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Published by arnaud.daphoto, 2016-09-30 06:48:48

GRACE_A_ELLES_v1

GRACE_A_ELLES_v1

Nathalie, qui grandit à Brest dans une famille de commerçants,
a la chance d’être scolarisée à l’époque où peu de filles ont accès à l’école.
À 19 ans, elle épouse Jérôme Le Mel, un relieur avec qui elle aura trois enfants.
Le couple s’installe à Quimper et ouvre un atelier de reliure -librairie.
En 1861, la boutique fait faillite et la famille quitte la Bretagne pour chercher
du travail à Paris.
La jeune femme est embauchée dans un atelier de reliure, où elle rencontre
Eugène Varlin, militant socialiste et libertaire qui la fait adhérer, en 1865,
à La Première Internationale. Par l’intermédiaire de Varlin, Nathalie est élue
déléguée syndicale, statut encore rare à l’époque pour une femme. Elle participe
activement à la grève des relieurs et réussit à obtenir la parité des salaires
entre les hommes et les femmes.
En 1868, elle se sépare de son époux en raison de son alcoolisme et participe
à la création de La Ménagère, une coopérative d’alimentation. Puis elle devient
gérante de La Marmite, un restaurant coopératif pour ouvriers qui réussit,
durant le siège de Paris, à fournir chaque semaine des centaines de repas
à la population sans ressource.

Pendant la Commune, Nathalie et Élisabeth Dmitrieff créent l’un des premiers
mouvements féminins de masse, l’Union des Femmes pour la défense de Paris
et les soins aux blessés. L’organisation communarde féministe revendique
« la fin de la domination et de l’exploitation des femmes par les hommes »
et réclame : le droit au travail, l’égalité des salaires, des salles d’asile pour
les enfants des ouvrières, un moratoire sur les loyers.
Durant la Semaine sanglante, Nathalie est sur les barricades pour se battre
et soigner les blessés. Surnommée « le vieux sergent » par celles qui combattent
les Versaillais à ses côtés, elle appelle les Parisiennes à prendre les armes et fustige
les gardes nationaux : « Vous êtes des lâches. Si vous ne défendez pas les barricades,
nous les défendrons. »
Arrêtée le 21 juin 1871, elle écrit au préfet pour refuser tout traitement de faveur
et assume sa responsabilité dans son action révolutionnaire : « Monsieur le directeur
de la maison d’arrêt de la Rochelle vient de me communiquer l’ordre qu’il a reçu
de surseoir à l’exécution de ma condamnation à la déportation dans une enceinte
fortifiée, n’ayant pas reçu de nouvelles de mon recours en grâce.
Je déclare formellement que non seulement je n’en ai pas fait, mais que je désavoue
celui qui serait fait à mon insu ainsi que tous ceux qui pourraient être faits
dans l’avenir. Ma condamnation est irrévocable.
J’ai l’honneur de vous saluer.
Nathalie Duval, femme Le Mel. »

Insoumise, la tête haute, Nathalie Le Mel embarque au côté de Louise Michel
le 24 août pour le bagne de Nouméa.

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Au décès de son père, Clémence a 19 ans et doit subvenir seule à ses besoins.
Engagée comme gouvernante, elle profite des bibliothèques de ses employeurs pour
se plonger, en autodidacte, dans la lecture d’ouvrages philosophiques, anthropolo-
giques, économiques et politiques. « Tout ce que je sais je l’ai dérobé de haute lutte.
Et j’ai dû oublier tout ce qu’on m’avait enseigné pour tout apprendre
par moi -même. »
Établie en Suisse, Clémence crée en 1858 des cours de philosophie et de logique
mathématique destinés aux femmes. Elle élabore la théorie de la Substance
Cosmique formée d’éléments atomiques fluides, qu’elle complète avec des travaux
sur la Préhistoire. Puis, elle partage le premier prix avec Proudhon, lors d’un
concours, avec son ouvrage la Théorie de l’impôt, ou La dîme sociale. À Lausanne,
elle rencontre l’économiste Pascal Duprat, avec qui elle vit en union libre.
Ils auront un fils.
En 1862, Clémence accède à la notoriété en traduisant L’Origine des espèces
de Darwin. Elle s’octroie la liberté d’écrire une préface de 40 pages où elle donne
son interprétation personnelle de l’ouvrage, en clamant le triomphe de la science
sur l’obscurantisme.

