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Published by Numérithèque, 2021-05-19 09:07:38

Le sel : De l'esclavage a la mondialisation

Jean-Claude Hocquet

Présentation de l’éditeur

Le sel, généreusement dispensé par la nature, a joué un rôle
fondamental dans les diverses cultures humaines.
Indispensable aux êtres vivants, présent dans chaque foyer,
il donne saveur aux aliments, permet de les conserver et
joue un rôle biologique important dans l’équilibre d’un
organisme. Consommé par tous quotidiennement, on lui
accorde également une valeur rituelle et symbolique, voire
un pouvoir magique. Produit unique et abondant, il est néanmoins souvent
caché, enfoui dans le sol ou bien en dissolution dans la mer. Les hommes
ont donc fait preuve, depuis les temps préhistoriques, de beaucoup
d’ingéniosité à l’extraire. Comment le sel est-il produit ? Où le trouve-t-
on ? Comment s’échange-t-on cette denrée ? Qui en tire le meilleur profit ?
En dix chapitres, dix études qui peuvent se lire séparément les unes des
autres, le livre répond à ces questions.
On découvrira la peine des esclaves et des forçats dans les bagnes du
sel, le partage des revenus au détriment des sauniers, la construction d’une
saline fortifiée aux portes de la Camargue, les efforts des Suisses longtemps
démunis pour faire venir le précieux minéral, l’entrée du sel dans
l’économie mondialisée dès la fin du Moyen Âge, les flottes des puissances
maritimes du nord de l’Europe qui traversent l’Atlantique à la recherche de
ce produit stratégique, l’instauration de la gabelle dans un grand nombre
d’États, etc. Grand produit agricole, minier, industriel et commercial, le sel

est entré précocement dans la révolution industrielle, il a ensuite ouvert les
voies de la mondialisation, accompagnant une fois de plus une grande
mutation de l’économie-monde et ce, bien avant la fin du XXe siècle.

Jean-Claude Hocquet, directeur de recherche au CNRS, a été
assistant à la Sorbonne, puis professeur à Venise et à Lille et chargé de
cours à l’EHESS. Historien du sel et de Venise aux époques médiévale et
moderne, il est l’auteur de nombreux ouvrages : Hommes et paysages du
sel (2001), Venise au Moyen Âge (2003), Venise et la mer, XIIe-XVIIIe
siècles (2006), Venise et le monopole du sel (2012) et a été appelé à
présenter des communications originales dans le monde entier sur ces
thèmes.



La récolte du sel à Ibiza en 1950 : deux ouvriers ont empli à la pelle d’un sel blanc bien grené le
panier, deux autres le hissent sur la tête de l’un d’eux, protégée par un coussinet. Les hommes sont
habillés de la tête aux pieds, la tête couverte d’un chapeau à large bord, seuls les avant-bras sont
dénudés (Dessin à l’aquarelle de Michel Chemin d’après une photographie de Francesc Català i
Roca, Ibiza-Eivissa 1950, Ediciones Gráficas Diseño, Ibiza 2003)

Du même auteur

Le Sel et la fortune de Venise, vol.  1, Production et monopole, vol.  2, Voiliers et commerce en
Méditerranée 1200-1650, PU Lille 1978-1979 (traduit en italien).

Le sel et le pouvoir, de l’an mil à la Révolution Française. Ed. Albin Michel, Paris 1985 (traduit
en allemand et italien).

Les hommes et la mer dans I’Europe du Nord-Ouest de l’Antiquité à nos jours, Lille 1986.
Horizons marins, itinéraires spirituels (Ve-XVIIIe  siècles), vol.  I, Mentalités et sociétés, vol.  II,

Marins, navires et affaires, Paris, Publ. Sorbonne 1987.
Le roi, le marchand et le sel, PU Lille 1987.
Metrologische Strukturen und die Entwicklung der alten Mass-Systeme, St. Katharinen, Scripta

Mercaturae Verlag 1988.
Introduction à la métrologie historique, Paris, Ed. Economica 1989.
Le sel de la terre, Paris, Ed. Du May 1989.
Genèse et diffusion du système métrique, Paris 1989.
Das Salz in der Rechts- und Handelsgeschichte, Hall in Tirol, Berenkamp, 1991.
Chioggia, capitale del sale nel Medioevo, Chioggia, Il Leggio 1991.
Der Staat und das Messen und Wiegen, St. Katharinen, Scripta Mercaturae Verlag 1992.
Anciens systèmes de poids et mesures en Occident, Variorum Reprints, Londres 1992.
Une activité universelle. Mesurer et peser à travers les âges, Caen 1993-1994.
La métrologie historique, Paris, coll. Que sais-je ? 1995 (traduit en japonais).
Diversité régionale et locale des poids et mesures de l’ancienne France, Caen 1996-1997.
Systèmes économiques et finances publiques (Les origines de l’État moderne en Europe), Paris,

PUF 1996.
Denaro, navi e mercanti a Venezia, Rome, Il Veltro 1999.
Venise et Bruges, l’essor urbain au Moyen Âge, Paris, La Documentation française 1999.
Le sucre, de l’Antiquité à son destin antillais, Paris, Éditions du CTHS 2000.
Hommes et paysages du sel, une aventure millénaire, Arles, Actes Sud 2001.
Una Città nel Mediterraneo, l’Opulenta Salernum, Salerne, Il Pagusio 2001.
Le Monde du sel : Mélanges offerts à Jean Claude Hocquet, Hall-in-Tirol, Berenkamp 2001.
Comercio marítimo en el Mediterráneo medieval y moderno, Grenade, La Nao 2002.
Kaufmannsbücher und Handelspraktiken vom Spätmittelalter bis zum beginnenden 20.

Jahrhundert, Stuttgart, Steiner Verlag 2002.
Venise au Moyen Âge, Paris, Les Belles Lettres 2003, réédition 2005 (traduit en russe et en

italien).
Le Saline dei Veneziani e la crisi al tramonto del Medioevo, Il Veltro, Roma 2003.
Venise et la mer, XIIe-XVIIIe siècles, Paris, Librairie Arthème Fayard 2006.
Le Sel de la Baie, Histoire, archéologie, ethnologie des sels atlantiques, PU Rennes 2006.
Venise, guide culturel d’une ville d’art. De la Renaissance à nos jours, Paris, Les Belles lettres,

2010.
Lexique historique de la comptabilité publique, Rennes 2010.
Venise et le monopole du sel. Production, commerce et finance d’une République marchande,

2 vol., Istituto Veneto di Scienze, Lettere ed Arti – Venise, les Belles-Lettres – Paris, 2012,
1209 p.
Venise et la Méditerranée, « Studi Veneziani », Pise 2014, 387 p.
Venise et le Goût du beau. Le mécène et l’architecte de la Renaissance à la Fenice, Paris,
Klincksieck, 2015.

© CNRS Éditions, Paris, 2019
ISBN : 978-2-271-12528-6

Ce document numérique a été réalisé par PCA

Sommaire

Introduction. Le sel, valeurs, usages et symboles
Première partie. Production et transport du sel au temps de la petite exploitation

Chapitre 1. Routes du sel, routes de l’esclavage
Chapitre 2. La rente des puits salés au Moyen Âge
Chapitre 3. Paternalisme et archaïsme à Cervia au xixe siècle
Chapitre 4. Les salins d’Aigues-Mortes, le monopole royal et la navigation du Rhône
Chapitre 5. Les cantons suisses, carrefour des sels
Chapitre 6. Le sel entre dans l’économie mondiale

Deuxième partie. La production industrielle, croissance et concentration
Chapitre 7. La naissance et le développement d’un géant industriel
Chapitre 8. Modernisation de l’industrie salinière
Chapitre 9. L’expansion de l’industrie du sel en Lorraine
Chapitre 10. Le sel sur la voie de l’industrialisation en Provence et Languedoc
Conclusion. L’importance du sel pour l’humanité
Source des textes et remerciements
Bibliographie
Table des illustrations

Index

Introduction

Le sel, valeurs, usages et symboles

Le sel, humble produit généreusement dispensé par la nature, a joué un
rôle fondamental dans les diverses cultures humaines. Son extraction
s’enracine dans des technologies variées qui font appel à toutes les
ressources de l’esprit humain, permettant gains de productivité et
économies d’énergie. Sa distribution met en cause le transport, le
commerce, la géographie des trafics, des ports, des itinéraires. Sa
consommation l’a placé au premier rang des nourritures dans les
préoccupations des hommes, bien avant de nombreux produits de luxe
comme les épices. La facilité de son contrôle à ces différents stades,
production, commercialisation, consommation, a attiré très tôt l’attention de
l’État qui l’a transformé en un revenu fiscal de rendement très élevé 1.

Le sel connaît des usages sans cesse plus nombreux qui tiennent à ses
multiples propriétés. Au premier rang, tout au moins historiquement 2, il a
été consommé pour ses qualités biologiques : il est en effet d’abord un
aliment qui nourrit les micro-organismes, les plantes, les animaux et les
hommes ; il donne du goût et c’est un agent de sapidité capable tant de
stimuler le sucré que d’atténuer l’amertume de certains mets ; la médecine a
très tôt reconnu ses qualités pour le thermalisme, les bains, la cicatrisation
des plaies, les solutions isotoniques qui se substituent au plasma sanguin
dans le secours aux grands brûlés ; sa toxicité justifie son emploi dans les

bactéricides ou les fongicides ; il a rendu les plus grands services à
l’humanité comme conservateur des aliments et comme tel il est
probablement un des principaux agents du développement et de l’expansion
économique et démographique de l’Europe au Moyen Âge. La conservation
des protides (poisson ou viande) a permis de constituer des réserves
destinées aux années de « vaches maigres » ou aux régions déficitaires. Il a
grandement contribué à l’expansion commerciale des XIe – XIIIe siècles et a

entraîné la valorisation de produits comme les cuirs et peaux. Les hommes
l’ont aussi utilisé comme additif, par exemple pour la fabrication du pain
dont il lie la pâte et contrôle l’activité de la levure.

