l'absence de domicile fixe représen-
tent un danger pour leurs enfants et pour la société tout entière. À cet
égard, l'approche de Charlotte Whitton, travailleuse sociale ontarienne,
est représentatif.
Charlotte Whitton, directrice du Conseil canadien pour la
sauvegarde de l'enfance et de la famille42, est considérée comme une des
trois expertes en politique sociale au Canada à cette époque ; l'influence
de cette pionnière du service social semble avoir été cruciale dans le débat
sur les allocations familiales (Toupin, 1996 : 124). Le Conseil canadien
pour la sauvegarde de l'enfance et de la famille, organisme bénévole
fondé en 1920 comme son pendant américain et britannique, est financé
par le gouvernement fédéral43. Son mandat est « d'administrer les
politiques d'aide à l'enfance, de publier des documents destinés à
l'orientation professionnelle, d'informer l'opinion publique et de formuler
des recommandations pour l'élaboration des lois » (Guest, 1993 : 87).
Durant son mandat, Charlotte Whitton, tout comme Jane Addams et
Grâce Abbott, s'intéressera à la question de l'immigration et des politi-
ques de droits pour les enfants et de leurs liens avec la prostitution. Mais
contrairement à celles des deux autres pionnières, sa lutte contre la
prostitution prend des accents racistes, et sa vision de la morale sociale
passe par la condamnation des prostituées et surtout des mères prosti-
tuées et célibataires. Charlotte Whitton, considérée par ses biographes
comme une féministe de droite (Rooke et Schnel, 1987), est très éloignée
dans ses positions politiques et idéologiques de Jane Addams et deGrâce
Abbott, considérées, quant àelles, comme des réformatrices progressistes.
Selon Charlotte Whitton,le contrôle de ses instincts sexuels est la
base de la civilisation et, plus que toute autre race, les Blancs peuvent
maîtriser leurs instincts. Les penseurs, les réformateurs sociaux et les
médecins qui se trouvent dans son entourage partagent l'idée que les
excès sexuels, la dégénérescence mentale et moraleentraînent le déclin de
la nation. Le D1 Clarke, par exemple, s'appuie sur les résultats d'études
menées dans une clinique psychiatrique pour pauvres à Toronto pour
affirmer qu'on compte une surreprésentation des faibles d'esprit chezles
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLEE 77
immigrants (Rooke et Schnel, 1987 ; Valverde, 1991 : 107-108). Cette
catégorie «faibles d'esprit »,au départ assez vague, englobe peu à peu les
prostituées et les enfants illégitimes. À ce titre, le Canadian Council for
thé Immigration of Women (CCIW), sous la direction de Charlotte
Whitton44, recommande aux autorités fédérales de limiter voire d'interdi-
re l'immigration de femmes célibataires. En effet, cet organisme établit
des liens entre la dégénérescence sociale et l'immigration. Les immigran-
tes célibataires sont perçues comme moralement déviantes, et il apparaît
nécessaire de protéger la nation canadienne contre ces femmes indésira-
bles. Il semble donc que la notion de dégénérescence biologique s'étend
peu à peu à la dégénérescence sociale, dont les prostituées et potentielle-
ment leurs enfants seraient porteurs.
Le corps des prostituées est vu comme un corps dégénéré.
Cependant, la prostituée n'a pas une identité propre. Elle s'inscrit dans la
catégorie générale des mauvaises mères : les mères qui maltraitent leurs
enfants, les filles-mères,les mères négligentes, les mères faibles d'esprit.
La condamnation des pratiques sexuelles de ces femmes fait place à celle
de la négligence maternelle en général. Si la sexualité des prostituées est
déviante, c'est qu'elle n'est pas monogame et qu'elle se vit en dehors de
l'institution morale du mariage.
Il est difficile de savoir si cette position sur la dégénérescence
sociale est unique à Charlotte Whitton ou si elle correspond au discours
dominant chez les travailleuses sociales45. Cependant cette « biologisa-
tion » du corps social n'est pas sans rappeler l'esprit même du principe
de la protection de l'enfance, qui correspond au discours dominant, par
ailleurs, en service social. Lamaternité n'est-elle pas, en tout premier lieu,
un rapport corporel et l'apport d'un bagage génétique au tout jeune
enfant ? Et si une mère prostituée est un danger pour la société, elle est
presque à coup sûr un danger pour son enfant. Pour Charlotte Whitton,
toute aide financière aux mères nécessiteuses doit être interdite. En lieu
et place, les gouvernements provinciaux et fédéral doivent construire un
arsenal punitif contre les pères «déserteurs »et forcer les mères célibatai-
res à donner leurs enfants en adoption (Guest, 1993 : 89). L'ouvrage de
Regina Kunzel (1993) sur le contrôle de la maternité qu'exercent les
travailleuses sociales sur les jeunes femmes non mariées confirme cette
perspective dominante dans la pratique du service social. Kunzel
considère que les travailleuses sociales ont investi le champ de la
maternité vécue hors du mariage, l'ont fait émerger comme le problème
de l'heure dès 1890, ont réformé les établissements d'accueil et se sont
servies de cette cause pour imposer leur champ de compétence profes-
sionnelle. Ainsi, le service social a redéfini « la mère célibataire », la
faisant passer de la catégorie de femme victime des mauvaises conditions
78 DU CORPS DES FEMMES
économiques et de la suprématie des hommes à celle de personne
porteuse d'une pathologie.
Charlotte Whitton, Grâce Abbott et Jane Addams, chacune à leur
tour et à leur époque, ont toutes trois marqué le discours et la pratique du
service social concernant la prostitution, même si leurs modes d'interven-
tion ont différé. Le thème même du corps de la prostituée est au centre de
leur intérêt. Leurs contributions sont uniques, car rares sont les travailleu-
ses sociales à partager leurs intérêts entre 1920 et 1970, si l'on en juge par
le faible nombre d'articles publiés sur ce thème, à peine une dizaine46.
