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Published by Numérithèque, 2021-05-21 14:54:03

Du corps des femmes : Contrôles, surveillances et résistances

Sylvie Frigon, Michèle Kérisit

LE CORPS ET SES MIRAGESs 191

interrogées revendiquent qu'on écoute, au-delà d'un corps envahi ou
vide, le corps qu'elles habitent et qui exprime une souffrance dont il est
l'ancrage, mais qui le dépasse. Il reste à se demander dans quels lieux ces
voix seront écoutées et quelles transformations provoquera cette écoute
dans nos pratiques sociales et, plus largement, dans nos formes de vivre
ensemble.

Notes

1. Collin souligne que le nombre d'auteurs qui se désignent sous ce terme est
assez restreint ; néanmoins, elle introduit sous cette dénomination des
auteurs qui ont fortement critiqué les présupposés de la pensée moderne
universaliste occidentale, notamment Vattimo, Derrida et Foucault.

2. Selon cette auteure, «le sens que revêt ici le terme "génération" implique en
fin de compte moins une chronologie qu'un espace signifiant, un espace
mental, corporel et désirant » (Kristeva, 1993 : 328).

3. Dans lecadre de cetterecherche, nous cherchions à réaliser 65 entrevues avec

des usagers et usagères des ressources alternatives en santé mentale

membres du Regroupementde ressources alternatives en santé mentale du
Québec. Nous avons sélectionné 11 ressources alternatives en santé mentale,
dont six à Montréalet cinq en région. Lesusagers et usagères interrogés dans
chacune des ressources alternatives sont caractérisés par des degrés

différents d'implication dans la ressource et sont également d'ex-usagers et
d'ex-usagères. Nous avons aussi interrogé cinq usagers-ères devenus
intervenants en ressource alternative ainsi que cinq usagers et usagères
participant au Comité des frères et sœurs d'Emile Nelligan, constitué

exclusivement d'usagers et d'usagères, qui se veut un lieu de réflexion
autour de la folie et une instance critique pour les ressources alternatives.
Finalement, seulement 59 entrevues ont été réalisées : les six qui sont
manquantes s'expliquent par la difficulté à rejoindre les ex-usagers et ex-
usagères ainsi que les usagères et usagères devenus intervenants. Ici, nous
avons tenu compte de 49entrevues d'usagères et d'usagères des ressources
alternatives de Montréalet des régions, dont 22 femmes et 27 hommes.
4. Cette recherche sous la direction scientifique d'Ellen Corin subventionnée
par le Conseil québécois de la recherche sociale (Corin,Guay,Rodriguez del
Barrio, CQRS : EA-398/093) a été réalisée en partenariat avec le RRASMQ.
Ce projet fait partie des travaux de l'Équipe de recherche et action en santé
mentale et culture (ERASME), subventionnée par le CQRS et dirigée par
Ellen Corin (Université McGill, psychiatrie et anthropologie). Cette équipe
est constituée, d'une part, de chercheurs universitaires : Gilles Bibeau
(Université de Montréal,anthropologie), Louise Biais et LourdesRodriguez
del Barrio (Université d'Ottawa, service social), Jocelyne Lamoureux

(UQAM, sociologie), Cécile Rousseau (Université McGill, psychiatrie) ; et,
d'autre part, de groupes communautaires : l'Institut interculturel de

192 DU CORPS DES FEMMES

Montréal (Kalpana Das, Robert Vachon, Marc Perreault), le Regroupement
des ressources alternatives en santé mentale du Québec (LorraineGuay), la
Table de concertation des organismes de Montréal au service de réfugiés
(Stephan Reichhold, SylvieMoreau).
5. Les personnes rencontrées ont été hospitalisées à plusieurs reprises et
reçoivent ou ont reçu des traitements psychopharmacologiques. En général,
elles ont reçu un diagnostic de psychose.
6. Âgée de 42 ans (en 1999), Josée a trois enfants et est actuellement en voie de
divorce. Elle a été hospitalisée en 1980 (à l'âge de 23 ans). À l'hôpital, elle a
été diagnostiquée psychotique et dépressive et elle a reçu plusieurs
traitements pharmacologiques dès 1975. Depuis deux ans (au moment de
faire l'entrevue, donc depuis approximativement 1993), elle a abandonné la
médication psychiatrique. Elle fréquente une ressource alternative en santé
mentale (maison d'hébergement) depuis 1993 de manière occasionnelle.
Nous n'aborderons pas ici ce dernier aspect de son récit de vie.
7. Mathilde, pour sa part, lie l'inceste à la perte de la foi en Dieu : « Tout a
débarqué. Parce que Dieu avait pas répondu par de l'aide [...] la souffrance
que j'avais,j'avais peur d'être enceinte et [du] mal physique. »
8. Cette image du «robot »revient dans plusieurs entrevues, toujours avec des
femmes, pour parler, d'une part, des symptômes, de l'expérience de la crise
et, d'autre part, pour évoquer les effets de la médication.
9. Finalement, elle semble avoir trouvé dans la ressource alternative une
nouvelle façon de comprendre ce qui lui est arrivé, qui relativise son rapport
avec la psychiatrie et qui transforme en profondeur sa conception d'elle-
même, son rapport à elle-même, à son corps et aux autres.
10. Lucie avait 45 ans au moment de l'entrevue. Elle est mère d'un enfant.
Hospitalisée pour la première fois à 29 ans et la deuxième et dernière fois en
1984, elle a reçu le diagnostic de psychose maniaco-dépressive et elle reçoit
actuellement un traitement pharmacologique. Elle est devenue très
rapidement intervenante dans un centre hospitalier où elle enseignait
l'artisanat ; par la suite, elle a travaillé dans un groupe d'entraide et
actuellement elle est intervenante dans une maison d'hébergement, ressource
alternative en santé mentale.
11. Lucie provient d'une famille de sept enfants (quatre garçons et trois filles).
12. Sa grand-mère a été une figure très importante dans l'enfance de Lucie.Elle
dit lui ressembler physiquement, mais elle a également appris d'elle à faire
de l'artisanat et à prier. Sa foi religieuse aura un rôle fondamental face à
l'expérience de la folie.

LE CORPS ET SES MIRAGES 193

Bibliographie

Butler, Judith (1997), « Le corps décentré », Spirale, mai-juin.
Collin, Françoise (1989), « L'irreprésentable de la différence des sexes », s. la dir.

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p. 27-41.
Collin, Françoise (1995), « Du moderne au post-moderne », Paris, Les Cahiers du

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Corin, Ellen (1993), « Les détours de la raison. Repères sémiologiques pour une

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Corin, Ellen (1995), « Refigurer l'histoire : un rite de possession féminin en
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Corin, Ellen, Lourdes Rodriguez del Barrioet Lorraine Guay (1996), «Les figures
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Foucault, Michel (1976), La volonté de savoir, Paris, Gallimard.
Gauchet, Marcel (1992), L'inconscient cérébral, Évreux (Eure), Éditions du Seuil.
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Kristeva, Julia (1993), « Le temps des femmes », Les nouvelles maladies de l'âme,
Paris, Fayard, p. 297-331.

Lamoureux, Diane (1996), « Féminins singuliers et féminins pluriels », Les
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Québec, Presses de l'Université Laval et L'Harmattan.

Ricœur, Paul (1991), Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil.
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Indifférenciation et folie d'Ajaratou », Anthropologie et Sociétés, 17, 1 et 2,
p. 157-172.

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6

Les figures du vieillissement des femmes
en gérontologie

MICHÈLE KÉRISIT

When I am an old woman, I shall wear purple
With a red hat which doesn't go, and doesn't suit me.
And I shall spend my pension on brandy and summer gloves
And satin sandals, and say we've no moneyfor butter.

JennyJoseph

L'augmentation sensible du nombrede personnes âgées dans les
sociétés occidentales et l'arrivée sans cesse redoutée de la classe d'âge de
l'après-guerre (les baby boomers) au seuil « fatidique » des 50 ans ont
donné récemment à la gérontologie un essor sans précédent. La géronto-
logie, comme champ de connaissances sur le vieillissement, ne peut
cependant encore se prévaloir du statut de « discipline » au même titre
que la sociologie ou la psychologie (Katz, 1997).Enseignée sous forme de
« certificat » ou de spécialisation, elle n'a pas encore atteint une unité
théorique (Marshall, 1996), sinon dans l'objet qu'elle a contribué à
construire socialement, la « personne âgée ».

Le champ de la gérontologie seconstruitdoncen grande partie par
ses multiples discours disciplinaires qui la constituent : sciences de la
santé et médecine (d'abord et souvent de façon hégémonique), géronto-
logie sociale (avec ses référents sociologiques et anthropologiques),
psychologie gérontologique, démographie, etc. La variété des écrits
gérontologiques invite d'ailleurs à ne pas intégrer les multiples champs
disciplinaires qui les traversent de part en part. De plus, constamment en
flux, la gérontologie est souvent assujettie aux objectifs politiques qui
visent à la régulation et à la gestion des populations vieillissantes :politi-
ques de retraite et de sécurité du revenu, politiques de santé, politiques
de soins de longue durée pour personnes « en perte d'autonomie » dont
la grande majorité est constituée par les personnes âgées. Largement
tributaire des grandes enquêtes sur la santé et de l'épidémiologie, la
gérontologie sociale, dans sa facture dominante, tente alors de projeter
dans un avenir plus ou moins proche les formes d'une gestion des

196 DU CORPS DES FEMMES

populations vieillissantes, afin d'en contrôler les incidences financièreset
sociales.

Enfin, la gérontologie est aussi et avant tout informée par des
pratiques d'intervention auprès de personnes âgées jugées « frêles » ou
« à risque »,en raison de leur santé, de leur pauvreté matérielle ou de leur
isolement. Peu de cohérence disciplinaire, donc, mais une pléthore
d'étudesempiriques dont l'objectif fondamental est d'optimiser la gestion
des finances publiques pour une population souvent considérée comme
un « fardeau » ou d'évaluer l'impact de programmes d'intervention
auprès d'une clientèle âgée. À cette « tradition » discursive gérontolo-
gique, positiviste et empiriciste, encore très dominante dans les écrits
(Green, 1993), se mêle une autre, souvent liée à la première (mais pas
toujours), dénonçant les multiples discriminations basées sur l'âge, au
nom d'une pratique non âgiste ou anti-âgiste et humanitaire.

Ce à quoi nous assistons en fait, c'est à la construction d'un champ
du savoir autour d'un donné implicite : le corps âgé. On est vieux, en
effet, parce que le corps a vieilli. Voilà bien un point sur lequel il n'y a
rien à redire : les rides, les cheveux blancs ou gris, la posture du corps et
les malaises et maladies associés à l'âge fonctionnent comme des
« marqueurs » du corps âgé et relèvent de la biologie et de la physiologie
du vieillissement. Regrettant l'absence du social dans .un discours
gérontologiqueprofondément marqué par lediscours biomédical, Zûniga
(1990 :15) montre du doigt cet « universel » du champ :

La gérontologie sociale a un respect surprenant pour la biologie.
La vieillesse est alors comprise comme une facticité, reflet
apparemment fidèle d'une réalité corporelle. On vieillit parce que
le corps vieillit ; et on stigmatiserait et discriminerait parce que
les vieux sont une minorité visible et parce que la vieillesse est
une décadence objective, universelle et sans exception et hors du
temps social car fondamentalement somatique.

Depuis quelques années cependant, un corpus d'ouvrages et
d'écrits critiques se fait entendre. Au centre de cet effort critique, on
trouve trois grands courants de pensée qui s'informent l'un l'autre, qui
rompent avec la tradition empiriciste et épidémiologique de la géronto-
logie et qui explorent les problématiques du vieillissement (et non plus la
vieillesse, exclusivement) dans une perspective délibérément constructi-
viste. D'une part, une approche d'économie politique s'interroge sur la
centralité du rythme ternaire de vie axé sur le travail et qui fait de la
vieillesse, socialement délimitée par un âge chronologique, le moment de
la « retraite », avec tout ce que cela implique comme enjeux politiques,

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 197

économiques et sociaux (Guillemard, 1995,1997 ; McDaniel, 1997 ; Gee,
1996 ; Myles, 1995). D'autre part, nous assistons à une réflexion géronto-
logique féministe qui exprime une volonté de comprendre comment
s'articulent âgisme et sexisme dans les comportements quotidiens, dans
les représentations sociales des femmes âgées, dans les pratiques
d'intervention et dans les conditions de vie matérielle des femmes âgées
(Cohen, 1984 ; Banner, 1992 ; David, 1994 ; Rosenthal, 1990 ; Friedan,
1995 ; McDonald et Rich, 1991 ; Martz, 1991 ; Charpentier, 1995).
Prolongeant également la réflexion féministe sur l'oppression des femmes
déjà âgées, certaines auteures ont aussi commencé à repenser ce que
signifie vieillir pour les femmes,comme en témoigne le nombre croissant
d'ouvrages sur la ménopause (Gréer, 1991 ; Sheehy, 1993 ; Dowling,
1996 ; Lock, 1993 ; Callahan, 1993 ; Coney, 1994). Enfin, nous assistons à
la remise en cause d'approches épidémiologiques centrées sur la mesure
de prévalence et d'incidence de «problèmes » dans la population âgée et
leurs personnes-soutiens. Dans ce cas, sont reprochés à la gérontologie sa
propension à dé-historiciser et àhomogénéiser les processus de vieillisse-
ment, son manque de réflexivité méthodologique (Baars, 1991). C'est à
l'intersection de ces trois courants actuels de pensée en gérontologie que
se situe ce chapitre. Nous proposons donc une réflexion sur la façon dont
les différents discours présents dans la recherche gérontologique actuelle
se servent d'un nombre relativement restreint d'images ou de représenta-
tions du corps des femmes âgées pour constituerl'objet de la gérontologie
et renforcer le contrôle social s'exerçant sur le corps des femmes, grâce à
certaines pratiques sociales et de santé fondées sur lesregards disciplinai-
res informant ce nouveau champ du savoir.

