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Published by Numérithèque, 2021-05-19 09:07:38

Le sel : De l'esclavage a la mondialisation

Jean-Claude Hocquet

de 1 500 à 3 000 chameaux, celle d’octobre de 20 à 30 000 « chameaux »
parcourant 25 km par jour qui partaient vers le sud, vers les populations
noires du sahel et vers les grandes villes du Soudan, Agadès et Zinder ou
vers le pays du lac Tchad. La saline de Teggida n’Tesemt livrait au
commerce de 400 à 600 tonnes dont le transport était confié à 4 000-
6 000 chameaux, de même pour la route du sel d’Amadror vers le Soudan
central. Toutes ces routes du sel étaient contrôlées par les populations
touarègues, dont de petits groupes suffisaient à conduire les plus grandes
caravanes quand le pays était en paix 54.

Le trafic des esclaves est à présent analysé comme une excroissance de
la principale ressource du Sahara, le sel 55. Dès le Xe siècle, le commerce

transsaharien était centré sur l’exportation du sel vers le Ghana et celle de
l’or vers l’Afrique du nord. Au cours des deux siècles suivants, ce trafic
intégra le commerce des esclaves. Alvise da Ca’ da Mosto situait à Wadan,
grand entrepôt des sels, le carrefour des routes gagnant le comptoir
portugais d’Arguin à l’ouest et les côtes de Cyrénaïque et de Barbarie : en
1506-7 encore, des marchands de Tunis achetaient à Wadan l’or et les
esclaves. Au milieu du XVIIIe siècle de puissants sahariens (les Awlad

Mabarak) trafiquaient du sel d’Idjil depuis Tishit jusqu’au Niger et au
marché de Segu où ils l’échangeaient contre de l’or et des esclaves. Les
trafiquants d’esclaves étaient des « Maures », parlant hassaniya, mais ils

incluaient aussi des tamashegh (touareg). Vers 1840, Anne Raffenel

signalait qu’à Kaarta il était impossible d’acheter un morceau de sel à un
Maure si on ne pouvait pas lui vendre un esclave. En 1810 un marchand
pouvait réaliser 50 % de profit sur le sel s’il l’échangeait à Tombouctou
contre de la poudre d’or 56, des esclaves, de l’ivoire ou du poivre. Encore à
la fin du siècle, des caravanes de 2 à 3 000 chameaux portaient du sel à
Banamba pour s’y procurer des esclaves. Les Maures binger à la fin des

années 1880 acquéraient des esclaves avec du sel Tishit (c’est-à-dire
d’Idjil), une barre payait plusieurs esclaves sur les marchés du sud, et ils les

convoyaient au Maroc. La conquête française changea peu de chose. Un
observateur, Etienne PEROZ, notait le mécanisme de l’opération à Kita en
1886-1887 :

« dans le désert, le sel a peu de valeur, mais à mesure qu’il gagne
l’intérieur, son prix augmente, sur le marché de Kita la barre
vaut déjà 55 à 60 FF, au Buré elle est à 100 F et au Wassulu la
demande est quelquefois si forte qu’elle atteint 150 F. Ici le
paiement est opéré en or ou en esclaves, soit 20 gros d’or
(20 pièces d’or) ou un esclave pour une barre. Si le juula (le
marchand du désert) échange son sel pour de l’or, il réalise à son
retour un profit net de 800 F, mais s’il l’échange contre des
esclaves, le profit est plus considérable encore : en échange de
ses deux barres de sel et la bête, il peut rentrer avec trois
esclaves qu’il vend couramment 400 F aux Maures, mais chaque
esclave porte un sac de cacahuètes sur la tête dont la vente
rapporte du 1 000 % 57 ».

L’occupation française rendit ce commerce illégal, sans pouvoir
l’interdire, l’administration chercha alors un moyen d’y mettre fin : il fallait
ôter sa valeur à l’esclave et pour cela introduire de la marchandise
européenne. Si une barre de sel achetait un esclave d’une valeur de
200/250 F, il fallait fournir du sel à 5/10 F la barre, les esclaves perdraient
alors leur valeur, les indigènes ne se fatigueraient plus à aller chercher au
loin la marchandise, il suffisait de la leur apporter à prix modérés et
l’esclavage disparaîtrait. On fonda même à Marseille une compagnie du sel
aggloméré (1891-1904) pour fournir les barres. Les caravaniers qui livraient
du sel de l’Adrar au marché de Nioro et plus au sud à un secteur plus vaste
arrivèrent les mains vides et diffusèrent ce message : tant que les Français
n’autoriseront pas le libre commerce des esclaves, nous n’apporterons plus

de sel aux marchés sous contrôle français (No more slaves, no more salt !).
C’était après la capture du plus grand producteur d’esclaves soudanais,
Samory, en 1898 58.

Au XIXe siècle le Soudan eut une existence troublée, en 1840
Tombouctou subit un blocus. Les salines de Taoudenni ne pouvaient plus
exporter et stoppèrent leur production, du sel d’Idjil parvint sur les marchés
de Walata et Arawan. Les routes du sel se déplaçaient et Arawan succéda à
Tombouctou comme plus grand entrepôt du sel. Ce qui subsistait de trafic à
Tombouctou tomba aux mains des Sahariens (Touaregs) qui contrôlaient à
la fois la production et le transport. Les Touaregs se procuraient les esclaves
par des raids sur les villages du sahel, ils capturaient les femmes et les
enfants, échangeaient leurs prisonniers avec d’autres Touaregs contre du
bétail, surtout des chameaux. De petites communautés agricoles de
fondation récente devinrent des centres du trafic du sel et des esclaves, ainsi
Banamba devenu « un des plus importants entrepôts de sel du Soudan
français (Baillaud en 1898) » attirait des caravanes de 2 à 3 000 têtes
venues de Tishit, entrepôt central du sel d’Idjil. En 1860, les marchands de
Tishit vendaient 2 000 barres de sel dont la moitié servait à acquérir des
esclaves, soit de 500 à 1 000 têtes au prix d’alors.

Dans les années 1890, se développa un nouveau carrefour des routes de
l’esclavage, au cœur de l’Adrar dans la ville médiévale de Chinguetti. Un
auteur local, Ahmed Lamine ECH CHENGUITI, a décrit la situation :

« Dans le passé, le commerce prospérait en Mauritanie (sel
contre esclaves du Soudan). Le sel était transporté en barres
attachées au dos des chameaux. À l’arrivée au Soudan, les barres
étaient posées sur le sol et découpées en suivant la marque du
pied de l’esclave à acheter, la pièce détachée de la plaque de sel
représentait le prix de l’esclave. On disait qu’un esclave se
vendait par la mesure de son pied. Aujourd’hui les choses ont

changé, une charge de chameau est échangée contre un esclave
de l’un ou l’autre sexe. Si celui-ci est jugé insuffisant, le prix est
complété par du millet. Tout ce qu’on trouve au Soudan est
payable en sel : chevaux, vêtements, millet et esclaves. Certains
vendent leurs enfants pour du sel. Le sel est extrait des salines
d’Idjil, les acheteurs viennent du Hodh, de Tishit, de Reguiba et
du Tagant, certains font leurs affaires à Shinquit, d’autres
préfèrent aller à la saline. Après l’achat tous portent leur sel au
Soudan d’où ils rentrent avec les esclaves 59 ».

Elizabeth MCDOUGALL posait la question : comment et par qui était
réellement financé le commerce transsaharien des esclaves ? Les analystes
français commettaient plusieurs erreurs en matière de marché du sel, ils ne
voyaient pas qu’il y avait autre chose que la demande soudanaise de sel et
que ce qu’elle appelle le hold-up de 1901, probablement une tentative de
monopole par l’administration coloniale française sur le sel, ignorait un fait
capital : les Sahariens avaient besoin d’esclaves. Beaucoup d’esclaves
entrant dans le désert y demeuraient, la société saharienne, comme la
soudanaise, avait entamé un processus de croissance économique pour
lequel elle devait avoir accès à des sources de travail servile gratuit. Les
esclaves étaient si nombreux au XIXe siècle qu’ils étaient devenus
« visibles », ils servaient dans les travaux domestiques : puiser l’eau, aller
chercher le bois, préparer et servir les repas, nettoyer, dresser la tente,
confectionner les vêtements, s’occuper des enfants, ou du petit bétail à
proximité du camp ou en brousse. La nouveauté c’était leur emploi dans
une agriculture qui se développait rapidement sur les marges du désert, à
proximité du fleuve Niger (culture des céréales, des arachides, du palmier
dattier et culture mixte : grain/palmier) qui exigeait à la fois la mise en
culture, la préparation des terres par l’épierrage et l’installation de systèmes

d’irrigation. Mais deux autres secteurs étaient gros employeurs d’esclaves,
la récolte de la gomme arabique et les salines.

Au XIXe siècle, au Trarza, de nouvelles salines furent mises en

exploitation, au service des ressources fiscales d’émirs et autres potentats
locaux. Dans l’Adrar, l’émir Ahmad Wuld Muhammad (1875-1891)
développa la saline d’Idjil 60. On sait moins de choses en ce qui concerne
Taoudenni, mais à leur arrivée au milieu du siècle, les tajakant joignirent

leurs esclaves aux travailleurs locaux. Enfin, la production de « sel de
terre » (amersalt) de Tishit augmenta aussi. Le rôle des esclaves était

prépondérant dans la production des salines côtières de Trarza, dans la
récolte du sel de Tishit et sa mise en sac, dans la construction des puits et
l’extraction à Taoudenni. À Idjil, l’extraction du sel était confiée à des
« clients », les Azazir, d’origine esclave, mais qui avaient cessé de l’être à
la fin du siècle. À Idjil, les esclaves accomplissaient les travaux
domestiques au service de la production du sel, ils accompagnaient les
mineurs, construisaient les abris, cuisaient, surveillaient les animaux,
chargeaient les chameaux à l’arrivée des caravanes. Les esclaves étaient
toujours présents dans le commerce caravanier, à côté d’esclaves affranchis
(haratin). À Tombouctou, le difficile parcours entre la ville et le port de

Kabara était assuré par des esclaves touaregs établis à demeure pour cette
tâche. Dans l’Adrar, à Tishit et à Tombouctou, les esclaves servaient
d’agents commerciaux dans les échanges. Les marchands de Tishit
envoyaient leurs esclaves et leurs affranchis vendre le sel d’Idjil et
l’amersalt dans les villages du Soudan, ou collecter le sel de leurs

sebhakhs. L’industrie de Taoudenni a le plus développé ce système : à

Tombouctou, les esclaves étaient occupés toute l’année à peindre des
marques d’identification sur les plaques de sel, à fabriquer des cordes et des
lanières de cuir pour attacher les charges. Une grande partie du sel arrivait
endommagé (les plaques cassées perdaient de leur valeur), il fallait le
reconditionner avant de le diriger vers les marchés en amont du fleuve ou

plus méridionaux. Selon CAILLÉ qui visita la ville en 1828 (Voyage à

Tombouctou), le commerce du fleuve était aux mains de propriétaires de

bateaux qui confiaient la navigation à leurs esclaves, dont quelques-uns
étaient payés et louaient à leur tour des esclaves. Ces esclaves payés
recevaient de leurs maîtres la moitié d’un salaire. À l’issue de la navigation,
le sel était porté sur la tête, un travail d’esclave encore 61.

Comment compter « l’invisible » ? L’auteur avance avec précaution le
nombre de 100 000 esclaves dans le Sahara occidental, beaucoup moins,
dit-elle après Klein, que le Soudan : 700 000 esclaves, ce qui représente le
même pourcentage de la population totale 62. Il est clair, conclut
Mme McDougall, que les systèmes commerciaux sahariens, le crédit et les
réseaux commerciaux étaient des composantes de la structure de base du
commerce, comme l’était l’échange du sel saharien. Le « trafic honteux »
était profondément engagé dans un réseau complexe d’échange
interrégional légitime : il favorisait la distribution de deux marchandises
indispensables, le sel et le travail, tous deux très demandés. C’était un trafic
qui ne serait pas extirpé facilement. Les recensements opérés par
l’administration française au XXe siècle dénombraient encore en 1950 une

population esclave de 2 000 individus dans l’Adrar occidental, sur une
population totale de 15 000 habitants (13,5 %). Le recensement notait qu’il
s’agissait exclusivement d’esclaves, les affranchis étant comptés avec les
« blancs » (dans la voisine Awjeft, ces affranchis formaient 18 % de la
population totale). En Adrar oriental, à Shinquit, la proportion d’esclaves
atteignait 23 %. E. BERNUS avance que, au Niger, plus on va vers le sud plus

augmente la masse servile : encore une minorité chez les Touaregs, au
Sahara, ils sont la majorité dans le sud sahel et en zone soudanaise formant
jusqu’à 70 ou 80 % de la population totale dans certaines régions
agricoles 63.