D'autre part, ces travailleuses sociales ont eu une influence importante
sur l'ensemble des pratiques contemporaines mises en place auprès des
jeunes prostituées et des mères prostituées47. En effet, les thèmes et les
pratiques sont récurrents.
La marque de l'histoire
Depuis les années 1970, les principales revues de service social
américaines et canadiennes ont consacré peu d'articles au thème de
l'intervention enservice social auprès desprostituées ;est-ce lesigne d'un
manque d'intérêt, d'une absencede pratiquesystématiqueauprès decette
clientèle ? Il est difficile de le savoir. La prostitution dont on parle se
résume souvent à la catégorie de la prostitution des jeunes, bref il s'agit
d'un retour aux origines.
La prostitution est souvent associée à d'autres problèmes que
vivent les jeunes : fugues, abus sexuels dans l'enfance, suicide, délits
mineurs, itinérance. Si l'on aborde le thème des causes de la prostitution,
ce sont plus les raisons émotives (Silbert et Fines 1983) que les motifs
économiques qui occupent le premier plan, même si l'appartenance aux
groupes minoritaires et la pauvreté sont analysées comme des variables
causales. Ce qui intéresse dorénavant la recherche en service social, ce
sont les déterminants de l'entrée dans la profession. La prostitution n'est
plus vue comme transitoire, on considère qu'elle appartient à un mode de
vie. Elle n'est plus perçue comme sexuée, elle déborde la catégorie
sexuelle puisque maintenant les jeunes hommes y participent
directement48.
Parmi les éléments considérés comme des déclencheurs de
l'entrée dans la «profession », la promiscuité sexuelle est, pour plusieurs
auteurs, l'élément central. Toute la question sexuelle est au cœur de la
conception du corps de la jeune prostituée de même que celui du jeune
prostitué. Si les expériences précoces sont un des déclencheurs, l'abus
sexuel et l'inceste sont des situations communes à la majorité. L'inceste est
souvent reconnu comme l'une des causes de la prostitution, dans la
perspective d'une dysfonction sexuelle et familiale. Face à l'inceste,
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 79
l'approche systémique est dominante ; selon cette approche, chacun des
membres de la famille a une responsabilité dans la relation incestueu-
se : le père est le violeur, la mère est sa complice et l'enfant est le
séducteur. La prostitution se définit donc comme une pratique sexuelle
dominante chez lesjeunes qui viennent de cesfoyers dysf onctionnels.Elle
est associée à des attitudes négatives envers les hommes, la sexualité et
la perception de soi (Silbert et Fines, 1983). Patrick Célier (1984 : 154)
considère ces jeunes comme des « traumatisés du système social » : « En
bout de ligne, le jeune n'a pu combler avec ses parents son besoin affectif
et le foyer devient le dernier endroit où il a le goût de vivre pour
s'épanouir. »
La psychologie, avec sa composantefreudienne, définit lescauses
de la prostitution des jeunes tout comme elle avait permis au service
social professionnel naissant de se donner les clés de la compréhension de
l'individu. Bien que ces jeunes appartiennent à la catégorie plus générale
« jeunes », ils n'en sont pas moins différents de l'ensemble ; ils ont un
profil psychosocial assez bien défini. En effet, ils sont issus d'un foyer
perturbé, voire chaotique, marqué par le divorce, la pauvreté, un taux
élevé de criminalitéet de toxicomanie. Leur milieu familial permet même
l'émergence d'une économie de survie dans laquelle s'inscrit la prostitu-
tion (Silbert et Fines, 1983 ; Earls et David, 1990). « II semble plus
probable que le milieu familial place le jeune dans une situation qui lui
fasse entrevoir la prostitution comme une option pour des raisons
économiques » (Earls et David, 1990 :10). À cela s'ajoute un manque de
services sociaux dans l'environnement des jeunes, de programmes
éducatifs sur le thème même de la prostitution (Longres, 1991). Toutefois,
certaines analyses remettent en question les rapports de pouvoir des
jeunes dans la société ou plutôt leur absence de pouvoir (Célier,
1984:156).
L'évaluation des programmes de traitement est une autresource
importante de réflexion pour les travailleuses et les travailleurssociaux,
elle confirme la marque différente de la psyché des jeunes filles et des
jeunes garçons prostitués. La restauration de l'estime de soi prend une
place grandissante au sein de cesprogrammes attirantl'attention sur une
dysfonctionnement psychique et la nécessité de remettre en état l'identité
de la jeune fille49. La construction sociale de la prostitution juvénile passe
par la constitution de plans d'intervention où l'élément premier est
l'étude des populations concernées (Alarie, 1985). Et si le regard de Jane
Addams était un regard empathique envers les jeunes filles et celui de
Grâce Abbott,un regard protecteur, dans cettenouvelle vague, le regard
des professionnelles et des professionnels du service social peut être
qualifié de scientifique. C'est sous le signe du manque qu'est perçue la
personnalité de cesjeunes ; les outils thérapeutiques sont ainsi doux, les
80 DU CORPS DES FEMMES
mesures répressives contre-indiquées. Toutefois, il n'en est pas de même
pour les mères prostituées.