Le corps des femmes vieillissantes est un corps traversé par un
pouvoir disciplinaire double qui le contraint à se conformer à deux
impératifs apparemment contradictoires. D'une part, en tant que femme,
elles sont soumises à l'ensemble des pratiques normatives de la
féminité : pas plus que les jeunes femmes, il ne leur est loisible de « se
laisser aller ». Au contraire même, les injonctions médiatiques semblent
leur dire que plus les femmes vieillissent, moins il leur faut laisser tomber
le soin de leur corps, sous peine de se transformer en « mêmes », en
« sorcières », en «folles »et d'être objet de ridicule. Ces injonctions se font
d'ailleurs de plus en plus fortes et les formes de contrôle du corps de plus
en plus marquantes, du moins pour une certaine partie des femmes qui
y ont accès : chirurgie esthétique, abrasion de la peau, lifting, utilisation
de corsets et autres vêtements contraignants. Le modèle de référenceest
alors le corps féminin jeune, productif et sans marques. Dans ce cas, le
mot « discipline »prend son sens premier d'instrument de punition et de

198 DU CORPS DES FEMMES

coercition, et de règle de conduite susceptible de faire régner le bon ordre
patriarcal1.

D'un autre côté, le corps des femmes d'un certain âge est régulé
par une combinaison de pratiques et de savoirs spécifiques au vieillisse-
ment dans les sociétés industrialisées : occultation de la sexualité à partir
d'un certain âge, omniprésence des représentations de lavieillesse comme
« problème », comme « maladie », déficience et déclin. Le corps des
femmes âgées se trouve à l'intersection de ces deux injonctions qui ont
pour effet de l'inscrire dans des pratiques extrêmement régulatrices. Bien
sûr, ce contrôle se fait toujours de façon fragmentaire et contradictoire. Et
d'ailleurs, c'est sans doute dans ces interstices que peuvent actuellement
se forger quelques pratiques de résistance.

Dans lechamp gérontologique,nous distinguerons deux domaines
particulièrement importants dans les mécanismes de régulation du corps
âgé : d'une part, la « mise à la retraite » des personnes qui ont atteint un
certain âge chronologique (et ce que cela signifie pour les femmes),
d'autre part, les formes que prend la médicalisation du vieillissement des
femmes. Le premier de ces domaines nous conduira à examiner de près
comment le corps des femmes âgées est socialement produit par la
régulation des cycles de vie et se pense en termes de certaines figures
emblématiques de la vieille femme (la grand-mère et la veuve), et ce
malgré la remise en cause du concept de « cycle de vie » au profit de la
notion de « parcours de vie ».Le second domaine, celui de la médicalisa-
tion de certains phénomènes marqueurs du vieillissement des femmes (la
ménopause, en particulier), nous permettra de radiographier des
pratiques entourant le corps des femmes âgées.

Le corps en retrait(e) ?

Il n'est jamais facile de retracer les contoursd'un champ de savoir,
spécialement lorsque celui-ci est « jeune » ou en émergence, comme la
gérontologie. La désignation d'un corpus de connaissances sous le terme
générique de «gérontologie » nous donne cependant quelques indications
sur le moment de sa constitution comme champ reconnu de savoir et
permet d'en distinguer les contours. Selon Bryan Green (1993 : 38), le
terme de « gérontologie » est né sous la plume du biologiste Metchnikoff
en 1908. La gérontologie ne devient cependant affaire d'un savoir reconnu
qu'une quarantaine d'années plus tard, c'est-à-dire après la Seconde
Guerre mondiale, au moment où un système de retraite ou de sécurité de
la vieillesse se met en place dans la plupart des pays occidentaux.
Parallèlement s'affirme un autre champ de recherche sur lavieillesse, qui,

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 199

né au XIXe siècle avec l'École de médecine de Paris, va trouver son
appellation aux États-Unis sous le terme de «gériatrie »en 1914(Bourde-
lais, 1993 ; Kirk, 1992). La gériatrie aussi ne prendra véritablement son
essor qu'après 1945.

Cette curiosité relativement récente pour ceux et celles que l'on
désignait auparavant comme « vieillards » indique les deux grands
logiques encore à l'œuvre dans les discours gérontologiques actuels.
D'une part, le rôle de la régulation du marché du travail (répartissant les
gens entre « ceux qui travaillent » et « ceux qui ne travaillent pas ») dans
la constructiond'une vieillesse supposément homogène et vécue par tous
et toutes sur le modèle de l'« inactivité pensionnée » (Guillemard,
1989) ; d'autre part, l'intérêt pour les maladies et la physiologie du
vieillissement et l'élaboration de pratiques cliniques et médicales
répondant sans doute à une technicisation de plus en plus grande du
vivant. Ces deux grandes branches de la gérontologie (gérontologie
sociale et gériatrie) conduisent, par leur entremêlement, à une représenta-
tion de la vieillesse comme « inactive »et « dépendante » et en font par là
même un « problème social » à gérer.

La retraite

Avant la mise en place d'un dispositif de retraite dans les années
1920 au Canada, l'on continuait, homme ou femme, à «travailler »jusqu'à
ce que le corps cède aux coups de boutoir de l'âge, quitte, ensuite, à se
« retirer » grâce à l'épargne ou à la donation (Santerre, 1989), grâce à
l'aide des enfants ou à l'assistance hospitalière pour les plus démunis
(Snell, 1996 ; Katz, 1984). L'âge chronologique que l'on avait atteint
importait moins en regard de la nécessité de gagner sa vie ou de
participer à l'économie familiale. Depuis le début du XXe siècle, sous la
pression des syndicats de travailleurs mais aussi en raison de l'interven-
tion de l'État dans la gestion de la main-d'œuvre lors de la crise écono-
mique des années 1930 (Guest, 1993), l'âge de 70 ans puis de 65 ans
signale, visiblement et automatiquement, le début d'une période du
parcours de vie marquée par le retrait de la « vie active », gratifiant le
retraité d'une « repos bien mérité ». Dans les sociétés occidentales
fortement salariées de l'après-guerre, le parcours de vie s'est ainsi divisé
en trois étapes organisées autour de l'étape centrale de l'âge adulte
consacrée au travail(rémunéré),la jeunesse étant vouée à la formation et
à la préparation au métier, et la vieillesse, à l'inactivité et au repos. Cette
structure socialedifférenciée selonles âges, si elle commenceactuellement
à se déliter (McDaniel, 1997 ; Pitrou, 1995;Riley et Riley, 1994),n'en reste

200 DLZ CORPS DES FEMMES

pas moins encore très présente dans la façon dont nous envisageons le
cycle de vie humain et dans la manière dont les discours gérontologiques
envisagent leur objet. Considérée, ajuste titre, commeune victoire sociale,
la « retraite » devient alors le moment d'entrée dans la vieillesse.

L'un des principaux espaces discursifsde la gérontologie actuelle
concerne donc la mise en place, le développement et l'avenir des
politiques de retraite et de sécurité du revenu pour les personnes âgées
et l'impact du retrait de la vie active sur les travailleurs âgés (Estes,
Linkins et Binney, 1996) et,bien moins souvent, sur celle des travailleuses
(David,1994). Ces recherches sont particulièrement nombreuses à l'heure
actuelle, au moment où l'État essaie de se désengager des dépenses
publiques et donc de repenser les coûts supposément entraînés par le
départ en retraite d'un fraction grandissante de la population2. Si
beaucoup de ces recherches ont pour but de définir l'adéquation ou
l'inadéquation des retraites en termes actuariels (Conseil national du
bien-être social, 1996a et 1996b), d'autres, par contre, ont tenté de cerner
comment les modes de gestion de la vieillesse affectent notre compréhen-
sion des processus de vieillissement (Guillemard, 1995; McDaniel, 1997).
Il s'agit alors de comprendre commentseconstruisent nos représentations
de la vieillesse en fonction de « la distribution du travail sur le cycle de
vie » (Guillemard, 1995 : 43). En 1972, dans La retraite, une mort sociale,
Guillemard montrait déjà comment, par une sorte d'effet pervers, les
politiques de retraite3 ont contribué à la mise à l'écart des personnes âgées
en les mettant en marge de l'activité centrale de nos sociétés industriali-
sées. Le travail salarié, créateur d'identité et de statut, se pose en effet
comme la norme autour de laquelle gravitent les autres secteurs
d'activité : loisirs, formation et éducation, mais aussi travail domestique
non rémunéré. Paradoxalement, donc, si les politiques de retraite
engagées dans les pays industrialisés ont conduit au mieux-être de
beaucoup de personnes âgées, « elles ont construit aussi largement la
vieillesse comme un temps de vie se définissant par un statut social à
charge et en marge de la société, une période de vie qui n'est plus
considérée que commeun coût pour la société sans aucune contrepartie »
(Guillemard, 1991:45).

La coïncidence entre âge chronologique et âge social de la « mise
à la retraite » a eu des conséquences importantes dans le développement
des théories gérontologiques. Retiré du monde et privé d'utilité sociale,
le retraité montrerait tous les signes du «détachement »,se désengagerait
du monde autour de lui et attendrait la «vraie »mort, en traversant une
« mort sociale ».Plus ou moins rapide, l'agonie se marquerait sur le corps,

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 201

qui se rétrécit et rétrécit son champ d'action. Voici comment
Levet-Gautrat (1988 : 24)décrit cette agonie :

Le corps c'est le lieu du temps et c'est aussi le lieu de sa mort.
Dans ce corps, se trouve un locataire, « le psychisme», qui est
soumis à de nombreuses tensions sociales, affectives, économi-
ques et physiologiques. La personne âgée est consciente de sa
fragilité ; elle a peur de la force et de la vitesse des autres. Elle
pratique l'avarice du corps et vit au ralenti, une petite vie. Donc
l'atteinte au corps débouche sur une mise à distance
psycho-affective, aboutissant à un repli sur soi avec tous les
traits : égoïsme, avarice, fabulation, indifférence, qu'on a
l'habitude de dénoncer avec l'avance enâge.

Fondant leur théorisation de l'âge sur un modèle fonctionnaliste

de l'« ajustement à la retraite »,les promoteurs de la théorie du désenga-
gement (Cumming et Henry, 1961) se sont rapidement vu opposer
d'autres théories qui rejetaient cette passivité inéluctable de la vieillesse.
En effet, l'ajustement à l'inactivité forcée de la retraite passerait par une
activité adaptative qui permettrait un « vieillissement positif » (Rosow,
1967). Passant ainsi d'un donné construit par une logique de rapports
sociaux et économiques, et négligeant les différences entre les parcours
masculins et féminins, la « théorie du désengagement » ou celle de
l'activité, qui ont longtemps dominé les théories gérontologiques (Fry,
1992), vont attribuer ainsi aux « vieux » la volonté naturelle de se retirer
du monde, dans la même mesure que lemonde sedésengage d'eux, quitte
à combattre ce retrait. La coïncidence entre la retraite et la volonté de se
retirer du monde, inscrite dans le corps, évacue ainsi toute problématisa-
tion des rapports sociaux entre vieux et jeunes, entre actifs et inactifs,
entre responsabilité collective et responsabilité individuelle, entre
hommes et femmes. Si l'on accepte, comme nous l'avons dit précédem-
ment, que les représentations de la vieillesse se polarisent autour du
corps, on peut donc se demander, avec Ellen Corin (1985 : 499), si la
société n'a pas « sélectionné dans le vieillissement les dimensions lui
permettant de donner une base objective à une dévalorisation qui serait
ailleurs. La détérioration visible dans le champ corporel aurait alors
valeur de métaphore par rapport à ce qui se joue au niveau social. » De
plus, une vision marginalisante du retraité, vu comme menant une petite
vie assis sur son banc et jetant des miettes aux pigeons, et les théories
gérontologiques afférentes, ont donné lieu à tout un dispositif de
pratiques sociales touchant le mode de vie du « troisième âge » (Guille-
mard, 1989), au nom d'une nécessaire « activité » et de la création d'un

202 DU CORPSDES FEMMES

sens qui doit être comme « artificiellement » injecté dans une vie passée
entre le lit et les cartes.

Ceparadoxede l'allongement de la viehumaine dans un temps de
retrait de la vie sociale, en particulier pour les femmes, pose avec acuité
la question du sens de la vieillesse dans les rapports sociaux de sexe
(Marshall, 1993). En effet, on ne peut que constater combien une telle
représentation sociale de la vieillesse, fondée sur l'inactivité, repose sur
les modèles traditionnels du travail masculin et contient « des lacunes
prononcées sur les rapports de sexe dans les sphères de la production et
de la reproduction » (David, 1994 : 32). Si l'on accepte en effet, comme
nous le faisons, que la vieillesse est une construction socioculturelle en
partie fondée sur des rapports et des pratiques sociales du passage de
l'activité à l'inactivité, qu'en est-il alors des femmes, dont l'« activité » ne
prend pas nécessairement fin au moment de la retraite?