Aux caractéristiques physico-chimiques du cristal de chlorure de
sodium, par exemple la fusion, le sel a dû d’être employé dans l’affinage de
différents minerais (argent, aluminum 3), sa vaporisation l’a orienté vers le
vernissage des grès, son hygroscopicité vers la déshumidification des
liquides organiques ou de l’air et vers la conservation, sa dureté vers les
abrasifs, y compris les pâtes dentifrices. Les propriétés des solutions
aqueuses ont aussi été mises à profit : l’abaissement du point de congélation
à - 18 °C en a fait un très important agent de la viabilité hivernale contre la
neige ou le verglas, ou pour la congélation des aliments, son élévation du
point d’ébullition le rend utile pour le pelage des légumes, son humidité
relative d’équilibre facilite le traitement des bois, la stabilisation des sols
routiers, l’accélération de la prise du ciment, sa solubilité est utilisée dans
l’extraction des colorants, les forages, ou pour la constitution de cavités de
stockage souterrain des gaz et des pétroles, sa conductivité électrique est
exploitée en galvanoplastie (argent, chrome, zinc) et dans la décomposition
électrolytique 4.

Mais les peuples ont souvent donné au sel une importance qui dépasse
ses propriétés naturelles : pour Homère, c’était une substance divine, pour
Platon, il était chéri des dieux, et pour les anciens Égyptiens, il est l’essence

de la vie elle-même. Dans certaines cosmogonies qui privilégient souvent

les quatre éléments cosmiques fondamentaux (la terre, l’eau, le feu et l’air),
le sel, unique et non substituable est issu de la combinaison de ces quatre
principes fondamentaux. L’association « feu-sel-mer » est présente dans les
mythologies : en Finlande, par exemple, le dieu du ciel, Ukko, fait jaillir du
feu dans les cieux, il en tombe dans l’océan une étincelle qui engendre le
sel. Au Mexique, les dieux de la pluie, après une querelle, conduisent leur
sœur, Huixocihuatl, dans la mer où elle invente le précieux produit et
devient la déesse du sel 5.

Il est en effet un domaine où le sel joue un très grand rôle : celui de la
superstition et de la symbolique religieuse. Il figure parmi les objets les plus
sacrés auxquels on attribue des pouvoirs magiques 6. La Bible est à bien des

égards le premier livre qui témoigne de l’importance et de la valeur du sel.
On peut énumérer d’emblée les symboles liés au sel dans les Écritures : la

nourriture, la conservation, le remède, la saveur, mais aussi l’exorcisme, la
parole, la sagesse 7. Symbole devant être pris ici au sens d’un objet concret
et naturel (le sel) qui, en vertu d’une correspondance analogique, en vient à
signifier autre chose, de l’ordre du surnaturel, du sacré.

Le sel se prête admirablement à la métaphore. Il faut relever qu’au sel
est liée l’idée de sagesse : la déesse Sophia apparaît dans la science

mystique sous la forme du sodium, et sa couleur est jaune, comme le sel qui
brûle 8. Quand saint Jérôme écrit : « Le tendre corps des enfants est frotté de
sel par la sage-femme, afin qu’il puisse sécher et que leur peau soit
affermie. Mais Jérusalem, née de parents mauvais, n’a reçu ni saveur ni
soin 9 », il utilise le mot sapor à dessein. Car ce terme a le même radical que

sapientia. « Insipide » a deux sens : « être insensé » et « être sans saveur »,

la racine étant le mot sapio, « sentir » et « savoir », d’où dérivent sapor, la

saveur, et sapientia, la sagesse. Le sel a saveur de sagesse, il est le sel de la

sagesse. Condire sapientia se trouve aussi chez un père oriental : « sans le

sel du Seigneur, toutes sagesses manquent de saveur ».

C’est l’évêque de Lycie, Méthode d’Olympe (250-311), qui, dans son
œuvre Le banquet des dix vierges, alla le plus loin dans cette voie de

l’analyse symbolique du sel 10. La vierge qui a reçu le sel de la spiritualité
est comme une servante de la sagesse. Sa chair ne succombe pas à la
tentation et elle fait taire les mouvements de sa sensualité par de pieuses
pensées. Cette métaphore eut aussi une belle postérité : aujourd’hui encore
la fille qui a perdu son innocence virginale est « dessalée », et le garçon
connaît le même sort. Ce qui fait écrire à Céline : « la petite Lola…, c’est à
cause d’elle que je me suis tout à fait dessalé 11 ».

Le sel est par ailleurs l’emblème de la durée et de la permanence, donc
de l’éternité et de l’immortalité. Le sel met ainsi en valeur la perpétuité
d’un pacte. Alliance de sel signifie alliance perpétuelle 12. L’idée est
également présente chez Philon d’Alexandrie et chez Rabbi Rashi
(XIe siècle) : « l’alliance de sel est inaltérable, elle ne se décompose

jamais ». Répandre du sel sur l’offrande revient à montrer la permanence de
l’offrande, à lui donner une parcelle d’immortalité. La pérennité du sel
justifie aussi l’association fort ancienne entre le sel et l’amitié de longue
durée ou la loyauté. Le partage du sel est une pratique sociale bien connue
des Grecs et des Romains. Plutarque s’en fait l’écho dans son De amicorum

multitudine où il conseille « avant d’adopter un nouvel ami dans la famille

de l’inviter à manger un modius de sel en compagnie 13 ». Et Cicéron

compare les amis récents et les « vieux amis qui ont mangé ensemble de
nombreux muids de sel et dont l’amitié ancienne bonifie avec l’âge 14 ».
Offrir le pain et le sel à ses hôtes en Orient comme en Russie demeure une
marque d’affection et de bienveillance. Inversement, répandre le sel ou
renverser la salière annonce la querelle prochaine entre amis. Tendre la
salière à l’épouse de l’hôte peut susciter sa jalousie car il pourrait y voir une
invite à nouer des relations plus tendres. Lagrange 15 expliquait l’alliance du
sel de la façon suivante : ceux qui mangent la même nourriture sont

considérés comme ayant le même sang, le repas pris en commun, symbolisé
par le sel, confirme la relation du sang ou l’établit.

Mais ce n’est pas parce qu’il symbolise la permanence et l’amitié
qu’on accorde au sel une grande importance rituelle. Si on le répand dans le
temple, si on en frotte le corps, c’est parce qu’il préserve du mal et de la
contamination bactérienne. Nous l’avons vu avec saint Jérôme, l’usage de
frotter les nouveau-nés avec du sel était largement répandu. La cérémonie
du rituel romain consistant à offrir du sel béni au catéchumène avant le
baptême prolonge une vieille coutume romaine qui consistait à placer
quelques grains de sel sur les lèvres de l’enfant huit jours après sa naissance
pour chasser les démons. En France, on a longtemps placé du sel sur les
enfants jusqu’au baptême, après quoi il devenait superflu. En Hollande, on
en mettait dans le berceau des bébés de même qu’on en frottait le corps des
veaux 16. Cet usage atteste que les paysans connaissaient la valeur
antiseptique du sel qui est un puissant désinfectant. Mais quand dans ces
mêmes Pays-Bas, on répand du sel sur le seuil de l’étable où est morte une
vache ou que l’on pend un sachet de sel au cou de la bête pour obtenir le
départ des mauvais esprits et protéger contre les fantômes, il est clair que
l’on est passé d’une pratique de médecine populaire et paysanne à une
croyance dans la force magique du sel.

Sur la place du sel dans le baptême, on connaît la prière transmise par
Gélase (deuxième moitié du VIe siècle) : Omnipotens sempiterne Deus…,

exorcizo te, creatura salis…, accipe sal sapientiae… Le futur baptisé est

invité à « goûter le sel qui guérit » pour faire des progrès constants dans la
foi. Toute cette prière mêle le développement du catéchumène (un enfant) à
son progrès dans la foi : il fait ses premiers pas, il se libère de
l’aveuglement de son cœur, il découvre en même temps la saveur du sel et
la santé. La seconde prière est une bénédiction du sel qui semble indiquer
que le sel a besoin d’être exorcisé, mais en réalité, nous dit Joseph Latham,
c’est une benedictio salis par laquelle le sel devient un moyen d’exorciser

le catéchumène. Le sel est un sacrement donnant la vie qui met l’ennemi en
fuite. Il reçoit un pouvoir surnaturel qui évite toute influence du mal 17.

On a fait large usage du sel dans la sorcellerie pour écarter l’influence
des esprits malins, les mauvais démons détestent le sel et il n’y en a jamais
à la table de leurs banquets, le sel est un enchantement contre le mauvais
œil et les forces du Mal. Il rompt les sortilèges 18. En 1477, l’absence du sel
à un repas du Jeudi Saint aurait conduit au supplice deux chevaliers de
Gand accusés d’avoir mangé du foie sans sel 19.

Le sel accompagne aussi souvent l’offrande. Les Grecs, les Romains et
les Indiens avaient l’habitude de répandre du sel sur les animaux sacrifiés et
sur le feu du sacrifice et d’offrir aux dieux un morceau de l’animal rôti
avant de consommer la viande dans un repas pris en commun 20. Un des
plus anciens usages du sel, même dans le sacrifice, est bien entendu lié à la
préservation. Il s’agit de préserver de la corruption naturelle et morale la
mortelle blessure et de présenter à Dieu une chair saine. Au niveau
purement matériel de l’interprétation se superpose celui du « sel de
l’alliance » : « A chaque offrande, vous joindrez une offrande de sel à
Yahweh votre Dieu 21 ».