Le thème de la dangerosité maternelle n'a pas complètement
disparu, à preuve l'article de Johnston (1990) sur l'abus des drogues dans
les conduites négligentes des mères prostituées. Dans cette recherche
canadienne réalisée à Toronto auprès de 25 familles monoparentales,
pauvres et cocaïnomanes, la prostitution est décrite comme la pierre
angulaire de la survie économique de ces familles ; c'est elle qui permet
de maintenir ce style de vie. Les enfants ont vécu des situations de
négligence « graves », des abus sexuels et physiques divers, une exposi-
tion à des scènes sexuelles explicites et une promiscuitémettant leur santé
mentale en danger. Lamère est donc vue comme étant responsable de cet
état de choses, elle n'aurait pas su protéger ses enfants du danger, faisant
même du domicile familial une maison de crack. Les solutions préconi-
sées par les organismes de protection de l'enfance sont marquées par
l'histoire : placement d'enfants dans des familles adoptives, dans des
familles d'accueil. Quant aux mères, on leur propose une cure de
désintoxication intensive, peu suivie dans les faits. Sila prostitution n'est
pas analysée en soi, elle estperçue commeune composante importante du
mode de vie familial. Cependant, ellen'est pas considéréecommela cause
de la consommation de cocaïne, mais plutôt comme son levier écono-
mique. Les véritables responsables de la consommation de cocaïne et de
la perte de maîtrise de soi et des compétences maternelles sont, selon cette
recherche, les traumatismes vécus dans l'enfance et la violence que les
mères ont subie de la part de leur conjoint.
L'ouvrage de la travailleuse sociale Martha L. Stein, Lovers,
Friends, Slaves... The Nine Mâle Sexual Types (1974),sur les call girls est très
différent des autres ouvrages qui ont été écrits sur la prostitution. Se
centrant sur les caractéristiques des clients de call girls, l'auteure conclut
que le travail des prostituées est un travail de type thérapeutique, qui
devrait être reconnu et décriminalisé. Dix ans plus tard, une autre
travailleuse sociale et un pasteur préparent une vaste enquête auprès des
prostituées de Times Square à New York (Carmen et Moody, 1985). Ils
décrivent longuement les difficultés de vie des prostituées, les formes
d'intimidation qu'elles subissent et la négligence médicale dont elles sont
victimes. Ils suggèrent une pratique d'accompagnement des prostituées
et se joignent aux personnes qui militent pour la décriminalisation de la
prostitution. Il reste cependant que ces deux derniers ouvrages sont des
exceptions, l'Association des travailleurs sociaux américains privilégiant
plutôt une définition légaliste du phénomène : « The illégal act ofoffering
oneselffor sexual contact with another in exchangefor money or other benefits »
(Barker, 1991:185).
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 81
Conclusion
Corps traumatisé, sexualitédéfinie par lesnombreuxabus sexuels
et toujours confrontée à la violence physique et psychique d'amants de
passage, telle est la marque spécifique du corps des jeunes prostituées et
des mères prostituées. Ainsi, lesjeunes prostituées tout comme les mères
prostituées ne sont pas considérées comme ayant une identité propre50 ;
elles sont classées dans la catégorie générale des marginales, des
laissées-pour-compte, des corps violentés. Pour Michel Dorais (1988:59),
la prostitution féminine, tout comme l'homosexualité masculine, participe
de la politique de la marginalisation sexuelle. Critique de l'intervention
des travailleuses et travailleurs sociaux dans le champ du commerce
sexuel, Dorais (ibid. :59) considère que tout reste à faire51 :
Le service social, si prompt à se trouver des causes, ne s'est
vraiment soucié de la prostitution que lorsqu'elle touchait les
mineurs-res, et en particulier les garçons. Pourtant tout reste
à faire pour aider ces femmes à récupérer l'estime
d'elles-mêmes et le respect de la communauté. Sans compter
le développement de choix viables [...] pour celles qui vou-
draient passer à autrechose. Etje ne parlepas de l'intervention
auprès des clients de laprostitution qui ont traditionnellement
été exemptés de toute responsabilisation et, à fortiori, de toute
stigmatisation.
Tout se passe comme si, en prenant ses distances du féminisme,
le service social avait fait un choix entre les femmes et les enfants. Il a
relégué dans l'ombre la lutte pour la reconnaissance des droits des
femmes et, plus largement, pour la justice sociale en se concentrant sur
des groupes perçus comme des victimes de la société : les enfants, les
jeunes filles. Tout s'est passé comme si la mesure de la compétence
professionnelle passait par la preuve de l'incompétence maternelle. C'est
peut-être ce qui a fait dire à Françoise Dolto (1982:125) que certaines des
travailleuses sociales étaient des voleuses d'enfants. En fait, le mouve-
ment de professionnalisation du service social mené par des femmes et
qui a permis à celles-ci d'obtenir un certain monopole des services
sociaux, s'est fait dans une certaine mesure à partir du contrôle du corps
des jeunes femmes. Lemarquage du corps de la prostituée étant d'abord
peu présent, on définit peu à peu l'identité de celle-ci comme celle d'une
jeune fille en danger, puis le contrôle s'accentue lorsqu'il se raffine en
sciences de l'investigation sur la vie privée (casework), sur les lieux de vie
et sur les pratiques des mères célibataires ou des mères maltraitantes. Le
thème du corps de lajeunefille innocente abandonnée par son amoureux
cède le pas à celui du corps de la mère dangereuse pour son enfant privé
82 DU CORPS DES FEMMES
de soins. Puis dans un retour de l'histoire, ce thème de la « jeunesse en
danger » reprend vie sous la forme de la conception d'un corps en
manque d'amour, de foyer stable,d'estime de soi.La professionnalisation
du service social, avec son champ de savoir spécifique, si elle a contribué
à mettre de l'avant une problématique des besoins et du développement
personnel des jeunes, a produit aussi des spécialistes qui connaissent
mieux le sujet que le sujet lui-même.