Les temps du corps

Rejetant le fonctionnalisme des différentes théories qui font de la
vieillesse un moment détaché du reste de l'existence et une adaptation au
déclin (soit par son acceptation, soit par son rejet), bon nombre de
chercheurs en gérontologie sociale tentent actuellement de comprendre
la vieillesse en y intégrant la complexité des différentes étapes de
l'existence qui marquent le parcours existentiel de tout être humain
(Marshall, 1995). S'interrogeant sur le phénomène du vieillissement plus
que sur le phénomène de la vieillesse, de nombreuxauteurs relèvent ici
aussi la forte influence standardisante de l'institutionnalisation du
parcours des âges, tout en y admettant une flexibilité individuelle, qu'il
s'agit justement de prévoir pour comprendresociologiquementla façon
dont l'individu vieillira.

En différenciant les parcours masculins et les parcours féminins,
et en les présentant sous la forme des tableaux 6.1et 6.2,nous ne voulons
pas affirmer que chaque personne a une carrière de vie qui la mène
inéluctablement dans telle ou telle direction. Nous avons indiqué entre
parenthèses les «événements »probables qui peuvent, justement, ne pas
survenir dans le courant d'une vie. Nous indiquons simplement le
« parcours de vie standardisé » qui est « un système institutionnel, un
ensemble de règles et de préférences hautementformalisé et abstrait.Il y
existe des glissements possibles quand ce parcours se traduit en
expériences individuelles. Les parcours de vie réels présentent plus
d'anomalies et d'imprévisible que le système officiel. Néanmoins,
le système officiel a énormément de pouvoir dans la structuration des

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 203

Tableau 6.1
Parcours « normatif » des âges masculins

ÂGES Enfance et Ado- Maturité vieillesse
CORPS i6SCGItC6
TRAVAIL Retraite
FAMILLE Apprentissages card(Aiocvcaisdceunltaire) r(eVmeuarvni.aaggee.)/
(Grand-père)
Emplois
(chomage)

spéL(Cpata.aoerJuranptLiil.toe.é,.n*/)//

attentes et des autodéfinitions individuelles » (Meyer, cité par Marshall,
1995 : 20 ; traduction libre). Lesparcours que nous proposons ici sont
donc des parcoursformalisés et institutionnalisés, qui ne prennent pas en
compte la diversité des parcours individuels et qui reposent sur une
norme hétérosexuelle et occidentale (Haldeman, 1995). Cependant, en
raison de l'« hégémonie » actuelle des théories du parcours de vie
(Marshall, 1995 : 29), ces parcours standardisés semblent être le terrain
sur lequel sebâtissent les théories du vieillissement et les représentations
de la vieillesse actuelle. Notre objectif n'est donc pas d'affirmer la
nécessité d'utiliser une telle démarche pour comprendre lesprocessus du
vieillissement, maisplutôt d'en démontrerle caractère fortement normatif
que nous considérons être un des inconscients théoriques de la géronto-
logie actuelle4. Nous voulons ainsi montrer comment se construit la
corporéité de la femme âgée en fonction des rapports sociaux de sexe
réinterprétés à la lumière de la norme que représente le travail masculin.

204 DU CORPS DES FEMMES

Tableau 6.2
Parcours « normatif » des âges féminins

ÂGES Enfal,enscceenecteAdo- Maturité Vieillesse
CORPS (,A.cMcoéuncah,recmhèents) (Ostéoporose)
TRAVAIL Ménopar use
Apprentissages (Emplois/ Retraite
FAMILLE chômage)
(Veuvage)
travail domestique (Grand-mère)
(couple/

séparation/
maternité) (Le
« nid vide »)

Pauvre et seule
La comparaison entre ces parcours normatifs des âges indique les

différences dans les parcours standardisés des hommes et des femmes.
Nous constatons ainsi deux différences majeures dans ces parcours
normatifs, qui font justement l'objet de la plupart des recherches. En
premier lieu, alors que le parcours masculin est très silencieux quant au
parcours des âges du corps, le parcours féminin est rythmé par des
événements physiologiques (ménarchè, grossesse, accouche-
ments/maternité, ménopause) auxquels nulle femme ne semblerait
échapper. L'équivalent masculin, c'est-à-dire la catastrophepossible que
représente un accident cardiovasculaire qui survient, selon les études
épidémiologiques, entre 50 et 65 ans et qui est la marqued'une «surmor-
talité masculine »lors de l'avance en âge, est le seul événement purement
physiologique que nous pourrions inscrire sur ce parcours, mis à part les
risques de cancer de la prostate qui surviennent avec l'âge. Nous
reviendrons en détail sur la prépondérence de cesmarqueurs physiologi-
ques féminins dans la seconde section de ce chapitre.

En deuxième lieu, le parallèle entre les parcours normatifs des
âges nous montre combien l'analyse qui ferait de la retraite le marqueur
par excellence de l'entrée dans la vieillesse se pose différemment pour les
hommes et les femmes. En effet, les «signes » de l'avance en âge pour les
femmes sont beaucoup plus nombreux et complexes et se trouvent au

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 205

chapitre de la vie familiale ; d'ailleurs, nombre d'entre elles ne se pensent
pas « retraitées ». Au Canada, en 1994, alors que 86 % des hommes de
plus de 65 ans se disaient « retraités » (pour 46 % des femmes), 48 % des
femmes de 65 ans et plus donnaient comme activité principale « tenir sa
maison » (Statistique Canada, 1997: 84). Pour la génération de celles qui
avaient 65ans en 1995,21 % n'ont jamais eu d'emploi rémunéré alors que
ce chiffre est de 1 % pour les hommes (ibid.). La question de la retraite,
pour beaucoup d'entre elles, signifie la continuité dans le travail
domestique. De plus, même si les femmes retraitées ont occupé des
emplois pendant leur vie, salaires réduits et interruptions dans l'emploi
font en sorte que beaucoup ne bénéficient que nominalement d'une
retraite professionnelle ou même des régimes de pension du Canada
(Conseil national du bien-être social, 1996a). Parmi les femmes, 44 %
(22 % pour les hommes) touchent exclusivement des prestations de la
sécurité de la vieillesse et du supplément de revenu garanti. La situation
de famille affecte énormément les revenus des femmes avec l'avance en
âge. Selon le Conseil consultatif national sur le troisième âge (1993 :13),
« [b]ien que 26 % de l'ensemble des femmes âgées au Canada peuvent
être considérées pauvres, seulement 6 % des femmes mariées de 65 ans
et plus vivent sous le seuil de la pauvreté, comparativement à 47 % de
celles qui sont seules. Au Canada, 84 % des femmes peuvent s'attendre
à passer seules une partie importante de leur vie, surtout après 65 ans, et
le fait de vivre sans mari plus tard dans la vie signifie, pour bien des
femmes, être pauvres. » Or, chez les 65ans et plus, 47 %des femmes sont
veuves alors que le veuvage est de 15%chez les hommes.

L'on comprendra qu'à partir de ce moment-là, l'entrée dans la
vieillesse ne se signale pas nécessairement de la même façon pour les
hommes et pour les femmes. La littérature en gérontologie dénonce, par
ailleurs, les discriminations économiques vécues par lesfemmes âgées, en
particulier sous l'impulsion d'analyses féministes (McDaniel, 1995 ;Da-
vid, 1995 ; Gee et Kimball, 1987). Lynn McDonald (1997) a récemment
démontré, à partir de l'Enquête fédérale sur le vieillissement et l'autono-
mie, que près de la moitié des veuves canadiennes vivent sous le seuil de
pauvreté. Cette pauvreté, le plus souvent liée à une histoire d'emploi
discontinue, se combine au veuvage, c'est-à-dire à la perte d'un conjoint
qui assurait une survie économique. Selon l'auteure,

[l]e mariage permet habituellement la survie économique par la

dépendance à l'égard du revenu du conjoint ainsi que par une
participation limitée et/ou intermittente au monde du travail en

raison des responsabilités familiales, les difficultés de suivie
économique pour les veuves s'expliquent en partie par leur

206 DU CORPS DES FEMMES

dépendance économique durant le mariage et par le fait que le
revenu personnel de la femme mariée constitue le tiers du revenu
du ménage. » (McDonald, 1997: 577; notre traduction.)

Parallèlement, les femmes séparées et divorcées se trouvent aussi dans
une situation économique difficile. Par contre les femmes qui sont restées
célibataires toute leur vie auront plus de chances de se constituer une
certaine sécurité financière. La première figure emblématique de la
femme âgée prend donc les traits d'une femme pauvre qui dépend
économiquement et matériellement du reste des « actifs ».Veuve, eue est
la figure du « fardeau » social par excellence, celle qui «ne sert » à rien et,
qui plus est, a l'audace de vivre très longtemps5...

Les dénonciations de cette discrimination concernant l'entrée des
femmes dans l'« inactivitépensionnée »sont actuellement fréquentes. On
prendra pour exemple ce passage, à peine plus marqué que les autres,
dans l'introduction d'un numéro spécial de Women and Aging (1982):

La condition des femmes vieillissantes est certes critique [...] La
situation de famille est en lien direct avec le revenu et, plus tard,
elle aggrave le problème des femmes vieillissantes. [...] Nom-
breuses sont celles qui, ayant à peine ce qu'il faut pour vivre et
voyant peu d'issue sur le plan social, deviennent déprimées et
repliées sur elles-mêmes. (Notretraduction.)

Bien que dénonçantàjuste titre l'extrêmediscrimination vécue par
de nombreuses femmes âgées, un tel portrait n'est pas très éloigné de
certaines évocations mentionnées plus haut qui montrent la vieillesse
comme un déclin et un repli pathologique sur soi. En inscrivant ainsi les
femmes âgées sous le signe de la solitude et de la pauvreté, ne risque-t-on
pas de confirmer le caractère« inutile » et marginalisédes femmes âgées
dans notre société en les confinant dans un rôle d'assistées et de fardeau
excessif compte tenu des ressources collectives soi-disant limitées ? Ce
portrait de la vieille seule et isolée, qui fait souvent la une de la presse
quotidienne et justifie les excès actuels d'une supposée « guerre
intergénérationnelle », repose en fait sur un parcours de vie qui ne se
singularise pas seulement dans son rapport à l'accès aux ressources,mais
dans son rapport à la division traditionnelle du travail entre les sexes.
C'est donc à la deuxième ligne des tableaux 6.1 et 6.2 que nous trouve-
rons, à l'instar des gérontologues féministes actuelles, l'explication
principale de la marginalisation des femmes âgées. Nous noterons
cependant pour l'instant que le corps de la femme âgée ne peut se penser
qu'en termes de «corpsen rapport avecle masculin » :une veuve âgée est

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 207

pauvre parce que son corps n'est plus inclus dans la dyade maritale, le
travail domestique constituant le lien sociétal qui le définit.

Comme nous l'avons dit, les différences entre les constructions
sociales du « vieux » et de la « vieille » se remarquent particulièrement
dans la sphère familiale. À partir de l'analyse des parcours de vie, on
peut, en fait, pour les femmes, dégager trois autres moments d'entrée
dans la vieillesse et, en premier lieu, le moment où les enfants partent du
foyer familial. On se trouve alors face au stéréotype de la femme
réagissant au « nid vide ». La retraite masculine a souvent été mise en
parallèle avec ce moment où les femmes perdent identité et statut, au
moment où elles perdent le sens de leur existence, jusquelà toute dévouée
aux enfants et au travail domestique. Si ce type de parallèle a longtemps
été fait dans une certaine tradition gérontologique, il est beaucoup moins
présent actuellement. En fait, il nous semble que le « syndrome du nid
vide » s'est métamorphosé grâce à la mise en scène discursive de la
« ménopause » dont nous parlerons plus longuement dans la section
suivante de ce chapitre. Nous préférons donc pour le moment relever
deux autres figures de la femme âgée qui, chacune de son côté, sont aussi
des modalités de la vieillesse féminine :d'une part celle de la grand-mère,
d'autre part, celle de la veuve. La première de ces figures, celle de la
grand-mère, est sans doute la plus absente du discours gérontologique,
même si elle est la plus utilisée dans la littérature de fiction. La seconde,
celle de la veuve, est beaucoup plus présente.

Le corps de la grand-mère

Comment parler du corps de sa grand-mère, de la grand-mère ?
Nous ne sommes pas ici face à une identité individuante, comme pourrait
l'être celle de la veuve, dont l'identité se définit en fonction d'un rapport
au corps (de l'autre, de l'époux disparu), mais nous entrons dans le
domaine du « corps de la mère ». Ce silence de la gérontologie sur le
« corps de la grand-mère » est sans doute compensé par le grand nombre
d'études sur le rôle des femmes âgées comme aidantes au sein de la
famille (Guberman, Maheu et Maillé, 1993 ; Paquet, 1997). Lecorps de la
grand-mère est un corps qui soigne, qui console et qui guérit.Il se produit
alors comme un effacement du corps au profit d'un récit de continuité
dans le travail domestique. Quel que soit son âge, la grand-mère ne sera
pas montrée comme « oisive ». Elle travaille, elle « tient ménage », elle
garde ses petits-enfants, elle soigne son mari malade. Le travail domes-
tique se maintient tout au long de sa vie avec une remarquable continuité.
Le temps de la « retraite » (s'il existe) se confond avec la continuation

208 DU CORPS DES FEMMES

d'un travail accompli depuis déjà longtemps. La grand-mère est un
« rôle », elle n'est plus une personne6.

