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Published by Numérithèque, 2021-05-19 09:07:38

Le sel : De l'esclavage a la mondialisation

Jean-Claude Hocquet

Le droit de propriété souffrait encore d’une autre contrainte : dans les
États pontificaux le sel était géré en monopole par la chambre apostolique,
l’organisme gestionnaire du temporel et du Trésor pontifical. Tout le sel
récolté était livré à la Chambre qui le payait à un prix fixe, versait un tiers
de la valeur au tenancier livellaire et deux tiers aux sauniers, les métayers
du propriétaire. Les salines de Cervia étaient confiées a colonia, quasi à
perpétuité, de père en fils, aux seuls sauniers de Cervia 30. La propriété se
présentait comme une pyramide de droits, une accumulation opérée dès le
Moyen Âge et qui se perpétua jusqu’à la monopolisation totale des salines
par l’État italien (1913).

Fig. 4 : propriété des salines, appropriation de la production et paiement du sel

Exploitation des salines et récolte
de sel

L’exploitation des salines donne des résultats aléatoires. Nous avons
résumé dans deux tableaux les variations annuelles de la production de
l’ensemble de l’établissement salin de Cervia pour sept années et les
variations entre salines au cours de l’année 1836. La variation annuelle est
allée du simple au triple en l’espace de deux années : 1 068 266 corbeilles

récoltées en 1834, année exceptionnelle, et seulement 354 512 corbeilles
deux années plus tard. En 1834, dans le registre du contrôleur communal
chargé de vérifier le volume de la récolte consigné par chaque saunier aux
dépôts de la chambre apostolique 31, les salines du fonds Botti ont procuré
d’excellentes récoltes : 14 métayers ont apporté aux magasins
86 771 corbeilles de sel.

En 1836, les salines Botti, propriété de Briansiaux ou de Cecilia Ravizzi
et Girolamo Botti ont été cultivées par 24 sauniers, 12 pour Briansiaux et
autant pour Cecilia Ravizzi. Ensemble ces 24 salines ont produit
41 577 corbeilles de sel.

Le discours imprimé de Leonardo Monti 32 signalait les prix du sel
(chap. VII) : le sel blanc, fin, consistant, était payé 9 bajocchi 33 la corbeille

et on en récolterait 300 000 corbeilles, le sel dit regalia était payé baj. 4 ½

et sa production serait limitée à 200 000 corbeilles, enfin le sel commun
(comune) l’était baj. 3. L’échelle des prix allait donc de 1 à 3. La Chambre

retenant une tare de 11 %, la recette totale des producteurs s’élevait à
32 040 écus. En 1827 la Chambre supprima le sel regalia et lui substitua le

sel commun : elle montrait ainsi que la meta del sale ne consistait pas dans

la fixation de la récolte à 500 000 corbeilles mais dans la limitation de la
dépense à 32 040 écus. Pour atteindre cet objectif (en italien : meta), elle

autorisa la récolte de 371 259 corbeilles de sel blanc et 86 282 de commun,
le total de 457 521 corbeilles à prix tarifés atteignant la somme fatidique de
32 040 écus. Le respect du traité de 1824 aurait voulu que, si on supprimait
le sel regalia, on augmentât la quantité de sel blanc récolté et,

conséquemment, le capital de 32 040 écus. Au lieu de cela, la Chambre qui
épargnait 8 010 écus avec la suppression du sel regalia (200 000 corbeilles

× 4,5 centimes – 11 %) n’a plus dépensé que 5 340 écus (200 000 × 3 –
11 %). Or, quelle que fût la qualité récoltée, sel commun ou sel regalia, les

propriétaires y mettaient pareillement leur capital, la saline, et les sauniers,
leur travail. L’examen des livres (registri dell’azienda) des années 1826,

1831-1835, 1837-1838, 1840-1842, 1845-1848, montre que les quantités de
la meta ont été ainsi diminuées de 6 113 757 corbeilles, ce qui a provoqué
un manque à gagner égal à 527 147 écus au préjudice des propriétaires et
des sauniers, et de toute la population de Cervia. Monti signalait encore que
la Chambre acquérait les sels du dépôt « avec l’incroyable usure de 75 %,
outre la tare habituelle de 11 % » et confirmait que « les sauniers cédaient
leurs crédits de sel à 25 % du pair malgré l’art. 12 du règlement qui
précisait que [les sels du dépôt] étaient un fonds de réserve à payer au
besoin aux prix tarifés ».

La production réelle était-elle éloignée de ces quotas fixés par la
chambre apostolique ? On connaît les volumes de production des différentes
qualités de sel pour 10 années au cours du quart de siècle 1834-1858. En
moyenne ces dix années ont produit 545 610 corbeilles de sel, la production
de sel dit consistant était également répartie entre sel grainé
(268 496 corbeilles) et sel fin (270 856 corbeilles), celle de sel commun,
abaissée à 156 642 corbeilles. À l’acte du paiement, la Chambre défalquait
une tare de 11 % et abaissait donc les récoltes rémunérées à
480 000 corbeilles de sel consistant et à 139 411 corbeilles de sel commun.
Comme elle ne consentait à dépenser que 32 040 écus pour acheter le sel,
elle mettait en dépôt les excédents, pour ces dix années une moyenne de
près de 110 000 corbeilles de sel consistant et 50 000 de sel commun.

L’objectif (meta) de production fixait la quantité de sel pour chaque
unité de production, en somme pour chacun des sauniers exploitants. Si le
sel produit excédait cet objectif, le supplément n’était pas payé et était
réservé en dépôt ; si la production était inférieure, le déficit était porté au
débit du saunier et devait être soldé soit avec le dépôt des années
antérieures soit, à défaut, lors d’une prochaine campagne excédentaire. Les
sauniers formaient une caste, la classe salinaresca. Le partage de la récolte

se faisait au tiers pour le propriétaire, ce qui répondait à une revendication
des sauniers, mais tout le sel devait être livré au magasin public.

La Chambre abattait une tare de 11 % avant de procéder à une
répartition 1/3-2/3 entre le propriétaire et ses métayers, mettait en dépôt la
fraction de production qui excédait les quotas de l’année et remettait en
circulation, en le payant, ce dépôt lors d’une mauvaise année ultérieure, ce
qui parut le cas en 1836 quand la récolte atteignit à peine le tiers de celle de
1834, trois années ont été inférieures, en particulier les deux années 1858
et 1859, une année qui aurait pu être exceptionnelle, mais deux sauniers
seulement ont alors récolté du sel, les autres semblent avoir déserté les
salines pour répondre à la mobilisation italienne contre l’Autriche-Hongrie
et pour la guerre de libération nationale (1859 avec l’appui des armées
impériales de Napoléon III) qui réunit les provinces pontificales au jeune

royaume de Victor-Emmanuel II. Les récoltes ont évolué entre un
maximum de 58 529 corbeilles en 1854 et 6 133 en 1858. Comment les
sauniers affrontaient-ils ces aléas et la baisse de leurs revenus ? Selon
l’article 14 du vieux règlement du 4 mai 1824, la récolte annuelle était
limitée à 300 000 corbeilles de sel blanc et 200 000 de regalia et les

employés (fattori) de l’administration communale procédaient à des

estimations vespérales (stime serali) pour appréhender à peu près ces

volumes, mais à la fin de la saison on était souvent loin du compte,
largement au-dessus ou nettement en dessous. L’art. 20 de ce règlement
fixait : trois mois après le dépôt (reposizione) complet du sel, le compte

général des crédits du sel pourrait être consulté dans les bureaux de
l’administration de Cervia et le crédit serait payé dans l’année à chacun des
intéressés. L’excédent récolté tenu par la Chambre en dépôt ferait l’objet
d’un autre compte général de liquidation qui serait pareillement consultable.
Pour le sel des propriétaires, la Chambre délivrait alors à chacun un
certificat. À propos des excédents placés en dépôt pour le compte des
sauniers, ceux-ci ne recevraient pas un certificat, dont le virement au

bénéfice de tiers serait cause de désordres, ces dépôts seraient enregistrés
sous le nom de chaque ayant droit dans un grand livre qui resterait sous la
garde de l’Office. Le livre serait la preuve des crédits de chacun. Le registre
était appelé précisément deposito. Il s’agissait, par ce moyen (la non-
distribution des certificats), d’interdire aux sauniers de vendre leur éventuel
crédit du sel avant même la fin de la campagne et de les empêcher de
tomber sous la coupe de spéculateurs et d’usuriers, ce crédit devait rester
comme le moyen nécessaire de subsister durant les années de mauvaise
récolte. CASADIO signale à propos l’inspiration paternaliste de ces mesures
d’assistance en faveur d’une catégorie sociale assimilée à « une seule
famille qui aurait besoin de tutelle, de direction et d’assistance », dont on
attendait en retour que « l’obéissance et la subordination seraient la
principale obligation de chacun des sauniers 34 ».

La production des salines de l’établissement de Cervia est connue
notamment pour les trois années 1843-1845 35. Elle oscilla de
528 330 corbeilles (1843) à 673 613 (1844), pour s’abaisser à
363 870 corbeilles la dernière année. Et on sait aussi le compte du dépôt des
sauniers de Briansiaux pour la période 1842-1850.

Fig. 5. Évolution du compte du deposito des salines Botti (1842-1850)

Durant les deux années 1843 et 1845, les sauniers n’ont pas récolté le
quota de sel qui leur était réglementairement alloué, en 1844 ils ont au
contraire dépassé ce quota. On observe qu’une année sur deux fut
excédentaire, l’autre déficitaire, seules les années 1843 et 1849
s’approchèrent des quotas autorisés. Au terme des accords établis, la
Chambre dans les années de pénurie opérait des paiements au compte des
précédents dépôts de sel ou délivrait des anticipations si les dépôts
antérieurs étaient épuisés, cette prudente politique paternaliste garantissait
aux sauniers un revenu constant en dépit de l’irrégularité des récoltes. Les
sauniers bénéficiaient à cet égard d’un statut protecteur de caractère
corporatiste. Le grand négociant capitaliste qui avait traversé la Révolution
française avait peut-être quelque difficulté à se mouler dans ce régime aboli
par la Loi Le Chapelier 36.

Quant à ce propriétaire absentéiste, François Briansiaux, le seul compte
de sa gestion conservé pour Cervia indiquait : 1820, Salines de Cervia
doivent 35 871,20 F (ce qui était la valeur du capital ou prix d’achat en
1819) et Sel pour mon compte, 1 200 F 37, 1821, Sel pour mon compte
1 200 et Salines de Cervia, 35 871,20 + 171,26 en septembre-octobre et
solde positif de 36 042,45 38. C’est assez maigre, mais on peut avancer qu’il
jouissait d’un revenu fixe annuel de 1 200 francs, dûment enregistré dans
son livre. Finalement, plus qu’un entrepreneur capitaliste doublé d’un
banquier, Briansiaux fait figure d’homme de l’Ancien Régime prompt à
investir ses gains commerciaux dans l’achat et l’exploitation de grands
domaines fonciers ou dans la gestion de monopoles d’État, les sels de
Cervia, au fumet de gabelle, l’impôt exécré. Dans ces deux opérations, le
choix de l’homme d’affaires semble avoir généré un endettement de grande
ampleur.

Le règlement de 1913

En 1913 dans le cadre du royaume d’Italie unifiée, un nouveau
règlement 39 divisa les salines en trois groupes en fonction de leur potentiel
productif : Les salines d’une productivité ≥ 600 quintaux, puis celles entre
420 et 600 quintaux, enfin les salines d’un rendement ≤ 420 quintaux. Ce
classement serait révisé tous les cinq ans avec modification des limites pour
tenir compte de la hausse ou de la diminution de la productivité. Quand une
saline était vacante, elle serait mise au concours parmi les sauniers du
même groupe, ou, en l’absence de candidat, parmi les sauniers du groupe
suivant. Pour le 3e groupe, il serait fait appel à un suppléant alors nommé
saunier. Les propositions de la commission d’examen seraient soumises au
ministère.

