SOPHIE DEGANO
60 portraits de femmes qui ont inventé leur vie
et changé les nôtres
Préface d’Élisabeth Badinter
Couverture :
Détail de la gravure, Simone de Beauvoir, page 108.
G R AV U R E S
& textes
SOPHIE DEGANO
Cet ouvrage a été imprimé par
LA Manufacture d’histoires des deux - ponts
à 2 035 exemplaires sur Papier Munken Lynx Rough 150 g / m2
dont 100 numérotés et signés par l’artiste.
/100
Préface
Les femmes sont le continent noir de l’Histoire.
Les quelques dizaines dont on connait le nom n’y figurent pas toujours pour les meilleures raisons.
Les épouses ou maîtresses de Rois et d’hommes célèbres ont davantage laissé traces que les novatrices qui se sont
arrogées le droit de pénétrer l’univers masculin. Artistes, savantes, intellectuelles, sportives,
militantes ou combattantes, toutes celles qui ont ouvert les portes par effraction méritent notre
admiration et notre souvenir reconnaissant. Notre admiration, parce qu’il fallut un sacré courage
pour briser les tabous ; notre reconnaissance, car c’est bien à elles que nous devons les progrès de notre
condition actuelle. Les plus jeunes s’étonneront peut -être que l’on parle de courage ou d’audace en
évoquant les soixante femmes mises à l’honneur par Sophie Degano. Pourtant il n’est pas si loin
le temps où « Le Deuxième Sexe » était cantonné aux rôles de mère et ménagère. Les femmes, disait
Jean -Jacques Rousseau, doivent être enfermées dans leur maison, comme les nonnes dans leur couvent.
Si l’on ajoute à cette injonction cette autre transmise de mère en fille : « N’oubliez pas qu’une femme parfaite
est celle dont on entend jamais parler », on comprend mieux la témérité de celles qui ont fui leur
prison naturelle et sociale. Elles l’ont souvent payé cher de leur vivant et parfois une seconde fois,
après leur disparition, en tombant dans l’oubli.
C’est pourquoi je ne cache pas une affection particulière pour celles dont les noms et les exploits se sont peu à peu
effacés de nos mémoires. Il était plus facile d’être fille, épouse et mère de Roi, comme Aliénor d’Aquitaine,
que féministe anarchiste comme Nathalie Le Mel, médecin comme Madeleine Brès,
résistante comme Jeanne Bohec. Et bien d’autres dont nous avons oublié les traits. Or la mémoire se nourrit
de textes, d’images et de portraits. En gravant sur lin et papier le portrait des soixante « héroïnes »
choisies par elle, non seulement elle rend un juste hommage aux plus célèbres d’entre elles,
mais elle redonne vie aux plus méconnues. Ce faisant, elle répare une injustice.
Rendre un visage et des traits, à celles qui n’en avaient plus est une œuvre magique que seule une artiste
multiforme pouvait accomplir. Ses portraits, à la fois tendres et énergiques, accrochent notre regard
et notre curiosité. Je dirais même plus, ils suscitent un étrange sentiment de tendresse pour toutes
ces femmes, jamais rencontrées, mais devenues grâce au talent de l’artiste, nos mères spirituelles.
Que Sophie Degano en soit chaleureusement remerciée.
Élisabeth Badinter
Sommaire
12 Aliénor d’Aquitaine (1122 -1204) Alice Milliat (1884 -1957) 76
14 Christine de Pizan (1364 -1430) Sonia Delaunay (1885 -1979) 78
16 Anne de Bretagne (1477 -1514) Jeanne Toussaint (1887 -1976) 80
18 Louise Bourgeois dite Boursier (1563 - 1636) Louise Weiss (1893 -1983) 82
20 Marie de Gournay (1565 -1645) Jane Evrard (1893 -1984) 84
22 Gabrielle Suchon (1632 -1703) Claude Cahun (1894 -1954) 86
24 Angélique du Coudray (1712 -1789) Jeanne Malivel (1895 -1926) 88
26 Nicole -Reine Lepaute (1723 -1788) Adrienne Bolland (1895 -1975) 90
28 Jeanne Barret (1740 -1807) Émilienne Moreau -Évrard (1898 -1971) 92
30 Olympe de Gouges (1748 -1793) Rose Valland (1898 -1980) 94
32 Élisabeth Vigée Le Brun (1755 -1842) Comtesse Leïla du Luart (1898 -1985) 96
34 Théroigne de Méricourt (1762 -1817) Aimée Lallement (1898 -1988) 98
36 Marie -Sophie Germain (1776 -1831) Suzanne Lenglen (1899 -1938) 100
38 Barbe -Nicole Clicquot (1777 -1866) Anita Conti (1899 -1997) 102
40 Henriette d’Angeville (1794 -1871) Marguerite Yourcenar (1903 -1987) 104
42 Jeanne Villepreux -Power (1794 -1871) Joséphine Baker (1906 -1975) 106
44 Flora Tristan (1803 -1844) Simone de Beauvoir (1908 -1986) 108
46 George Sand (1804 -1876) Danielle Casanova (1909 -1943) 110
48 Élisa Lemonnier (1805 -1865) Louise Bourgeois (1911-2010) 112
50 Marguerite Boucicaut (1816 -1887) Lucie Aubrac (1912 -2007) 114
52 Nathalie Le Mel (1826 -1921) Denise René (1913 -2012) 116
54 Clémence Royer (1830 -1902) Marie -Andrée Lagroua Weill -Hallé (1916 -1994) 118
56 Louise Michel (1830 -1905) Angèle Vannier (1917-1980) 120
58 Madeleine Brès (1842 -1921) Jeanne Bohec (1919 -2010) 122
60 Hubertine Auclert (1848 -1914) Geneviève de Gaulle -Anthonioz (1920 -2002) 124
62 Marguerite Durand (1864 -1936) Janine Niépce (1921-2007) 126
64 Marie Curie (1867 -1934) Niki de Saint Phalle (1930 -2002) 128
66 Alexandra David -Néel (1868 -1969) Régine Deforges (1935 -2014) 130
68 Colette (1873 -1954) Entretien avec Béatrice Riou 132
70 Alice Guy (1873 -1968) L’atelier 138
72 Nelly Roussel (1878 -1922) Portrait 152
74 Chanel (1883 -1971)
Gravures
À 15 ans, Aliénor épouse Louis VII le Jeune, apportant en dot le puissant
domaine d’Aquitaine. Quelques semaines après leur mariage, Louis VI,
roi de France et père de Louis VII, meurt, faisant d’Aliénor et de son mari
les nouveaux souverains.
Ils auront deux filles, mais la relation du couple se détériore.
« J’ai épousé non pas un roi, mais un moine ! », déclare la reine, qui fait
annuler son mariage en 1152 pour consanguinité.
Huit semaines après avoir obtenu gain de cause, Aliénor épouse à Poitiers,
Henri Plantagenêt, futur roi d’Angleterre, de neuf ans son cadet. Deux ans
plus tard, elle est couronnée reine d’Angleterre à Londres avec son mari,
qui devient le roi Henri II. Ils auront cinq fils et trois filles.
Pendant treize ans, Aliénor exerce avec détermination son pouvoir de reine
en prenant d’importantes décisions : elle conçoit les bases du droit maritime,
passe des accords avec Constantinople et les ports des Terres Saintes.
