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3
Le corps social de la prostituée : regards
criminologiques
COLETTE PARENTET CÉCILE CODERRE
Aborder la question du corps de la prostituée en criminologie ne
coule pas de source. D'abord, les stéréotypes en cette matière sont
tellement vivaces qu'ils risquent de colorer et de limiter toute approche,
même celle qui cherche des garde-fous derrière les paramètres de la
recherche scientifique. Ensuite, l'ensemble des textes, en criminologie
comme ailleurs, n'ont généralement pas comme préoccupation centrale
« le corps dans sa réalité sociale globale » (Berthelot, 1983 :124-125), ce
qui pose le défi d'élaborer une approche qui permette de respecter la
pluralité de dimensions et de sens que peut revêtir le corps social. Nous
avons donc adopté le cadre théorique proposé à titre exploratoire par
Berthelot (ibid. :126-128), qui s'est révélé particulièrement fructueux pour
notre objet de recherche. Nous avons ainsi exploré trois formes de mise
en situation sociale du corps de la prostituée qui s'articulent l'une à
l'autre de façon souple et fluctuante : d'abord, la « ritualisation du
corps »,c'est-à-dire le marquage du corps qui renvoie aux vêtements, aux
gestes, aux regards et qui témoigne du corps illégitime, déviant de la
prostituée, de son apparence. Ensuite, la « perpétuation » du corps, à la
fois comme être physique et comme « être social concret », qui évoque
avant tout pour la prostituée le problème de la santé et de la survie. Enfin,
la «production du corps »sur le plan structurel, comme forme corporelle
déterminée, modelée par un ensemble de contraintes et qui participe des
rapports sociaux de sexe, de « race », de classe : quel est, en somme, le
corps de la prostituée et quelle société le produit ? En effectuant cette
analyse, il nous faut prendre garde de négliger la lutte, la résistance des
femmes face à l'appropriation de leur corps et, en particulier, celle des
prostituées qui se sont posées comme des actrices sociales à travers le
temps et l'espace. Une autre difficulté apparaît lors de la sélection de la
production criminologique pertinente, compte tenu que la question du
statut de la criminologie et, en conséquence, celle de son origine ne font
pas l'unanimité dans la communautéscientifique (Pires, 1995). Certains
considèrent que la criminologie est une branche d'une autre science
comme la biologie ou la sociologie ; d'autres affirment que c'est une
94 DU CORPS DES FEMMES
science autonome interdisciplinaire ;d'autres enfin la conçoivent comme
un simple champ d'études. Pires (1995) soutient de façon convaincante
qu'elle est à la fois un champ d'études et une activité de connaissance.
D'une part, la criminologie porte sur des thèmes relatifs à des situations
problèmes, à la déviance, à la transgression et au contrôle social (ibid. :
23). Ence sens, elle constitue un champ d'études qui peut être partagé par
différentes disciplines. Mais selon Pires (1995 :27-35), elle est également
un projet spécial de connaissance dont le noyau est la question criminelle
et dont les caractéristiques propres sont les suivantes : elle se veut et se
définit comme une activité scientifique interdisciplinaire qui s'inscrit dans
le domaine des valeurs, elle relie la théorie à la pratique et se veut utile à
la société. La criminologie comme activité spéciale de connaissance
débute avec l'École positive italienne à la fin du XIXe siècle (ibid. :42).
Nous avons donc adopté cette définition et cette origine comme point de
départ de notre corpus d'analyse. On notera que les auteurs sélectionnés
proposent des études qui empruntent tour à tour à la psychologie, à la
sociologie, à l'histoire, à la psychanalyse ou encore au droit.
Par ailleurs, nous avons limité notre sélection aux productions qui
relèvent des courants antérieurs à l'entrée en scène des féministes en
sciences sociales. D'une part, le projet, dans ses limites actuelles, est
suffisamment ambitieux compte tenu du cadre de production ; ensuite,
l'entrée en scène des féministes et, surtout, la prise de parole des
regroupements de prostituées sur la question marquent les débuts d'une
période de déconstruction qui apparaît mériter un examen en soi. Les
productions que nous avons examinées appartiennent donc essentielle-
ment au projet de connaissance de la criminologie positiviste et du
mouvement interactionniste dont les productions sont antérieures ou
parallèles aux recherches féministes1.
On notera la pénurie des écrits, voire des considérations de
« race » et d'ethnie, qui marque les textes sur lesquels nous nous sommes
appuyées. Ce silence peut nous amener à penser, à tort, que ces dimen-
sions sont marginales à la construction sociale du corps des prostituées.
Marcia Rice (1990) nous a fort justement rappelé que la criminologie
traditionnelle a été construite à partir d'idéologies sexistes aussi bien que
racistes sur la féminité et que le système de justice pénale a toujours
touché de façon disproportionnée les groupes fondés sur l'ethnie et la
« race ». Dans nombre de contextes, cette dimension a sûrement contribué
à construire le corps social de la prostituée, mais dans la criminologie
traditionnelle, elle demeure plus souvent qu'autrement implicite. Il nous
faudra élaborer de nouvelles recherches inspirées d'une perspective
féministe ouverte pour mettre en évidence les rapports sociaux de «race»
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 95
conjointement avecles rapports sociaux de sexe et de classe. Par exemple,
une analyse parallèle des discours criminologiques, des politiques
d'immigration et des programmes sociaux pourrait nous permettre de
jeter de nouvelles lumières sur la construction sociale du corps des
prostituées dans un contexte sociohistorique donné2.
Dans la premièrepartie,nous examinons la période charnière que
représente le XIXe siècle européen. Cette période se caractérise, en effet,
par des changements majeurs en ce qui concerne la conception de la
prostitution et les choix politiques pour y faire face. Ellemet en place une
série de paramètres qui influeront grandement sur la construction sociale
du corps des prostituées en criminologie. Dans la seconde partie, nous
abordons spécifiquement la construction sociale du corps de la prostituée
dans la discipline criminologique à partir de la fin XIXe du siècle.
Une période charnière : le XIXe siècle
Le XIXe siècle européen loge sous le signe des transformations
profondes. C'est un siècle de révolutions (dans le sillage de la Révolution
française de la fin du XVIIIe siècle), de changements économiques avec
l'implantation de la révolution industrielle, d'explosion démographique
où l'on note une augmentation de l'espérance de vie et une forte migration
des populations des campagnesvers les villes (Delouche,1992:287-310).
Tous ces bouleversements exacerbent les problèmes sociaux et
beaucoup de miséreuxréfugiés dans les villes s'entassent dans deslocaux
surpeuplés et insalubres. Comme lesespaces urbainsne disposent pas de
réseaux sanitaires, de distribution d'eau ou encore de services de
nettoyage de rues adéquats pour répondre aux besoins de cette popula-
tion croissante, le danger d'épidémies est important3. Qui plus est, ces
masses de gens déracinés évoquent la destruction des valeurs et des
comportements traditionnels, et peu à peu on assiste à l'émergence de la
notion de « classes dangereuses » et de la peur qui l'accompagne (ibid. :
298-299).
Dans le sillage de ces changements, la bourgeoisie s'impose
comme nouvelle classe dominante. Si l'aristocratie avait construit son
autorité à partir de la lignée de sang, la bourgeoisie le fera en affirmant
la valeur de son corps, un corps en santé, protégé, entre autres, par une
sexualité « saine »... Par la suite, la classe dominante verra l'intérêt
d'imposer ce dispositif de sexualitéau prolétariat : les microbes, en effet,
ne respectent pas les frontières des quartiers, les ouvriers en santé offrent
un rendement au travail plus efficace et soutenu, etc. (Foucault, 1976 :
166-167). En somme, à partir de ce moment, on considère que le sexe est
96 DU CORPS DES FEMMES
responsable de l'avenir de l'humanité : il peut être malade, transmettre
ses maladies aux générations futures, induire des dégénérescences chez
les descendants. On associe perversion, hérédité et dégénérescence (ibid. :
155-157).
Cette construction sociale du corps et cette préoccupation
hygiéniste vont prendre assise sur le développement de nouveaux
savoirs : la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle marquent la
naissance des sciences humaines, telles la criminologie, la sociologie, etc.
Cette période se caractérise également par l'émergence de nouvelles
pratiques sociales (nouvelle économie de punir, aide sociale profession-
nelle, puériculture, etc.).
Dans ce contexte, la prostituée s'impose comme un personnage
qui permet de cristalliser des préoccupations d'ordre sanitaire et moral ;
on étudiera sa nature et sa vie (citons,en particulier, Actonen Angleterre
et Parent-Duchatelet en France) ; on voudra contrôler ses activités en
adoptant des lois ou en favorisant des réglementations et, dans certains
cas, on cherchera à la sauver d'elle-même, à la réhabiliter. Ce faisant, on
assistera à l'émergence de la prostituée comme catégorie spécifique de
personne : en elle, on reconnaît une sexualité et une identité sociale
marginales (Bell, 1994 : 40). Dans le processus d'identification et de
classification des sexualités marginales qui font partie du dispositif de
sexualité mis en place au XIXe siècle, l'homosexuel et l'enfant qui se
masturbe prendront place aux côtésde la prostituée (Foucault,1976).Bien
que la catégorie « prostituée »n'ait pas été construite à partir de critères
de classe, ce sont d'abord et avant tout des femmes de classe ouvrière et,
dans certains cas, des femmes appartenant à des groupes fondés sur la
« race »qui seront touchées ;ceprojet participe du processus de moralisa-
tion de la sexualité des femmes de ces catégories (Mahood, 1990 ;
Walkowitz, 1980, 1991). À son tour, cette construction sociale de la
prostituée comme identité socio-sexuelle va fortement influencer les
productions criminologiques, qui, comme nous l'avons déjà souligné,
passeront sous silence la dimension de « race ».
Le marquage du corps de la prostituée au XIXe siècle
Au XIXe siècle, si on se rapporte à la littérature sur les prostituées
et en particulier aux écrits d'Acton (1972 [1870]) et de Parent-Duchatelet
(1836), la prostituée ne présente pas de caractéristiques physiologiques
qui la distinguent des autres femmes. Parent-Duchatelet (1836 : 214)
affirme, entre autres, que « les parties génitales des prostituées ne
présentent aucune altération spéciale qui leur soit particulière »et que les
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 97
prostituées sont aussi fécondes que les autres femmes4. Les différences
qu'il observe chez les premières (embonpoint, voix rauque, tumeurs
génitales, etc.) sont reliées à l'exercice de leur métier et non à leur
physiologie. Corbin (1978) affirme fort justement que, pour
Parent-Duchatelet, le corps de la prostituée n'est pas ontologiquement
différent de celui des autres femmes5. En somme, on ne considère pas que
le corps de la prostituée est marqué par la nature.
Par contre, il en va autrement pour ce qui est de l'apparence et
des manières6. Walkowitz(1991:394) affirme qu'à cette époque un «code
vestimentaire servait de publicité aux prostituées et les aidait à attirer les
clients ». Elle fait référence à des créatures « peinturlurées », des femmes
fardées sans coiffe ni châle, parées de couleurs voyantes7. Cette image
criarde était tellement associée aux prostituées qu'à Hambourg les règles
municipales pour contrôler les prostituées incluaient des dispositions
détaillées sur la tenue vestimentaire appropriée à leur travail ; elles
devaient se faire discrètes. À Paris, il leur était interdit de se présenter sur
la place publique dans des tenues qui attiraient l'attention tant que les
rues n'étaient pas éclairées (Walkowitz,1991: 397)8.
Coordonnés aux vêtements qui permettent le repérage, on
retrouve des gestes, des mouvements, une attitude. Ces femmes sur la
place publique lancent des « œillades vicieuses », certaines vont jusqu'à
dénuder leurs chevilles, leurs jambes,leur gorge ou même jusqu'à sucer
leur pouce pour annoncer leurs services (ibid. : 393-394).
Notons qu'à cette époque la tenue vestimentaire connaît des
bouleversements. En effet, au XIXe siècle, la « marchande à la toilette »
vend des vêtements d'occasion, et on assiste à un mouvement de transfert
de vêtements d'une classe à l'autre. Qui plus est, on introduit le
prêt-à-porter qu'on étale dans les vitrines : les sorties deviennent de
véritables tentations d'autant plus que les prix d'achat sont en baisse et
que les femmes de classe ouvrière peuvent maintenant se procurer plus
d'une robe par année. Pour les femmes de classe bourgeoise, la distinc-
tion, l'élégance devient alors synonyme de discrétion (Knibiehler, 1991 :
352). Pour les femmes ouvrières, l'amour des dentelles (love offinery) est
défini comme la tentation du vice. On en veut pour exemple les prosti-
tuées qui ont plus d'argent et qui s'habillent de façon voyante en
cherchant à imiter les tenues de gala des femmes de classe dominante.
D'ailleurs, l'amour de la dentelle est présenté par des analystes et
réformateurs moraux comme l'une des causes, la plus vile d'ailleurs, de
l'entrée en prostitution des femmes de classe ouvrière. La moralité des
prostituées est alors partiellement évaluée enrapport inverse de leur code
vestimentaire :une robe simple implique plus de vertu, une robe voyante
98 DU CORPS DES FEMMES
témoigne du vice (Valverde, 1989 :179). Des commentateurs anglais de
classe moyenne dénoncent ces femmes « vêtues de mousseline blanche
crasseuse et de mauvaise soie bleue tachée de gras » (Walkowitz, 1991 :
393). Comme on associera de façon directe une tenue vestimentaire,
certains gestes et mouvements aux prostituées, les femmes de classe
ouvrière devront être constamment attentives à cela pour ne pas être
identifiées à l'une d'elles (ibid. :401).