Ce commerce international intégrait un mécanisme fondamental de
crédit : une partie des esclaves servait au paiement des dettes contractées

avant le départ, une autre partie était vendue au Trarza (au nord du Sénégal,
en Mauritanie), d’autres enfin étaient employés comme domestiques. Dans
les centres comme Banamba, les marchands sahariens laissaient les stocks
de sel invendus à la fin de la saison. Ce sel gagnait des territoires plus au
sud où il finançait l’achat d’autres esclaves. La place du crédit et par
conséquent de la dette paraît centrale dans cette économie circulaire où les

nomades du désert faisaient produire le sel indispensable aux populations
noires dépourvues du sahel par des travailleurs-esclaves livrés par ces
mêmes populations noires en échange du sel. Producteurs et
consommateurs appartenaient aux mêmes ethnies, entre ces deux catégories
s’interposaient et offraient leurs services les nomades dont le statut souligne
assez la vocation de transporteurs sur les longues distances du désert
hostile. Les nomades étaient les propriétaires des salines et des troupeaux
de dromadaires, les sédentaires formaient à une extrémité de la chaîne les
travailleurs permanents livrés pour produire le sel et à l’autre bout les
consommateurs agriculteurs qui prélevaient sur la main-d’œuvre
étrangère/voisine la force de travail qui lui fournirait le sel.

L’esclavage pour dette naissait aussi au cœur du Soudan comme l’a fort
bien montré CLAUZEL, administrateur de la France d’Outre-mer. Taoudenni

est situé à mi-chemin de la piste Tindouf-Tombouctou, au Sahara
occidental. Les Maures disent Agorgot pour désigner les salines ou el

melha (la saline), les Touaregs : Egharghar en tésemt (tésemt = le sel), ou

les Sonray : tyiri-gousou, le trou à sel. Pour bien comprendre ce recours

exclusif aux esclaves, il faut au préalable dire un mot des conditions de
travail dans la mine. L’auteur fonde son étude sur le recensement de 1957.
La plus grande partie de la population était alors flottante, la population fixe
(43 personnes) résidait au ksar ruiné de Smida, la population flottante

(203 personnes) à Agorgot. Une partie de cette population quittait
Taoudenni à la fin de la saison chaude pour redescendre à Tombouctou avec
la grande azalay. À partir de la mi-octobre les mineurs revenaient se mettre

au travail. La mobilité n’était donc pas refusée aux mineurs noirs. Cette
population flottante, active, entièrement composée d’immigrés, ne comptait
que des hommes adultes ou des jeunes gens, la population fixe, en grande
partie inactive, était composée d’autochtones, par tiers (hommes, femmes,
enfants) : 10 familles. Clauzel distingue selon le recensement 89 blancs
(= maures/arabes) et 157 noirs (serviteurs et affranchis). Noirs et blancs
n’occupaient pas les mêmes emplois, les blancs étaient employeurs,
commerçants, tailleurs de barres (de sel) ou manœuvres sans spécialité. Ils
n’étaient pas coupeurs, un travail trop pénible accompli dans le fond de la
mine par des carriers assis sur de petits cylindres de sel, obligés de donner
les coups de pic entre les jambes ; dans les galeries, c’était plus pénible
encore, la place était mesurée, le coupeur n’était pas libre de ses
mouvements, il travaillait dans la pénombre, les pieds dans une boue salée
qui jaillissait sur lui au moindre faux mouvement. « Le travail des galeries ?
Dieu l’a attribué aux noirs 64 ». Les coupeurs étaient seuls à extraire les
barres de sel du fond de la mine et des galeries. Des noirs conduisaient seuls
toute l’exploitation de la mine, les blancs ne le pourraient pas. De même
étaient tous noirs les contremaîtres capables de choisir l’emplacement de la
mine et de décider du percement d’une galerie. Les blancs tenaient
Taoudenni et son commerce, les noirs, la mine 65. À Taoudenni Clauzel
signalait comment survivait l’esclavage pour dette à la fin des années 1950 :

« Lorsqu’un travailleur doit beaucoup d’argent à un commerçant
de Tombouctou et qu’il est incapable de s’acquitter de sa dette
en numéraire, il peut s’en acquitter en travaillant à Taoudenni
pour son créancier, si ce dernier fait exploiter des mines ou est
en relation d’affaires avec un exploitant de mines. Le
commerçant fournit d’abord au travailleur des provisions que
celui-ci laisse à sa famille pour vivre pendant son absence. Puis
le compte de tout ce que doit le travailleur y compris cette

dernière livraison est fait, la somme traduite en mois de travail à
raison de 1 000 F par mois. (…) le mois de travail s’entend
comme un mois de trente jours ouvrés, un mois de 30 jours de
remboursement de dette s’entend par conséquent comme une
période de 40 jours, et pour rembourser une dette de 10 000 F il
faut rester à la mine non pas dix mois mais treize. Pendant le
travail en galerie, ne comptent comme journées de travail que
celles où le coupeur a extrait au minimum la part revenant
d’après la coutume au propriétaire, soit une hauteur de sel ou
5 barres 66 ».

Il existait une autre façon de s’acquitter de sa dette, la créance du
prêteur était traduite en barres de sel. La barre de sel pour l’extinction d’une
dette était estimée, à Taoudenni, de 50 F (mauvais payeur) à 100 F pour un
bon payeur (prix de vente normal aux salines, 150 à 250 F). Pour une dette
de 10 000 F, le débiteur devait livrer de 25 à 50 charges de sel. La dette était
dans ce cas réglée en nature, et non plus en travail. Le système, pervers,
relevait de cette économie circulaire précédemment évoquée :

« lorsqu’un ouvrier monté à Taoudenni s’est acquitté de sa dette,
il s’engage souvent au mois chez un employeur pour se procurer
le sel nécessaire au règlement des nouvelles dettes contractées
pendant son séjour aux salines (achat de vêtements, supplément
de nourriture, sucre, thé) ou encore le sel qui lui procure un petit
gain à son retour 67 ».

Qui étaient les employeurs ? ou, en d’autres termes, les propriétaires des
mines ? Souvent ceux-ci intervenaient pour confier la concession à un
contremaître, recruter des travailleurs, se faire remettre les barres de sel.
Taoudenni dans la dépression du Djouf qui avait succédé à la saline de

Terhazza ruinée au XVIe siècle au cours du conflit qui opposa le sultan du
Maroc à l’Empire songhay, a toujours fait partie du cercle et de la sphère
d’influence de Tombouctou, les différents quartiers d’Agorgot portent les
noms des quartiers ou de hameaux de la périphérie de Tombouctou située à
750 km au sud. Clauzel consent à nous éclairer :

« À Taoudenni, l’essentiel du commerce est entre les mains
d’une dizaine de véritables commerçants (…). Les commerçants
sont à peu près tous, en même temps, entrepreneurs de mines :
ils nourrissent et paient des mineurs qui exploitent pour eux une
ou plusieurs fosses. Certains sont même éleveurs de chameaux,
ce qui leur permet d’assurer eux-mêmes le transport d’une partie
de leur sel. Ils sont rarement à leur compte, ils représentent plus
souvent des commerçants de Tombouctou. Ils partagent leur
temps entre leurs maisons, où ils servent des clients, reçoivent
des caravaniers nomades et traitent avec eux des ventes de sel, et
leurs mines dont ils vont surveiller l’exploitation. Ce sont tous
des Arabes (un seul affranchi, mais anobli par son pèlerinage à
La Mecque). (…) Ils sont pris dans un réseau serré de dettes, de
créances, de contrats variés, de services rendus. Ils ont
perpétuellement de l’argent dehors et du sel en route. (…) Si la
surveillance de leurs chantiers et la marche de leurs affaires le
permettent, ils redescendent chaque année passer trois ou quatre
mois à Tombouctou où ils ont souvent un véritable foyer 68 ».

Conclusion

La production de sel a généré différentes formes de travail forcé, du
servage à l’esclavage, et il paraît difficile d’établir une relation entre ces
modes d’exploitation de la main-d’œuvre et un système technique

particulier. De même l’État, que l’on peut analyser comme un ensemble de
contraintes que fait peser la classe dirigeante sur les travailleurs,
n’intervient pas de façon univoque. L’État absolutiste en Europe ou l’État
impérial chinois ont privilégié la corvée qui semble être le dernier avatar du
servage des masses paysannes, l’État du despotisme éclairé qui entendait
tirer parti de toutes les ressources humaines pour augmenter sa puissance et
la richesse du trésor, n’a pas hésité à transformer la saline en bagne à faible
productivité, l’État totalitaire est allé le plus loin dans cette voie en utilisant
prisonniers de guerre et déportés à la production de sel minier, solution qui
a paru préférable à beaucoup qui y virent le moyen d’échapper à
l’extermination. L’hypothèse reste à vérifier ! Reste le cas de l’Afrique
saharienne et subsaharienne, où il semble bien que :

– ce sont les Noirs qui y ont constitué des États puissants, tandis que
les tribus pastorales du désert ignoraient cette forme de centralisme,
– les États noirs cédaient aux tribus du désert les esclaves capturés lors
de la guerre,
– ou les riches particuliers contraignaient au travail forcé leurs
débiteurs défaillants.
Dans ce système ceux qui détenaient le sel pouvaient acheter tout ce qui
leur manquait, les grains, et le travail des autres. Les empires noirs et leur
aristocratie militaire ou marchande étaient condamnés à envoyer une main-
d’œuvre fort loin (déportation) exploiter les salines dont les pasteurs
n’avaient guère besoin. Ces pasteurs se seraient contentés de passer de
temps en temps au cours de leurs pérégrinations auprès des salines pour
procurer à leurs dromadaires la cure de sel et emporter les quelques barres
qui auraient suffi à leur alimentation. Pour obtenir le millet et par
conséquent les hydrates de carbone, les nomades disposaient du fruit des
palmeraies, les dattes, comme moyen d’échange. L’esclavage du désert
serait un transfert de travailleurs confiés aux nomades par les États de la
savane qui en recevaient l’indispensable sel en retour. Ailleurs dans le

monde, le mode d’exploitation habituel de la saline fut le métayage ou le
salariat, jusqu’à ce que le développement des techniques, de l’industrie
chimique et du capitalisme transformât tout le secteur salinier en quelques
vastes entreprises dont la taille optimum se situe aujourd’hui au-delà d’un
million de tonnes/an.

4. Trapani (Sicile), récolte et portage du sel (Sellerio, p. 116)

5. Syracuse (Sicile), saline Magnisi (Sellerio p. 103)
Le portage du sel sur la saline fut longtemps une industrie de main-d’œuvre qui mobilisait

des troupes de saisonniers payés à la tâche.

1. On dispose de peu d’éléments sur le travail forcé aux salines en Europe durant le Moyen Âge.
Selon LADERO QUESADA qui cite un des rares exemples, le marquis de Cádix employait 52 esclaves
dans ses salines gaditanes de La Isla de León et dans sa compagnie de pêche du thon au cours des
années 1480.
2. Selon la description du livre documentaire Aobo tu (ce qui signifie littéralement « bouillir la
mer »).
3. GUO Zhengzhong.
4. HOCQUET (19911) et (19912).
5. VOGEL, 130-31.
6. Ibid., 200-04.
7. DUNSTAN, 238-9 (traduction de l’anglais : J.-C. Hocquet).
8. Ibid., 242.