Les articles 16 et 17 de ce règlement précisaient les travaux à exécuter
par le saunier et par l’administration : « le chargement sur les barques, le
transport de la saline au bassin du port (darsena), le déchargement du sel

dans les trémies ou les récepteurs des engins mécaniques d’emmagasinage,
ou ailleurs, sont à la charge du saunier ». Art. 35 : Pour chaque quintal de
sel produit, transporté in darsena et consigné aux magasins,

l’administration versait aux sauniers lire 1,50. En réalité, elle payait L. 1,30

et versait le complément de L. 0,20 à la fin de la campagne salinière à la
Caisse postale d’épargne sur un livret au nom du saunier. Celui-ci ne
pouvait retirer aucune somme sans l’autorisation spéciale du directeur de la
saline. Dans les années de mauvaise récolte (quand la production de toutes
les salines n’atteignait pas 2/3 de la production moyenne), le saunier était
autorisé à retirer de l’argent sans pouvoir dépasser la moitié des fonds
épargnés sur son livret.

Art. 53 : le paiement du sel est effectué par moitié, sitôt après la
consignation et la liquidation des comptes, la seconde moitié au mois
d’avril suivant. Au début juillet, l’administration avance aux sauniers
l’argent pour qu’ils affrontent les dépenses de culture de leurs salines :

180 lire aux sauniers du 1er groupe, 150 L. pour le 2d groupe, 115 L. pour le
3e. Cette avance est retenue par moitié sur les deux paiements signalés.

Art. 65 : les dispositions regardant le paiement du sel produit, la
liquidation des frais de campagne et du débit, sont appliquées avec effet
rétroactif aux campagnes de 1909 et 1910 à tous les sauniers domaniaux et
à ceux des salines privées dont les propriétaires ont adhéré à la cession à
l’État et ont accepté le compromis de vente avant le 30 sept 1911.

Il semble que l’État italien ait procédé à une appropriation
(« domanialisation ») des salines en rachetant aux particuliers leur titre de
propriété au cours des campagnes de 1909-1910. L’opération était pourtant
libre, les propriétaires adhéraient librement. Le monopole du sel en Italie
s’accompagnait donc de la « nationalisation » des salines mais il maintenait
la politique pontificale paternaliste du « dépôt » et constituait les sauniers
en catégorie professionnelle protégée.

1. CASADIO (20011) justifie ces privilèges (coupes de bois, pêche dans les canaux, usage domestique
du sel en franchise, remise des dettes et des peines à qui viendrait travailler aux salines) par la
difficulté de la tâche et l’insalubrité du site (p. 296). Les sauniers étaient « sujets privilégiés de la
Trésorerie de Romagne ».
2. MASCILLI MIGLIORINI.
3. MAZZEO, 122.
4. CASADIO (2015).
5. DE OLIVEIRA et BOSMAN.
6. Roubaix, Archives du Monde du Travail (AMT), 3AQ70 Bilans FCB. Sur la maison Briansiaux,
LATTY, GEORGES.

7. HIRSCH examine les activités de Briansiaux (p. 263-278) sans jamais signaler les affaires de sel.
8. Nous n’avons pas eu accès aux archives de l’entreprise de la Saline de Cervia qui venaient d’être
transférées à l’Archivio di Stato de Ravenne (en mai 2012) et qui, enfermées dans des caisses,
attendaient un classement.
9. Près de Thérouanne, Pas-de-Calais.
10. Botti avait d’abord possédé les salines en indivis avec ses deux frères puis la division avait été
opérée. La saline cédée était affermée 2 200 francs l’an, exempt d’imposition, à M. Bottoni de
Ferrare et n’était grevée d’aucune hypothèque, garantissait la dame qui remettait à Briansiaux un plan
des salines sur lequel la portion de Botti se trouvait au centre, circonscrite entre les lettres A B C D.
Briansiaux accepta la vente pour solde à forfait de tout ce que pouvait lui devoir Botti. Si la vente lui
était contestée, Briansiaux aurait le droit « d’exiger de suite et sur simple commandement sans autre

formalité judiciaire le paiement intégral de la somme de 35 000 francs avec les intérêts à compter de
ce jour et le remboursement des frais pour enregistrement, commandement et autres poursuites
jusqu’à fin de paiement » (Roubaix, AMT, fonds Briansiaux, 3 AQ 352). Le marquis ligure Botti était
devenu au début du XVIIIe siècle (entre 1702 et 1724) propriétaire de 31 salines qu’avait fait
construire le trésorier pontifical Michelangelo Maffei entre 1685 et 1687 (BOLOGNESI, 279-280).

11. Giovanni Bottoni avait été trésorier de Romagne en 1796 (dans l’État pontifical) et en 1816,
quand l’administration pontificale renoua avec ses anciennes pratiques d’adjudication, ce personnage
remporta les enchères et conclut un bail de douze ans qui devint caduc dès 1820 (CASADIO [20012]
428-29). Les anciennes coutumes cadraient mal avec les nouvelles aspirations libérales des
propriétaires qui prétendaient ne verser aux sauniers qu’un quart des récoltes et confier les salines
aux paysans des environs et non plus aux inscrits à la vieille corporation.

12. Sur les salines de Cervia, HOCQUET (1975), (1988), (1974), 39-56 ; enfin HOCQUET (2012), a
accordé plusieurs chapitres à l’histoire du sel pontifical de Cervia, en particulier t. 1, chap. 5, « Le sel
de Cervia, pomme de discorde avec la Papauté », et t. 2, chap. 14, « le retour de Cervia au Saint-
Siège ».

13. Les anciens fermiers étaient Franceschi et Bottoni, le bailleur, Botti. La pyramide des droits
édifiée sur les salines est complexe : des fermiers régisseurs s’interposaient entre le propriétaire
emphytéote Botti absentéiste et les sauniers (exploitants).

14. Toute la correspondance provient de : Roubaix, AMT, fonds Briansiaux 3 AQ 237 Bologne
Laplanche 1825-26, succession Briansiaux ; 3 AQ 331, S. Germain en Laye, Botti 1820 ; 3 AQ 352
et 293, deux lettres adressées de Milan par Morel à son oncle François Briansiaux à Lille, 22 déc
1820 et 25 jan 1825, lettre de Morel, Milan, 1er nov. 1824.

15. On voit comment les structures féodales continuaient de dominer le droit de propriété dans les
États de l’Église après la Restauration : le propriétaire direct (disposant du dominium directum) était
l’évêché de Cervia qui avait autrefois remis le dominium utile à des tenanciers, devenus au fil des
temps de petits nobles qui se considéraient comme propriétaires et faisaient cultiver les salines par
des sauniers. Le dominium utile contenait l’usus et le fructus, c’est-à-dire un usufruit, étendu
jusqu’au droit d’aliéner le bien.

16. Archivio di Stato di Ravenna (ASR), catasto. Legazione di Ravenna, comune di Cervia, mappa
di saline.

17. ASR, catasto di Cervia.

18. La pêche avec la pendegola pourrait désigner le carrelet, en italien bilancia. Cette technique de
pêche endommagerait les digues et entrainerait des conséquences néfastes pour les salines.

19. 1816 est l’année où Briansiaux fut désintéressé de ses affaires de sel.

20. L’étude la plus complète sur les salines de Cervia à l’époque moderne est due à CASADIO (20011).

21. Regolamento da osservarsi nella condotta dello stabilimento salino di Cervia a forma della
notificazione di Sua Eccell. Rma Monsig. Tesoriere Generale in data di questo stesso giorno 4.
Maggio 1824.

22. CASADIO (2015).

23. La corbeille de Cervia était une petite mesure contenant une trentaine de kg de sel. Dans le
commerce de gros on comptait les corbeilles par centaines et le sel était souvent mis en sacs.

24. MONTI, 29, cap. XXXII, per morte dei capi[famiglia] persino le vedove ed i pupilli, quantunque
inetti al lavoro, sono conservati nella colonia della salina in società con altro salinaro in ruolo.

25. Il s’agit donc d’un forfait acquitté pour chaque saline désignée « tomba » par métonymie. La
tomba était la plateforme hors d’eau sur laquelle on apportait les corbeilles de sel des récoltes
journalières en attendant leur transport en barque aux magasins ou dépôts. Le contrôleur effectuait
son travail à la tomba.

26. Trois registres de ce contrôleur ont été conservés dans l’Archivio comunale de Cervia.

27. Nous n’avons pas pu consulter Delle saline di Cervia. Memoria del Magistrato di detta città e
de’cervesi proprietarj, e cultori aventi interesse nelle medesime), Ignazio Galeati, Imola 1830 ni
Ragioni dei Salinari e Proprietari delle Saline di Cervia, Maricotti, Ravenne 1848.

28. Le prince Doria-Pamphilj avait conclu en novembre 1814 une série de dix contrats « partiaires »
auprès du notaire ravennate Cosimo Virgili avec des paysans du contado sans préciser le montant de
la rémunération des métayers, ce qui ouvrait la porte à tous les abus (CASADIO, 2015).

29. La consultation des archives de la cathédrale de Cervia pourrait informer sur la perception du
cens.

30. MONTI, 29.

31. Archivio del Comune di Cervia, Rincontro comunale: registro del numero delle corbelle
consignate dai rispettivi salinari e riposte negli emporii camerali nell’anno 1834.

32. Monti tenait la boutique de revente des sels et tabacs à Cervia, il était l’héritier d’une tradition
jacobine et prit la tête d’un mouvement opposé au pouvoir ecclésiastique, bien dans l’esprit du
Risorgimento (CASADIO, 20012, 446-7). Son discours imprimé était aussi une réponse à la nouvelle
tentative d’un investisseur français, Thomassy, qui prévoyait de fusionner les salines traditionnelles
en unités plus vastes (CASADIO, 2015).

33. Un bajocco = 1/100 d’écu ou un centime.

34. CASADIO (2015), insiste aussi sur le caractère de plus en plus virtuel de ces crédits du sel dont les
familles des sauniers décédés, exclues du rôle et privées de moyens de subsistance, attendaient en
vain la liquidation. L’évêque Ghiselli dut aller en cour de Rome en 1839 plaider la cause de ces
familles qui, en 1842, réussirent à percevoir 40 % des sommes dues.

35. Exemple : en 1845, « la intestazione delli no 200 salinari, e proprietari singolarmente descritti nel
presente riparto è stata fedelmente desunta dal Ruolo Generale di quest’anno in data 23 settembre
1845, sottoscritto dall’Ill.mo Sor Amministratore Conte Carloxxx sull’appogio de quale sono state dal
Magazzinierexxx rilasciate ai rispettivi salinari le bollette nel complessivo no di 739 pel sal bianco
minuto, no 356 pel sal comune, ed il quale è stato ritirato dall’anno. A Cervia 13 ottobre 1845,
Francesco Mantani, rincontro comunale ».

36. MINARD.

37. Il faudrait voir si le tiers des récoltes (-11 %) payé en écus au fermier de Briansiaux et le fermage
fixe reversé par le fermier coïncident avec un revenu annuel de 1200 F.

38. Roubaix, AMT – 3 AQ 70 Bilans.

39. Regolamento speciale per la coltivazione delle saline di Cervia, Ministero delle finanze,
Direzione generale delle privative, 1913.

Chapitre 4

Les salins d’Aigues-Mortes, le monopole royal
et la navigation du Rhône

LA PRODUCTION DU SEL SUR LES RIVAGES PROVENÇAUX ET LANGUEDOCIENS

En Petite Camargue, la topographie du secteur des étangs et des cordons
littoraux (lidi) à l’ouest du Petit-Rhône, le bras occidental du delta fluvial, a
été dessinée par les divagations du grand fleuve et les crues fulgurantes des
torrents cévenols (le Vidourle) qui déposent quantité de limons et
d’alluvions et ont dessiné des lidi d’orientation méridienne qui ont enfermé
des étangs littoraux communiquant avec la mer par des graus (du latin
« gradus », le passage, le port) ou emprunté de nouveaux lits, les roubines 1.
Ces étangs de faible profondeur reposent sur un fond (plancher) alluvial
argilo-sableux et la salinité de leurs eaux est renouvelée par la circulation
des eaux marines à travers les graus. Ce sont là trois conditions favorables
(faible profondeur, salinité et sol imperméable) à la création et à
l’exploitation de marais-salants. Si on y ajoute les facteurs climatiques, la
température estivale élevée, l’ensoleillement prolongé, des précipitations
rares l’été, et par conséquent une forte évaporation, toutes les conditions
étaient réunies sur cette côte lagunaire pour une florissante saliculture dont
l’apparition dans ce secteur géographique fut tardive, à la différence des
étangs de Narbonne ou d’Arles 2.