Le sel va de pair avec deux autres éléments symboliques, l’eau et le feu.
Contrairement à l’opinion courante, il ne semble pas que le sel (sel
commun, NaCl) ait tenu une grande place dans l’œuvre des alchimistes qui
préféraient tenter leurs expériences avec d’autres minéraux comme le soufre
ou le mercure et, lorsqu’ils parlaient de « sels », envisageaient surtout des
produits solubles dans l’eau comme l’alun, le vitriol, l’ammoniac, ainsi
dans le traité de Rhases Le livre des sels et des aluns, écrit au XIe siècle à
Tolède 22. Jung après avoir avancé qu’aucun des termes utilisés par les
alchimistes n’a de sens précis et unique et que le mot représente davantage
une idée mystique ou un symbole, corrige un contresens fréquemment
commis à la lecture du Rosarium philosophorum : « celui qui connaît le sel

et sa solution connaît le secret caché des vieux sages. Dirige donc ton esprit
sur le sel, car c’est en lui seul qu’est dissimulée la science et le plus élevé et
le plus caché des secrets des philosophes anciens ». La science serait-elle
dissimulée dans le sel ? En fait le texte latin écrit « in ipsa sola » qui ne
peut se rapporter qu’au féminin « mens », l’esprit 23. La grammaire aurait-
elle raison d’une symbolique poussée à l’absurde ? Rien n’est moins sûr, et
sans entamer ici une discussion, observons que le sel a deux occurrences
dans ce texte qui rappelle que le sel renvoie à la subtilité de l’esprit et de la
connaissance ou même de la conversation. Comme dans Pline d’ailleurs,
qui concluait ainsi sa longue étude du sel :

« sans sel, ma foi ! on ne peut mener de vie civilisée ; c’est une
substance à ce point nécessaire qu’elle désigne aussi les plaisirs
intellectuels ; c’est en effet, le sel qui leur donne leur nom, et
tout l’agrément de la vie, l’extrême gaieté, le délassement après
les fatigues n’ont pas de mot qui les exprime mieux 24 ».

Il est également lié à l’idée d’argent et de richesse, depuis le salarium
du légionnaire romain, d’où vient le « salaire », jusqu’à la monnaie de sel
des Baruya 25 ou des populations éthiopiennes 26. L’importance du sel pour
l’homme est également manifeste dans la toponymie : pratiquement partout
où il est produit, il impose son nom aux lieux, de Salzbourg aux
innombrables Hall (Halle, Hallein, Hallstatt, etc.), des Salins ou Salies de
France aux Salt-Coats écossais, de la prussienne Salzkotten à l’indienne
Lavanápura 27 ou au turc Tuzla.

Indépendamment de cet aspect symbolique, il faut souligner l’aptitude
du sel comme remède et son rôle en médecine. Pline déjà énumérait les
nombreuses maladies contre lesquelles les médecins prescrivaient du sel,
parce qu’il « est mordant, caustique, nettoyant, réductif et résolutif » et

concluait « pour tout le corps il n’y a rien de plus utile que le sel et le
soleil 28 ». Dans son Miroir de la santé (1636), le médecin Johan van
Beverwijck énumérait les mérites du sel qui « est au goût ce qu’un accord
harmonieux est à l’oreille, un parfum à l’odorat, une couleur à l’œil, etc. ».
Le sel provoque un afflux de « salive » grâce auquel on apprécie mieux les
mets 29, il favorise la fécondité des femmes et la vigueur de leurs maris. On
connaît cette gravure des « femmes (qui) sallent leurs maris, pour du doux
les rendre guéris (…) par devant et par derrière, afin de voir leur nature plus
fière » (1557 30). Le sel, dans la croyance populaire, est ainsi associé à l’idée
du coït, du mariage, de la puissance sexuelle, quelquefois des mœurs
relâchées accompagnées de propos « salaces », la fille facile est qualifiée de
« morue », pekelhoer (hoer  : la prostituée) en néerlandais signifie « la
femme qui vit dans la saumure 31 ». Le sel agit alors comme aphrodisiaque,
incitant à la volupté et excitant l’appétit vénérien à l’image de la déesse née
de la mer, Vénus. La mer elle-même symbolise la fécondité, et SCHLEIDEN
observait qu’elle était un élément créateur et fructifiant où proliférait la
progéniture des espèces 32. Du reste, tous les liquides corporels, sueur ou
larmes, sang ou urines, salive et secrétions sexuelles sont salés, contiennent
du sel et ont un goût salé.

Comme le souligne l’évêque Hilaire de Poitiers (315-367), dans son
commentaire sur saint Matthieu, le sel est également un remède puissant
contre la corruption naturelle des corps :

« Les Apôtres rendus parfaits par le sacrement de l’eau et du feu
– or le sel contient dans son unité ces deux éléments – semaient
l’immortalité dans tous les corps qui recevaient leur parole. Avec
raison ils étaient appelés le sel de la terre. Par leur enseignement,
ils préservent pour l’éternité les corps des hommes, de la même
façon que le sel 33. Le sel confère aussi l’incorruptibilité aux
corps qui le reçoivent ».

Un autre père remarquait :

« De même que nous ne pouvons continuer notre présente vie
sans absorber de sel, de même nous ne pourrons atteindre la vie
éternelle sans le secours de la sagesse divine ».

Saint Ambroise introduit un autre élément dans un hymne à l’eau qui
sert à laver le corps avant qu’il ne soit salé au cours de l’embaumement 34 :

« Par l’eau la fétidité de la chair putréfiée est emportée, et les
viscères, au lieu de pourrir, sont préservés pour un très long
temps par l’imprégnation du sel 35 ».

Le sel empêche donc la décomposition des corps. Aussi les Égyptiens
salaient-ils les dépouilles à embaumer. Les Hébreux semblent avoir usé de
sel et d’épices pour retarder la décomposition des dépouilles. On trouve
dans le Talmud et chez Plutarque une même tentative d’assimilation du sel
à l’âme : sans l’âme, le corps se décompose, de même le sel possède une
qualité divine, sa capacité à conserver les corps des défunts en bon état,
hors d’attaque de la corruption pour longtemps. Le sel par conséquent lutte
contre la mort et prévient la dissolution de l’enveloppe mortelle. L’âme qui
est en nous une part de la divinité, renforce le corps et le maintient en vie.
Le sel reproduit au bénéfice de la dépouille mortelle les fonctions de l’âme.
Il s’en saisit au moment où elles sont près d’être gagnées par la corruption.
En Grande-Bretagne, on avait coutume de placer du sel sur le cadavre, avec
de la terre ; celle-ci symbolisait la putrescibilité du corps, celui-là
l’immortalité de l’âme 36.

Un père de l’Église d’Orient expose ainsi que « si le sel perd sa saveur,
c’est le monde qui rapidement se gâtera et se corrompra », la corruption
naturelle débouchant sur la corruption morale qui est un allié du démon,

lequel ne peut manger de sel et s’est trouvé condamné à ramper dans la
poussière. Contre l’homme qui a été fait de sel, le serpent ne peut rien, mais
si le sel perd sa saveur, alors il devient poussière et fournit sa nourriture au
serpent 37.

*
**

Comme d’autres symboles (l’eau de l’inondation ou de la purification,

le feu de la damnation ou de l’éternel amour divin), le sel a néanmoins un

caractère ambivalent. Le sel peut être une bénédiction ou une malédiction.

Sa bénédiction couvre la terre comme une rivière et sature la terre sèche

comme l’inondation 38 mais de nombreux passages de l’Ancien Testament

emploient aussi le sel comme l’instrument de la punition. Il transforme

alors les rivières en désert et les sources en sol desséché, un verger en

marais salé à cause de la méchanceté de ceux qui y habitent 39. Les

symboles ont une nature ambivalente et leur aptitude au bien ou au mal

dérive souvent d’un seul et même usage pratique de la chose choisie comme

symbole. Le sel qui, usé en condiment donne la saveur et une nourriture

agréable peut, utilisé avec excès, la rendre difficile à avaler.

Selon les lieux, il porte chance ou attire le malheur. Presque tous les

bienfaits attachés au sel peuvent, ailleurs, être remplacés par des

nuisances 40. Cette dualité du sel est illustrée par les couples antinomiques

fertilité/stérilité, création/destruction, valorisation/dépréciation,

santé/maladie, pureté/impureté, amitié/inimitié 41.

Le sel sert de support matériel à l’idée de « salé » qui est le milieu

originel de toute vie, humaine ou animale : dans l’évolution des espèces, les

poissons sont la souche de toute vie animale et la vie du fœtus commence

dans un milieu salé, le liquide amniotique. Le salé peut donc symboliser la

vie primitive idéalisée, le bien-être total du sein maternel, et en même

temps évoquer la rupture, la fin de cet état lors de la naissance.

Comme le sel joue un rôle important dans l’alliance du peuple avec
Dieu, on peut s’attendre à trouver le sel-symbole sous ses aspects négatifs là
où l’alliance n’a pas été observée : « [le méchant] sera comme le buisson
dans le désert, incapable de voir arriver la nourriture, il habitera dans le
désert torride, dans un pays de sel vide d’habitants 42 ». Le sel est bien ici le
symbole de la terre maudite. Il apparaît aussi comme signe de stérilité dans
l’histoire du roi Abimélech qui « combattit contre la ville (de Sichem) toute
la journée, s’en empara, massacra sa population, détruisit la ville et y sema
du sel 43 ». On a interprété ce geste d’Abimélech comme une tentative
désespérée pour neutraliser les ombres des Sichémites massacrés et leur
interdire la vengeance, d’une part, mais aussi comme une procédure visant à
purifier le site et à le préparer pour une nouvelle consécration 44. Les
Romains également répandent du sel sur les ruines de Carthage détruite, car
comme Pline l’écrit : « Tout lieu où l’on trouve du sel est stérile, rien n’y
pousse 45 ».

À propos de la femme de Lot transformée en statue de sel, Philon
d’Alexandrie souligne que le sel créé pour le bien-être et l’endurance peut
devenir source de ruine et de destruction aussi insupportable que le feu.
Mais l’évêque de Lyon, Irénée (150-200), présente une autre interprétation
de l’épisode, comme pour souligner encore l’ambivalence de cet objet
« sel » : selon lui, la femme de Lot ne fut pas longtemps une chair
corruptible, mais devint pour l’éternité une statue de sel, tout comme
l’Église elle-même, qui est le « sel de la terre 46 ». Pour Irénée, Lot est la
figure du Christ, sa femme celle de l’Église. La statue de sel devient elle
aussi un symbole de permanence et de stabilité, comme l’est l’Église en ce
monde.