Elle modernise Poitiers, où elle entreprend, en 1162, la construction de la cathé-
drale. Elle anime la Cour avec les plus grands artistes de l’époque, tout en créant
des petites universités appelées « cours d’amour », où sont étudiées poésie,
lecture et musique. Véritable mécène, Aliénor favorise ainsi l’émergence
d’une culture profane en dépit de l’autorité capétienne et de celle de l’Église.
En 1173, se sentant mise à l’écart des affaires du royaume, Aliénor tente
de s’emparer du trône à l’aide de ses fils. Mais son mari découvre son stratagème,
la fait arrêter et l’emprisonne pendant quinze ans dans le sud -est de l’Angleterre.
À la mort de son époux en 1189, Aliénor est libérée par son fils
Richard Cœur de Lion. Elle devient la régente du royaume d’Angleterre
pendant cinq ans, au nom de Richard parti en croisade. Même si elle n’est pas
« reine d’Angleterre », elle est considérée comme « la reine des Anglais ».
Infatigable, Aliénor a 67 ans lorsqu’elle se rend en Autriche pour libérer son fils
Richard et apporter elle -même la rançon. De même, pour sceller la paix
entre Philippe Auguste et Jean sans Terre, la reine, qui a 78 ans, traverse
les Pyrénées pour ramener Blanche de Castille afin de la marier à Louis VIII,
futur roi de France.
Femme cultivée et déterminée, Aliénor marque son époque par son indépendance
à l’égard de ses époux mais aussi par sa personnalité politique, considérée comme
l’une des plus influentes de France et d’Angleterre.
12
Christine arrive en France à l’âge de 4 ans, avec sa famille.
À 25 ans, veuve, elle s’occupe seule de ses trois enfants et de sa mère.
Sans soutien ni fortune, mais consciente de sa valeur, elle choisit le métier
de femme de lettres, et Christine sera la première femme française à être publiée.
Malgré les difficultés à se faire accepter par le milieu littéraire, elle prend position
dans des textes, où elle affirme son identité d’auteure en signant de son vrai nom.
Très vite, sa renommée atteint les grands de la Cour, qui n’hésitent pas à faire
appel à son talent. Parmi eux Philippe le Hardi, Duc de Bourgogne,
qui lui commande Le livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V.
L’œuvre de Christine est très diversifiée : poésie, traités politiques, militaires
et historiques, mais aussi, pièces religieuses, écrits philosophiques et « féministes ».
Dans ces derniers, l’auteure aborde des thèmes qui surprennent par leur
modernité : viol, égalité des sexes, accès des femmes au savoir.
Dans le livre de La Cité des Dames, 1405, l’écrivaine met en scène trois
femmes qu’elle nomme Raison, Droiture et Justice. À travers leurs dialogues,
elles échafaudent une cité dont chaque pierre est une femme douée de talents
et de vertus.
Christine y explique comment elle a pris conscience de la mauvaise fortune
d’être née femme et de la difficulté à surmonter les préjugés masculins et féminins.
« C’est un fait que tous les hommes, et en particulier ceux parmi eux qui sont
les plus instruits, ne partagent pas l’opinion évoquée plus haut, et qui voudrait
que l’éducation des femmes soit un mal. Il est bien vrai cependant que parmi
les moins instruits bon nombre y souscrivent, car il leur déplairait que des femmes
soient plus savantes qu’eux. Ton père grand astronome et philosophe,
ne pensait pas que les sciences puissent corrompre les femmes ; il se réjouissait
au contraire – tu le sais bien – de voir tes dispositions pour les lettres.
Ce sont les préjugés féminins de ta mère qui t’ont empêchée, dans ta jeunesse,
d’approfondir et d’étendre tes connaissances car elle voulait te confiner dans
les travaux de l’aiguille qui sont l’occupation coutumière des femmes. »
La Cité des Dames, Stock, 1986, p. 180.
Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française
ayant vécu de sa plume.
14
À 11 ans, au décès de son père, Anne acquiert le titre de duchesse de Bretagne.
Deux ans plus tard, pour faire face aux menaces françaises qui cherchent à annexer
les terres bretonnes, elle épouse par procuration Maximilien de Habsbourg,
31 ans, futur Maximilien Ier d’Autriche.
Charles VIII, qui ne le voit pas de cette manière, fait annuler l’année suivante
le mariage d’Anne et de Maximilien par le pape Innocent VIII, tout en exigeant
la main de la duchesse. Le 6 décembre 1491, Anne épouse le roi et devient reine
de France. Le couple aura plusieurs enfants, tous morts en bas âge.
Après le décès de Charles VIII, le rôle politique d’Anne s’affirme. Elle devient
héritière des droits des rois de France sur la Bretagne, grâce à une clause de son
contrat de mariage : celui -ci comprend une donation mutuelle au dernier vivant,
de leurs droits sur le duché de Bretagne. À la tête de l’administration de sa princi-
pauté, Anne restaure la chancellerie de Bretagne et émet un monnayage
en or à son nom.
En 1499, la reine se remarie avec Louis XII. Plusieurs enfants naissent de leur
union, seulement deux filles survivront. Ce mariage permet à la couronne de
France de garder le duché, toutefois, la reine pose ses conditions.
Leur contrat de mariage est différent de celui conclu avec Charles VIII :
Louis XII lui reconnaît l’intégralité des droits sur la Bretagne comme
seule héritière du duché et le titre de duchesse de Bretagne.
Ce contrat de Nantes, signé le 7 janvier 1499, est en grande partie à l’origine
du prestige dont jouit Anne de Bretagne, qui parvient à maintenir les droits
de son duché et même à obtenir des privilèges pour les Bretons.
En 1504, la reine Anne sera à nouveau sacrée à Saint -Denis, seul cas dans
toute l’histoire de la monarchie française.
Lorsque la reine ne traite pas des affaires du royaume, elle favorise la création
artistique dans son château. Elle réunit autour d’elle une cour personnelle où
les femmes tiennent la première place, comme Michelle de Saubonne
et Hélène de Laval qui organisent des joutes oratoires. Anne constitue également
une bibliothèque de plus de 1 300 ouvrages, dont Les vies des femmes célèbres
illustré de 77 miniatures, commandées à Antoine Dufour, son confesseur
et évêque de Marseille.
Par son parcours et sa personnalité, Anne de Bretagne est devenue une figure
importante de l’Histoire, en unissant la France et la Bretagne pendant
les 36 années de sa courte existence.
16
Issue d’une famille aisée, Louise épouse Martin Boursier, chirurgien des armées,
avec qui elle aura cinq enfants.
La guerre civile (1585 -1598), dans laquelle est engagé son mari, met à mal
les finances du couple. Pour y remédier, mais aussi parce que Louise sait lire
et écrire, elle décide d’apprendre le métier de sage -femme. Son mari lui enseigne
les premières notions d’anatomie, puis elle étudie les ouvrages d’Ambroise Paré,
considéré comme le père de la chirurgie moderne. Après avoir obtenu son diplôme,
Louise exerce dans la capitale, où elle assiste les femmes de toutes les classes sociales.
