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Published by Numérithèque, 2021-05-19 09:07:38

Le sel : De l'esclavage a la mondialisation

Jean-Claude Hocquet

marais salants où soleil et vent intervenaient comme agents exclusifs de
l’évaporation, de la concentration et, enfin, de la cristallisation du sel marin.
C’était donc un sel bon marché, produit avec relativement peu de main-
d’œuvre, et qui pouvait supporter des coûts de transport élevés pour
parvenir sur les marchés septentrionaux. Mais il souffrait d’un handicap
d’autant plus sérieux qu’on se rapprochait des hautes latitudes : l’incertitude
d’un temps capricieux, les intempéries, la pluie ou simplement l’humidité
de l’air. De ce point de vue, la France ne bénéficiait pas des mêmes
avantages que le sud du Portugal, l’Andalousie, les grandes îles de la mer
Tyrrhénienne. Enfin, il faut souligner que les pouvoirs étatiques s’étaient
généralement abstenus, par intelligence, ou sous la pression des événements
et du soulèvement des populations saunières, de taxer lourdement le sel
d’exportation. Les pouvoirs féodaux avaient certes multiplié les
prélèvements, mais ceux-ci demeuraient modérés.

Un facteur récurrent perturbait le commerce maritime du sel, la guerre,
continentale et navale. Quand le roi de Danemark fermait le Sund, que les
corsaires anglais faisaient la chasse aux navires hanséates, que l’Espagne
interdisait les exportations de sel vers les provinces du Nord révoltées, que
les flottes anglaises bloquaient les côtes françaises ou ibériques, que
Louis XIV ou, après lui, les armées de la Révolution et de l’Empire,
affrontaient une coalition européenne emmenée par l’Angleterre, chacune
de ces péripéties avait un profond retentissement sur le commerce du sel,
mais, la paix revenue, chacun retrouvait les routes familières pour accéder
aux salines et abandonnait les itinéraires de rechange qui conduisaient
quelquefois de l’autre côté de l’Atlantique 5. Nous ne nous attarderons pas
sur cet aspect de l’histoire du sel, encore que le Blocus continental ait pu
jouer un rôle très important dans les mutations de l’industrie du sel au début
du XIXe siècle. Mais l’Angleterre s’était préparée bien avant à

l’autosuffisance, et a fortiori à se substituer aux fournisseurs continentaux.

L  LA CRISE DE L’INDUSTRIE TRADITIONNELLE À UNEBOURG

On connaît bien, grâce à une abondante littérature et aux beaux travaux
d’Harald WITTHÖFT, la structure de la production et du commerce du sel de
Lunebourg, ainsi que les accidents de la conjoncture supportés par la grande
saline de Basse-Saxe. Les années de plus grande prospérité se situèrent
de 1554 à 1614 6.

Fig. 1 : Exportations de sel de Lunebourg, 1554-1800 (moyennes décennales)

La guerre de Trente Ans entraîna de sérieux dommages et perturba
gravement les exportations. Après sa conclusion aux traités de Westphalie,
le sel de Lunebourg souffrit d’une double concurrence, d’abord celle du sel
écossais bon marché qui, depuis Brême, remontait la Weser, au moment où
le roi de Danemark introduisait de nouveau le sel atlantique et taxait la
« tonne » (tonneau) de sel de Lunebourg d’une douane d’un Reichstaler,
ensuite de l’ouverture de nouvelles salines en Westphalie au milieu du
XVIIIe siècle. Le sel de Lunebourg était de plus en plus cantonné à la
principauté et bientôt royaume de Hanovre 7. La crise ne cessa plus de

s’aggraver. Au XVIIIe siècle, le volume du commerce du sel de Lunebourg
tomba au quart des quantités expédiées en 1614. Pourtant en 1757, le
Conseil de la ville désignait encore le sel comme le « principal commerce »
de la ville 8.

22. Lunebourg, entrepôt des sels

23. Venise, port du sel

24. Venise, la Salute et les magasins des sels à la pointe de la Douane.
Les magasins de plain-pied de Venise (en bas, page précédente) témoignent d’une remarquable
adaptation aux caractéristiques physiques et commerciales du sel, produit pondéreux arrivé par mer et
distribué par les fleuves. Ceux de Lunebourg (en haut, page précédente),
à étages multiples, étaient surannés et obsolètes.

La crise avait des causes structurelles comme en témoigne le bilan de la
saunerie Enning (1777) qui faisait apparaître un lourd déficit : la vente du
sel avait apporté une recette de 3 250 marks, mais les dépenses s’étaient
élevées à 3 565 marks, dont la moitié (49 %) pour des charges fiscales, soit
des taxes au bénéfice de la ville, soit des redevances de toutes sortes
prélevées par des propriétaires féodaux 9, un quart pour l’achat du
combustible, 23 % pour les salaires des transporteurs de sel et de bois, et
2,5 % seulement pour le loyer, les frais d’entretien du matériel et des outils
ou l’intérêt du capital emprunté 10. L’investissement était inexistant.

À la fin du XVIIIe siècle fut donné le signal du développement pour le
passage du statut de la saline d’une association de type féodal (ein
lehnsartiges Schachtelgebilde) à une société par actions, puis de la

technique de production de l’entreprise manufacturière ne sortant qu’un
seul produit (le sel) au système de la fabrique avec un programme diversifié
de productions spécialisées, enfin de la forme de monopole des débouchés
au cartel territorial avec négociation des ventes par le syndicat 11. Nous
n’entreprendrons pas ici d’examiner ces divers aspects qui débordent du
cadre de notre étude, pour nous contenter d’examiner la modernisation
industrielle de la saline 12.

À la fin de ce même siècle, la saline de Lunebourg gardait inchangées
les techniques de cuisson du Moyen Âge : 216 poêles de plomb d’un mètre
carré réparties entre 54 sauneries cuisaient la saumure sur une chaudière à
bois. Depuis la fin du XIVe siècle, le sel de Lunebourg était de plus en plus

sévèrement concurrencé, il n’avait jamais pu calquer son prix de vente sur
celui des concurrents. En 1623 avait commencé le déclin, en 1787-1788, on
touchait le fond. Il était urgent et indispensable d’abandonner les vieilles
techniques médiévales. Il ne suffisait plus d’extraire la saumure et de la
cuire dans les installations existantes. Mais tous, représentants de
l’administration de la saline, propriétaires (Sülzern) et travailleurs

partageaient la même hostilité à l’égard de l’innovation et repoussaient les
essais d’introduction de nouvelles méthodes moins chères qui auraient été
opérées aux dépens des saliniers 13. L’architecte Sonnin, en 1779, avait
réussi à introduire quelques changements pour améliorer l’extraction et la
distribution de la saumure. En 1780, le roi de Hanovre (et d’Angleterre)
nomma Friedrich Ernst von Bülow, directeur de l’agriculture et abbé du
monastère de Saint-Michel, en étroites relations avec le directeur des salines
de Saxe, von Hardenberg, pour qu’il entamât une réforme radicale contre
l’administration de la saline. En sa qualité de directeur, il devait approuver
le choix du maître du puits (Sodmeister). En 1788 et 1791, il proposa une

transformation radicale de la saline au gouvernement du Hanovre. Le roi
George III le nomma dans la commission de réforme (4 mai 1794 14).

Les trois salines saxonnes de Dürrenberg, Kösen et Artern figuraient
parmi les plus modernes d’Allemagne à la fin du XVIIIe siècle. À

Dürrenberg, la cuisson était opérée dans de grandes poêles de 20 à
23 mètres carrés réparties entre 9 grandes sauneries qui possédaient des
installations annexes de séchage et de stockage. Le combustible était fourni
par le lignite, le charbon, la tourbe et le bois. Von Bülow proposa au roi les
services d’un expert, Friedrich Erdmann Senf qui remit son plan de
modernisation en 1797. Ce plan comportait neuf points :

1. Les installations pour l’extraction de la saumure déjà modernisées par
Sonnin n’exigeaient pas de modification, les pompes étaient mues par la
force hydraulique.

2. Pour la localisation de la nouvelle saline, les terrains de l’ancienne,
trop exigus, ne pouvaient convenir et Senf craignait des mouvements du sol
sous la masse des nouveaux bâtiments.

3. Il fallait construire deux sauneries d’une capacité de production
annuelle de 1 500 Last chacune, avec installation de séchage et magasin.

Plus tard, on envisagerait une troisième installation.
4. Les nouvelles poêles auraient une surface de 37 mètres carrés, il y en

aurait 4 par saunerie.
5. Le combustible serait la tourbe, dont il existait des réserves pour

50 ans dans les environs de Lunebourg. Avec l’abandon du bois et le
passage à la tourbe, il espérait obtenir une baisse des coûts de 12 à
7 Reichstaler par Last.

6. Les fourneaux seraient aménagés pour dégager une chaleur
rayonnante.

7. Un grand réservoir à saumure serait construit, d’où la saumure
décantée s’écoulerait par gravité grâce à des conduites jusqu’aux poêles.

8. Une nouvelle forge serait construite pour la fabrication des plaques
d’acier de rechange.

9. Senf pensait enfin qu’il était possible de faire du sel solaire dans le
nord de l’Europe, à un prix de 15 Rtlr le Last (contre 45 Rtlr pour le sel de

la Baie). Il espérait trouver des débouchés en Angleterre et même aux États-
Unis, mais ce projet ne fut jamais réalisé 15.

Pour réaliser la réforme, le prince appliqua les principes du despotisme
éclairé, il entra dans la propriété de la saline et obtint une contribution
financière de tous les propriétaires, particuliers ou établissements religieux.
On connaît le financement des travaux de modernisation pour l’année
1797 : pour constituer un capital de 88 663  Rtlr, le prince sollicita « le

fonds du comptoir du sel » (c’est-à-dire la vieille saline) à hauteur de 17 %,
les recettes publiques (taxe du sel) pour 21 %, les souscripteurs privés
(rémunérés avec un intérêt de 5 %) pour 51 %, enfin les propriétaires de
poêles et de saumure (Choralisten) pour 11 % 16.