La perpétuation du corps
Au cours du XIXe siècle, la prostitution va être définie comme un
véritable fléau social. Si, au point de départ, elle représente une menace
souterraine, on l'évoque bientôt comme une vague déferlante (Corbin,
1978 :37). Laprostituée elle-même sent mauvais ; c'est une femme dont
le corps est en décomposition, et l'association entre laprostituée et la chair
de cadavre va devenir un leitmotiv dans le discours des hygiénistes
(Corbin, 1986:211). La prostituée représente alors «un foyer d'infection,
une peste, un ulcère » (Walkowitz, 1991 : 395). On considère son corps
comme dangereux tant sur le plan physique que moral. Rappelons qu'en
cette période de l'histoire européenne, les épidémies de peste, de choléra
ont semé un vent de panique face aux maladies contagieuses. Pa-
rent-Duchatelet (1836) considère que la syphilis est la plus dangereuse et
la plus grave de toutes les contagions. Pourquoi ? Parce que, contraire-
ment aux autres épidémies, qui sont passagères qui ne reviennent qu'à
certains intervalles et qui frappent surtout les vieillards, les infirmes et les
« êtres débiles », la syphilis est partout et, même si elle ne tue pas sur le
coup, elle fait de nombreuses victimes. Qui plus est, elle frappe sans
interruption, et ceux qui sont les plus vigoureux. La progéniture des
personnes affectées forme « une race abâtardie, aussi impropre aux
fonctions civiles que militaires, et qui en définitive est un fardeau pour la
société » (Parent-Duchatelet, 1836 :35). Les innocents, nourrices, enfants
et femmes vertueuses, en sont eux-mêmesvictimes.
En Angleterre, les statistiques9 fournissaient des chiffres
alarmants sur les maladies vénériennes. Acton (1972 [1870] : 55) établit,
par exemple, que le tiers des nouveaux patients en clinique externe à
l'hôpital St. Bartholomew de Londres en 1857 est atteint de syphilis. En
1864, une maladie sur trois au sein de l'arméeest attribuableaux maladies
vénériennes (Sloggett, 1873, cité dans Walkowitz, 1980:49). Durant lessix
premiers mois de l'année 1846, 30 des 53 décès attribués à la syphilis à
Londres touchent des bébés de moins d'un an (Walkowitz, 1980 :49).
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 99
À l'évidence,pourbeaucoupdepersonnes,la source du problème
réside dans les prostituées. Parent-Duchatelet (1836 : 36) affirme que la
surveillance de la santé des prostituées est la mesure à privilégier pour
contrer les ravages de la syphilis. Acton (1972 [1870] : 73-74) considère,
quant à lui, que les torts physiques infligés à la société par la prostitution
sont incalculables. Dans la ville de Londres seulement, on compterait
6 515 prostituées connues de la police, dont une sur quatre serait malade ;
1 500femmes répandraient leur poison dans la ville qui n'est sûre pour
personne.
La réponse est donc dans le traitement des prostituées10. En
Angleterre, on adopte en 1864 le Contagions Diseuse Act, qui prévoit
l'examen obligatoire des prostituées et leur hospitalisation pour une
période d'un maximum de trois mois si elles sont atteintes de maladies
vénériennes. Seules les prostituées sont visées car on dit qu'elles sont les
plus vulnérables vu leur métier et qu'elles peuvent facilement dissimuler
la maladie. En France, peu après la Révolution française, on établit par
arbitraire administratif un système réglementariste qui prévoit, entre
autres, des examens médicaux et des traitements obligatoires pour les
prostituées atteintes11. Si on ne peut rendre les hommes vertueux,
réprimer leurs passions, on peut protéger les imprudents par une
surveillance sanitaire... des prostituées (Parent-Duchatelet, 1836 : 43).
Durant les années 1860, on adopte également un peu partout en Europe
des procédures administratives pour réglementer les activités des
prostituées : elles doivent être inscrites, se soumettre à des examens
médicaux et, dans certains cas, ne travailler que dans des maisons closes
(Walkowitz, 1991:396).
Dangereux, le corps des prostituées est aussi dans une certaine
mesure un corps en danger. Mais pour Parent-Duchatelet (1836: 280), le
métier de prostituée, si l'on fait exception du danger de contracter la
syphilis, n'est pas particulièrement nocif pour la santé. Les prostituées
semblent avoir une meilleure santé que leurs consœurs ouvrières même
si Parent-Duchatelet a observé qu'elles sont plus susceptibles de souffrir
de certaines tumeurs génitales, compte tenu de leur travail12. Acton (1972
[1870] : 38) affirme même que la mort par syphilis n'est pas le lot de
beaucoup de prostituées, quibénéficieraient d'une meilleure santé queles
femmes en général. C'est leur style de vie plus que lesmaladies vénérien-
nes qui épuiserait leur corps.
Mais comme nous l'avons souligné, le danger physique n'est
qu'une dimension de la menace qu'évoqué la prostituée : cette dernière
représente un danger moral tout aussi important sinon plus.
100 DU CORPS DES FEMMES
La prostituée comme catégorie de femmes
Acton (1972 [1870]) met en garde contre le vice de la prostitution
qui envahit les places publiques aussi bien que les maisons, détruit les
mariages et les espoirs que les parents nourrissent envers leurs enfants.
Pire encore :lesfemmes qui vendent des services sexuels peuvent bien un
jour ou l'autre devenir des épouses et des mères et répandre leur
influence dévastatrice dans la société. Tant pour Parent-Duchatelet (1836)
que pour Acton (1972 [1870]), il faut réagir devant ce danger qui menace
le tissu même de la société. Et c'est vers la prostituée qu'on se tourne pour
comprendre et contrôler ce fléau. On va alors construire la prostituée
comme différente, marquée par la dégénérescence. Attention, il ne s'agit
pas icide dégénérescence physique mais plutôt sociale et de danger pour
l'avenir des êtres humains. Mais comment expliquer ce fléau qui prend
source chez les prostituées ? Par des causes très variables qui dépendent
d'une série de circonstances selon Parent-Duchatelet (1836). Il en est une
qui lui apparaît générale et qui agit sur toutes les femmes :c'est la vie de
désordre... qui mène inexorablement à la prostitution. Cet auteur discerne
d'autres causes, secondaires : il cite alors pêle-mêle une série de défauts
et de circonstances de vie susceptibles de conduire à la prostitution : d'un
côté, ilévoque la misère, la séduction, lesmauvaistraitements infligés aux
enfants par des parents indignes, le mauvais exemple de parents
corrompus ; de l'autre, il souligne la paresse, la vanité, le désir de briller,
la colère, le mensonge, etc. Finalement, il dénonce avec vigueur le danger
du lesbianisme chez les prostituées ; mais encore une fois ce danger est
associé au métier, et plus particulièrement aux séjours en prison qui en
découlent. Par contre, les prostituées n'ont pas que des défauts : selon
Parent-Duchatelet (1836), elles manifestent des sentiments religieux,
conservent une certaine pudeur, font preuve d'une grande solidarité entre
elles, sont très fidèles à leurs amants, acceptent la maternité et aiment les
enfants...
Acton (1972 [1870]) situe également les causes de la prostitution
chez les prostituées. Il évoque certes le désir et la demande sexuelle
masculine non contrôlés mais commedes facteurs incitatifs plutôt que des
causes. La prostitution prendrait source dans le vice des femmes qui est
induit par différents facteurs :lespremiers renvoient à la nature humaine
(les pulsions sexuelles, l'inclination vers le péché, la préférence pour
l'oisiveté) et peuvent être exacerbées par certaines circonstances sociales
(négligence ou mauvaise éducation des parents, mauvaises fréquenta-
tions, mode de vie débauché) ; les seconds renvoient aux besoins de
survie, à l'influence de la misère sur le comportement.Acton (1972[1870])
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 101
mentionne aussi le goût de la boisson, des dentelles, du plaisir, de la
séduction dont peuvent être victimes les femmes. Si on ne peut contrer les
causes premières qui prennent leur source dans la nature humaine, on
peut par contre s'attaquer aux causes secondes qui sont reliées aux
habitudes de vie et aux lois d'une société. Précisons que les deux auteurs
consacrent des passages assezdéveloppés sur la misère et la séduction qui
peuvent entraîner des femmes dans la prostitution.
Enfin, Acton (1972 [1870] :29-30)propose un portrait de la bonne
prostituée, qui contraste avec celui de la mauvaise prostituée, véritable
fléau, qui a perdu la moitié de sonhumanité. Labonne prostituée se tient
à l'abri du regard public, elle est douce, gentille, honnête, sobre, s'habille
et se conduit discrètement, et voudrait bien quitter cette vie pour
connaître la paix et la tranquillité. C'est, somme toute, une femme qui
présente toutes les qualités de la femme honnête, mais qui est acculée à
la prostitution pour survivre. La mauvaise prostituée, elle, se donne en
spectacle sur la place publique, elle est rude, extravagante, une sorte de
tigresse mercenaire, pourrie de l'intérieur ; si elle gagne de bonnes
sommes d'argent, elle les dépense en toilettes diverses. Le portrait de la
prostituée à partir des textes de ces auteurs présente donc une double
facette. D'un côté, ces femmes ne sont pas physiologiquement différentes
des femmes « normales » ; plus encore, il s'agit de femmes de classe
ouvrière qui pratiquent cecommercependant une période transitoire de
leur vie et qui réintègrent éventuellement les rangs des femmes honnêtes
de leur classe. En somme, ce sont des victimes de la séduction et/ou de
la misère. D'un autre côté, la prostituée véhicule la dégénérescence
physique et sociale qui guette la société européenne du XIXe siècle, et ces
femmes dépravées n'ont rien en commun avec les femmes honnêtes.
Rosen (1982 : 52) soulève bien cette ambivalence dans le discours des
réformateurs moraux aux États-Unis.On identifie donc à cette époque des
éléments de construction d'une nouvelle identité sociale de la prostituée,
laquelle sera éventuellement conçue comme une personne ontologique-
ment différente des autres femmes, comme l'Autre.
Les différentes lois et politiques adoptées en Europe face à la
prostitution à la fin du XIXe siècle permettent à cette nouvelle identité de
se développer et de s'imposer. Certaines lois britanniques de la fin du
XIXe siècle aussi bien que l'intensification du contrôle de la prostitution
en France, après 1870, dans le but d'éviter la contagion de la débauche,
ont pour effet d'isoler davantage les prostituées, de les séparer des
familles pauvres(vérification policière, inspection sanitaire, dénonciation,
etc.). Exclues,les prostituées doivent s'appuyer sur des souteneurs pour
survivre et pour se protéger des autorités. Plus encore, la répression
102 DU CORPS DES FEMMES
policière entraîne une dispersion de la prostitution et force un rapproche-
ment avec les milieux criminels clandestins (Walkowitz, 1991:400).
En isolant ainsi les prostituées, on veut les forcer à accepter leur
« identité de fille publique ».Ce faisant, on crée une nouvelle catégorie de
femmes, on dessine une nouvelle identité sexuelle marginale. À partir de
cette époque, la prostituée va donc occuper un espace symbolique
important comme anti-imagede la femme respectable.Elle gagne l'espace
public et s'y impose bruyamment, à l'encontre de la doctrine des sphères
séparées ; elle viole les normes de pureté de la femme honnête, en
introduisant sur la place publique et sous le signe du commerce ce qui
n'est autorisé que dans l'espace domestique, pour produire une descen-
dance (Laqueur, 1992:268). Selon Walkowitz(1991:400), à l'époque «la
plupart des femmes considéraient la prostituée comme "l'Autre",
dégradée, version sexualisée et avilie de la féminité domestique et
maternelle ».
Même les féministes qui définissent les prostituées comme des
victimes du système économique et du pouvoir des hommes n'en
condamnent pas moins la prostitution, la considérant comme une forme
de vice (Dubois et Gordon, 1983 ; Parent, 1994). Nombre d'entre elles
joignent les rangs des réformateurs morauxet font campagnepour fermer
les bordels, éliminer les prostituées des rues13. Pour les femmes de classe
ouvrière, la prostituée représente également le danger : danger d'être
elles-mêmes identifiées à des prostituées, danger pour leurs filles, pour
leur mari, qui peuvent être entraînés dans ce commerce.Siles prostituées
suscitent la peur, elles n'en évoquent pas moins l'image de « filles
rebelles »,libres,puissantes. Déjà, à cette époque, elles s'imposent comme
des actrices sociales et, face à l'action des gouvernements, elles offrent une
résistance, en organisant, par exemple des charivaris (Walkowitz, 1980 :
27).
Cette époque marque donc le corps de la prostituée comme celui
d'une femme déchue, vicieuse, séductrice et dangereuse. C'est dans ce
contexte que l'image de la prostituée prendra racine en criminologie.
La prostituée comme symbole de la femme criminelle
La criminologie comme projet disciplinaire est née avec l'École positive
italienne à la fin du XIXe siècle. Dès 1896, assisté de Guillermo Ferraro,
Cesare Lombrosopublie Lafemme criminelle et laprostituée1* et propose un
modèle d'analyse pour la criminalité des femmes qui perdurera jusqu'à
l'entrée en scène des féministes à la fin des années 1960 et au début des
années 1970. La construction sociale du corps de la prostituée qui émane
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 103
de son œuvre influencera également très fortement lesœuvres subséquen-
tes sur cette question.