Elle est rétribuée 500 couronnes pour la naissance d’un garçon et 300 pour
la naissance d’une fille.
Sa renommée n’étant plus à faire, elle devient, en 1601, la sage -femme attitrée
de la reine Catherine de Médicis.
À la fin du xvie siècle, la pratique des chirurgiens en tant qu’accoucheurs
est presque inexistante. Louise œuvre alors pour que les sages -femmes soient
admises aux écoles et qu’elles assistent aux démonstrations anatomiques.
« Mon art, gisait en expérience plus qu’en science. »
Elle décide également de faire profiter de son expérience dans l’art
de l’accouchement en écrivant des ouvrages d’obstétrique. Elle déclare dans
Observations diverses sur la stérilité, perte de fruict, foecondité, accouchements
et Maladies des femmes et enfantz nouveaux naiz. Amplement traittées
et heureusement practiquées par L. Bourgeois dite Boursier sage femme
de la Royne. Œuvre utile et nécessaire à toutes personnes. Dédié a la Royne.
Édité chez A.Saugrain, à Paris en 1606 :
« Je suis, la première femme de mon art qui mette la plume en main pour descrire
la cognoissance que Dieu m’en a donnée, tant pour faire cognoistre les fautes
qui s’y peuvent commettre que les moyens plus propres pour le bien exercer.
Les dites fautes estans le plus souvent incogneues aux plus doctes médecins
et chirurgiens, à cause que l’œuvre est intérieur(e), la curation de laquelle se doit
faire selon qu’il est possible. Et qu’ordinairement la vergogne de nostre sexe
ne peut permettre qu’ils en ayent la cognoissance que par le rapport de celle qui
opère, n’en faisant (pas) toujours rapport véritable, quelques fois par ignorance
et autre -fois honte de vouloir confesser sa faute. »
Louise, qui a pratiqué plus de 2 000 accouchements, révèle dans ses ouvrages
que la stérilité peut être d’origine masculine, réprouve l’avortement comme moyen
de contraception, mais donne des conseils lorsqu’il y a un danger pour la mère
ou l’enfant. À travers ses écrits, Louise transmet un précieux témoignage
sur les mentalités de l’époque.
18
Dès l’âge de 11 ans, et malgré l’aversion de sa mère, Marie quitte la voie tracée
pour le sexe « faible » et choisit de suivre des études. Elle s’instruit elle -même
et renonce au mariage pour devenir femme de lettres, vivant seule de sa plume.
À la lecture des Essais de Montaigne, Marie, enthousiasmée, décide de rencontrer
l’écrivain. Pendant les quelques semaines où ils se côtoient, une amitié intellec-
tuelle s’installe. Montaigne lui délivre, au chapitre xvii du livre II des Essais,
le titre de « fille d’alliance ». Pour Marie, cette « filiation » est précieuse.
En effet, il est difficile pour une femme de faire valoir son droit à « penser »,
et pouvoir dire « mon père » en parlant de Montaigne, lui assure une réception
et une qualité d’écoute dans les milieux intellectuels.
Quatre ans après leur rencontre, Montaigne meurt et Marie se voit confier
les manuscrits des Essais par sa veuve, qui lui demande d’en faire une nouvelle
édition. En 1595, l’écrivaine présente la première édition posthume des Essais,
précédée d’une importante préface dans laquelle elle défend les idées
et le style de Montaigne.
Marie offre sa plume aux grands de ce monde, dont Richelieu, qui lui attribue
une pension. Grâce à un solide réseau de protecteurs, elle se permet une plus
grande liberté d’expression. Ainsi, elle n’hésite pas à revendiquer son statut
de célibataire, situation marginale pour une femme de cette époque. Elle donne
son opinion sur des sujets qui sont considérés comme le domaine exclusif
des hommes, mais surtout, elle obtient en tant que femme, le privilège de
pouvoir éditer ses propres œuvres.
L’écrivaine fait paraître, en 1622, l’Égalité des hommes et des femmes, dans lequel
elle s’insurge contre une certaine définition de la physiologie féminine qui sert de
prétexte à toutes les aliénations. Elle soutient que les femmes ne sont ni inférieures
aux hommes, ni supérieures, mais différentes.
« L’homme et la femme sont tellement uns, que si l’homme est plus que la femme,
la femme est plus que l’homme. »
Égalité des hommes et des femmes, Éditions Arléa, p. 40.
En 1626, est publié le Grief des dames, où Marie exprime sa colère contre
les hommes pleins de préjugés qui, parce qu’elle est une femme, ne daignent pas
lire ses ouvrages.
Face à eux, elle se revendique femme de lettres.
20
Devant son refus obstiné de se marier, les parents de Gabrielle la placent dans
un couvent. La jeune fille parvient à s’enfuir du monastère pour se rendre à Rome,
où elle rencontre le pape et réussit à le convaincre de la délier de ses vœux forcés.
À son retour, le parlement de Dijon tente à nouveau de ramener la jeune femme
au couvent, mais devant l’obstination et la détermination de Gabrielle,
les autorités n’appliquent pas la sentence.
Libre, elle peut enfin se consacrer aux études et à la philosophie, tout en gardant
le statut marginal de célibataire. En effet, qu’une femme puisse vivre seule,
sans être veuve ni religieuse, relève pour l’époque d’un exploit !
Gabrielle, qui est l’une des premières femmes françaises à publier des œuvres
philosophiques, signe sous le pseudonyme masculin G.S. Aristophile
afin d’éviter la censure.
Dans ses ouvrages, la philosophe dénonce les inégalités entre les hommes
et les femmes en évoquant la privation : la privation de liberté,
la privation d’accéder à la connaissance et la privation de l’autorité.
Cette mise sous tutelle des femmes a pour seule fonction de les écarter du pouvoir.
Elle démontre ainsi que les inégalités sont bien la conséquence des privations
institutionnalisées par la loi, les coutumes et l’éducation.
Le Traité de la morale et de la politique, suivi de le Petit traité de la faiblesse,
de la légèreté et de l’inconsistance qu’on attribue aux femmes mal à propos,
est signé Aristophile et imprimé aux dépens de l’auteure, chez B.Vignieu,
en 1693. Cet ouvrage est un véritable manuel à l’usage des femmes, pour
les guider sur le chemin de leur émancipation. « Les amazones d’aujourd’hui,
sont celles qui auront réussi à s’instruire, à étudier, à lire, à philosopher
et qui pourront, grâce aux lumières acquises, se libérer. »
Pour Gabrielle Suchon, le premier pas vers la liberté est la liberté de l’esprit.
Le mot « Sexe », qu’elle écrit avec une majuscule, fait son entrée en philosophie.
Sous sa plume se pose la question : « Quelle liberté pour le Sexe ? ».
La philosophe demande aux femmes de « s’instruire, de s’inventer des écoles
solitaires et domestiques, de transformer leur chambre en collège ».
Et les invite à la résistance : « Il vaut mieux que les femmes soient spirituelles
et censurées, plutôt que rampantes et avoir l’approbation des hommes. »
Enfin, dans son ouvrage Du célibat volontaire ou la vie sans engagement,
Gabrielle prend position en faveur du célibat qui, s’il est volontaire,
est source de bonheur.