Von Bülow, accompagné de trois artisans, un maçon, un charpentier et
un salineur, entreprit un voyage en Saxe pour étudier les esquisses, les
plans, les modèles, les comptes des salines saxonnes. Les travaux de la
nouvelle saline confiés au fils de Senf, Friedrich August 17, commencèrent
en octobre 1797. La première saunerie provisoire était achevée un an plus
tard. Comme la conjoncture en Europe avait changé et qu’il arrivait sans
cesse moins de sel concurrent dans le Nord, la saunerie n’eut que deux
poêles et on ne construisit pas les séchoirs et les magasins. La production
commença le 24 avril 1798. La main-d’œuvre qualifiée manquait à
Lunebourg. On fit venir par la voie d’eau les tôles d’acier de Suhl en
Thüringe et aussi des salineurs saxons, un maître et six ouvriers. Les
bâtiments définitifs furent bientôt construits. Le premier était achevé en
mai 1800, le second en mars 1801. Quinze ans après les premiers contacts
avec la Saxe, Lunebourg disposait de la plus moderne technologie de
l’époque. Quel succès eut l’opération ? On avait espéré abaisser les coûts à
10 Rtlr, mais au début il fallut compter avec 20 Rtlr. La technologie n’était

pas responsable de ce surcoût entraîné en fait par le service de la dette

ancienne qui atteignait 900 000  Rtlr en 1802. Dès 1801, les sauneries
produisaient 11 787 Last de sel, au lieu de 3 000-4 000 escomptés. Là aussi
les facteurs politiques jouaient en faveur du sel de Lunebourg, les guerres et
surtout le Blocus continental décrété par Napoléon. En fait la concurrence
reprit seulement en 1815 et la saline de Lunebourg affronta de nouveau une
crise de débouchés 18.

LA CRÉATION DE NOUVELLES SALINES SUR LE CONTINENT

À l’époque du mercantilisme, l’État a cherché à créer de nouvelles
salines pour garantir l’autonomie d’approvisionnement des provinces vis-à-
vis de l’étranger. Cette politique de création fut favorisée par le progrès
technique qui libérait de la double contrainte antérieure représentée par la
présence côte à côte de la saumure et du combustible. Les progrès décisifs
consistèrent dans la création des bâtiments de graduation 19, l’installation de
pompes puissantes, l’utilisation du charbon. Nous ne reviendrons pas sur la
construction de la saline de Walloe sur le fjord d’Oslo en 1739, où, grâce à
de constants progrès, les salineurs norvégiens produisirent 25 000 tonnes de
sel en 1790 dans une saline qui comptait 7 sauneries, 10 poêles en acier
suédois de 32 mètres carrés et employait 453 personnes 20.

L’expansion de l’industrie du sel en Westphalie était promise à un plus
bel avenir. L’exploitation du sel était ancienne, attestée au début du
XIe siècle dans l’évêché de Münster et à la fin du XIVe siècle à Brockhausen.
Elle connut de nouveaux développements dans les premières années du
XVIIe siècle, quand on découvrit de nouvelles sources salées auxquelles on
donna le nom de « Gottesgabe ». Au XVIIIe siècle, la modernisation prit un
tour résolument antiféodal : ainsi, quand pour honorer un contrat de
fourniture de sel aux pays situés au sud de la Ruhr, il fallut chercher de
nouvelles saumures, le promoteur du marché négligea délibérément
Sassendorf, où de puissantes et vieilles familles salinières disposaient de

droits héréditaires, et orienta ses recherches vers Unna et Königsborn,
possessions directes du roi de Prusse qui en 1774 plaçait la saline sous sa
gestion directe en créant la Königlich-Unnaische Salzfaktorei. Le recours
aux grands ingénieurs salinistes 21 s’imposait ici aussi et Joachim Friedrich
von Beust, l’un des plus célèbres, déjà directeur des sels de l’archevêque de
Mayence, apporta ses compétences à la modernisation de l’industrie de
l’évêché de Münster. En 1741, fut fondée la Oktroyierten Münsterischen
Salinensozietät  : trente parts de salines de 1 000  Rtlr chacune furent
distribuées à dix-huit propriétaires nobles et la société paya chaque année à
la caisse de l’évêque 600 Rtlr pour le rachat des dîmes et autres droits ou
charges.

Ce fut le haut conseiller aux mines, vom Stein, qui décida la
construction de la première machine à vapeur d’Allemagne occidentale sur
la saline de Königsborn. Frédéric II dès 1782 recommandait son emploi
facilité, écrivait-il, par le bas prix du charbon. La Ruhr et la Lippe, à
l’exemple du système navigable anglais de la Mersey, avaient été canalisées
dès les années 1770 pour exporter du sel vers la Hollande et apporter le
charbon de la Ruhr aux salines. Le 30 août 1799 la machine entrait en
service. La pression de la vapeur et la pesanteur faisaient désormais circuler
la saumure : puisée à 50 m de profondeur, celle-ci était hissée à 15 m de
hauteur au sommet du Gradierwerk par un système de pompes. Grâce à la
machine, qui avait coûté 30 000  Rtlr, Königsborn devint une des quatre
principales salines prussiennes. La saline royale d’Unna-Königsborn
parvint, avec l’appui du gouvernement, à se doter d’un marché sur le Rhin
aux dépens du sel hollandais (en réalité du sel marin de l’Atlantique raffiné
en Hollande et Zélande). Cependant, le sel westphalien demeura cantonné à
la Westphalie et aux districts côtiers auparavant approvisionnés en sel de
Lunebourg. En 1850 il en fut produit 166 000 Zentner 22.

L OA CRISE DES MARAIS DE L’ UEST FRANÇAIS

Le marché du sel français connut aussi une importante mutation au
tournant des XVIIIe et XIXe siècles. L’histoire n’en est pas écrite. Mais la
production française de l’Atlantique qui, de la fin du XIVe siècle au
XVIIIe siècle, en plus de la fourniture de près des trois-quarts du territoire

« national », s’était exportée sur tous les marchés du Nord, de l’Écosse à la
Livonie et à toute la Scandinavie, perdit ses positions commerciales les
unes après les autres. C’est là une histoire complexe ; aujourd’hui, sous
bénéfice d’inventaire, on peut avancer quelques éléments d’explication :
l’irrégularité de l’ensoleillement et de la production sur les côtes françaises
de l’Atlantique avait incité très tôt (XVe siècle) les flottes descendues du

Nord à pousser jusqu’au Portugal et même à franchir le détroit de Gibraltar
pour charger du sel ; le sel ibérique fut également favorisé par un important
changement dans l’alimentation des populations européennes méridionales,
avec l’exploitation des bancs de morues de Terre-Neuve et la consommation
de la morue sèche salée (baccalao) apportée dans les ports du Sud par les

navires terreneuvas qui, au retour, chargeaient du sel dans les ports
lusitaniens ; au XIXe siècle, le sel du Portugal a conquis un quasi-monopole

sur le marché de la grande pêche française ; le Blocus continental instauré
par Napoléon s’est aussi traduit par un blocus maritime des côtes françaises
par les escadres anglaises et par la rupture des anciennes relations
commerciales que les marchands de sel avaient nouées avec les clientèles
prussienne, scandinave ou russe de la Baltique ; ces positions perdues furent
conquises par un nouveau venu, le sel ignigène anglais. C’est donc bien un
marché du sel profondément bouleversé par la perte des clientèles
étrangères qui est appelé à se restructurer au moment où s’accélère la
révolution industrielle.

À la fin de la monarchie de Juillet, l’essentiel de la production était
encore fourni par le sel de mer, et presque à égalité par les marais salants de
l’Ouest (225 000 tonnes) et les salins du Midi (267 000 tonnes). Loin
derrière, le sel ignigène de Lorraine et de Franche Comté livrait

60 000 tonnes, celui du Sud-Ouest, dans la région de Bayonne, moins de
9 000 tonnes. Les sels atlantiques formaient encore 40 % de la production
française. Les marais salants de l’Ouest couvraient une surface de 15 à
16 000 hectares, surtout en Charente-Maritime. Si la production moyenne
atteignait 225 000 tonnes, l’ensemble des ventes n’écoulait que
158 000 tonnes et un tiers de la production était en fait une surproduction.
Pourquoi les ventes étaient-elles si faibles ? Le sel de l’Ouest raffiné dans le
Nord, à Lille ou Cambrai, coûtait en moyenne au fabricant de 5,50 F à
5,70 F le quintal. Comme le fret, sur les lignes de navigation qui vont de
Liverpool ou du Croisic et La Rochelle à Dunkerque, jouait à l’avantage du
grand port anglais, que l’Angleterre exploitant la houille et le sel dans des
mines proches vendait le sel raffiné à Liverpool 1,70 F, moins cher que le
sel saintongeais sur les marais, les sels de l’Ouest étaient à la veille de
perdre le marché du sel raffiné en France même. Ils ont péri de leur
soumission à une situation climatique défavorable qui rendait la production
aléatoire, quand les concurrents portugais et anglais, grâce à la vigueur de
l’ensoleillement ou à la fourniture régulière du charbon et du sel gemme,
pouvaient compter sur des quantités fixes de produit à prix non sujet à
variations. Précisons : le sel de Setúbal 23 parvenait dans les ports français
au prix de 2,72 F le quintal métrique, taxe comprise, le sel marin français ne
pouvait donc être vendu au-dessus de ce prix, or, les années de mauvaise
récolte, en situation de pénurie, il atteignait facilement 7 et 8 F. À ce prix, il
fallait faire appel au sel portugais qui s’emparait des positions
commerciales du sel français et les conservait ensuite. La baisse des cours
du sel français ne put rien contre les nouvelles orientations du marché.

C’est cependant la révolution des chemins de fer et l’achèvement du
réseau ferroviaire français qui ont porté le coup le plus grave aux sels de
l’Ouest : en 1866, les deux ports normands de Caen et Cherbourg, qui
semblaient « de toute éternité » devoir constituer des marchés privilégiés du
sel breton et vendéen étaient approvisionnés en sels de Lorraine. La

conséquence la plus immédiate était la mévente accrue des sels de l’Ouest
et l’effondrement de leur cours. Le sel marin de l’Atlantique, vaincu par la
concurrence étrangère sur les marchés extérieurs, cédait aussi la place au sel
industriel lorrain sur les marchés intérieurs. Une page était tournée, un
millénaire d’histoire du sel en Europe prenait fin : au sel marin et à la
priorité accordée au transport maritime succédaient le sel terrestre et
les nouveaux transports continentaux, les canaux d’abord puis les chemins
de fer.

1. HOCQUET (1986).
2. VELLEV (1991).
3. L’ouvrage de synthèse le plus récent sur la saline et le sel de Lunebourg : WITTHÖFT (2010).
4. HOCQUET (1985), 269-272.
5. Ibid., 271-272.
6. WITTHÖFT (1976).
7. BLEECK (1985) Il est préférable d’utiliser l’édition de 1985 qui complète le travail de 1930.
8. WITTHÖFT (1969), 151-153.
9. WITTHÖFT (1987).
10. WITTHÖFT (1978) 35 ; WITTHÖFT (1962) ; BLEECK (1966), 80-86 publia in extenso le bilan de la
saunerie Ennig
11. BLEECK (1966), 47.
12. AAGARD.
13. Ibid., 101.
14. Ibid., 102-103.
15. Ibid., 104-105.
16. Ibid., 112, n. 19.
17. Nous avions attiré l’attention sur ces véritables dynasties d’ingénieurs saliniers qui parcoururent
toute l’Europe à l’appel des princes pour moderniser l’activité salinière : HOCQUET (1985), 149-154.
18. HOCQUET (1989), 111.
19. PIASECKI (1987), constitue l’étude la plus récente et la plus complète sur ce sujet.
20. HOCQUET (1986), 16-17. La raffinerie de sel d’Ostende traita seulement des sels d’importation de
l’Atlantique ou de l’Adriatique, de 1756 à 1770 (RAMLOT-STILMANT).
21. Cf surtout sur la carrière du Suisse J. S. Claiß, SCHREMMER (1980), 56-60.
22. KAISER ; BURGHOLZ ; TIMM, 29, a publié un schéma de la machine à vapeur de Königsborn.
23. HALPERN PEREIRA.