Le philosophe Gaston BACHELARD a cherché à établir pourquoi le sel fut
si important pour l’esprit humain dans les temps anciens 47. Selon lui, cette
substance précieuse est cachée, enfermée dans une gangue, et on ne

l’obtient qu’après des distillations répétées, mais une fois extraite et épurée,
« elle est une quintessence » ou « une concentration substantielle » des
principes nourrissants. Le sel produit par concentration et évaporation du
superflu qui le masquait aux regards devient la matière essentielle et
précieuse. « Il est toujours l’intime de l’intime 48 » et cette surpuissance du
sel lui a valu d’être mis à l’origine de la vie, comme la mer d’où il est issu.
Bachelard montre que la valeur du sel est aussi liée au fait qu’il ne faut
qu’une petite quantité pour obtenir de grands effets. Ce qui n’a pas échappé
aux pouvoirs politiques ayant fondé la richesse de l’État et du trésor public
sur l’impôt du sel : l’impôt du sel était indolore car les consommateurs n’en
achetaient qu’une faible quantité.

Substance pure, blanche, immaculée, irréductible à d’autres éléments,
irremplaçable, quoiqu’ambivalente, le sel, indispensable aux vivants, au
cœur de l’économie-monde pendant plusieurs siècles, équivalent de toute
autre forme de richesse et même de la monnaie, n’a pas fini de nous
surprendre. De la peine des esclaves et des forçats dans les bagnes du sel au
partage des revenus au détriment des sauniers, en passant par l’implication
du roi de France dans la fondation d’une saline fortifiée aux portes de la
Camargue, et la puissance des flottes des empires maritimes à la recherche
de ce produit stratégique, ou encore l’instauration de la gabelle du sel dans
un grand nombre d’États, puis la découverte simultanée du sel gemme et du
charbon dans l’Angleterre industrielle : les dix chapitres qui suivent
explorent différentes facettes de la production, du commerce et de la
fiscalité du sel, du Néolithique à nos jours.

1. ADSHEAD, Salt and Civilization, 3.
2. Sur l’histoire du sel, HOCQUET (1985), HOCQUET (1991).
3. EWALD, 12-18 et 223-4 sur le procédé de raffinage de l’argent appelé patio-process.
4. MATRAT, 116-118.
5. LAWRENCE, 155.

6. JONES, 43.
7. LATHAM, 256.
8. BAYLEY, vol. I, 228.
9. Patrologie latine, 22, 1073.
10. Patrologie grecque, 18, 38-39.
11. Louis-Ferdinand CELINE, Voyage au bout de la nuit, Paris 1932, 62.

12. DUSSAUD, 218.
13. ANDRÉ, 194.
14. Dialogus de Amicitia : Laelius, XIX, 67 (multos modios salis simul edendos esse, ut amicitiae
munus expletum sit).
15. LAGRANGE, 252.
16. MEERTENS, 38.
17. The Oxford Dictionary of the Christian Church, 1210.
18. LAWRENCE, 157.
19. MEERTENS, 40.
20. Sur l’importance du sel dans le sacrifice et, par conséquent, dans le temple et son architecture, il
faut relire BLOCH, « Zur Entwicklung der vom Salz abhängigen Technologien », en particulier 280-3.
21. Lévitique, 2/13.

22. FORBES, 6.
23. JUNG, 332.
24. PLINE, Naturalis Historia, XXXI, 88.
25. GODELIER, « La monnaie de sel des Baruya de Nouvelle-Guinée ».
26. ABIR, « Salt, Trade and Politics in Ethiopia in the Mamana Masafent ».
27. SCHLEIDEN, 70.
28. PLINE, Histoire naturelle, XXXI, 102. À l’extrême fin du XIXe siècle, GÜMPEL Common Salt,
décrivait la consommation du sel comme une nécessité pour maintenir la santé et prévenir la maladie.
29. MEERTENS, 47.
30. BERGIER, 154.
31. MEERTENS, 30-33. Dans l’affaire de prostitution dite de l’hôtel Carlton à Lille, le principal
prévenu avait pour sobriquet « Dodo la saumure ».

32. SCHLEIDEN, 92-93.
33. Patrologie latine, 9, 934-935.
34. Sur la momification, LUCAS et HARRIS, 274-278.
35. Patrologie latine, 15, 1815.
36. JONES, « L’importance du sel dans la symbolique du folklore et de la superstition », 29.
37. Patrologia syriaca, I, 90, II, 26.
38. Sagesse de Sirach, 39/22.27.
39. Psaumes, 107/34.

40. BEEK, 83-109.
41. JONES, 88-90.
42. Jérémie, 17/6.
43. Juges, 9/45
44. Rois II, 19-21.
45. Omnis locus in quo reperitur sal, sterilis est, nihilque gignit
46. Patrologie latine, 7, 1070.
47. BACHELARD, 120-2.
48. Nicolas de LOCQUES, 20.

Première partie

PRODUCTION ET TRANSPORT
DU SEL AU TEMPS DE LA PETITE

EXPLOITATION

Chapitre 1

Routes du sel, routes de l’esclavage

Le travail aux salines est fonction du système technique qui régit leur
fonctionnement. Dans les marais salants et les salines édifiés par l’homme,
où le sel est récolté lorsque s’achève un complexe circuit de l’eau de mer ou
de la saumure extraite du sous-sol, on fait appel à des travailleurs qualifiés,
quelquefois à des experts, des travailleurs permanents. Ceux-ci ont le statut
de métayers ou de journaliers saisonniers là où la production du sel
s’apparente à une activité agricole, ou bien de mineurs et de salineurs
salariés lorsqu’il faut arracher le sel gemme au monde souterrain ou faire
bouillir et évaporer des saumures dans des poêles – ces derniers acquièrent
leur formation professionnelle au cours d’un long apprentissage accompli
durant l’adolescence.

Il existe une autre catégorie de salines souvent qualifiées de
« naturelles » dans lesquelles l’évaporation et la cristallisation du sel sont
conduites sans intervention de l’homme, sous le seul effet conjugué du
soleil et du vent, ainsi dans les lacs salés et les sebkhas très nombreux dans
les zones tropicales sèches, en bordure de mer ou au cœur des continents.
Là, la récolte du sel s’apparente à une activité de cueillette, qui consiste
souvent à briser la croûte de sel ou à fragmenter la couche enfouie sous
quelques décimètres de sédiments (sables, gypse, cap rocks) pour dégager
la plaque de sel de sa gangue. Ce travail non qualifié est confié à une main-

d’œuvre occasionnelle, rarement permanente sauf si l’activité peut se
prolonger toute l’année en l’absence de saison humide. Quel que soit le
mode de production du sel, artificiel et créé par l’homme ou naturel, la
récolte est toujours suivie d’une opération indispensable, le portage du sel
au sec, qu’il faut distinguer de son transport vers des entrepôts servant de
relais sur les routes du sel. Dans ce cas, le commerce est l’aboutissement du
transport dont les maîtres du sel préfèrent garder le contrôle.

Le système technique cependant ne suffit pas à expliquer la diversité
des statuts sociaux rencontrés dans l’économie du sel. L’histoire et
l’idéologie contribuent aussi à générer ces statuts. En Europe et dans les
États fortement centralisés qui se sont constitués hors d’Europe, ainsi en
Chine, on a recouru soit au salariat, soit au métayage pour la production, et
à des corvées de travail obligatoire et réquisitionné faiblement rémunérées
de caractère public au service de l’État et non de particuliers. Ailleurs,
notamment dans les zones arides et désertiques peuplées de nomades qui
ont besoin de quelques points d’appui tenus par des sédentaires et qui
échappent au contrôle d’un État aux structures bien établies, le recours à
l’esclavage a été une pratique massive qui perdure aujourd’hui 1.

TRAVAIL FORCÉ ET CORVÉE

En Chine impériale

Les salines chinoises au temps de la dynastie des Song (960-1279)
étaient exploitées par 60 à 70 000 ateliers et 100 000 sauniers, dont 80 %
travaillaient sur le littoral de la mer Jaune, en particulier aux embouchures
des fleuves Huai et Zhe. Pour bouillir l’eau de mer et faire le sel, l’État
fournissait de grandes poêles qui produisaient jusqu’à 320 kg de sel et
étaient utilisées par une vingtaine de sauneries à tour de rôle 2. À l’égard de
l’État, les sauniers avaient des devoirs et jouissaient de droits : ceux-ci
consistaient en l’exemption totale ou partielle des corvées et du paiement de

certaines taxes, les devoirs, à payer les taxes converties en sel et vendre à
l’État le quota de sel assigné, à bas prix. Le reste du sel était également cédé
à l’État, à un prix plus rémunérateur, proche du prix de marché. Les
sauniers devaient observer tous les règlements du monopole, ils ne
pouvaient bouillir ni vendre du sel de manière illicite, ni changer de
profession ni abandonner leur saline. Toute activité qui n’entrait pas dans le
cadre de la production et de la vente de sel à l’État tombait sous le coup de
l’illégalité et de la contrebande. Quand les troubles contraignirent les Song
à abandonner la Chine du Nord pour se réfugier au sud du Yangzijiang
(Song du sud), les empereurs cherchèrent à restaurer leurs finances en
renforçant les dispositions du monopole. Tout travailleur qui abandonnait
les salines pour devenir soldat, ouvrir une taverne ou aller travailler sur
d’autres salines était puni, frappé de 100 coups de bambou, marqué au
visage, enfermé en camp ou en prison sans pouvoir être amnistié. Dès
l’instant où un saunier était enregistré comme tenancier de saline, il perdait
sa liberté personnelle et devait consacrer tous ses moyens à la production du
sel. Or l’État payait rarement comptant, réduisait le prix promis, et laissait
courir les arriérés. Pour vivre, les sauniers faisaient du sel clandestinement
et le vendaient en contrebande. L’État multipliait les mesures coercitives :
ses fonctionnaires contrôlaient l’allumage et l’extinction des feux sous les
poêles et l’approvisionnement en combustible. Dans les années 1070,
l’administration du sel fut réorganisée : les sauneries regroupées dans des
unités plus grandes de 5 à 10 ateliers étaient obligées de se surveiller
mutuellement et de dénoncer aux autorités celle d’entre elles qui avait été
surprise à bouillir la saumure illégalement… sans quoi, tenues toutes pour
responsables, elles étaient punies collectivement. Pour renforcer les
contrôles, les salines furent murées et les palissades surveillées par des
soldats. La production de sel crut fortement du Xe au XIIe siècle, mais le

gouvernement payait rarement. Les sauniers rentraient chez eux sans le sou
et accumulaient les dettes. Le poète Li Yong, qui fut officier du sel, a décrit

les mécanismes d’appauvrissement de la population saunière et montré
comment l’usure a abouti à une réduction de la liberté personnelle :

« de la production de la saumure à la récolte du sel, le saunier
emprunte pour acheter sa nourriture. Quand il a pesé et livré son
sel au gouvernement, il en obtient un bas prix, mais pour une
ligature empruntée, il en rembourse souvent dix. Sitôt achevée,
la production reprend, il ne reste rien au tenancier qui n’a pas
payé toutes les taxes à l’État, mais se trouve déjà pressé
d’exactions privées. La femme et les enfants, mobilisés pour la
production, ont tous le visage émacié ».