22
Issue d’une famille de médecins, Angélique exerce le métier de sage -femme,
à Paris, pendant 16 ans.
En 1754, elle retourne en Auvergne où elle constate, affligée, l’ignorance
des chirurgiens et des matrones quant aux pratiques d’accouchement.
Peu éduquées, souvent illettrées, ces dernières appellent « la mère »,
l’appareil génital féminin, qu’elles considèrent comme la source de toutes
les maladies féminines.
Angélique décide alors de donner des cours pour faire comprendre la mécanique
obstétricale. Pour réaliser son projet, elle crée un mannequin, qu’elle appelle
« la machine ». Elle complète son enseignement en publiant, en 1752,
l’Abrégé de l’Art des accouchements. « Le seul obstacle que je trouvois à mon projet,
étoit la difficulté de me faire entendre par des esprits peu accoutumés à ne rien saisir
que par les sens. Je pris le parti de leur rendre mes leçons palpables, en les faisant
manœuvrer devant moi sur une machine que je construisis à cet effet. »
« La machine » est un mannequin, représentant en grandeur réelle la partie
inférieure du corps d’une femme, permettant ainsi de visionner les phases
de la grossesse et les risques de l’accouchement. Très complet, il contient une poupée
de la taille d’un nouveau -né et différentes pièces annexes montrant les organes
génitaux de la femme. L’ensemble, de confection artisanale, est fait d’une ossature
en métal recouverte de toile et de cuir de couleur rose, et rembourrée de coton.
Devant le succès de cette pratique, Louis XV délivre à Angélique, en 1759,
un brevet royal l’autorisant à donner des cours et lui octroie une aide financière
pour enseigner partout en France.
À Tours, l’intendant Ducluzel propose aux curés de sélectionner dans les paroisses,
des femmes capables de se former à la méthode de Mme du Coudray. L’intendant
prend en charge financièrement leur logement et leur accorde une indemnité
de 12 livres par mois pour assurer leur subsistance.
Les premiers cours débutent au Mans le 15 décembre 1777 et se déroulent
sur deux mois. À l’issue de l’enseignement, un certificat d’aptitude à la profession
d’accoucheuse est délivré aux élèves. Plusieurs villes feront l’acquisition
de « la machine », dont il reste un exemplaire au Musée Flaubert
et d’Histoire de la Médecine à Rouen.
Angélique a sillonné les campagnes pendant vingt -trois ans, formé plus
de 5 000 femmes, ainsi que des chirurgiens, contribuant à une nette régression
de la mortalité infantile.
24
Passionnée de sciences, Nicole passe son enfance à lire des ouvrages savants.
À 25 ans, quand elle épouse Jean -André Lepaute, grand horloger du roi,
elle s’implique logiquement dans les travaux de son mari. Elle calcule,
observe et commente ses ouvrages.
Par le biais du travail de Jean -André, elle fait la connaissance
de Jérôme Lalande, qui obtient bientôt un observatoire au -dessus du porche
du Palais du Luxembourg.
Celui -ci encourage le couple Lepaute dans la conception et la construction
des pendules astronomiques. Nicole se consacre à l’étude du calcul des tables
d’oscillations du pendule et devient calculatrice scientifique. Elle décrit avec
une grande précision les pendules d’équation, dans le Traité d’Horlogerie écrit
par Jérôme de Lalande en 1755.
Deux ans plus tard, Lalande décide de déterminer la date du retour de la comète
de Halley, prévu en 1758. Il propose à Clairaut et à Mme Lepaute de rejoindre
son équipe. Nicole dresse une carte de visibilité de l’éclipse, donnant sa progression
de quart d’heure en quart d’heure pour toute l’Europe. Cette carte sera publiée
dans la gazette jésuite, Les Mémoires de Trévoux, juin 1762, et sera distribuée
à Paris, à des milliers d’exemplaires.
Lalande et son équipe annoncent le passage de la comète pour le 13 avril 1759.
Prévision presque correcte, puisqu’elle arrive le 13 mars de cette même année.
C’est un succès ! Lalande rend hommage à Mme Lepaute dans son ouvrage
Théorie des comètes, 1773.
Les années suivantes, Nicole -Reine se consacre au calcul astronomique : calculs
d’une nouvelle comète, positions des différents corps célestes pour chaque jour de
l’année et de toutes les autres planètes connues. Ce dernier travail sera publié
dans les Éphémérides de l’Académie royale des sciences. L’astronome écrira
également Mémoires d’astronomie et Table des longueurs des pendules.
En 1935, l’Union Astronomique Internationale rendra hommage
à Nicole -Reine Lepaute, en donnant son nom à un des cratères de la Lune,
situé au sud -ouest de sa face visible.
26
À 22 ans, Jeanne entre au service du botaniste Philibert de Commerson
comme gouvernante. Remarquant l’intérêt que porte la jeune femme aux plantes,
Philibert l’initie à l’art de la botanique, puis lui confie la préparation des herbiers.
Cinq ans plus tard, Commerson est nommé médecin et botaniste du roi,
sur le bateau L’Étoile, commandé par le Comte Bougainville.
L’expédition, qui doit faire le tour du monde, comprend des astrologues,
des cartographes, des ingénieurs, des naturalistes, des dessinateurs et des écrivains.
Or, depuis l’ordonnance de 1689, il est interdit d’embarquer des femmes à bord
des bâtiments du roi. Voulant à tout prix rester auprès de Philibert,
Jeanne se fait passer pour son valet de chambre. Elle se coupe les cheveux,
se bande les seins, porte des pantalons et s’arme d’une paire de pistolets.
Au début du voyage, la jeune femme partage la cabine du botaniste.
Mais des soupçons sur l’identité du « valet » s’emparent petit à petit de l’équipage
et Jeanne est obligée de dormir parmi les matelots. Pour éloigner les curieux,
elle garde, durant toute la traversée, ses pistolets à portée de main.
Après plus d’un an de navigation, et malgré toutes les précautions,
Jeanne est démasquée au moment de leur arrivée à Tahiti, le 7 avril 1768.
Le couple est débarqué le 8 novembre 1768 sur l’île de France,
l’actuelle Île Maurice, avec tous leurs herbiers.
« Comment reconnaître une femme dans cet infatigable Barret, botaniste déjà fort
exercé, que nous avions vu suivre son maître dans toutes ses herborisations,
au milieu des neiges et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même
dans ces marches pénibles, les provisions de bouche, les armes et les cahiers de plantes
avec un courage et une force qui lui avaient mérité du naturaliste le nom de bête de
somme ? [… ] Elle sera la première femme qui ait fait le tour du monde, et je lui dois
la justice qu’elle s’est toujours conduite à bord avec la plus scrupuleuse sagesse. »
Voyage de Bougainville autour du monde raconté par lui -même,
Éditions de Desclée, De Brouwer et Cie, 1889.
Quand Philibert décède en 1773, Jeanne, qui se retrouve seule, ouvre un
cabaret -billard à Port -Louis. Après quelques ennuis avec les autorités religieuses,
qui lui reprochent de servir de l’alcool le dimanche, elle finit par se marier
avec un soldat de la marine. C’est pour elle la seule manière d’être rapatriée
sans être emprisonnée.