Chapitre 9

L’expansion de l’industrie du sel en Lorraine

En Lorraine, le monopole d’Ancien Régime survécut longtemps à la
Révolution 1. En 1806 l’Empire napoléonien avait fondé la Compagnie des
salines de l’Est 2. Mais, en mai 1819, Thonnelier, un ancien payeur général
des armées autorisé à faire des sondages dans les territoires de Vic et
Château-Salins, découvrit le sel gemme à 65 mètres de profondeur 3. Grâce
à cette découverte capitale pour l’industrie du sel et à l’introduction de
nouvelles techniques, on pouvait penser que l’extraction minière allait
rapidement succéder aux multiples et coûteux procédés mis en œuvre pour
accélérer l’évaporation des saumures et son rendement. La menace était
grave pour la compagnie fermière qui avait besoin du monopole pour
prospérer. L’État s’empressa de se faire remettre le nouveau gisement. En
1825, il créait une régie intéressée, la Compagnie des salines et mines de
sel de l’Est, qui se portait adjudicataire de l’ensemble des gîtes salifères
considérés comme propriétés publiques : les exploitations privées furent
fermées.

L EES SALINES DE L’ ST, FAVORITE DU POUVOIR

Les salines de l’Est, qui produisaient somme toute assez peu de sel,
bénéficièrent, sous la Restauration, d’importants privilèges. La loi du 9 avril

1825 avait organisé la « régie intéressée » parce qu’elle associait l’État aux
profits réalisés par une compagnie fermière. En effet l’État avait concédé
par un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans l’exploitation de ses salines
domaniales à une compagnie. Le Trésor percevait une redevance fixe et une
part des produits (58 % initialement, portés bientôt à 75 %).

Des tarifs de faveur

Ainsi intéressé, l’État favorisa la vente des sels de l’Est en autorisant la
compagnie fermière à fixer des prix de vente décroissants en raison de la
distance que le sel avait à parcourir pour parvenir à destination. Aux limites
de sa zone de distribution, le sel de l’Est luttait victorieusement contre la
concurrence des sels marins de l’Ouest ou du Midi. Bien entendu, il
revenait aux populations des départements de l’Est, où le sel local jouissait
d’une situation de monopole, de financer cette politique de dumping
pratiquée à la périphérie. En 1841, le quintal de sel était vendu aux
entrepositaires de Strasbourg au prix de 15,75 F, les frais de transport
s’élevant de 2,50 F à 3 F, à ceux de Paris à 9,50 F, dont 6,50 F de frais de
transport. Selon qu’il était expédié à Strasbourg ou à Paris, le quintal de sel
produisait au fabricant 13,25 F ou 3 F seulement. Le député Favreau dans
son rapport ne s’est pas attardé sur les prix de revient du sel lorrain, ce qui
est bien dommage, mais si on fait la somme du coût d’extraction du
charbon, de son transport, de l’extraction de la saumure et de sa cuisson, le
coût de production du quintal du sel dépassait assurément 3 F. C’est en ce
sens que les Lorrains bénéficiaient d’une politique de dumping sur le
marché parisien et sur les marges 4.

Une privatisation coûteuse

La loi du 17 juin 1840 fit rentrer le sel dans le droit commun des
ressources naturelles et autorisa tout particulier à fabriquer du sel s’il avait

obtenu une concession de l’État. La loi privatisait les salines domaniales qui
furent mises en vente en 1842 et 1843. La régie prit fin, le bail de la
compagnie fut résilié. La Chambre des pairs s’était opposée à la
privatisation et son rapporteur, le marquis d’Audiffret, y avait développé
trois arguments : la concurrence aboutirait rapidement à la concentration
des salines domaniales entre les mains de quelques capitalistes ; ceux-ci
imposeraient aux consommateurs leur monopole à la place de celui de l’État
dont les recettes fiscalisées profitaient à tous ; enfin la concurrence accrue
ruinerait les producteurs de l’Ouest et du Midi.

Les promoteurs de la loi ainsi chapitrés souhaitèrent éviter la
reconstitution d’un monopole, ils divisèrent les établissements en deux
zones, la première en Lorraine avec la mine de Dieuze et les salines de Vic
et Moyenvic, la seconde en Franche-Comté avec Salins, Arc et Montmorot.
Les salines furent vendues aux enchères, les adjudications peinèrent à
atteindre 8,5 millions de francs, ce qui était fort peu puisque, dans la régie,
l’État encaissait 1,20 MF au titre de la seule redevance annuelle, sans
compter les trois-quarts des produits 5. L’opération s’avéra encore plus
désastreuse pour l’État quand on connut l’identité des deux acquéreurs, le
général espagnol François Narvaez, comte de Yumuri et M. de Grimaldi,
consul général d’Espagne en France, tous deux mandataires de la reine-
mère Marie-Christine d’Espagne qui cherchait à placer des capitaux dans
des valeurs-refuges à l’étranger, par crainte de nouvelles flambées
révolutionnaires dans son pays. Dès 1844 les deux adjudicataires
s’unissaient pour former une société au capital de 12 600 000 F, qui devint
société en commandite et prit en 1862 le nom de Société anonyme des
anciennes salines domaniales de l’Est 6.

LE POIDS DU PASSÉ

Sel et politique

De ses origines publiques et de la longue protection de l’État,
l’économie du sel allait hériter d’une pratique d’entente étroite, d’alliance
avec les milieux politiques susceptibles d’intervenir en sa faveur. On ne
compte pas en effet le nombre d’élus, de maires, de conseillers généraux et
de députés qui ont fondé des sociétés d’exploitation du sel sous la
monarchie de Juillet ou le Second Empire 7.

La Compagnie des Salines et Mines de sel de l’Est, à la création de
laquelle avait participé le ministre des finances, Humann, comptait dans son
conseil d’administration des financiers certes, mais aussi des hommes
politiques et des représentants de l’aristocratie : le maréchal Gérard, le duc
de Plaisance, le comte de Flavigny, le comte de Pourtalès, le baron de Varry.
Or ce conseil éprouva quelque inquiétude lorsqu’à Gouhenans (Haute-
Saône), on découvrit à proximité d’une mine de charbon, une source salée à
degré élevé. La première cuisson eut lieu en 1831, le coût du quintal,
amortissement compris, s’abaissait à 2,95 F et la saline de Gouhenans
vendit 10 000 tonnes de sel la première année. Le conseil de la Compagnie
des Salines et Mines de sel de l’Est obtint sans difficulté du gouvernement
l’envoi de la troupe pour occuper la nouvelle saline. En 1839, son
propriétaire, Parmentier, reprit l’exploitation, et en 1843 une ordonnance lui
en confiait la concession. Sachant qu’il était bon de se ménager quelque
appui politique, Parmentier n’avait pas hésité, par l’intermédiaire du
ministre de la guerre, le général Cubières, à verser à Teste, ministre des
travaux publics, un généreux pot-de-vin de 100 000 F. Le scandale fut
découvert et le procès Teste-Cubières, qui s’ouvrit en 1847, éclaboussa le
petit monde politique et affairiste de la monarchie de Juillet 8.

La dispersion d’un capital familial

Après 1871 et l’annexion au Reich du département de la Moselle et de
l’arrondissement de Château-Salins, les autorités allemandes ne cherchèrent
pas à modifier en leur faveur le régime de propriété des entreprises. Les

Français conservèrent leurs intérêts qu’ils gérèrent comme ils l’entendirent.
Les sept salines de la Lorraine annexée exploitées en 1914 étaient
constituées en sociétés, dont une seule était cotée en bourse. Leur capital
était réparti entre un petit nombre d’actionnaires souvent unis par des liens
familiaux. La Société des anciennes salines domaniales de l’Est resta
jusqu’en 1914 une société purement française ayant son siège social à Paris,
et dont les actions étaient cotées à la Bourse de Paris 9.

En 1918, lors du retour de l’Alsace-Lorraine à la France, l’industrie
salinière lorraine demeurait éparpillée entre un grand nombre de petites
entreprises aux capitaux familiaux et locaux qui continuèrent de préférer,
comme par le passé, distribuer des dividendes élevés, plutôt que d’investir
dans la modernisation d’entreprises obsolètes. En 1919, vingt-deux sociétés
étaient réellement exploitantes, seize possédaient des salines, trois
combinaient leur saline avec une mine de sel gemme : Rosières-
Varangéville, Saint-Laurent et Marcheville-Daguin à Saint-Nicolas, quatre
combinaient les productions de sel et de soude : Solvay, Saint-Gobain,
Marcheville-Daguin et les Anciennes salines de l’Est passées aux
établissements Kuhlmann en octobre 1920.

Lors de la crise des années 1930, l’attitude du fondateur de SOCOSEL,

René Payelle, illustra les difficultés et le conservatisme de l’industrie
lorraine : en 1932, comme déjà en 1915, il exprimait l’idée de la nécessaire
concentration, qui, pour abaisser les coûts de revient, réserverait la
fabrication aux seules salines rentables, seules fondées à livrer leur sel au
comptoir qui ferait pourtant participer les salines éteintes aux bénéfices. Les
petites sociétés familiales subsisteraient, sans conserver d’exploitation 10.