Notes
1. Nous entendons par « discours professionnel » l'ensemble des revues
universitaires et professionnelles surtout états-uniennes et canadiennes
publiéespar des écoles de service social, des associations professionnelles ou
s'adressant directement à cesprofessionnelles et professionnels. Nous avons
aussi inclus dans cette analyse les principaux dictionnaires et encyclopédies
de service social. La recherche bibliographique a été réalisée à l'été 1996 et
mise àjour en 1999 à l'aide de banques de données connues en service social.
D'autre part, nous avons dépouillé systématiquement le Reader's Guide
Supplément pour les années 1907-1991 avec plusieurs mots clés dont
prostitution, women-crime, illegîtimacy, social hygiène.
2. Notre recherche sur les banques de données a permis de retracer,entre 1970
et 1999, une trentaine d'articles scientifiques sur la question de l'intervention
du service social auprès des prostituées.
3. Cette disparition est manifeste. En effet, dans la huitième édition de
l'Encyclopedia of Social Work (1987), la participation de Jane Addams et des
autres résidantes de Hull House est passée sous silence lorsqu'il s'agit de
resituer le débat historique concernant la lutte contre la prostitution. Et
pourtant leur rôle a été majeur dans ce mouvement et était reconnu 15 ans
plus tôt dans une revue de service social (Andersen, 1974). Quant à la
deuxième édition du Social Work Dictionary (Barker, 1991), le terme
« prostitution » y est associé à un acte illégal ; les aspects critiques relatifs à
l'exploitation des femmes en sont complètement absents.
4. Deux moments historiques ont marqué, au XIXe siècle, la lutte contre la
prostitution : les années 1840, date des premiers mouvements
réglementaristes, et les années 1870-1920, connues sous le nom d'âge d'or
des réformateurs sociaux et des réformatrices sociales (progressive era) (Rosen,
1982 :1-13). C'est dans la mouvancede cette deuxième vague que se sont
inscrites les œuvres de Jane Addams et de Grâce Abbott. Dès la première
vague, une féministe comme Margaret Fuller, en 1848, considère les
prostituées comme les plus avilies des femmes. « Les causes n'étaient pas
difficiles à retracer : amour de la parure, amour de la flatterie, amour de
l'excitation avaient étouffé en elles la voix de la conscience » (1988
[18481:115).
5. Cette affirmation ne signifie pas que les femmes de tous les âges n'occupent
pas une placedans la structure de l'échange économique.Prenons l'exemple
des agricultrices, des commerçantes et des artisanes, qui ont toujours été
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 83
présentes dans l'économie préindustrielle. Cependant, le travail salarié à
l'usine ou au bureau est réservé prioritairement à une catégorie de femmes,
lesjeunes filles, et, par extension, aux veuves. Pour Blunden (1982:137), c'est
plutôt « l'évolution vers l'inactivité des femmes qui est lente à se faire
sentir ». Le modèle de l'inactivité féminine, diffusé par le haut, mettra donc
plus d'un siècle à s'imposer là où les revenus le permettent, c'est-à-dire dans
les classes moyennes.
6. Ces mesures protectrices concernant le travail des femmes visaient aussi,
dans le même temps, à régler la question de la présence des femmes sur le
marché de l'emploi.
7. La question de la participation des femmes et des féministes protestantes
dans la lutte pour les réformes sociales a été analysée avec intérêt par Jean
Baubérot (1991 : 208-213), qui s'est penché plus particulièrement sur les
revendications de Joséphine Butler.
8. Pour Françoise Ducrocq (1984 : 75), c'est la professionnalisation des
interventions des femmes dans les associations philanthropiques qui inscrit
« historiquement » les femmes dans le « processus émancipatoire ».
9. Bien que la naissance du service social professionnel remonte au début du
XXe siècle, les premiers travailleurs sociaux rémunérés connus travaillèrent
auprès des soldats engagés dans la guerre de Sécession. En plus d'offrir
conseils et information, ils proposaient des services de logement et de
nourriture (Lurie, 1965 :3-12).
10. Pour Maria Valverde, qui a étudié le phénomène de la montée du
mouvement des puritains au Canada anglais, il est clair que le discours sur
la traite des Blanchesau Canada a été une invention médiatique qui a surtout
servi à justifier la politique raciste d'immigration (Valverde, 1991:103).
11. Chicago, à la fin du XIXe siècle, est une pépinière intellectuelle regroupant
intellectuels et réformateurs sociaux sous l'égide de deux institutions : la
maison de quartier (seulement) Hull House et le Chicago City Club. C'est
aussi une ville industrielle en pleine expansion. Les conditions de travail
dans les usines sont quasi inhumaines selon les enquêtes de cette époque. À
la suite de pressions populaires, des lois sur le travail sont votées. Ce sera
l'origine des premiers syndicats des travailleurs de l'industrie du vêtement
et de la syndicalisation des femmes (Deegan, 1990: 73-75).
12. Ce settlement d'inspiration protestante est dirigé par un couple, alors que la
première maison de quartier exclusivement féminine sera créée par Octavia
Hill en 1887.
13. Hull House a été une source d'inspiration pour des expériences similaires
d'éducation populaire en France dans les quartiers prolétaires (Perrot,
1991 : 471). Un modèle de ce type a aussi été implanté à Toronto dans les
mêmes années. Une analyse de leur pratique d'intervention a été présentée
par Allan Irving, Harriet Parsons et Donald Bellamy (1995).
14. Parmi les services mis sur pied, notons une garderie, des clubs pour enfants,
une galerie d'art et une bibliothèque. Deplus, on y offre des cours de langue,
d'histoire, de musique, de peinture, de danse et de mathématiques.