9. Ibid., 248.

10. Cf. les travaux de LIVI, VERLINDEN et HEERS.

11. PELIZZA.

12. MANCA.

13. « in eadem (insula) reddire seu tornare cum captivis et aliis rebus et mercibus (…), ibique
ipsos captivos sive sclavos et bona eorumdem vendere, permutare, alienare, prout videbitur eis
melius expedire » (cité par FERRER ABARZUZA).

14. Maria Teresa FERRER I MALLOL.

15. FERRER ABÁRZUZA.

16. HOCQUET (2012), II, p. 1108. Le poids du mondin pesé à Venise varia entre 1 886 kg au milieu du
XVe siècle (poids maximum) et 1 358 kg dans les années 1520.

17. ESPINO LÓPEZ (2015), p. 251 ; ESPINO LÓPEZ (2009), p. 191.

18. FERRER ABÁRZUZA, p. 325-327.

19. Ibid., p. 331-332.

20. Ibid., p. 334.

21. Ibid., calendrier de l’emploi des esclaves (p. 452-454).

22. LIOT.

23. ESCOBAR OLMEDO, 161-186.

24. EWALD, cf. « tribute » dans l’index.

25. BOYE (la gabelle avait unifié les mesures du sel dans le Royaume sur la base du muid de
24 minots de 100 livres poids du roi).

26. Sur la substitution de la prestation de travail à l’impôt, HOCQUET (1987).

27. BOYE, 40-42.

28. DI TUCCI, p. 13-62. PIRA, « I Dannati », date le premier envoi de forçats par le gouvernement
piémontais de 1767 (p. 141) quand les bagnards tentèrent une première évasion bloquée par les
dragons royaux.

29. PIRA, « I Dannati », p. 144-146.

30. SENSENIG. À l’égard des Juifs, le plan d’extermination systématique des nazis ne les incita pas à
utiliser cette main-d’œuvre potentielle malgré la proximité du camp d’Auschwitz et de la mine de
Wieliczka, sauf peut-être à la construction d’armes nouvelles dans les usines souterraines secrètes
installées au fond de la mine.

31. Soljenitsyne dans l’Archipel du Goulag a signalé le travail aux mines de sel comme l’un des
châtiments infligés dans la Russie stalinienne.

32. Cicéron, Pro lege Manilia de imperio Cn. Pompei oratio, VI, 14-16, cité par MOINIER, 50. Le
mot « familia » formé sur « famulus » (= esclave) désignait en latin classique : l’ensemble des
esclaves de la maison, le personnel des esclaves, y compris celui des sociétés.

33. TAMSIR NIANE.

34. BONO.

35. DUCELIER ; CONSTANTELOS ; BRESC ; pour l’Espagne, PHILLIPS William et SIMON Larry.

36. ABIR M. ; DUBOIS C. tient d’un chef caravanier interviewé par ses soins le 8 février 1999, Saïd
Ahmed, né vers 1917, et qui aurait secondé son père dès l’âge de douze ans, que la caravane s’arrêtait
« à Assal pour ramasser du sel (…) La caravane y stationnait d’un à quatre jours selon les besoins.
“On n’avait pas d’ouvriers, on faisait tout nous-mêmes”, aimait-il à rappeler. L’exploitation des
salines du lac Assal reste aux mains d’hommes libres, essentiellement aux Afars, détenteurs des
droits d’usage » (p. 40). On était alors vers 1930 quand la Côte française des Somalis était colonie
française et que des sociétés françaises avaient créé depuis 1900 ce qui allait devenir la Société des
Salines de Djibouti pour exploiter une saline maritime industrielle. Ceci n’avait pas été sans
conséquence pour l’exploitation traditionnelle du sel des Danakil (nom arabe des Ifars). Les
témoignages tardifs éclairent mal les situations antérieures.

37. MIQUEL, 92.

38. DEVISSE, 47 n. 22 et 71.

39. Selon la juste observation de NANTET, 54.

40. LOVEJOY (1986), examine au chap. 6 « la mobilisation du travail ».

41. Ibid., 115-7.

42. Ibid., 133. Carte du Soudan central dans MONIOT, 336.

43. Les sels ont différentes compositions chimiques, le sel de table contient essentiellement du
chlorure de sodium (NaCl), le natron y mêle du carbonate et du sulfate de sodium, si le carbonate de
sodium l’emporte, on a affaire à du trona (Na3H [CO3]2– 2H2O). Cf. LOVEJOY (1986), 134.

44. Ibid., 118-9.

45. GÉRY.

46. En pays Manga, le sel de cendres provenait d’un arbuste, capparis sodada, qui poussait dans les
plaines abandonnées par le retrait du lac Tchad à l’est de la bourgade de Mainé Soroa, tandis que le
sel de terre salée était récolté à l’ouest de la petite cité au fond de cuvettes naturelles établies entre les
dunes (GOULETQUER et KLEINMANN (19761), 21-3).

47. Comment l’esclave gagnait-il de l’argent ? ni par un salaire ni par une allocation de sel qu’il
aurait pu vendre sur le marché. Je n’ai pas vu que l’officier cité par LOVEJOY apportait une réponse à
cette question fondamentale (LOVEJOY (1986), 132). LOVEJOY (1983, reéd. en 2000), a également
contribué au numéro Outre-mers, (2002).

48. LOVEJOY (1986), 133.

49. J. C. HOCQUET, compte-rendu critique de l’ouvrage de Lovejoy, Annales, Économies, Sociétés,
Civilisations, (1989), 1091-4 ; les thèses de Lovejoy ont fait l’objet d’un débat dans la revue
Techniques et Culture, 1991, 17-18, entre WIGBOLDUS et GOULETQUER.

50. Présentation commode (mais vieillie) dans GOULETQUER et KLEINMANN (19762).

51. ROTTIER, 82 : « Les esclaves (serviteurs) des Kanuri (du Kawar) sont attachés de père en fils à
leur maître qui les utilise au travail de la terre et des salines et assure leur subsistance. Pour le travail
de la terre, ils cultivent un jardin pour le maître et en cultivent un second pour eux-mêmes et leur
famille. Quelquefois l’esclave est capable d’acheter sa liberté en accord avec son maître, soit en lui
versant une somme d’argent, soit en lui promettant de lui verser chaque année une rente en argent
venant de son travail. Le maître à sa mort peut affranchir l’esclave qui lui a été fidèle et le coucher
dans son testament ».

52. RITTER dans un livre témoignage raconte qu’au campement près de Chinguetti, à son réveil une
« petite Négresse d’une dizaine d’années lui a apporté un plat de bouillie de mil pour son petit
déjeuner » (p. 25). La petite fille faisait partie des « esclaves de tente », ses parents ou ses arrière-

grands-parents ont dû être déportés ici du Sénégal. Les esclaves n’ont pas d’autre alternative sinon
d’aller travailler comme salarié dans les mines de fer, dans un environnement totalement étranger.
Les Beidani (blancs = les Maures) les appellent abid (= captifs), ils considèrent les Nègres comme
des créatures qu’Allah a vouées à leur service une fois pour toutes.

53. GRANDIN.

54. LOVEJOY (1986), 183.

55. RENAULT rappelle l’importance de la traite transsaharienne et signale deux colloques publiés par
E. SAVAGE et S. DAGET dans la revue Slavery and abolition, décembre 1988 et avril 1992.

56. On lit souvent dans la presse ou on entend dans les médias qui proposent des reportages sur le sel
africain que les populations échangeaient le sel contre son poids d’or (il faut comprendre : 1 kg de sel
contre 1 kg d’or) ce qui est absurde et vient d’une mauvaise interprétation d’un passage du grand
voyageur arabe Ibn Battuta au XIVe siècle qui décrivait l’échange muet entre noirs et nomades. Les
seconds déposaient les barres de sel et se retiraient, les clients noirs apportaient de l’or et se
retiraient. Les nomades revenus, s’ils jugeaient la quantité d’or insuffisante, laissaient les choses en
l’état, pour inviter les acheteurs à ajouter un peu d’or. Quand l’échange paraissait équilibré, les
Touaregs emportaient l’or et laissaient le sel. Il n’est dit nulle part que les deux tas devaient être
égaux en poids, mais en valeur. DEVISSE a fait justice de la légende de l’échange poids pour poids
sel/or et rappelle les informations concordantes fournies par Ibn Hauqal (la charge de sel d’un
chameau revenait à 1 kg d’or, en réalité le chroniqueur écrivait : « ils ne peuvent rien faire sans le sel,
dont une charge dans l’intérieur et dans les parties les plus reculées (du Soudan) vaut 200 et même
300 dinars »), Ibn Battuta beaucoup plus précis mettait en relation la valeur du sel et la longueur du
trajet (1 charge = 47,20 g d’or à Oualata et 141 g à Malli) et V. FERNANDES (à Tombouctou, le
dromadaire et sa charge de sel étaient vendus 570 g d’or) (p. 58 n. 69). Il n’était pas inutile de
rappeler ces données pour fixer le prix relatif de l’esclave. On observe aussi que l’équivalence charge
de sel/grammes d’or repose sur des conversions de mesures anciennes qui ne sont nullement établies.
Sur ces problèmes de la valeur du sel, indispensable, et de l’or, qui ne présente aucune nécessité
vitale, cf. les analyses de E. Ann MCDOUGALL (1983). Cette note ne suffira certainement pas à
éliminer tous les propos stupides qui ont trait à ce que leurs auteurs qui préfèrent le spectaculaire à la
vérité appellent « l’or blanc » ce qui contribue à entretenir la confusion.

57. MCDOUGALL (1992), 63 (v. note 42). McDOUGALL (2000), (20021), (20022).

58. ROBERTS.

59. Ibid., 71. Carte HT des itinéraires caravaniers à travers le Sahara dans RITTER.

60. « the vast quarries (now abandoned) and the winding corridors at the sebkha date to this epoch »
(Amadu Mahmadu BÂ).

61. Elizabeth Ann MCDOUGALL (1976), (1980), (1985), (19901), (19902).

62. KLEIN M., « The demography ». Dans son article « Discourse and distorsion », Ann McDougall
(20021) avance d’une part que l’esclavage saharien aurait finalement été moins important que ne
l’aurait cru une historiographie européenne façonnée par l’antiesclavagisme (abolitionnisme) de la
seconde moitié du XIXe siècle et par l’orientalisme inspiré par l’attrait pour l’Empire ottoman, d’autre
part qu’il est erroné d’opposer une Afrique noire victime et une Afrique musulmane et blanche de
trafiquants.

63. BERNUS (1981), E. et S. BERNUS (1972).

64. Le déclin du trafic caravanier et la fourniture de sels européens aux ports d’Afrique noire a
entamé la culture touarègue et la prépondérance de cette population obligée aujourd’hui d’accepter le
travail jadis réservé au sédentaire. L’occupation française a contribué à fixer ces populations pour

mieux les contrôler politiquement. REGNIER, 236, raconte les désillusions d’un jeune targui : « je suis
furieux parce que je pensais que comme Targui je n’aurais que du travail de chamelier à faire, mais
Askiou m’a ordonné de tailler le sel comme les esclaves. Je n’ai rien pu dire parce que lui aussi
travaille, mais ça fait mal aux mains, j’ai attrapé des ampoules et des courbatures dans le dos. » (cité
par RITTER, 113).

65. CLAUZEL, 60-61. GERVILLE-RÉACHE et MATHIEU avaient bien décrit les conditions épouvantables
du travail à la mine dans une chaleur abominable, une odeur affreuse de terre humide, de vase
putride, d’eau croupie et de saumure suffocante. Les captifs (hartâni) sont nus, leur corps noir
seulement recouvert d’une gaine blanche déposée par le sel, la peau fendillée et craquelée est
recouverte de cette carapace, les yeux aux paupières gonflées et sanguinolentes sont rougis par le
soleil et le sel, les blessures entraînées par le travail se transforment en ulcères rongés par le sel qui
fait craquer la peau et ronge les chairs. Sur huit jours de travail, le traitant prélève le produit de six
jours, il autorise l’hartâni à garder pour lui-même le produit du 7e jour et lui impose un repos forcé
le 8e jour (pour être d’attaque les six jours suivants).