Dans un des rares articles de la littérature gérontologique qui tente
de parler de la grand-mère autrement qu'à partir de son « rôle »,
Matthews (1996) étudie dans quatre romans canadiens de langue anglaise
les représentations de la grand-mère et se réfère aux symboliques
puissantes et très anciennes de Déméter, « la grand-mère que les enfants
essaient, sans réussir, de couper en deux et de contenir » (1996 :272).
L'auteure conclut : « C'est son esprit qui réside dans les femmes âgées
puissantes. Dans son image, il nous est possible de reconnaître les pleins
pouvoirs de nos sorcières, de nos femmes avisées et de nos grands-mères
ordinaires, qui ne sont pas des objets sans histoire, mais les sujets parlants
de récits puissants » (ibid. ; notre traduction).

Le corps de la grand-mère va se nicher dans la littérature
enfantine, où il prend toute la place aux dépens de l'image de la « vieille
dame ».Dans une étude des représentations sociales de la vieillesse dans
les livres français pour enfants, Arfeux-Vaucher (1993 : 66)constate que
l'on y assiste, tout au long du siècle, à un « passage d'une multiplicité
d'appellations pour une même personne à leur réduction uniformisante
et généralisable »par l'utilisation générique des termes « grand-père » ou
« grand-mère » pour désigner toutes les personnes âgées. L'auteure
signale par ailleurs l'apparition assez récente du vocable de « retraité »
pour désigner une personne âgée. Elle ajoute : « cette émergence, bien
tardive par rapport à la réalité [...], s'accompagne du fait suivant : elle
concerne avant tout les hommes » (ibid.).

Nous commençons donc à voir se dessiner un ensemble de figures
dissociées de celle des femmes âgées : la grand-mère « tenant son rôle »
auprès de ses enfants et de ses petits-enfants dans une remarquable
continuité domestique incluant le soin et la stabilité affective (qu'elle ait
50 ans ou 80 ans) et la femme seule et pauvre, fardeau économique pour
les générations actives. Point de mélange des « rôles », cependant... C'est
pourquoi il nous a semblé intéressant de revenir ici sur ce que dit la
littérature gérontologique de celle qui se retrouve sans doute à l'épicentre
des représentations actuelles de la vieillesse au féminin : la veuve.
Le corps de la veuve

La dernière différence significative entre lesparcours normatifs de
vie (voir tableaux 6.1 et 6.2) concerne le remariage des veufs et le célibat
des veuves. Dans ce domaine, la gérontologie n'est pas avare d'études
comparatives entre hommes et femmes. Une revue de la littérature

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 209

récente à ce sujet (Ducharme et Corin, 1997) indique qu'il existe une
grande variabilité dans les expériences du veuvage. Certaines études
soulignent « que les hommes sont plus affectés par l'expérience du
veuvage, d'autres rapportent peu de différences, et d'autres encore
concluent à des effets plus importants du veuvage chez les femmes que
chez les hommes » (ïbid. : 115). Ducharme et Corin signalent cependant
qu'il existe très peu de recherches partant des perceptions des personnes
âgées elles-mêmes. Les auteures concluent (ibid. : 137) : «Les commentai-
res apportés par les informateurs de cette étude nous amènent à
considérer une prolongation des rôles sexuels exercés tout au cours de la
vie. » Les veufs, parmi lesquels beaucoup sont peu enclins aux tâches
domestiques, vont donc chercher à l'extérieur de leur résidence les
activités qui leur permettront de vivre leur veuvage... ou se remarieront.
Les femmes, pour leur part, maintiendront les routines domestiques qui
sont, pour elles, une manière de survie. Ce qui est remarquable, cepen-
dant c'est combien, pour la veuve, « la perte du conjoint constitue la
source de l'émergence d'une consciencede soi » (ibid :132), «combien les
veuves continuent de posséder, au moment de la vieillesse, un réseau de
soutien plus varié » (ibid.), prolongeant leur rôle de « gardienne des
relations interpersonnelles ». Aussi, bien souvent, les hommes veufs
cherchent-ils à remplacer le soutien que leur offrait leur conjointepar une
présence féminine qui se chargera d'aménager leur existence (ibid. :132).
Cette recherche d'une « présence féminine » se traduit par des remaria-
ges, c'est-à-dire la possibilité de recréer une relation d'intimité, dont le
corps « soigné » par la nouvelle conjointe n'est que l'une des figures.
Beaucoup de femmes veuves, par contre, ne se remarient pas.

L'argument principal apporté par la littérature gérontologique
pour expliquer cette absence de remariage des veuves est d'ordre
démographique. Ilserait intéressant, cependant, d'explorer cette question
dans la perspective des femmes elles-mêmes, en particulier au regard du
« sentiment d'auto-efficacité »découvert à un âge avancé et de l'existence
d'un réseau social d'amies et de parenté (sœurs en particulier) qui
semblent « combler » une partie de la perte vécue. De nombreux indices
nous incitent à regarder de plus près l'expérience du veuvage au féminin.
Dans l'étude citée précédemment, Lynn McDonald (1997 : 573 -574)
remarque deux éléments qu'il s'agirait sans doute d'explorer pour mieux
comprendre cette expérience du veuvage qui, jusqu'à présent, est
présentée sous les traits de la solitude et de l'isolement. D'une part, elle
remarque que les veuves qui se retrouvent sous le seuil de la pauvreté
sont aussi des femmes qui ont «pris leur retraite pour prendre soin d'un
membre de la famille malade - peut-être leur mari - », confirmant ainsi

220 DU CORPSDES FEMMES

l'importance cruciale d'une analyse du travail domestique relié à la santé
pour comprendre les conditions de vie des femmes âgées. D'autre part,
McDonald souligne le paradoxe suivant :

Même si elles sont moins susceptibles de déclarer que leur
revenu répond bien à leurs besoins, 70 % affirment, étonnam-
ment, avoir un revenu convenable en dépit du fait qu'elles
touchent presque 5 000 $ de moins que le montant équivalant au
seuil de pauvreté. Seulement 17 % des veuves sous le seuil de
pauvreté déclarent que leur revenu ne répond pas très bien à
leurs besoins. (Ibid. ; notre traduction.)

Comment comprendre cettesatisfaction (relativesans doute)chez
des femmes qui sont souvent décrites comme isolées et marginalisées ?
Faut-il parler d'une résignation à son sort, qui serait propre aux femmes
de ces générations ?Ou ne faudrait-il pas plutôt examiner de plus près le
fait que le veuvage, même s'il se vit sous le signe d'une perte, peut aussi
se vivre commeun moment d'autonomie ? Sil'on prend en considération
les remarques de Ducharme et Corin, le veuvage au féminin semblerait
contenir, à condition qu'il soit dit dans la perspective des femmes
elles-mêmes, la possibilité de «récits»gérontologiquesdifférents, mettant
en lumière des forces trop souvent oubliées dans un discours gérontolo-
gique organisé autour des problématiques de l'intervention et du déclin.
Le corps des femmes âgées est certes « en retrait » du social, dans la
mesure où il continue à être défini en fonction d'un parcours de vie fondé
sur un récit identitaire masculin articulé autour du travail rémunéré et
inscrit dans une histoire familiale patriarcale. Cependant, dans le non-dit
et le silence qui entourent la capacité d'action des femmes, on peut déceler
l'émergence d'une gérontologie différente, qui prend les femmesau mot
et laisse espérer des espaces de résistance.

Le corps radiographié

Alors que,jusqu'à présent, nous avonstenté de proposer quelques
figures emblématiques du corps des femmes âgéescommeenretrait(e) du
social, nous aborderons dans cette section ce qui constitue, sans doute, le
revers de la médaille de ceretrait, c'est-à-direl'omniprésence du corps de
la femme qui vieillit sous la loupe du « biopouvoir ». En effet, alors que
le corps des femmes âgées se dessine comme « en creux » sur les plans
social et familial des parcoursde vie, leur «nature » semble rythmer leur
vieillissement. Cette prégnance du biologique dans le destin des femmes
a fait l'objet de multiples analyses féministes qu'il serait sans doute trop

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 211

long de reprendre ici en détail. Nous nous attacherons uniquement à
examiner comment la recherche actuelle sur le vieillissement reprend à
son compte un certain nombre de problématiques qui, tout en reprodui-
sant le réductionnisme biologique et la médicalisation du corps des
femmes, enserrent celui-ci dans une logique de prévention extrêmement
contraignante et contrôlante.

La prégnance des modèles biomédicaux du vieillissement n'est
plus à redire. Esteset Binney (1989) rappellent, àjustetitre, que l'appareil
de prise en charge de la vieillesse est une véritable industrie, au premier
rang de laquelle nous trouvons celle de la santé. Nous avons évoqué plus
haut les doubles racines du savoir contemporainsur levieillissement : sa-
voir sociologico-politique construisant son objet, la personne âgée, sous
le signe de l'inactivité et du retrait du social ;savoirbiomédical attribuant
à la vieillesse une spécificité de «nature »et s'attachant à décrire le déclin
des fonctions vitales, menant inéluctablement à la mort.

La tendance qui, jusqu'à ces dernières années, a consisté à
traduire, réduire et traiter l'expérience du vieillissement en termes de
maladies a été fortement dénoncée. Il n'en reste pas moins que parler du
corps vieillissant des femmes, c'est s'enfoncer dans le labyrinthe de la
littérature sur la santé. L'on pourrait même dire que le corps âgé des
femmes ne se saisit que sous l'angle de leurs problèmes de santé et de
leurs maladies. Nous voudrions tenter de reprendre un certain nombre
de ces questions en analysant ce qui se dit et ce qui se fait dans la
recherche sur le corps des femmes âgées.

Pour ce faire, nous avons fait une recension des écrits publiés en
grande majorité en Amérique du Nord au premier semestre de 1996, en
utilisant l'une des banques de données les plus communes en milieu
universitaire nord-américain, « Current Content ». Cette banque de
données, de portée générale (et non « spécialisée » comme le serait
« Medline », par exemple), indexe plus de 3 800 titres de journaux
internationaux à des fins de recherche. Nous avons utilisé les termes de
« femme » et de « vieillissement » (women and aging) comme mots clés
d'entrée dans labanque. Nous avonsensuite classé chaque entrée (qui est
accompagnée d'un résumé du contenu de l'article) dans une catégorie de
sens selon le thème dominant de l'article (ou selon les deux thèmes
dominants) et nous avons distingué entre les articles portant exclusive-
ment sur les femmes,ceux qui traitent des deux sexes (de façon compara-
tive ou non) et ceux qui traitent des hommes exclusivement. Sur les152
entrées recensées, nous en avons éliminé 4 qui portaient sur
l'expérimentation animale et 5 autres qui, pour une raison ou une autre,

212 DU CORPS DES FEMMES

Tableau 6.3
Le thème de la femme et du vieillissement

dans les journaux internationaux

Thématique Femmes Hommes et fem- Hommes
mes
Système osseux 16 6 1
Hormones 14 2 4
Système cardiovas- 3 6 1
culaire 4 10 2
Exercice physique 4 7 2
Tissus adipeux/
musculation 7 4 /
Environnement 1 4 /
social 4 / 1
Nutrition
Ménopause 7 / /
Vieillissement du
système reproduc-
teur

se sont glissées dans notre relevé malgré leur sujet très différent. Sur les
143 articles disponibles, 62 concernent les femmes exclusivement, 72
concernent les deux sexes et 9 portent sur le vieillissement masculin. Le
tableau 6.3 relève les thématiques dominantes classées selon cette
répartition. Nous avons choisi de n'y indiquer que les thèmes qui
revenaient plus de quatre fois dans au moins l'une des catégories, en
raison de la fragmentation des sujets.

Les os

Dèsle départ, il faut noter la prédominance des problématiques de
santé dans ce relevé, qui n'est, certes, qu'un cliché instantané des
recherches à un moment donné, mais qui, selon nous, représente assez
fidèlement le contenu des recherches actuellement menées dans le
domaine du vieillissement des femmes7. Parler du corps des femmes

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 213

vieillissantes, c'est avant tout mettre en lumière les problèmes que ces
femmes vivent dans leur corps. Six entrées sont consacrées aux réseaux
sociaux et aux questions politiques spécifiques au vieillissement des
femmes ; encore faut-il noter que les trois textes portant sur les program-
mes et les politiques sont liés à la thématique dominante du vieillissement
corporel féminin, c'est-à-dire le problème des affections osseuses, en
particulier l'ostéoporose et la fracture des hanches. L'un, en effet, porte
sur les coûts engagés pour le diagnostic de la fracture des hanches (Jaglal,
Sherry et Schatzker, 1996), l'autre sur l'application des programmes
d'invalidité aux États-Unis (Rupp et Stappleton, 1995), le troisième sur
l'impact des programmes de promotion de la santé sur la réduction des
chutes dans une population féminine de l'ouest du Canada (Gallagher et

Brunt, 1996).
La prédominance du thème des affections osseuses et de la

problématique des chutes ou de fragilité osseuse dans les hanches nous
semble particulièrement caractéristique des discours actuels sur le
vieillissement féminin. Reflétant, bien sûr, la prévalence de l'ostéoporose
chez les femmes par rapport aux hommes, cela n'en dénote pas moins des
pratiques axées sur une représentation des femmes comme personnes
affectées par des maladies conduisant à la fragilité et, au bout du compte,
à la « dépendance », entendue ici comme une absence d'autonomie
fonctionnelle (mobilité difficile, difficulté à accomplir certaines activités
de la vie quotidienne). Or cette dépendance signifie des coûts addition-
nels, à la charge des collectivités. Dans le climat actuel de restrictions
budgétaires visant les systèmes sociaux et de santé, l'ennemi est donc
l'ostéoporose. Cette prédominance des affections osseuses dans une
littérature consacréeau vieillissement des femmes va de pair avec l'autre
dominante, la problématique des hormones. La littérature biomédicale
établit un lien entre la baisse d'œstrogènes survenant lors de la méno-
pause et la perte de densité osseuse. Nous trouverons donc un certain
nombre d'articles portant sur les liens entre les deux.