84 DU CORPS DES FEMMES
15. Les premières études sur les conditions de travail des ouvriers dans les
manufactures de Chicago furent réalisées par des résidantes et des visiteurs
de Hull House. Outre la publication d'ouvrages, on diffusa les résultats de
leurs recherches dans la principale revue de sociologie de l'époque,
l'American Journal of Sociology (AJS). Plusieurs de ces recherches
s'intéressaient aux conditions de vie des familles pauvres. Ce furent les
premières enquêtes biographiques auprès des familles, qui étaient « le
domaine de leur prédilection : la famille, cœur de la société, et notamment
le couple "mère-enfant" » (Perrot, 1991: 470).
16. La première école de service social des États-Unis a été créée en 1898 à
l'Université Columbia (New York School of Philanthropy et plus tard New
York School of Social Work). Très rapidement, des écoles furent ouvertes à
Boston, à Chicago, à Philadelphie et à Saint Louis. La première école
canadienne fut ouverte à Toronto en 1918. En 1919, Edit Abbott et
Sophosrisba Breckinridge participèrent à la création de la première
association des écoles de service social, qui devint l'American Association of
Schools of Social Work.
17. Elle est considérée comme une des fondatrices du courant sociologique de
Chicago, appelé couramment l'École de Chicago. Pour Mary Jo Deegan
(1990), c'est l'exclusion des femmes sociologues de l'École de sociologie de
Chicago qui a fait naître la première école de service social. La présence des
femmes dans les salles de cours de sociologie passa de tolérée à inacceptable.
De même leur courant de pensée, associé à la sociologie appliquée (applied
sociology), fut ostracisé par le courant sociologique dit « théorique » (theorical
sociology).
18. Cette première revue, fondée en 1927 et nommée The Social Service Review
Quarterly Devoted to thé Scienïific and International Interests of Social Work,
reflétait bien les préoccupations des auteures. Cette revue sera diffusée dans
le monde anglo-saxon (Australie, Empire britannique, Canada, Terre-Neuve)
et en Amérique du Sud. Elle privilégie une approche pluridisciplinaire sur
les thèmes traités—histoire, économie, politique. Ellecomprend une section
spéciale sur les rapports officiels des gouvernements et des commissions
internationales, en plus de publier les monographies provenant des thèses
des étudiantes et des étudiants issus de l'École de Chicago.
19. Jane Addams publiera un autre texte en 1928, au moment de la célébration
du centenaire de Joséphine Butler. Elle reprendra systématiquement ses
principaux arguments, valorisant le travail de Grâce Abbott et celui des
travailleuses sociales (nouveau terme dans ses écrits) travaillant auprès des
jeunes filles aux prises avec la justice (Addams, 1928).
20. Lemouvement des réformateurs morauxest multiforme aux États-Unis et au
Canada. D'une part, il regroupe des féministes revendiquant des droits pour
les femmes : droit de vote, droit au travail, droit à l'éducation. D'autre part,
il rassemble des femmes et des hommes associés au mouvement de la social
purity, lui-même assez hétérogène (Cook, 1995 ; Valverde, 1991). Ce
mouvement s'intéresse à la réglementation de la prostitution en Grande-
Bretagne et en Amérique du Nord, la décence dans les arts et les tenues
vestimentaires, l'élimination de la masturbationet l'idéal de la vie conjugale.
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 85
Au Canada, les «amendements apportés au Code criminel en 1913 marquent
le sommet de cette campagne pour la moralité publique que mènent les
Églises méthodiste et presbytérienne ainsi que les organisations féminines
réunies dans le Conseil national des femmes. La loi, qui veut s'attaquer à la
traite des Blanches, augmente la sévérité des peines pour les délits liés à la
prostitution surtout pour les tenancières et les proxénètes » (Lévesque,
1995:93).
21. La création de commissions d'enquête sur le vice entre 1900 et 1915 dans la
plupart des grandes villes américaines témoigne de l'ampleur de la crainte
des Américains. Par ailleurs, pour Corbin (1982 : 37), en Europe, dans les
mêmes périodes la prostitution est comparée à une vague déferlante.
22. Joe Deegan (1990) opte pour le concept de féminisme culturel plutôt que
pour celui de féminismede la différence ou maternel. Si « féminisme de la
différence »et «féminisme culturel »semblent être des termes assez proches,
tel n'est pas le cas pour le terme « maternel ». Deegan considère à juste titre
que l'œuvre de Jane Addams est peu influencéepar la vocation maternelle
naturelle ou économique des femmes. Voir, à ce sujet, le débat sur les
« usages de la maternité en histoire du féminisme » (Toupin, 1996).
23. Jane Addams est la deuxième femme lauréate du prix Nobel de la paix
(1931). En 1915, elle est élue présidente du Women's Peace Party américain
et préside le congrès pacifiste des femmes à La Haye. Elle est présentée sous
des termes flatteurs. « À partir des années vingt, elle est vénérée à l'égal
d'une sainte.Considérée comme l'une des plus grandes femmes du pays, elle
est fréquemment comparée à Lincoln. Son prestige s'accroît et prend une
dimension internationale à la suite de ses nombreux voyages. Le tour du
monde qu'elle accomplit en 1923 tourne au triomphe » (Montreynaud,
1989 : 227). Sa contribution est analysée plus longuement dans le texte de
Maura Sullivan (1993).
24. L'intérêt de Jane Addams à l'égard de la prostitution se limite quasi
exclusivement au sort des jeunes filles, un élément certes crucial dans les
trajectoires de la prostitution, mais tout de même limitatif. Linda Mahood
(1990), analysant le mouvement des Magdalene's Friends à Glasgow entre
1869 et 1890, a constaté, elle aussi, que le mouvement s'est tourné
exclusivement vers les jeunes filles (de moins de 24 ans), les seules à être
considérées comme susceptibles de réhabilitation.