66. CLAUZEL, 68 ; RITTER, 127.

67. CLAUZEL, 70. Ces conditions n’ont pas changé dans les années 1990, selon le téléfilm
documentaire, Les Quatre dromadaires, auquel Jean Clauzel collabora : quand le mineur noir
esclave pour dette extrait cinq barres de sel qu’il livre au commerce caravanier, le nomade impose
son prix à Taoudenni et revend au prix fort à Tombouctou, gardant pour lui-même tout le bénéfice.

68. CLAUZEL, 83.

Chapitre 2

La rente des puits salés au Moyen Âge

Les pays bordés d’une façade maritime, ensoleillée ou brumeuse et
pluvieuse, ouverts sur la mer salée, n’avaient guère de peine à produire du
sel au Moyen Âge. La faiblesse de l’ensoleillement n’était même pas un
obstacle et les côtes de la Manche, l’Angleterre maritime, la Zélande,
l’archipel frison ou l’île de Laesø dans les détroits danois parvinrent à
s’assurer une honnête production en utilisant des combustibles comme le
bois ou la tourbe et une saumure d’origine marine, quelquefois extraite du
sable des grèves ou de tourbières littorales. Le coût du sel ainsi produit était
élevé et le déficit de la production fit naître un commerce important,
maritime ou fluvial, qui suppléait aux besoins considérables de l’Europe du
Nord. Cependant, le transport était lui aussi d’un prix élevé et constituait un
véritable goulot d’étranglement de l’économie du sel. Heureusement, les
pays continentaux n’étaient pas totalement dépourvus de ressources
facilement accessibles dans leur sous-sol. La quasi-totalité du continent
européen, mises à part quelques régions de socle comme l’Écosse et la
Scandinavie, avait été occupée par les mers sédimentaires à partir des
débuts de l’ère secondaire, et au Trias puis à l’Éocène ces mers fermées en
lagunes s’étaient évaporées sur place en déposant d’épaisses couches de sel.
Ces couches avaient subi le plissement alpin ou des déformations qui les
avaient portées à quelques dizaines de mètres sous la surface du sol,

protégées par des terrains imperméables de la dissolution par les eaux de
ruissellement. Le sel gemme est une roche légère et plastique, apte à subir
des déformations, à se glisser entre les roches compactes à la faveur de
fractures ou de fissures pour venir former des dômes près de la surface du
sol. Tous les terrains sédimentaires européens comportent de tels gisements
d’autant plus accessibles que les couches se relèvent à la périphérie des
bassins.

LES MODES D’EXPLOITATION DE LA SAUMURE

Au Moyen Âge, les pays les mieux pourvus de sel gemme étaient
l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, l’Est de la France (Lorraine et Franche-
Comté), l’Angleterre (Cheshire), l’Italie (Salsomaggiore) et la Sicile, la
Bosnie (Tuzla), la Pologne et la Roumanie, la Russie. D’autres pays
ignoraient l’existence de leurs ressources, plus profondément enfouies, ainsi
la Suisse et les Pays-Bas. Le plus souvent, on n’accédait pas au sel gemme
par les techniques de la mine sèche (dry mining), seulement utilisées à
Wieliczka et à Cardona, mais par la technique des puits salés ou des
fontaines. Cette technique a connu dans les Alpes, du Tyrol à la Styrie en
passant par le sud de la Bavière et le Salzkammergut, ses plus belles
réalisations grâce à un procédé technique appelé la « manipulation ». Celle-
ci consistait à creuser dans la montagne des galeries presque horizontales et
des puits verticaux ou obliques qui accédaient à des cavités ou chambres
(Zimmer) creusées par l’homme dans la couche de sel gemme. Par le puits,
on dirigeait vers la chambre des eaux douces, pluviales ou nivales, qui
léchaient et dissolvaient le sel des parois, se transformaient en saumures
saturées (environ 25° Baumé 1) que l’on faisait descendre par des conduites
de mélèze dans la vallée jusqu’à la saline où les saumures étaient mises à
bouillir dans des poêles de vastes dimensions chauffées au bois. Ces
véritables entreprises industrielles apparues au XIIe siècle et développées au

cours du XIIIe siècle étaient parvenues à dissocier géographiquement la

production de la matière première, la saumure, et celle du produit fini, le
sel. La matière première naissait dans la montagne, en altitude, le sel était
fabriqué dans la vallée. Chacune de ces entreprises exigeait de lourds
investissements initiaux de la part du prince local, comte de Tyrol,
archevêque de Salzbourg, duc d’Autriche, duc de Styrie. Ces princes
n’eurent de cesse de se faire remettre les poêles concédées au XIIe siècle aux

monastères bénédictins ou cistersiens pour s’assurer sans partage le contrôle
de la production du sel. En général, le rachat se faisait sous forme de
versement de rentes, le prince préférant reconstituer son capital fixe
dispersé par ses prédécesseurs.

En plaine ou sur la bordure des montagnes, la situation était différente.
Le plus souvent, une source salée attirait les animaux, gibier ou cheptel, qui
allaient s’y abreuver. Les hommes avaient alors aménagé la source par un
puits qui collectait les eaux salées et s’efforçait de les isoler des eaux
douces voisines afin de renforcer leur salure. On ignore tout des techniques
de construction de ces puits, à large ouverture, creusés par des puisatiers et
cuvelés pour éviter les éboulements, équipés de seaux et de cordes mus au
moyen de cigognes (puits à balancier), par la suite de paternoster ou

chaînes sans fin tournées par des manèges de chevaux qui actionnaient un
système de roues dentées. On ignore la date d’apparition de ces puits,
l’archéologie médiévale n’y a guère prêté attention et il faut le plus souvent
attendre le XIe siècle pour trouver des documents écrits attestant leur

existence. En fait, ils sont beaucoup plus anciens et l’abondance du
« briquetage » daté le plus souvent de l’âge du fer atteste que les hommes
accédaient déjà aux saumures souterraines qu’ils faisaient cuire dans des
poteries d’argile sur des foyers de terre, ce qui explique l’abondance des
dépôts d’argile cuite indestructible liés à l’exploitation du sel. Aux XIe et
XIIe siècles, les témoignages se multiplièrent et plusieurs sites salins, à Halle

ou à Salins, étaient équipés de plusieurs puits sur un espace réduit. Ailleurs,

comme à Lunebourg, la saumure était puisée par un puits unique de grande
capacité qui fournissait la saumure à 54 sauneries équipées chacune de
4 poêles. De toute façon, à la différence de la montagne alpestre où une
saline unique, aux mains d’un seul propriétaire, cuisait la saumure du
prince, en plaine ou en zone de moyenne montagne, la saumure était
partagée entre de nombreux salineurs exploitant des poêles de petites
dimensions 2.

Les puits salés de la plaine donnaient seuls lieu à partage. Le partage
doit être entendu sous deux formes. D’une part en effet il fallait répartir la
saumure entre tous les exploitants des poêles, sous peine d’interrompre le
processus productif, et veiller à ce que chacun reçût son dû au moment
opportun. Ce partage n’est pas différent dans son principe de la répartition
de l’eau salée dans les salins maritimes ou dans les systèmes d’irrigation
des pays méditerranéens 3. Les maîtres des poêles avaient-ils accès à la
saumure en qualité de propriétaires ou les propriétaires de l’eau salée
cuisaient-ils dans des sauneries qu’ils avaient installées après être devenus
détenteurs de saumure. Au Moyen Âge prévalait un système socio-
économique, le féodalisme, dans lequel la rémunération de services rendus
ou attendus et de nombreuses transactions prenait la forme de constitution
de rentes perpétuelles en faveur de multiples bénéficiaires quelquefois très
éloignés et qui pensaient s’assurer ainsi un approvisionnement régulier en
sel obtenu à bas prix pour leur consommation quotidienne. Parmi ces
bénéficiaires de rentes figuraient au premier chef les monastères qui nous
ont légué l’essentiel de la documentation sur quoi repose notre
connaissance de l’histoire économique des XIe-XIIIe siècles, mais cette

hégémonie documentaire n’excluait pas que des familles laïques, puissantes
de préférence, modestes quelquefois, aient été capables de maintenir ou
d’acquérir une propriété dans les puits salés. Ces constitutions de rentes
aboutissaient à un démembrement de la propriété.

La production du puits salé se prêtait remarquablement à partage. Il était
en effet très rare qu’un grand propriétaire, évêque ou archevêque ou comte,
ait commis l’imprudence de se dessaisir d’une telle source de revenus
fondée sur le sel et le plus souvent les puits sont demeurés la propriété des
familles ou des sièges épiscopaux qui les avaient obtenus de l’empereur, ou
du roi en Espagne, propriétaires régaliens des ressources du sous-sol. Mais
le mode d’extraction de la saumure, par seaux, favorisait la division de sa
propriété. Le bénéficiaire de la largesse ne recevait pas un seau, ni dix ou
même cent car, outre que le calcul décimal n’était guère en usage, la
production du sel obéissait à d’autres impératifs techniques. Il fallait en
effet emplir la poêle pour former un bouillon et le rentier se voyait donc
gratifié d’un nombre suffisant de seaux pour constituer une poêle et il
recevait alors une poêle de saumure qu’il ne faut pas confondre avec
l’instrument de tôles ou de plomb où cuisait ladite saumure. La distinction
entre contenant et contenu n’a pas toujours été correctement opérée et elle a
donné lieu à des contresens sur la capacité de production des salines
médiévales. La constitution de la rente intégrait en effet un autre facteur : le
temps. Dans une production cyclique et constamment renouvelée, la poêle
concédée à perpétuité pouvait s’entendre comme permanente, une poêle
chacun des jours de l’année, ou une fois par semaine, ou une seule fois par
an, ou à la vigile des grandes fêtes chrétiennes. Selon la périodicité du
versement, la rente annuelle atteignait une poêle, quatre poêles, cinquante-
deux ou sinon 365, du moins une année diminuée des jours de chômage,
dimanches, fêtes religieuses, pluies abondantes qui abaissaient le degré de
la saumure ou froid intense qui gelait l’installation. Toutes les fontaines ne
livraient pas une saumure saturée, certaines sources étaient de si faible
teneur qu’elles n’empêchaient pas le gel.

Au Moyen Âge on a exploité toutes les sources salées découvertes,
même celles très pauvres qui titraient 2 ou 3° Baumé et qui affrontaient une
grave difficulté : le ravitaillement en combustible quand fut close l’ère des

vastes défrichements, dont on ne se demande pas suffisamment à quel usage
on réserva le bois produit lors de cette phase d’expansion agricole et de
mise en culture d’anciens sols forestiers. Le coût du transport et le
morcellement territorial qui confiait le pouvoir localement à des seigneurs
habiles à étendre leur ban jusqu’au monopole du sel réduisaient à néant
toute question de rentabilité dans un régime de non-concurrence. Si de
nombreuses salines ont fait l’objet de monographies solidement
documentées, en particulier en Allemagne, nous choisirons nos exemples
pour la suite de l’exposé dans quelques salines : à Lunebourg, à Halle, à
Salins et Salies-de-Béarn, dans le Cheshire anglais, et dans les salines du
piémont pyrénéen espagnol.

LA PROPRIÉTÉ ET LES RENTES

À Parme, en pays de communes qui acquirent et consolidèrent leur
indépendance contre les magnats au cours du XIIIe siècle, la ville lutta contre
les Pallavicini qui, au siècle précédent, s’étaient assuré une position
hégémonique dans les puits et les salines. L’empereur Frédéric II confirmait
encore les privilèges de la puissante famille féodale en 1249, mais la
commune qui avait commencé à racheter les parts des petits propriétaires
dès 1272, entreprit ensuite la lutte armée contre les puissants marquis pour
s’emparer des puits du Salsese. En 1318, la commune sortait vainqueur du
conflit et décrétait que

« nul particulier, communauté ou place, n’aille puiser la saumure
et faire du sel, sinon pour l’utilité de la commune ».