Un site favorable et sa mise en valeur

Longtemps la production et le transport du sel ont été des activités
exigeantes en main-d’œuvre et en force de travail, humain et animal. Or
dans le milieu amphibie, changeant, de la Petite Camargue, où les fleuves
divaguant parmi les marais créaient des bandes alluviales émergées où
prolifèrent roseaux, joncs et moustiques, ce milieu inhospitalier était
dévasté par les fièvres des marais, la malaria (le mauvais air). Deux
événements majeurs pourtant contribuèrent en une vingtaine d’années à
orienter ce secteur déshérité vers une activité agricole et commerciale
nouvelle, déjà développée dans les étangs du Languedoc et de Provence.
D’abord la création par Louis IX d’une ville nouvelle après acquisition des
terrains et de ce qui allait être appelé bien plus tard « étang du Roi » cédés
par l’abbaye de Psalmodi (1246-1248), voisine, lourdement endettée à
cause des dépenses engagées pour la construction d’une splendide abbatiale
gothique entreprise au début du XIIIe siècle pour succéder aux édifices
romans délabrés 3. L’institution d’un monopole du sel par achat de toute la
production suivie de l’instauration par le comte de Provence d’une lourde
gabelle de 40 sous par muid de sel passant par le fleuve à Tarascon (entre
1255 et 1262). La population de La Villeneuve adresse alors un mémoire au
roi pour lui demander d’améliorer la circulation terrestre entre leur ville,
Lunel et Beaucaire (afin de contourner le péage fluvial du comte). La
documentation qui subsiste ne permet pas de déterminer si la présence de
salins a incité le roi à acheter le territoire à l’abbaye, ou si le souverain avait
en vue de créer un port qui serait un abri pour les navires, les marchands,
les pèlerins, et une tête de pont pour établir des relations commerciales
régulières avec les autres ports méditerranéens. L’acquisition fut
progressive et méthodique : Saint Louis avait acheté quelques installations
portuaires rudimentaires et le site de la future ville avec la sylve (bois) de

Coitieux à l’ouest de Psalmodi, cédée par les Templiers, son fils et Philippe
le Bel acquirent ensuite le territoire de Peccais et les salins.

Les seigneurs locaux (l’abbé de Psalmodi et les Uzès) avaient
commencé à développer les salins, une ressource non pas secondaire, mais
indispensable à l’activité des pêcheries du littoral des étangs et à la
conservation du poisson 4. En 1268, les officiers du roi enquêtèrent sur la
fermeture opérée par le seigneur d’Uzès du canal de Peccais, per quem
batella solebant ire et redire de Rodano ad mare. Le seigneur avait agi
pour le bien de ses salines mais au détriment du port d’Aigues-Mortes. En
1276 il conclut un accord de délimitation avec l’abbé et put alors créer les
nouveaux salins de Roquemaure et Bourboissoles ce qui marqua les débuts
de l’expansion de la saliculture. En 1291 lors de l’accord avec le roi
Philippe le Bel, le comte cédait ses droits sur le sel qui lui procuraient un
revenu annuel net considérable de 350 livres. Le roi accordait en échange
Rémoulins et Ponzillac (100 livres tournois £t) et les péages de la
sénéchaussée de Beaucaire (250 £t). Il entreprit à son tour de développer les
salins. Les seize salins médiévaux avaient pour nom : Roquemaure,

Peccais, la Fangouze, la Donzelle, la Goujouze, les Estaques, le Plan, la

Courbe, Mirecoude, les Terrasses, Bourboissoles, Coybilhon, les Tuilières,
du Milieu (ou Moyen). Deux de ces salins continuaient d’appartenir à
l’abbaye de Psalmodi 5 et quatorze étaient entrés dans le domaine royal 6.

11. Aigues-Mortes, plan des salins de Peccais en 1763

Le mode d’exploitation des salins
provençaux et languedociens

On ignore à peu près tout des salins de l’abbaye de Psalmodi, de la taille
des exploitations, de la nature des tenures (facheriae 7) ou de la superficie
occupée par chacun de ces salins (un salin comptait plusieurs
exploitations 8). Toutes ces informations seraient capitales, mais pour le
Moyen Âge on ne connaît réellement le travail sur les marais salants que
pour la lagune de Venise. Des études consultées, il ressort plusieurs
éléments. MALARTIC à Hyères avait repéré que les étangs salins étaient
divisés en plusieurs exploitations appelées « salins », ainsi en 1290 l’étang
de Fabregat comptait 39 salins (27 encore en 1364), l’Étang Long avait
14 salins et l’Étang large (stagnum latum) 4 salins. D’après l’enquête
conduite en 1257, les salins supportaient une pyramide de droits : les
exploitants qui cultivaient les salins conservaient pour eux-mêmes et en

rémunération de leur travail (pro labore) la moitié du sel récolté (il n’est

donc pas abusif de les assimiler à des métayers), les seigneurs qui étaient
les propriétaires (domini) recevaient l’autre moitié sur laquelle le comte de

Provence prélevait un quart. C’est là un schéma féodal classique où le
souverain (le comte) a superposé son prélèvement à celui des seigneurs,
tandis que les tenanciers conservaient la moitié du sel récolté. Il existait
aussi à Hyères des « salines communes dominis Arearum » sur lesquelles
les seigneurs (domini) prélevaient 1/5 (20 %) dont ils donnaient au comte

1/12. En d’autres termes le comte recevait 1/60 des récoltes (1,66 %).
Quand le comte monopolisa la production, il ne changea rien à cette
répartition conforme à l’économie seigneuriale, mais il acheta aux deux
autres catégories sociales tout le sel nécessaire au bon fonctionnement de
son monopole. L’inventaire de 1290 ne laisse aucun doute sur la dualité de
la propriété des salins à Hyères : il porte le titre « registrum salinarum
propriarum domini nostri Regis et illarum in quibus certam partem habet in
castro Arearum ». Le roi de Sicile et comte de Provence avait donc en
propre, en pleine propriété, des salines, tandis qu’il possédait seulement une
partie des salines sises dans le castrum d’Hyères 9.

En 1289, le seigneur de Fos, Bertran Porcelet, protestait devant le
tribunal présidé par l’évêque de Toulon contre les atteintes portées par des
officiers royaux sur ses biens de l’étang de Berre. Il demandait pour lui-
même et ses « fachiers » le droit de faire du sel sur les salines du castrum et

du territoire de Fos et de le vendre où il voulait dans la Provence 10. Les
redevances seigneuriales étaient d’un taux très variable : ainsi Roger
seigneur de Fos prélevait sur les salines tantôt la moitié du sel déjà diminué
de la décime ou dîme qui allait à l’évêque d’Arles ou à l’archevêque d’Aix,
ou du seizième ou encore d’une traite (taxe pesant sur le commerce), tantôt
un cinquième. Quels que fussent les maîtres, seigneurs du sel ou comte, les
salines étaient exploitées par des facharii (« fachiers ») qui étaient des

sauniers. Le contrat de facheria établi pour une durée de trois à cinq ans

accordait une concession temporaire de la saline contre une redevance
calculée en une part de la récolte 11. C’était donc un contrat à court terme, si
le concessionnaire cessait de cultiver et que le maître ne pouvait de ce fait
percevoir sa rente (le contrat était aussi appelé renda), le bien retournait au

propriétaire. Une veuve, pour rembourser une dette de 100 livres de
Melgueil à un juif de Lunel vendit une « tabulata salinarum » avec ses
dépendances et les droits d’usage (usaticum, la rente) qu’elle possédait

dans les salines d’un operarius de Maguelonne (in salinis operarii

Magalonensis) qui confinaient avec le bien vendu 12. L’operarius était un

travailleur (laborator). Il est étrange que le confront (voisin) soit identifié

au travailleur, habituellement on nomme le propriétaire, mais peut-être la
dame qui possédait cette saline a-t-elle voulu clarifier la situation en
précisant que son bien était concédé à un tenancier qui l’exploitait. Les
« fachiers » étaient des tenanciers capables de gérer le marais salant et la
circulation des eaux, ils étaient les « maîtres des salins » mais à la fin de
l’été ils embauchaient une main-d’œuvre de saisonniers pour la récolte et le
portage du sel aux javelles et aux camelles.

À Peccais avait été adopté un schéma tripartite semblable, parce que le
roi de France n’avait aucun moyen de tenir les salins en gestion directe : il
était en effet plus simple de laisser les seigneurs emphytéotes 13 négocier
des contrats avec des tenanciers exploitants appelés maîtres de salins, les
uns et les autres se partageant les récoltes et le roi leur achetant la totalité de
la production (monopole royal). Le roi avait « le domaine direct », mais
l’acte d’échange de 1291 précisait qu’il devrait respecter les droits des
entrepreneurs emphytéotes (fachiers) ou féodaux qui avaient le « domaine
utile » des salines 14. La reconnaissance due au seigneur direct (le roi) lui
valait d’encaisser gratuitement 1/7 du sel et 3 dt (double tournois) par muid.

Un document de 1424 15 fait allusion aux exploitants appelés
« proprietarii » des salins de l’Abbé et au montant de la rente perçue sur
chacun d’eux par l’abbé.

L’abbé qui n’avait conservé que deux salins à Peccais percevait la rente
sur onze chefs d’exploitation et cette rente variait du simple au triple (de 20
à 60 muids, et un total de 405 muids). Les salins étaient divisés en
exploitations de taille variable concédées à des fachiers. Le concept de
propriété au Moyen Âge était très éloigné de notre conception née avec la
Révolution de 1789 et, à la limite, on pourrait écrire que la propriété alors
n’existait pas, tant de catégories socio-juridiques se partageaient les droits
(jura) sur un même bien. Les historiens croyant introduire un peu de clarté
ont distingué propriété et possession, ce qui ne nous avance guère. Les baux
par lesquels le maître (dominus, seigneur) concédait un bien à un exploitant
étaient perpétuels, emphytéotiques, à 99 ans ou à trois générations ou à
29 ans renouvelables tacitement, le concessionnaire pouvant faire ce qu’il
voulait du bien, y compris le vendre, mais il était tenu de le cultiver ou faire
cultiver, voire de l’améliorer, pour continuer à verser une rente au maître.
Cette obligation passait à l’acquéreur éventuel. Le tableau met cette rente
en évidence. Il est en effet fort peu probable que chacun des sauniers ait
récolté un volume de sel égal au multiple de 5 et 10. Il s’agit de la rente fixe
(appelée aujourd’hui « fermage ») versée par les arrendatores, des fermiers
tenus à la renda ou rente.

En 1315 les salins royaux produisirent près de 3 100 muids de sel (à
8,370 tonnes le muid 16), soit une production proche de 26 000 tonnes, et
une production annuelle moyenne inférieure à 2 000 tonnes par salin.
L’année 1315 fut caractérisée par des intempéries et de mauvaises récoltes
qui marquaient un retournement de la conjoncture et l’entrée dans la crise
du XIVe siècle. Les récoltes du sel n’échappèrent pas à ce cycle climatique.
Mais, même avec une production réduite, les salins de Peccais se plaçaient
alors parmi les plus importants de la Méditerranée.

Les salins de Peccais, une création
tardive ?