À son retour en France, elle ramène les récoltes botaniques de Commerson,
soit plus de 30 caisses contenant 5 000 espèces de plantes, qu’elle fait
parvenir au Jardin du roi et au Musée national d’Histoire naturelle.
28
À 16 ans, Olympe est mariée contre son gré. Veuve à 20 ans, elle décide de ne plus
se remarier afin de conserver sa liberté. Sa liberté de femme, mais aussi sa liberté
de publication, puisque la loi française interdit à un auteur féminin de publier
un ouvrage sans le consentement de son époux.
Pour Olympe, l’écriture devient un cri protestataire. Elle publie une trentaine
de pièces, de romans, de brochures ou pamphlets politiques.
Sa pièce Zamore et Mirza signe l’engagement qui sera celui de sa vie :
la reconnaissance des droits de tous les laissés -pour -compte de la société,
que sont les noirs, les femmes, les enfants illégitimes, les démunis, les malades.
Ses revendications sont nombreuses : égalité pour les femmes, remise en cause
du mariage, droit à la recherche en paternité, ouverture en hiver de maisons
de secours pour les pauvres, abolition de l’esclavage. À ce propos, l’abbé Grégoire
mentionne Olympe de Gouges parmi les précurseurs de l’abolition de l’esclavage.
En réponse à La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789,
Olympe de Gouges rédige en septembre 1791, La Déclaration des Droits
de la Femme et de la Citoyenne. « Les hommes naissent et demeurent libres
et égaux en droits », proclame fièrement la Déclaration, ce à quoi l’écrivaine
réplique courageusement : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme [… ]
Homme, es -tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ;
tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis moi ? Qui t’a donné le souverain
empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le Créateur dans
sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir
te rapprocher, et donne -moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. »
Sa déclaration est un appel au réveil de la conscience des femmes :
« Femme, réveille -toi, le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers.
Reconnais tes droits. »
Mais son texte dérange les révolutionnaires, qui ne tolèrent pas la remise en cause
de la République (surtout par une femme !). L’antiféminisme s’impose.
« Une femme n’est bien, n’est à sa place que dans sa famille ou dans son ménage »,
affirme le journal Révolutions de Paris.
En juillet 1793, Olympe est arrêtée pour avoir violemment interpellé Robespierre
dans une affiche publiée le 19 juillet et intitulée « Les trois urnes, ou le salut
de la patrie, par un voyageur aérien ».
Elle est condamnée à mort et guillotinée le 3 novembre.
30
« Mon amour pour la peinture s’est manifesté dès mon enfance [… ] je crayonnais
sans cesse et partout ; mes cahiers d’écriture, et même ceux de mes camarades,
étaient remplis à la marge de petites têtes de face, ou de profil ; sur les murs
du dortoir, je traçais avec du charbon des figures et des paysages [… ] Puis, dans les
moments de récréation, je dessinais sur le sable tout ce qui me passait par la tête.
Je me souviens qu’à l’âge de 7 ou 8 ans je dessinais à la lampe un homme à barbe,
que j’ai toujours gardé. Je le fis voir à mon père qui s’écria transporté de joie :
“ Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n’en sera. ” [… ] À 11 ans je sortis
tout -à -fait du couvent, après avoir fait ma première communion, et Davesne,
qui peignait à l’huile, me fit demander chez lui, pour m’apprendre à charger
une palette [… ] »
Souvenirs de madame Louise -Élisabeth Vigée Le Brun,
Paris, Librairie de H. Fournier, 1835.
À 12 ans, Élisabeth décide qu’elle serait peintre. Passionnée, elle va régulière-
ment dans les ateliers d’artistes, dessine chez Gabriel Briard et reçoit les précieux
conseils de Joseph Vernet et Jean -Baptiste Greuze. Pour parfaire sa technique,
elle se rend, accompagnée de sa mère, dans les collections privées, pour y réaliser
des copies de Rembrandt, Rubens, Van Dyck , mais aussi de ses contemporains.
Parvenant rapidement à se faire un nom, les commandes affluent et Élisabeth
devient peintre professionnelle à 15 ans. Admise à l’Académie de Saint -Luc
en 1774, elle participe l’année suivante aux séances publiques de l’Académie
royale, où elle rencontre Jean -Baptiste Le Brun, marchand de tableaux,
qu’elle épouse et dont elle aura une fille.
Son travail de peintre étant remarqué par la famille royale, l’artiste est autorisée
à travailler pour la Cour. En 1778, elle réalise son premier portrait de la reine
Marie -Antoinette. Élisabeth accède ainsi, au statut très envié de portraitiste
officielle de la famille royale.
En 1783, grâce à l’intervention de la reine, Élisabeth est reçue à l’Académie
royale de peinture et de sculpture. Fait exceptionnel, car la femme n’avait pas
de statut social autre, que celui de son mari.
Croquer les femmes est par ailleurs l’une des spécialités dans laquelle l’artiste
excelle. « Je tâchais, autant qu’il m’était possible, de donner aux femmes
que je peignais l’attitude et l’expression de leur physionomie ; celles qui n’avaient
pas de physionomie, on en voit, je les peignais rêveuses et nonchalamment appuyées. »
La Révolution française la contraint à s’exiler avec sa fille à travers l’Europe
et la Russie, toutefois, elles sont reçues dans les plus grandes cours, où elle peint
les portraits de la plupart des notables de son temps.
Par son talent, Élisabeth établit une réputation qui fera d’elle la peintre
la plus importante du xviiie siècle.
32
Ayant quitté le foyer familial à 14 ans, Théroigne est servante dans une maison.
Madame Colbert, femme du monde d’origine anglaise voyageant en Belgique,
la remarque et en fait la dame de compagnie de sa propre fille. Grâce à son
nouvel environnement, la jeune femme au caractère intrépide acquiert une culture
artistique, mais aussi intellectuelle. Aussi, lorsqu’elle apprend que la Révolution
française a commencé, Théroigne décide de tout quitter et de s’installer à Paris.
Les femmes n’étant pas autorisées à prendre part aux délibérations des
assemblées politiques, la jeune femme se rend dans les tribunes ouvertes au public
et harangue les législateurs, tout en proclamant ouvertement ses opinions.
Habillée d’une redingote rouge, on la surnomme « l’amazone rouge »
et « la belle Liégeoise ». Lamartine en parle ainsi : «Vêtue en amazone d’une étoffe
rouge de sang, un panache flottant sur son chapeau, le sabre au côté, deux pistolets
à la ceinture [… ] »
Théroigne revendique l’égalité des sexes tant du point de vue civil que militaire
car, pour la jeune révolutionnaire, les femmes devraient pouvoir intégrer un corps
armé au même titre que les hommes.
« Françoises, je vous le répète encore, élevons -nous à la hauteur de nos destinées ;
brisons nos fers ; il est temps enfin que les Femmes sortent de leur honteuse nullité,
où l’ignorance, l’orgueil, et l’injustice des hommes les tiennent asservies depuis
si longtemps ; replaçons -nous au temps où nos Mères, les Gauloises et les fières
Germaines, délibéroient dans les Assemblées publiques, combattoient à côté
de leurs Époux pour repousser les ennemis de la Liberté [… ] Citoyennes, pourquoi
n’entrerions -nous pas en concurrence avec les hommes. Prétendent -ils seuls avoir
des droits à la gloire ; non, non… Et nous aussi nous voulons mériter une couronne
civique, et briguer l’honneur de mourir pour une liberté qui nous est peut -être
plus chère qu’à eux, puisque les efforts du despotisme s’appesantissoient encore plus
durement sur nos têtes que sur les leurs.