Finalement il ne restait d’autre alternative que de fuir ; au XIIIe siècle les
salines étaient abandonnées, ce déclin priva les Song de ressources fiscales,
les affaiblit durablement et contribua à leur chute sous la pression des
nomades mongols 3.

Auprès des puits salés du Sichuan au cœur de la Chine continentale 4, le
travail forcé présentait une autre particularité car les populations des
environs étaient contraintes à de lourdes corvées de bois, pour une faible
rémunération : un peu de riz ou de monnaie de cuivre. Au XIe siècle, la
population de Lingjingjian devait livrer chaque année environ
400 000 fagots de bois à brûler pour les poêles à sel de la cité 5. Il faut
attendre le milieu du XVIIe siècle pour constater que la majorité des
travailleurs des salines chinoises sont des salariés libres, même s’il existait
encore à titre d’exception du travail non libre, là où, à la place de la force
animale, on utilisait la force humaine, notamment au pompage de la
saumure. Des hommes étaient utilisés au manège de buffles qui actionnaient
les roues et les engrenages des puits les plus petits du nord-Sichuan ou
même de Furong. Chaque fois qu’augmentait la demande de sel (1884-
1885, 1904-1905, 1938-1939), que des catastrophes ou la guerre civile

poussaient de nombreux malheureux vers les villes et les sites industriels,
ou encore en 1919 quand la peste bovine fit périr 8 000 buffles d’eau, les
puits salés exigeaient alors un plus grand nombre de travailleurs, hommes,
femmes et enfants. Ceux-ci, très mal rémunérés, perdaient toute liberté et
étaient recrutés parmi les vagabonds loin des salines, on leur faisait payer
cher la nourriture et la boisson, ils travaillaient en équipes, aux cinq puits
que comptait alors le district, sans aucun abri, à peine vêtus, étaient battus,
ne prenaient aucun repos. Le puits équipé où ils travaillaient était d’ailleurs
appelé le « manège des prisonniers ». En fait on avait reconstitué
l’esclavage pour dettes et vagabondage. À Furong des sauniers salariés
détruisirent ces manèges, à Wutongqiao, ils en obtinrent l’interdiction 6.

Dans un autre site célèbre de production du sel en Chine centrale, le lac
Hsieh chou, proche de la cité de Yun ch’eng, situé au nord-est de la grande
boucle du Hoang ho (fleuve Jaune), au temps de la dynastie Ming, en 1486,
douze comtés voisins devaient fournir des sauniers (yen ting) qui se
rendaient au lac salé par des itinéraires obligés. Un poème dont l’auteur
était officier du monopole du sel décrit les conditions de vie et de travail en
1515-1517 7.

Deux chou et dix hsien
Dix mille sauniers et plus
Au cinquième et au sixième mois, durant l’été,
Comment ils arrivent en gémissant au lac salé
La chaleur torride les brûle férocement
Ils travaillent et ils ont peur
Leurs mains et leurs pieds sont écorchés
Je dirai ce qu’était leur épreuve
Ils souffrent de la faim, ils souffrent de la soif
Je dirai ce qu’était leur maladie

La cause publique n’autorise aucun relâchement
Chacun souffre pour l’autre en silence
Comment oseraient-ils échapper à l’épreuve
Tous les jours, tous les jours
Comment n’auraient-ils pas envie de rentrer chez eux
La loi est beaucoup trop claire
Ils n’osent pas sortir des rangs
En esprit ils se voient escalader la montagne
Et regardent la distance qui les sépare de leurs parents
Qui déjeune, qui dîne avec eux à présent
Ils pensent à leur jeune épouse et aux petits enfants
Et leur cœur est ivre de chagrin
Quel sens y a-t-il à parler de rentrer au pays
Mon cœur est percé de douleur
Et il n’est personne qui sache mon désir de pitié.

L’organisation du travail de récolte au lac au temps des Ming reposait
sur des équipes de 20 travailleurs aux ordres d’un liao t’ou (contremaître) :
l’équipe devait produire 1 liao, soit 1 000  yin de sel. Chaque saunier
récoltait par conséquent 50  yin (5,9 tonnes). Les sources du XVIe siècle
concordent sur l’effectif total des sauniers : 20 220  ting (travailleurs),
provenant de 8 500 foyers environ. Un tel chiffre permettait de constituer
1 011 liao et d’obtenir un quota de production de 119 299 tonnes de sel. Les
marchands de sel payaient aux travailleurs 0,01 tael par yin de sel. Ce
système de corvée était pernicieux et affectait d’autres couches de la
population car la terre du ting absent était cultivée par ceux restés au pays.
Le ting était un jeune adulte mâle contraint, en raison de sa naissance, au
service au lac salé 8. Mais il était parfois difficile de mobiliser cette main-
d’œuvre : d’une part l’ingrat travail au lac salé incitait à la fuite, d’autre part
les foyers où se recrutaient les sauniers étaient soumis à toutes les

vicissitudes démographiques, famines, épidémies, catastrophes comme le
tremblement de terre de 1556. Les conséquences de cette situation étaient
terribles : en 1574 dans le district de Wen shi, sur 466 foyers assujettis au
travail des salines, 199 étaient vides (fuite des occupants) et
110 abandonnés (décès), si bien que la charge de fournir les serfs statutaires
retombait intégralement sur les foyers valides qui recrutaient des pauvres et
des vagabonds pour faire face à leurs obligations. Pour les comtés proches
du lac et dont les terres sont salées, l’idéologie officielle représentait la
corvée au lac comme un avantage local, un gain appréciable pour des
paysans indigents, mais pour les pauvres il s’agissait d’une épreuve de plus,
non d’un soulagement 9. Selon un projet de réforme de 1532, la situation des
yen ting était rendue plus pénible par le caractère saisonnier de leur travail
et l’urgence. Ils devaient accomplir leur service en l’espace de deux mois,
quand d’autres sauniers, les bouilleurs, liang huai et liang che, travaillaient
toute l’année. Le succès de la récolte était toujours précaire. S’il pleuvait, le
sel se dissolvait, si la sécheresse se prolongeait, il se déshydratait, le vent
l’emportait et le dispersait. Le travail du sel n’attendait pas, même les frères
ne pouvaient s’aider, les pères endettés vendaient leurs fils et disposaient de
leurs filles ou ils se ruinaient à payer des remplaçants. Souvent ils ne
trouvaient de solution que dans la fuite. Le réformateur poursuit : être né
dans un foyer de yen ting n’entraînait pas nécessairement une sentence de
travail à vie au lac salé et ne pas être membre d’un tel foyer ne condamnait
pas nécessairement à la pauvreté. Car il existait des correctifs. Les registres
qui recensaient les inscrits au service sont pleins de ting fictifs, on y
inscrivait les nourrissons mais quand ceux-ci parvenaient à l’âge adulte ils
« décédaient » à l’improviste et disparaissaient. On était alors obligé de
forcer les autres.

L’esclavage saunier à Ibiza

L’Europe méditerranéenne recourut assez largement aux esclaves, et le
voile qui recouvrait pudiquement cette pratique s’est déchiré au XXe siècle
grâce à une bibliographie variée qui s’intéressa d’abord à une forme
adoucie d’esclavage, l’esclave domestique jeune et de sexe féminin de
préférence 10. Mais jusqu’à très récemment, on ne savait toujours rien de
l’emploi du travail servile sur les salins médiévaux : des esclaves avaient-ils
été employés sur les salines ? Le travail du sel, la récolte puis le portage
étaient des activités qui exigeaient une nombreuse main-d’œuvre le temps
d’une saison. Or les épidémies, ainsi la Peste noire de 1348, provoquèrent
de lourdes pertes dans la population, en particulier parmi les plus pauvres.
Comment étaient comblés les vides ? Enfin la course, qui ne fut pas
seulement barbaresque et musulmane, même si l’historiographie
européenne a beaucoup insisté sur ce caractère et sur les opérations de
rachat des captifs conduites dans les ports d’Afrique du Nord par des ordres
religieux créés à cet effet 11, mais qui fut également chrétienne, cherchait à
s’emparer de butin : les prises les plus recherchées étaient les hommes qui
apportaient une force de travail bon marché 12. Après l’épidémie de peste de
1348 qui avait si fort dépeuplé l’île d’Ibiza et ses salines, Guillen de
Lagostera, lieutenant de l’île, envoya une supplique au roi Pierre IV le
10 mars 1349 pour qu’il l’autorisât à armer en course des vaisseaux. Le roi
accorda :

« de revenir dans cette île et y retourner avec des captifs et
d’autres biens et marchandises (…), pour y vendre, échanger,
aliéner ces prisonniers et leurs biens, du mieux qu’il leur
paraîtra 13 ».

La meilleure manière de restaurer le commerce de l’île était de faire des
prisonniers. La mortalité des esclaves avait entraîné une hausse du coût du

travail aux salines et du prix du sel. À Barcelone, le prix des esclaves
doubla (de 1300 à 1344, prix moyen : 346 sous, de 1348 à 1355, 743 sous).