La criminologie selon Lombrosoest une activité scientifique qui
se penche sur les causes du comportement criminel : la démarche de cet
auteur repose sur les postulats du déterminisme du comportement et de
la différence entre l'individu « criminel » et l'individu «non-criminel » ;
on doit donc examiner la biologie, la psychologie de l'individu ou encore
son environnement social pour trouver la clé du problème. La réponse
devrait permettre de faire échec à la criminalité. À sa suite, nombre
d'auteurs s'inspirent de sonmodèle pour tenter d'expliquer cequi amène
certaines femmes à vendre des services sexuels. Ces analyses véhiculent
des conceptions de la nature des femmes et de leur criminalité qui
reposent sur le déterminisme biologique, des croyances sexistes en leur
infériorité (Smart, 1976) et, plus souvent qu'autrement, assimilent la
criminalité des femmes aux crimes sexuels (Bertrand, 1979). Voyons
comment la criminologie a construit le corps social de la prostituée à
partir du modèle positiviste ; nous examinerons ensuite les productions
interactionnistes.
Le corps de la prostituée sous l'oeil du scientifique
Avec Lombroso et Ferrero (1991 [1896]), le marquage du corps de la
prostituée s'appuie sur la démarche scientifique. Pour ces pionniers du
positivisme, le crime est le produit de l'atavisme : les criminels sont des
individus marqués par une régression au niveau de l'évolution, et leur
anatomie, qui en fait foi, marque leur destin. Dans L'homme criminel
(1887), Lombroso associe les atavismes du criminel européen au type
australien et mongol (Lombroso,1887, cité par Gould, 1983:146) et, dans
l'ensemble, son œuvre contribue à valider des préjugés sociaux fort
communs en Europe dès le XVIIIe siècle, à savoir que les Noirs et les
indigènes constituent des races séparées et inférieures. En somme, ses
travaux offrent une base « scientifique » aux préjugés racistes de
l'époque15.
Dans leur livre sur la femme criminelle, Lombroso et Ferrero
établissent donc deux catégories de femmes dégénérées, soit les criminel-
les et les prostituées. Comme leur dégénérescence s'accompagne de
signes physiques distinctifs, les auteurs consacrent une section complète
de leur livre à l'anatomie pathologique de la femme criminelle et de la
prostituée.
Ceux-ci constatent d'abord que les différences entre les femmes
« normales » et les femmes criminelles et les prostituées sont moins dans
104 DU CORPS DES FEMMES
les « mesures » que dans les anomalies du crâne : les prostituées
présentent une plus grande irrégularité du trou occipital, un front fuyant
ou étroit, des osnasaux anormaux, un facial viril, etc. Cesauteurs mettent
également en évidence des anomalies pathologiques, des lésions du crâne.
En ce qui concerne l'anthropométrie, ils notent que le poids des prosti-
tuées est supérieur à la moyenne de celui des femmes honnêtes, que chez
les premières, la main est plus longue et le mollet plus fort, le pied plus
court, la partie digitale de la main moins développée que la partie
palmaire, etc. Presque toutes les anomalies observées apparaissent plus
fréquentes chez les prostituées que chez les femmes criminelles, etc.
(Lombroso et Ferrero, 1991 [1896] : 280).
C'est sans surprise que Lombroso et Ferrero (1991 [1896] :296)
découvrent ces signes physiques de dégénérescence, car, selon eux, la
femme primitive a toujours été prostituée et elle l'est demeurée jusqu'à
l'époque semi-barbare : « on s'explique donc que la prostituée puisse
avoir, par atavisme, des caractères rétrogrades plus nombreux que la
femme criminelle. » La prostituée rappelle le type primitif de la femme.
Mais la prostituée présente en même temps un corps jeune, maquillé, qui
cache ses anomalies : métier oblige, sinon les clients pourraient être
rebutés. Selon les auteurs, l'embonpoint des prostituées serait sans doute
également attribuable à l'atavisme. Qui plus est, les prostituées tatouées
seraient les plus "vicieuses" et les plus "dégradées"16.
En somme, pour Lombroso et Ferrero (1991 [1896]), la prostituée
est marquée dans son corps :le regard scientifique peut identifier des signes
de dégénérescence et une capacité d'adaptation physique aux exigences
du métier. Le corps ne révèle donc plus simplement les pratiques
professionnelles, il traduit par lui-même la dégénérescence de ces
femmes. La nature et la culture participent de l'identité sociale du corps
des prostituées.
L'anthropologie criminelle de Lombrosoa fait l'objet de critiques
nombreuses et incontournables, mais, dans les analyses ultérieures, la
différence biologique n'en continuera pas moins à s'attacher au corps des
prostituées dont l'image criarde fait figure de signe. En fait, comme
l'évoque si justement Labadie (1995 : 330), Lombroso ne fait pas que
mesurer, il propose une théorie, il tend sa théorie sur les corps ; aussi, tant
chez la prostituée que chez l'homme criminel, il nous faut voir un «corps
déformé » qui traduit la maladie et une « absence d'âme » (ibid.). A sa
suite, il ne s'agira plus seulement d'observer, de mesurer, mais aussi de
classifier, de comprendre.
Il ne faut pas croire ici que la criminologie s'est longuement
penchée sur le thème du corps des prostituées ;lesauteurs qui l'évoquent
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 105
n'y consacrent que des passages somme toute assez brefs. Mais ces
auteurs mettent néanmoins en lumière certains signes physiques
particuliers et/ou discutent de l'image traditionnelle de la prostituée. Ils
prennent également soin de situer leurs propos dans le cadre d'une
démarche qu'ils veulent scientifique et signalent les limites de leurs
constatations ou analyses. Flexner (1920: 70), par exemple, se demande
si la prostituée est une dégénérée innée ; après avoir présenté une revue
critique des recherchespréalables,il conclutque des facteurs anthropolo-
giques et personnels interviennent assurément, mais il ne peut établir si
ces défauts sont d'ordre congénital ou s'ils sont la conséquence d'une
éducation et d'une protection déficiente. Ellis (1937 : 230) signale une
occurrence marquée d'homosexualité chez les prostituées, ce qui
soulèverait la question de savoir s'il existe ou non un nombre important
d'anomalies physiques et autres. Mais il ajoute aussitôt qu'il n'y a pas
unanimité en cette matière. Après avoir passé en revue les études de
certains de ses prédécesseurs, il conclut en ces termes à l'anormalité
congénitale des prostituées :
II apparaît que, dans l'ensemble, sur la base des données dont
nous disposons, lesprostituées ne sont pas tout à fait représen-
tatives des individus normaux de leurs rangs d'origine. Il y a
eu un processus de sélection des individus qui présentent une
légère déviation congénitale de la moyenne normale et qui, en
conséquence, sont quelquepeu inaptes à la vie normale. (Ellis,
1937:232.)
Winick et Kinsie (1971 : 29) affirment pour leur part que les prostituées
n'ont pas un corpstrès attirant et présentent mêmedes défauts physiques
très visibles. Ce désavantage influerait sur le choix de la prostitution
comme métier.
Des auteurssesont aussipenchéssur l'apparence,sur lesparures
de la prostituée. Pour certains, la femme fardée, parée de couleurs
voyantes, la représente bien ;Ellis (1937:246), par exemple,considère que
la prostituée est maîtresse dans l'art de la parure, voire une leader de la
mode féminine. Mais c'est un atout pervers, puisque selon lui, « [la
prostituée] trouve dans la nouvelle mode une forme esthétique de
l'instinct de destruction qui semble caractéristique des vies de parias ».
Reckless (1943 : 58), par contre, affirme que les activités des femmes
modernes ont contribué à effacer la distinction entre les prostituées et les
autres femmes en ce qui concernel'habillement, les manières et les lieux
de résidence. Winick et Kinsie(1971:29) notent à leur tour que, contraire-
ment à ce que peuvent laisser croireles médias, on ne peut identifieravec
206 DU CORPS DES FEMMES
assurance une prostituée à partir de son image corporelle. Comme la
tenue vestimentaire des femmes est maintenant très libre, les prostituées
ne se distingueraient plus, selon eux, par les vêtements ou l'apparence.
Par ailleurs, si la plupart des analyses se centrent sur la prostitu-
tion publique, certains auteurs s'intéressent à d'autres formes de
prostitution, moins visibles et pour lesquelles le marquage du corps de la
femme se rapproche sensiblement de celui des femmes en général.
Greenwald (1958 : 9), par exemple, présente une étude psychanalytique
des call girls et signale, d'entrée de jeu, que les femmes qui composent son
échantillon vivent dans les quartiers les plus huppés des grandes villes
américaines et s'habillent avec luxe et bon goût.
Notons que si beaucoup d'auteurs ne présentent pas le corps de
la prostituée comme différent, ils ne s'attardent pas non plus à en
déconstruire l'image traditionnelle et l'on se rend compte que celle-ci
demeure encore fort vivante à la fin du XXe siècle. Dans une recherche
récente sur la prostitution menée à Lyon, en France, Welzer-Lang,
Barbosa et Mathieu (1994 : 148) rappellent les représentations de la
prostituée dans notre imaginaire collectif : « Maquillage, tenue courte
dévoilant plus qu'elle ne voile, la tenue permettrait au premier regard de
désigner celle qui l'adopte comme femme prostituée. » Cependant,
contrairement à cesreprésentations, lesprostituées qu'ils ont rencontrées
adoptaient des tenues discrètes, non choquantes17. « Les tenues courtes,
"les rase-motte, les ras-le-pompon, les ras-la-touffe" sont les tenues qui
semblent être le plus rejetées par les femmes prostituées comme si elles
désignaient, à elles seules, la prostituée de bas étage à laquelle elles ne
veulent pas être assimilées » (ibid. : 150).
Du fléau des prostituées à la prostituée en danger ?
Si au XIXe siècle, commenous l'avons vu, le corpsde la prostituée
est conçu d'abord et avant tout comme un corps dangereux, avec
l'émergence du savoir criminologique, ce corps va bientôt évoquer plus
globalement le danger, tant pour la prostituée elle-même que pour les
autres.
Dans les premiers moments, Lombroso (1991 [1896] : 314-316)
poursuit l'analyse de Parent-Duchatelet. Faute de statistiques sur l'état de
santé des prostituées, l'histoire et la chronique lui permettent d'affirmer
qu'elles survivent en plus grand nombre aux maladies professionnelles
ou accidentelles que les autres femmes. Elles auraient une santé de fer qui
rendrait compte de leur résistance, en particulier à la tuberculose, à la
syphilis et à l'alcoolisme, maisleur choix de vie entraîneraitune baisse de
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 107
fécondité. En effet, chez les prostituées, les maladies contractées et les
remèdes pour lescombattre, l'alcoolisme, lesorgies ainsi qu'une vie agitée
et pauvre affecteraient à la baisse le nombre de grossesses ou encore
provoqueraient des avortements.
Les analyses subséquentes, du début du XXesiècle, soulignent les
dangers de propagation des maladies vénériennes ; certains auteurs,
comme Flexner (1920) et Kemp (1936), consacrent des chapitres complets
de leur œuvre à traiter de ce problème. Leur attention se tourne surtout
vers le contrôle médical et en particulier vers lesbienfaits et les limites des
politiques de régulation de la prostitution concernant l'incidence des
maladies vénériennes. Par contre, au fil des années, on réussit à exercer
un meilleur contrôle sur ces maladies (en particulier avec la découverte
de la pénicilline), et l'étau se desserre peu à peu autour des prostituées :
on commence à remettre en causeleur responsabilité dans la propagation
de maladies vénériennes. Lemert (1951 : 263) souligne que c'est sur la
base du pourcentage de prostituées malades arrêtées par la police qu'on
les a montrées du doigt comme la source première d'infection. Mais,
précise-t-il, si on examine les statistiques sur l'origine des infections
vénériennes de soldats américains durant la DeuxièmeGuerre mondiale18,
on constate que ce sont les rencontres d'un soir qui rendent compte de
plus de 60 % des infections. Les prostituées auraient été une source de
danger dans seulement 15 % des cas. À leur tour, Benjamin et Masters
(1964:400) minimisent la responsabilité des prostituées dans la propaga-
tion de ces maladies aux Etats-Unis. Selon eux, ce ne sont pas les
prostituées professionnelles qu'il faudrait montrer du doigt, mais plutôt
les filles « faciles » (good lime girls), les homosexuels et, depuis quelques
années, un nombre plus important de jeunes. Ils soulignent la recrudes-
cence des maladies vénériennes dans les années 1960 ; l'impression de
victoire contre ces maladies dans la décennie précédente aurait induit
toutes et chacun à faire preuve d'un optimisme naïf : on a abandonné
certains programmes éducatifs, on a porté moins d'attention au traite-
ment et à la prévention de ces maladies, on a limité les fonds pour les
combattre. Le résultat en est que le public est mal informé, apathique et
guidé par une moralité erronée sur cette question (ibid. :403).
En somme, le corps de la prostituée évoque moins le danger. Plus
encore, face aux relations sexuelles, c'est ce corps qui apparaît le mieux
protégé : lesprostituées professionnelles apprennent lesrègles d'hygiène,
surveillent leur état de santé en effectuant des visites médicales réguliè-
res, en prenant des antibiotiques comme moyen de prévention, et tentent
même d'évaluer la santé de leur client (ibid. : 405,413 ; Bryan, 1965:293 ;
Greenwald, 1958 :18 ; Heyl, 1979 :105-106 ; Rolph, 1955 : 96 ; Winick et
108 DU CORPS DES FEMMES
Kinsie, 1971:63-64). On constate, en somme, que la littérature criminolo-
gique fournit des éléments pour déconstruire le corps de la prostituée
comme corps dangereux. Les analyses mettent en cause la promiscuité
plutôt que le commerce des services sexuels.