Oui… généreuses Citoyennes, vous toutes qui m’entendez, armons -nous,
allons nous exercer deux ou trois fois par semaine aux Champs -Élysées [… ]
Nous nous réunirons ensuite pour nous concerter sur les moyens d’organiser
un Bataillon [… ] »
Anne -Josèphe Théroigne de Méricourt, Discours, prononcé à la Société Fraternelle
des Minimes, le 25 mars 1792, imprimés par ordre de la Société Fraternelle des patriotes,
de l’un et de l’autre sexe, de tout âge et de tout état, séance aux Jacobins,
rue Saint -Honoré, Paris, 1792.
Mais Théroigne dérange les révolutionnaires, pour qui la place des femmes
reste au foyer. Ils répriment leur engouement politique dès l’automne 1793,
en exigeant la fermeture des clubs féminins. En mai 1795, la Convention interdit
aux femmes l’accès à ses tribunes et bannit tout attroupement féminin de plus
de cinq personnes dans la rue.
Jeune femme au tempérament libertaire, Théroigne a dérangé par sa liberté
d’opinion la bourgeoisie révolutionnaire.
34
Marie -Sophie se prend de passion pour les mathématiques après avoir lu
l’Histoire des mathématiques de Jean -Étienne Montucla. Elle a 13 ans et une
intense soif d’apprendre. Jour et nuit, seule, elle approfondit ses connaissances
en étudiant le latin et le grec. Elle lit Archimède et bientôt, elle est capable d’étudier
la théorie des nombres et du calcul à travers les œuvres d’Euler et de Newton.
M. Germain tente de détourner sa fille d’une profession qu’il considère
trop masculine, mais devant la détermination de Marie -Sophie, il finit
par accepter son choix.
À 18 ans, la jeune femme réussit à se procurer les cours de l’École Polytechnique
sous le pseudonyme masculin « Le Blanc » (l’École Polytechnique n’acceptera
les femmes qu’en 1933). Elle envoie ses remarques à Joseph -Louis Lagrange qui,
découvrant son identité, devient son ami et mentor.
Marie -Sophie se plonge alors dans la théorie des nombres. Puis elle démontre
le théorème de Sophie Germain et entretient une correspondance avec
Carl Friedrich Gauss sur le théorème de Fermat, toujours sous son nom
d’emprunt. Après plusieurs échanges entre les deux scientifiques, Gauss découvre
à son tour l’identité de Marie -Sophie. « Les charmes enchanteurs de cette sublime
science ne se décèlent dans toute leur beauté qu’à ceux qui ont le courage de l’appro-
fondir. Mais lorsqu’une personne de ce sexe, qui, par nos mœurs et par nos préjugés,
doit rencontrer infiniment plus d’obstacles et de difficultés, que les hommes,
à se familiariser avec ces recherches épineuses, sait néanmoins franchir ces entraves
et pénétrer ce qu’elles ont de plus caché, il faut sans doute, qu’elle ait le plus noble
courage, des talents tout à fait extraordinaires, le génie supérieur. »
Lettre de Gauss à Marie -Sophie Germain, du 30 avril 1807.
Puis la mathématicienne change d’orientation et se consacre pendant plus
de dix ans à la théorie des surfaces, à leur courbure et au problème de vibration
des surfaces élastiques. Elle présente plusieurs mémoires et s’oppose aux travaux
de Siméon Denis Poisson. Elle réussira le concours de l’Académie en 1816,
dans lequel elle pose les bases de la théorie moderne de l’élasticité. Grâce à l’appui
de Joseph Fourier, elle devient la première femme scientifique autorisée à assister
aux séances de l’Académie des sciences.
Dans les dernières années de sa vie, Marie -Sophie Germain se tourne vers
les questions philosophiques. Dühring et Göring la présentent comme celle ayant
ouvert la voie à la philosophie positiviste d’Auguste Comte.
36
Barbe -Nicole épouse à 20 ans François Clicquot, fils de Philippe Clicquot,
créateur de sa maison de champagne en 1772. Veuve huit ans plus tard,
elle décide, contre l’avis de son beau -père qui envisage de vendre l’affaire,
de prendre la suite de son mari et d’assurer pleinement la direction
de la Maison Clicquot. C’est un bouleversement dans le monde du champagne,
dont les entreprises sont toutes administrées par des hommes. Elle devient
la première femme à diriger une maison de champagne et prendre la tête
de la Maison Clicquot ne fait pas peur à Barbe -Nicole, qui se révèle être
une femme d’affaires volontaire et avisée.
Elle se démarque en étant l’une des premières à personnaliser sa marque
en apposant sur les bouchons le signe VCP « Veuve Clicquot -Ponsardin »,
accompagné d’une ancre marine, un rappel du rôle joué par les expéditions
maritimes dans l’histoire de l’entreprise.
Barbe -Nicole instaure également, avec l’aide de son associé allemand
Louis Bohne, le métier de représentant en vin, afin d’assurer la présence
de la marque dans un maximum de pays. La table de remuage a aussi été
inventée dans les caves de « La Veuve Clicquot ». Cette innovation permet
de clarifier le vin en imprimant une rotation brève et rapide des bouteilles
sur elles -mêmes. Et c’est en 1814 que Barbe -Nicole assoit sa renommée.
Malgré le blocus entre les pays européens qui rend les transactions commerciales
très difficiles, elle fait preuve d’un remarquable sens des affaires et d’une fermeté
de caractère peu commune, en organisant des expéditions terrestres et maritimes
à travers toute l’Europe. La Russie relance les ventes après 1815, où le champagne
devient la boisson préférée de l’aristocratie russe.
À la fin des années 1820, l’entreprise exporte 250 000 bouteilles dans toute
l’Europe, ainsi qu’aux États -Unis. En 1866, à la mort de « La Veuve Clicquot »,
la maison de champagne commercialisait 750 000 bouteilles.
38
Henriette se passionne pour l’alpinisme dès sa plus tendre enfance.
Adolescente, elle se lance dans l’ascension de quelques sommets et en 1838,
à l’âge de 44 ans, elle projette de gravir le mont Blanc.
Après tout, si un homme peut le faire, pourquoi pas une femme ?
Elle sait que le plus grand obstacle ne sera pas de franchir les crevasses ou les murs
de glaces, mais d’affronter les stéréotypes sexistes. Dans le milieu de l’aristocratie
provinciale qui est le sien, Henriette ne correspond pas à ce que l’on attend
d’une femme. C’est une originale. Malgré le peu de soutien de son entourage,
elle campe sur ses positions.
En prévision de l’expédition, Henriette se fait confectionner une toilette spéciale :
des sous -vêtements de flanelle, des bas de laine et de soie, une paire de culottes
d’homme avec par -dessus un jupon, un bonnet en fourrure, des lunettes,
des chaussures cloutées et un long bâton.