Une main-d’œuvre encore à demi-
paysanne

Vers 1850, la majeure partie des installations étaient petites et vétustes,
des salines fonctionnaient avec treize ouvriers à Moyenvic, douze à
Saléaux, six seulement à Vic 11. Entre 1860 et 1865, alors que la grève était
encore interdite, il se produisit trois grèves dans les salines lorraines, à
Dieuze et surtout à Varangéville. Les deux grèves de Varangéville éclatèrent
pour des motifs différents : en janvier 1863, la direction voulait comprimer
le personnel et obtenir des gains de productivité des ouvriers, en maintenant
le salaire inchangé ; en mars 1865, après la loi de 1864 qui légalisait la
grève, à la suite du décès de deux mineurs à la mine Quintard, leurs

camarades refusèrent de descendre au fond. Après 1871, il ne se produisit
plus de mouvements sociaux dans les salines malgré le développement
général des mouvements syndicalistes et socialistes : en 1906, une grève
éclatait pourtant dans les mines de Varangéville, car les manœuvres du
fond, les rouleurs, et ceux du jour gagnaient peu en comparaison des
mineurs. Les grévistes furent immédiatement licenciés. Dans le canton de
Saint-Nicolas, qui comptait huit salines occupant 800 ouvriers et trois
soudières avec 2 500 ouvriers, il n’y avait en 1906 aucun syndicat ouvrier.
Beaucoup de salineurs restaient des paysans qui possédaient leur maison et
des champs et désertaient mines et usines en été ; ils étaient mieux payés
que les autres travailleurs du département, y compris les mineurs de fer du
haut pays. Salines et soudières auraient alors été un secteur de pointe du
développement, tandis que par la suite elles auraient au contraire constitué
des zones de salaires déprimés, avance O. VOILLIARD 12. Cependant, dans les

usines de la vallée de la Seille, les salineurs, qui n’étaient guère que 1 500
environ en 1913, continuaient d’être employés dans de petites usines de
caractère semi-rural, sauf à Dieuze et Sarralbe. Comme les salines
disposaient dans cette région rurale d’un monopole de l’emploi salarié, les
salaires y restaient bas par rapport aux mines, à la sidérurgie, au bâtiment
ou aux travaux publics de la région messine 13.

À Dieuze, plus importante saline du Saulnois, les salineurs constituaient
« une catégorie assez floue d’ouvriers immergés en milieu rural, proches
d’ouvriers-paysans qui représentaient une génération de transition entre le
travail de la terre et le salariat de l’usine 14 ». Ce statut particulier était aussi
le fruit des vicissitudes politiques qui bouleversèrent la Lorraine en 1871.
En effet, une partie de l’encadrement et des ouvriers qualifiés avait quitté
les salines de la Lorraine annexée pour trouver embauche dans les
établissements de la vallée de la Meurthe. La direction, demeurée française,
aurait du reste trouvé avantage à recruter des manœuvres paysans faciles à
débaucher en cas de crise, habitants des villages voisins, mi-journaliers
agricoles, mi-manœuvres salariés à l’usine. Patrons et gérants pratiquaient
une politique paternaliste, par exemple l’économat de l’usine vendait le
pain aux familles ouvrières hébergées dans l’enceinte de l’usine. Or en
mars 1906 le prix du pain augmenta, les ouvriers se mirent en grève pour
obtenir une augmentation du salaire journalier de 50 Pfennig et, signe des
temps, la nomination de deux médecins attachés à l’usine, car les conditions
de travail devenaient difficiles dans une saline qui était en réalité une
fabrique de produits chimiques, où il fallait manipuler toute la journée des
produits desséchants dans une atmosphère d’une grande moiteur. La grève
réussit, la syndicalisation dans les syndicats chrétiens ou des cercles
diocésains ouvriers progressa. La direction de l’usine ne pouvait rien
décider sans en référer à l’administrateur général, le baron de Stucklé qui
résidait à Paris, si bien que les difficultés sociales se compliquaient de
querelle nationale, quand un syndicaliste de Knuttange déclara :

« Les ouvriers lorrains ont le sentiment qu’il est déplacé
d’utiliser des fonctionnaires payés par les contribuables pour
soutenir le capital français contre les intérêts des grévistes 15 ».

Le nationalisme se manifesta aussi contre un nouveau venu et
concurrent, la firme belge Solvay et cie. Les entreprises françaises eurent
alors recours aux arguments du nationalisme industriel et aux procédures
jusqu’à la Cour de cassation : le ministre invita le préfet à lui faire savoir si
monsieur Solvay était français. Le baron de Klopstein, patron de la saline
d’Einville-Maixe, dénonça une fabrique qui « n’est constituée que par des
étrangers qui n’emploient guère que des employés étrangers » et dont les
bénéfices sont rapatriés en Belgique 16. Le baron, membre du conseil
général, se découvrit même la fibre écologique et dénonça avec vigueur les
empoisonnements de la Meurthe provoqués par la société belge. On a alors
atteint le seuil d’une nouvelle modernité.

LES FACTEURS DE LA MODERNISATION

Indépendamment de l’innovation technique, l’industrie du sel de
Lorraine a su mettre au service de sa croissance trois éléments favorables :
la révolution des transports, les liaisons avec la banque et l’orientation vers
l’industrie chimique.

Des transports avantageux

Dès 1845, le gouvernement, fâché d’avoir renoncé à son monopole au
bénéfice de représentants d’une puissance étrangère, l’Espagne, avait
cherché à réduire ce nouveau monopole et accordé à une société aux
capitaux nationaux, qui avait conduit un sondage fructueux à Varangéville,
une concession qui prit le nom de Rosières-aux-Salines dont l’exploitation
commença en 1853 17. La nouvelle industrie naquit le long de la Meurthe, à
proximité du canal et de la voie ferrée encore en projet qui apporteraient
bientôt le charbon et le bois et exporteraient le sel raffiné 18. La Lorraine
profita grandement de la révolution des transports qui abaissait le coût de la
tonne transportée de 80 F sous la monarchie de Juillet, à 15 F avec le

chemin de fer et à 10 F avec la voie d’eau sous le Second Empire. Les
Lorrains occupèrent des positions importantes à Paris et dans le Nord, en
Belgique, en Bavière et en Prusse rhénane. De ce point de vue, la
construction des chemins de fer qui contribuait à unifier le marché national
fut de grand profit pour les salines de l’Est, en particulier parce que le
réseau ferroviaire condamnait à une rapide disparition tout un mouvement
commercial d’expédition des sels marins qui, par leur situation même,
devaient constamment remonter les rivières « contre-amont », au prix de
grandes difficultés. Les salines de l’Est avaient une magnifique carte à leur
disposition et l’État s’employa constamment à distribuer de nouveaux
atouts à l’industrie salinière lorraine.

En Meurthe-et-Moselle, en 1919, quinze entreprises s’égrenaient dans
les vallées de la Meurthe et du Sanon, la plupart bénéficiaient du canal de la
Marne au Rhin et de la voie ferrée Paris-Strasbourg. La vallée du Sanon
était desservie par le seul canal, dont l’activité s’arrêtait en hiver à cause du
gel ou en été par manque d’eau, les salines y étaient exposées à des ruptures
de stocks de charbon ou à l’impossibilité d’expédier leur production 19.

La liaison avec la chimie

La production initiale de la Société des mines et salines de Rosières et
Varangéville était alimentée par un sondage exploité par dissolution, mais
dès 1855 la société conclut avec la Compagnie de Saint-Gobain un accord
pour la fourniture annuelle de 60 à 90 000 quintaux de sel gemme à la
manufacture de Chauny. Il fallut forer un puits et ouvrir une mine, lancer un
emprunt pour porter le capital social à 1 100 000 F, dont 300 000 apportés
par Saint-Gobain qui fit entrer trois de ses représentants au conseil
d’administration. La société réussit aussi à écouler son sel gemme auprès
des raffineries du Nord et en 1862, mettant à profit le traité de libre-échange
signé avec la Belgique, elle décida d’implanter une raffinerie de sel à
Farciennes, près de Charleroi. « L’industrie grossière, arriérée et

dispendieuse des petites raffineries belges » ne résisterait pas longtemps à
une entreprise moderne, se rengorgeait-on à Rosières.

Une autre entreprise fut bientôt créée : La Société du comptoir de

l’industrie du sel et de la saline de Saint-Nicolas-Varangéville, constituée

par un ingénieur-inspecteur des Tabacs, Eugène Rolland, inventeur d’un
nouveau procédé de fabrication de la soude, dont il attendait qu’il détrônât
le procédé Leblanc, et par un grand négociant de sel marin, Ernest Daguin.
La concession fut obtenue en 1855, la saline, construite à Varangéville le
long du canal. Sa capacité de production était triple de celle de sa voisine.
En 1866 la mine employait 300 ouvriers, sa concurrente Rosières en
utilisait seulement 95 20.

Grâce au procédé Leblanc, le sel gemme poursuivait en effet son
expansion : de 70 000 tonnes en 1878 à 147 000 t en 1908. Or le sel gemme
était produit par deux sociétés seulement : Daguin et la Société de Rosières-

Varangéville qui, en cherchant à conserver leur monopole, voulaient se

réserver les bénéfices de cette croissance. Le sel gemme, vendu 6 F la
tonne, dégageait un bénéfice de 0,60 F, trop faible pour attirer la
concurrence 21.

La maison belge MM.  Solvay et cie s’établit après la guerre de 1870 à

Dombasle pour fabriquer des produits chimiques, selon le procédé mis au
point par les fondateurs, à partir de saumure et non plus de sel gemme. Elle
décida d’extraire elle-même la saumure dont elle avait besoin et obtint les
concessions de Flainval (1879) et Haraucourt (1886). Solvay se livra à un
véritable dumping en consentant des conditions inférieures de moitié à

celles de ses concurrents. Il ne livrait du sel raffiné à prix réduit qu’aux
négociants qui lui achetaient de la soude. On comprend mieux dans ces
conditions les manifestations de colère des concurrents français. La soude
demeurait la seule production qui permettait des « bénéfices fantastiques ».
Solvay, qui disposait d’une avance décisive, vit sa production passer de
5 000 t en 1876 à 316 000 t en 1913. En 1884, l’usine de Dombasle fondée

en 1873 employait 789 ouvriers 22. Solvay avait aussi acheté en Lorraine
occupée la saline Dornès de Sarralbe pour construire une soudière qui entra
en fabrication en 1890 puis il racheta encore en 1900 l’entreprise de
Château-Salins fondée par le minotier messin Tillement. Solvay devint dès
lors la première entreprise chimique de Lorraine annexée 23.

L’industrie chimique offrait aussi une solution de rechange en cas de
surproduction du sel et le vocable « saline » qui continua longtemps de
désigner l’unité de production de Dieuze était à bien des égards usurpé et
impropre. En effet, dès 1805, Carny, un chimiste, avait établi un atelier à
proximité de la saline pour transformer le sel en produits chimiques et
fabriquer du carbonate de soude selon le procédé Leblanc. Son fils
introduisit ensuite les fabrications d’acide sulfurique, d’acide chlorhydrique
puis d’acide nitrique. En 1835, la valeur de la production chimique
dépassait de loin celle du sel devenu une activité secondaire 24. En 1918, la
compagnie souffrit de la perte du marché allemand et ses actionnaires la
cédèrent en novembre 1920 aux établissements chimiques Kuhlmann 25,
d’où, en 1966, elle passa sous le contrôle d’Ugine-Kuhlmann, avant de
fermer ses portes.