L'ostéoporose n'est cependant pas liée exclusivement à la
« déficience » en œstrogènes. Elle est aussi liée à deux autres thèmes
relativement fréquents dans nos entrées : l'exercice physique et la
problématique du taux de tissus adipeux par rapport à la musculature.
Etre actif physiquement prévient la perte de masse osseuse, et la graisse
accumulée au cours des ans nuit à la mobilité et à l'endurance physique.
L'accent sera ainsi mis sur des exercices physiques qui apportent
davantage d'endurance et de force musculaires. Cettethématiquerelative
aux effets de l'exercice et à la nécessité de réduire les tissus adipeux est
également présente dans les articles concernant les hommes et les

224 DU CORPS DES FEMMES

femmes, avec une prédominance du thème de l'exercice physique. Par
ailleurs, les articles portant sur l'ostéoporose et la fracture de la hanche,
qui sont au nombre de sixdans la catégorie mixte,portent le plus souvent
sur la comparaison entre hommes et femmes et signalent que ces deux
problématiques affectent davantage les femmes que les hommes.

Il nous semble que le fait d'accorder une telle importance au
squelette des femmes âgées s'inscrit dans trois lectures possibles. D'abord,
cela s'inscrit dans une évolution historique des représentations de la
vieillesse qui aboutit à la constitution du savoir gérontologique. En
deuxième lieu, cela s'inscrit dans un ensemble de pratiques qui, elles
aussi, constituent actuellement l'un des champs les plus examinés de la
gérontologie (le soutien aux personnes âgées dépendantes). En troisième
lieu, cela s'inscrit dans une symbolique du plein et du vide, du sec et de
l'humide qui, à notre avis, construit l'imaginaire actuel du vieillissement.
Nous examinerons chacune de ces inscriptions tour à tour.

Le dos courbé de la vieille : de la vieillesse à la gérontologie

Le corps des femmes vieillissantes est donc conçu, avant tout,
comme un corps « osseux » friable, qui perd de sa densité avec l'avance
en âge. Il se présente comme « cassable » et fragile ; il se courbe en raison
de l'ostéoporose affectant la colonne vertébrale. En somme, nous avons
sous les yeux la version moderne de la vieille courbée sous le fardeau,
image classique s'il en est de la vieille femme. Arfeux-Vaucher (1993),
dans son article sur les représentations de la vieillesse depuis le XIXe
siècle, note combien les images traditionnelles sont caractérisées par la
courbure du corps.Cette courbureétait souvent exprimée en fonction des
contraintes physiques du métier ou du travail.Cetteapproche structurelle
du corps (corps défini en fonction des nécessités sociales) appartenait
autant aux hommes qu'aux femmes, en particulier ceux des classes
populaires. L'image de la courbure du corps ne date donc pas d'hier,mais
elle s'est maintenant « logée » dans la littérature scientifique et concerne
avant tout les femmes. Elle a maintenant pour nom « ostéoporose » et
figure une désinsertion sociale du corps des femmes, en particulier pour
ce qui est du monde du travail. Lecorps, avec sa charpente, est vu comme
un objet en lui-même ; c'est un « corps diagnostiqué » (Corin, 1985) et
surtout radiographié. On est passé d'une désinsertion relationnelle du
corps des vieux à une représentation technique du vieillissement
(Arfeux-Vaucher, 1993). Bref, on est passé de la vieillesse à la géronto-
logie.

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 215

Le corps dépendant

L'autre clé pour déchiffrer la prégnance des questions osseuses
dans le savoir gérontologique sur le corps des femmes se trouve dans les
pratiques de la gérontologietouchant à la dépendance. Une grande partie
du champ de la gérontologie se construit en effet autour d'une « gram-
maire de la dépendance » et d'une recherche de l'efficience dans le
domaine de l'intervention auprès des personnes dites dépendantes
(Green, 1993:95). Cespratiques d'intervention concrètespassent, dans les
faits, par un savoir fondé sur la mesure du couple auto-
nomie/dépendance. La représentation des femmes âgées comme
« fardeau social » ou commepartie d'un échange inégal dans lequel elles
ne peuvent se poser comme personnes « offrant » quelque chose à la
société dénote un déséquilibre de pratiques fondé sur une vision du corps
« radiographié » des femmes âgées. Le corps des femmes s'inscrit alors
dans le contextesocial et politique de la «crise »du vieillissement, qui fait
de la vieillesse un univers à gérer.

Le sec et le cassant

Si les préoccupations à l'égard de la fragilité du corps des femmes
âgées relèvent de la construction de pratiques de soin et de soutien, elles
appellent aussi à une lecture plus symbolique de ce que signifie vieillir
dans nos sociétés occidentales. Lesqualificatifs le plus souvent employés
pour désigner le grand âge sont actuellement les mots « fragile » et
« vulnérable » (frail en anglais). Le corps des femmes âgées est fragile et
vulnérable parce que cassant et friable. L'os sefait cassant car il se dissout
lentement. La symbolique des os a une longue histoire dans l'imaginaire
de la mort en Occident (Ariès, 1975)8. Leschairs ne soutiennent plus, elles
se dissolvent, d'où lanécessité d'une musculation appropriée. Les osétant
secs et friables, la poussière est là, qui guette. À cette dessiccation de la
vieillesse correspondent le plein, le rond et l'humide de la jeunesse. Et
c'est encore le corps des femmes qui est emblématique de cette dualité
première dans l'imaginaire. Dans une brochure récente9 produite sur la
ménopause et largement diffusée dans les bureaux de médecins et les
pharmacies, on retrouve cette image clairement exprimée. La page de
couverture représente « une fleur du figuier de Barbarie ».L'explication
nous en est donnée : « Le figuier de Barbarie est une plante dont la fleur
délicate requiert des soins constants. Cette plante s'adapte à son environ-
nement et a une vie longue et prospère. Plus elle vieillit, plus elle fleurit. »
Sous l'optimisme apparent d'un tel constat sur le vieillissement et le nom

216 DU CORPS DES FEMMES

poétique de la fleur se cache en fait une autre plante : le cactus. Au sens
figuré, « cactus » s'emploie dans le sens de « difficulté, complication,
écueil, os » (définition du Petit Robert ; soulignement de l'auteure). La
sécheresse de l'os cassant (et du sol qui entoure la plante) qui soutient la
charpente humaine et les plantes grasses de la chair se rejoignent dans
une dévaluation symbolique. Destinée à offrir des informations sur la
ménopause, la brochure reprend le shéma dichotomique du sec (le
vieillissement - d'ailleurs l'un dessymptômes déclarés de la ménopause
est le « dessèchement des parois vaginales », aussi appelé « atrophie
vaginale ») et du plein et de l'humide. Seule la prise d'hormones de
remplacement, bien sûr, viendra contrecarrer ce dessèchement inéluc-
table. D'ailleurs ces hormones de remplacement peuvent, d'une part,
éviter les méfaits de l'ostéoporose et, d'autre part, faire revivre une chair
déjeune femme. La délicate fleur qui requiert des soins constants est cette
femme vieillissante dont on reconnaîtratout de même la faculté d'adapta-
tion...

On pourrait se demander ce qui fait que l'on passe ainsi de
l'humide au sec et au cassant, du jeune au vieux, de la vie à la mort. Il
nous semble que la ménopause est actuellement perçue, à cet égard,
comme le moment de tous les dangers. Ce «passage » serait actuellement
le moment délicat, nœud de l'existence, le coup de dés sur lequel se
jouerait l'avenir de la femme âgée. Nous n'avons pas l'intention de
retracer l'ensemble des écrits à ce sujet, qui sont de plus en plus nom-
breux (Komesaroff, Rothfield et Daly, 1997). Nous nous attarderons sur
deux aspects, intimement liés, mais qui, à notre avis, ajoutent à ce qu'ont
pu dire des auteures comme Martin (1997) sur la représentation du corps
des femmes ménopausées. Bien souvent en effet, ces auteures sont parties
du principe que le corps était un espace sur lequel le savoir médical
exerçait un pouvoir : corps-machines, corps-labyrinthe, corps «cybernéti-
sé ». Nous voulons nous attarder davantage sur ce que signifie la
ménopause (et ce qu'elle signifie dans la construction sociale d'un corps
de femme âgée) dans le temps.

Le moment de rupture : la ménopause et ses figures

Thème prédominant dans les représentations actuelles du
vieillissement féminin, la ménopause fait l'objet d'une vaste littérature
allant de la plus « orthodoxe » à la plus « alternative ». La plupart des
écrits,néanmoins, reprennent à leur compteune définition physiologique
du phénomène. Dans cette perspective, la ménopause est définie par la
biomédecine comme un ensemble de changements hormonaux qui se

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 217

produisent chez une femme entre 45 et 55 ans, marquant l'arrêt des
menstruations et de la fertilité naturelle. Cette cessation de la production
d'oestrogènes, en particulier, s'accompagnerait de symptômes caractéris-
tiques comme lesbouffées de chaleur, une certaine irritabilité, des sueurs
nocturnes, etc. Épidémiologiquement parlant, elle signale également le
début des risques d'ostéoporose, de maladies cardiovasculaires et
d'autres affections. La cessation de l'œstrogène fait considérer la
ménopause comme une condition marquée par une « déficience », et la
conséquence logique d'une telle approche est la prise d'hormones de
remplacement. Telle est du moins l'orthodoxie biomédicale actuelle,
même si elle s'est écartée de la panacée du « tout hormone »prônée dans
les années 1960 par Wilson10.

Cette approche est pourtant largement contestée à l'heure actuelle.
Depuis déjà un certain nombre d'années, une variété de perspectives
théoriques, qui se rejoignent à plus d'un titre, ont montré que la méno-
pause n'était pas vécue par toutes les femmes de la même façon (Lock,
1996). Les premières de ces critiques ont visé les ouvrages, nombreux
jusqu'à très récemment, qui décrivaient les femmes de 50 ans sous les
traits de femmes masculines, infantiles, sans formes, oisives et cancaniè-
res, sexuellement frustrées (Coney, 1994 ; Lock, 1993) ainsi que les
pratiques psychiatriques auprès de celles souffrant de « mélancolie
involutionnelle »n. Certains textes féministes ont montré qu'une
perspective exclusivement médicale sur le phénomène passait sous
silence la façon dont les femmes vivaient ce moment de leur vie. D'autres
auteures se sont attachées à dénoncer les méfaits des traitements
d'hormones de remplacement, à mettre en lumière les liens entre la
pratique médicale et l'industrie pharmaceutique, ainsi que les relations
inégales de pouvoir entre médecin prescrivant et cliente/patiente.
Certaines ont réfléchi à des outils concrets pouvant aider les femmes à
prendre une décision dans le domaine des traitements par hormones de

remplacement. Enfin, d'autresauteures se sont particulièrement attachées
à montrer combien les contextes culturels et sociaux,la place des femmes
plus âgées dans une société et la valeur accordée au vieillissement social
des hommes et des femmes influaient sur la façon dont le phénomène
était vécu par les femmes.

Nous sommes donc actuellementtrès loin, en Amériquedu Nord,
du silence qui prévalait il y a encore quelques années sur ce phénomène
et nous nous éloignons de plus en plus des images stéréotypées de la
femme ménopausée. En fait, nous assistons plutôt, comme le dit Gullette
(1997) à un menoboom grâce à la diffusion d'informations, d'histoires,
d'anecdotes cent fois répétées sur la ménopause. Pour Gullette

218 DU CORPS DES FEMMES

(ibid. : 176), au lieu de nous libérer d'une image dépassée de la méno-
pause, ce surcroît de discours réitère un discours dépassé selon lequel
l'âge de la femme définit étroitement son vécu. Selon elle, l'explosion
d'intérêt pour la ménopause serait à replacer dans une combinaison de
considérations démographiques, dans des intérêts de marketing et,
surtout, dans un backlash contre le pouvoir social et économique naissant
de certaines femmes arrivées à cet âge :

Le discours sur la ménopause se développe à un moment où
(certaines) femmes sont considérées comme puissantes, riches et
attrayantes. (Certains) hommes commencent à s'inquiéter du fait
que des femmes profitent un peu trop des bonnes choses de la
vie :il y en a qui croient que leshommes y perdront ; d'autres le
savent. Ces préoccupations concernent tout particulièrement les
femmes qui approchent de la cinquantaine, car, dans les années
1990, c'est au « mitan » de leur vie que les femmes manifestent
leur pouvoir, si elles doivent le faire. (Ibid. :notre traduction.)

La ou les problématiques entourant la ménopause ne relèvent
donc pas exclusivement des discussions bien connues sur les dangers ou
lesbienfaits de la prise d'hormones de remplacement. Laménopause est
l'un des épicentres à partir desquels il nous est possible de comprendre
les enjeux des rapports entre hommes et femmes.

À notre avis, l'hégémonie du discoursbiomédical actuel n'est plus
due à la prégnance des images traditionnelles dont il s'est écarté.