Première femme à être admise à la Société d’Anthropologie de Paris, elle se posi-
tionne en tant qu’esprit libre dans un siècle où les femmes ont très peu de droits.
La philosophe démontre l’injustice et l’inégalité de sa condition de femme,
tout en prouvant que l’instruction est la voie vers l’indépendance.
Lors d’une de ses interventions, voici ce qu’elle proclame : « La femme devient,
mais elle n’est pas. »
Sous prétexte qu’elle est une femme, et malgré la reconnaissance des intellectuels
et des savants, Clémence se voit refuser l’usage de la salle Gerson à l’université
de la Sorbonne pour y faire ses cours.
Il faudra attendre 1884 pour qu’elle y devienne la première femme enseignante.
Défendant l’idée que l’instruction et l’éducation sont les deux fondements
permettant à chacun l’accès à la liberté, Clémence crée, en 1881, la Société des
Études Philosophiques et Morales. Elle en fait une École Mutuelle de Philosophie,
prémisse de l’université populaire.

« Les deux moitiés de l’humanité, par suite d’une différence trop radicale
dans l’éducation, parlent deux dialectes différents, au point de ne pouvoir que
difficilement se comprendre. »

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Louise est la fille de Laurent Demahis, fils de châtelain et de la servante
Marianne Michel. Née hors mariage, elle grandit dans le château de ses
grands -parents paternels, où elle reçoit une éducation libérale. Elle obtient
son brevet d’institutrice à 21 ans et s’installe à Paris.
C’est à cette période qu’elle s’engage dans le milieu révolutionnaire et adhère
aux idées blanquistes. Elle devient secrétaire de La Société Démocratique de
Moralisation, qui soutient les ouvriers et rejoint le groupe Le Droit des Femmes,
qui exige de l’instruction et du travail payé pour les femmes.
« Partout, l’homme souffre dans la société maudite ; mais nulle douleur
n’est comparable à celle de la femme. Dans la rue, elle est une marchandise.
Dans les couvents où elle se cache comme dans une tombe, l’ignorance l’étreint,
les règlements la prennent dans leur engrenage, broyant son cœur et son cerveau.
Dans le monde, elle ploie sous le dégoût ; dans son ménage le fardeau l’écrase ;
l’homme tient à ce qu’elle reste ainsi, pour être sûr qu’elle n’empiétera
ni sur ses fonctions, ni sur ses titres. [… ] Ce chapitre n’est point une digression.
Femme, j’ai le droit de parler des femmes. »
Mémoires de Louise Michel écrits par elle -même, Paris, F. Roy libraire -éditeur, 1886.

Pendant le siège de Paris en 1871, la révolutionnaire est sur les barricades,
armes aux poings. Elle finit par se rendre aux Versaillais pour libérer sa mère
arrêtée à sa place.
Au tribunal, elle réclame la mort : « Puisqu’il semble que tout cœur qui bat
pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame une part, moi !
Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance [… ] »
Extrait de son plaidoyer du 16 décembre 1871.
En apprenant sa condamnation, Victor Hugo lui dédie son poème Viro Major.
Louise Michel est déportée en 1873 en Nouvelle -Calédonie avec Nathalie Le Mel.
Lors de la révolte de 1878, elle prend la défense des Canaques et obtient l’autori-
sation d’ouvrir une école pour les déportés et les autochtones.