La liaison avec la banque et le capital
étranger

La première société, la Société des mines et salines de Rosières et
Varangéville exigeait de gros investissements apportés par la Banque
commerciale de Metz et des capitalistes de la région, Messins eux aussi.
Mais pour l’implantation de la raffinerie belge à Farciennes, elle fit appel à
des capitaux anglais, français et belges, Rosières se contentant d’une
participation du quart. Il fallut liquider l’entreprise à perte en 1867, mais la
Société des mines et salines de Rosières et Varangéville était pourtant

capable de distribuer des bénéfices importants, jusqu’à deux fois le montant
des mises à la fin du Second Empire 26.

De 1870 à 1914, près d’une centaine de demandes de concessions furent
déposées, contre treize seulement de 1843 à 1870. L’initiative appartenait
dès lors davantage aux ingénieurs, aux industriels et aux banquiers, elle
attirait moins les propriétaires fonciers, les négociants, les officiers, les
notables pourvus d’un mandat électoral. On attribua dix-huit concessions
nouvelles, les nouvelles usines furent créées par des Lorrains et des
étrangers à la région, notamment des Parisiens, comme les banquiers
Eugène Pereire et Germain Halphen. Les sondages couvrirent toute la zone
de Nancy à Lunéville, le long du canal de la Marne au Rhin, ils se
développèrent même à l’est de Lunéville en suivant l’axe de la voie ferrée
et atteignirent la vallée de la Moselle et le canal de l’Est 27.

CRISES ET CROISSANCE DE LA PRODUCTION

À mesure qu’elle s’industrialisait et qu’elle adoptait les techniques
d’une grande industrie, l’industrie du sel n’échappait plus à aucune des
crises qui frappaient périodiquement tout le secteur industriel. Malgré les
crises, la prospérité ne profitait plus à une poignée d’entreprises, acharnées
à défendre leur quasi-monopole comme sous le Second Empire ; elle s’était
étendue à la majorité des vingt-deux sociétés qui se partageaient le bassin
de la Meurthe 28.

En 1868, la production de sel en Lorraine plafonnait à 64 000 tonnes, en
1874, dans la Lorraine amputée du gisement de la vallée de la Seille, elle
atteignait 100 000 t et, en 1913, 180 000 tonnes. De 1870 à 1914, la
production du sel raffiné tripla, mais le nombre des sociétés quadrupla, si
bien que les entreprises récentes disposaient d’un marché de plus en plus
restreint, tandis que les plus anciennes voyaient leur prééminence remise en
cause. L’administration des mines renonça à délivrer de nouvelles
concessions. Les Lorrains se rapprochèrent d’autres producteurs, le

Comptoir des sels de l’Est créa la Société anonyme des salines de Bayonne
(1893). Mais l’événement le plus lourd de conséquences eut lieu en 1912
lorsque la Société de Tonnoy renonça à poursuivre son exploitation et
afferma son usine à une société méridionale, la Compagnie des salines et
pêcheries d’Hyères 29.

Dans la Lorraine annexée, Dieuze, Vic et Moyenvic firent partie,
comme par le passé, de la Société des anciennes salines domaniales de
l’Est, qui exploitait également les gisements et usines du Doubs (Grozon et
Arc) et du Jura (Salins et Montmorot), héritage des Espagnols, et produisait
75 000 tonnes de sel, soit 11,4 % d’une production allemande qui atteignait
676 000 t. Le sel était devenu un produit abondant et bon marché, la
capacité de production était supérieure aux débouchés. La saturation du
marché conduisit à des baisses catastrophiques de prix 30.

La cartellisation et la reconstitution
du monopole

La croissance de la production provoquait la baisse des prix encore
aggravée par la guerre commerciale entre les salines. Un syndicat fut
constitué pour tenter d’organiser la concurrence, il réunit l’ensemble des
salines lorraines et Gouhenans (1863). Les contractants acceptèrent de
limiter leur production et de la vendre par l’intermédiaire d’un comptoir
commun, seul habilité à fixer les prix. Mais la politique des prix pratiquée
par Solvay compromit rapidement le fonctionnement du jeune syndicat 31.

Après le retour de la Lorraine à la France, les salines lorraines furent
regroupées au sein de deux comptoirs, celles de Meurthe-et-Moselle au sein
du « comptoir de Nancy » qui répartit les commandes entre ses adhérents et
fixa à chacun un contingent de fabrication. Les salines pratiquaient le
dumping sur les marchés étrangers ou pour la livraison du sel de pêche au
port de Boulogne. Les pertes sur les prix étaient supportées en commun.

Les salines de Moselle, devenues une concurrente dangereuse sur le marché
français après leur retour à la France, furent groupées dans le « comptoir de
Dieuze ». Sous l’égide de Solvay qui avait des intérêts dans les deux
départements 32, les deux comptoirs signèrent un accord en 1922. La crise
économique des années 1930 aboutit à la victoire complète du comptoir par
la création de la Société commerciale des sels (SOCOSEL) qui détint
l’exclusive de la vente du sel séché en paquets pour le compte de ses
adhérents 33.

La prise de contrôle des Salins du Midi

Durant la deuxième guerre mondiale, la pénurie de combustible relança
les projets de fermeture des exploitations les plus vétustes. Le
gouvernement de Vichy créa par décret du 2 février 1941, le Comité
d’organisation de la production du sel, présidé par Henri Verhille,
directeur de la Compagnie des Salins du Midi, chargé de réaliser les
fermetures 34. Les années de guerre accentuaient le déséquilibre entre les
petites salines et celles qui avaient des activités minières. La pénurie de
charbon rendait difficile la production de sel raffiné. SOCOSEL faisait porter
ses efforts sur le sel gemme. Passer au sel gemme égrugé constitua alors un
devoir national. Mais il fallait reprendre une politique d’investissements
dans les mines et les Salins du Midi convoitaient une société minière
lorraine. En 1943, Marcheville-Daguin décidait d’abandonner ses activités
salinières. Ses biens furent transférés, loués, à une Société salinière
lorraine, dont toutes les salines lorraines étaient actionnaires. Mais quand
Marcheville-Daguin voulut vendre, il fallut décider une forte augmentation
de capital que les salines familiales, par insuffisance de trésorerie,
refusèrent de souscrire. La Société salinière lorraine reçut sur ces
entrefaites un prêt providentiel de 80 millions de la Compagnie générale
salinière qui était la société-holding des Salins du Midi. La créance fut

consolidée sous forme d’une augmentation de capital et la Compagnie
générale salinière détint, à partir de 1946, 160 000 actions sur un total de
170 000.

La Société salinière lorraine modernisa et renonça à distribuer des
dividendes pour ne pas sacrifier l’autofinancement de ses investissements,
ce qui introduisait une importante différence avec les pratiques anciennes
du capitalisme familial. À partir de 1952, elle commença à procéder à une
véritable concentration industrielle, surtout active de 1960 à 1965, aux
débuts de la Cinquième République. En 1965, toutes les conditions étaient
réunies pour regrouper toute la production sur un site unique destiné à
remplacer les exploitations dispersées. Le site élu fut la mine Saint-Nicolas
à Varangéville, l’usine la mieux située, disposant des plus vastes terrains.
En 1979, la quasi-totalité du sel était désormais produite par la saline et la
mine de la Compagnie des Salins du Midi et des Salines de l’Est à
Varangéville 35.

L’architecture industrielle de la saline36

L’innovation technologique, constante dans l’activité salinière, a
bouleversé, renouvelé et entraîné, avec l’inadaptation rapide et la vétusté
des bâtiments industriels, la dévalorisation du capital. À Salins par exemple,
vers 1740, les rapports de visite des inspecteurs envoyés par la Ferme
générale insistaient sur les points suivants : l’établissement très vaste
manquait de place, car les provisions de bois occupaient toute la vaste cour
intérieure, les réserves de foin destiné aux chevaux qui tournaient les
manèges étaient un constant danger d’incendie. La saline était enfermée
entre le torrent et la muraille d’un côté, la grand’rue de l’autre, aucune
extension n’était possible, la circulation dans la cour encombrée était
bloquée. Ce site si décrié apporta pourtant un répit à la saline grâce à

l’utilisation des eaux du torrent, qui, en 1750, entraînaient les pompes
hydrauliques.

L’innovation permettait le transfert des salines qui échappèrent à la
contrainte de la présence des saumures. Des canalisations assuraient le
transport de ces saumures et la saline migra à Arc-et-Senans près du
combustible fourni par la vaste forêt de Chaux, sur de larges espaces plats
capables de recevoir les constructions nouvelles.

L’architecte Querret, dès 1740, avait disposé les bâtiments de
Montmorot selon un plan géométrique et par grandes masses. Il maintenait
la cour intérieure pour l’empilement des bois et distribuait autour d’elle les
bâtiments de la saline. Toutes les poêles étaient disposées dans un bâtiment
unique, ce qui facilitait les approvisionnements, les chargements et
déchargements. Les ateliers des maréchaux et des tonneliers étaient placés à
l’écart. En 1774 Claude-Nicolas Ledoux reprit les mêmes principes, il
déploya toutes les activités annexes sur un hémicycle et concentra les
chaudières sur l’axe longitudinal. Les bâtiments industriels étaient bas, sans
fondations, et ressemblaient à des abris constitués de fortes charpentes. Le
seul véritable bâtiment élevé était alors, à l’écart, le bâtiment de graduation,
spectaculaire, alimenté par d’immenses roues à eau en bordure de la rivière
(la Loue). Pourtant la graduation devint inutile à son tour, car, entre 1823 et
1846, les progrès de la technique des sondages remplacèrent l’exploitation
traditionnelle des sources salées par l’extraction modernisée de saumures
saturées produites par dissolution des couches profondes. Les puits de
sondage cachés sous leur baraquement caractéristique prirent la place des
bâtiments de graduation. La capacité de production des salines augmenta,
les poêles ne suffirent plus. On créa de nouvelles salines, cinq au total au
lendemain de la guerre de 1871, à proximité immédiate des voies ferrées.
Les salines s’affranchirent de plus en plus des sondages. Sur les sites
nouveaux, la répartition des bâtiments changea une nouvelle fois. Des
ensembles massifs, où la cour intérieure était devenue inutile désormais, se

distribuaient le long de la voie ferrée. Les abris des poêles s’étiraient
parallèlement, chaque poêle était couverte d’un toit à deux versants, dont
l’axe suivait celui de la poêle. Dans l’ancienne disposition, la halle
regroupait plusieurs poêles sous une vaste charpente, dont l’axe était
perpendiculaire à celui des chaudières.