Relativement circonscritesdans le temps d'une vie, les images de
femmes dans la cinquantaine (Banner, 1992)ont été fortement contestées
par les féministes ou par d'autres. Le discours médicalactuel, outre qu'il
est centré sur le traitement, le diagnostic et l'étiologie de la ménopause en
tant que telle, a en fait pris pour cible l'ensemble des pratiquescorporelles
des femmes en faisant de la ménopause le moment de tous les dangers
(de dépendance), pivot autour duquel s'organise une clinique du corps
des femmesaussi opprimante que la dévalorisation dans laquelle étaient
tenues les femmes ménopausées il y a quelques années. Nousconstatons
en effet, d'une part, l'allongement du temps de la « ménopause » et,
d'autre part, l'élaboration de tout un appareil de prévention censé
préparer les femmes à un vieillissement « actif » et en santé. Le spectre
des coûts provoqués par des hordes de femmes âgées (considérées
comme dépendantes) crée une panique qui mène à la légitimation de
certaines pratiques de santé et, par là même, rend « déviantes » les
femmes qui ne s'y conformeraient pas.

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 219

Le corps symptomatique

Ce qui frappe lorsque l'on parcourt la masse des écrits sur la
ménopause, c'est sans doute comment cette dernière est systématique-
ment articulée aux problématiques de santé liées au vieillissement dont
nous avons parlé plus haut. Dans plus d'un sens, la prise d'hormones de
remplacement n'est pas liée à la suppression de symptômes pour les
quelques mois ou années pendant lesquels une femme peut faire
l'expérience de bouffées de chaleur ou de désagréments dus à la
reconfiguration des hormones. En fait, la prise d'hormones est présentée
davantage comme un moyen de prévenir les maladies liées au vieillisse-
ment : perte de la masse osseuse, maladies cardiaques, fractures... La
vision de la ménopause comme porte d'entrée dans un avenir de
décrépitude est d'ailleurs marquée par le succès actuel du terme de
« postménopause ». On ne parlera plus désormais de femme âgée ou
vieille mais de « femme postménopausée ». Le fait que l'invalidité due à
l'ostéoporose puisse prendre des années avant de s'installer ou que la
perte de la masse osseuse ne conduise pas nécessairementà des chutes et
fractures n'enlève rien à la force des peurs qui sont ainsi créées. Les
risques de cancer du sein lors de la prise d'hormones de remplacement
(cette pathologiefrappant bien plus de femmes «postménopausées » que
d'autres) sont discutés. Le conseil dans ce cas est invariable : la femme
devra, avecson médecin, calculer le risque. Quel risque ?Celui de mourir
du cancer du sein ou d'ostéoporose ou de maladie cardiaque,et cela, bien
sûr, en fonction de son « capital » génétique ? Le corps des femmes
vieillissantes est pris dans les rets d'une rhétorique du risque qui, à la
seconde lecture, est davantage une rhétorique de la fatalité. Il est tout
entier transformé en « symptôme » et les signes annonciateurs de la
décrépitude sont inscrits dans la nature du corps féminin dans le temps.

Avant l'heure fatidique de la fin des menstruations, ce « corps
symptomatique » sera donc scruté, biopsisé et radiographié afin qu'on y
décèle les signes annonciateurs de la ménopause. Sur le plan du vocabu-
laire, certains termes sont en voie de connaître le succès du mot
« postménopause » : on commence à parler de femmes « préménopau-
sées »et de femmes «périménopausées » (plus proches de la ménopause
que les « pré » ?).On fera grand cas des signes annonciateurs : irrégulari-
tés des menstruations, fatigue, maux de tête, insomnies. En bref, la
ménopause n'est plus cette étape relativement circonscrite dans le temps
pendant laquelle certains désagréments peuvent se faire sentir ; elle est
perçue, à présent, comme une étape s'étendant sur plus de 30 années, le
tiers d'une (longue) vie de femme (mettons de 35 à 65 ans). De plus, en

220 DU CORPS DES FEMMES

assimilant dans un même discours sur la ménopause les symptômes
classiques de la ménopause et les périls de l'ostéoporose et du vieillisse-
ment cardiaque, on resserre les 50 dernières armés d'une vie de femme
dans un étau de dangers qu'elle est responsable de vivre pleinement et
activement (sous peine d'être définie comme « dépendante »).
Le corps légitime : la « super-mammie »

Cet allongement de la ménopause et ce resserrement de la
deuxième partie de la vie ont des conséquences importantes sur la façon
dont les femmes sont désormais appelées à « discipliner » leur corps. Le
discours dominant actuel dans une perspective biomédicale est celui de
la « prise en charge » et de la prise de décision individuelles. Une fois
informée, toute femme sait ce qu'il lui faut faire et prendra les mesures
recommandées pour rester en bonne santé et vivre une longue vie
« prospère ».

Ici, point n'est besoin de lui parler de traitement de la ménopause,
même si celui-ci est perçu comme restant la base d'un vieillissement
féminin préférable. Une hygiène de vie stricte permettra de survivre. Tel
est l'un des sens, à notre avis, de la préoccupation pour l'activité physique
et pour la composition des tissus adipeux dans levieillissement, troisième
grande thématique décelée dans notre étude des travaux actuels dans le
domaine des femmeset du vieillissement. La solution au «problème » du
vieillissement se trouverait donc dans la promotion d'attitudes et de
comportements sains : « régime sans gras », consommation d'alcool très
faible sinon nulle, abstention en matière de tabac et activité physique
régulière. À cela s'ajoutent, bien sûr, la consommation de calcium, sous
forme de produits laitiers (non gras), de brocoli ou de comprimés
appropriés, l'absorption de suppléments vitaminiques divers (autre
thème décelé) et la recherche d'une vie sans stress.

Il serait sans doute trop long de reprendre ici l'ensemble des
critiques de plus en plus importantes visant les contradictions d'une
société qui voit dans la régulation des comportements de santé une
panacée aux maux engendrés par des rapports sociaux et économiques
inégalitaires et basés sur un mode de vie en totale contradiction avec des
objectifs de santé. Nous ne retiendrons que deux éléments qui nous
semblent particulièrement pertinents ici : en premier lieu, l'injonction
adressée aux femmes de se conformer à une nouvelle image de la
vieillesse qui met l'accent sur la forme physique, l'autonomie et l'activité,
et cela dans le droit fil des discours néolibéraux et de ses métaphores sur
la flexibilité ;en second lieu, le caractère profondément classiste et raciste

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 221

d'une telle contrainte, qui ne prend en compte ni les conditions de vie
matérielles de la grande majorité des femmesvieillissantes, ni le profond
ancrage culturel des pratiques de maintien de la santé, ni la part du désir.

Une nouvelle image de la femme vieillissante semble en effet se
dessiner dans les travaux actuels. En directe opposition avec le portrait
dressé plus haut de la vieille femme dépendante et pauvre, on constate la
présence de plus en plus insistante de femmes d'un certain âge dont on
célèbre l'énergie, la présence et la beauté. L'épisode cent fois raconté qui
met en scène Gloria Steinem et un journaliste qui s'étonnait de ce qu'elle
soit si bien à 50 ans (et à quoi elle répondit : « Oui, j'ai 50 ans et c'est à ça
que ça ressemble d'avoir 50 ans ») a, malgré de bonnes intentions,
contribué à établir des standards difficiles à atteindre pour beaucoup.
L'idéal du corps reste celui d'un corps sain, « productif » et jeune.
L'étalon de mesure demeure le même ; les femmes y auraient accès tout
simplement, actuellement, même en vieillissant, tout comme il est
possible actuellement à certaines femmes d'accéder à un certain pouvoir
et à certaines richesses. Ce faisant, les multiples obstacles corporels et
sociaux ne peuvent qu'exacerber le sentiment d'inadéquation et de
marginalité de toutes celles, les plus nombreuses, qui n'ont ni argent, ni
pouvoir, ni chance,ni désir de se conformer à l'idéal du corps «légitime ».

Conclusion

Dans ce chapitre, nous avons tenté de montrer comment l'image
de la vieillesse au féminin était avant tout construite comme « problème
social ». Les femmes âgées posent en effet problème parce qu'elles sont
représentées commepauvres, isolées, victimesde maladies qui entravent
leur mobilité et déterminent leur exclusion. Depuis quelques années déjà,
l'impact de l'inégalité des rapports de sexe sur l'avance en âge ne fait plus
de doute et est largement documenté et commenté. Onobserve également
l'intégration graduelle de cette analyse féministe aux discours gérontolo-
giques.

L'on pourrait donc s'attendre à ce que cette dénonciation de la
double discrimination dont sont victimes les femmes âgées commenceà
aiguillonner les consciences, en particulier en matière de sécurité du
revenu. Or il n'en est rien, ou si peu. D'autre part, il est actuellement de
mise de faire preuve d'optimisme sur l'avenir des femmes de la
génération du baby boom, qui, plus instruites et plus actives que leurs
devancières sur le marchédu travail,se réserveraient des lendemains qui
chantent. Qu'il nous soit permis d'en douter. Comme le montre David
(1995), la majorité des femmes de cette génération ont également eu des

222 DU CORPS DES FEMMES

carrières interrompues. Deplus, ledésengagement de l'État en matière de
santé laisse prévoir une forte proportion de retraites anticipées, la charge
des soins aux membres de la famille incombant en grande majorité aux
femmes. D'une certaine façon, il semble donc qu'une analyse qui se
fonderait sur la théorie de la double discrimination, si elle représente un
grand progrès compte tenu de l'invisibilité dont étaient victimes les
femmes âgées jusqu'à très récemment et si elle reflète partiellement la
réalité vécue des femmes âgées canadiennes, ne suffit ni à améliorer leur
situation, ni à discréditer une vision de la femme âgée comme « fardeau
social »,comme dépendante et inactive. Or cette vision, nous l'avons vu,
informe désormais les pratiques et les discours non seulement sur la
vieillesse, mais aussi sur le vieillissement des femmes,englobant dans un
même mouvement de «prévention de la vieillesse » des femmes de plus
en plus jeunes. L'explosion des discours et des pratiques entourant la
ménopause est à comprendredans cette perspective :tout faire, non pour
nécessairement soulager les femmes, mais pour éviter qu'elles ne
deviennent un « fardeau ».

Il nous semble donc important de relever les risques que soulève
en gérontologie une approche qui souligne constamment la misère des
femmes âgées. Une telle approche fait courir le risque que toute situation
ne soit examinée qu'à travers les lunettes du malheur des femmes âgées,
sans que l'on rende compte de leurs forces. Pour cela, il nous semble que
s'impose un double recadrage théorique.

En premier lieu, il nous semble nécessaire d'approfondir notre
réflexion sur le corps âgé ou vieillissant en nous écartant du « surprenant
respect pour la biologie » que manifeste la gérontologie (Zùniga, 1990).
Les fondements théoriques et philosophiques du féminisme se sont forgés
sur une déconstruction de l'idée patriarcale de la «nature féminine », sur
une problématisation de l'adéquation de la femme à son corps et sur une
analyse des oppressions exercées sur le corps féminin qui nous ouvre la
voie. Nous suggérons qu'une telle réflexion se fasse en gérontologie. Il ne
s'agit pas ici de proposer que l'on dissocie le vieillissement de son aspect
biologique ou physiologique, mais que l'on repense le vieillissement du
corps à partir d'une « conception socio-culturelle du corps » (Grosz,
1992 : 52).Une telle approche ne ferait plus du corps vieillissant le siège
d'une décrépitude inévitable qu'il s'agit de contrôler,mais ferait ressortir
la possibilité d'établir des rapports différents à l'autre et aux autres,
rapports forgés dans l'expérience du temps et de l'histoire.

En second lieu et en lien avecce qui vient d'être dit, il nous semble
crucial de relever l'importance théorique de la notion de continuité dans
la vie des femmes. Or cette continuité repose sur leur travail invisible au

LES FIGURES DU VIEILLISSEMENT DES FEMMES 223

sein de leur famille et de leur communauté. Souvent vue comme le signe
d'une exploitation du travaildes femmes, cette continuité dans le « travail
domestique » est en fait, souvent, la force des femmes qui se retrouvent
seules dans la vieillesse. Cette continuité peut être envisagée dans
plusieurs dimensions, si l'on s'en tient à la problématique du corps : elle
inclut d'abord l'habitude de prendre soin et a donc des répercussions
importantes dans le bien-être matériel12 et physique des femmes. Cette
continuité est aussi la source, par sa nature même, du maintien de liens
sociaux, amicaux et familiaux. Or nous connaissons maintenant
l'importance du réseau social pour la qualité de la vie et de la santé. Enfin,
cette continuité s'inscrit dans un cercle d'échanges,matériels, symboliques
et affectifs, qui éloignent encore d'une vision de la vieille repliée sur
elle-même et dépourvue de tout. Elle conduit à penser le corps non
comme objet, mais comme « corps en relation », sujet toujours réinventé

des liens sociaux.

Notes

1. De nombreuses études ont été publiées à ce sujet, la plus connue étant sans
doute celle de Naomi Wolf (1990).

2. Au Québec, le nombre des travailleurs et travailleuses vieillissants (45-64
ans) qui ont pris une retraite « anticipée » a doublé entre 1981et 1986.L'âge

moyen des bénéficiaires du régime des rentes du Québec est passéde 65ans
en 1981 à 62 ans en 1990 (Tremblay et Payeur,1994).
3. Par retraite, on entend ici, à la suite de Guillemard (1972:21), « la cessation

réglementée de l'exerciced'une activité professionnelle rémunérée, donnant
droit à des prestations de la part de la collectivité, [elle] se définit comme le
passage du travail au non-travail».
4. Dans la diversité des parcours, nous ne retiendrons qu'une seule variante,
celle de sexe, en étant bien consciente qu'il existe bien d'autres variantes,

dont, en particulier, celle d'ethnicité, qui pourrait faire l'objet d'une autre
analyse.