Ces mêmes analyses évoquent également le danger qui rôde
autour du corps des prostituées ;certains auteurs mettent en évidenceles
risques associés aux activités de ces dernières, illustrent l'exploitation
dont ces femmes peuvent faire l'objet. Depuis Lombroso, il est vrai, on
reconnaît que lesprostituées sont plus susceptibles de contracter certaines
maladies compte tenu de leurs activitéset de leur style de vie éprouvant.
Mais c'est la prostitution comme métier qui est maintenant montrée du
doigt : la prostituée peut non seulement contracter des maladies, mais
aussi vivre des grossesses non désirées, être victime d'agressions
physiques et sexuelles, des lois elles-mêmes et de leur application
(Hirschi, 1962:35 ; Lemert, 1951: 263 ;Winick et Kinsie, 1971:69). Selon
Lemert (1951 : 263), le manque d'organisation des prostituées et leur
statut illégal les rend plus vulnérables. Seprémunir contre les risques est
conçu comme faisant partie de l'apprentissage du métier (Hirschi, 1962).
Ce n'est pourtant qu'avec l'entrée en scène des féministes dans les années
1970 qu'aux côtés du corps dangereux de la prostituée, des auteures vont
construire le corps de la prostituée comme un corps en danger19.
Quoi qu'il en soit, la construction sociale du corps de laprostituée
comme un corps dangereux demeure toujours vivante. Au Canada, en
1984, un des documents de travail sur la pornographie et la prostitution
commandés par la commission Fraser portait sur les maladies transmises
sexuellement. Le résumé de la recherche présente le mandat de la
commission en ces termes :
Le présent document a pour but d'examiner si les personnes se
livrant à la prostitution contribuent de façon significative à la
propagation des maladies transmises sexuellement (MTS)et
d'identifier quelles sont les mesures les plus efficaces pour
régler le problème. (Haug et Nici, 1984 :résumé.)
Les auteurs concluent, à la suite de beaucoup d'autres, que les
personnes qui se livraient à la prostitution n'étaient pas responsables de
la transmission d'un pourcentage important de maladies vénériennes,
mais leur travail témoigne de la persistance de cette controverse.
D'ailleurs les réactions que la craintedu sida a suscitées face aux activités
de prostitution et les demandes réitérées de contrôle des prostituées ont
réactivé le vieux mythe de la prostituée dangereuse (Brock, 198920). Les
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 109
quelques éléments de déconstruction qu'on a donc pu identifier en
criminologie semblent avoir eu peu d'impact sur les représentations
collectives du corps de la prostituée : encore et toujours, il évoque le
danger... d'abord pour les autres.
La prostituée sous le signe de la différence
L'apport de Lombroso : la différence biologique
Comme nous l'avons vu, au XIXe siècle la prostituée est dépeinte
tantôt comme une victime de la séduction ou de la misère, tantôt comme
une femme dépravée. Dans leur œuvre criminologique fondatrice,
Lombroso et Ferrero (1991 [1896]) vont construire la prostituée essentielle-
ment comme une femme différente, marquée biologiquement par
l'atavisme.
Après avoir présenté les particularités anthropométriques des
prostituées, Lombroso et Ferrero (ibid.) analysent la biologie et la
psychologie des prostituées. D'abord, plusieurs d'entre elles se montre-
raient très précoces en ce qui concerne les menstruations et l'âge des
premières relations sexuelles. Les auteurs soulignent que la précocité
sexuelle « est un caractèreatavique des animaux et des sauvages » (ibid. :
313). Ensuite, ils notent que souvent les prostituées ont une voix basse,
rauque parce que leur larynx serait mâle. Ils observent également que
l'écriture de certaines prostituées instruites est virile. Ilsne signalent pas
de différence pour ce qui est de la force musculaire, mais précisent que
beaucoup de prostituées sont gauchères et ont des réflexes amoindris.
Leur sensibilité générale et leur sensibilité à la douleur apparaissent
moindres que celles des femmes « normales », mais leur sensibilité
sexuelle est supérieure bien qu'elle n'atteigne pas celle des hommes. Par
contre, chez les prostituées professionnelles, «la précocitéest plus grande
que la véritable tendance sexuelle, et cette précocité est plus dans le vice
que dans la passion charnelle » (ibid. : 333). Les auteurs ajoutent que la
seule anomalie vraiment marquée chez les prostituées est le lesbianisme.
Si Parent-Duchatelet l'a surtout expliqué par l'absence de contacts avec
les hommes et la vie commune des femmes en prison ou encore dans les
maisons de tolérance, Lombroso et Ferrero (ibid. : 341-342) considèrent
que la cause première et la plus importante est la lascivité débridée de
certaines prostituées ; le lieu de séjour vient seulement en second.
Finalement, ils concluent que la dégénérescence provoque chez les deux
sexes une tendance vers l'hermaphrodisme, une sorte de régression
atavique.
210 DU CORPS DES FEMMES
Marquées par des caractèresataviques, lesprostituées rappellent
le type primitif de la femme. Leur dégénérescence serait non seulement
physique mais morale : « [...] la prostituée-née est [donc] dépourvue du
sentiment de maternité, sans affection de famille, sans scrupules
d'honnêteté dans la satisfaction de sespropres désirs [...] ; elle estparfois
criminelle dans les formes les moins graves de la criminalité » (ibid. : 442).
C'est d'ailleurs le manque de sentiment de maternité qui ferait d'elles les
« sœurs intellectuelles des criminelles-nées » (ibid. : 435). Elles ne
voudraient pas d'enfants, chercheraient à avorter ou encore abandonne-
raient leurs enfants pour se livrer au vice ; on trouve chez elles des
persécutrices et meurtrières d'enfants ; elles prostituent leurs filles pour
de l'argent. Selon Lombroso et Ferrero (ibid. : 443), les prostituées-nées
sont donc atteintes de folie morale et manifestent une tendance morbide
à faire tout ce qui est défendu. Elles rompent ainsi avec la destinée
naturelle des femmes « civilisées », qui se définit à partir du mariage et
surtout de la maternité.
Et qu'on ne se méprenne pas ! Selon ces auteurs, rares sont les
femmes qui choisissent la prostitution pour des causes nobles, soit pour
soutenir leur famille, en réponse à la séduction et à l'abandon, ou encore
pour échapper elles-mêmes à la misère : « la misère même ne peut
entraîner une femme au vice, s'il n'existe déjà en elle un sentiment de
faible pudeur ou un désir immodéré de richesses et de plaisirs (ibid. : 435).
Une femme victime de séduction choisira d'abord le suicide, une jeune
fille dans la misère préférera plutôt mourir de faim. La double image de
la prostituée proposée par les réformateurs du XIXe siècle disparaît donc :
il ne reste plus que celle d'une femme atteinte de folie morale. La
criminologie, à travers l'œuvre de Lombroso et Ferrero, définit la
prostituée comme l'Autre, l'antithèse de la femme honnête ; le corps de
la prostituée évoque la différence, la dégénérescence physique et sociale :
toute femme non atavique se définit en contraste avec elle et reste à sa
place.
L'œuvre de Lombrosoaura une influencefort importante sur les
études ultérieures. Que les auteurs optent pour une analyse multifacto-
rielle de la prostitution des femmes ou encore qu'ils mettent l'accent sur
les explications psychologiques ou encore sociologiques, le spectre de la
dégénérescence va hanter les analyses jusque dans les années 1950 et
même au-delà, et continuer à marquer le corps de la prostituée.
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 111
La différence à l'enseigne des facteurs multiples
À la suite de Lombroso,plusieurs auteurs vont reconnaître que
la prostitution renvoie à un problème fort complexe, relié à un ensemble
de facteurs, et qu'elle nécessite davantagede recherchesscientifiques. Par
ailleurs, ils présentent les facteurs héréditaires, et en particulier la
déficience mentale comme un des facteurs qui prédisposent à l'immora-
lité ; elle fournirait un terrain propice (Flexner, 1920 ; George, 1965 ;
Kemp, 1936 ; Mertz, 1919, etc.). Selon Flexner (1920 : 70), il ne fait aucun
doute que des facteurs anthropologiques jouent généralement un rôle ;
selon Kemp(1936:47), chezbeaucoup de femmes,l'influence héréditaire
constitue un des facteurs explicatifs lesplus importants de la prostitution,
sinon la cause véritable. Lemert (1951 : 242-244) lui-même, considéré
comme l'un des piliers de la perspective interactionniste, sent lebesoin de
mettre en cause la croyancerépandue voulant que beaucoup de prosti-
tuées souffrent de déficience mentale. Il souligne que les données dont
nous disposons risquent, en dernière analyse, d'être davantage un effet
de la réactionsociale que des caractéristiques des prostituées. Quant aux
facteurs économiques, les auteurs s'entendent pour en nuancer
l'importance (Benjamin et Masters, 1964 ; Durban, 1969 ; Ellis, 1937 ;
Glover, 1969 [1943] ; Kemp, 1936 ; Rolph, 1955 ; Thomas,1969 [1923],etc.
Kemp (1936:190) identifie la pauvreté ou le besoin économique pressant
comme l'une des causes immédiates de la prostitution aux côtés du goût
pour la danse et de la vie de restaurant, de l'influence des sœurs, des
amies ou du souteneur, de la tendance au vagabondage ; il souligne
cependant que le besoin financier n'opère pas seul, mais sur un fond
héréditaire. Il reconnaît, par exemple, que les domestiques ont souvent
des conditions de travail difficiles, mais considère que cela n'est pas un
incitatif à la prostitution pour une femme « normale » compétente : elle
peut quitter l'emploi et s'en trouver un autre. Si la jeune femme est
déficiente mentale ou psychopathe, sa résistanceaux difficultés de la vie
sera moindre.Ellis (1937:221) affirme qu'on insiste trop sur la fréquence
et l'importance du facteur économique; des auteurs ont mis en évidence
le manque de moralitédes femmes qui s'adonnent à la prostitution, leurs
limites d'ordre psychologique, la fonction socialede la prostitution dans
nos sociétés monogamiques.Quant à Benjamin et Masters (1964: 90),ils
distinguent trois ensemblesde facteurs qui peuvent entraîner21 lesjeunes
femmes dans la prostitution :les facteurs qui y prédisposent (foyer brisé,
promiscuité, traumatisme entraînant une névrose, etc.), les facteurs
incitatifs (la vie facile, excitante, les gains financiers, etc.) et les facteurs
déclencheurs (lapression économique, la séduction par un souteneur, une
222 DU CORPS DES FEMMES
peine d'amour, etc.).Par ailleurs, ils soulignent la difficulté de préciser la
définition de «besoin financier » : ce terme peut référer à des besoins de
survie ou encore à des besoins jugés essentiels par certains individus.
Selon les auteurs, moins de femmes choisissent actuellement la prostitu-
tion parce qu'elles ont faim ; beaucoup plus le font parce que ce métier
procure une vie facile. Benjamin et Masters (1964 : 104) concluent :
« Blanchesou Noires, les femmes qui sont surtout attirées par la prostitu-
tion parce qu'elle procure une vie facile, ont généralement connu des
difficultés financières sérieuses. Elles sont susceptibles d'être peu
éduquées et pas très intelligentes. »
En somme, pour l'ensemble des auteurs c'est d'abord et avant
tout chez la prostituée qu'on peut discerner les causes de la prostitution :
c'est dans son corps, voire au niveau de sa constitution organique qu'on
peut en dégager les fondements. Mais, avec le développement de la
psychologie, lesexplications biologiques cèdent peu à peu l'avant-scène22.
La psychologie commefondement de la différence
Les auteurs qui se tournent d'abord et avant tout vers la
psychologie pour expliquer la prostitution vont surtout s'inspirer de la
théorie freudienne. Lecorps de la prostituée n'en est pas moins construit
comme différent : la déficience, la maladie envahissent maintenant sa
psyché et produisent un corps sinon dégénéré, du moins marqué par un
retard ou un arrêt dans le développement psychique ou encore par une
déficience sur le plan de la personnalité qui détermine le rapport au
monde de ces femmes.
En général, les auteurs s'entendent pour affirmer que les
prostituées ont connu un milieu familial carence. Greenwald (1958), entre
autres, constate que presque toutes lesjeunesfilles de son échantillon ont
vécu dans des foyers marqués par le manque de chaleur, de stabilité et
d'affection. Durban (1969 : 40)affirme à son tour :
La prostituée est issue d'un milieu familial déficient, de façon
quasi absolue. [...] Une fois sur trois, environ, la future pros-
tituée était orpheline de père ; plus souvent ce dernier
s'alcoolisait ; plus souvent encore, il présentait une instabilité
nette. Lamauvaise entente des parents s'affirmait notoirement
dans la moitié des foyers, avec haute fréquence de divorce.
Cette carence familiale va entraîner des conséquences néfastes
pour la croissance émotive et sexuelle des jeunes filles. Selon certains
auteurs, celles-ci vont se sentir rejetées et vivre un désappointement
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 113
marqué envers le père. Cette conjoncture va poser un obstacle de taille à
une résolution du complexed'Œdipe et les jeunes filles ne pourront pas
développer une identité sexuelle normale. Selon Glover (1969 [1943]) et
Greenwald (1958), qui rejoignent ici les conclusions de Lombroso, elles
vont manifester des tendances homosexuelles conscientes ou inconscien-
tes23 ; selon Choisy (1961) et Agoston (1945), elles vont souffrir de
frigidité. Qui plus est, ces jeunes filles vont orienter leurs activités
sexuelles vers la prostitution. Glover (1969 [1943]) affirme que ces
comportements sexuels renvoient à un état antérieur et retardé de
développement sexuel. Selon Greenwald (1958), ils témoignent non pas
d'une régression mais d'un arrêt dans le développement sexuel. Choisy
(1961) fait référence à un retard dans le développement émotif qui
influencera fortement le rapport de ces femmes à la sexualité. Durban
(1969 : 98) évoque une névrose qui émerge d'un déséquilibre évolutif.