Les licences d’exploitation étaient délivrées par le capitaine et les
anciens. Tous les membres de la famille Pallavicini disposaient de dix jours
pour venir présenter leurs titres de propriété. L’argent de la vente du sel irait

exclusivement à la construction d’édifices communaux dans la ville et à
l’investissement dans la saline, les puits, l’achat de poêles, la construction
de puits et de sauneries et tout le nécessaire 4. Une communauté urbaine
avait donc réussi à substituer une puissante famille féodale pour édifier un
monopole du sel qui ne différait guère de celui des principautés alpestres.

Malgré la multiplication des rentes, le seigneur n’a jamais renoncé à la
propriété des biens qui lui conféraient un contrôle permanent sur la
production du sel et garantissaient ses revenus domaniaux ou fiscaux. A
Salies-de-Béarn, la fontaine salée de la place du Bayàa était la propriété du
vicomte de Béarn qui, au début du XVe siècle, en amodiait l’exploitation à

des fermiers placés sous le contrôle du trésorier, l’atelier de fabrication des
poêles appelé l’ostau de la Rome appartenait aux seigneurs d’Audaux qui

avaient acheté en 1299 le privilège exclusif de fabrication et de réparation
des poêles de plomb et exigeaient de tous les Salisiens utilisant leurs poêles
une redevance en millet 5. On ignore quand le vicomte se fit remettre la
propriété de la saline. À Añana, à la limite des provinces d’Alava et de
Burgos, l’antique villa de Salinas de Añana qui exploitait une saumure

distribuée aux aires salantes par trois canaux était gérée par un conseil et les
« héritiers de la saline » depuis, au plus tard, un diplôme d’Alphonse VIII
en 1198. Ces héritiers formèrent par la suite la Comunidad de Caballeros

herederos de las reales salinas de Añana, quand la saline entra dans le

real patrimonio 6.

6. Añana au pays Basque espagnol, vue générale

À Salins, où les exploitations étaient plus complexes, on comptait trois
salines, deux dans le Bourg-Dessus (la grande saunerie et la chauderette
de Rosières) et une dans le Bourg-Dessous appelée le puits à muire. La
grande saunerie et le puits à muire, attestés dans la documentation dès
1145, étaient des unités de production dotées de toutes les installations
nécessaires : puits, poêles et « bernes », ateliers de séchage, etc. Le sous-sol
renfermait des installations de captage appelées puits, la grande saunerie
disposait de deux puits, le puits d’Amont et le puits à Grès et cédait sa
« muire » à la chauderette dépourvue. L’histoire de Salins nous paraît
emblématique : les historiens, en effet, qui ne sont à l’aise qu’en examinant
des documents écrits et souvent constitués en cartulaires à une date déjà
tardive, opposent deux modes d’appropriation de la muire. La grande
saunerie aurait appartenu au seul comte Jean de Chalon dit l’Antique qui
aurait dilapidé son patrimoine par de nombreuses concessions de rentes,
tandis que le puits à muire aurait été partagé entre de très nombreux
propriétaires, les « rentiers ». À partir de cette constatation, il est aisé de

conclure que les deux salines auraient à l’origine appartenu au comte de
Bourgogne et au sire de Salins. Ces grands seigneurs auraient très tôt
arrenté des parts de leur propriété. Le cartulaire de Salins dit de Jean de
Chalon juxtapose des donations de muire « en sel ou en argent » concédées
par le comte ou sa famille à des établissements religieux ou à des
particuliers à son service, pour des raisons professionnelles ou unis par les
liens vassaliques et familiaux. Cent deux maisons, abbayes, prieurés,
hôpitaux, relevant d’une quinzaine d’ordres religieux différents et situés
dans les évêchés de Besançon (la moitié), Langres, Lausanne et Genève, et
presque autant de particuliers ont ainsi bénéficié d’une largesse comtale
destinée à consolider une fidélité et à étendre un réseau politique
d’alliances. En fait, il semble qu’on puisse inverser ces deux propositions :
au lieu d’une propriété comtale initiale démembrée par des constitutions de
rentes, il faut y voir au contraire l’édification d’un patrimoine comtal au
détriment des rentiers. En effet, Jean de Chalon l’Antique qui avait acquis la
saline par échange en 1237, entreprit une vaste réforme de la gestion de son
bien en concluant un accord avec une dizaine de rentiers (ecclésiastiques,
chevaliers et bourgeois de Salins) qui lui cédèrent leur muire désormais
cuite dans les bernes comtales 7. Après quoi, Jean n’eut de cesse de
transformer les rentes en muire en rentes en sel puis de substituer à ces
rentes en sel des rentes en argent payables sur le produit de la vente, ce qui
établissait son monopole du sel 8. Les donations même indiquées en muire
étaient immédiatement converties en argent pour des sommes allant le plus
souvent de 10 à 100 livres 9. Cette conversion éclaire la politique comtale, le
comte n’entendait pas partager le contrôle et la propriété de la saline, il
avait au contraire préféré acquérir la pleine propriété de la grande saunerie

et de son puits en distribuant en échange une part des revenus pour garder la
maîtrise de la production 10. Cependant, les maîtres de la grande saunerie

ne renonçaient pas à toutes prétentions sur le puits à muire et en

décembre 1290, Othon, comte de Bourgogne et sire de Salins, Jean de

Chalon, comte d’Auxerre et Etienne de Chalon, sire de Vignory, Jean de
Chalon, sire d’Arlay, tous héritiers de Jean de Chalon, s’associaient pour
acquérir et partager en trois parts égales les revenus et les charges « du puits
à muire au bourg le comte 11 ». En 1290, la famille comtale tentait de
renouveler au puits à muire l’opération qui avait si bien réussi en 1241 à la
grande saunerie. En 1267, dans son testament, le comte Jean de Chalon
avait partagé la grande saunerie en trois parts entre les héritiers issus de ses
mariages successifs 12. Au puits à muire, la situation était différente,
archaïque, et la muire continuait d’être exploitée par une association qui
regroupait plus de 150 co-possesseurs 13. À Lunebourg, dans le puits appelé
Sod des galeries souterraines (Fahrten) rassemblaient plusieurs sources
éloignées. Au-dessus du puits avait été construit un bâtiment, la Küntje. En
1269, le duc de Braunschweig-Lüneburg fit ouvrir une nouvelle source à
500 m de l’ancien puits qui devint l’alte Sülze. À la fin du XIVe siècle, les
muires de la nouvelle source furent dérivées dans le vieux puits 14.

À Droitwich dans le Cheshire les sources salées étaient captées dans
trois puits, Upwich, Middlewich et Netherwich dont le nom dérivait de leur
localisation par rapport à la rivière Salwarpe qui traversait la ville. La muire
ou brine était puisée et mesurée en vats (plumbi en latin) ainsi constitués :
1 vat contenait 12 wickerburdens ou wickerbrine, chacun de ceux-ci tenait
18  vessels ou burdens de 32 gallons. Un vat faisait 6 912 gallons ou
31,38 hectolitres 15. Il était facile de diviser le vat en demi, tiers, quart ou en
parts plus petites encore pour répartir la saumure entre les ayants droit. Du
XIIe siècle, on ignore tout, mais en 1215 le roi Jean octroya une charte de
franchise au bourg qu’il confia aux bourgeois avec les puits et les droits
(Salsae) contre une rente annuelle de 100 livres. Le bourg perçut alors
directement les salsae assises sur chaque vat de saumure. La perception du
droit était enregistrée dans des rôles (salsae rolls) dont le plus ancien date
de 1274-1276. Il en subsiste 49 jusqu’en 1432. Chaque rôle contient de 100

à 130 noms de bourgeois suivis de la somme payée sur la tenure mesurée en
vats. Les rôles distinguent pour chacun les vats tenus par héritage, les
achats et les locations. Les bourgeois avaient ainsi acquis le monopole de
fabrication du sel, mais à partir du milieu du XIVe siècle quelques seigneurs
des manoirs jadis détenteurs de parts élirent domicile dans le bourg pour
obtenir et la saumure et le droit de bourgeoisie. Les titulaires des vats
devaient faire la preuve de leur titre avant que commençât la saison de
cuite, en juin quand s’atténuait le danger d’infiltration des pluies et que la
saumure montait en degré (la saison s’achevait en décembre). Ils
annonçaient alors combien de vats ils entendaient bouillir. La saison de
cuisson était divisée en 12 périodes appelées weeken brine, qui
correspondaient à la division du vat, et chaque utilisateur recevait pour un
weeker burden 18 vaisseaux, 6 puisés au sommet, 6 à mi-profondeur, 6 au
bas du puits, pour obtenir une saumure de qualité moyenne 16.

L’EXPLOITATION

Au Moyen Âge, le bassin de Salies était, semble-t-il, cédé aux enchères
à des adjudicataires qui vendaient les parts de saumure aux « portionnistes »
qui cédaient leurs billets aux « façonneurs » ou salineurs. Le salineur
achetait son eau salée et chacun y trouvait son profit, les portionnistes, les
fermiers et le vicomte. Le statut de portionniste n’est rien moins que clair et
s’il a donné naissance à une corporation de part-prenants héréditaires au
bénéfice de l’aîné de la famille, il a engendré une durable polémique locale
dont les échos sont loin d’être apaisés 17. La corporation apparut peut-être
dans la seconde moitié du XVIe siècle (ordonnance de 1587) et la meilleure
description de son fonctionnement a été donnée par le baron de Dietrich en
1786 seulement. Pour être portionniste, il fallait être né à Salies de parents
salisiens. La fontaine était vidée chaque semaine et une portion ou
« compte » était composée de 26  sameaux ou seaux. Tous les chefs de

famille ne pouvaient accéder la même semaine à la fontaine, ils y
participaient à tour de rôle et comme la fontaine produisait chaque semaine
de 80 à 100 comptes, chacun pouvait espérer recevoir 4 ou 5 comptes dans
l’année. Un compte de 26 sameaux produisait à la cuisson 24 à 26 sacs de

sel de 50 livres 18. On connaît mieux le mode d’extraction de la saumure qui
provoquait la pagaille : en effet, les eaux salées de la fontaine, plus denses,
étaient recouvertes par une couche d’eau douce venant du ruissellement sur
la place, les toits et les rues alentour. Les deux couches d’eau ne se
mélangeaient pas et toute l’habileté des tireurs d’eau consistait à aller
chercher les premiers la saumure en profondeur, sous l’eau douce, et à
confier les seaux à des porteurs qui se relayaient en courant pour porter les
sameaux dans les réservoirs des façonneurs de sel. En une heure de temps,
le bassin était vidé.

À Halle aussi la saumure était convoyée aux sauneries par des porteurs
dans de lourds cuveaux accrochés à des fortes branches tenues à l’épaule 19.
Il est rare pourtant que l’on trouve ailleurs des traits aussi archaïques. À
Salins comme à Lunebourg, la saumure était distribuée aux sauneries par
des canalisations de bois, canales à Salins, Wege à Lunebourg, ce qui

favorisait la manutention et soulageait la main-d’œuvre.
Au puits à muire de Salins, au XIIIe siècle, la saumure était extraite au

moyen de trois perches chargées de fournir 57  meix subdivisés en parts,

quartiers, demi-quartiers et seilles, le meix comprenant en principe quatre

quartiers de 30 seilles ou 120 seilles. Un tel mode de compter favorisait les
divisions puisqu’en 1267 les 57 meix étaient répartis entre 143 possesseurs

laïcs et 24 églises. Les laïcs possédaient en moyenne 13,5 seilles chacun, les
parts ecclésiastiques s’élevaient à 24,5 seilles. Or le meix désignait le

volume de muire nécessaire pour cuire un bouillon dans la poêle. Le très
grand morcellement de la propriété de la muire dès le milieu du XIIIe siècle

aurait entravé la production du sel si celle-ci n’avait été gérée par neuf
régisseurs (« moutiers »). Cependant le fractionnement ne s’arrêtait pas là,

car de nombreux meix étaient chargés de cens en faveur d’églises ou de
laïcs, cens qui pouvaient prendre la forme de redevances en bouillons 20. On
ne sait rien de l’origine seigneuriale de ces rentes et cens, mais en 1267 ils
étaient d’institution déjà ancienne, le fractionnement témoignant de
l’ancienneté des partages successoraux. Le remarquable dans cette
organisation sociale, c’est, avant leur retour en 1290, l’absence des
« grands » qui n’ont, semble-t-il, gardé que les meix de « la Domaine », qui
désignait probablement l’ancienne réserve domaniale, et une société qui,
dès le milieu du XIIIe siècle, juxtaposait le monde monastique, surtout
cistersien, les chevaliers de la région, le Vignoble, et des notables de
Salins 21.