25. Des enquêtes spéciales ont été préparées par l'Association dans divers lieux
de recrutement des jeunes prostituées : salles de danse, théâtres, parcs
d'amusement, centres d'excursions touristiques, lieux de pari.
26. L'Association a recueilli l'histoire personnelle de 200 jeunes filles de chacune
des catégories professionnelles suivantes :vendeuses, ouvrières, secrétaires
ou commis ; d'une centaine de travailleusesd'hôtels et de restaurants et de
200 immigrantes.
27. Plus de 4 000 dossiers judiciaires ont été examinés.
28. La Chicago's Commission a été la première initiative municipale du genre
aux États-Unis et elle est considérée comme le chef de file de ce mouvement.
Cette initiative fut suivie dans de nombreuses autres villes
86 DU CORPS DES FEMMES
américaines : Minneapolis, Syracuse, Cleveland, Baltimore, Philadelphie,
Pittsburgh, Little Rock, Louisville, etc. (Lubove, 1962 :318).
29. Thomas est un visiteur régulier de Hull House. Pour MaryJo Deegan (1990),
Jane Addams a influencé le travail de Thomas à la Chicago's Commission,
de même que son ouvrage Unadjusted Girl (1923), en ce qui concerne la
philosophie des sphères séparées des femmes et des hommes.
30. L'argument économique n'est pas nouveau ; c'est celui qui fut retenu par les
révolutionnaires français pour justifier la rééducation des prostituées. «Le
sort des femmes publiques était pris en compte, elles n'étaient pas
considérées comme perdues, leur cœur restait "bon" mais elles étaient des
victimes de la misère que l'on devait éduquer » (Godineau, 1988 :29-30).
31. À Toronto et à Ottawa, des associations féminines mirent sur pied de tels
refuges pour jeunes filles (Cook, 1995).
32. Pour Louise Toupin, « lors de l'implantation de la première expérience
étatique américaine de pensions aux mères cheffes de famille à Chicago en
1911, au moins deux types d'approches maternalistes se seraient affrontées,
[...] : les maternalistes conservatrices, du National Congress ofMothers, et les
progressistes, principalement constituées des travailleuses sociales de Hull
House » (Toupin, 1996 :121).
33. Elle proposera assez tôt dans le processus la création de deux comités
distincts, l'un portant sur la prostitution des femmeset des enfants et l'autre
consacré à la protection de l'enfance, l'Advisory Commission for thé
Protection and Welfare of Children and Young People (Abbott, 1947 ;
Costin, 1983:86-95).
34. LesCharity Organization Societies (COS) sont à l'origine des services d'aide
à l'enfance et aux familles. Ils tirent eux-mêmes leur origine d'une méthode
et d'une philosophie du service social élaborées en Angleterre vers 1860
(Lurie, 1965 : 3-12). La maison de quartier est une autre forme d'organisme
de service social contemporain des COS, mais son origine est liée à une autre
approche du service social, une approche plus collective.
35. Contrairement à la sociologie à laquelle on attribue une filiation uniquement
paternelle (pensons à Marx, à Durkheim, à Weber,etc.), en service social, les
références sont maternelles (Germain et Hartman, 1980).
36. De même au Canada, la nouvelle Canadian Association of Social Workers
(CASW) se donne comme mandat de faire reconnaître la nature
professionnelle du service social ainsi que sa méthode spécifique,le casework
(Moffatt, 1993 : 48). Mais, pour Carol Baines (1991 : 58), c'est à une autre
formation de type universitaire que devra se contraindre le service social
pour atteindre le statut professionnel. Ainsi à l'Université de Toronto, dès
1914, s'opère une mise à distance de l'héritage «maternel »et bénévole dans
la profession en vue de l'adoption d'un modèle scientifique masculin,
dominé par l'économie et l'efficacité.
37. Le casework, dès l'origine, se définit comme une science qui collige,
systématiquement et selon un modèle préétabli, de l'information sur
l'histoire sociale de l'individu ou de la famille afin de préparer un
« diagnostic social » (Moffatt, 1993 : 48).
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE 87
38. Au Canada, un des mouvements de réforme sociale les plus connus est le
Social Gospel. Ce mouvement adopte les positions philosophiques du
libéralisme et du darwinisme social. Il est préoccupé par diverses causes
dont la prohibition, le droit de vote des femmes, les coopératives,
l'intervention étatique (Valpy, 1993 : 222). Ce mouvement considère le
christianisme comme une religion sociale, et c'est à ce titre que l'Église
protestante doit s'engager socialement. À l'intérieur de ce mouvement, les
femmes ont stimulé une conscienceet une solidarité féminines (Cook, 1985).
39. Trépanier et Tulkens (1995) constatent de grandes similarités dans les lois de
protection de l'enfance dans différents pays d'inspiration juridique anglaise
ou française y compris le Canada, les États-Unis et la Belgique.
40. Selon Blunden (1982 : 80), on a découvert « officiellement » en 1816-1818 le
lien existant entre la criminalité et la carence d'amour chez l'enfant.
41. Par exemple en Ontario, afin de favoriser le placement en famillle d'accueil,
des organismes comme les sociétés d'aide à l'enfance de même que des
comités de visiteurs d'enfants se voient confier des mandats très larges pour
appliquer ces lois (Trépanier et Tulkens, 1995 :23).
42. Le Conseil canadien pour la sauvegarde de l'enfance et de la famille est un
organisme surtout anglophone, nommé le Canadien Child and Welfare
Council. Charlotte Whitton en fut la directrice de 1929 à 1941.
43. Selon Rooke et Schnel (1987 : 224, n. 2), les organisations féminines
canadiennes furent très actives dans la revendication et la mise sur pied de
cet organisme.