La péninsule Ibérique semble avoir été au Moyen Âge une terre
d’élection de l’esclavage 14 et Ibiza n’a pas échappé à cette présence
permanente d’esclaves 15. L’île produisait au début du XVIIe siècle en année

moyenne 15 000  mondins de sel (1  mondin =  environ 1,5 tonne 16), et il

fallait huit voyages de mule pour transporter un mondin de sel entre les

salins et le cargador (môle 17). L’Ordonament de la sal d’Eivissa fixait le

mode de gestion du sel, un processus assez complexe qui impliquait toutes
les familles de l’île au moyen d’une répartition proportionnelle « selon la
valeur des personnes », c’est-à-dire selon la richesse de chaque famille. Les
unités de division et d’adjudication des portions d’étang étaient les
« astes ». La répartition de la récolte annuelle assurait à l’oligarchie
insulaire un copieux bénéfice. Le sel était réparti sur les étangs par des
arbitres qui estimaient le volume de la future récolte. Ceux qui se voyaient
attribuer plus de sel devaient prendre une part plus grande à l’extraction, au
portage au cargador et à l’embarquement sur les navires. Pour mener à

terme ces opérations, les bénéficiaires devaient disposer d’une main-
d’œuvre et un grand nombre de ces travailleurs étaient des esclaves. Sur ces
esclaves, on ne possède que des informations indirectes : en 1282, un
corsaire d’Ibiza participait à une expédition contre le port algérien de Collo
d’où il revenait avec 32 captifs 18.

Ces captifs étaient capables de travailler aux salines sous le soleil d’août
et de début septembre avant les pluies. Le cargador était distant des étangs

entre ½ et 2 km, là le sel était chargé sur les barques qui le conduisaient aux
navires des marchands. La saunaison mobilisait toute la population de l’île
dans une migration pendulaire annuelle qui attirait aussi des hommes de
Valence. Dans une lettre du 18 septembre 1423 on apprend qu’un corsaire
du royaume de Grenade dit « lo sant moro » a armé contre les chrétiens et
avec 7 ou 8 fustes, une galée, une galiote de 24 bancs, d’autres galiotes et

de petits lenys, il est allé à l’île d’Ibiza, a fait irruption aux salines et mis à
terre 5 à 600 Maures armés qui ont capturé de 30 à 40 chrétiens et au moins
150 prisonniers maures qui travaillaient aux salines. Ces Maures ont ensuite
pillé et détruit sans rencontrer de résistance. L’évêque d’Agen du
XVIe siècle, Matteo Bandello signalait dans ses Novella XXI que « quand les

Génois étaient mécontents d’un esclave peu docile, pour le châtier, ils le
vendaient à Ibiza pour porter le sel ». Il existe des cas semblables de
châtiment, notamment treize ventes d’esclaves opérées au cours du
XVe siècle par les Génois pour tirer le sel à Ibiza 19. Benedetto Bordone
(Isolario, 1528) écrivait qu’à Ibiza où il se fait grande quantité de sel, les
gens gagnent beaucoup d’argent et pour cette raison les corsaires y vont
vendre de nombreux esclaves que les acheteurs emploient au portage du sel
jusqu’aux navires des marchands. Les esclaves sont tenus de transporter
chaque jour une certaine quantité de sel, ils sont à demi-nus, portent des
braies et ont les fers aux pieds. S’ils ne travaillent pas suffisamment, ils
reçoivent à même le cargador 50 ou 100 coups d’une baguette de métal, le
soir ils sont enfermés derrière un mur et reçoivent pour pitance un pain de
son et de l’eau. Piri Reis (Kitab-i bahrije, Livre des marins, 1521), enfin,
amiral de la flotte ottomane, qui faisait relâche dans les ports d’Alger,
Tunis, Bougie et Bône, et naviguait dans les eaux de Méditerranée
occidentale, décrivait la saline et son môle où les allèges chargeaient du sel
pour 50 à 60 bateaux chaque année. Il s’y trouvait de nombreux prisonniers
turcs et arabes dont il est difficile de connaître l’effectif précis. Ibiza, « la
saline du monde (lo saler de tot lo món) » (Père Gil, 1551-1622) a donc
connu l’« esclavage salinier 20 ». Hors du travail saisonnier aux salines, les
captifs étaient employés par les maîtres à des travaux agricoles (grains et
vigne), au déchargement des navires ou à des travaux publics comme les
fortifications 21.

En Nouvelle-Espagne

Des situations analogues d’hommes condamnés au travail saisonnier
aux salines affectèrent l’Amérique précolombienne et les territoires de la
conquête espagnole. À l’ouest de Mexico, dans un État du Pacifique qui
coïncidait avec les limites de l’évêché de Michoacan, sur 202 villages, 101
produisaient du sel et étaient taxés. Cet État comprenait en effet plusieurs
bassins salifères, la cuenca de Sayula, la cuenca de Cuitzeo, etc 22. Le
tribut, principale charge imposée aux Indiens, consistait en prestations
matérielles (biens ou espèces) et en prestations personnelles (service de
travail). Il existait un tribut préhispanique que les conquérants adaptèrent
aux normes et au régime économico-social qu’ils mettaient en place en
Nouvelle Espagne. Par exemple, les villages d’Araró et Zinapécuaro situés
sur la lagune salée de Cuitzeo devaient verser à leur conquistador un tribut
en maïs, piments et haricots, en produits de l’artisanat local, plus encore
30 tamenes de sel et 30 poissons, et envoyer la population indienne aux
mines de la Trinidad. La taxation de 1535 modifia l’héritage pré-hispanique
en précisant le tribut : 60 hommes devaient travailler au service des mines
d’argent de Taxco et y apporter les provisions nécessaires, y compris les
30 tamenes de sel. À la mort du conquistador, le tribut passa à la couronne
et fut réduit, car, trop lourd, il provoquait la dépopulation. Le nombre de
mineurs requis fut abaissé à 20 Indiens, qui emportaient chaque mois
30  cargas de sel nécessaire aux mines d’argent 23. En fait, ce tribut du sel
semble avoir été prélevé pour raffiner le minerai d’argent extrait des
mines 24. L’extraction du sel présentait un caractère subsidiaire, le pouvoir
colonial prêtait davantage d’attention au rendement des mines d’argent et au
raffinage du métal précieux. Mais les mineurs emportaient avec eux le sel
qu’ils avaient arraché aux arides sebkhas.

La corvée paysanne

L’Europe a connu la mobilisation du travail par la corvée. Jusqu’à une
date très avancée, et par exemple au XVIIIe siècle encore, les paysans lorrains
devaient des corvées de charrois pour apporter le bois vosgien aux salines et
emporter le sel vers les entrepôts au sud-est de l’Alsace et dans les cantons
suisses 25. De 300 à 400 voitures tirées par six chevaux étaient rassemblées
dans les villages de salines de la vallée de la Seille. On imagine
l’encombrement et le tumulte qui entouraient ces convois. Il fallait
réquisitionner des centaines de paysans avec leurs attelages et interrompre
les travaux agricoles car le charroi des sels avait lieu l’été, faute de disposer
de chemins praticables en hiver. Les paysans venaient quelquefois des
confins de la Champagne. Le charroi engendrait une seconde contrainte :
l’entretien des chemins et des ponts sur le parcours des voitures, également
réalisé par la corvée paysanne. Ces corvées constituaient un véritable impôt
en travail levé sur une classe sociale aux moyens monétaires réduits et qui,
vivant souvent dans une économie de subsistance, acquittait peu de taxes
indirectes 26. À la fin de l’Ancien Régime, le service des salines de Lorraine
requérait 250 000 journées de charroi chaque année. Si la corvée était alors,
comme il se doit, rémunérée, elle coûtait parfois plus qu’elle ne rapportait :
durant l’hiver 1761, les laboureurs avaient commencé par refuser le charroi
à cause de l’état des chemins, puis ils se laissèrent fléchir par la promesse
d’un gain élevé… mal leur en prit, ils perdirent 40 chevaux dans le
transport de 500 muids de sel 27.

Le bagne et les forçats du sel

En Sardaigne, les nombreux salins étaient une composante du fisc qui
en concédait l’exploitation à des personnes privées par adjudication
(appalti, arrendamenti). La récolte du sel et son transport jusqu’aux
magasins de la douane ou aux quais d’embarquement pour l’exportation
vers Pise, Gênes ou Venise mobilisait de nombreux travailleurs. Les
paysans des villages voisins des salins se voyaient requis de fournir les

équipes de scavatori pour extraire le sel et de charretiers pour le transporter.

En Sardaigne en effet pesaient sur la population des munera personalia,

des services de travail accomplis à tour de rôle par des équipes pendant une
semaine. Ces services, de caractère public, gratuits ou faiblement
rémunérés, étaient affectés à la construction de ponts, de routes, d’églises et
au travail aux salines. Ils étaient dus à l’État et à ses représentants, les
Juges. Quand la Sardaigne passa à la couronne d’Aragon (le 19 juin 1324,
Pise vaincue cédait la Sardaigne et la Corse au roi d’Aragon, Jacques II le
Juste, qui les avait déjà reçues en fief du pape Boniface VIII en 1297), une
grande partie des biens et des services publics ou collectifs passa aux mains
du nouveau roi et intégra le real patrimonio. À mesure que se développait

la production du sel pour répondre à une demande accrue, venue pour
l’essentiel des pays du Nord (Scandinavie), augmentait le nombre des
villages requis de fournir des travailleurs (les « villages commandés »). Ils
étaient cinq au XIVe siècle, ils furent dix au XVIIe siècle, obligés à

l’extraction et à la conduite du sel (al servici de la extracio y conducio de

la sal) pour un salaire faible. Des experts-jurés estimaient les « monts » de

sel en novembre quand le sel amoncelé s’était tassé et calculaient alors le
salaire des travailleurs. Ceux qui refusaient la corvée étaient soumis à
l’amende dont répondait tout le village. En cas de récidive, le récalcitrant
était contraint au logement militaire. Ce régime était d’autant plus mal
supporté que la corvée de sel coïncidait avec la haute saison des travaux
agricoles (fenaison, moisson, vendanges). Vers 1770, à Cagliari, les villages
devaient fournir 100 hommes et 40 chariots chaque jour du 1er juillet au
5 août et ensuite 400 hommes et 160 chariots. Le système, très lourd, était
improductif : 32 villages fournissant 382 « commandés », il avait fallu
élargir le cercle de ces « villages commandés » (ceux-ci se trouvant à moins
de 6 heures et demie de marche des salins), qui s’ajoutaient à 34 villages
fournissant 418 commandés et étant situés à entre 7 et 22 heures de marche.
Au total, 71 villages étaient tenus de fournir 800 travailleurs, mais la moitié

des commandés préféraient payer l’amende. La saison de récolte se
prolongeait alors jusqu’aux pluies d’automne et, quand survenaient celles-
ci, il restait encore beaucoup de sel sur les tables salantes. On essaya bien
de demander aux villages éloignés une contribution financière de
substitution avec laquelle on aurait augmenté les salaires et motivé les
travailleurs, mais en 1771, l’intendant général ne vit plus d’autre solution
que de demander à l’État de lui envoyer des forçats et de transformer le
salin en bagne 28.