À 50 ans, Louise revient en France sous les acclamations. Elle reprend son activité
militante, enchaînant conférences et réunions politiques. Au cours d’un défilé
à Paris contre le chômage, la manifestation dégénère et elle est à nouveau
condamnée à six ans de prison. Durant son emprisonnement, elle rédige
ses mémoires, étudie l’anglais et apprend le russe.
Paul Lafargue rapporte ses propos : « Je suis plus libre que beaucoup de ceux
qui se promènent à ciel découvert : ceux -là sont prisonniers par la pensée, enchaînés
par leur propriété, par leurs intérêts d’argent, par leurs tristes nécessités de vie,
absorbés au point de ne pouvoir vivre en êtres humains. »

Infatigable, révolutionnaire dans l’âme, Louise Michel est devenue une figure
emblématique du combat en faveur des opprimés.

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À 8 ans, Madeleine accompagne régulièrement son père, qui exerce le métier
de charron, dans un couvent voisin. Remarquant que la petite fille s’intéresse
à la préparation des potions, une des religieuses l’initie à la confection des tisanes
et des cataplasmes. Passionnée, Madeleine s’imagine devenir médecin.
Mariée à l’âge de 15 ans à Adrien -Stéphane Brès, elle devient mère de famille,
mais ne renonce pas pour autant à son rêve et décide de suivre des cours de médecine.
« J’avais 21 ans quand j’allai pour la première fois solliciter une audience
du professeur Wurtz, à l’époque doyen de la Faculté. Alors s’engagea ce colloque :
- Vous voulez, Madame, faire vos études médicales ? Mais avez -vous vos grades
universitaires, vos baccalauréats ?
- Qu’à cela ne tienne... je les aurai.
Mais une hésitation me vient : si, une fois mes diplômes acquis, je n’allais pas être
autorisée à suivre les cours de la Faculté de médecine ? Pour plus de sureté,
j’adresse une pétition au Ministère de l’Instruction publique, M. Victor Duruy.
M. Duruy, ne voulant pas prendre seul la responsabilité de la mesure, en référa
au conseil des ministres.
Un heureux hasard voulut que l’impératrice Eugénie présidât ce jour -là le conseil.
La souveraine enleva le vote en faveur de l’innovation : “ J’espère, dit -elle
à ce propos, que cette jeune femme trouvera des imitatrices, maintenant que la voie
est ouverte. ” »
La Chronique médicale, 1er avril 1895, Actualités Médicales, « Conversation avec
Madeleine Brès ».

Âgée de 26 ans et mère de trois enfants, Madeleine passe avec succès son baccalauréat
en candidate libre. Afin de valider son diplôme, son mari envoie son consentement
à la mairie du Ve arrondissement de Paris. Les femmes étant jugées irresponsables
par le droit français, les obtentions de diplôme devaient
en effet recevoir l’approbation de l’époux.

En 1870, la guerre oblige de nombreux médecins à rejoindre le front. Le manque
de docteurs devant être comblé, Madeleine est nommée « interne provisoire »
à l’hôpital de la Pitié.
La paix revenue, la jeune femme entend poursuivre une carrière hospitalière
et présenter le concours de l’externat, puis de l’internat. Mais, le directeur
des hôpitaux de l’Assistance publique lui refuse cette possibilité, n’envisageant
pas une femme à un poste à responsabilité à l’hôpital. Devant ce refus,
elle se tourne vers la pédiatrie.
Madeleine soutient sa thèse De la mamelle et de l’allaitement et obtient la men-
tion très bien. Missionnée par le ministre de l’Intérieur, elle part en Suisse étudier
l’organisation et le fonctionnement des crèches. À son retour, elle fonde, en 1893,
une des premières crèches dans le quartier des Batignolles.

Devenue pédiatre, Madeleine enseigne aussi aux directrices des écoles maternelles
de la ville de Paris, est l’auteure de plusieurs livres de puériculture et dirige
le journal Hygiène de la femme et de l’enfant.