44. Elle est très active au sein de ce conseil en même temps qu'elle commence sa
carrière de travailleuse sociale auprès des enfants. Elle siégera aussi à la
Ligue des nations comme représentante canadienne en même temps que
Grâce Abbott et Julia Lathrop, représentantes américaines.
45. Charlotte Whitton est une des porte-parole reconnues par les travailleuses
sociales et travailleurs sociaux, particulièrement en ce qui concerne la
question de son opposition aux allocations familiales. Cependant, elle ne
saura maintenir l'unanimité autour d'elle. Ainsi Guest (1993 :182) soutient
qu'en 1929 elle disait représenter les «services sociaux dans leur ensemble »,
alors qu'en 1943elle étaitplus isolée, car «elle n'en représentait plus qu'une
minorité ».
46. Après les années 1920, les mots clés changent, les catégories « maladies
vénériennes » et «éthique sexuelle » disparaissent. La période de la Seconde
Guerre mondiale fait naître une nouvelle catégorie, la Fédéral Security
Agency, Division of Social Protection, et donne lieu à quelques articles dont
celui de Pinney (1942) sur la façon de contrôler la prostitution autour des
camps militaires. Mais plus particulièrement durant cette longue période,
seuls les articles portant sur les législations américaines et internationales
semblent occuper le débat public. Même les termes unmarried women, ainsi
que le lot d'articles sur l'intelligence des prostituées ou ceux tentant d'en
dresser un portrait socio-psychiatrique ou portant sur la délinquance
sexuelle des jeunes filles disparaissent après les années 1950.
88 DU CORPS DES FEMMES
47. À titre d'exemples, voici quelques titres évocateurs : Mental Defect and
Prostitution (1920) ; Psychiatrie Studies ofDelinquent Women (1920) ; Causes of
Sex-Delinquency in Girls (1927).
48. À partir de 1975, le terme « prostituée » apparaît, remplaçant quasi
systématiquement « prostitution ». Puis s'ajoutent des sous-thèmes : sida,
prostitution juvénile, prostitution masculine et homosexualité.
49. Par ailleurs, dans les dernières années apparaît une catégorie sexuée
nouvelle, celle de la prostitution masculine, celle-ci touchant plus de la
moitié des articles sur le sujet. Cette forme de prostitution est le plus souvent
liée à la prostitution homosexuelle (Célier, 1984 ; Earls et David, 1990 ;
Trottier, 1984). Pour plusieurs des auteurs, les jeunes hommes qui se
prostituent, contrairement aux jeunes filles, manifestent des tendances
homosexuelles.
50. « Les jeunes prostituées appartiennent à la catégorie générale des
délinquantes, c'est-à-dire à la catégorie des jeunes filles qui adoptent des
comportements antisociaux tels que les délits sexuels, les activités de gangs,
le vol à l'étalage et les agressions physiques » (Epstein, 1962 : 225 ; notre
traduction).
51. Notons quelques exceptions, toutefois : les pratiques alternatives du CLSC
Basse-Ville, à Québec, et du CLSC du Passage à Montréalainsi qu'un modèle
de travail communautaire dans le milieu de la prostitution au Brésil
(Fréchette, 1991:168).
Bibliographie
Abbott, Edith (1947), « Three American Pioneers in InternationalSocialWelfare »,
The Compass, 28,6, p. 3-7 et 36.
Abbott, Grâce (1917), The Immigrant and thé Community, New York, Century.
Addams, Jane (1928), « The Importance to America of thé Joséphine Butler
Centenary », Social Service Review, II, 1, p. 10-23.
Addams,Jane (1972), A New Conscienceand anAncient Evil, New York, Arno Press
and thé New York Times, 1912 pour l'ouvrage original.
Alarie, Françoise (1985), « La prostitution des mineurs », Intervention, 71,84-92.
Anderson, Eric (1974), «Prostitution and Social Justice :Chicago, 1910-15 », Social
Service Review, 48,2, p. 203-228.
Baines, Carol T. (1991), «The Professions and an Ethic of Care », Women's Caring :
Feminist Perspectives on Social Welfare, s. la dir. de Carol Baines,Patricia Evans
et Shella Neysmit, Toronto, McClelland and Stewart.
Barker, Robert (1991), The Social Work Dictionary, 2e éd. Silver Spring,
(Md.),National Association of Social Workers.
Baubérot, Jean (1991), «De la femme protestante »,Histoire desfemmes en Occident.
Le XIXe siècle, s. la dir. de Geneviève Fraisse et Michelle Perrot, Paris, Pion,
p. 199-213.
Berthelot, Jean-Michel (1982), « Une sociologie du corps a-t-elle un sens ? »,
Recherches sociologiques, 13,1, p. 59-65.
CORPS EN DANGER, MÈRES SOUS CONTRÔLE8 89
Berthelot, Jean-Michel (1983), « Corps et société. Problèmes méthodologiques
posés par une approche sociologique du corps », Cahiers internationaux de
sociologie, LXXIV, p. 119-131.
Blunden, Katherine (1982), Le travail et la vertu. Femmes aufoyer : une mystification
de la Révolution industrielle, Paris, Payot.
Burnham, John (1973), « The Progressive Era Révolution in American Attitudes
Toward Sex », Journal of American History, LIX, 4, p. 885-908.
Carmen, Arlene et Howard Moody (1985), Working Women : The Subterranean
World of Street Prostitution, New York, Harper and Row.
Cates, J. A. (1989), « Child and Adolescent », Social Work Journal, 6,2, p. 151-156.
Célier, Patrick (1984), « Quand une société jette sa jeunesse à la rue », Santé
mentale au Québec, IX, 2, p. 154-158.
Chevalier, Albert (1919), « Classification des miséreux », La bonne parole, VII, 2,
p. 2-7.