Ces forçats arrivés de Nice supportèrent mal le soleil ardent et les
fièvres. Les forçats qui travaillaient enchaînés dépérissaient et se
plaignaient de la nourriture, des fèves pleines de sable et de cailloux,
envahies d’insectes et pourries, rehaussées de lard rance qui coupait
l’appétit, et de la mortalité élevée (dans le premier tiers du XIXe siècle, la

mortalité fauchait chaque année un huitième de la population carcérale du
salin). En 1836, le roi Charles-Albert abolissait les comandate del sale, les

forçats demeurèrent seuls à exploiter les salins sardes et leur activité fut
réglementée dans la double perspective d’abaisser les coûts de production et
d’élever la productivité, par l’installation de vis d’Archimède qui élevaient
l’eau dans les bassins, par l’emploi de paniers au lieu des lourdes carrioles
de bois pour transporter le sel, par le creusement de canaux. Un nouveau
règlement émané en 1837 fixait la journée de travail des forçats : de
5 heures à 10 heures le matin, puis de 14 à 19 heures le soir. Mais d’une
journée de 10 heures sous la canicule « on ne pouvait exiger un travail
continu et pénible », et le vice-roi ramena la durée du travail à 8 heures
avec une interruption de 9 heures à 16 heures, aux heures les plus
chaudes 29. En fait les forçats, peu ou mal rétribués, coûtaient cher car il
fallait entretenir et payer une compagnie de soldats pour les surveiller. Ce
bagne fut supprimé par le régime fasciste qui recourut au travail salarié
d’une main-d’œuvre logée à Quartu et à la périphérie des salins.

Les prisonniers de guerre

Dans les mines de sel, notamment en Autriche, le XXe siècle apporta une
note tragique, à l’opposé des privilèges dont avaient joui les mineurs
jusqu’au XIXe siècle. Le principal privilège avait été alors l’exemption du
service militaire, mais durant la Première Guerre mondiale apparut une
nouvelle catégorie de travailleurs non libres, appelés « détachements de
mineurs de la réserve territoriale » (Landsturmbergarbeiterabteilungen).
Ils furent bientôt rejoints par d’autres travailleurs non libres et étrangers, les
prisonniers de guerre dont la situation se trouva ainsi transformée puisqu’ils
servaient et travaillaient hors des camps (Lager). La situation des étrangers-
prisonniers de guerre et des indigènes-réservistes était pareillement
mauvaise, à une exception près, et de taille : en dehors du travail, les
nationaux disposaient librement de leur temps libre, rentraient chez eux,
cultivaient leur jardin, bricolaient, faisaient du marché noir. La Seconde
Guerre mondiale apporta une transformation décisive à cette situation : ni
les étrangers ni les indigènes ne jouissaient plus de la liberté, tous pouvaient
être victimes de l’arbitraire du directeur de l’entreprise (Betriebsführer).
Mais pour les étrangers, la situation était infiniment plus grave à cause de
l’idéologie raciste du parti nazi qui classait parmi les sous-hommes
(Untermenschen) les Juifs et les Slaves, surtout les Russes et les Polonais,
mais à partir de 1943 les Italiens eurent à souffrir également de cette
situation.

Au lendemain de la défaite allemande de Stalingrad, les mineurs
allemands ou autrichiens perdirent leur exemption de service au front et
furent mobilisés dans la Wehrmacht. Il fallut alors recruter des civils
étrangers et exploiter les prisonniers, ce qui diminua un peu les risques qui
pesaient sur les Russes car on abandonna à leur égard le programme initial
d’extermination. Dans le district minier de Salzbourg, en 1941-1942,
240 prisonniers français et belges travaillèrent à la mine de charbon,

80 Français à la mine de cuivre et 40 dans une mine d’or, autant dans une
aciérie, les Russes furent dirigés vers les mines de sel où plus de 400
d’entre eux travaillèrent 30.

Peut-on assimiler ces forçats et ces prisonniers aux esclaves ? La
privation de liberté était totale, les mauvais traitements le lot quotidien des
uns et des autres, les frais d’entretien, nourriture, vêtement uniforme et
marqué, logement étaient réduits au strict minimum. Les autorités n’avaient
pas à se soucier de la reproduction de l’esclave, la sévérité des jugements
des tribunaux ou la poursuite de la guerre victorieuse pourvoyaient à
renouveler le stock, et quand la guerre cessa d’être victorieuse, la répression
pesant sur les populations civiles accusées de résistance, de sabotage ou de
complicité pour non-dénonciation favorisa les rafles, et là encore
l’internement en camps de concentration fournit la main-d’œuvre. La
libération et l’affranchissement étaient inexistants. Le fait que la puissance
publique, l’État ou le parti-État, fût le maître ne changeait rien à la
condition des esclaves. L’État qui acceptait d’employer des esclaves se
donnait des justifications morales ou racistes, les forçats s’étaient rendus
coupables de délits, ils étaient souvent des paysans et des faces de brute
habitués aux besognes pénibles (Sardaigne), les prisonniers vaincus étaient
condamnés à obéir à la race des seigneurs qui pouvait choisir des solutions
plus expéditives comme l’extermination (Allemagne nazie). Les uns et les
autres étaient déportés en pays étranger, traités comme du bétail, travaillant
en troupes sous la surveillance de soldats armés autorisés à tirer à vue sur
ceux qui tentaient la fuite. Ils ne possédaient plus aucun bien et avaient
quitté leur famille sans espoir de retour 31.

L’ESCLAVAGE ET SA SURVIVANCE

L’Antiquité gréco-romaine, qui n’a guère connu d’autre forme de travail
manuel que l’esclavage, a utilisé des troupes d’esclaves dans les salins
méditerranéens. Cicéron évoque « les très grandes familles (d’esclaves)

employées aux salins » sur la côte orientale de la mer Égée en Asie
Mineure 32. L’esclavage a survécu au Moyen Âge, principalement sur les
bords de la Méditerranée où il a donné lieu à un vaste trafic de sens est-
ouest, et la production d’esclaves a favorisé le développement d’activités
nouvelles sur mer, la course et la piraterie, grosses pourvoyeuses de main-
d’œuvre à bon marché 33. Une activité commerciale ou militaire a employé
massivement des esclaves, sur mer : les galériens, les rameurs, qui au
XVIe siècle ont partout perdu leur statut d’hommes libres, ont été recrutés
parmi les condamnés à la prison et les forçats 34. Cependant, malgré la
survie de l’esclavage, durant le Moyen Âge et l’Époque moderne,
l’exploitation des salines sur les rivages européens de la Méditerranée ou au
cœur du continent n’a guère mobilisé d’esclaves 35.

Persistance de l’esclavage en Afrique
saharienne

En Afrique saharienne, la liaison entre sel et esclaves était complexe.
Souvent les auteurs traitent de l’échange marchand où le sel servait de
monnaie avec laquelle on acquérait et on payait l’esclave. Ainsi dans
l’empire de Gondar déclinant, en Éthiopie (fin XVIIIe-1re moitié XVIe siècle),
le sel était indispensable pour obtenir les produits les plus profitables, en
particulier les esclaves. Le royaume de Shoa, une contrée des hauts plateaux
au nord d’Addis Abeba, avait besoin de sel pour son bétail et ses usages
domestiques, il le faisait venir des Afar où les gisements salifères n’étaient
pas exploités durant la saison des pluies ni au plus fort de la saison sèche,
trop chaude et insupportable aux Danakils. Sur la route du sel, la cité
caravanière de Tajura assurait le transport du sel vers Shoa mais elle était
aussi l’exutoire de 2 à 3 000 esclaves qui venaient des hautes terres 36.
L’auteur ne dit rien du devenir de ces esclaves ni s’ils entraient dans un
commerce bilatéral où les esclaves étaient troqués contre le sel des maîtres
du sel qui les achetaient pour les faire travailler à la saline.

1. Sel des Afars, extraction des plaques de sel

2. Sel des Afars, taille des plaques

On a avancé que les esclaves noirs appelés Zanj qui furent entassés
dans les chantiers du Chatt al’Arab étaient occupés à décroûter les sols
salins 37. Jean DEVISSE, bon connaisseur de l’histoire du Sahara, affichait un
grand scepticisme devant un fait pourtant bien établi : en 1283 une caravane
de 6 000 chameaux chargés de sel aurait quitté Tabelbala pour le sud et il
calculait que cette caravane aurait emporté 30 tonnes de sel, « chiffre

fantaisiste 38 ». En fait l’incompréhension du rôle fondamental du sel dans
l’alimentation humaine et animale et de sa nécessité, combinée à la
méconnaissance des anciens poids et mesures, conduisait à gravement sous-
évaluer le volume de la production et du commerce de ce produit et à
évacuer les esclaves vers le Maghreb et les rivages méditerranéens. D’autre
part, dans un commerce fondé sur l’achat et la vente des esclaves, il y avait
probablement intérêt à grouper des caravanes compactes pour ne pas se
laisser déposséder de son butin par les razzias de tribus pillardes 39 qui
s’emparaient par la violence des esclaves et des dromadaires.