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Née dans un milieu aisé, Hubertine a 21 ans lorsqu’elle hérite des biens de sa
famille. Indépendante financièrement, elle se mobilise pour la cause des femmes.
« Je suis presque de naissance une révoltée contre l’écrasement féminin, tant
la brutalité de l’homme envers la femme, dont mon enfance avait été épouvantée,
m’a de bonne heure déterminée à revendiquer pour mon sexe l’indépendance
et la considération. »
La jeune femme adhère à la Société pour l’amélioration du sort de la femme,
puis à l’Association pour le droit des femmes, dont Victor Hugo sera président
d’honneur. On y parle d’éducation gratuite et obligatoire pour tous et toutes,
de l’accès des femmes aux professions réservées aux hommes, d’égalité de rémuné-
ration, de l’autorisation d’ouvrir un compte bancaire à son nom et de disposer
de ses propres ressources.
En 1875, elle crée son propre mouvement, Le droit des femmes, qui soutient
le droit de vote pour les femmes. En 1883, le mouvement change de nom
et devient Le suffrage des femmes, faisant d’Hubertine la première « suffragiste »
en France. La militante estime que, puisque les femmes n’ont pas de représenta-
tion légale, elles ne devraient pas être imposables. Pour appuyer ses revendications,
elle lance une grève des paiements des taxes des citoyennes. Elle est soutenue
par son conseiller juridique, l’avocat Antonin Lévrier, qu’elle épouse en 1887.

Hubertine s’impose comme la première femme à se déclarer « féministe »
en lançant son journal, La Citoyenne, supporté par l’élite des féministes comme
Séverine et Marie Bashkirtseff. Audacieuse, la suffragiste réclame la féminisation
de certains mots et lorsqu’en 1884, le gouvernement légalise le divorce, elle exige le droit
pour les femmes mariées à disposer de leur salaire (elles n’y accéderont qu’en 1908).
« Femmes de France, je vous le dis du haut de cette tribune : Ceux qui nient notre
égalité, dans le présent, la nieront dans l’avenir. Comptons donc sur nous -mêmes
pour nous affranchir, n’abandonnons pas nos revendications. Nous sommes depuis
des siècles trop victimes de la mauvaise foi, pour nous oublier nous -mêmes, et croire
qu’en travaillant pour le bien -être général, nous aurons notre part du bien général.
(Applaudissements) [… ] Que diriez -vous, hommes, si l’on vous enfermait dans
le cercle étroit d’un rôle ? Si l’on vous disait : Toi, parce que tu es forgeron, ton rôle
est de forger le fer : tu n’auras pas de droits. Toi, parce que tu es médecin,
ton rôle est de soigner les malades : tu n’auras pas de droits. C’est aussi logique que
de dire : Toi, femme, parce que la Nature t’a donné la faculté d’être mère,
tu n’auras pas de droits. La femme est comme l’homme, un être libre et autonome.
À elle, comme à lui, la liberté de choisir la voie qui lui convient. »
Discours au IIIe congrès ouvrier tenu à Marseille en 1879.

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Fille naturelle d’Anna -Caroline Durand, Marguerite entre au Conservatoire,
puis à la Comédie Française. En 1888, elle épouse l’avocat George Laguerre qui
lui fait fréquenter les milieux politiques. Très vite, elle se prend de passion pour
le journalisme et signe plusieurs articles pour La Presse, le quotidien que dirige
son mari. Quelques années plus tard, Marguerite divorce, quitte La Presse
et rejoint Le Figaro, où elle crée la rubrique « Courrier ».

En avril 1896, le journal lui demande de couvrir le Congrès Féministe Interna-
tional et d’écrire un papier critique sur le sujet : « Je me rendis donc aux Sociétés
Savantes où se tenait le congrès et je fus frappée par la logique du discours,
le bien -fondé des revendications et la maîtrise, qui savait dominer l’orage et diriger
les débats de la présidente Maria Pognon. Je refusai d’écrire l’article de critique
pour Le Figaro. Mais l’idée m’était venue d’offrir aux femmes une arme de combat,
un journal qui devait prouver leurs capacités en traitant non seulement
de ce qui les intéressait directement, mais des questions les plus générales
et leur offrir la profession de journaliste actif. »

Marguerite quitte Le Figaro et crée le journal La Fronde, où pourra s’exprimer
le désir de liberté et d’égalité des femmes.
« Ce sera l’union de toutes les femmes sans distinction de culte ni de race. »