Quoi qu'il en soit, cette déficience sur le plan du développement
sexuel imprègne les relations des prostituées avec autrui, et plus
particulièrement avecleshommes. Selon Glover (1969 [1943] :12),comme
la figure du père est associée à beaucoup de désillusions, les prostituées
déprécient les clients, cherchent à exploiter les hommes financièrement,
les volent, leur transmettent même des maladies vénériennes. Selon
Choisy (1961:62-63), la prostitution est une relation entre une femme qui
hait les hommes et un homme qui hait les femmes. Lajeune femme qui se
prostitue se dévalue et se détruit pour se venger de son père. Greenwald
(1958 : 122-125), de son côté, note que ces jeunes filles ont une piètre
estime d'elles-mêmes, ne savent pas qui elles sont24 et ne peuvent donc
pas développer des relations satisfaisantes avec autrui : elles se sentent
malhabiles dans touteforme de relationhumaine autre quecommerciale,
manquent de sentiment pour les autres, et leur rapport à autrui oscille
entre l'hostilité et la bienveillance. Leur anormalité psychique les piège ;
elles se démarquent des autres femmes qui ont pu atteindre un dévelop-
pement sexuel normal et qui en conséquence recherchent des relations
sexuelles monogames dominées par les liens affectifs25.
Maerov (1965 : 696) identifie plutôt la mère comme l'influence
négative première dans le développement psychique de la prostituée.La
jeune fille à risque vient d'un milieu familialcarence, hostile, marqué par
les conflits ; dans ces foyers, les deux parents présentent des figures
parentales narcissiques et immatures. Qui plus est, la mère a des
problèmes sexuels, déteste les hommes et se sent opprimée par les
demandes sexuelles de son mari ; la jeune fille est amenée à partager les
sentiments de sa mère, mais pour se distinguer de celle-ci et satisfaire
malgré tout sa curiosité face aux questions sexuelles, elle se tourne vers
1W DU CORPS DES FEMMES
la prostitution. L'influence du père est moins grande, mais en général il
est soit faible et plutôt absent, soit brutal, emporté et autoritaire.
Aux côtés du corps de la prostituée marqué par les déficiences
organiques, aux côtés du corps dégénéré, se profile donc le corps marqué
par les déficiences psychiques, le corps traumatisé. Par ailleurs, pour
d'autres auteurs, ce sont les facteurs sociologiques qui apparaissent les
plus déterminants pour expliquer la prostitution.
La différence induite par la société
Ici les analyses sont relativement peu nombreuses, et la perspec-
tive fonctionnaliste de Davis (1937) va être rapportée, voire reprise, par
nombre d'autres auteurs. Selon celui-ci, la société se dote d'institutions
qui contrôlent les comportements sexuels et assurent son équilibre et sa
survie. Elle favorise certaines conduites (fréquentations, mariage,
concubinage), elle en décourage d'autres (adultère) et en prohibe enfin
quelques-unes (polygamie, prostitution). Par ailleurs, toujours selon
Davis, les expressions sexuelles considérées comme légitimes ne
permettent pas aux hommes de répondre en tout temps et en tout lieu à
leurs besoins physiologiques. La prostitution constitue alors une voie
alternative bien que moralement condamnée : les hommes peuvent se
procurer des relations sexuelles pour le simple plaisir erotique (sans
objectif de reproduction), en échange d'une somme d'argent, et sans
s'engager dans une relation interpersonnelle. D'un autre côté, compte
tenu de la division sexuelle du travail, les femmes sont économiquement
dépendantes des hommes et doivent s'appuyer davantage sur leur
pouvoir sexuelpour survivre.Certainesfemmes sexuellement séduisantes
mais financièrement démunies pourront utiliser cet atout pour gagner
leur vie. En se prostituant, ces femmes jouent un rôle important dans la
société :elles offrent une réponse auxbesoins physiologiques des hommes
tout en préservant l'organisation sociale basée sur la famille. Un des
avantages de la prostitution est le caractère impersonnel de la relation :
le seul préalable est l'argent. Kinsey et al (1948), inspirés par cette
perspective masculine, énumèrent une série de raisons pour expliquer la
survivance sociale de la prostitution : celle-ci fournit plus de possibilités
d'expressions sexuelles ou permet d'avoir accèsà desformes d'expression
plus variées, dont certaines sont inaccessibles ailleurs ;elle facilite l'accès
à une partenaire sexuelle à moindre coût que des relations légitimes ; elle
répond auxbesoins sexuels masculins sans être assortie d'engagement ou
de responsabilité sociale ; pour les hommes qui ne réussissent pas à
trouver des partenaires sexuelles, parce que timides, handicapés ou autre,
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 115
elle constitue une solution de rechange. Par ailleurs, la rémunération
(monétaire ou autre) des prostituées constituerait une compensation
moins pour leur labeur que pour leur perte de réputation, leur marginali-
sation sociale. Young (1970 : 65) évoque le rôle social des prostituées en
ces termes :
Dans notre société, la prostitution est une activité spécialisée,
intéressée et réprouvée. On restreint cette fonction à des
femmes qui forment une catégorie à part et dont les caractéris-
tiques proviennent de leurs conditions et de leur expérience de
vie. On les paie pour exercer leur métier. On les méprise et on
les punit également. Elles sont exclues de la société telle que
nous aimons à la concevoir et font leur vie toutes seules,
suivant leurs propres valeurs et coutumes. (Notre traduction.)
Outre les incitatifs économiques, comment expliquer que
certaines jeunes filles et non pas d'autres choisissent la prostitution ?Ici,
les auteurs invoquent différents types de facteurs socioculturels. Reckless
(1943 :13), par exemple, affirme que les jeunes filles à risque sont celles
qui manquent de ressources en termes d'éducation, de milieu familialet
de contacts avec des personnes significatives, qui souffrent d'instabilité
et qui ont peu de jugement, de capacitéd'introspection. Il note également
que ce sont des jeunes filles qui ont eu des expériences sexuelles préala-
bles et souvent très tôt dans leur vie, et dont le système de valeurs n'est
peut-être pas assez solide pour résister à la possibilité d'emploi que
représente l'entrée en prostitution. Nombre d'auteurs invoquent ce type
de facteurs et soulignent que le monde déviant de la prostitution offre du
soutien à la jeune fille et lui permet de trouver de nouveaux amis ; elle
peut alors s'intégrer à ce milieu et adopter ses idées et ses valeurs,
s'appropriant ainsi cette sous-culture déviante.
En somme, le corps de la prostituée est encore marqué par la
différence mais celle-ci gagne le contexte social : malgré leur utilité pour
le bon fonctionnement de la société, ces femmes n'appartiennent pas à la
catégorie des femmes honnêtes et respectables, vouées d'abord et avant
tout au rôle d'épouse et de mère. Elles constituent un groupe de femmes
sacrifiées au bien-être de la société. Rejetées, elles vivent dans un monde
à part. La prostituée émerge donc encore une fois comme une figure
différente et déficiente, maiscettefois à traverssa marginalisation sociale.
La criminologie construit donc le corps de la prostituée comme
un corps fondamentalement marqué par le déficit, que celui-ci soit
organique, psychologique ou social : laprostituée souffrirait de déficience
mentale ou d'immaturité psychologique ou encore elle jouerait un rôle
226 DLZ CORPS DES FEMMES
social nécessaire mais dévalué. Le corps de la prostituée évoque la
différence non seulement par rapport au comportement criminel, mais
aussi et surtout par rapport à la nature des femmes qui endossent le rôle
d'épouse et de mère. La prostitution est considérée, comme crime de la
femme, devant le droit patriarcal mais aussi devant les lois de la nature,
et c'est ce message qu'évoqué le corps de la prostituée. Somme toute,
celui-ci renvoie à ce qui est considéré commeune anormalité sexuelle des
femmes : le sexe en dehors des liens affectifs, le sexe commercial ne peut
qu'être le signe d'un déficit, d'une maladie, d'une carence sociale. Une
femme intelligente, saine, équilibrée, utile à la société ne peut s'y associer.
En affirmant sa différence, le corps de la prostituée renvoie à la sexualité
« normale » des femmes et participe de la construction de la sexualité.La
criminologie, à travers la construction du corps de la prostituée comme
le corps féminin du crime, participe donc de la construction sociale de la
sexualité des femmes.
La mise en veilleuse de la quête de la différence
Avec l'entrée en scène des productions interactionnistes,
l'attention se détourne de la différence entre les prostituées et les autres
femmes. Les auteurs s'intéressent à différentes formes de prostitution,
que ce soient celles dans la rue, dans les maisons closes, dans les studios
de massage, etc. ; dans certains cas, ils reconnaissent explicitement la
variété des pratiques qui peuvent être qualifiées de prostitution et leur
variation dans le temps et dans l'espace (Miller, 1978). Bryan (1965,1966),
par exemple, propose des études sur les call girls ; Heyl (1977, 1979)
s'intéresse à la prostitution dans les maisons closes, alors que Bryant et
Palmer (1975) de même que Velarde (1975) étudient les services sexuels
offerts dans les studios de massage.
Les chercheurs se concentrent aussi sur le processus d'entrée en
prostitution, sur la formation au métier, sur la réaction sociale qui
contribue à la formation des identités déviantes ; ils mettent l'accent
moins sur la différence entre les prostituées et les autres femmes que sur
le cadre et les expériences de vie de ces femmes. Dans une œuvre des
premières heures, Lemert (1951) cède à la tradition en présentant la
prostitution comme une déviation sexuelle et discute des facteurs
biologiques et psychologiques qui ont été avancés pour expliquer la
prostitution ; par la suite, cependant, il aborde la question à partir des
concepts de déviance primaire et secondaire et met en évidence que
l'environnement symbolique peut amener une jeune femme à définir ses
expériences sexuelles comme étant ou non de la prostitution (Lemert,
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 117
1951 : 268-270). Davis (1971) emprunte le concept de dérive vers la
déviance (drift) à Matza (1964) pour exposer comment une jeune fille
développe une identité dévianteet devient une prostituée professionnelle.
Miller (1978) analyse la prostitution comme une forme de travail déviant
et souligne que cespratiques sexuelles semblent prendre de plus en plus
la forme d'un hobby plutôt que d'un travail à plein temps pour un certain
nombre de femmes. Quant à Hirschi (1962), il analyse la prostitution non
pas comme une forme d'activité déviante, mais comme une profession.
On constate que lesauteurs s'intéressent davantage aux processus
de carrière et à l'étiquetage qui peut émerger des interactions entre les
différents acteurset actricesqu'aux causes de la prostitution. En essayant
de pénétrer le monde de la prostitution et en examinant comment les
prostituées construisent leur image au fil de leur apprentissage et de
l'exercice de la profession, certaines analyses interactionnistes introdui-
sent des éléments de déconstruction du corps social de la prostituée :les
femmes qui font le commerce des services sexuels apparaissent comme
des individus autonomes, qui ont su acquérir des habiletés et des
compétences et survivre dans des contextes de vie souvent fort difficiles.
Aussi, contrairement aux analysespositivistes, cesauteurs ne parlent pas
du corps « carence » mais du corps « industrieux » des prostituées ; du
même souffle, les analyses sur le processus d'entrée en prostitution, sur
la dérive vers la prostitution, nous permettent d'appréhender l'impact des
contraintes sociales sur lecorps et nous donnent des possibilités de penser
le corps en dehors des déterminismes de la nature. Chez les interaction-
nistes d'ailleurs, lejugement moral face à la prostitution et aux prostituées
s'estompe, mais rares sont ceux qui questionnent explicitement la notion
de crime ou de déviancepour remettreen question la construction sociale
de la prostitution et du corps de la prostituée26. Si ce nouveau regard
permet de secouer quelque peu l'analyse clinique et redonne vie au corps
de la prostituée, il ne lui donne pas encore la parole pour déconstruire la
conception traditionnelle de la sexualité et offrir une image symbolique
alternative de la prostituée :pour cela, il nous faudra attendre l'entrée en
scène des féministes et surtout des regroupements de prostituées.
Conclusion
Comme nous l'avons vu, le XIXe siècle marque la construction
sociale de la prostituée comme une catégorie de personnes qui partagent
une identité sexuelle marginale ; la criminologie, qui émerge comme
discipline à la fin de ce siècle, donne des assises « scientifiques » à cette
identité bien que ses analyses s'appuient fortement sur les préjugés
118 DU CORPS DES FEMMES
sociaux du temps, sur des considérations sexistes et racistes. On trouve,
bien sûr, au fil des années, des œuvres qui secouent quelque peu
l'orthodoxie en ce qui concerne la ritualisation et la perpétuation du
corps, mais la construction sociale du corps de la prostituée sous le signe
de la différence demeure largement intacte. Lesanalyses interactionnistes
ouvrent une première brèche sans mettre en cause les éléments de base
de cette construction.