Il revient à des chercheurs canadiens le mérite d’avoir, les premiers,
disséqué le mécanisme qui insère commerce du sel et des esclaves dans un
véritable système de production où chacun de ces deux éléments était
indispensable à l’autre.

Dans le sahel et la savane

3. Carte des salines et du commerce caravanier au Sahara et au Sahel

Dans ces pays d’Afrique occidentale qui constituèrent jadis le Soudan
(Nord-Nigeria et Niger), le travail aux salines, saisonnier et interrompu par
la saison des pluies, est limité à la saison sèche. Or la majeure partie des
travaux agricoles sont concentrés durant la saison des pluies ce qui rend
hommes et femmes disponibles pour d’autres activités durant cette saison
sèche, notamment pour la production du sel. L’industrie du sel est alors
avantagée par une situation où les coûts du travail sont au plus bas 40. La
population, pauvre et menacée par l’endettement et la famine, cherche des
compléments de revenus :

« Certains choisissaient de faire du sel, d’autres étaient forcés de

le faire, soit parce qu’ils étaient esclaves, soit que leur condition
économique et sociale les assignait à une classe ou à une caste
qui avait besoin de ce revenu pour survivre 41 ».

Mangari Kadzell

sel manda sel kije

sel de terre recueilli par filtration sel végétal par filtration des cendres

dans des dépressions du sol après de baboul et autres plantes

évaporation de l’eau de pluie (salvadora persica)

activité groupée sur les terres salées activité dispersée dans la savane

paysans libres venus durant la saison nomades et leurs esclaves
sèche

esclaves sédentaires entretiennent les
communautés paysannes sédentaires puits, indispensables à la

transhumance des nomades

Fig. 1 : Système technique et système social dans deux régions voisines du Bornou 42

Le tableau établit la corrélation entre technique de production, statut de
la main-d’œuvre et habitat. Les esclaves étaient indispensables à la
production de sel kije au XIXe siècle, en 1941 les travailleurs étaient encore

identifiés comme d’ex-esclaves. Tous les témoignages de voyageurs
concordent : en 1919, selon PATTERSON, la production de sel était confiée

aux esclaves domestiques autour du lac Tchad ; en 1941 RIOU constatait que

dans les campements de Kadzell « pour la majeure partie les ex-esclaves
sont les travailleurs du sel ». Sur les bords du lac, un village peuplé
d’esclaves sauniers s’appelle Kinjalia, soit « village d’esclaves  ». Ces

anciens esclaves qui vivent dans le bush autour des puits durant la saison

sèche produisent le sel kije, possèdent quelques chèvres et des bovins et

cultivent du millet durant la saison humide. Dans le pays du sel kije, sur

73 villages, 51 sont des villages d’anciens esclaves. En 1932, dans
22 campements kije, RAVOUX a trouvé 419 travailleurs, soit 19

par camp et environ 2 unités de travail, la plus grande avait 50 travailleurs.
Les 22 camps produisaient 2 000 cônes de sel, une moyenne de 91 par site.

Au Kanem (au nord-est du lac Tchad), sont exploités les dépôts de
trona de Foli 43, le travail est accompli par des haddad (une caste

d’artisans) et d’anciens esclaves. Les salines sont situées dans un
environnement peu favorable à l’agriculture, si bien que les travailleurs ne
trouvent pas sur place de quoi se nourrir. Ils échangent leur sel avec les
productions agricoles des villages voisins et des zones proches. Une vaste
zone se trouve ainsi intégrée par ce mouvement d’échanges, parce que les
sauniers ont besoin de nourriture et peuvent la payer 44. En 1946, autour
d’Adebour, des travailleurs pauvres manquant de nourriture se la
procuraient en la payant avec du sel 45.

Dans le Soudan central, les déplacements de population pour le travail
aux salines étaient fréquents. Au pays Mangari et Muniyo, des immigrants
libres produisaient le sel dans des établissements temporaires, mais
l’esclavage se serait développé à la fin du XIXe siècle. Le travail était assuré

en 1913 par des groupes de 10 à 20 personnes, généralement une famille
entière avec ses clients et d’anciens prisonniers (ce qui désigne des

esclaves). Chacun avait son rôle, les hommes surveillaient la lixiviation (le
processus du lessivage des terres salées), le filtrage et la fabrication des
moules, les femmes et les enfants surveillaient la terre à lessiver dans les
bassins, allaient chercher l’eau et la paille et la brûlaient dans les
fourneaux 46. Ces esclaves, ordinairement acquis pour leur force de travail,
étaient employés aux salines ou aux champs, et beaucoup cherchaient à fuir
pour échapper à cette exploitation. Même sur de modestes tenures, le maître
employait de cinq à dix esclaves à la culture et au travail du sel. En 1906
fonctionnait encore à Kabi un marché où affluaient les esclaves. En 1909,
selon un officier des affaires coloniales, le maître n’interdisait plus à ses
esclaves de gagner de l’argent pour acheter leur liberté. L’esclave troquait
alors son statut pour devenir un travailleur libre travaillant pour ses
employeurs contre un salaire 47. Malgré cette observation, LOVEJOY énumère

de nombreux villages où en 1970 encore vivaient des familles d’anciens
esclaves. Ces villages du sel étaient établis à proximité des dépressions où
les travailleurs établissaient des camps temporaires durant la saison de
production du sel 48. LOVEJOY termine son étude des conditions sociales des

travailleurs du sel par d’intéressantes notations de gender history  :

l’esclavage n’a certes pas totalement disparu, mais son recrutement s’est
largement tari et les femmes ont été appelées à fournir l’essentiel de la force
de travail aussi bien pour produire la saumure que pour faire le sel.
L’homme parvient dans certains cas à détenir quelques droits sur la saline
qu’il fait exploiter par ses femmes, mais celles-ci, refusant la pénibilité du
travail, se réclament de la coutume ou des prescriptions coraniques pour
obtenir le droit de rester à la maison. Aujourd’hui l’extrême pauvreté
conduit les deux éléments de la cellule familiale à abandonner la division
sexuelle des tâches et à s’échiner ensemble à recueillir un peu de sel 49.

Dans le désert

Au Kawar, les nomades maîtres des oasis du nord convoyaient des
esclaves vers le sud à Bilma et à Fachi afin d’y produire du sel pour leurs
besoins. À Tegidda n’Tesemt, les travailleurs étaient pour la plupart des
esclaves venus de la palmeraie d’In Gall où ils cultivaient les jardins et qui
arrivaient aux salines lorsque l’eau de pluie avait commencé à s’évaporer 50.
Dans les différentes salines, la production de sel était opérée par des
esclaves, leurs propriétaires n’étaient pas des nomades mais des sédentaires
des oasis. En 1907, GADEL rapportait que

« les 200 travailleurs du sel de Tegidda sont les esclaves des
habitants d’In Gall. Personne autre que ces esclaves n’était
autorisé à faire du sel à Tegidda ».

Avec l’occupation française et l’abolition de l’esclavage (1922),
beaucoup d’esclaves demandèrent leur liberté, ce qui ne bouleversa pas leur
statut, car ils furent obligés de rester avec leur maître, sans pouvoir
s’enfuir : dans le désert, sans un chameau, des provisions et une bonne
connaissance de la route, on ne va pas loin. Le régime français
n’encouragea pas l’émancipation totale, il devint plus facile aux esclaves de
fuir ou de racheter leur liberté, et le descendant d’un esclave était libre à la
troisième génération ; on appela ces affranchis toubbous ou kanouris selon
l’ethnie de leur ancien maître, ce qui rompt avec la tradition puisque
l’esclave provenant de captures était un étranger à l’ethnie, un « barbare ».
Dans la première moitié du XXe siècle, les esclaves (l’élément captif selon
PRÉVOT) formaient autour de 28 % de la population de Bilma et Fachi. Là,
l’unité de travail aux salines était composée de quatre hommes et une vieille
femme ou un enfant, tous esclaves 51. La langue française usait
d’euphémismes pour les désigner, anciens captifs 52, serviteurs et

domestiques. Les officiers des affaires coloniales n’étaient pas toujours

sensibles aux nuances qui existaient entre esclaves, anciens esclaves et
esclaves travaillant pour leur liberté. Le statut le plus commun est
désormais celui de « client » de la « gens » au sens du droit romain, clients

décrivant assez fidèlement le rapport travailleurs/propriétaires. Si le
colonialisme a contribué à réduire le nombre des esclaves, il faut aussi
observer en sens inverse que la vente du sel produisit des gains accrus
convertis en achat d’esclaves.

Les villes oasis de Bilma et de Fachi (au Niger) sont deux enclaves
isolées de kanouris venus de la région du lac Tchad, descendants des sujets

de Kanem/Bornou. La structure de la société traditionnelle divisait la
population en trois classes, les hommes libres (kambé), les descendants

d’esclaves (toujana) et les esclaves (kara). À Bilma il existait au
XIXe siècle deux agglomérations distinctes, Bilma était le village des

esclaves ou serviteurs, Kalala celui des maîtres, propriétaires des
palmeraies, des jardins, des salines. Dans ce dernier village arrivaient et
parquaient les caravanes de l’azalay venues chercher le sel 53.

L’organisation du commerce du sel dans le désert du Sahara affrontait
une difficulté majeure : transporter de grandes quantités de sel sur des
distances considérables. L’organisation exigeait des dromadaires et, en
conséquence, les tribus nomades qui possédaient le plus de ces
« chameaux » dominaient ce transport caravanier. Le commerce des
produits des salines de Bilma et Fachi au Niger exigeait des dizaines de
milliers de chameaux chaque année. Comme les grandes pistes traversaient
les régions désolées du Ténéré où manquaient totalement le fourrage et
l’eau, les expéditions étaient soigneusement préparées. Il ne fallait en effet
pas moins de 26 000 chameaux pour transporter 2 500 tonnes de sel et de
dattes, et doubler l’effectif quand il fallait transporter 5 000 tonnes. Un
même « chameau » effectuait plusieurs voyages par an et il y avait en fait
deux caravanes chaque année, celle de février-mars était petite, composée


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