La dernière modification fut liée à l’adoption du procédé à triple effet et
à l’appareil Prache et Bouillon qui présentait deux appareils cylindriques

étirés en hauteur (14,50 mètres de hauteur, même largeur). Il fallait alors
construire des bâtiments élevés, alors que les anciens bâtiments des poêles
découvertes s’étiraient tout en longueur. En 1948, le directeur de
Montmorot faisait installer un appareil à quintuple effet. Son usine devenait
la plus moderne de France 37.

1. COUDERT.
2. HOTTENGER (1928), (1932), a montré comment le gouvernement impérial avait subrepticement
rétabli le monopole. Le 24 avril 1806, il établit un impôt sur le sel de 10 F par quintal et y ajouta une
surtaxe de 2 F sur les sels fabriqués dans les salines. Pour les salines de l’État, la surtaxe venait en
déduction du prix du bail consenti aux fermiers. Les propriétaires privés n’eurent plus qu’à louer
leurs salines à la compagnie fermière pour trente ans. Le monopole était reconstitué. À l’origine de
cette société fermière, il y avait un nommé Catoire, directeur de la saline de Moyenvic, qui, dès
l’abolition de la gabelle, avait acheté tous les terrains autour des puits. En l’An II, la Convention
renonça sagement à vendre les salines, dont elle n’aurait presque rien tiré, car la guerre, qui
réquisitionnait les voitures et empêchait les livraisons de bois, les condamnait à l’inactivité. Les
salines demeurèrent donc dans le domaine public et en l’An VI le Directoire délivrait à bail à Catoire,
Duquesnoy et cie toutes les sources salées et les salines appartenant à la République dans l’Est.
Napoléon Ier renoua avec la ferme, dont l’existence était si liée à la pratique financière de l’Ancien
Régime. Mais la ferme avait l’avantage d’apporter une avance au Trésor qu’elle mettait aussi à l’abri
des soucis de la gestion. Le gouvernement affecta aussi à l’usage exclusif de la compagnie fermière
deux mines de charbon.
3. Ibid., 88-89.
4. FAVREAU, 13-15.

5. Ibid., 16-17.
6. HOTTENGER (1928), 110-112.
7. COUDERT, 159 et 161-162.
8. HOTTENGER (1928), 100-101 et 107-108.
9. ROTH (1981).

10. BONNEFONT, 458 et 461.

11. COUDERT, 158.

12. VOILLIARD, 189-195.

13. ROTH (1981), 206.

14. ROTH (1976).

15. Ibid., 137-141.

16. COUDERT, 167-168.

17. HOTTENGER (1928), 112.

18. COUDERT, 160.

19. BONNEFONT, 458-459.

20. COUDERT, 160-161.

21. Ibid., 172-173.

22. Ibid., 166 et 175.

23. ROTH (1981), 200 et 202.

24. ROTH (1976), 131.

25. BONNEFONT, 458 ; ROTH (1976), 130.

26. COUDERT, 159-161.

27. Ibid., 164-165.

28. Ibid., 170-171.

29. Ibid., 164, 169 et 171.

30. ROTH (1981), 201-202.

31. COUDERT, 163 et 168.

32. ROTH (1981), 201 : Solvay, après l’achat de salines en Lorraine annexée, avait adhéré à un autre
cartel, L’Union des salines de l’Allemagne moyenne.

33. Sur tout ceci, BONNEFONT.

34. En février 1941, Henri Verhille fut chargé par le gouvernement de Vichy de fermer des salines
lorraines peu productives et grosses consommatrices de charbon, dont la pénurie de temps de guerre
rendait difficile la production de sel raffiné. Mines et salines lorraines constituaient en janvier 1944 la
Société salinière lorraine qui regroupait tous les producteurs et décidait une augmentation de capital
à laquelle souscrivit la Compagnie générale salinière, la holding financière des Salins du Midi qui
prit ainsi le contrôle des salines lorraines. M. Verhille devint par la suite président du Comité des
salines de France et d’outre-mer.

35. BONNEFONT.

36. FABBRI.

37. BRELOT (1986). BRELOT, GELY et VEGLIANTE.

Chapitre 10

Le sel sur la voie de l’industrialisation
en Provence et Languedoc

L’abolition de la gabelle par l’Assemblée constituante (23 avril 1790)
inaugura une « frénésie d’entreprendre 1 » dans les vastes espaces de marais
libérés des contraintes fiscales et domaniales de l’Ancien Régime. Durant la
première moitié du XIXe siècle, des facteurs favorables vont puissamment
aider à l’expansion de la production de sel, notamment grâce à l’invention
du procédé de Nicolas Leblanc pour la fabrication de soude destinée aux
savonneries, grâce aussi à l’application de la vapeur aux transports fluviaux
et ferroviaires.

DES SALINS TRADITIONNELS ET DISPERSÉS

Dans le département du Var, on comptait au milieu du XIXe siècle trois
salins, deux à Hyères et celui des Ambiers, dans les Bouches-du-Rhône, ils
étaient plus nombreux : le salin de Martigues appartenait à des gens qui ont
laissé un nom dans l’histoire de la production du sel, MM. Dol père et fils,
les salins de Caronte et de la Chapellanie étaient situés en bordure du port
de Bouc, le salin de la Roubine à Bouc, les salins de Ponteau, de Citis, du
plan d’Arenc et de Lavalduc, de Berre, qui comptait peut-être alors de 12 à
15 salins, et de La Roque complétaient cette géographie. Dans les

années 1840, le Midi méditerranéen comptait 52 exploitations salicoles et
presque autant de propriétaires différents : la division d’un salin en parts ou
actions était un moyen de maintenir l’indivision au bénéfice d’une famille.

À Hyères, il y avait de très anciens salins appelés Les Vieux salins et
d’autres dont la création remontait à 1849 seulement, les Salins Neufs ou
des Peschiers. Ces nouvelles salines avaient été établies dans un étang qui
servait de bassin de première évaporation, ce qui évitait d’avoir à élever
l’intégralité des eaux à évaporer.

Les salins du Midi occupent des sites originaux qui tiennent à l’absence
de marées en Méditerranée. De ce point de vue les marais de l’Atlantique
sont privilégiés car les marées permettent de les remplir ou de les vider sans
faire intervenir aucun moyen mécanique, il suffit d’avoir aménagé le marais
entre le niveau des plus hautes mers et des plus basses. Sur la Méditerranée,
les salins sont situés au-dessus du niveau de la mer et il faut donc élever les
eaux sur les partènements. On a longtemps utilisé à cette élévation des
petites roues à godets ou tympans que faisaient tourner chevaux, ânes ou
mules 2. L’étang de Lavalduc constituait une exception, la totalité des
surfaces d’évaporation se trouvait à une grande hauteur au-dessus de
l’étang, jusqu’à 20 mètres. L’eau était élevée une seule fois jusqu’au
premier partènement, puis descendait aux tables par gravité. Au milieu du
XIXe siècle, il devenait clair à beaucoup que le prochain progrès consisterait
à substituer la vapeur à la force animale pour actionner des pompes. Pour la
récolte on n’avait plus recours au travail animal, mais seulement au travail
humain.

Une industrie de main-d’œuvre

L’île des Ambiers (commune de Six-Fours dans le département du Var)
conservait vers 1860 un marais de 18 ha, acheté avec toute l’île par trois
propriétaires en 1863 et affermé à un saunier moyennant une redevance
nette de 900 tonnes de sel par an. Le salin produisait 100 t/ha de superficie

totale ou 400 t/ha de superficie salante. Le bail était donc de moitié.
L’exploitation et le contrat d’affermage demeuraient archaïques, ainsi,
comme au Moyen Âge, le propriétaire supportait les grosses réparations, le
métayer qui se chargeait de l’entretien courant et des menues dépenses
exploitait seul ce petit salin avec sa femme et ses trois enfants, mais pour
les travaux de printemps il engageait trois ouvriers et pour la récolte il en
faisait venir 80 3.

25. Gruissan 1912, battage du sel (don Gérard Boudet)

26. Gruissan 1912, levage (don Gérard Boudet)

La récolte était le levage. Quand la croûte de sel atteignait son épaisseur
optimale pour la saison, soit de 3 à 6 cm de hauteur, pour éviter
l’évaporation complète et la précipitation des chlorures et sulfates de
magnésium, on commençait par éliminer les eaux résiduelles qui
demeuraient à la surface inégale et rugueuse du sel en écoulant au-dehors
les eaux-mères. On ouvrait de petites rigoles qui portaient l’eau aux
vannages (les martelières) et divisaient les surfaces salantes en carrés de
8 m de côté (à peu près la surface d’un œillet sur les marais de
l’Atlantique). Puis on laissait sécher. La récolte du sel méditerranéen est
donc une récolte à sec, à la différence du sel de l’Atlantique. Chaque carré
dessiné par les rigoles était confié à un ouvrier qui séparait le sel du sol à
l’aide d’une pelle plate en bois garnie d’un tranchoir de métal, puis
accumulait le sel au centre du carré où il formait la gerbe mise à égoutter un
ou deux jours. Cette première opération s’appelait le « battage », les
batteurs payés à la journée accumulaient 5 à 6 tonnes de sel par jour, à la
tâche ils atteignaient 8 à 10 tonnes, mais les propriétaires préféraient

souvent payer à la journée car c’était un travail qui exigeait beaucoup de
soins pour ne pas briser le sel ni faire venir de la terre. Il fallait ensuite
porter le sel à la camelle sur le gravier (l’opération était appelée « levage »),
à une distance moyenne de 100 mètres. Un homme pouvait transporter
environ 30 kg de sel dans un panier en nattes, soit de 4 à 5 tonnes par jour.
Il fallait par conséquent davantage de leveurs que de batteurs : en 1862 la
récolte du salin de Villeroy (Hérault), soit 3 858 tonnes, avait exigé
380 journées de battage et 925 journées de transport 4. Il revenait à des
ouvriers spécialisés de confectionner la camelle.

27. Salin-de-Giraud (Camargue)

28. Étang de Berre, mise du sel en sac vers 1910 (Balzamo, p. 82)

La récolte était manuelle, non mécanisée, la main-d’œuvre, abondante,
comptait trois catégories de personnels : les sauniers et l’encadrement,
employés à l’année, des ouvriers travaillant aux réparations et à l’entretien
pendant un tiers de l’année à la fin de l’hiver et au printemps, et quelques
centaines d’ouvriers embauchés pour le levage et la récolte des sels pendant
trois semaines à un mois en été. Ainsi, l’exploitation des Pesquiers à Hyères
employait à l’année dans les années 1860 une main-d’œuvre permanente ou
semi-permanente d’une dizaine d’agents qui percevaient un salaire fixe et
quelques gratifications : un agent principal, un contremaître, un mécanicien,
un saunier-chef et des sous-sauniers chargés de la conduite des eaux, un
expéditionnaire et des charretiers, plus une trentaine d’ouvriers pour les
travaux au salin et l’expédition du produit. Pour la récolte, il fallait recruter
des saisonniers, 200 à 300 personnes occupées pendant six semaines, du
1er août au 15 septembre, aux travaux très pénibles de levage et de battage.
La production tournait alors autour de 16 000 tonnes. La productivité d’un
travailleur, faible, tournait autour de 60 tonnes 5.