Le 11 décembre 1241, le comte et marquis de Provence Raymond
Bérenger, également comte de Forcalquier, en rémission de ses péchés avait
accordé à l’abbé et au monastère de Psalmodi le droit « de faire venir
chaque année [des salins] de Camargue pour leur consommation et leurs
besoins (ad usum monasterii) quinze muids de sel sans acquitter gabelle ni

péage ». Psalmodi importait donc du sel de Notre-Dame-de-la-Mer (les
Saintes-Maries), non des salins camarguais. En 1273, l’évêque de Sisteron
autorisait le bailli des Saintes-Maries, si le sel manquait dans ses salins, à
livrer d’autre sel également en franchise. Ces deux textes portent à penser
que l’abbaye n’avait pas commencé à exploiter le sel sur le territoire
d’Aigues-Mortes et qu’elle était obligée de s’adresser aux salins
provençaux. En 1294, la situation s’était modifiée et le roi de France,
Philippe le Bel, intervint auprès du sénéchal de Beaucaire pour que ses
hommes ne missent plus d’obstacle sur la roubine qui approvisionnait
d’ordinaire en eau salée les salins de l’abbé : super possessione cujusdam

robine, per quam ipse abbas consuevit facere introduci aquam salsam ad

sal faciendum in suo territorio seu districtu, et super impedimentos per

gentes nostros 17 : « la plus grosse partie de l’exploitation [saline] avait

échappé à l’abbaye, à une date inconnue avant 1275, pour être attribuée au
seigneur d’Aimargues, puis reprise par le roi en 1290 18 ». Les pêcheurs
pouvaient aussi ramasser le bois tombé mais non le couper : les salins pour
leurs digues avaient-ils besoin de pieux et de piquets entre lesquels on
entrelaçait le tamaris pour édifier des fascines qui protégeaient les rives des
bassins et des canaux du clapotis de l’eau ? Les diverses catégories
professionnelles qui utilisaient ou exploitaient les étangs et les roubines et y
installaient les équipements nécessaires à leur activité (pêcheurs, sauniers et
marins) se gênaient mutuellement et les conflits renaissaient à tous
moments. Quand le trafic d’Aigues-Mortes fut à son apogée, l’enclos de
Peccais atteignit ses limites séculaires : 2 000 ha, un périmètre de plus de

15 km, 500 ha de salins, les partènements à l’ouest et les tables salantes au
sud-est qui livraient une production de 5 à 6 000 muids 19.

La planimétrie des salins

Dans les salins du Midi qui ne peuvent bénéficier du mouvement des
marées, les surfaces d’évaporation sont en partie supérieures et en partie
inférieures au niveau de la mer et de l’étang. Les parties supérieures sont
alimentées au moyen d’une élévation mécanique. Où et à quel moment
placer cette élévation ?

1. Les premiers partènements occupent la partie la plus élevée du salin
et les tables salantes la plus basse. Avantage : la circulation intérieure se fait
naturellement par gravité, mais deux inconvénients : il faut élever la totalité
de l’eau jusqu’au niveau supérieur, ce qui est très coûteux : les tables
salantes placées sous le niveau de la mer ne peuvent être vidées rapidement
ni complètement (la précipitation des sels résiduels dans les eaux mères est
à éviter, elle rendrait le sel (NaCl) déliquescent).

2. On adopte donc la disposition inverse : les partènements extérieurs
occupent la partie la plus basse (l’étang) et les tables salantes la partie la
plus élevée. Le salin est étagé. L’eau parcourt les compartiments de chaque
étage par écoulement naturel et elle est élevée mécaniquement à l’étage
supérieur.

3. Quel est le gain : 1 m3 d’eau de la Méditerranée contient en moyenne
31,7 kg de NaCl et titre par conséquent 3°6 Bé. Il faut élever 1 000 litres
d’eau de mer pour obtenir 31,7 kg de sel, mais l’évaporation élimine l’eau
et accroît la salure :

– à 8° Bé, le volume d’eau est réduit à 476 litres,
– à 23° Bé, le volume initial est réduit à 122 litres soit à 1/8. On élève
122 l au lieu de 1 000. On a donc avantage à augmenter les surfaces de
concentration et le nombre des partènements pour augmenter les

volumes d’eau évaporés. Le rapport des surfaces entre bassins de
concentration et tables salantes est souvent égal ou supérieur à 7/1.
Inconvénient : les sels les moins solubles se déposent au cours du
processus et encrassent les mécanismes par des concrétions de gypse. Il faut
dégripper les machines en y amenant de l’eau douce prise au fleuve.

Les mouvements et systèmes
d’élévation de l’eau sur un salin

Un salin connaît donc deux mouvements de l’eau, une entrée d’eau
salée et une circulation interne d’eau douce et son expulsion par mise à
l’égout. Pour évacuer les eaux de pluie à la mer, le salin doit être situé à un
niveau supérieur au niveau de la mer, ce qui crée une difficulté pour l’entrée
des eaux de mer. Sur les rivages de l’Atlantique, la marée élimine cette
difficulté car il suffit d’établir le marais salant à un niveau intermédiaire
entre haute mer et basse mer : on emplit à marée haute et on vide à marée
basse.

Un salin méditerranéen connaissait le plus souvent trois mouvements de
l’eau d’amplitude différente : de 0,60 m à 0,30 m. L’eau salée de l’étang ou
de la mer est d’abord élevée sur les partènements extérieurs pour une
première évaporation, puis par une seconde élévation sur les partènements
intérieurs, enfin, troisième élévation, sur les tables salantes où le sel
cristallise. Les élévations ont longtemps été opérées à l’aide de roues à
godets ou « tympans » que faisaient tourner des chevaux, des ânes ou des
mules 20. Les puits à roue étaient des machines élévatrices du type de la
noria : sur un puits de pierres taillées et maçonnées capables de résister à la
corrosion des saumures et à la pression de la machine, on installait une roue
munie de godets. La roue actionnée par la traction animale tournait et
plongeait ses pots dans l’eau afin d’en déverser le contenu dans une rigole.
Au milieu du XIXe siècle, sur le salin de Bagnas dans l’Hérault (superficie :
237 ha) qui produisait en moyenne 12 000 tonnes de sel, huit à dix tympans

continuaient d’élever l’eau. Pour son fonctionnement journalier chacun
d’eux exigeait trois bêtes auxquelles il fallait une provision de fourrage et
d’eau douce. Le fourrage était produit sur place sur des « terres vagues »,
sur les bosses en bordure des chemins, l’eau douce apportée du fleuve et
stockée dans des réservoirs servait à abreuver la trentaine de mules qui
tournaient sur le salin.

La roue, principal outil du système, était mue (au XIXe siècle) par un

dispositif d’engrenage. La roue dentée en bois fixée sur la roue formait un
peigne circulaire de 1,50 m de diamètre et de 40 dents. Sur l’axe vertical,
l’engrenage moteur (lanterne) était constitué de 27 fuseaux. L’axe vertical

était mû par la traction d’une mule qui lui imposait le mouvement circulaire
par l’intermédiaire d’un harnais, le tarragone, de 5 m de long. Le

mécanisme était en bois dur (chêne blanc, chêne vert, orme) pour toutes les
parties soumises à des efforts importants, les autres parties, en bois du
Nord. C’était un travail harassant pour les bêtes, car les mécanismes étaient
constamment grippés par le carbonate de calcium (CO3Ca) qui précipite très
vite, à partir de 7°Bé dans l’échelle de la cristallisation des chlorures. Les
sauniers devaient rincer les seaux, les godets ou les roues à l’eau douce
conduite par un canal pour dissoudre les cristallisations qui encrassaient les
mécanismes des puits à roue. Les seules parties métalliques de ces puits de
type ancien étaient la crapaudine du pied de l’axe vertical et quelques
boulons pour maintenir les flasques de la roue. Les premiers engrenages en
fonte furent introduits en 1844 et leur mise en place permit de doubler les
puits à roue par l’adjonction de deux roues jumelées tournant en sens
inverse.

Au milieu du XIXe siècle, le progrès consista à substituer partout la

vapeur à la force animale pour actionner des pompes. L’installation des
premières machines à vapeur fit fonctionner de nouveaux tympans
mécaniques de 6 mètres de diamètre. Pour la récolte on n’avait plus recours
au travail animal, mais seulement au travail humain.

Métrologie des salins
et du sel. La rationalité des salins
anciens

Dans l’enclos de Peccais il y avait 16 salins et un à l’extérieur qui
appartenait à l’ordre de Malte. Les salins avaient 75 ou 120 ou 150 tables
(MATTE). Les tables de grandeur inégale mesuraient fréquemment
10 × 12 toises. Quand le sel avait cristallisé et était prêt pour la récolte, il
fallait évacuer les eaux-mères et mettre à sécher la couche de sel épaisse de
3 à 6 cm, les ouvriers traçaient des sillons par où s’écoulaient les eaux-
mères. La table était ainsi divisée en carrés de 8 m de côté, chaque carré
était levé par un ouvrier qui, à l’aide d’une pelle plate en bois, rassemblait
le sel au centre et formait la gerbe où le sel égouttait un jour. Une gerbe
faisait :

– 50 minots si la cristallisation avait 2 cm d’épaisseur
– 100 minots pour une cristallisation de 4 cm
On transportait les gerbes sur les chaussées pour former les javelles (le
vocabulaire est emprunté au monde paysan des moissonneurs).
– 1 javelle ordinaire : 25 à 30 gros muids ou 5 000 minots
MONTET apportait quelques précisions supplémentaires :
–  La saline de Roquemaure avait 7  tables de largeur et 16 de
longueur
–  2  gerbes formaient 1  muid de 171  minots et 1  minot pesait
100 livres poids de marc (1 livre = 489,506 g). Le muid de sel de
Peccais pesait 8 370 kg.
Pour Vivarès (1830), la table était une unité de mesure de surface de
20 m × 24 m = 480 m².
Vivarès recommandait d’introduire sur les tables des volumes d’eau de
8 à 9 cm d’épaisseur pour faire un sel pesant à gros cristaux levé en une
seule récolte. Pour obtenir un sel léger, il fallait introduire une mince

couche d’eau et lever le sel dès que la couche atteignait 1 à 2 cm. On
pouvait alors faire 4 récoltes durant l’été.

On récoltait :
– du sel fort de 1re qualité à cristaux transparents, en une seule fois et

pesant 95 à 100 kg l’hl avec les eaux de 25/26° Bé 21, destinés à la
consommation humaine,
– des sels de 2e qualité, 94/97 kg/hl, récoltés dans des eaux à 28°, pour

l’industrie chimique,
– des sels de 3e qualité, 90/94 kg, récoltés dans des eaux-mères

(jusqu’à 32°), sels déliquescents (fondants) pour les salaisons et la
pêche (son humidité favorise par osmose sa pénétration dans les
chairs),
– des sels légers en 2 ou 3 récoltes, à 78 kg l’hl avec les eaux de

29/30° Bé,
– le sel léger était criblé pour obtenir des sels grenés pesant 58 à 60 kg

l’hl, destinés aux pays où on vendait le sel à mesure et non au poids
(Cantal, Lot-et-Garonne, etc.). Les rouliers qui achetaient au poids ce
sel léger le revendaient à mesure et réalisaient ainsi un copieux
bénéfice.

couche nombre degré Bé qualité poids usage
d’eau de 25/26° sel fort kg/hl

8/9 cm récoltes 95/100 familial
1

1/2 cm 4 28° sel léger 94/97 industrie
chimique

29/32° sel léger 90/94 salaisons/pêch
criblage e

2 ou 3 78 vente au poids

58/60 vente à mesure

Fig. 1 : Concentration des saumures, qualité, poids et usages des sels du Languedoc en 1860

La récolte ou levage

L’ouvrier batteur qui ramassait de 8 à 10 tonnes par jour (t/j) et
confectionnait les gerbes était payé à la journée. Venait ensuite le portage à
la javelle, distante en moyenne de 100 m des tables salantes : un homme
transportait sur le dos, l’épaule ou la tête 4 à 5 t/j. En 1862 sur le petit salin
de Villeroy, on récolta 3 858 tonnes de sel, pour lesquelles on employa
379 journées de battage et 925 journées de transport, soit un rapport de 1 à
2,5 entre battage et levage. La récolte était manuelle, non mécanisée, la
main-d’œuvre, abondante, comptait trois catégories de personnels : les
sauniers et l’encadrement, employés à l’année, des ouvriers travaillant aux
réparations et à l’entretien pendant un tiers de l’année à la fin de l’hiver et
au printemps, et quelques centaines d’ouvriers embauchés pour le levage et
la récolte des sels pendant trois semaines à un mois en été. Les
contemporains confirment :

« À Peccais, quand on ramassait encore le sel à la pelle et au
râteau (sic), tout un peuple de travailleurs descendait des

montagnes proches, arrivait sur le salin à la mi-août pour y faire
la récolte et le quittait ensuite à la mi-septembre pour prêter ses
bras aux vendanges ».

En 1860 l’enclos de Peccais comptait 2 000 ouvriers saisonniers.