5. L'espérance de vie des femmes en 1990-1992 était de 81 ans, celle des
hommes de 74,6 ans. Plus significatif, à notre avis, est le chiffre de
l'espérance de vie en bonne santé en 1991 : un homme pouvait espérer vivre
sans incapacité grave pendant 15,6 ans après son 65e anniversaire, une
femme pendant presque 20 ans (Statistique Canada, 1997). Les auteurs du
rapport ajoutent cependant : « Les femmes âgées, toutefois, peuvent aussi
s'attendre à de longues périodes de mauvaise santé. En fait, si on s'attend à
ce qu'elles viventquatreannées de plus, en moyenne, que les hommes âgés
en 1991, on prévoit qu'une seule de ces années sera libre d'incapacité et que
deux autres comporteront une incapacité grave » (ibid. : 52 ; notre
traduction).

224 DU CORPS DES FEMMES

6. À ce titre, on relèvera cette phrase dans l'une des publications du Conseil
québécois de la famille consacrée aux grands-parents et qui nous semble
symptomatique de cette réduction de la grand-mère à son rôle : « Les
[grands-parents] ont une moyenne d'âge de 64,1 ans et 56,4 % d'entre eux
ont moins de 65 ans. Les grands-mères (58%) sont plus nombreuses que les
grands-pères à remplir ce rôle » (Conseil de la famille du Québec, 1994 :11).
Suivent des chapitres qui expliquent les différents rôles joués par les
grands-parents dans la famille et la recommandation selon laquelle il est
nécessaire de « clarifier les rôles » dans les fonctions parentales et
« grands-parentales » (ibid :37).

7. Voir, en particulier, Matthews (1991) et Meintel et Peressini (1993).
8. D'autres sondages ont été faits pour les semestres les plus récents. Les

résultats obtenus sont dans lesmêmes proportions quantaux thèmes relevés
dans les six premiers mois de 1996.
9. Il suffira de citer ici le sonnet de Ronsard,poète du XVIe siècle, lui-même cité
par Ariès :

« Je n'ai plus que les os, un squelette je semble / Décharné,
dénervé, démusclé, dépoulpé... / Mon corps s'en va
descendre où tout se désassemble »
10. Brochure écrite par une équipe de professionnels de la santé de l'Hôpital
Saint-Luc et commanditée par les laboratoires Wyeth-Ayerst.
11. Pour Wilson, propagandiste le plus connu de la prise d'hormones dans les
années 1960, et dont le livre Féminine for Ever fut un succès de librairie sans
précédent, l'absence de production d'œstrogènes durant la ménopause (et
après) conduisait à la fin de la féminité, et, donc, à la perte de la capacité de
séduire et d'avoir des relations sexuelles.
12. Catégorie psychiatrique spécifique aux femmes ménopausées et qui n'a été
retirée du Diagnostic and Statistical Manual (DSM) de l'Association américaine
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Troisième partie
De l'appropriation du corps

des femmes ou des jeux
du visible et de l'invisible

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7

Marquage du corps, discipline, résistance
et plaisir : les pratiques de maquillage
des femmes

NATALIE BEAUSOLEIL

Dans ce chapitre, nous examinons un type particulier de
marquage du corps chez les femmes dans la société occidentale contem-
poraine, lemaquillage. Lemaquillage marque spécifiquement la féminité
dans la société contemporaine occidentale, car en général les femmes se
maquillent et les hommes ne se maquillent pas. Lemaquillage fait partie
d'un ensemble de pratiques corporelles de présentation de soi des
femmes dans les activités quotidiennes. Dans certains cas, c'est non
seulement un indice de féminité, mais aussi un indice de sexualité des
femmes. Si le maquillage apparaît particulièrement frivole, il n'en
demeure pas moins que l'industrie cosmétiqueest une énorme source de
revenus pour d'importantes compagniesmultinationales, ce qui atteste en
partie son importance financière.

Au-delà de la question financière, lemaquillage est une préoccu-
pation pour de nombreuses femmes.Très peu de chercheuses féministes
en ont cependant fait un objet d'étude empirique. Dans ce chapitre, nous
nous proposons de remédier à cette lacune. Notre étude du maquillage
part de l'expérience des femmes et prend ces dernières au sérieux. La
recherche sur lemaquillage est un point d'entrée pour l'étude de relations
sociales plus larges, c'est-à-dire pour la production de l'image de la
féminité, de l'âge, des classes sociales et des appartenances ethniques et
raciales, ainsi que de l'identité et de la sexualité.

Notre recherche sur les pratiques de maquillage a été menée
auprès d'une quarantaine de femmes d'âges variés (de 18 à 77 ans) et
provenant de classes et de groupes ethniques et raciaux divers dans la
région de LosAngeles, à la fin de 1989 et au début de l'année 1990. Nous
avons utilisé la méthode des entretiens individuels semi-dirigés et nous
avons rencontré des femmes qui se maquillent et des femmes qui ne se
maquillent pas. Dans ces entretiens, nous avons couvert l'histoire des
pratiques de maquillage et d'apparence des femmes ainsi que leurs
perceptions et leurs sentiments face à leur corps. Tous les noms utilisés

232 DU CORPS DES FEMMES

dans ce texte sont des pseudonymes afin de protéger l'anonymat des
personnes rencontrées.

La région de LosAngeles est connue pour les normes de beauté
qui y régnent. Les canons de beauté hollywoodiens s'étendent bien au-
delà de Los Angeles et de la Californie. Les pratiques des femmes qui
vivent au cœur de cette région peuvent être particulièrement révélatrices
des stratégies des femmes dans la société occidentale contemporaine.
Elles rejoignent les pratiques des femmes qui vivent ailleurs mais sont
néanmoins touchées par les normes propagées par les industries
culturelles de cette région.

Dans ce chapitre, nous décrivons les fonctions du maquillage
pour les femmes rencontrées et nous analysons les normes associées à
cette pratique, ainsi que lespossibilités de subversion et de résistance aux
normes sociales que cette pratique présente. Dans la première section,
nous examinons les fonctions du maquillage. La section qui suit porte en
particulier sur le jeu et la théâtralité liés à cette pratique. Puis nous
abordons le contrôle social par les normes et, finalement, le potentiel de
rébellion et de subversion que présente le maquillage dans des contextes
particuliers. Notre étude veut montrer que le corps des femmes n'est pas
seulement objet de contrôle, mais aussi sujet d'élan vers l'autonomie.

Les fonctions du maquillage : le discours de la féminité

Une orientation pragmatique

Les femmes évoquent rarement, en parlant du maquillage, le
désir de transformations permanentes. Contrairement à la chirurgie
esthétique, par exemple, le maquillage est une pratique du quotidien, il
est à refaire constamment (Borel, 1992), comme en témoigne une
répondante :

J'ai la peau grasse, et parce que mes paupières s'abaissent, ce
qui fait qu'il y a de la pression ici et que je regarde en bas tout
le temps, tout mon eyeliner fond plus ou moins, et, dans le
courant de la journée, il faut que j'aille aux toilettes, que je
prenne un mouchoir et que je m'essuie ici. (Notre traduction.)

Les femmes rencontrées apprc«chent la question du maquillage de
façon très pragmatiquedans la mesure où elles évaluent, en semaquillant
régulièrement, lescontrainteset lespossibilités qu'offrent certains aspects
de l'acte de se maquiller. En ce sens, les pratiques d'apparence des
femmes font partie de l'organisation de leur vie quotidienne.

MARQUAGE DU CORPS, DISCIPLINE, RÉSISTANCE ET PLAISIR 233

L'orientation très pragmatique des femmes rencontrées se
manifeste dans la façon dont elles parlent des possibilités detransforma-
tion de leur visage et de leur corps. Elles voient leur visage et leur corps
comme un support qu'elles peuvent façonner pour produire certains
effets et elles voient leur corps commeétant unique, avec ses caractéristi-
ques individuelles, y comprisses propres limites (Wax, 1957 ; Beausoleil,
1992 ; Borel, 1992). Elles se disent conscientes de pouvoir réussir des
transformations du visage et du corps, mais elles soulignent aussi queces
transformations ne sont pas illimitées et qu'elles ne peuvent pas se
transformer complètement. Plutôt que de tenter en vain de se modifier

entièrement, elles désirent se mettre en valeur.

Mettre en valeur ou rehausser ce qu'on a déjà

Le maquillage peut être utilisé à la fois pour souligner un trait du
visage et pour cacher d'autres caractéristiques. Cependant, contrairement
à cequ'écrivent quelques auteures (Slaney, 1986 ;Borel,1992), les femmes
ne recherchent pas la perfection par le maquillage. Elles ne cherchent pas
à produire un corps parfait ni à reproduire sur elles-mêmes une image
parfaite1. Elles disent plutôt qu'elles veulent «mettre en valeur ce qu'elles

ont déjà ». Cette mise en valeur n'est ni extrême ni radicale, elle peut
même être très subtile. Par exemple, au cours des entretiens, plusieurs
femmes nous ont dit : «Jetente de faire du mieux que je peux avec ce que
j'ai. »

D'autre part, de nombreuses femmes insistent sur le fait qu'elles
ne veulent pas « sortir de l'ordinaire » ou « attirer l'attention sur elles-
mêmes ».Ici Sydney Andrew parle de l'effet qu'elle essaie d'atteindre au
travail. Elle fait la distinction entre « rehausser ce qu'on a » et « attirer
l'attention sur soi » :

II s'agit d'utiliser ce qui est nécessaire pour améliorer son
apparence, non d'attirer ou de drainer l'attention sur soi.[...]
Je crois que c'est une distinction importante. [...] l'idée est
vraiment juste d'être soignée de sa personne. (Notre traduc-
tion.)

Art et créativité

Pour certaines, la mise en valeur n'exige pas un visage parfait au
départ. Au contraire, le maquillage peut être utilisé pour souligner
l'individualité, le caractère unique de chacune. Maureen Turner, par

234 DU CORPS DES FEMMES

exemple, s'oppose au recours à la chirurgie esthétique parce qu'elle ne
laisse aucune place aux défis dans la vie quotidienne. Pour Maureen
Turner, le défi, la créativité et l'art du maquillage sont inextricablement
liés :

J'ai étudié aux beaux-arts pendant environ six ans. Et alors
quand arrivait le matin, que je m'éveillais et que je me lavais
le visage, me regardant dans lemiroir,jevoulais me maquiller.
Je sentais que c'était ce que je voulais faire, et encore
aujourd'hui, de plusieurs manièresc'est pour moi une façon de
sculpter, de faire une activité artistique pour moi-même.
C'était une sorte de défi chaque matin. Je me levais, je me
maquillais et j'essayais de faire du mieux que je pouvais ce
jour-là. (Notre traduction.)

Comme de nombreuses femmes, Maureen Turner est fière de ses
compétences. Pour elle, « faire du mieux qu'elle peut » est un défi qu'elle
se donne, avec plaisir. Le façonnement du corps est un travail qui peut
donc apporter fierté et plaisir (Beausoleil, 1992,1994). De la même façon,
ce thème du maquillage comme art est repris par quelques autres
femmes2. Par contre, quelques femmes, comme Michelle Naylor, ne
considèrent pas le maquillage comme une forme d'art :

Si je veux faire une œuvre artistique [...] selon ma conception
de l'art [...] je vais la faire sur du papier, non sur mon visage.
[...] J'aime être créative.J'aimedessiner, maispas sur ma peau.
Ce n'est pas ce qu'il me faut. Qu'on me donne du papier,
quelque chose. (Notre traduction.)

L'art et la créativité par le maquillage sont en fait promus par
l'industrie cosmétique. L'art du maquillage est donc un art marchand
dont les critères sont lancés par l'industrie. Pour les femmes rencontrées,
dans les looks à atteindre, les possibilités sont limitées. Lemaquillage doit
servir à embellir la personne ou à souligner la beauté du visage, selon des
paramètres établis à Los Angeles, là où règne la culture populaire de
beauté et de sexiness hollywoodienne. En ce sens, non seulement l'art par
le maquillage peut permettre l'expression et la créativité,mais il peut être
aussi une contrainte pour les femmes, ce qui explique que certaines
refusent d'y prendre part.

MARQUAGE DU CORPS, DISCIPLINE, RÉSISTANCE ET PLAISIR 235

Apparence et identité

Les transformations du corps, même éphémères, sont liées à
l'identité individuelle. Dans la société occidentale contemporaine, les
femmes construisent leur identité, en partie, par l'apparence et le

maquillage, lequel, participant à la création d'une apparence, contribue
à la construction de la féminité (Perrot, 1984 ; LaBelle, 1988 ; Peiss, 1990,
1998 ; Beausoleil, 1992,1994). Denombreuses femmes font correspondre
apparence et identité, apparence et expression de soi. Cette notion d'une

correspondance entre un « extérieur » et un état psychique « intérieur »
est un élément crucialdes discours dominants sur l'identité (Grosz, 1992).
En parlant de leurs pratiques de maquillage, les femmes rencontrées ont
confirmé cette volonté d'exprimer l'intérieur par despratiques corporelles
propres au maquillage. Cependant, les femmes vivent différemment ces
liens entre apparence, maquillage et identité. Ainsi, certaines diront ne
pas se reconnaître sans maquillage, et d'autres ne pas se sentir elles-

mêmes sielles sont maquillées. D'autres, enfin, sont ambivalentes et n'ont

pas encore « décidé » si le maquillage leur convient ou non.
Pour certaines, le maquillage est une partie essentielle de leur

identité. Sydney Andrew, par exemple, insiste sur le fait que le maquil-
lage est important pour sa conception d'elle-même. Une autre femme,
Deedee Lewin, ne se maquille pas beaucoup, mais dit qu'un peu de
maquillage lui est nécessaire pour se sentir à l'aise. Plusieurs femmes
disent que le maquillage est une façon de s'habiller.