Il nous faudra attendre les contributions féministes à partir des
années 1970 et surtout la prise de parole de représentantes de groupes de
prostituées pour l'introduction d'éléments alternatifs qui secouent la
tradition dans la discipline. Dans un premier temps, les féministes
construisent le corps social de la prostituée comme celui d'une victime
sans vraiment mettre en cause la construction sociale de la prostitution
comme problème. La différence demeure tendue sur le corps de la
prostituée. Enfin, dans les années 1980, quelques féministes et des
représentantes de groupes de prostituées posent les femmes qui vendent
des services sexuelscommedes actricessociales, commedes travailleuses
et cherchent à construire le corps de la prostituée comme le corps de
femmes autonomes, responsables, actricesde leur vie et qui partagent le
sort de l'ensemble des femmes dans nos sociétés patriarcales postindus-
trielles. Ces éléments de reconstruction n'ont, cependant, eu que peu
d'impact jusqu'à ce jour ; en criminologie, l'identité sociale de la
prostituée loge toujours sous le signe de la différence, et cette construction
sociale continue d'alimenter les politiques sociales et criminelles.
Notes
1. Précisons ici que le mouvement interactionniste, fort riche par ailleurs, nous
a offert peu d'écrits sur la question de la déviance des femmes et que les
œuvres dont nous disposons ont pour la plupart été produites tardivement.
La démarche interactionniste inspirera par ailleurs des recherches féministes
fort intéressantes à partir des années 1980. À ce sujet, voir Parent (1998).
2. Valverde (1991) a produit une œuvre fort intéressante qui montre comment
les discours et les pratiques associés au mouvement de réforme morale au
Canada anglais entre 1885 et 1925 ont contribué à structurer le pays à partir
de rapports sociaux de « race », de classe et de sexe.
3. En 1880, Londres comptait environ 900 000 habitants, et Paris 600 000 ; en
1900, Londres en comptait 4,7millions, et Paris 3,6 millions (Delouche, 1992 :
297).
4. Ici, Parent-Duchatelet (1836) prend une position qui va à l'encontre des idées
reçues jusque-là sur les prostituées, et cela, depuis le Moyen Âge, à savoir
qu'elles étaient stériles. À ce sujet, voir Laqueur (1992 : 265-269).
LE CORPS SOCIAL DE LA PROSTITUÉE 119
5. Bell (1994) affirme que Parent-Duchatelet construit la prostituée comme un
somatotype parce qu'il lui attribue des différences associées à la pratique de
son métier. Nous estimons, quant à nous, que Bell (1994) fait fausse route.
Parent-Duchatelet évoque des différences acquises comme dans d'autres
types de métiers.
6. À cette époque, la prostitution prend différentes formes et s'exerce dans les
salons de massage, les bains publics, les dancings, les tableaux vivants, les
cafés chantants, les cabarets, les maisons closes, les maisons privées et non
seulement dans la rue (Walkowitz, 1991 : 392). Par contre, l'image de la
prostituée prendra fortement appui sur la prostituée de rue, celle qui est la
plus visible.
7. Acton (1972 [1870] : 28) affirme que cette image de la prostituée est plutôt
dépassée. Selon lui, la prostituée est plus souvent une femme, malade ou en
santé, qui est jolie et élégante. Ses commentaires pourraient bien rendre
compte de l'étendue et des formes de prostitution aussi bien que des
différents groupes de femmes qui vendent des services sexuels à cette
époque. Mais d'après les recherches de Walkowitz (1980 ; 1991), il semble
bien que l'image la plus visible était encore celle des prostituées de rue de
classe ouvrière.
8. Flexner (1920:403-452) présente en appendice de son oeuvre les règlements
adoptés par les villes de Paris, Berlin, Hambourg, Vienne et la loi danoise
pour contrôler la prostitution.
9. À cette époque, comme le souligne Walkowitz (1980 : 269-270), il faut
considérer les statistiques avec beaucoup de prudence. Au mieux, elles
fournissent un aperçu grossier de la dimension quantitative du problème.
10. La théorie de la syphilis congénitale, élaborée entre 1860 et 1885, contribue
à accabler encore plus fortement les prostituées. Voir Corbin (1978,1986).
11. À ce sujet, voir entre autres, Corbin (1978) et Sole (1993).
12. Parent-Duchatelet (1836) précise qu'il ne dispose pas de données fiables sur
le sort des prostituées parce qu'elles ne pratiquent le commerce des services
sexuels que durant une certainepériode pour ensuite rejoindreles rangs des
femmes honnêtes ; on les perd alors de vue. Acton (1972 [1870]) affirme
également que les prostituées ont une bonne santé.
13. À ce sujet, voir entre autres, pour l'Angleterre, Bland (1992) et Walkowitz
(1980, 1991) ; pour les États-Unis, Rosen (1982) ; pour le Canada anglais,
McLaren (1987).
14. Cette œuvre sera publiée d'abord en italien en 1893 sous le titre La donna
delinquente, la prostituta e la donna normale.
15. HavelockEllis, qui a produit une œuvre sur la prostitution dont nous faisons
état plus loin dans le texte, se ralliait également, comme la plupart de ses
contemporains, à cesidées racistes.Il auraitfait «grand cas d'une thèse selon
laquelle fréquemment les criminels et les peuples inférieurs ne rougissent
pas » (Gould, 1983 :135).
Ï20 DU CORPS DES FEMMES
16. Les auteurs indiquent que ces femmes présentaient des tatouages sur des
parties couvertes du corps comme les seins et les cuisses (Lombroso et
Ferrero, 1991 [1896] :303).
17. Certaines prostituées voulaient éviter de choquer les commerçants des
quartiers où elles travaillaient ; d'autres cherchaient à maintenir de bons
rapports avec la police.
18. Lemert (1951)s'appuie sur les statistiques d'infectionsvénériennes dans trois
postes militaires en 1942 ; leur nombre totalise 1727.
19. Lesféministes vont mettre en évidence la violence exercéecontre les femmes
comme catégoriede sexe, et en particulier lavulnérabilité des prostituées aux
agressions physiques et sexuelles ainsi que leur invisibilité (Hatty, 1989 ;
Miller et Schwartz, 1995, etc.). Elles vont non seulement construire le corps
de la prostituée comme un corps en danger, mais la prostituée elle-même
comme une victime par excellence du patriarcat. À ce sujet, voir Parent
(1994).
20. Depuis lors, les publications qui discutent des liens entre la prostitution et
le sida sont nombreuses. Voir, par exemple, Cohen et Atwood (1994),
Dorfman et al. (1992), Jackson et al (1992) et Scambler et al.(1990).
21. Cecin'implique pas qu'elles disparaissent pour autant. Glover (1969 [1943]),
par exemple, discute à la fois du retard intellectuelet émotif des prostituées.
22. Bullough et Bullough (1987 : 306) affirment que ce thème a été
particulièrement développé par Caprio (1961); ce dernier considérait que la
prostitution était surtout attirante pour les femmes qui avaient de fortes
tendances homosexuelles.
23. Greenwald (1958) n'est pas le seul à affirmer que les prostituées ont des
problèmes d'identité. Par exemple, selon Agoston (1945), la prostituée nie
son identité, développe une pseudo-personnalité pour pouvoir vendre des
services sexuels sans éprouver de sentiments de culpabilité.En somme, cette
pseudo-personnalité lui sert de fuite.
24. Plusieurs auteurs, dont Deutsch (1944) et Agoston (1945), considèrent que
les prostituées ont des problèmes d'identité.
25. Lemert (1951) et Prus et Irini (1980) présentent certains éléments de mise en
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Deuxième partie
Disciplinarisation et
technologies politiques
du corps
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4
Corps, féminité et dangerosité:
de la production de « corps dociles»
encriminologie
SYLVIE FRIGON
Tout ordre social produit et reproduit un ordre corporel
spécifique, qui lui-même médiatise un système culturel
et symbolique d'une société donnée, dans une période
historique et une conjoncture politique définies.
(Marc Préjean, Sexes et pouvoir)
Ce chapitre a pour but de voir comment la (re)production de
« corps dociles » se manifeste et se construit en criminologie ; nous
verrons plus particulièrement comment l'emprisonnement façonne,
marque le corps et comment, en fait, la « loi » pénale est incarnée,
corporalisée. Le concept pivot de « corps » servira de paramètre dans
l'analyse des rapports sociaux de pouvoir, car « [l']enjeu du pouvoir dans
les institutions est directement ou indirectement l'emprise au corps [...] »
(Préjean, 1994: 26).
Cette emprise seréalise par des pratiques d'assujettissement, une
« technologie politique du corps ».Pour mieux saisir la mise en œuvre de
la technologie politique du corps, le schéma de Michel de Certeau (1979)
est utile. Il distingue trois instances de cette mise en œuvre : la loi, les
outils et les corps. La loi inclut les codes, les règles, les normes et les
savoirs ; les outils peuvent comprendre la scarification, le tatouage, les
menottes, l'isolement cellulaire et les fouilles à nu ; et le corps est le
matériau naturel compris comme étant le support et l'incarnation d'un
modèle.
Afin de mieuxsaisir comments'opère la (re)production de «corps
dociles » en criminologie et dans l'enfermement, nous esquisserons les
points de repère essentiels à l'élaboration d'une généalogie féministe du
corps en criminologie, et ce en trois actes principaux.
Dans un premier temps, nous allons jeterlespremiers jalons pour
théoriser le corps en criminologie, en examinant à la fois l'émergence du
128 DU CORPS DES FEMMES
« corps du mal » dans les savoirs et les pratiques criminologiques et la
construction sociale du corps des femmes dans ces savoirs et ces
pratiques.
Dans un deuxièmetemps, nous allons explorerlecorps emprison-
né ou la corporalité de l'enfermement à l'aide de cinq rubriques théori-
ques : « le corps marqué », « le corps malade », « le corps aliéné », « le
corps victime » et « le corps-résistance ». Au cœur de notre analyse et à
titre de cas de figure de la gestion du « corps dangereux », l'intervention
de l'équipe pénitentiaire d'intervention d'urgence (EPIU) menée à la
Prison des femmes à Kingston en avril 1994sera analysée dans le but de
faire ressortir la transformation de corps dangereux en corps dociles par
l'entremise de deux stratégies de l'économie politique du corps, à savoir
les fouilles à nu et l'isolement cellulaire.
Enfin, nous allons discuter du projet d'élaborationde généalogies
féministes du corps en criminologie, en faisant ressortir le passage de la
négation du corps à la problématisation du corps. Qui plus est, nous
allons explorer comment la conception de corps féminins « déviants »
reconduit aux représentations symboliques du corps « normal » des
femmes.
Acte I : Quelques jalons pour théoriser le corps en criminologie
L'entrée en scène du corps dans les savoirs et les pratiquescriminologiques
La question du corps s'est posée et se pose toujours avec
beaucoup d'acuité en criminologie générale et aussi en criminologie
féministe, même si elle reste la plupart du temps non théorisée ou
problématisée. Malgré lesmultiples mutations observées dans les savoirs
et les pratiques criminologiques, le concept de corps a toujours tenu et
tient toujours une place importante.
Voyons d'abord les savoirs. Les liens entre le corps et le crime, le
corps comme lieu d'explication de la déviance, de la marginalité et de la
criminalité ont fait leur apparition avant le XIXe siècle, bien avant les
célèbres travaux - publiés en 1867 - de Cesare Lombroso, figure
dominante de l'histoire du corps en criminologie1.
En effet, le corps, le visage et le cerveau tiennent, tour à tour, une
place importante dans l'explication du comportement humain et du
comportement déviant. Par exemple, des savants commeAgrippa (1536)
et Fludd (1629) « localisent le pouvoir des astres sur les diverses parties
du corps selon leurs fonctions, en indiquant l'origine des émotions et des
CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 129
passions,voire lepourquoi de leur fonctionnement »(Labadie, 1995:298).
On assiste aussi à la naissance de la métoscopie, science d'interprétation
des rides du front. Pour les tenants de cette théorie,
[c]haque ride appartient, de bas en haut, et de manière chaque
fois singulière à Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter et
Saturne, et l'on peut, dans l'entrecroisement des lignes
horizontales et des "angles verticaux", lire des caractères,
comme la méchanceté, le vice, la "mauvaise humeur", (ïbid. :
298.)
Cette théorie eut très peu de succès. D'autre part, les œuvres de
Délia Porta, La Colombière, Grataroli, Niquezio, La Chambre ont
contribué aux percées de l'école physiognomoniste, ce qui a permis
l'élaboration de physionomies de méchants, de vauriens, d'alcooliques, de
vicieux et de criminels menant à des correspondances entre faces de
brutes et têtes d'animaux et se transformant en « typologies » avec
Blumenbach.
C'est donc à travers les signes du visage, de l'humeur qu'à la fin
du XVIIIe siècle, Lavater écritsa théoriephysiognomonique qui permet de
« connaître l'intérieur de l'homme par son extérieur » (Lavater, cité par
Labadie, 1995 : 299).Cette « science de la surface » stipule que la surface
du corps est constituée de plusieurs territoires. Par exemple, le visage, le
ventre ont leur rôle et sont enlaidis par le vice. Cette science du «corps du
mal » donne lieu à de pareilles descriptions : «la physionomie désastreu-
se d'un brigand, l'épaisseur des cheveux d'un vaurien, la tête difforme
d'un assassin, d'un suspect, le regard d'un vice, le sourire fielleux d'un
escroc » (Ma. : 300). Gall (1758-1828), de son côté, contribue au
développement de la phrénologie, ou étude du cerveau. Il visite des
prisons, des hospices et crée une véritable «phrénologie du mal ».Par ces
études auprès des condamnés, il décrit et analyse les différents types de
cerveaux. Par exemple, il écrit : « Je plaçais deux crânes, celui d'un
parricide et celui d'un voleur, l'un à côté de l'autre [...] ils avaient l'un et
l'autre une proéminence fortement bombée » (Gall, cité par Labadie,
1995 : 305). Ainsi, le cerveau, le crâne logent le mal, mais l'influence de
l'environnement est égalemement mise à contribution dans l'explication
de la criminalité. Au XIXe siècle, Quételet et Guerry établissent, à leur
tour, la « loi thermique » et mettent en relation crimes de sang et climats
chauds, et crimes contre les biens et régions froides.