Nature du travail Nombre d’hommes Nombre de
journées
Charretiers 7 6
Chargement 12
aux javelles 4 4
Décharger à la camelle 4
Confectionner 8
la camelle
8

Fig. 2 : Compte en journées/travail du portage du sel à la camelle 22

LA COMMERCIALISATION DU SEL

L’abbaye de Psalmodi, la pêche
et la conservation du poisson

Dès 909, le roi des Francs Charles le Simple confirmait à l’abbé et au
monastère la possession de pêcheries établies dans l’étang de l’Abbé. Ces
pêcheries étaient souvent des installations fixes pour l’exploitation
desquelles les pêcheurs disposaient sur le rivage proche des cabanes de bois
où ranger leurs filets et autres engins de pêche ou amarrer leur barque à un
pieu. En 1275, un acte délimitant les pêcheries du seigneur d’Uzès et celles

de l’abbaye de Psalmodi accordait aux pêcheurs la jouissance d’une cabane
où ils pourraient mettre à sécher leurs filets avant de les rentrer, y vivre et y
faire du feu pour griller le poisson ou se chauffer, l’arrentement des
pêcheries (en 1214) les avait autorisés à ramasser le bois (ligna) mais non à

couper les arbres et les tamaris. La pêche était une affaire de toute première
importance qui exigeait des hommes et des capitaux. En 1236, la location
de l’étang s’élevait à 5 000 sous melgoriens, qui pouvaient être acquittés en
argent ou en livraisons de poissons à différents moments de l’année. En
1245, le monastère obtenait notamment 600 poissons valant 3 deniers de
Melgueil la paire. Pour réunir les fonds et les hommes, le monastère créait
des sociétés ce qui n’évitait pas les conflits : en 1293, un pêcheur se
souvenait avoir exercé la pêche « en société avec le monastère pendant une
année » et en 1301 l’abbé concédait à deux fermiers le soin de recruter
22 associés « bons, aptes et suffisants pour la pêche » et obtenait de la
compagnie la fourniture d’un quart des prises ou du cinquième du produit
des ventes. Tout le poisson n’était pas destiné à la table des moines, ceux-ci
le vendaient où ils voulaient. En 1443, les moines qui étaient très au fait des
bienfaits et des mutations de l’économie marchande exigèrent des fermiers
des pêcheries qui barraient les roubines de l’argent au moment de la
passation du contrat et une redevance annuelle en épices, poivre et
gingembre blanc beledi. C’était alors l’époque de la prospérité du

commerce d’Aigues-Mortes quand chaque année Venise envoyait une ou
plusieurs galées vers le port languedocien, au total 61 galées vénitiennes y
firent escale entre 1402 et 1453 23. Elles y débarquaient toutes sortes
d’épices, dont ce gingembre indien que se procuraient les pêcheurs.

12. Aigues-Mortes, les murailles.

En 1408, les moines obtinrent le droit de conserver le poisson en le
salant avec du sel non gabellé, c’est-à-dire franc de taxe, c’était un privilège
de « franc-salé » commun à la ville et au monastère 24 :

« que les poissons qu’ils prennent ou font prendre dans leurs
pêcheries et mêmement en celles qui leur appartiennent à cause
de leur prieuré d’Ayguesmortes, ils peuvent saler et faire saler de
sel non gabelé pareillement comme font et peuvent faire les
habitans de ladite ville… ».

Un précurseur ès gabelles, Charles
d’Anjou

Les seigneurs féodaux du Midi, en Languedoc comme en Provence,
tiraient parti de la richesse en sel de leurs domaines et ils percevaient des
droits domaniaux, redevances seigneuriales, taxes sur les ventes, péages,

droits de bansel c’est-à-dire privilège du seigneur détenteur du ban
(bannum = le pouvoir) de vendre le sel de ses domaines avant ses vassaux

ou ses tenanciers. En somme rien que de très coutumier dans le monde
seigneurial. Une lettre adressée dans les années 1147-1150 au comte de
Provence Raymond Bérenger IV, qui était aussi comte de Barcelone et roi
d’Aragon, par un de ses agents, Raymond de Mollnels, apprenait au prince
que la « salnaria » de Tarascon allait très mal à cause des « sauneries »
instituées à Berre, Salon et en autres lieux de ses terres 25. Mollnels invitait
son souverain à interdire à quiconque d’entreposer ou d’acheter d’autre sel
que le sien à Tarascon, ou à Montpellier. D’ailleurs il avait reçu tout le « sel
des ennemis » du prince jusqu’à ce jour, ce qui pourrait s’élever à un tiers
du « sel de nos amis ». Il recommandait à son prince la prudence à l’égard
des nouveaux consuls (de Tarascon ?) car il ne s’agissait pas de perdre la
saunerie : en effet « jamais le prince ne parviendrait à dépenser en Provence
tout ce que le sel lui faisait gagner » (entendez : la recette du sel dépassait
largement les dépenses du comte). Il est probable que la saunerie
fonctionnait comme entrepôt où s’approvisionnaient les marchands
revendeurs et comme octroi auquel les marchands et patrons de bateaux
montant le Rhône payaient une taxe de circulation ou d’exportation. En
1162, le comte Raymond Bérenger V fit légitimer ce privilège par
l’empereur Frédéric Ier Barberousse.

Quand le jeune frère de Louis IX, Charles d’Anjou, épousa Béatrix,
héritière du comté, il trouva dans l’héritage de la maison de Barcelone cette
saunerie de Tarascon déjà appelée « gabelle du Rhône ». C’était une taxe
douanière perçue en supplément des droits de péage sur tout le sel
provençal qui par le fleuve montait vers les pays d’en haut. L’Angevin ne se
contenta pas de la taxe, en 1259 il signait trois contrats d’achat de sel avec
les maîtres des salins de Berre, Hyères et Toulon et créait ainsi le monopole.
Mais comme le sel récolté sur les salins languedociens n’était pas soumis à
ce prélèvement, les marchands se détournèrent du sel provençal et en 1263

Charles d’Anjou fit gabeller tout le sel qui montait par le Rhône en
instituant une taxe de 40 sous par muid, qui quintupla à son avantage le prix
payé aux producteurs. Il créa à Albaron une gabelle spéciale qui frappait le
sel venu de Narbonne. C’est à la suite de ces coups de force de son frère
que Louis IX ordonna une enquête, l’Écrit sur la gabelle. Finalement les
rois de France choisirent d’imiter l’exemple provençal et, de même que le
comte monopolisait le sel produit en Provence, de même le roi acheta les
salins de Peccais.

Le tirage du Rhône et l’accord de 1301

Les salins se révélèrent « merveilleusement féconds » et le roi Philippe
le Bel fut rapidement en mesure de « détruire par le trafic du sel de Peccais,
tout le commerce du sel provençal de Camargue 26 ». Le comte de Provence,
roi des deux Siciles, ne chercha pas l’affrontement avec le roi de France son
cousin et des négociations s’engagèrent qui aboutirent rapidement à un
accord qui instituait un condominium en décembre 1301 : les deux
gouvernements, capétien et angevin, constituaient une societas pour le
tirage, à parts égales, du sel provenant de leurs salines « vers les pays d’en
haut, par le Rhône ou par voie de terre dans la limite d’une bande de deux
lieues sur chaque rive du fleuve 27 ». Chaque année, le sel de chaque roi
serait transporté en égale quantité, après avoir été mesuré à la même mesure
et vendu au même prix. Des agents de chacun des partenaires contrôleraient
prix, mesures et quantités dans les salines de l’autre et assisteraient aux
mesurages et aux ventes 28. Si l’une des parties était incapable de fournir son
quota du sel nécessaire aux besoins des pays d’en haut, elle devrait
s’efforcer de combler ce déficit. Si elle ne pouvait y parvenir deux mois
après en avoir été sommée, l’autre partie se substituerait librement à elle
pendant l’année en cours. Si les parties ne s’entendaient pas sur le prix de
vente, un sénéchal, désigné par tirage au sort, le fixerait : l’année suivante,
ce pouvoir reviendrait au sénéchal de l’autre partenaire. Les quantités de sel

qui excéderaient les besoins des populations d’en haut pourraient être
vendues à des clients extérieurs, le prix et la mesure étant alors au choix du
vendeur qui retrouvait sa liberté.

Les « pays d’en haut » (« partes superiores »), étaient situés de part et
d’autre du Rhône, au nord d’une part de la sénéchaussée de Beaucaire,
d’autre part des comtés de Provence et de Forcalquier : sur la rive droite
Vivarais, Lyonnais, Forez, sur la rive gauche Comtat-Venaissin, Valentinois,
Dauphiné. Les salines habilitées à approvisionner ces pays étaient
exclusivement les salines domaniales sises dans le delta à moins de 2 lieues
du fleuve : il s’agissait, pour le roi de France, des salins de Peccais ; pour le
roi de Sicile, comte de Provence, des salins de Notre-Dame-de-la-Mer,
futures Saintes-Maries (y compris la Manica Baussenca), de la Vernède et
de celles dites d’Arles avec la Lone Longue. Les deux souverains avaient
institué à leur avantage un double monopole qui excluait les salins du
Languedoc occidental et ceux de Fos et de l’étang de Berre 29. La societas
ainsi constituée ne devait pas faire obstacle à la perception des droits de
leudes, de péages et autres redevances accoutumés, qu’ils appartinssent aux
parties contractantes ou à toute autre personne. Le roi de France devait donc
acquitter à son cousin de Provence pour le sel de Peccais les péages perçus
par celui-ci sur le Bas-Rhône de Tarascon à Avignon.

L’échec d’un marchand international :
les mauvaises affaires de Francesco
di Marco

Le marchand, aussi appelé Datini 30, qui dirigeait ses affaires de Prato à
l’aide de succursales gérées par des associés établis dans les différentes
places commerciales d’Europe, avec lesquels il entretint une
correspondance suivie, constitua à Avignon où il séjourna longuement – au
temps où la Papauté qui s’était repliée dans cette ville en marge du royaume

de France, y drainait d’importants flux financiers – plusieurs sociétés pour
faire des affaires avec Aigues-Mortes, au premier rang le commerce du sel
(1376-1379). La distribution du sel était alors libre et le traité de Béziers
(1398) n’avait pas encore établi la gabelle sur le sel du Languedoc. Datini,
par l’intermédiaire de facteurs résidant sur place, achetait le sel aux maîtres
des salins, traitait avec des patrons de bateaux et organisait la vente aux
particuliers. Ses facteurs transmettaient les ordres, surveillaient les diverses
opérations, encaissaient le produit des ventes. La société acheta au total 2
280 gros muids de sel, soit la production annuelle des salins du roi. À
l’époque, quand le roi avait prélevé ses deux redevances,

« les propriétaires et laboureurs d’iceulx salins vendaient leur sel
quand et où bon leur semblait, et en avaient prestement leur prix
et argent ; ils faisaient de leur sel à leur plaisir ».

Les dépenses étaient plus élevées que ne les avaient envisagées les
associés de Datini. L’économie du sel était alors conditionnée par le très
onéreux coût du transport. Ce coût pour le bref trajet Peccais-Beaucaire
multipliait le prix d’achat du sel par deux, mais jusqu’à Lampourdier il
représentait environ 300 % et dépassait 400 % à Pont-Saint-Esprit, alors
que les vraies difficultés de navigation commençaient en amont de ce port.
Le fret ou nolis, c’est-à-dire le prix du transport, était calculé à l’arrivée à
destination, et non pas à forfait au départ, car le sel subissait une réfaction,
une perte de poids, durant le voyage. Au départ le patron recevait des
arrhes, et son paiement final une fois arrivé à destination.

À bien considérer le livre de comptes du marchand toscan, on constate
que les acheteurs du sel de Francesco di Marco soldaient leurs achats par
une livraison de toiles, de fer, de châtaignes, noix, fourrage, grains, lentilles,
fromage, pois, chanvre, bois et linge de maison. Le sel était cédé à des
marchands dans de véritables opérations de troc, où l’argent n’intervenait

que pour mesurer la valeur des produits échangés. C’est sans doute la raison
pour laquelle le sel était évalué à prix constant, quasi non sujet à variations,
il donnait en effet un élément de référence stable (valeur-étalon) par rapport
à toutes les autres marchandises. Le marchand en vendant le sel n’encaissait
pas d’argent, il emplissait ses boutiques et entrepôts de marchandises
variées qu’il revendrait sur les marchés à prix libre. Au terme du cycle
complet de l’échange, il ferait une excellente opération. Mais, semble-t-il, il
n’attendit pas de solder toute l’opération, il calcula les pertes à 1 528 livres
et préféra abandonner en laissant sur le cairel 1 486 muids de sel, priant ses
facteurs « de ne plus lui parler de sel (che di sale non mi fose istato
parlato) ».