Quels sont, alors, les arguments de celles qui ne sentent pas elles-
mêmes quand elles se maquillent ? Certaines évoquent le thème de
l'affront à la nature. Pour d'autres, le maquillage est en fait un masque qui

cache la vraie personnalité. D'autres, enfin, n'ont pas d'objection, en
principe, au maquillage ; elles le remarquent et parfois l'apprécient sur
d'autres, même si elles préfèrent ne pas en porter. Enfin quelques femmes
sont ambivalentes face au maquillage. L'ambivalence que ressentent
certaines femmes face à cedernier setraduit par des sentiments contradic-
toires quant à la sexualisation des femmes par le maquillage. Quelques
femmes sont franchement surprises lorsqu'elles reçoivent des compli-
ments sur leur apparence à cause d'un maquillage réussi : elles se
demandent alors si elles sont appréciées pour ce qu'elles sont.

Le rapport à l'identité est donc complexe dans la production de
l'apparence. La construction identitaire est un processus différent pour
chaque femme. De plus, le rapport à l'apparence peut changer chez une
même personne au fil des années et selon sa situation quotidienne. Cette
construction identitaire s'effectue par des interactions et des négociations

236 DU CORPS DES FEMMES

avec d'autres individus. Lemaquillagepeut être lu par les autrescomme
une indication de la personnalité et de la situation sociale de la femme qui
le porte. Les femmes rencontrées savent très bien qu'elles peuvent se
servir du maquillage pour tenter de projeter une certaine identité.
Plusieurs recherchent absolument l'authenticité dans l'apparence.

De ce rapport entre le corps, l'apparence et l'identité peuvent
émerger bonheur, douleur et tensions.Nos entrevuesconfirment la place
centrale que tient le discours identitaire dans les activités quotidiennes
des actrices sociales quand il s'agit de la pratique du maquillage.

Multiples identités ou humeurs ?

Certaines femmes rencontréesdécrivent lemaquillage commeun
moyen d'exprimer de multiples identités ou humeurs. En fonction du look
ou du style, on deviendra telle ou telle. Voici ceque dit Aasha Cora Jones,
en parlant des photographies prises par un photographe professionnel:

Je les aime vraiment, parce que ça représente aussi ce que je
suis. C'est comme si, alors que je n'avais pas de maquillage,
que j'étais très « nature », et bien dans ma peau, j'avais décidé
d'être glamour ou quelque chose du genre. [...]Alors, j'ai une
sortie samedi soir [...] etje décide que je vais m'habiller comme
cela. Juste pour moi-même.

Par ses vêtements, ses accessoires, sa coiffure et son maquillage,
Aasha Cora Jones dit vouloir respecter ses humeurs. En fait, chez cette
répondante comme chez plusieurs autres, la démarcation entre l'identité
et l'humeur n'est pas toujours claire. Ainsi, les énoncés des femmes
glissent très facilement de l'humeur à l'identité. Cela n'est pas surprenant
dans le contexte postmoderne actuel de fragmentation et de remise en
question d'une identité véritable. Le discours de l'expression de soi qui
caractérise la société postmoderne englobe la notion de changement et
même d'éclatement de l'identité (Perryman, 1994). Ce discours permet la
conceptualisation d'identités sociales et personnelles multiples.

Plaisir

Pour les femmes qui aiment se maquiller, fierté et plaisir sont liés
à la compétence qu'elles acquièrent et aux résultats qu'elles produisent
par le travail sur les apparences. Mais il existe aussi d'autres types de
plaisir dont les femmes peuvent faire l'expérience. Iris Marion Young
(1990) souligne trois types de plaisirs que peuvent vivre les femmes par

MARQUAGE DU CORPS, DISCIPLINE, RÉSISTANCE ET PLAISIR 237

levêtement : la sensualité du toucher (au-delà du seul regard), l'affectivité
liée au vêtement dans les échanges entre femmes et, finalement, les
plaisirs qui découlent du fait de laisser libre cours à l'imagination, à la

fantaisie.
Des plaisirs semblables se retrouvent pour le maquillage.

Certaines femmes disent aimer particulièrement la sensation du rouge à
lèvres et éprouvent un certain autoérotisme à se regarder dans le miroir.
Certaines femmes soulignent aussi le plaisir de l'art et de la créativité par
le maquillage, comme nous l'avons mentionné précédemment. Finale-
ment, plusieurs femmes aiment donner et recevoir des conseils sur le
maquillage, partager des expéditions aux comptoirs de maquillage dans
les grands magasins avec des personnes proches, complimenter les autres
femmes et partager leurs produits cosmétiques avec des amies et des
parentes. Tout comme les vêtements, le maquillage peut être une source
d'échange et de plaisir entre les femmes.La section suivante introduit la
notion cruciale de jeu et théâtralité dans le rapport des femmes au
maquillage.

Le jeu et la théâtralité

Dans les discours des femmes, la notion de jeu est parfois liée à
l'idée d'expression par l'apparence. En effet, certaines femmes décrivent
le maquillage comme un jeu. Pour Deedee Lewin, par exemple, se
maquiller est franchement amusant, tout comme porter différentes paires
de boucles d'oreilles. Elle aimeparticulièrement agencer lescouleurs, sans
toutefois prendre le maquillage trop au sérieux.

Voyez-vous, je ne prends pas ça au sérieux au point d'y
consacrer des heures. Ça m'intéresse, simplement, [...] c'est
comme un jeu [...] j'aime agencer les couleurs et faire des
choses comme ça. (Notretraduction.)

Parmi les femmes qui voient cela comme un jeu, quelques-unes
parlent de la théâtralité du maquillage, qui permet de revêtir différentes
personnalités :

Bien des fois, pour moi, c'est seulement un jeu :« Aujourd'hui,
je vais jouer la femme d'affaires numéro 1. » « Aujourd'hui je
vais jouer la femme charmante et enjôleuse numéro 2. » [...] Et
aujourd'hui je vais être ceci ou cela. Et c'est amusant de
s'habiller en conséquence, d'adapter son look au personnage
choisi, et [...] pas sérieux, de toutes façons. (Notre traduction.)

238 DU CORPS DES FEMMES

Pour Chloé Maya, maquilleuse professionnelle, tout est possible
lorsqu'on joue avec le maquillage, même si, pour sa part, elle n'en porte
que très rarement.

Quelquefois [...] tous les trente-six mois, je retombe en enfance,
à l'époque du jeu, et je m'amuse à faire des tests avec les
produits de maquillage. J'en mets des tonnes. Bien sûr, je ne
voudrais pas sortir maquillée comme ça, mais [...] parce qu'il
n'y a pas de limites, vous le faites. Vous pouvez faire tout ce
que vous voulez. Il n'y a pas de contraintes. Pas de règles.
Vousfaites simplement ceque vous voulez. (Notre traduction.)

Le jeu permet d'« expérimenter » et donc d'apprendre ce qui
convient à chacune. Le jeu est un thème particulièrement important pour
les femmes qui se disent attirées par les couleurs et pour les femmes qui,
en général, aiment se maquiller. Selon Mme Maya,jouer avec le maquil-
lage est aussi potentiellement un acte libérateur (voir la citation ci-
dessus), car le jeu permet de donner libre cours aux fantaisies, à
l'imagination.

Si le jeu par le maquillage est une pratique individuelle qui plaît
bien aux femmes, il fait aussi partie d'activités sociales et de rencontres
de groupes avecd'autres femmes. La pratique quotidienne du maquillage
fait partie des « mondes de femmes » ou « cultures de femmes » (Beauso-
leil, 1992). Les hommes en général ne se maquillent guère et connaissent
très peu les processus inhérents à l'acte de se maquiller, acte qui se
déroule le plus souvent entre femmes. Ainsi, sœurs, amies, mères et filles
se maquillent ensemble, magasinent et échangent des produits cosméti-
ques et se conseillent mutuellement sur leur apparence. Les jeunes filles
et les femmes apprennent ensemble à se maquiller. Le maquillage peut
donc à la fois refléter des amitiés et y contribuer et aussi créer des liens
entre femmes.

Si quelques femmes apprennent à se maquiller dans les salons de
beauté, la plupart en font l'apprentissage auprès d'autres femmesquileur
sont proches. L'initiation au maquillage se fait souvent par le jeu et par
l'observation de l'autre. Plusieurs femmes ont joué avec les produits de
maquillage de leur mère ou de leurs sœurs, seules ou avec d'autres.
Megan Ormani, par exemple, malgré son attitude de « garçon manqué »
dans l'enfance, se souvient d'avoir joué avec ses sœurs et ses amies à
maquiller une Barbie :

Mon Dieu ! On avait ce jouet extraordinaire quand j'étais
petite : une tête de poupée Barbie, une grosse tête de Barbie, et

MARQUAGE DU CORPS, DISCIPLINE, RÉSISTANCE ET PLAISIR 239

[...] elle venait avec vin jeu de maquillage. On appliquait le
maquillage sur cette Barbie.Et on pouvait la peigner et placer
ses cheveux. (Notre traduction.)

Plusieurs femmes rencontrées disent avoir eu du plaisir à se
maquiller avec des proches à un moment ou l'autre de leur vie. Ce sont
surtout les jeunes femmes qui évoquent le plaisir d'acheter des produits
cosmétiques et de se maquiller avec des amies. Pourtant, quelques
femmes plus âgées parlent aussi d'activités sociales centrées sur le
maquillage. Deedee Lewin raconte qu'elle aime bien assister à des
« parties de maquillage »:

Je suis allée à des «parties de maquillage ». [...] Voilà comment
ça se passe. Six à dix de vos amies apportent chez vous du
maquillage. [...] La personne arrive, elle vous présente ces
différents échantillons de produits et dirige les opérations.
Vous réussissez à vous faire un maquillage complet du visage,
avec son aide. Elle vous fournit différentes couleurs [...] vous
y allez, tout simplement, et vous vous amusez avec les pro-
duits. (Notre traduction.)

Pour Deedee Lewin, ces « parties » sont une occasion de
rencontrer des amies. Dans d'autres situations, souvent plus spontanées
et moins formelles, des femmes vont trouver plaisir à se faire des
compliments, à parler de maquillage, à magasiner ensemble, à partager
leurs produits et à sedonner des conseils. Dans notre société, semaquiller
avec les autres peut donc constituer un plaisir entre femmes, une façon de
renforcer des liens.

Mais si le maquillage produit des amitiés et perpétue des liens
affectueux et amicauxentre femmes,il participe aussi au marquagede la
différenciation sociale. Lasectionsuivantemontrera commentles femmes
reproduisent l'ordre social et y résistent par cette pratique de marquage
qu'est le maquillage.

Discipline et normalisation

Limites et normalisation

Le jeu peut-il vraiment avoir un potentiel libérateur ? Et si oui,
comment ? Lepotentiel libérateur du jeu ne peut être envisagé, dans une
perspective féministe, sans discuter des limites de l'expression et du jeu,

240 DU CORPS DES FEMMES

c'est-à-dire sans discuter de la discipline sociale dont les corps des
femmes font l'objet.

Un thème important émergeant des entrevues est en effet celui
des limites de l'expression et du jeu par les apparences. Le maquillage
doit être fait de façon compétente, c'est-à-dire en évitant les erreurs.Trop
se maquiller - se maquiller de façon ostentatoire - est une erreur
commune à laquelle se réfèrent souvent les femmes rencontrées. Pour
elles, il existe des normes à respecter lorsqu'on se maquille : on ne peut
pas faire tout et n'importe quoi en pratiquant le jeu sur les apparen-
ces ; comme en témoigne Stéphanie Johnson:

Vous voyez quelqu'un, vous vous dites : « Comment peut-on
se mettre tout cela sur le visage !» Il y a des personnes qui ne
devraient pas se maquiller. [...] Ou qui, plutôt, devraient
apprendre comment le faire. [...] Eh bien, je connais une fille
qui se faisait couramment appeler « face d'argile ». Son fond
de teint était tellement épais qu'on aurait pu écrire son nom
dedans. (Notre traduction.)

Par ailleurs, selon Erica Peters, on peut porter beaucoup de
maquillage sic'est bien fait. Outrel'incompétenceévidente que dénoterait
un maquillage excessif, le danger qui guette les femmes qui se maquillent
« trop » est une sexualisation non désirée ; bien des femmes sont
conscientes de ce risque :

Des femmes faciles. Oui. Je le crois [...] Si vous l'appliquez
n'importe comment, si vous avez un produit de maquillage
pour les yeux d'un bleu brillant qui va des [...] sourcils
jusqu'aux cils, pour moi ça fait « femme facile ». [...] En fait, ce
n'est pas seulement la quantité de maquillage qui compte, il y
a aussi la façon de l'appliquer. (Notre traduction.)

Les propos d'Erica Peters confirment que malgré que le maquil-
lage soit accepté dans la plupart des activités quotidiennes, celui-ci
marque sexuellement le visage des femmes et leur fait courir un risque.
Alors que le maquillage, au XXesiècle, est devenu une pratique commune
chez l'ensemble des femmes dans la société occidentale (Peiss, 1990),
l'excès de maquillage est vu comme reflétant la sexualité d'une femme
facile et/ou d'une prostituée. Étant donné ces connotations négatives, la
peur de l'excès de maquillage peut agir comme une contrainte dans les
pratiques de maquillage des femmes.


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