De son côté, Voisin, en 1838, dans une communication donnée à
l'Académie royale de médecine, met en lumière les « stigmates d'une
130 DU CORPS DES FEMMES
primitivité » par un examen phrénologique de jeunes détenus et
vagabonds. Il constate ce qui suit : « Leur cerveau est atrophié, figé [...].
Leur crâne est mal formé, témoignant de formes grossières, anormales,
primitives » (citépar Labadie, 1995:314). Cette hypothèse sera confirmée
en psychiatrie par Morel, en 1857, avec son Traité des dégénérescences,
physiques, intellectuelles et morales, de l'espèce humaine.
En 1859, le débat darwinien a un impact certain sur l'anthropolo-
gie criminelle. Dès lors, selon Labadie, une vraie cartographie du crime
émerge pour sortir de l'impasse,
le corps devenant ce qui reste lorsque le psychiatre ne peut
plus rien dire du psychisme face à lajustice : le corps donnant
à "voir" l'intériorité d'une telle différence moraleet sociale :le
corps laissant imaginer la réalité d'un autre corps dont la
nature échapperait aux mots. (Ibid. : 297.)
Héritier de Morel et de Darwin, Lombroso, à son tour, produit
l'anatomie du criminel, l'anatomie du crime, dans son célèbre ouvrage
L'homme criminel (1876), où apparaît toute une hiérarchie du corps du
criminel : le « criminel-né », le « criminel d'habitude », etc. La fascination
de Lombroso pour les tatouages est un autre exemple de son intérêt pour
le corps. Cet auteur se référera aux tatouages comme à une « écriture
gravée sur le corps ».Il raconte, en ces termes, le rituel consistant à graver
les expériences de la vie :
Dans les rues froides, dans l'ombre des cellules de haine, sur
les corps exclus du crime et sur la peau de ces corps arrêtés
dans l'évolution,iln'est plus que des plaies qui se souviennent,
que des cris de révoltes silencieux, que des violences faisant
« mots ». On prend une pointe de couteau et l'on taille sur le
corps un message qui doit s'envenimer. Dernière injustice,
dernier geste de colère, avant de devenir écriture définitive de
soi. On transcrit les dates que l'on veut immortelles, on
caricature l'histoire de sa pauvre existence, que personne n'a
entendue, et qui s'étale [...]. On rentre en soi les mots les plus
intimes, en même temps que les plus élémentairesdes mots,
que la société ne pourra jamais enlever et qui pourrironten soi.
Entre la surface dérisoire d'un trait et la magnifique profon-
deur d'un inconnu. (Lombroso, 1895 : 265.)
CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 131
Ainsi, le concept de corps comme surface de lecture du criminel est
construit. Telleest labrève esquisse que nous pouvons faire de l'émergen-
ce de ce « corps du mal ».
Voyons maintenant les pratiques. Nous avons vu qu'historique-
ment, grâce au travail de Michel Foucault, entre autres, le corps des
« criminels » était tantôt surveillé, tantôt contrôlé, tantôt torturé et même
décapité. Le passage suivant au sujet du supplice de Damiens dans
Surveiller et punir est un exemple fort éloquent et graphique de cette
gestion ultime du corps du condamné:
Damiens avait été condamné, le 2 mars 1757, à "faire amende
honorable devant la principale porte de l'Église de Paris", où
il devait être "mené et conduit dans un tombereau, nu, en
chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux
livres" ; puis, "dans le dit tombereau, à la place de Grève, et
sur un échafaud qui y sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras,
cuisses et gras de jambes, sa main droite tenant en icelle le
couteau dont il a commis le dit parricide, brûlée de feu de
soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb
fondu, de l'huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la
cire et soufre fondus ensemble et ensuite son corps tiré et
démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés
au feu,réduits en cendres et cendres jetées au vent".
(Foucault, 1975:9.)2
Au début du XIXe siècle, ce châtiment-spectacle est remplacé par une
autre forme de punition :
On refuse désormais le supplice et la honte publique, le carcan
et la mutilation, le pilori et l'exposition. Et pendant que la
"chaîne" se fige dans la mémoire avec ses cris, ses rumeurs, ses
révoltes et ses injustices, les villages enterrent les gibets et les
potences, effacent les corps à corps des bourreaux et des
victimes, oublient l'odeur de plomb fondu et les hurlements de
la question. (Labadie, 1995 : 318.)
Il y a donc transition de la macropolitique du spectacle à la
microphysique à'une surveillance.La torture est ainsi remplacée par la peine
de mort, dépourvue de tout ce théâtre de supplices antérieur (on passe
par la guillotine, puis par la pendaison, la chaise électrique et des
techniques plus sophistiquées comme les injections). L'emprisonnement
devient une forme plus humanitaire de punition. Certes, il n'en reste pas
132 DU CORPS DES FEMMES
moins que la gestion symbolique fondamentale du corps demeure
dominante dans les pratiques pénales3. Comme nous le verrons un peu
plus loin, les femmes n'échapperont pas à cette gestion et à ce contrôle du
corps. Selon cette pénalité, il ne s'agit plus de toucher le corps, mais
d'atteindre, par lui, quelque chose d'autre :
Mais la relation châtiment-corps n'y est pas identique à ce
qu'elle était dans les supplices. Le corps s'y trouve en position
d'instrument ou d'intermédiaire : si on intervient sur lui en
l'enfermant, ou en le faisant travailler, c'est pour priver
l'individu d'une liberté considérée à la fois comme un droit et
un bien. Lecorps, selon cette pénalité, est pris dans un système
de contrainte et de privation, d'obligations et d'interdits. La
souffrance physique, la douleur du corps lui-même ne sont
plus les éléments constituants de la peine. Le châtiment est
passé d'un art des sensations insupportables à une économie
des droits suspendus [...]. (Foucault, 1975 :16-17.)
Cette nouvelle philosophie de punition requiert l'intervention de toute
une batterie d'intervenants incluant surveillants, éducateurs, conseillers
spécialisés, tous les « psy » possibles, « venu[s] prendre la relève du
bourreau, anatomiste immédiat de la souffrance [...] » (ibid. : 16-17). Ces
intervenants «garantissent que le corpset la douleur ne sont pas les objets
derniers de son action punitive » (ibid. : 17).
Ainsi, l'enfermement concerne toujours le corps - privation de
liberté, contrôle des mouvements, rationnement alimentaire, privation
sexuelle, coups, cachots, fouilles à nu - Foucault suggère qu'il s'agit d'un
« déplacement de l'objet même de l'opération punitive. Dimunition
d'intensité ? Peut-être. Changement d'objectif, à coup sûr » (ibid. : 22). Par
le truchement du corps, on veut atteindre l'âme dans ce rituel pénal
(Laplante, 1985,1996). Pour expliquercette transformation, Foucaultparle
d'une « technologie politique du corps » dans laquelle on vise la docilité,
l'obéissance, la soumission, mais aussi la production. Toujours selon
Foucault (1975:30-31),
[...] le corps est aussi directement plongé dans un champ
politique ; les rapports de pouvoir opèrent sur lui une prise
immédiate ; ils l'investissent, le marquent, le dressent, le
supplicient, l'astreignent à des travaux, l'obligent à des
cérémonies, exigent de lui des signes. Cet investissement
politique du corps est lié [...] à son utilisation économique [...]
CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 133
le corps ne devient force utile que s'il est à la fois corps
productif et corps assujetti.
L'assujettissement est réalisé aussibien par la force physique que par un
système calculé et technique. En effet,
[i]l s'agit de remplacer les techniques punitives - qu'elles
s'emparent du corps dans le rituel des supplices ou qu'elles
s'adressent à l'âme - dans l'histoire de ce corps politique.
Prendre les pratiques pénales moins comme une conséquence
des théories juridiques que comme chapitre de l'anatomie
politique, (ibid. :30.)
Cela entraînera la croissance de réseaux disciplinaires tels que la
criminologie, le service social, la psychologie, la médecine et l'éducation
et sera le point culminantde la normalisation disciplinaire. En effet, selon
Grosz, « [c]e sont les instruments qui servent à enrégimenter, à observer
et à inspecter les "corps délinquants" (ceux des malades, des fous ou des
criminels) et par eux,à examiner également les corpsnormalisés » (Grosz,
1992 :56). Le corps devient donc « malléable sous le pouvoir » (ibid. : 56).
La mise en scène du corps desfemmes dans ces savoirs et ces pratiques
Lombroso fouille, mesure, observe, classe le corps féminin pour
livrer une typologie de la criminalité féminine, dérivée de Darwin et des
théories de la dégénérescencede la deuxième moitiédu XIXe siècle. Dans
la criminologie de Lombroso, « le corps de la "femme criminelle" a été
constitué comme un texte social particulier : un index du risque présent
et potentiel pour l'organismesocial plus large » (Horn, 1995 :109 ;notre
traduction). Pour Lombroso (1895:360-361), la femme criminelle est aussi
bien plus terrible parce qu'elle transgresse son rôle de femme, d'épouse
et de mère :
Mais si une excitation morbide des centres psychiques vient à
éveiller ses mauvaises qualités et à lui faire chercher dans le
mal un assouvissement, si la pitié et la maternité lui font
défaut, si l'on y ajoute les impulsions dérivant d'un intense
érotisme, une force musculaire assez développée et une
intelligence supérieure pour concevoir le mal et l'exécuter, il
est évident que la demi-criminaloïde inoffensive qu'est la
criminelle [...] est pour ainsi dire une exception à double titre,
comme criminelle et comme femme, car les criminels sont une
234 DU CORPS DES FEMMES
exception dans la civilisation et les femmes criminelles une
exception parmi les criminels mêmes [...]. Elle doit donc,
comme double exception, être plus monstrueuse. Nous avons
vu, en effet, combien sont nombreuses les causes qui conser-
vent honnête la femme (maternité, pitié, faiblesse, etc.). Si
malgré tant d'obstacles, une femme commet des crimes, c'est
une preuve que sa perversité est énorme puisqu'elle est
parvenue à renverser tous les empêchements4.
Des caractères de dégénérescence sont attribués au corps de la femme
criminelle, qui est scruté, fouillé et tient lieu d'explication de lacriminalité
et plus encore5. En effet, ce qui finalement émerge des travaux de
Lombroso semble être beaucoup moins la pathologie de la femme
criminelle que la « dangerosité » potentielle des femmes dites
« normales » (Horn, 1995 : 109). Ainsi toutes les femmes pouvaient
devenir les cibles et les objets de régulation et de surveillance tant du
regard scientifique que des pratiques sociales6. Eneffet, selon Horn (1995 :
115) :
La longue analyse de la femme "normale" qui ouvrait le livre
fut d'une importance particulière, toutefois, et ce qui, de
plusieurs façons, lui fournit son cadre de travail. La femme
normale, une figure qui n'a pas de réelle contrepartie dans les
travaux de Lombroso sur la criminalité masculine, a été
visiblement définie comme une base à partir de laquelle la
femme criminelle puisse apparaître distincte, visible et
compréhensible, [...] le portrait de la femme normale a
contribué de façon substantielle à situer toutes les femmes dans
la vision du spécialiste du domaine social. (Notre traduction.)
C'est ce que l'on peut appeler la fonction symbolique du corps déviant et
criminel des femmes. Or, toutes les femmes deviennent « suspectes »7.
D'autres auteurs de l'époque vont contribuer à cet héritage.
En Angleterre, dans les années 1860, des tenants de la
physiognonomie tels que Carpenter, Robinson et Mayhew font des liens
entre l'apparence physique et les tendances criminelles. Pour sa part,
Carpenter parle des femmes « criminelles » comme d'une classe de
personnes exclues, physiquementdégénéréeset moralementcorrompues.
Ellis aussi suggéra que ces femmes étaient plus ataviques, plus poilues,
plus masculines. Ellis (1891 : 204) cite Maro pour dire que la femme
criminelle est «[m]asculine, a-sexuée, laide et anormale [...] plus marquée
par des traits de dégénérescence » (notre traduction). Ainsi, la
CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 135
masculinisation du corps des femmes criminelles est centrale dans
l'analyse de ces auteurs et de cette période historique.
Ellis lie la criminalité des femmes à leur biologie. Maudsley
portera aussi beaucoup d'attention aux femmes en reprenant la thèse de
Robinson dans Female Life in Prison (1862) ; elle affirme :
[...] à quel degré de dégradation une femme sombre parfois [...]
elle perd totalement tout sens de la honte, de la modestie, du
respect de soi, de la gentillesse, toute sa féminité, devenant
violence, cruelle, scandaleusement blasphématoire et
impudemment immodeste : en fait, elle devient une sorte de
démon, possédant tous les vices de la femme à leur paroxysme
et aucune de ses vertus. (Maudsley cité par Dobash, Dobash et
Gutteridge, 1986 :113 ; notre traduction.)