La convention de 1398

La Provence connut plusieurs guerres intestines déclenchées par des
compétiteurs au trône de Naples et en décembre 1398 le roi de France put
imposer une nouvelle convention qui ne fixait plus de remontée générale à
parts égales des deux sels. En fait, il réservait implicitement la part du
royaume (rive droite du fleuve) au seul sel « français ». Pour la part de
l’Empire, il prévoyait une gabelle commune, de 4 gros par quintal, pesant
sur les deux sels, « français » et provençal, et partagée également entre les
deux souverains. Pour faciliter la perception de cette gabelle, l’unité de
mesure établie en 1301 dans les salines était confirmée et étendue aux trois
greniers où serait levée la taxe : Tarascon, Lampourdier (port d’Orange,
Empire) et Pont-Saint-Esprit (Royaume). Quatre articles (5 à 8) étaient
consacrés à l’institution d’administrateurs des greniers et des salines, dont
on précisait fonctions et gages. Le traité confirmait le principe de
l’étanchéité des ressorts des gabelles provençales : les sels de Berre et
d’Hyères demeuraient prohibés (article 10). Autrement dit le sel de Peccais
pénétrait dans l’Empire sur la rive gauche du fleuve et en 1435, trois salins
de Peccais, Fangouse, Gaujouse et les Estaques fournissaient 843 muids.

années tirage tirage total

1448 de l’empire du royaume 2500
1456-147232 2130
1473 1600 900 1450
1484-1494 1200 930 1450
1499-1500 1000 450 1450
1501-1511 1000 450 1950
1511-1521 1000 450 2100
1300 650

– –

Fig. 3 : La fourniture annuelle de sel aux pays du Rhône 31

Les rois de France et de Sicile modifièrent profondément le régime en
vigueur depuis 1301, confirmé en 1398 à savoir « un double régime de
monopole et de liberté : monopole de la vente du sel au grenier, mais liberté
de transport entre la saline et celui-ci ». À partir de 1448 les deux
souverains monopolisèrent aussi à leur profit le transport du sel des salines
aux greniers.

La gabelle en Languedoc

En Languedoc, terre riche de sel, des entrepôts édifiés par les seigneurs
ou par les villes, à Carcassonne, Montpellier ou Lunel, procuraient le
ravitaillement à bon compte aux populations. Les habitants des campagnes
convoyaient dans les villes les grains, la farine, d’autres vivres qu’ils
échangeaient contre le sel des propriétaires des salines. Lunel avait établi un
entrepôt sur lou cami salinie qui joignait les salins au Rhône et le
mouvement commercial procurait la richesse à la ville. Ces « salins »
prélevaient sur le sel une « leude » ou péage. Le roi de France était aussi un
seigneur péager qui détenait huit péages sur le Rhône dès 1263, dont La
Motte en face d’Albaron, Beaucaire, Roquemaure et Pont-Saint-Esprit, et à

Anduze en pariage avec l’évêque du Puy. Prélevés en nature, ces péages
« mettaient beaucoup de sel dans la main du roi » mais leur détention
s’avéra plus intéressante encore après l’acquisition de Peccais car le roi
exempta de péage le transport de son propre sel. Il ne pouvait soumettre à
taxe ce qui lui appartenait. Ce privilège du sel royal tripla les revenus
royaux montés à 2 100 livres tournois à Peccais au début du XIVe siècle.

Quand Philippe VI institua la gabelle, les commissaires royaux saisirent le
sel des producteurs (juillet 1341), obligés désormais de livrer leur sel au
« salin » (au gabelier) devenu leur client obligatoire et unique capable de
peser sur les prix ; la gabelle ruinait les intermédiaires qui proposaient leurs
services entre saliniers et voituriers obligés de se fournir au grenier à un
prix en hausse. En 1359, la gabelle était acceptée par les États 32 qui
obtenaient une modération de son taux : le quintal de sel de 100 livres, quel
que fût son prix, était soumis à une taxe de 4 gros d’argent. Il fallut
concilier ces nouveautés introduites en Languedoc avec les pratiques peu à
peu mises en place d’un commun accord avec le comte de Provence. Le sel
du Languedoc était distribué de deux façons : entre Sommières et Sigean les
salins approvisionnaient un tiers de la sénéchaussée de Beaucaire, les deux
sénéchaussées de Toulouse et Carcassonne et le Rouergue, tandis que les
salins de Peccais fournissaient deux tiers de la sénéchaussée de Beaucaire,
la rive droite du Rhône jusqu’au bailliage de Mâcon et, de compte à demi
avec les salins provençaux de Camargue, les pays de la rive gauche, la
Bresse et le Genevois. Le sel de Peccais qui appartenait au roi n’était pas
gabellé au sortir de la zone de production, mais beaucoup plus loin, à
mesure de sa navigation, à Tarascon, Pont-Saint-Esprit et Lampourdier, aux
terminus de la navigation. Le traité de 1398 conclu entre les deux
partenaires du tirage étendit la taxe de 4 gros 33 aux deux sels de Provence et
de Languedoc, elle serait prélevée à Tarascon, au départ de la remontée du
fleuve et partagée annuellement par moitié entre les deux souverains. Cette
gabelle mixte, royale et comtale, assimilée à un péage prélevé au passage

du sel ou lors de sa mise en entrepôt, fut aussi un instrument de lutte contre
les péages privés jugés abusifs et trop nombreux.

Dès le temps du roi Charles V, le lieutenant royal en Languedoc dut
instituer une « crue » (augmentation) sur les droits de gabelle pour accorder
une subvention aux propriétaires du sel. Sous Charles VI, en 1388,
l’indemnité fut portée à un « blanc 34 » par quintal de 2 minots. En
Languedoc les greniers approvisionnés directement par des producteurs du
voisinage servaient de magasins de vente pour des consommateurs proches
et de bureaux d’octroi et de péage pour les marchands qui emportaient le sel
vers l’intérieur. Le contrôle du sel sur le salin était probablement l’objectif
que recherchait la monarchie. Il lui épargna de pourchasser la contrebande
qui se commettait lors du transport.

LE VIAGE  RDU HÔNE

La navigation du Rhône

Au début du XIVe siècle, les armateurs de Pont-Saint-Esprit, Valence et
Lyon faisaient remonter des convois de 72 à 80 gros muids de Peccais, soit
entre 600 et 670 tonnes 35. Les convois médiévaux étaient d’une puissance
qui impliquait une forte concentration de moyens techniques et humains,
mais la crise démographique provoquée par la peste Noire de 1348-1349,
les épidémies, les guerres ininterrompues et les bandes armées, obligea, par
manque de bras, à réduire ces convois : 23 muids en moyenne au péage de
Lène 36 (près de Montélimar) entre 1351 et 1354 ; 30 à 35 muids entre
Peccais et Lampourdier vers 1380 ; seulement 20 à 30 muids à Baix entre
1447 et 1450. La reconstruction économique qui suivit la fin de la guerre de
Cent Ans autorisa après 1460 le retour aux gros voyages : de 60 à 90 muids
aux ports de Lyon vers 1485 et plus de 100 muids dans le premier quart du
XVIe siècle, ce qui correspondait à la charge de 1 500 à 1 800 mules ou

chevaux. À partir des années 1570, on réduisit ces volumes et les plus gros
convois n’excédèrent plus la vingtaine de muids.

Aux navires de charge il fallait adjoindre des embarcations vouées à la
manœuvre et à la logistique, mais on a peu d’informations sur ces bâtiments
de service non soumis à la fiscalité péagère. Un viage – ainsi désignait-on le

convoi des bateaux appelés viagères et l’entreprise armant ces convois –

était composé de 3 à 4 navires porteurs (les fustes) qui formaient lors du
halage un seul train, la cargaison était inégalement répartie pour éviter les
effets de dérive : la première fuste portait 40 % du total, la seconde plus de
30 %, la troisième environ 25 %.

Les forces de manœuvre comprenaient, en 1527 pour trois fustes
formant le train principal :

– la barque dite « coursier » qui portait les cordages et éclairait la

route,
– trois barques transportant quelques bêtes pour passer la maille à la

traversée des affluents, au franchissement de brassières 37, aux
traversées ou « trajets », d’une rive à l’autre,
– sept pontons réservés au transport des chevaux lors de ces trajets et à

la descente au retour, quand le viage était arrivé à destination. Le
convoi embarquait toutes ses bêtes de halage.
– deux naviots à rames pour les manœuvres de franchissement,

d’accostage ou d’arraisonnement.
– deux carrates et un galopin (« chaloupe ») qui abritait les vivres et le

fourrage (avoine).
Le viage était donc une flotte dont les attelages et les bâtiments

s’échelonnaient sur plusieurs milliers de toises 38.



13, 14, 15. Deux convois de bateaux de sel sur le Danube
À l’image du Rhône, tous les fleuves, ici le Danube en Bavière, étaient navigués,

les convois de péniches étaient hâlés par des troupes de bateliers.

Le fardeau de la remonte tenait au halage (le vent marin permettait la
navigation à la voile sur quelques biefs du Bas-Rhône) opéré par les
homines trahantes (les enses) qui tiraient une tonne de charge utile. Les
« tiradors d’ense » portaient en bandoulière une large bretelle de chanvre
(l’ense) avec laquelle ils tiraient la corde des bateaux. On ne tirait bien que
lorsque les eaux étaient lisses. Le travail des haleurs était rude, les journées
harassantes, quand soufflait le mistral, il fallait s’arrêter et faire de longues
haltes, il fallait aussi souvent tirer dans l’eau sous le soleil qui chauffait,
pliés en deux, le visage et les yeux noyés de sueur. C’était le « halage au
sang 39 ». Il fallait 5 à 6 hommes pour remonter un muid. Devant le péage
de Baix dans les années 1460 il fallait de 200 à 250 hommes pour tirer la
maille de viages de 35 à 45 muids. Avant la grande Peste, les cohortes
comptaient de 600 à 900 haleurs. Mais il fut de plus en plus difficile de
réunir de telles troupes remplacées à partir des années 1480 par des chevaux

ad trahendum viagium. ROSSIAUD donne l’équivalence 12  enses = une

couble, l’unité de traction formée de 4 chevaux avec un charretier et parfois

son valet. Une couble tirait 2 muids : un viage de 80 muids employait une

cavalerie de 160 bêtes 40. La mutation du halage n’avait pas accru la vitesse
moyenne de la remonte, elle en avait augmenté la puissance. Encore au
début du XIXe siècle, on estimait faire une heureuse remontée entre Arles et

Lyon en 27 ou 28 jours soit 10 km journaliers. La navigabilité du fleuve
était sujette à fortes variations saisonnières : en 1527 les cinq convois de
Peccais pour Lyon remontaient à des vitesses quotidiennes comprises entre
3,5 et 10 km.

En 1527 selon un carnet de louage des mariniers et charretiers, il

fallut pour un viage 180 mariniers, charretiers, aides et facteurs salariés par

la compagnie des fermiers, et autant de chevaux, une petite armée à la tête
de laquelle un état-major administratif d’une douzaine d’hommes dirigeait
les équipes, notait les dépenses, les absences, les maladies, les vols de sel,
préparait les étapes. Le viage disposait aussi de travailleurs spécialisés,

charpentiers pour réparer les bateaux, sartres pour radouber les tentes,
calaminier veillant sur les câbles, un barbier pour les blessures, deux
maréchaux-ferrants qui faisaient aussi office de vétérinaire, un boucher et
un tambourin. L’équipe de terre comprenait plus de 55 hommes dirigés par
un patron de terre.

Cette concentration de moyens nécessitait une forte mobilisation de
capitaux : en 1527 le louage des chevaux et des hommes revint pour la
saison à 3 415 £t à quoi il faudrait ajouter un capital égal pour les fustes et
les sommes nécessaires à l’alimentation des bêtes et des hommes. La
cargaison (le sel) représentait achat et gabelle à 35 £t le muid avec
360 muids une dépense de 12 600 £t, les péages coûtaient 1 575 £t/an. Le
total atteignait 26 000 £t.