Le 3 septembre 1838, elle commence l’ascension du mont Blanc, accompagnée
de six guides et six porteurs. Il va sans dire qu’à Chamonix, des paris sont
engagés sur son abandon. Après deux jours d’escalade, Henriette atteint
le sommet et devient la première femme à gravir le mont Blanc sans se faire
aider physiquement. Elle y inscrit : « Vouloir, c’est pouvoir ».
L’alpiniste veut savourer sa victoire en prenant son temps et, sous l’œil médusé
des Chamoniards, elle admire le paysage, sort sa plume et s’installe pour rédiger
son courrier. Les guides finissent par la convaincre que l’endroit n’est pas idéal
pour tenir sa correspondance et qu’il faut songer à redescendre.
À son retour, Henriette raconte son aventure dans un carnet de voyage :
Le Carnet Vert, illustré par Jules Hébert et Henri Deville.
Elle continuera sa carrière d’alpiniste pendant encore vingt -cinq ans et sera
surnommée « la fiancée du mont Blanc ». Sa dernière grande ascension
est l’Oldenhorn, dans les Diablerets, qu’elle réalise à l’âge de 69 ans.
S’intéressant à la spéléologie, Henriette fonde, à la fin de sa vie, un musée
de minéralogie à Lausanne.
40
Issue d’une famille modeste, Jeanne sait tout juste lire lorsqu’à 18 ans, elle part
à Paris trouver du travail. Employée comme couturière, elle rencontre James Power,
qu’elle épouse en 1818. Le couple s’établit en Sicile où il vivra vingt -cinq ans.
Autodidacte, Jeanne s’instruit en apprenant l’anglais et l’italien. Puis elle se
passionne pour l’histoire naturelle et étudie la faune, la flore et les fossiles de la
Sicile. Elle retranscrit son travail dans deux ouvrages, dont Guida per la Sicilia
qui reste une référence pour les savants naturalistes.
Son intérêt pour le milieu marin l’amène à étudier les argonautes, mollusques
céphalopodes. Afin de les maintenir dans leur condition de vie habituelle, la bio-
logiste invente des aquariums de verre, qu’elle nomme « Les cages à la Power ».
Elle conçoit trois cages différentes : une première en verre pour l’étude des
organismes marins en cabinet, une deuxième dotée d’une armature extérieure
permettant l’immersion et une dernière en bois, équipée d’ancres pour être fixée
au fond de la mer.
« Je laissais entre les barres un intervalle nécessaire pour que l’eau de mer pût
y circuler librement, sans que le mollusque pût en sortir avec sa coquille. [… ]
Une porte s’ouvrait au -dessus de la cage ; deux petites ouvertures avaient été
ménagées à droite et à gauche ; de là, je pouvais sans être vue observer mes animaux. »
Les travaux de Jeanne sur les lieux mêmes de vie des organismes vivants sont
une véritable innovation, puisque l’expérimentation du début du xixe siècle relève
encore de l’exception en biologie. Ainsi, la qualité de ses travaux scientifiques
et son approche expérimentale ouvrent à cette autodidacte, les portes de la
communauté scientifique européenne et son étude sur l’argonaute, lui apporte
la reconnaissance de ses pairs.
Le grand naturaliste anglais Sir Richard Owen, qui l’admire et qui la considère
comme la « mère de l’aquariologie » et de la biologie marine, présente ses observa-
tions devant la Zoological Society en 1839. L’admiration est telle que Jeanne est
admise comme membre correspondant, ainsi que dans 18 autres académies,
fait exceptionnel pour une femme de cette époque.
42
Au décès de son père, qui n’avait pas régularisé son mariage, Flora est déclarée
« fille naturelle ». Ce statut, qui ne lui reconnaît pas la filiation paternelle,
la blesse profondément et la marque à vie.
À 17 ans, elle est mariée contre son gré à André Chazal, homme possessif,
jaloux et brutal. Le couple aura trois enfants, dont Aline, future mère
de Paul Gauguin. Flora, qui vit sous la crainte des violences conjugales,
décide de fuir le foyer, enceinte de son troisième enfant.
Furieux, son mari la retrouve quelques années plus tard et tente de la tuer.
Elle est blessée de deux balles qui ne pourront jamais être extraites de son corps.
André Chazal est condamné à vingt ans de prison. Le divorce étant interdit
depuis 1816, les juges accordent « la séparation de corps » à Flora, qui garde ainsi
sa liberté. À partir de ce jour, Flora militera toute sa vie pour le droit des femmes
à divorcer.
Grande lectrice autodidacte, elle prend la plume pour protester contre toutes
formes d’exploitation : le sort fait aux femmes, la traite des noirs et la condition
ouvrière. L’écrivaine, qui publie sous son vrai nom, écrit dans le but d’influencer,
pas de distraire. Sa démarche littéraire est intellectuelle et militante.
S’estimant en droit de toucher l’héritage de son père, Flora part au Pérou y ren-
contrer sa famille paternelle. Mais son oncle le lui refuse, prétextant sa condition
de « bâtarde ». De son voyage, elle écrira Pérégrinations d’une paria, paru en 1837.
Raillée par la critique en France, son livre est brûlé sur la place publique au Pérou.
Aujourd’hui, il y est encensé.
À son retour en France, les conditions sociales sont désastreuses.
La révolution industrielle s’accélère, le paupérisme s’étend et la question sociale
devient l’objet des débats. Flora, toujours proche des plus démunis,
enquête sur le sort des ouvrières et des prostituées, dont elle visite les bouges.
Entre 1826 à 1839, elle effectue quatre voyages en Angleterre pour enquêter
sur les dessous du système social. Le fait de se rendre sur les lieux mêmes
de ses investigations annonce le journalisme moderne.
En 1840, elle publie Promenades dans Londres.
Flora, qui veut inciter le peuple à réagir, décide de faire un tour de France
et se rend de ville en ville à la rencontre de la classe ouvrière.
« Tous les maux de la classe ouvrière se résument par ces deux mots :
misère et ignorance [… ] Or pour sortir de ce dédale je ne vois qu’un moyen :
commencer à instruire les femmes, parce que les femmes sont chargées d’instruire
les enfants mâles et femelles. »
Flora Tristan, Union Ouvrière, 1843.
44
À la mort du père d’Aurore, sa grand -mère paternelle et sa mère, qui se détestent,
se disputent sa garde. « Ma mère et ma grand -mère, avides de mon affection,
s’arrachèrent les lambeaux de mon cœur. »
Histoire de ma vie, t. I, p. 683.
La petite fille reste finalement à Nohant et rend régulièrement visite à sa mère,
qui habite Paris. Sa grand -mère lui fait donner des leçons d’histoire,
de mathématiques, de botanique. Aurore pratique également l’art de la chasse,
habillée en garçon. Elle vit une jeunesse empreinte de liberté.
Une liberté qu’elle revendiquera toute sa vie.
En 1822, Aurore épouse Casimir Dudevant, dont elle aura un fils et une fille.
Cependant, la relation du couple devient conflictuelle et Aurore décide de quitter
Nohant pour Paris. Le fait d’être une femme mariée la prive de ses droits sur
la gestion de ses propres biens et l’oblige à gagner sa vie. La jeune femme trouve
un emploi de journaliste au Figaro et publie plusieurs livres en collaboration
avec Jules Sandeau, signés Jules Sand.