Le gérant du salin de Ponteau signalait que sur plusieurs salins,
notamment ceux de Citis, du Plan d’Arenc et de Lavalduc, les chefs
sauniers traitaient à forfait avec des brigades, appelées chiourmes,
d’ouvriers des deux sexes qui se chargeaient de transporter le sel sur les
graviers pour un salaire de 4 à 8 F/jour.

« Ils font un travail fort rude, la tête enfouie dans un sac bourré
de paille, les pieds nus et souvent blessés par les cristaux de sel
et par l’eau salée (…) Ils se nourrissent mal, prennent peu de
repos, couchent sur un tas de paille, et restent exposés tout le
jour à un soleil ardent, le corps ruisselant de sueur ; ils
contractent souvent des fièvres intermittentes 6 ».

Le propriétaire des deux salins du port de Bouc, M. Vidal, employait
80 femmes et 15 hommes au levage du sel et à la mise en camelles et
obtenait une récolte moyenne de 5 500 tonnes (la variation s’inscrit entre
800 et 8 000 tonnes). Sur les salins des trois départements (Var, Bouches-
du-Rhône et Gard), on estimait en 1864 la main-d’œuvre permanente à
350 hommes et la saisonnière à 2 500/3 000 individus 7.

Distribution des bassins et circulation
des eaux

Pour pallier les difficultés et les coûts de la main-d’œuvre qu’il fallait
recruter en temps de moisson, à une époque de forte pression sur le marché
du travail qui poussait les salaires à la hausse, on avait essayé d’améliorer la
circulation des eaux et du sel. La répartition des surfaces entre bassins de
concentration et bassins de cristallisation obéissait depuis le Moyen Âge à
une tendance constante : réduire la proportion des tables salantes pour
disposer d’une saumure abondante et accroître les rendements. Sept pour

cent était au XIXe siècle une proportion souvent recommandée pour les
salins méditerranéens.

étang 265 ha
partènements extérieurs 90
partènements intérieurs 50
réserves 20
tables salantes 40 (= 7%)
terres vagues 100
total 565 hectares

Fig.  1  : Répartition des bassins de concentration et de cristallisation (tables salantes) dans un
salin

Chaque étage de la saline était aménagé en partènements
subhorizontaux où l’eau pouvait circuler par gravité au moyen de
« couroirs », les moyens mécaniques n’intervenaient que pour hisser l’eau à
l’étage suivant. L’élévation mécanique de l’eau provoquait un « barbotage »
qui rendait l’eau turbide. On avait donc installé des avant-pièces pour
clarifier l’eau avant qu’elle ne gagnât les tables par le couroir. Ces couroirs

avaient deux fonctions, alimenter la table en eaux vierges ou, par
l’ouverture de la martelière, évacuer les eaux-mères ou les eaux de pluie. La
disposition du salin avec les tables au niveau le plus élevé facilitait les
fonctions d’égout.

Le grand salin de Giraud offrait en 1864 des tables salantes carrées de
62,5 mètres de côté groupées par jeux de douze tables. Chaque série était
orientée perpendiculairement au gravier unique que longeait le canal de
navigation qui gagnait le Rhône, selon une disposition classique, mais qui à
Salin-de-Giraud prenait des proportions inaccoutumées, puisque l’extrémité
de la dernière table se trouvait à 12 x 62,5 = 750 mètres du gravier. Il était

impossible dans ces conditions de porter le sel à dos d’homme et on avait
aménagé un réseau de canaux navigables accessibles à des bateaux portant
des caisses de bois de 2 t soulevées par des grues 8.

LA CRÉATION DE NOUVEAUX SALINS

D’autres salins furent créés, ainsi Rassuen en 1805 et Citis en 1830 pour
exploiter les eaux salées de l’étang de Lavalduc, Bouc entre 1809 et 1802,
les salins de Martigues construits par Jean Joseph Vidal à La Gafette,
Caronte et la Roubine, le nouveau salin de Berre achevé en 1837. Les
grands propriétaires nobles continuaient d’occuper une place importante
dans l’économie du sel, ainsi la famille d’Albertas et le comte de Saporta à
Berre ou le comte d’Imecourt à Citis. La création appelée au plus brillant
avenir vit le jour en 1855 lorsqu’Henri Merle, gérant de la Société des
produits chimiques d’Alais, construisit une nouvelle usine chimique à
Salindres (Gard) et, pour l’alimenter en matières premières, un salin à
Giraud en Camargue. Le sel (NaCl) n’était qu’un sous-produit des eaux-
mères, mais dès la première année le salin en produisit 30 000 tonnes.
Henri Merle et compagnie était géré par un conseil de surveillance qui se
réunissait à Lyon chez Guimet, appelé à devenir son président, plus gros
détenteur d’actions.

Les progrès techniques

L’invention du pharmacien français Antoine Baumé, qui à la fin du
XVIIIe siècle mit au point l’aréomètre pour mesurer la densité des solutions,
se révéla décisive pour la connaissance de la concentration des sels dans
l’eau et, par conséquent, pour l’aménagement des bassins et le volume des
eaux qu’ils pouvaient recevoir. On mesura dès lors la salure des eaux en
degrés « Baumé » (°Bé), c’est-à-dire selon une échelle arbitraire, mais
constante et on fit appel au savoir d’ingénieurs chimistes qui, après avoir

mesuré la salure, calculait le meilleur rapport entre superficie d’évaporation
et volume des eaux à évaporer.

degré de rapport surface
salure de superficie d’évaporation
tables/partèn pour 1 tonne

ements de sel

rivage 3°-3°5 1 à 6 112 m²
méditerranéen
étang de Berre 1°5 1 à 10 176 m²
étang de Lavalduc 10° 1à3 48 m²

Fig. 2 : Teneur en sel et rendement des salins

L’étang de Lavalduc bénéficiait de conditions particulièrement
favorables à la production du sel grâce à la concentration initiale de ses
eaux. Aujourd’hui la coloration rouge des eaux du lac par la bactérie
unicellulaire Dunaliella 9, caractéristique des milieux saturés en NaCl, tient

au fait que l’étang reçoit des saumures puisées dans les couches de sel
géologique du Bas-Rhône pour dégager des cavités souterraines constituées
en réservoirs pour produits pétroliers.

Un autre savant a occupé une place importante dans la gestion du
mouvement des eaux sur le marais salant, Jules Usiglio, chimiste de
formation, qui fut embauché sur le salin d’Aigues-Mortes en 1844 après de
sévères inondations. Usiglio a écrit en 1850 une étude sur la composition de
l’eau de mer, suivie d’une « table des volumes auxquels se réduisent
1 000 litres d’eau de mer aux divers degrés de concentration – composition
de l’eau concentrée à ces divers degrés et loi du dépôt des substances
salines ». La meilleure connaissance des saumures et de leur degré et les
progrès de l’analyse chimique permirent de différencier les qualités de sel
marin produit en fonction de la demande, des marchés et des usages que

l’on voulait faire du sel. Le sel riche en magnésium doit à sa meilleure
solubilité et à sa douceur d’être utilisé de préférence dans la conservation,
car il pénètre mieux les tissus sans être astringent.

qualité Concentra Teneur (%) densité usage
s de tion des du sel
sel eaux

NaCl MgCl MgSO

24

1re eaux vierges 94,80 0,35 96- cristaux
qualité 25- 26 °Bé 1,15 100 kg/h transparents pour

2e l la consommation
qualité
à 28 °Bé 92,14 0,47 0,52 94- industrie chimique
97 kg/hl

3e de 28 sels d’eaux-mères,
qualité 30 °Bé
à 90,34 0,72 1,13 90- pour salaisons
94 kg/hl (teneur en

magnésium)

Fig. 3 : Qualités de sel et usages différenciés

Sur la côte lagunaire du département de l’Aude, les nombreux salins
fabriquaient du « sel fort » avec des eaux titrant 25/26° et des sels légers
autour de 29/30°. Le sel fort pesait de 95 à 100 kg l’hectolitre, le sel léger
brut, 78 kg, mais par criblage on obtenait un sel à gros grains dont le poids
était réduit à 58/60 kg. Le sel fort était récolté en une seule fois, le sel léger
donnait lieu à 2, voire 3 récoltes opérées sur des tables peu étendues 10.

Les eaux-mères

Depuis les recherches de Balard 11, la meilleure connaissance des
propriétés chimiques des eaux au cours du processus physique de
cristallisation des sels aboutit aussi à accorder plus d’attention à des eaux
résiduelles qu’auparavant on rejetait à la mer. On savait ces eaux riches en
chlorure de magnésium qui avait la propriété de diminuer la solubilité du
NaCl et on tira de ce fait la conclusion qui s’imposait : en mélangeant des
eaux vierges proches de la saturation avec des eaux-mères, le MgCl2
agissait comme catalyseur de la précipitation du NaCl. C’est du reste ce qui
se produit sur les marais de l’Atlantique où de l’eau vierge est constamment
réintroduite dans l’œillet qui contient les eaux-mères des précédentes
récoltes. Sur les salins du Midi, on commença à conserver les eaux-mères
pour procéder au coupage des eaux vierges, d’abord en fin de campagne
lorsque l’évaporation s’affaiblit, puis en début de campagne pour
commencer plus tôt la récolte. Ce nouveau progrès imposait de conserver
les eaux-mères d’une année sur l’autre et d’édifier de nouveaux bassins-
réservoirs. Avec ce procédé, on obtenait évidemment des sels plus
déliquescents, soit de type 2 et 3 dans la classification de l’époque. De
même on prit aussi l’habitude de conserver en réserve les eaux proches de
la saturation des partènements qu’on n’avait plus le temps de faire
cristalliser en fin de saison et de les placer dans des réservoirs assez
profonds où elles pourraient résister aux pluies d’hiver 12.