Le tirage suscitait les plaintes des riverains qui déploraient les dégâts
aux cultures ou l’abattage d’arbres et lui imputaient les inondations du Bas-

Rhône, à cause

« du gros traffic de chevaux et cordes du tiraige du sel qui
rompent et démolissent le bord dudit rivaige ensemble les
chaucées (levées) et réparacions que l’on y faict ».

Taxes de passage et indemnisations tentaient de désarmer les
oppositions.

Le voiturage du sel par voie d’eau comportait de fréquents
transbordements sur les charrettes pour contourner les défilés et autres
obstacles jugés infranchissables. Le tirage du sel procurait le vivre à une
abondante main-d’œuvre saisonnière et constituait un apport non
négligeable pour la population rurale de toute la vallée. La médaille avait un
revers : la disponibilité de la main-d’œuvre rurale dépendait étroitement du
calendrier des travaux agricoles comme l’observait un témoin établi à
Genève le 10 juillet 1650 :

« n’était que l’on commence les moissons, nous recevrions [le
sel] en peu de jours ; [le 14 juillet, il notait] notre sel avance et
en recevons tous les jours et si la moisson ne nous retarde,
j’espère dans 15 jours l’avoir ici. Nous recevons de ce train
environ 750 chars. [le 18 septembre] le reste arrive de jour à
autre, quoy qu’à présent les semailles sont cause que les voitures
ne sont pas si fréquentes. Mais une fois tout semé, nous en
recevrons après tout à coup 41 ».

En 1832, à la veille de leur disparition, supplantés bientôt par le chemin
de fer, les bateliers avec leur équipage de chevaux mettaient encore 18 à
20 jours d’Arles à Lyon « quand l’eau est lisse » mais 25 à 40 jours par les

autres temps, tandis qu’à la descente entre Pont-Saint-Esprit et Peccais, en
s’aidant de la voile, il suffisait de 2 à 4 jours.

Les péages et entrepôts du fleuve

16. Carte des péages du Rhône

Routes et fleuves étaient soumis à péages pour leur entretien 42. Les
comptes de péages sont une mine précieuse d’informations. Au Moyen Âge
et jusqu’à la construction des chemins de fer au milieu du XIXe siècle, toutes

les rivières ont été naviguées, même celles qui avaient un cours torrentiel,
ainsi les barques chargées de sel de Peccais remontant l’Isère acquittaient
un péage à Montmélian, dont les recettes ont été enregistrées dans les
comptes des châtelains entre 1310 et 1318 puis à partir de 1360 : pour
chaque mesure de sel, on acquittait 6 deniers viennois 43. Ces péages
procuraient à leurs propriétaires des revenus appréciables, ainsi le péage de
Baix appartenait à quatre seigneurs qui prenaient chacun une quarte de sel
sur tout bateau à la remontée du fleuve. En 1446, ce péage arriva dans la
main du Dauphin, futur Louis XI, qui en 17 mois (1448-1449) perçut
153 setiers de sel et 600 florins d’or 44.

Une grande partie du sel du tirage de l’empire était destinée à l’étranger,
à la Savoie, à Genève et aux cantons suisses qui absorbaient les trois-quarts
du tirage. Les Alpes étaient en effet un gros marché de consommation pour
la conservation des produits de l’élevage, des fromages, des viandes
séchées, des cuirs et peaux, et pour la nourriture du bétail qui a autant
besoin de sel que les humains. Sur l’Isère, il y avait de 30 à 36 bateaux
appelés « gabrillons » qui charroyaient le sel en Savoie. Le sel pour les

Savoyards était livré à Seyssel (part du royaume) ou à Montmélian (part
d’Empire). Les livraisons de sel de la part du royaume visaient à maintenir
les Cantons dans l’alliance française et à solder les arriérés des mercenaires
suisses. En 1574 par exemple un bail annuel de 1 500 muids était passé
avec un bourgeois de Zurich qui traitait au nom des Ligues. Les Suisses
jouissaient d’un tarif de faveur, 30 % sous le prix normal à la sortie de
l’entrepôt. Une telle fourniture ne souffrait d’aucune rupture de stock
malgré les intempéries, les éboulements, les avalanches, les crues, les ponts
emportés, les routes coupées, verglacées, enneigées. On palliait ces
inconvénients en aménageant de vastes entrepôts des sels le long de la
route, ou au pied des cols, aux ruptures de charge. Ainsi pour garantir, en
dépit de communications interrompues, des approvisionnements réguliers
aux Cantons, à Genève et au Valais, on établit un vaste entrepôt sur le port

du Regonfle, au confluent du Rhône et des Usses, à 2 km en amont de
Seyssel, au point de rupture de charge de la navigation sur le Rhône d’où
partaient les voies de terre vers Annecy par la vallée des Usses, un parcours
qui obligeait à franchir à gué le torrent seize fois sur 12 km. Cet entrepôt
avait été acheté par les évêques de Sion en Valais quand les Français
acquirent Seyssel (traité de Lyon, 1601). Si les voitures emportaient le sel
vers les Cantons, elles revenaient au Regonfle chargées de tonneaux emplis
de fromage de Gruyère, il en passa 2 000 tonneaux destinés à Lyon
(août 1678-mai 1679). Au XVIIIe siècle, il arrivait tellement de sel qu’il fallut
ouvrir des entrepôts-relais d’abord à Frangy et à l’Elviset sur la route de
Genève, puis au Parc, commune de Surjoux. Pour lutter contre le faux-
saunage, des officiers français assistaient au déchargement des sels et
délivraient des contre-lettres qu’il fallait rapporter aux officiers des salins
de Peccais. L’entrepôt avait aussi des écuries pour les chevaux et les mules,
des étables pour les bœufs 45.

Les affaires des fermiers

Dès le temps du roi angevin Robert (1309-1343), quand la Papauté
s’installa à Avignon et y attira les hommes d’affaires italiens pour s’occuper
des finances pontificales, des « rentiers des droits de la Riparia Rodani »,
tous italiens, prirent à ferme l’administration, la surveillance et la recette
des péages, salines et gabelles qui taxaient le sel à la production et lors de
son transport, tous ces droits furent regroupés sous la dénomination « droits
de la rivière du Rhône » (MOULINIER). Robert, à la faveur d’une enquête,
apprit que les marchands allaient tous acheter leur sel « au salin de Peccais
du roi de France où il est meilleur marché (ad salinam vocatam Paycas
domini regis Francie ubi est melius forum) ». Le roi de Sicile imagina la
parade : taxer à Tarascon le sel de Peccais au même taux que le sel d’Arles
et des Saintes-Maries.

En décembre 1358, le roi de France confiait à un bourgeois de
Beaucaire, François Jonte, la ferme (affacharia) des salins et le tirage de

1 100 muids de sel à vendre dans le Royaume. Le roi devenu marchand de
sel confiait la gestion du transport aux fermiers qui, pour réunir les
capitaux, fondaient des compagnies dont les sociétaires appelés « rendiers »
possédaient des parts. Parmi eux on trouvait des marchands de Lunel ou de
Valence et des autres villes du fleuve. Ces hommes prélevaient une part de
la production et désignaient les « maîtres de salins », hommes de confiance
qui dirigeaient le travail sur plusieurs salines.

En 1448, les rois de France et de Sicile établirent le monopole de la
navigation sur le Rhône et le concédèrent à une compagnie de fermiers qui
acheta le bail pour dix ans. L’intérêt des rois était double : ils se délivraient
des soucis du transport par eau et encaissaient chaque trimestre une somme
fixe avancée par les fermiers. Ces derniers réalisaient un profit égal à la
différence entre sommes encaissées lors de la vente du sel et sommes
versées au trésor public. En 1448, le leader de la compagnie fermière,
Robert Damiani, s’engagea pour une remontée de 1 600 muids de Peccais et
pour un versement annuel fixe de 96 000 florins (76 800 £t). En 1457, le
nouveau bail fut conclu avec une compagnie de 19 marchands, tous issus
des villes du fleuve de Lyon à Avignon et à Beaucaire, qui se partageaient
les approvisionnements sous la direction des fermiers qui traitaient avec le
roi 46. Ces marchands utilisaient à leur tour des factores, des hommes de

confiance qui accompagnaient les convois, surveillaient les chargements,
payaient les péages et rendaient compte. Enrichis, ces marchands se
tournaient vers la banque et devenaient à leur tour fermiers, rêvant ensuite
d’accéder à la noblesse, ce qui fut fait dès le XVIe siècle. L’exploitation d’un

monopole royal favorisait l’ascension sociale de familles obscures deux
siècles plus tôt.

On connaît les affaires du financier d’origine florentine, Alvise Del
Bene, qui en 1537 obtint la ferme des deux tirages (aucun concurrent ne

s’était présenté aux enchères), ce qui en dix ans, lui aurait procuré un gain
de 100 000 écus d’or (260 000 £t). Il avait obtenu des conditions très
avantageuses : un bénéfice usuel de 6 livres par muid augmenté d’un
cadeau de 3 sous/livre (15 %) venant de la revente du sel, au total 19 350 £,
mais Del Bene, fort de sa position de monopoleur, y ajouta un profit
occulte : au lieu de verser aux sauniers le prix légal de 6 £, il leur payait le
muid 2 £ ¾. En dix ans son profit atteignit ainsi 100 000 écus 47. Dans son
chiffre d’affaires entraient 4 % pour l’achat du sel aux propriétaires,
47,45 % pour le transport, voiture et salaires de Peccais à Valence, 24,75 %
pour la gabelle et 21,23 % pour son profit.

En 1585, arrivé à Valence, le sel valait 300 £ le muid (= 15 fois le prix
d’achat au salin à Peccais), à Pont-de-Beauvoisin, à la frontière de la
Savoie, ou à Pont-de-Vaux en Bresse, il valait 392 et 384 livres.

La place du sel dans les affaires
de Jacques Cœur

Au cours de son procès, le Grand Argentier fut accusé d’avoir fraudé le
roi « du fait du navigaige du sel ». Effectivement Jacques Cœur ne négligea
aucune occasion de s’enrichir en spéculant sur les sels, de l’Atlantique
comme du Languedoc. Ce grand marchand était à l’affût des fonctions
officielles qui pourraient aider la bonne marche de ses affaires et le
23 décembre 1447 il était nommé à l’office de visiteur général des gabelles
où il collabora avec trois hommes qui s’occupaient des finances dans les
provinces méridionales du royaume, les évêques de Carcassonne et d’Agde,
respectivement général des finances et contrôleur général 48 et Étienne Petit
de Montpellier, receveur général. Ces quatre hommes avaient déjà collaboré
en 1446 lors de l’enquête sur les péages du Rhône. La compétence du
visiteur des gabelles s’étendait à tout le Languedoc, la Guyenne, la
sénéchaussée de Lyon et le bailliage de Mâcon. Jacques Cœur entreprit avec
l’aide d’hommes dévoués de réformer le trafic du sel, en le retirant aux

marchands pour le confier à des fermiers avec privilège de monopole.
L’administration préférant traiter avec un petit nombre de fermiers groupés
en deux sociétés plutôt qu’avec une multitude de marchands, accusés de
frauder les droits, même si les fermiers accumulaient les profits de façon
illicite. Ils percevaient en effet un quart, puis encore 1/20, enfin un demi-
quart (= 1/8) de denier sur 900 muids de sel acheminés chaque année.
Surtout, maître des marchés, ils l’étaient aussi des prix, ils pouvaient
acheter à bas prix, stocker, et revendre à haut prix. Les fermiers étaient de
riches marchands de Condrieu et de Lyon auxquels était associé Jacques
Cœur entré dans la compagnie sous un prête-nom, André de Courray, nom
d’emprunt d’André le Mareschal, son palefrenier. Ainsi masqué, le Grand
Argentier faisait transporter à son profit du sel par le Rhône, joignant les
profits du commerce aux gages de sa fonction et abusant de ses
responsabilités de visiteur des gabelles 49. Voici comment se manifestait le
conflit d’intérêts : la compagnie obtint un abattement du taux de gabelle qui
passa de 62 à 12 florins par muid, ce qui entraîna pour le Trésor royal une
perte de 10 800 florins ; comme le sel était le bien du roi, il n’acquittait ni
péage ni crue ; la compagnie obtint même le remboursement du gabellage
ordinaire sous prétexte de pertes et obtint plus de 8 100 £t. Jacques Cœur
poussa le zèle jusqu’à vendre au roi Charles VII des joyaux et à avancer au

roi le prix de l’achat, 20 600 écus, dont il se fit rembourser par une
assignation sur les greniers à sel du Languedoc. Pour mieux surveiller ses
affaires de sel, il était capitaine du château de Sommières d’où ses hommes
épiaient les salins, et des châteaux de Saint-André-les-Avignons et de Pierre
Scize, placés aux deux extrémités du trafic rhodanien. Le sel languedocien
(de Peccais) était devenu un élément essentiel des affaires de Jacques
Cœur 50.