Si l’on s’interroge sur la fonction de la rente dans les salines, il faut
cesser d’y voir un effet de la générosité ou de la charité chrétienne. À
Lunebourg par exemple, le monastère de Wienhausen achetait à un
bourgeois

« dimidium plaustrum salis quolibet flumine tollendum (un
demi-char de sel de chaque Flut à prendre) in salina Luneborch
in domo Hinxte in sartagine Gunchpfanne ad dextram manum in
introitu huius domus (à la saline de Lunebourg, dans la maison
Hinxte et à la poêle Gunchpfanne à droite de l’entrée 22) ».

Le prix d’achat n’était pas signalé car ces transactions donnaient lieu à
deux chartes, l’une spécifiant la vente par le salineur, l’autre l’achat de la
rente par son créancier. La rente était cependant toujours constituée contre
un apport de capital : en 1257, Jean de Chalon vendait à l’abbaye
cistersienne de Bellevaux une rente de six bouillons à percevoir trois fois
par an pour 600 livres estevenants ; entre 1250 et 1300, cette abbaye aurait
dépensé plus de 3 500 livres en acquisitions diverses, quitte à emprunter
1 220 livres pour acheter cinq montées de muire à Lons-le-Saunier 23. À

Lunebourg, la constitution de rentes répondait à un double objectif, un
placement pour le crédirentier qui investissait son capital dans une saline
déjà établie, un emprunt pour le débirentier pressé d’argent par des coûts de
production élevés ou qui cherchait à procéder à la modernisation de son
installation. La rente fonctionnait comme une action qui représentait un
apport de capital dans une entreprise exigeant de lourds investissements. À
Lunebourg, tous les porteurs de rente formaient le groupe des
Sülzbegüterten, qu’ils aient investi leur capital dans le puits, les

canalisations, les chaudières ou les sauneries. Parmi ce groupe, les
ecclésiastiques étaient si nombreux que la saline avait mérité le nom de
« saline des Prélats ». Confondus, les établissements religieux possédaient
50 % des poêles et contrôlaient 81 % de la production, les monastères
cisterciens détenaient 9 % des poêles et 9,75 % du capital de la saline (10 %
de la production). Le revenu total de la saline s’élevait à 57 840 marks
en 1370 24.

Malgré la similitude des conditions techniques et économiques, les
diverses salines européennes ont suivi des voies divergentes en matière
d’organisation sociale, du fait en particulier de la puissance ou de la
faiblesse du pouvoir politique et de son aptitude à ériger un monopole du
sel. Tantôt le magnat était dépossédé par la commune urbaine, tantôt le roi
remettait la gestion de son bien à la bourgeoisie, tandis qu’ailleurs le prince
était assez fort pour récupérer l’intégralité d’un bien jadis confié à une foule
de rentiers. Les communautés montagnardes parvenaient pourtant à
conserver leurs privilèges en dépit du retour du pouvoir princier. Partout la
rente a subsisté, moins par ses caractéristiques féodales (achat de fidélités et
aumônes) que pour les nécessités de l’investissement capitaliste dans des
entreprises qui, dès le Moyen Âge, avaient besoin d’argent frais pour
renouveler leur matériel. Cette rente était cependant mal dégagée des
structures féodales de la société auxquelles elle empruntait son caractère
perpétuel. Le seigneur, comte ou prince, prenait soin, dès le milieu du

XIIIe siècle, de ne plus assigner en rente des biens de production et il
transformait les rentes en nature en rentes en argent avant de procéder à leur
rachat au siècle suivant. Seules les villes quasiment indépendantes, telle
Lunebourg, parvenaient à sauvegarder un système qui finit, au XVIIe siècle,
par s’avérer dispendieux quand la multiplicité des rentes obérait tellement
les coûts de production que les sauneries affichaient toutes des bilans
lourdement déficitaires.

1. Les degrés Baumé (°Bé) du nom du pharmacien qui à la fin du XVIIIe siècle inventa l’aréomètre,
appareil pour mesurer les densités.
2. PALME (1974), 11-13 ; PALME (1983), 508-510.
3. Cf. la bibliographie réunie par Fabienne WATEAU.
4. FALCONI, (1966).
5. TUCOO-CHALA, (1966), 34 ; id., (1982), 32-34.
6. ARELLANO SADA, 507.
7. Cartulaire de Hugues de Chalon, doc. 575.
8. VOISIN, (1984), 144-6
9. LOCATELLI et BRUN, (1991), 53-4.
10. HOCQUET, (1994), 200-202.
11. Cartulaire des comtes de Bourgogne, 389
12. PRINET, (1898), 71-72, DUBOIS, (1976), 522
13. LOCATELLI et BRUN, (1991), 43.
14. WITTHÖFT, (1976), 15-17
15. HOCQUET, (1992a), III, 14.
16. BERRY, (1957), 39-48.
17. LABARTHE, (1981), 42-43
18. DE DIETRICH, (1786), 433-4.
19. PIECHOSKI, (1981), 14.
20. DUBOIS H., (1991), 303-19.
21. DUBOIS H., (1981), 70.
22. BACHMANN, 24.
23. HOCQUET, (1994), 202.
24. VOLK, (1984), 135-7

Chapitre 3

Paternalisme et archaïsme à Cervia
au XIXe siècle

L É  R’ TAT PONTIFICAL, LES RENTIERS ET LES SALINES DE OMAGNE

À Cervia, comme en d’autres centres saliniers voisins de la haute
Adriatique (Chioggia, Piran, Pago), où la culture des salines et les activités
annexes, ainsi le transport et la navigation des sels, constituaient
l’occupation exclusive, quel que fût le pouvoir qui exerçait son autorité sur
la cité romagnole – l’archevêque de Ravenne, l’évêque de Cervia, les
signori romagnols (Malatesta), la République de Venise, enfin, à partir de
1511 et de la victoire du pape Jules II qui avait pris la tête de la vaste
coalition européenne passée à l’histoire sous le nom de Ligue de Cambrai,
l’État pontifical – les salines et les finances étaient gérées par la chambre
apostolique. Les salines appartenaient pourtant à des propriétaires privés
qui concluaient des contrats de location et de travail avec des exploitants
privés dont le statut était celui de fermier, mais la récolte était monopolisée
par un organisme public, la chambre apostolique et son représentant sur
place dans la province, la trésorerie de Romagne. C’est en ce sens que l’on
parle de monopole, l’organisme d’État disposait du monopole de la vente du
sel aux particuliers et aux usagers, qui lui permettait de lever l’impôt et d’en
contrôler la perception. En réalité il affermait tous les services à des

adjudicataires par voie d’enchères publiques et ceux-ci prenaient en charge
le transport du produit et sa commercialisation ou distribution, reversant à
la Chambre la part d’impôt ou taxe qui lui revenait selon le bail souscrit par
les deux parties. Les exploitants remettaient aux propriétaires une part de la
récolte (rente foncière) et tous cédaient leur part (la récolte ou la rente) à la
trésorerie pontificale qui le leur payait au prix qu’elle fixait seule. Il y avait
donc intervention de trois partenaires dans l’économie du sel : le travailleur,
le propriétaire du fonds et le monopole d’État.

Quand, dans le tourbillon de la Révolution française, l’Italie et la
Romagne furent entraînées par la campagne de Bonaparte dans des
bouleversements qui aboutirent à la création d’une république sœur, de
nouvelles institutions furent mises en place par l’occupant français qui
entreprit de moderniser l’administration après avoir aboli la trésorerie de

Romagne et les privilèges 1. Les sauniers obtinrent le doublement du prix du

sel contre la suppression de tous les vieux avantages et gratifications dont
ils se prévalaient au temps de la domination pontificale. Ils devenaient des
citoyens comme les autres. En 1799, la préfecture de Forli, chef-lieu du
département, entreprit de faire agrandir les salines et d’améliorer la qualité
du sel. Le pouvoir napoléonien 2 montrait tant de sollicitude à l’égard de
Cervia et de son sel que l’ingénieur marseillais Gérard de Bayon préconisa
un projet révolutionnaire qui substituerait aux petites salines à récoltes
multiples un grand établissement à récolte unique sur le modèle
languedocien d’Aigues-Mortes. En 1808 était construite la grande saline
dite « Il Vallone 3 ». Il faut aussi porter au crédit du régime français une
amélioration sensible de la condition des sauniers : selon Carlo Ressi – qui
avait été fermier des expéditions de sel vers la Marche d’Ancone sous le
régime pontifical avant d’être nommé « expéditeur général » puis
contrôleur général de l’administration des salines par le régime jacobin – en
1812, il aurait assigné deux tiers du paiement aux travailleurs et un tiers au
propriétaire, instituant ainsi un bail au tiers à l’avantage des exploitants 4.

U  I , F BN NÉGOCIANT LILLOIS EN TALIE RANÇOIS RIANSIAUX

De Dunkerque à Lille, carrefour
de l’Europe commerciale

Né en 1769 à Dunkerque, François-Charles Briansiaux était le dernier-
né de Philippe-Jacques Briansiaux de Milleville et de son épouse Florence
Françoise Joseph Viguereux. Par ce mariage, les Briansiaux pouvaient se
prévaloir d’un lien de parenté avec le corsaire Jean Bart, figure
emblématique du port de la mer du Nord, et en tirer motif de fierté. Le
couple eut huit enfants, mais seuls deux atteignirent l’âge adulte. Depuis le
milieu de XVIIIe siècle, les Briansiaux connaissaient une situation quelque
peu paradoxale. Le grand homme de la famille, Jean-Louis Briansiaux,
l’oncle de François-Charles, armateur de navires de commerce, avait
réorienté ses activités vers la course lorsque débutait la Guerre de Sept Ans
(1756-1763) et s’y ruina pour le service de la couronne ; en contrepartie,
Louis XV l’anoblit mais se considéra quitte à son égard. S’ils étaient
désormais nobles, les Briansiaux étaient confrontés à des difficultés
financières qui perdurèrent jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, et au-delà,
empoisonnant les trente dernières années de la vie du « chevalier de
Milleville ». Benjamin de la branche cadette d’une famille désargentée,
François-Charles comprit vite que son avenir n’était pas auprès des siens.
Sans doute les événements du début de la Révolution ont-ils accéléré la
prise de conscience du jeune homme, tout juste âgé de 20 ans lors de la
prise de la Bastille. Il prit du champ, tenta sa chance, se fit un nom : il porta
son choix sur la place de Lille à peine sortie du siège entamé par les
Autrichiens en 1792. Il y ferait figure d’homme neuf.

Le choix s’avéra des plus judicieux. Lille pouvait se prévaloir de
plusieurs atouts, elle était d’abord une place industrielle, commerciale et
financière qui contrôlait directement ou indirectement la production textile

de Roubaix, Tourcoing et Armentières et se chargeait de sa
commercialisation régionale, nationale et internationale ; ses négociants, en
plus de financer les différentes activités industrielles locales, se livraient à
la banque et à l’escompte des effets, en particulier avec la place de Paris
avec laquelle ils entretenaient des relations anciennes et soutenues. Elle
était aussi la principale et la plus peuplée des villes du département du Nord
dont elle devint préfecture en 1803. Lille était enfin la dernière grande ville
française avant la frontière, avant l’étranger, la dernière de « l’ancienne
France ». La conquête de la Belgique, sous la Convention, puis sa
départementalisation, sous le Directoire, repoussaient bientôt les limites du
territoire sous contrôle français vers le nord et l’annexion de la Hollande et
de l’extrême nord de l’Allemagne en 1810 ne firent que renforcer cette
situation. Située en quelque sorte à mi-chemin entre Paris et les places
commerciales et financières progressivement passées sous autorité
française, Lille était par excellence un carrefour de l’Europe négociante.