Cook, Ramsay (1985), The Regenerators. Social Criticism in Late Victorian English
Canada, Toronto, University of Toronto Press.
Cook, Sharon Anne (1995), « Through Sunshine and Shadow », The Woman's
Christian Tempérance Union Evangelicalism, and Reform in Ontario, 1874-1930,
Montréal et Kingston, McGill-Queen's University Press.
Corbin, Alain, (1982), Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution (19eet 20e
siècles), Paris, Flammarion, 1978.
Costin, Lela B. (1983), Two Sistersfor Social Justice :A Biography of Grâce and Edith
Abbott, Urbana et Chicago, University of Illinois Press.
Deegan, MaryJo (1990), Jane Addams and thé Man ofthe Chicago School, 1892-1918,
2e éd., New Brunswick (U.S.A.)et Oxford (U. K.), Transaction Books, 2e éd.,
1988.
Dolto, Françoise (1982), Sexualité féminine, libido, érotisme,frigidité,Paris, Scarabée
et Compagnie.
Dorais, Michel (1988), « La politique de la marginalisation sexuelle ou l'identité
déviante. Le cas de l'homosexualité masculine et de la prostitution
féminine », Le Travailleur social, 56,2, p. 54-59.
Ducrocq, Françoise (1984), « Les associations philanthropiques au 19esiècle : un
facteur d'émancipation pour les femmes de la bourgeoisie ? », Pénélope, 11,
p. 71-78.
Earls, Christofer et Hélène David (1990), « Expériences familiales et sexuelles
précoces des hommes et des femmes prostitués »,Santé mentale au Canada, 38,
2 et 3, p. 186-211.
Epstein, Elianor M. (1962),« The Self-Conceptof thé Delinquent Female »,Social
Work, XXXII, p. 220-234.
Farrell, John C. (1967), Beloved Lady :A History ofjane Addams' Ideas on Reform and
Peace, Baltimore,The Johns Hopkins Press.
Foucault, Michel (1976), La volonté de savoir, Paris, Gallimard.
Fréchette, Lucie (1991), « Entrevue avec Mario Lula. Pédagogie d'action sociale
et organisation communautaire chez lesprostituées du Nord-Est du Brésil »,
Nouvelles pratiques sociales, 4,1, p.167-178.
Fuller, Margaret (1988), Lafemme au XIXe e sièecle, Montréal, Éditions Saint-Martin.
Trad. et notes de Sylvie Chaput, 1844 pour l'ouvrage original.
90 DU CORPS DES FEMMES
Germain, Carel B. et Ann Hartman (1980), « People and Ideas in thé History of
Social Work Practice », Social Casework : The Journal of Contemporary Social
Work, 61, p. 323-331.
Godineau, Dominique (1988), Citoyennes tricoteuses. Lesfemmes du peuple de Paris
pendant la Révolution française, Aix-en-Provence, Alinéa.
Guest, Dennis (1993), Histoire de la sécurité sociale au Canada, Montréal, Boréal.
Trad. de The Emergence of Social Security in Canada, Vancouver, University of
British Columbia Press, 1980.
Irving, Allan, Harriet Parsons et Donald Bellamy (1995), Neighbours. Three Social
Settlements in Downïown Toronto, Toronto, Canadian Scholars Press.
Johnston, Christine (1990), « The Children of Cocaine Addicts. A Study of
Twenty-Five Inner City Families », The Social Worker, 58,2, p. 53-56.
Kàppeli, Anne-Marie (1991), «Scènes féministes »,Histoire desfemmes en Occident.
Le XIXe siècle, s. la dir. de Geneviève Fraisse et Michelle Perrot, Paris, Pion,
p. 495-525.
Knibiehler, Yvonne (1991), « Corps et cœurs », Histoire desfemmes en Occident. Le
XIXe siècle, s. la dir. de Geneviève Fraisse et Michelle Perrot, Paris, Pion, p.
351-387.
Knibiehler, Yvonneet Catherine Fouquet (1977),Histoire des mères, Paris, Éditions
Montalba.
Kunzel, Regina G. (1993), Fallen Women, Problem Girls : Unmarried Mothers and
Professionalization of Social Work, 1890-1945, New Haven, Yale University
Press.
Laberge, Danielle (1985), « L'invention de l'enfance : modalités institutionnelles
et support idéologique », Criminologie, XVIII, 1, p. 73-97.
Leffers, M. Regina (1993), « Pragmatists Jane Addams and John Dewey Inform
thé Ethic of Care ». Hypatia, 8,2, p. 64-77.
Lévesque, Andrée (1989),La norme et les déviantes. Desfemmes au Québec pendant
l'entre-deux-guerres, Montréal, Les Éditions du remue-ménage.
Lévesque, Andrée (1995), Résistance et transgression. Études en histoire des femmes
au Québec, Montréal, Les Éditions du remue-ménage.
Levine, Daniel (1971), Jane Addams and thé Libéral Tradition, Wisconsin, State
Historical Society of Wisconsin.
Linn, James Weber (1968), Jane Addams. A Biography, New York, Greenwood
Press.
Longres, John F. (1991), « An Ecological Study of Parents of Adjudicated Female
Teenage Prostitutes », Journal of Social Service Research, 14,1/2, p. 113-127.
Lubove, Roy (1962), « The Progressives and thé Prostitute », The Historian. A
Journal of History, XXIV, 3, p. 308-330.
Lurie, Harry, dir. (1965), Encyclopedia of Social Work, 15e impression, New York,
National Association of SocialWorkers.
Mahood, Linda (1990), «The Magdalene's Friend.Prostitution and SocialControl
in Glasgow, 1869-1890 », Women's Studies International Forum, 13, 1/2, p.
49-61.
Meyer, Philippe (1977), L'enfant et la raison d'État, Paris, Seuil.