L  : A MA DÉFENSE DES SALINS
IGUES- ORTES, VILLE FORTIFIÉE AU PLAN

GÉOMÉTRIQUE

L’enceinte fortifiée d’Aigues-Mortes, de forme rectangulaire à quatre
côtés inégaux, doit peut-être l’irrégularité de son tracé au canal de Rosanal
mis en place par Louis IX en 1248, et qui reliait la ville à un ancien bras du

Rhône (plus tard appelé Bourgidou) qu’il aurait été trop coûteux de dévier.
La structure urbaine est organisée selon un axe longitudinal qui reliait le
port à l’ouest, à travers la tour de Villeneuve et la Porte de la Reine, aux
salines de Psalmodi protégées par la tour de Peccais. Les édifices et
fonctions publics étaient concentrés dans le secteur du port le long de cet
axe. Deux axes nord-sud coupent l’axe longitudinal et arrivent au sud, l’un
à la Poterne des Galions, l’autre à la Porte de la Marine et divisent la ville
en trois secteurs : à l’ouest le siège du pouvoir religieux, politique et
militaire, au centre un secteur résidentiel pour les notables et les plus aisés,
la partie orientale de la ville est restée très longtemps peu occupée. Au
Moyen Âge, elle abritait un couvent de Cordeliers, dans les parages de
l’actuelle chapelle des Pénitents Gris. Derrière ce monument se trouvait le
cimetière resté en activité jusque dans les années 1670. Sur l’actuel
boulevard Gambetta, près de la porte Saint-Antoine, se trouvait un hôpital
construit en 1347 sous Philippe VI de Valois. Le reste de cet espace était
relativement vide. La muraille représentait une tentative pour fixer une
population permanente à l’intérieur de la ville édifiée au milieu de lagunes
saumâtres et enfermée entre les salins et le canal de Bourgidou. « La
croissance d’Aigues-Mortes et le développement des salins de Peccais
furent presque concomitants ». À Peccais en 1263 une seule saline était
signalée (La Tigne), mais on en comptait quatre entre 1280 et 1290, et

douze entre 1320 et 1350 51. Ni la muraille avec ses tours ni la ville ne
furent achevées du temps de Saint-Louis et leur construction qui requérait
l’acheminement des matériaux de construction (pierres ou sable, seul le bois
était abondant à proximité), la venue et l’établissement d’une main-d’œuvre
et d’une population nombreuses prélevées sur les campagnes et les bourgs
de la région exigea du temps, de même que l’aménagement des salins

autour du fort de Peccais, car le travail dans les marais effectué sur des
barques pouvait être anéanti durant la mauvaise saison par une tempête
marine ou une soudaine crue du Rhône ou des torrents cévenols. La
construction des digues, le creusement des canaux et le nivellement des
bassins des salins étaient des travaux de longue haleine qui pouvaient durer
de 10 à 25 ans et occupaient une compagnie de 25 sauniers qui, avant de
récolter du sel, se comportaient en terrassiers. Ce n’est pas forcer le trait ni
solliciter l’histoire que d’avancer que le tracé géométrique des salins, où les
digues se recoupent à angle droit pour délimiter des canaux rectilignes et
des bassins quadrangulaires, a inspiré les urbanistes à l’œuvre sur le
chantier urbain, comme en tant d’autres bourgs salins fortifiés (Brouage,
Chioggia et Cervia, ou encore Ston la saline de Raguse en Croatie).

Le front des marais salants a progressivement reculé au cours du
XXe siècle. Au début du siècle, il arrivait au pied des murs côté sud qui

fermaient donc les salins avec ce boulevard fortifié. Aujourd’hui
l’assèchement de ce secteur et sa transformation en un espace herbeux sans
destination précise ont rompu l’unité qui existait entre le bourg médiéval,
les murs et remparts et les salins. La reconstruction/restructuration d’un
vaste salin moderne et industrialisé au lendemain des crises du milieu du
XIXe siècle a effacé le plan médiéval des 17 salins anciens (royaux ou de

l’ordre de Malte). Cette situation de salins industriels protégés par une
forteresse médiévale n’est pas particulière à Aigues-Mortes, elle est même
générale, non seulement en Méditerranée où on retrouve des situations
semblables à Ibiza, à Trapani, à Cagliari appelé au Moyen Âge castello di

castro, pour bien souligner la double défense des salins sardes, à Nauplie et

en Crète, mais aussi sur les côtes adriatiques à Ston, comme à Trieste, ou
sur le littoral atlantique à Alcacer do Sal, un alcazar devenu portugais en
arrière de Setúbal, à Brouage et à Guérande, à ces châteaux fortifiés, à ces
villes murées il était demandé de protéger une source essentielle à la vie
humaine et animale et aux finances des marchands et des souverains. Au

cours des conflits les ennemis savaient bien que s’emparer des salines de
l’adversaire affaiblissait celui-ci qui perdait une part importante de ses
recettes fiscales et mécontentait les populations privées de l’indispensable
produit et qui subissaient le renchérissement du pain et des salaisons.

1. ROSSIAUD, « Aigues-Mortes et le Rhône », 75 fait une utile étude de paléogéographie des tracés du
Rhône.

2. CHARTRAIN et al., « Vers une archéologie du sel en Languedoc ».

3. STODDARD et YOUNG, 107.

4. MORIZÉ signalait aussi l’importance du revenu des pêcheries établies dans la baie d’Aigues-Mortes
(l’enquête de 1283-1288 sur les droits de Psalmodi forme un rouleau de 17 m de long [22 peaux de
parchemin] sur 22 cm de large, conservé aux Archives du Gard [H 167, coté Estang l’abbé, no 4]).

5. Au e siècle dans un memorandum l’abbé de Psalmodi fit valoir que ses salins étaient bien situés,
XV

près du fleuve, si bien qu’on pouvait porter son sel aux fustes et bateaux « coufino sive cabassio

posito supra collum » ce qui évitait les inconvénients du manque de chariots occupés au transport du

foin, des moissons, des vendanges et des vins de mai à septembre, saison du transport du sel

(MOULINIER, 130).

6. Le registre des archives de Psalmodi (AD Gard, 30 H 177) fait allusion en 1424 à 25 salines mais
n’en nomme que 17. À ces salines royales s’ajoutent celles de l’abbaye, appelées de la Thoyre et des
Quartiers.

7. AURELL, Actes, no 227, a publié un contrat qui établit clairement la nature de la « fâcherie » :
Guilhem Porcelet avait reçu un prêt de 600 sous raimondins nouveaux gagé sur la moitié de l’île de
Manca Jornals. Ses deux créanciers garderaient deux tiers des fruits de cette moitié pro facharia et
Porcelet en recevrait le dernier tiers. La suite de l’acte montre à quelle maîtrise des questions
d’argent étaient parvenus ces féodaux méridionaux.

8. AURELL, Actes, no 323, fournit un élément de réponse : en 1227, quatorze seigneurs (domini) de
l’étang de Fournalet cédaient à l’évêque d’Arles la dîme du sel (unanimi voluntate damus vobis

decimam totius salis qui fiet in Fornalesio, sive fiat a facheriis sive a nobis predictis dominis, eo
pacto quod vos et successores vestri teneatis clausum et apertum stagnum de Fornalesio…). Pour
l’exploitation des salins de l’étang, les seigneurs avaient formé une société, ils tenaient une partie des
salins en domaine (gestion directe par les maîtres) et avaient affermé l’autre à des fachiers, mais ils
devaient la dîme pour toutes les récoltes, à la condition que l’évêque les laissât disposer de l’eau de
l’étang, ouvert ou fermé selon les besoins des salins.

9. MALARTIC, 30

10. AURELL, Actes, no 495.

11. AD Gard, deux arrentements des salins de l’abbé, l’un de 1387, l’autre de 1399 (H 172).

12. Cartulaire de Maguelonne, doc. DXXXI, 592-4, 25 janvier 1243.

13. L’emphytéose était un contrat à long terme (à 29 ans renouvelables, à la 3e génération ou à
perpétuité) qui transférait la quasi-totalité des droits au concessionnaire contre versement d’une rente

ou cens au concédant propriétaire et obligation de maintenir le bien en bon état, voire de l’améliorer.

14. Sur ces termes du droit féodal, voir supra p. 80, note 15.

15. AD Gard, 30 H 177fol 4.

16. AD Gard, H 177 (1424) fait allusion à une production entre 2 500 et 4 000 muids par an, en
soulignant l’importance du rôle des inondations du Rhône sur les variations.

17. Des pêcheries fixes, pièges à poissons ou bourdigues aussi appelées resclausae, entravaient la
navigation, par exemple sur le cours du Rosenal et, avant 1283, les hommes du roi intervinrent pour
démolir certaines de ces installations (Cart. Psalm., f° 258v-259) : dominus Hugo de Gasneio et
Buccucius, cum erat vicarius (Aquarum Mortuarum), fecerunt aperiri et ampliari multas
resclausas in dicto loco ut iter navigiorum esset magis spatiosum et utile… in aliquibus locis
cavaverunt et vispiaverunt (coupèrent les roseaux) et resclausas fregerunt ad hoc ut navigia
possent melius per dictum viagium pertransire (cité par FLORENÇON, « Note »).

18. FLORENÇON, « Note ».

19. ROSSIAUD, « Aigues-Mortes », 79.

20. Sur la circulation des eaux dans les salins, le registre des AD Gard, H 177, fait longuement état
des conflits (en 992 articles !) surgis entre le roi, les abbés et les sauniers à propos de la circulation
des eaux douces et salées dans le haut des salins de Peccais : les divers aménagements de voie d’eau
(gorgues, roubines, levées, avec leurs martellières…) indispensables à l’exploitation du sel
entravaient les accès du port et inversement. Il s’ensuivait moult procès entre les parties qui ne
reculaient pas devant le coup de force comme la destruction violente de levées.

21. Enquête sur les Sels, Aude 199.

22. VILLAIN GANDOSSI.

23. STÖCKLI, Le système de l’incanto, 97-98.

24. FLORENÇON, « Note ».

25. DE ROMEFORT, « Tarascon ».

26. VENTURINI citant MOULINIER.

27. « Ad partes superiores ascendendo per flumen Rodani vel per terram infra proximas duas leucas
hinc inde circa flumen Rodani constitutas ».

28. « Chaque année après que le sel est récolté, les gardes de Peccais ou les hommes du roi vont sur
chacune des salines et en présence des maîtres du sel numérotent les javelles, en mesurent la
longueur, la hauteur, la largeur de chacune sur chaque saline, et avec ces trois mesures de longueur
estiment la masse de sel censé contenu dans cette forme géométrique avant de porter le résultat de
leur calcul en écriture. Quand tout le sel récolté dans l’année est ainsi mesuré et estimé, la somme de
tout le sel est enregistrée par écrit » (AD Gard, H 177, 1424 : article 523).

29. En Dauphiné, les diocèses de Gap et Briançon utilisaient du sel de l’étang de Berre, la vallée de la
Durance, Embrunais compris, échappait au tirage du Rhône.

30. C’est le célèbre marchand de Prato en Toscane, Francesco, fils de Marco Datini, dont les
archives, parvenues intactes, sont conservées dans l’Archivio di Stato de sa ville natale, dont
Federigo MELIS fut longtemps le directeur.

31. Pour le royaume, les données sont relatives aux années 1455-1459.

32. On appelait « États » des assemblées locales de nobles, haut clergé et bourgeois ou tiers état, qui
se réunissaient dans les provinces périphériques du royaume et avaient des compétences judiciaires et
surtout financières. On voit ici que les États du Languedoc consentaient à la levée de l’impôt dans
leur ressort (on ne parlait pas encore de province).


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