Briansiaux fonda une maison de commerce qui porta son nom, d’abord
spécialisée dans les productions locales (huile, lin, savon, tabac…) avant
d’étendre ses activités à tout ce qui s’achetait et se vendait, puis de
progressivement diversifier ses activités vers l’assurance, le courtage et
l’armement maritime, la fourniture militaire, enfin l’escompte et la banque.
Sa croissance exceptionnelle était inséparable du contexte spécifique de la
Révolution et de l’Empire et quelques indications chiffrées illustrent la
rapidité de son essor et l’importance de ses activités : entre son installation
à Lille et le début du Consulat en 1799 (il a alors 31 ans), son capital social
passa de 4 000 à plus de 270 000 livres tournois. Sous l’Empire, Briansiaux
était considéré comme le principal négociant de la place de Lille, disposant
d’une fortune en capital estimé à 600 000 F. La quarantaine atteinte,
Briansiaux était désormais un notable, membre du tribunal et de la chambre
de commerce, bientôt du conseil municipal de la ville. Cette ascension
sociale, avant tout fruit d’un travail acharné pendant plus de trente ans et

résultat d’une constante prudence qui lui fit refuser toute affaire hasardeuse,
reposait sur la constitution d’un large réseau de clients et de fournisseurs
bâti patiemment et minutieusement entretenu. Il en vint presque
naturellement à remplir le rôle d’indispensable intermédiaire entre les
négociants lillois ou nordistes et ceux de la capitale, de Belgique et de
Hollande. En revanche, la France méridionale et a fortiori l’Europe du sud
demeuraient peu présentes sur la carte de ses correspondants : sur un total
de 3 196, ils n’étaient que 12 à lui écrire d’Italie.

Un grand et riche notable

Cette extraordinaire ascension fut rythmée par deux mariages – le
premier avec une Dunkerquoise (en 1791), le second avec une riche veuve
de Bruxelles (en 1809) – qui reflètent l’élargissement de ses horizons
professionnels et sociaux. Cette dernière union illustre son intégration dans
le monde des grandes affaires. Il était enfin le propriétaire (avec tout ce que
le terme reflète sur le plan social en ce début de XIXe siècle) d’un vaste
patrimoine foncier, composé d’une belle ferme à Nomain, près de Douai, et
surtout du grand domaine de Saint-Augustin, dans le Pas-de-Calais, auquel
il consacra une part croissante de son temps et de son activité dans les
dernières années de sa vie. C’est par le biais de son régisseur Botti qu’il
entra en possession des salines de Cervia : ce personnage était son débiteur
et n’eut d’autre moyen de se libérer de sa dette que de lui transférer la
propriété de ses salines. Jamais pourtant Briansiaux ne s’y rendit, il n’en
attendait que des revenus.

François-Charles Briansiaux mourut à 56 ans en 1825, au tout début du
règne de Charles X. Sa déclaration de succession offre une dernière
occasion de dresser un état des lieux de son héritage : d’un montant total de
253 053,18 F, elle était sans conteste celle d’un acteur de l’économie
marchande et financière 5.

Représentatif d’une époque, François-Charles Briansiaux l’était
assurément en ce qu’il se trouvait à la confluence de deux siècles, de deux
régimes – l’Ancien et le nouveau –, et de deux façons de pratiquer le
négoce. Comme nombre d’autres, mais souvent plus tôt et mieux qu’eux, il
parvint à saisir les occasions lorsqu’elles se présentaient et à en tirer le
meilleur profit. Attentif au monde qui l’entourait, rigoureux dans ses choix,
prudent jusqu’à l’excès, ayant fréquemment deux fers au feu, souvent
cassant, retors parfois, Briansiaux est pleinement représentatif de ces
manieurs d’argent qui ont su profiter de la Révolution pour s’enrichir et
s’élever socialement, donnant naissance aux grands notables de la première
moitié du XIXe siècle.

Briansiaux et les salines à Cervia

Dès 1810, François Briansiaux était engagé dans des affaires de sel dont
son livre de comptes donne une idée de l’importance sans en laisser
soupçonner la nature 6. Était-il fournisseur aux armées napoléoniennes,
avait-il acquis un monopole de la fourniture dans le Nord de la France,
livrait-il du sel à la naissante industrie chimique ou savonnière de la région
lilloise 7 qui utilisait le procédé Leblanc de fabrication de la soude ?
De 1810 à 1815, son chiffre d’affaires dans le négoce du sel passa de
7 903 F à 13 042 F, la Restauration ne compromit pas ses affaires, au
contraire puisqu’en 1816 le chiffre dépassait 48 239 F. De 1817 à 1819, il
semble avoir abandonné cette lucrative activité et ne perçut plus sur son
compte du sel qu’une somme fixe de 1 200 F, probablement un fermage qui
aurait transformé le négociant en rentier. Au vu de ce qui va suivre, on peut
légitimement se poser la question : n’aurait-il pas été, durant la domination
napoléonienne, administrateur des sels de Cervia gérés en monopole, ce qui
aurait favorisé sa rencontre avec François Botti, propriétaire de salines à
Cervia, dont il fit son régisseur ? C’est une hypothèse plausible 8.

Fig. 1 : Le déficit cumulé de la gestion de Francesco Botti à Saint-Augustin (France)

François Briansiaux, à présent logé à Paris, avait confié son domaine de
Saint-Augustin 9 en gérance à l’italien François Botti qui accumula les
déficits d’exploitation (fig. 1) et se trouvait débiteur en juillet 1819 de
31 998,29 F envers Briansiaux. Les deux parties après avoir sollicité un
arbitrage vinrent à composition. La transaction fut opérée par l’épouse de
François Botti, résidant à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise), alors que
son mari était en déplacement à Gênes. Pour acquitter la dette de son mari,
la dame Botti cédait à Briansiaux en toute propriété la portion de biens
appartenant à son mari dans les salines situées à Cervia 10. Briansiaux
transformait ainsi sa créance en une rente de 6,285 % l’an 11.

Le plan de l’établissement salin de Cervia (voir illustration 7) met en
évidence que les salines méridionales (à gauche) qui entourent une île où
était édifié le bourg médiéval de Cervia abandonné au XVIIe siècle pour
cause d’insalubrité (malaria), forment un camaïeu irrégulier et même
désordonné, les salines du fonds Botti (voir illustration 8) et celles du fonds
Gesuati plus au nord affichent une disposition géométrique le long des
canaux d’alimentation qui indique des extensions ou aménagements récents,

contemporains des Lumières, ou la restructuration et la modernisation
d’anciennes salines.

7. L’établissement salin de Cervia au milieu du XIXe siècle

8. Les salines Botti

Le fonds Botti avait été légué aux trois frères, Francesco, Lazzaro et
Girolamo par leur père. La modernité de ces salines et leur nom même,
Botti, témoigne en faveur d’une construction récente 12.

Comment Briansiaux allait-il gérer son nouveau bien si éloigné ? Le
1er novembre 1824 son neveu Jean Morel, établi à Milan, rendait compte par
lettre des difficultés rencontrées dans l’exploitation des salines de Cervia :
les précédents fermiers des salines Botti, Franceschi et Bottoni avaient été
expulsés et remplacés par un français du nom de Laplanche. Celui-ci
montrait peu de zèle à payer ponctuellement ses arrérages de rente et Morel,
que des ennuis de santé avaient retenu à Milan, devait lui dépêcher son
associé Fabrigi à Bologne, un voyage rendu indispensable pour obtenir les
comptes du fermier. Laplanche devait à Briansiaux 3 700 F dont il se serait
ainsi acquitté : il avait fait une remise de 3 000 F à Briansiaux sur Marseille
et le solde, 600 à 700 F, par un courrier successif, avant la nouvelle
répartition qui devait se faire vers la fin octobre. Il s’agirait alors
vraisemblablement du paiement du sel opéré par le trésorier de la

Chambre de Romagne. Briansiaux malade songeait à se défaire de ses

salines en les vendant, mais trois obstacles inattendus surgissaient. La veuve
Botti, belle-sœur de François Botti qui avait cédé les salines à Briansiaux,
détiendrait une hypothèque et, d’autre part, les anciens fermiers ont intenté
un procès à leur ancien bailleur 13, enfin la chambre apostolique songerait à
abandonner l’exploitation du sel à Cervia pour favoriser ses salines d’Ostie,
proches de Rome. Il serait dans ces conditions fort embrouillées difficile de
trouver acquéreur 14.

La santé de Briansiaux ne se rétablit pas, il décéda peu après. Son
exécuteur testamentaire, l’avocat lillois Doyen écrivit à Laplanche qui, en
réponse, l’avisa n’avoir pas été informé du décès. Il avait besoin d’une
notification officielle (certificat de décès) à la fois pour la remise des fonds
et pour la reddition des comptes. Il apprit alors à l’avocat qui lui avait
demandé des informations : le loyer de l’année courante échoirait en
décembre et il serait payé en janvier par assignation sur le trésor pontifical.
Franceschi, l’associé de l’ancien fermier, le marquis Bottoni, avait versé
2 000 F lors de la stipulation du loyer, sans doute une caution, remboursable

à la fin du bail. Plus embarrassant, Mme Ravizza, épouse de feu Lazzaro
Botti, prétendait que l’hypothèque n’avait pas été levée, que celle-ci pesait
sur toute l’indivision Botti et qu’elle précédait la division opérée entre les
trois frères, solidaires. S’il devait y avoir radiation de l’hypothèque, il y
aurait automatiquement procès et il appartiendrait à François Botti de le
soutenir. Laplanche a sollicité le bureau des hypothèques qui lui a délivré
un certificat attestant que les biens de François Botti étaient libres
d’hypothèque. Mais le certificat peut être contesté, d’autant que le procès
entre le sieur Bottoni et Mme Ravizza relatif aux salines de Lazzaro Botti a
donné une grande publicité à l’hypothèque Ravizza. Laplanche rappelait
encore le vœu de François Briansiaux de vendre les salines, les amateurs en
offraient un prix bien inférieur à la valeur du capital d’achat (35 000 F), ce
qui n’a rien de surprenant : le ministre des finances du pape fait tout pour
ruiner les salines de Cervia, propriété de particuliers, afin de favoriser les
salines voisines de Comacchio dans le delta du Po et celles d’Ostie, toutes
propriétés du Saint-Père (en réalité de la chambre apostolique). Vivement
que ce ministre devienne cardinal et abandonne sa fonction actuelle. Bref !
ce n’est pas le moment de vendre, il faut attendre des jours meilleurs. Le
25 mai 1826, Laplanche écrivit encore à Doyen qui lui avait demandé
compte de sa gestion depuis l’an 1823, il avait rendu ses comptes à
Briansiaux puis à Morel, et reparla de la restitution des 2 000 F à Franceschi
et Bottoni. Selon Laplanche, la somme devait être réclamée à Botti, non à
Briansiaux. Cette réponse n’empêcha pas le séquestre (de la somme à la
Chambre apostolique, probablement). Laplanche avait pressé Briansiaux de
faire rechercher Botti, il a lui-même écrit à Gênes, sans succès.

Finalement les héritiers renoncèrent à vendre, ce qui évitait les
complications dans une situation très confuse où chacun se trouvait devoir
de l’argent à tout le monde. Les biens de François Briansiaux, tenancier à la
mensa épiscopale de Cervia 15, passèrent successivement à ses filles

Françoise Joséphine Hortense et Adeline Joséphine qui héritèrent du statut

paternel (tenancières), l’une d’elles épousa François de Montbrun qui
décéda avant l’année 1885 et eut une fille prénommée Marie-Louise qui
épousa Louis Anatole de la Prade demeurant à Paris (fig. 2). Le 22 mars
1891, les biens de Cervia passèrent à Marie-Louise Montbrun, veuve de
Louis Anatole de la Prade.