Maudsley fut un des premiers médecins britanniques à identifier les
fonctions normales du corps des femmescomme une cause d'aliénation,
de folie. Les menstruations, la grossesse, par exemple, pouvaient
conduire, selon lui, à une condition pathologique. En effet, il conclut que
les déviations sexuelles des femmes sont le produit « de l'irritation des
ovaires ou de l'utérus - une maladie qui transforme la femme chaste et
modeste par une rage incontrôlée d'appétit » (ibid. : 114 ; notre
traduction). Selon Dobash, Dobash et Gutteridge (ibid. : 111) :
L'analyse des femmesfut particulièrement importante dansces
écrits, car la femme, dans son rôle de mère, était considérée
comme la cause biologique et sociale de la dégénérescence, et
les hypothèses patriarcales sur la vraie nature des femmes
conduisaient à des tentatives pour identifier et classifier celles
qui déviaient de cette norme. (Notre traduction.)
Cette conception voulant que les femmes criminelles soient corrompues
physiquement et psychologiquement aura un impact certain sur le
traitement des femmes en prison et renvoie à une image de femmes
justiciables plus difficiles voire même irrécupérables (voir également
Smart, 1976 ; Heidensohn, 1985)8.
Même si l'enfermement se présente comme une forme plus
humanitaire de punition et même si l'on assiste à un adoucissement des
peines, dans un contexte de changement social, politique et idéologique,
c'est toujours du corps qu'il s'agit.
136 DU CORPS DES FEMMES
Acte II : Le corps emprisonné ou la corporéité
de l'enfermement au féminin
Si les corps sont des objets de pouvoir et des lieux d'inscription
sociale, débordant de significations psychiques et sociales, quel
effet aura une compréhension des formes sexuellement
différentes du corps sur notre compréhension du pouvoir, sur
nos connaissances et sur notre culture ? (Grosz, 1992 : 59.)
Comme nous l'avons vu, dans l'idéologie de l'enfermementc'est
toujours du corps qu'il s'agit. Deux conceptions importantes du corps
peuvent être mises à contribution pour notre analyse : le corps en tantque
surface sur laquelle s'inscrit le socialet lecorps en tant que Heu de l'expérience
vécue (Grosz, 1992).
Le corps peut être considéré comme une sorte de charnière ou
comme un double seuil ;en effet, il est placé entre le psychique
pu une intériorité vécue et une extériorité plus sociopolitique
qui produit une intériorité au moyen d'inscriptions sur sa
surface extérieure [...] grâce à divers régimes de pouvoir
institutionnel, discursif ou non discursif. (Ibid. :54.)
Le pouvoir agit directement sur le corps, car il requiert une connaissance
des corps et des comportements pour maintenir son efficacité et rester
« en place ».
En examinant la perpétuation du corps, nous allons mettre au
jour les enjeux que représente la mise en forme de la « technologie
politique du corps » tant du point de vue du système pénal que de celui
des acteurs. Comme le suggère Grosz (1992 : 53) : « Fait de chair
malléable, le corps est la matière première non spécifique des inscriptions
sociales, ce qui produit des sujets, des sujets de genre particulier. »Acette
fin, nous allons mettre en relief plusieurs dispositifs de contrôle du corps,
en posant les questions suivantes :Comment l'enfermement travaille-t-il
sur le corps ? Comment le corps enfermé est-il investi ? Comment est-il
contrôlé, fouillé ? Commentle corps est-il, à la fois, en danger et dangereux
(Frigon, 1994) ? Comment le corps est-il à la fois un site de contrôle et un
site de résistance ?
Pour mieux théoriser cette mise en forme, trois niveaux d'action
sur le corps s'offrent à l'analyse de la relation entre le corps et la culture
(Préjean, 1994) : la ritualisation du corps, la perpétuation et la fonction
symbolique. Lepremier niveau, la ritualisation, renvoie à l'ensemble des
CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 137
pratiques de marquage qui produisent l'apparence corporelle comme
signe : parures du corps, masques, habits, dressage, apprentissages
posturaux, contrôle gestuel. Ce niveau est celui qui est le plus en relation
avec l'institutionnel, qui engage une symbolique et une politique de
l'apparence corporelle. Ledeuxièmeniveau, la perpétuation, renferme les
pratiques de reproduction du corps :l'entretien quotidien du corps, dans
ses dimensions biologique et sociale (santé, minceur, etc.). Finalement, le
troisième niveau, dit « structurel » ou « symbolique », renvoie aux
processus de production du corps entendu comme un système de
rapports ; à ce niveau d'analyse, « on devra se demander en fonction de
quelles nécessités sociales le corps est produit » (ïbid. : 22-23). Les
deuxième et troisième niveaux, c'est-à-dire ceux de la perpétuation et de
la fonction symbolique du corps, sont particulièrement éclairants pour
notre démarche.
Nous allons examiner comment le corps des femmes est marqué
par un passage au pénal. Cependant, il apparaît essentiel de situer
auparavant la problématique de l'enfermement carcéral des femmes au
Canada.
L'enfermement carcéral des femmes au Canada
Au Canada, en 1990, les femmes incarcérées représentaient 7%
de la population carcérale provinciale (sentences de moins de deux ans)
et 4 % de la population carcérale fédérale (sentences de plus de deux
ans)9. Toujours dans cettemême année, 305 femmespurgeaient des peines
fédérales, contre 13 234 hommes10. Jusqu'en 1996, la Prison des femmes
de Kingston était le seul pénitencier pour femmes au Canada, contre plus
de 40établissements pour hommes. On y compte habituellement environ
150 femmes (population francophone variant entre 20 % et 40 %) et
quelque 150 autres sont incarcérées dans des établissements provinciaux
à la suite d'accords d'échanges conclus avec certaines provinces comme
Québec depuis 1973, tel l'accord conclu avec la Maison Tanguay, par
exemple11. Au total, on peut compter environ 800 femmes dans les
établissements provinciaux canadiens. De statistiques plus récentes se
dégage le portrait suivant :
En septembre 1995, il y avait 619femmes purgeant une peine
fédérale au Canada. Plus de la moitié (322) de celles-ci étaient
en détention et les autres sous surveillance communautaire.
Parmi les femmes purgeant une peine fédérale incarcérées, le
plus fort pourcentage (42 %) se trouvait à la Prison des femmes
23S DU CORPS DES FEMMES
[...]. La moitié des femmes incarcérées dans la région des
Prairies étaient des autochtones. (Arbour, 1996:220.)
Jusqu'à très récemment, le fait qu'il n'existe qu'un seul pénitencier
pour femmes au Canada posait un certain nombre de difficultés. Une
première difficulté concernait la classification, étant donné que toutes les
femmes incarcérées sont soumises au même type de contrôle même si les
besoins de sécurité sont différents, contrairement à la situation qui existe
dans les établissements masculins12.
Une autre difficulté à souligner est que les femmesprovenant de
toutes les provinces canadiennes sont incarcérées à Kingston, ce qui
engendre de sérieux problèmes, notamment pour celles qui ont des
enfants. Cela concerne beaucoup de femmes en détention, puisque les
deux tiers des femmes purgeant une peine au fédéral sont mères et que
70 % de celles-ci élèvent leurs enfants seules. De plus, contrairement aux
hommes, elles n'ont généralement pas de conjoint à l'extérieur qui
s'occupe des enfants.
Qui plus est, lenombrenon négligeable de suicides observé entre
1977 et 1991 à la Prison des femmes a aussi sonné l'alarme. Selon des
sources non officielles, une douzaine de femmes, dont huit autochtones
(elles représentent environ 25 % des femmes au fédéral et sont donc
largement surreprésentées), se seraient enlevé la vie à l'intérieur des
murs13. L'automutilation a aussi mis en lumière le fait que les femmes
incarcérées ont été très souvent dans le passé victimes d'inceste, de
violence physique et psychologique ainsi que de violence conjugale. On
n'a qu'à penser ici aux femmes qui tuent leur conjoint violent. Selon le
rapport d'un groupe d'étude sur les femmes ayant subi une sentence au
fédéral, Lacréation dechoix, plus de 80 % des femmes incarcérées auraient
été victimisées avant leur incarcération. La violencequ'elles ont subie aux
mains, la plupart du temps, d'hommes (par exemple de la part du père,
d'un frère, d'un beau-père ou d'un conjoint), ne devrait donc pas être
passée sous silence lorsque l'on parle d'intervention auprès des femmes.
En 1990, le rapport intitulé La création de choix recommandait la
fermeture de la Prison des femmes de Kingston pour l'année 1994 (elle fut
finalement fermée en 1996) et l'ouverture de six centres régionaux de
détention au Canada14. La fermeturede la Prison des femmes a d'ailleurs
été préconisée depuis son ouverture en 1934. Plusieurs commissions
d'enquête se sont succédé pour arriver toutes à la même conclusion : la
fermeture de la Prison des femmes15. Malgré les changements de
modalités d'incarcération, le corps de la femme détenue est marqué par
l'enfermement, et ce même avant l'entrée en prison. En effet, tout un
CORPS, FÉMINITÉ ET DANGEROSITÉ 139
processus de marquageest mis en branle avant celle-ci (prise d'emprein-
tes digitales, prise de photos, examens physiques, douches, fouilles à nu).
En prenant le corps comme pivot d'analyse et à l'aide de cinq
rubriques théoriques, nous examinerons très brièvement comment le
corps des femmes devient transparent, pénétrable, assujetti, mais
comment aussi il résiste à l'enfermement carcéral ;c'est ainsi que l'on peut
parler d'un «corps marqué », d'un «corps malade », d'un «corps aliéné »,
d'un « corps victime » et d'un « corps-résistance».
Le corps marqué
Selon les sociétés et les époques, le marquage du corps peut se
réaliser de diverses manières, assurant son intégration sociale : scarifica-
tions, tatouages, circoncision, excision, reconstructions chirurgicales de
parties du corps, perforation du corps et de certaines de ces parties
(lèvres, oreilles, langue, parties génitales)et ornementation du corps16.
Ainsi, «[l]ecorps devientun texte, un systèmede signes qu'il faut
déchiffrer, lire et interpréter [...]. Lecorps est un dépôt d'inscriptions, de
messages entre les frontières intérieur et extérieur » (Grosz,1992:55). Le
Breton (1982 : 226) rappelle, à l'instar de Berthelot et de Drulhe, que le
corps est « une surface et une épaisseur d'inscription qui ne prend son
sens que par les injonctions culturelles qui viennent s'y tracer ».Qui plus
est, le corps doit être considéré comme étant à l'intersection de trois
facteurs : psychologique, physiologique et sociologique (Orel, 1983 ;
Mauss, 1950). Orel (1983 :164) suggère de concevoir un « corpsinterface
[...] qui se situerait entre le corps psycho-physiologique et le corps conçu
comme le résultatdes taxinomiesou catégoriesde perception des groupes
sociaux ».
Les rites d'entrée en prison sont de véritables « cérémonies de
dégradation » au sens de Garfinkel (1956). Comme le souligne Hamelin
(1989 : 60) :
Lors de leur admission, les femmes, comme les hommes
d'ailleurs, sont dépouillées de leur identité en tant que sujet.
Avoir à se déshabiller devant des inconnus, prendre sa douche
avec des produits désinfectants, se donner un shampooing
anti-poux, perdre le droit de porter des bijoux [...].
Par exemple, pour Nicole, citée par Hamelin (ïbid. : 128-129), une femme
incarcérée, c'est l'humiliation :
240 DU CORPS DES FEMMES
Là, un moment donné, ben la surveillante a dit bon là, passe à
douche [...] j't'allée mlaver, mais y fallait s'déshabiller devant
eux autres. Ça, ça m'a écœurée pas possible [...] le fait d'être
obligée de s'déshabiller devant une surveillante, surtout tu
connais pas cette personne-là [...] c'est presque une humilia-
tion, un manque de respect envers la personne, la détenue.
Les femmes parlent aussi de l'humiliation vécue lors des fouilles à nu et
des fouilles vaginales-rectales. Celles-ci peuvent s'effectuer à l'entrée en
prison comme tout au long de l'incarcération après des absences
temporaires et des libérations de jour, par exemple. En effet, pour
Laurence (Hamelin, 1989 :130) et pour bien d'autres, la fouille,
[...] c'était juste pour écœurer parce que en réalité le vagi-
nal-rectal c'est une grosse farce, la fille peut n'avoir [sic] et
l'infirmière qui le fait, c'est juste pour dire qu'elle rentre son
doigt et même encore si elle le rentre, des fois c'est assez loin
qu'elle peut même pas y toucher faque c'est tout simplement
pour humilier l'individu.
Dans son étude menée auprès des femmes à Fleury-Mérogis, à Paris,
Ginsberg (1992 :148) estime que la honte est aussi présente au cours de
ces rites : « Toutes ces femmes disent la honte ressentie à la période des
règles quand il faut baisser le slip et laisser entrevoir une serviette
hygiénique imbibée de sang. »
Au Québec, le protecteur du citoyen (1985 : 204) estimait aussi
dans son rapport que la fouille à nu « [...] justifiée ou non, qu'elle
conduise ou non à la confirmation des appréhensions des autorités
policières ou carcérales, est toujours humiliante ».
Les rites d'entrée, les fouilles à nu et les fouillesvaginales-rectales
participent donc de ce processus de marquage et de mortification et
entraînent une perte de statut et d'identité. Ainsi les femmes ne se
perçoivent plus comme des femmes, mais comme des criminelles, comme
en témoigne Marie Gagnon (1997 : 112), une ex-détenue de la Maison
Tanguay à Montréal :
[...] Je me regarde dans le miroir. Je ne suis plus la même
personne. J'ai maintenant lesyeuxdurs, lesprunellessombres;
mes joues sont plus rondes, ce qui n'empêche pas deux gros
sillons de les relier au nez. Je suis plus lourde, mais j'ai l'air
amaigrie [...]. Peu à peu, je me transforme en ermite. J'ai les