Ce n’est qu’en 1832 qu’elle signe George Sand, en publiant son roman Indiana.
Œuvre romanesque, elle y fustige l’hypocrisie de la haute société et cible l’institu-
tion du mariage. Écrivaine prolifique, l’écriture est sa vie.
« J’ai un but, une tâche, disons le mot une passion. Le métier d’écrire en est
une violente et presque indestructible. »
George Sand à Jules Boucoiran, 4 mars 1831, Correspondance, t. I, p. 817.
Sa vie amoureuse agitée et les habits d’homme qu’elle porte heurtent la morale.
Malgré la loi de 1800 interdisant aux femmes de porter le pantalon, elle obtient
de la préfecture une « permission de travestissement ». Ses écrits ne sont pas en
reste. Lélia, paru en 1833, fait scandale. Elle y parle des femmes, de leur ressenti,
de leurs attentes.
« Une femme n’est pas un instrument grossier que le premier rustre venu peut faire
vibrer : c’est une lyre délicate qu’un souffle divin doit animer avant de lui demander
l’hymne de l’amour. »
Proche de la nature et visionnaire avant l’heure, l’écrivaine appelle au respect
de l’environnement : « Il y a grand péril en la demeure, c’est que les appétits
de l’homme sont devenus des besoins [… ] et que si ces besoins ne s’imposent pas
une certaine limite, il n’y aura plus de proportion entre la demande de l’homme
et la production de la planète. »
En réponse à une critique d’Adolphe Guéroult, George Sand revendique
son statut de femme libre : « Je n’ambitionne pas la dignité de l’homme [… ]
Mais je prétends posséder aujourd’hui et à jamais, la superbe et entière indépen-
dance dont vous seuls [les hommes ] croyez avoir le droit de jouir. »
46
Élevée par sa mère et sa grand -mère, Élisa est placée à l’adolescence chez des
cousins qui exerceront une influence sur son éducation intellectuelle et humaniste.
Dans les salons de François Ferlus, directeur du collège de Sorèze, Élisa rencontre
Charles Lemonnier, adepte des idées saint -simoniennes. Mariés en 1831, ils s’ins-
tallent quatre ans plus tard à Bordeaux, où Charles devient avocat. Ils recueillent
alors Flora Tristan, qui effectue un tour de France auprès des familles ouvrières.
Atteinte de la fièvre typhoïde, elle demeure deux mois chez les Lemonnier, avant
d’y mourir en novembre 1844. Pendant ces quelques semaines partagées, une réelle
amitié est née entre les deux femmes et Flora fait prendre conscience à Élisa
que la cause du prolétariat est liée à celle des femmes.
Au moment de la révolution de 1848, le couple quitte Bordeaux pour Paris.
Des milliers de femmes sans emploi sont réduites à mendier dans les rues et
beaucoup sont veuves ou rejetées par leur époux. Pour Élisa, le constat est simple :
faute d’une qualification professionnelle, les femmes ne peuvent trouver de travail.
Afin d’y remédier, elle décide d’ouvrir un atelier de couture et d’employer
ces mères de famille qui n’ont plus de quoi nourrir leurs enfants. Mais devant
la maladresse de ses ouvrières, Élisa décide de leur donner un véritable ensei-
gnement professionnel. Pour mener à bien son projet, elle rassemble autour d’elle
un réseau de personnalités qui la soutiennent politiquement et financièrement :
Dumas père, la famille Rothschild, Rosa Bonheur ou encore les frères Pereire.
En mai 1862, Élisa constitue la Société pour l’enseignement professionnel
des femmes et ouvre la première école professionnelle pour jeunes filles, à Paris.
Le succès est immédiat ! La formation s’étale sur trois ans. Elle est payante,
mais des bourses sont accordées en fonction des revenus de la famille.
Élisa y donne un enseignement laïc. Bien qu’étant elle -même croyante,
elle estime que l’enseignement religieux doit se faire au sein de la famille.
En dix mois, 80 élèves sont inscrites. Un an plus tard, elles sont 150.
En 1890, huit écoles Lemonnier forment 500 filles.
Élisa Lemonnier avait l’habitude de prodiguer aux femmes de son entourage
ce conseil : « N’attendez pas que les hommes agissent pour vous ; agissez donc
vous -mêmes, et quand ils vous verront à l’œuvre, ils commenceront à vous prendre
au sérieux. »
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Née de père inconnu, Marguerite est élevée par sa mère dans une masure de bois.
Illettrée, elle travaille dès son plus jeune âge comme gardienne d’oies. À 13 ans,
elle s’installe à Paris, devient apprentie blanchisseuse, enchaîne les journées de
douze heures, apprend à lire et à écrire. Grâce à ses économies, Marguerite ouvre
un « bouillon -traiteur » (petit restaurant), où elle rencontre Aristide Boucicaut.
Le couple vit en union libre et aura un fils, Anthony, en 1838.
Marguerite et Aristide s’associent aux frères Videaux, propriétaires de la mercerie
le Bon Marché. En 1863, les Boucicaut rachètent la totalité des parts. Précurseur,
le couple crée un des premiers grands magasins parisiens avec entrée libre et prix
clairement affichés.
Encore plus novatrices sont les initiatives sociales de Marguerite, destinées
à revaloriser le statut de l’employé au sein de l’établissement : recrutement d’un
médecin gratuit pour les salariés et leur famille, création d’une des premières
caisses de prévoyance, caisse de retraite gagée sur la fortune personnelle
de Marguerite et aide au logement, notamment pour les jeunes filles arrivant
de province. Les employés ont également droit à des congés payés, à une journée
de repos hebdomadaire et à deux repas complets par jour.
Estimant que la culture aussi enrichit les êtres, Marguerite offre aux volontaires,
des cours d’anglais après le travail et les plus brillants sont envoyés en séjour
en Angleterre. L’escrime, la musique et une bibliothèque sont aussi proposées à tous.
Mais la générosité de Marguerite dépasse le cadre de son Bon Marché :
« Pasteur se présente chez Mme veuve Boucicaut, la propriétaire du Bon Marché.
On hésite à le recevoir.
- C’est un vieux monsieur, dit la bonne.
- Est -ce le Pasteur pour la rage des chiens ? demande la veuve. La bonne va demander.
- Oui, dit Pasteur. Il entre, explique qu’il va fonder un institut. Peu à peu il
s’anime, devient clair, éloquent. Voilà pourquoi je me suis imposé d’ennuyer les
personnes charitables comme vous. La moindre obole…
- Mais comment donc, dit Mme Boucicaut avec la même gêne que Pasteur.
Elle prend un carnet, signe un ordre et le remet plié à Pasteur. Pasteur jette un coup
d’œil et se met à sangloter. Elle sanglote aussi. La somme était très importante,
probablement 250 000 francs. »
Journal de Jules Renard, 1887 -1910.
À sa mort, Marguerite Boucicaut lègue sa fortune à l’Assistance publique, qui
a la charge d’effectuer des dons aux entreprises philanthropiques et scientifiques.
« En léguant tout ce qui reste de ma fortune à l’Administration la plus puissante
pour assister les malheureux, mon unique pensée a été de venir aussi utilement
que possible au secours des souffrants et des misérables. »
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