Fig. 2 : la descendance féminine de F. C. Briansiaux

Consistance et exploitation de la saline
Briansiaux

Les biens avaient une superficie de 371,21 tables et leur valeur
cadastrale, établie en 1879, était estimée à 2884,39 écus 16, sur la base de
7,77 écus la table. Dix salines de Briansiaux dans le fonds Botti étaient
situées en bordure du fossé (salina dei fosui) ou au milieu du fonds (salina
di mezzo), elles mesuraient généralement entre une table cinq centièmes
(1,05 table) et 1,8 table. Le numéro des parcelles allait de 785 à 794, leur
valeur cadastrale était estimée au total à 1 492 écus et demi. Les parcelles
voisines (de chaque côté) appartenaient, Lista de Fosui à Cecilia Ravizzi,
usufruitière et à Lazzaro Botti, propriétaire livellaire, Saline di mezzo à
Cecilia Ravizzi tenancière livellaire. Briansiaux possédait encore des
salines et des prairies dans un autre quartier, la lista Giarina, les parcelles
822 à 837 étaient en prairies, celles numérotées de 838 à 841, en salines, la
parcelle 842 appartenait à Ravizzi usufruitière et à Lazzaro Botti.

Dans le périmètre de l’établissement salin, Briansiaux possédait encore
deux prairies et 14 bandes herbeuses, probablement des talus engazonnés 17
d’une superficie totale un peu supérieure à 5 « quadrati », soit moins du
sixième de la surface des salines (32 quadrati et 7 tavole). Pour la bonne
conservation des salines et de l’établissement salin, ses sauniers pouvaient
faucher les foins, mais le pâturage des prés dans le périmètre des salins était
interdit. Les brebis pouvaient paître seulement de jour sous la surveillance
de bergers, durant les saisons où c’était permis, le long des canaux (rivali)
et des marais (vallette, fondi vallivi) assez éloignés des fonds salins pour ne
pas souiller le sel. L’autorisation était délivrée par l’Administration
camérale, toutes les bêtes (chevaux, vaches, brebis) en infraction étaient
confisquées, les propriétaires soumis à l’amende. La pêche aussi était
autorisée au bénéfice des sauniers et de la population de Cervia, durant la
saison hivernale entre le terme du placement des sels en magasin et le
24 mars. Elle était interdite à proximité des salines, à la « pendegola » et « a
grotte » qui endommageaient les salines, sous peine de confiscation du
poisson, des outils de pêche 18 et d’une amende de deux écus.

UNE CULTURE RÉGLEMENTÉE DES SALINES

L’Émilie et la Romagne, partie des États pontificaux qui prenaient en
écharpe le nord de la péninsule, avaient été administrées par Rome et le
pape. Durant la période napoléonienne, un administrateur des sels succéda
au trésorier de la Chambre apostolique et les sauniers obtinrent un Capitolo
demeuré en vigueur jusqu’en 1816 19, qui réglait leurs rapports avec le
gouvernement et avec les propriétaires et fixait les prix de la corbeille de sel
(fig. 3).

Prix (en baiocchi) versé par la chambre

Qualité de sel apostolique

le meilleur (sal fiore) aux aux prix total
sel regalia sauniers bourgeois
sel commun
63 9

32 5

21 3

Fig. 3 : Le paiement des producteurs de sel à Cervia

Des experts consultés sur les moyens de développer le marché des sels
de Cervia 20 mirent en cause la mauvaise qualité de sels déliquescents,
terreux, trop menus et fondants, sujets à forte réfaction (calo). En 1812,

Cervia avait 199 couples de salines, dont 47 appartenaient à l’État, les
autres étaient privées, mais le sel étant monopole du souverain (il sale

essendo di sovrana privativa), était obligatoirement consigné au

monopole, à l’Administration des Salines Royales, et payé selon sa qualité.

Sous la Restauration, les salines retournèrent sous l’autorité pontificale
et furent administrées directement par la chambre apostolique. La
production était supérieure aux besoins et la Chambre décida de la limiter.
Le Trésorier général Cristaldi émana des Conventions solennelles 21

complétées par un règlement (piano disciplinare) édicté à Montecitorio en

1824, qui « récupérait et formalisait les antiques coutumes menacées par
l’évolution post-napoléonienne 22 », fixait un mécanisme d’équilibre précis
et réglait le prix du quintal de sel consigné aux magasins, ce qui répondait
aux revendications des sauniers. La Chambre pouvait exercer un droit de
préemption dans tout contrat de vente/achat des salines ou d’autres fonds
situé dans le périmètre de l’établissement salin de Cervia (le salin d’une
extension d’environ 10 milles était entouré d’un large canal appelé
circondario qui recueillait les eaux de pluie pour les porter à la mer), et ceci

pour deux raisons : elle possédait déjà près du quart de l’établissement et la
Régale lui conférait des droits (art. 22).

Le travail d’entreposage des sels (reposizione de Sali) et de transport au
magasin ne donnait pas lieu à différence de prix entre les trois qualités de
sel, il était uniformément payé 25 baiocchi par cent corbeilles au saunier
barcarol à la charge des propriétaires et des sauniers, la somme était
avancée par la Chambre qui se remboursait à l’acte du paiement des sels
(art. 16). La consignation des sels était opérée « à la mesure de la corbeille
légale (a misura di corbella legale) », dont un échantillon en métal-étalon
était confié à la garde du Magistrat local. Toutes les corbeilles de bois
étaient assujetties à la mesure de métal (art. 26 23).

9. Cervia, portage du sel

10. Cervia, magasin des sels et tours de défense

Le statut des personnes

Pour être affecté à la culture d’une saline comme chef de culture (capo
cultore), il fallait être âgé de 18 ans et être reconnu physiquement apte. La
chambre apostolique qualifiait ceux qui postulaient au travail des salines et
les inscrivait sur un Rôle général, révisé chaque année en septembre par
l’administration camérale avec le concours de l’inspecteur général des
salines. Les chefs sauniers avaient obligation de résider à Cervia ou dans
son territoire, d’y avoir un domicile légal depuis plus de dix ans, d’avoir
exercé le métier pendant trois campagnes consécutives, d’être de bonne
conduite morale et politique, de n’avoir jamais donné lieu à enquête ni
condamné ou poursuivi pour vol de sel. Le propriétaire ou fermier de saline
(proprietario o affituario di saline) qui avait de ses mains pendant trois
campagnes exercé le métier d’exploitant serait maintenu dans le droit de
travailler une de ses propres salines en gestion directe. Si un saunier sortait

du Rôle général par décès ou démission, un autre individu choisi dans la

classe salinière (classe salinaresca) lui était substitué par l’agent caméral.

Suite à la mort du chef de famille, la veuve et les orphelins, même inaptes,
étaient maintenus dans la « colonie de la saline » en société avec un autre
saunier titulaire 24. Cette mesure était destinée à apporter un secours à la
veuve et aux orphelins. Comme il fallait diviser par moitié la récolte, il
fallait aussi répartir par moitié les dépenses inhérentes à la culture de la
saline et soutenir les dépenses de travaux aussi longtemps que le
propriétaire n’aurait pas pourvu à la nomination d’un autre saunier. La
« colonie de la saline » procédait à un partage du travail : aucune famille de
sauniers, même propriétaire de plusieurs fonds salins, ne pouvait en cultiver
plus d’un afin de ne pas priver de travail de pauvres exploitants. Cependant,
si la famille était composée de plus de six personnes parmi lesquelles un fils
ou un parent du chef saunier en état de travailler et âgé de 18 ans, la famille
serait autorisée à exploiter deux fonds salins. La Chambre fournissait le
logement gratis à la plupart des sauniers, après l’avoir remis en état mais il
appartenait ensuite aux sauniers de le tenir en bon état.

Le saunier conservait deux tiers de la récolte des sels, il devait en jouir
librement et pacifiquement, tout pacte contraire était nul. La qualité de
saunier portait avec elle tous les gains et les charges inhérentes. En
conséquence c’était l’exploitant qui effectuait les travaux annexes à la
fabrication : entreposage (reposizione), mouvement et expédition des sels

conformément aux ordres des agents caméraux. Le Magistrat de Cervia
choisissait chaque année un contrôleur (rincontro camerale) rémunéré baj.

15  per tomba 25 à la charge des propriétaires et des sauniers. La chambre

apostolique avait ainsi associé l’administration communale à la surveillance
des salines, cet employé municipal estimait la quantité de sel récolté et
déposé sur la plateforme (tomba) où il égouttait avant d’être placé au

dépôt 26.

Pour empêcher la fraude et les traditionnelles cachettes de sel
(nascondigli di sale), chaque saunier promettait au début de la saison de
cultiver sa saline en homme de bien (da uomodabbene) et fidèlement, de
l’inspecter (perlustrare) quotidiennement durant la campagne de récolte et
d’entreposage des sels et de dénoncer immédiatement les dépôts (ripostigli)
clandestins de sel et les trous artificiels. Si ceux-ci étaient découverts par les
contrôleurs de la Chambre, alors le saunier était immédiatement suspect. En
cas de récidive durant deux campagnes, le coupable était exclu du Rôle
général.

La propriété des salines à Cervia
en 1834

Le contrôleur municipal Francesco Mantani a résumé en un tableau le
volume des récoltes de sel obtenues en 1834 sur l’ensemble des salines de
Cervia et il a reporté ces quantités sous le nom du propriétaire de la saline.
Il a ainsi indiqué non pas la part qui revenait à Briansiaux, en principe un
tiers, mais la totalité du sel produit sur les salines de Briansiaux qui
reversait 2/3 de la recette à ses métayers.

Le sel blanc menu représenta cette année-là 61 % de la production totale
(1 087 276 corbeilles), le sel commun, 13 % des récoltes, son prix inférieur
dissuadait les sauniers d’en produire pour, au contraire, privilégier la
production mieux valorisée de sel blanc fin.

La propriété était souvent une micropropriété éclatée, réduite au couple
de salines (deux salines contiguës constituaient l’unité d’exploitation),
50 propriétaires, y compris des personnes morales, possédaient les
199 salines de l’établissement 27. Toute paire de salines ayant produit moins
de 8 000 corbeilles dans l’année 1834 était probablement tenue en gestion
directe par son propriétaire : 22 propriétés étaient dans ce cas, soit 44 % de

l’effectif. Elles ont produit 124 633 corbeilles de sel (11,5 % de la récolte
de l’année).

Quelques propriétés plus grandes émergeaient, notamment celles de
Briansiaux dont les salines ont produit 6,9 % des récoltes de l’année (près
de 75 000 corbeilles). Il était précédé par les princes Doria 28, la manse de

l’évêque de Cervia qui n’avait donc pas loti toutes ses salines mais
conservait encore une réserve domaniale, et la chambre apostolique
romaine. Les frères Botti, Girolamo et Lazaro, avaient conservé une
propriété assez consistante gérée par la comtesse Cecilia Ravizzi dont les
salines produisirent 115 336 corbeilles (10,60 % de la récolte totale). Si on
y ajoute la part que Briansiaux avait obtenue de François Botti leur frère,
les salines de la famille produisaient plus du sixième (17,5 %) du sel récolté
à Cervia et le quartier où se trouvaient groupées les salines de la famille
portait leur nom (Botti).

Tous les propriétaires à une exception près avaient un statut particulier,
ils étaient affittuari de l’évêque. La Restauration avait en effet restauré les
anciens droits féodaux et rétabli l’évêque de Cervia dans ses droits.
Juridiquement, le seul vrai propriétaire de la saline était l’évêque dont les
salines constituaient la « manse » depuis le Moyen Âge, mais, inapte à
exploiter les salines, celui-ci avait fait appel à des tenanciers à qui il avait
remis une charte (livellum) qui leur concédait « à perpétuité » des droits de
possession très étendus sur le bien concédé, y compris celui de vendre ou de
léguer aux héritiers. Ces tenanciers étaient les « livellaires » de l’évêque à
qui ils devaient verser le cens ou fictum, d’où leur statut d’affittuari. En

fait ils étaient les vrais possesseurs du sol, mais le cadastre prit soin de
spécifier durant tout le XIXe siècle que Briansiaux était « livellario alla

mensa vescovile di Cervia », statut qu’il transmit à ses héritières. On ignore
s’il a jamais versé un cens au temporel de la cathédrale et le taux de celui-
ci 29.


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