La crise au milieu du siècle

Malgré des conditions climatiques favorables à la production de sel et à
des rendements élevés, la situation des salins du Midi était préoccupante. La
question la plus controversée portait sur les coûts de production du sel. Sous
la Seconde République, l’Assemblée législative avait confié à une
commission, dont le secrétaire et rapporteur fut le député Favreau, le soin
d’examiner les comptabilités des sociétés 13. Les livres de la Société de
Berre montraient un coût moyen de 85 centimes le quintal pour les sept

dernières années (1843-1849), mais la commission n’avait retenu que les
frais de fabrication, de mesurage et de chargement, c’est-à-dire les seuls
coûts salariaux du travail. Or dans ces sociétés capitalistes, il fallait aussi
prendre en compte l’amortissement du capital et sa rémunération, soit 7 %
d’un capital de 2 MF, ou 140 000 F. Comme la production s’élevait à
18 000 quintaux 14, le capital entrait pour 0,77 F dans la production d’un
quintal de sel et le prix de revient global s’élevait à 1,62 F. Mais chacun des
salins du Midi, incapable d’écouler toute sa production, souffrait d’une
surproduction constamment supérieure à 20 %. Il fallait donc réajuster le
prix de revient du sel vendu en y incorporant ces 20 % d’invendus et
évaluer à 1,94 F le coût total du quintal vendu. Or, la moyenne des prix de
vente, pour l’exercice 1850-1851, s’était établie à : 1,32 F le quintal destiné
à la consommation intérieure, 0,94 F pour Lyon et la vallée du Rhône en
amont de la ville, 0,84 F à l’exportation et 0,90 F à l’industrie. Le prix
moyen s’établissait à 1 F, la perte, à la même somme.

En 1851, on était parvenu au point de rupture. Comment une activité
économique avait-elle pu laisser se développer durablement une telle crise ?
Encore, le plus vaste des salins du Midi, à Peccais, n’avait pas sauné depuis
1848, dernière année de récolte, se contentant d’écouler les stocks à tout
prix, mais il gardait 650 000 quintaux à la camelle. De graves intempéries
survenues au salin de Peccais étaient à l’origine de la crise de
surproduction. En effet, en 1840 comme en 1841, les crues du Rhône qui
avaient inondé les salins avaient détruit 120 000 tonnes de sel.
L’établissement, d’une surface de 1 500 ha, avait été racheté en 1841 pour
800 000 F par la Compagnie de l’Hérault qui le remit en état et investit un

supplément de 600 000 F pour ajouter un autre salin. Bientôt, Peccais
retrouva le premier rang parmi les producteurs de sels du Midi. Ses rivaux
provençaux avaient saisi l’occasion de sa destruction pour accroître leur
production et s’emparer des marchés du sel languedocien sur la rive droite
du Rhône. Ils avaient connu quelques années de prospérité qui avaient

dégagé de beaux profits sitôt réinvestis dans l’agrandissement des salins ou
la création de nouveaux établissements 15.

LA MODERNISATION

La situation des salins d’Aigues-Mortes
au XIXe siècle

Dans les années 1830, la compagnie Rigal avec le concours d’anciens
actionnaires de Peccais s’associa à des négociants de Sète et Montpellier
pour la commercialisation du sel marin. Peccais affronta bientôt de graves
difficultés, en 1840 plusieurs salins furent détruits par l’inondation du
Rhône, la compagnie acheta Peccais pour y rétablir les salins mais une
nouvelle inondation survint en 1842. Les affaires reprirent pourtant et tout
semblait bien fonctionner en 1850 quand survint la liquidation de la
société : les baux arrivés à terme ne furent pas renouvelés et les
propriétaires rentrèrent dans l’exploitation de leurs établissements.

Les salins de Roquemaure et de Brascives étaient détruits, mais depuis
la création du cadastre en 1811 on avait créé trois nouveaux salins : le
Perrier, le Repausset et la Marette, Aigues-Mortes avait sur son territoire
huit salins dont la production annuelle moyenne tournait autour de
47 000 tonnes. Les marchés étaient Nîmes, Lyon, Montpellier et Toulouse et
leurs régions. Le coût de production du sel (prix de revient) était le plus bas
de France. Les canaux qui pénètrent à l’intérieur des salins permettaient de
diriger le sel sans transbordement vers tous les points desservis par la
navigation du Rhône et de la Saône. Les sels d’Aigues-Mortes alimentaient
comme par le passé le bassin du Rhône et les Cévennes, la Savoie, le
marché de Lyon et les pays de la Saône jusqu’à Gray. Dans les années 1840,
le littoral français de la Méditerranée (Provence, Languedoc et Roussillon)
comptait encore 52 établissements salicoles aux mains d’autant de

propriétaires concurrents dont quelques-uns eurent l’idée de s’associer pour
combattre les effets de la concurrence.

D’une industrie de main-d’œuvre
à la mécanisation

L’exploitation des salins était directe, conduite par les propriétaires qui,
au moment de la récolte, embauchaient des troupes de saisonniers. À la fin
du XIXe siècle, ces travailleurs saisonniers continuaient d’accourir l’été pour
la récolte qui se déroulait comme à la fin du Moyen Âge en deux opérations
successives, le battage et le levage. La première étape, le battage,
rassemblait de 900 à 1 200 ouvriers travaillant de 5 à 19 heures avec des
pauses de quatre heures et demie au plus chaud de la journée, pour briser la
croûte de sel et la rassembler en gerbes au milieu des tables. Le levage était
l’opération la plus pénible, elle consistait à porter le sel à l’épaule sur les
chaussées puis à le reprendre à la brouette pour le transporter à la camelle
édifiée à proximité des voies de transport (chemin, voie d’eau, depuis peu
chemin de fer). La Compagnie des Salins du Midi, propriétaire de
l’établissement, recrutait directement les ouvriers pour le battage et leur
versait un salaire journalier, pour le levage elle préférait sous-traiter avec
des entrepreneurs de travail, les chefs de bricole, qui recrutaient eux-mêmes
leurs équipes et percevaient une rétribution globale à répartir entre les
travailleurs à qui ils fournissaient la nourriture au prix fort, et qui logeaient
sur la paille ou la terre battue dans des bâtiments sans confort appartenant à
la compagnie. Le système de rémunération créait des tensions entre les
travailleurs payés à la tâche et qui accusaient les moins adroits ou les plus
lents de faire baisser les salaires. Deux catégories d’ouvriers étaient
recrutées, les trimards, des journaliers agricoles, Français d’origine,
vagabonds à la recherche d’un engagement à la journée, et des Italiens,
surtout les Piémontais venus en voisins, et les Toscans, qui

sociologiquement étaient aussi des trimards. Parmi la vingtaine de chefs de
bricole, cinq étaient Italiens qui naturellement recrutaient leur équipe dans
leur village. Au total un tiers de la main-d’œuvre saisonnière était alors
d’origine italienne, dure au travail et qui chantait des comptines pour
rythmer leur travail très cadencé.

29. Aigues-Mortes et le salin

Les historiens ont raconté les journées tragiques d’août 1893 et l’ont
replacée dans le contexte des relations quelquefois tendues entre la France
et l’Italie et des concurrences qui pouvaient opposer des communautés de
travailleurs. Des incidents éclatèrent le 16 août, la surexcitation s’empara de
la population d’Aigues-Mortes alarmée par la rumeur de plusieurs morts
français, la chasse à l’Italien par une foule enivrée par l’esprit de
vengeance, l’insuffisance des effectifs de gendarmerie vite débordés, la
tuerie du 17 août quand une bande de 80 travailleurs italiens licenciés et qui

tentaient de rejoindre la gare sous la protection des gendarmes à cheval se
trouva prise entre deux feux, par ceux qui les poursuivaient et ceux qui
étaient venus à leur rencontre depuis les murs d’Aigues-Mortes. Ce fut un
massacre. Les scènes de terreur eurent pour cadre les salins aussi bien que
la ville. Officiellement, il y aurait eu 7 morts, tous Italiens, et une
cinquantaine de blessés plus ou moins graves, mais selon certains
témoignages, notamment le journal britannique Times, un chiffre de
50 morts serait plus proche de la vérité. Les auteurs ne peuvent explorer ni
confirmer cette piste, les rapports de la gendarmerie ont opportunément
disparu 16. La tragédie put inciter les Salins du Midi à accélérer la
mécanisation de la récolte et à introduire le machinisme sur les salins qu’il
fallut moderniser en agrandissant les tables salantes.

30. Aigues-Mortes, camelles de sel

31. Aigues-Mortes, cristallisoir après la récolte et camelles

UN SECTEUR CAPITALISTE

La révolution des transports

Dans la première moitié du siècle, on continuait de respecter, sans le
dire, les antiques traités de partage des sels entre la part du royaume et la
part de l’empire, ce qui avait deux conséquences : toute la rive droite du
fleuve et la ville de Lyon recevaient du sel de Peccais et non de Provence ;
d’autre part, à la suite des inondations du Rhône et de la destruction des
récoltes de Peccais, les salins des Bouches-du-Rhône livraient du sel à
Peccais pour que les Messieurs de Peccais n’eussent pas à interrompre les
fournitures à Lyon 17. À cette occasion fut créée une Compagnie de
Provence qui regroupa l’ensemble des producteurs provençaux intéressés au
chargement des sels à Bouc et à Fos pour la remontée du Rhône et la vente
à Lyon (1841). Vers cette même année 1840 furent lancés les premiers

bateaux à vapeur sur le Rhône et décidée la concession du chemin de fer
d’Avignon à Marseille malgré l’hostilité des compagnies de navigation. Les
compagnies se montraient très exigeantes à l’égard des propriétaires : ceux-
ci devaient apporter leur sel en gare de navigation d’Arles et les
compagnies percevaient 55 % de la vente du sel 18. C’est également à cette
époque que le système métrique décimal devint obligatoire et un producteur
passa contrat avec quatre compagnies de vapeur pour acheminer à Lyon
chaque année 6 000 tonnes de sel chargées en sacs de jute de 100 kg. Dans
les années 1853-1854, Lyon était reliée à la Méditerranée par chemin de fer,
un transport qui apportait une nouvelle souplesse au transport du sel, car la
navigation des vapeurs sur le Rhône était interrompue en période d’étiage
qui découvrait les hauts-fonds du lit.

Le transport des saumures et des eaux concentrées fut également
révolutionné par la machine à vapeur, les premières machines à vapeur, de
Newcomen, avaient été employées à mouvoir des pompes pour l’exhaure
dans les mines ou, en Hollande, pour l’assèchement des polders. À Aigues-
Mortes les premières machines à vapeur furent installées en 1844,
l’entreprise Taylor les achetait en Angleterre et les faisait venir de
Marseille. La machine à vapeur était abritée dans un bâtiment en dur
surmonté d’une haute cheminée, l’énergie nouvelle entrait sur les salins.
Dès 1845, une nouvelle machine développant 8 CV et capable de mouvoir
4 puits à roue était installée à Aigues-Mortes :

« la vitesse de rotation de chaque tympan est de 3 à 4 tours par
minute, l’eau élevée de 12 000 litres par minute et 5 kg de
charbon (étaient brûlés) par cheval et par heure 19 ».

La même année 1845 était installée une ligne de chemin de fer de
1 200 m de long (largeur : 60 cm) posée sur un ballast pour transporter le
sel entre les différents salins et les entrepôts de Peccais. Les wagons étaient


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