La Fronde a pour originalité de ne pas être un journal destiné seulement
aux femmes. C’est avant tout un quotidien conçu, rédigé, administré,
fabriqué et distribué exclusivement par elles : journalistes, rédactrices, collabora-
trices, typographes, imprimeuses, colporteuses. Marguerite prouve ainsi
que les femmes sont capables de faire fonctionner une entreprise sans recourir
à l’assistance des hommes.
Pour couvrir certains événements, Marguerite obtient des autorisations pour
ses journalistes. Ainsi, Hélène Sée sera la première femme à intégrer la presse
parlementaire. Mathilde Méliot, responsable de la rubrique financière et boursière,
se fera ouvrir les portes de la Bourse. Jeanne Brémontier aura accès aux bancs
de la presse du Palais de Justice. Et Maria Vérone recevra l’autorisation de suivre
les délibérations du Conseil Municipal de Paris et du Conseil Général.

Bien sûr, un journal entièrement féminin en scandalise plus d’un, à l’image de
Georges Duval : « J’estime d’une impossibilité absolue d’obtenir d’un groupement
de femmes de lettres l’unité dans les idées qui fait les véritables rédactions.
Comment une personne qui change douze fois par an les fleurs de son chapeau
demeurerait -elle fidèle à une opinion ? »

En 1931, Marguerite lègue à la ville de Paris toute la documentation qu’elle
possède sur l’Histoire des femmes, créant ainsi le premier « Office de documenta-
tion féministe français », qui deviendra la bibliothèque Marguerite Durand.

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À 24 ans, Marie quitte la Pologne pour Paris, où elle s’inscrit à la faculté
des sciences. À cette période, peu de femmes ont accès à l’éducation. Sur les
1 825 élèves de la faculté, seulement 23 sont des femmes.
Alors qu’elle travaille sur l’étude de l’aimantation, elle rencontre Pierre Curie.
Le couple se marie en 1895 et aura deux filles. La même année, Marie entreprend
des recherches sur un nouveau phénomène qu’elle baptise « Radioactivité ».
Rejointe par Pierre, ils annoncent pouvoir extraire du radium et du polonium.
Le 10 décembre 1903, Marie Curie obtient avec son mari et Henri Becquerel,
le prix Nobel de physique. Elle est la première femme à recevoir un tel prix.
Mais, la proposition transmise par l’Académie des sciences ne contenait
que les noms d’Henri et de Pierre. Il aura fallu l’intervention des deux hommes
pour que le nom de Marie soit ajouté.
À la mort de son époux en 1906, elle le remplace à son poste de professeur
et devient ainsi la première femme à obtenir une chaire comme professeure
à la Sorbonne.
« C’est une grande victoire féministe que nous célébrons en ce jour. Car, si la femme
est admise à donner l’enseignement supérieur aux étudiants des deux sexes,
où sera désormais la prétendue supériorité de l’homme mâle ? En vérité,
je vous le dis : le temps est proche où les femmes deviendront des êtres humains. »
Le journal de la Sorbonne, 5 novembre 1906.
Marie est veuve depuis cinq ans lorsque la presse révèle une relation extraconju-
gale entre elle et Paul Langevin. En plein scandale, la physicienne reçoit
un télégramme l’informant que le prix Nobel de chimie lui est décerné,
mais on lui recommande de ne pas venir chercher son prix en raison de pressions
politiques liées à « l’Affaire ». Ne se laissant pas intimider, Marie décide quand
même de se rendre à Stockholm pour recevoir son prix le 10 décembre 1911.

À l’annonce de la guerre, pour éviter que les Allemands ne s’emparent du radium
qu’elle détient, Marie transporte son stock dans un cylindre de plomb qu’elle
enferme dans le coffre d’une banque bordelaise.
Mi -août 1914, elle met en place, avec l’aide de sa fille Irène, le premier service
de radiologie mobile. Ce sont plus de 200 véhicules, les « petites Curie »,
qui se rendent sur le front. Son initiative est soutenue par une forte entraide fémi-
nine, dont l’Union des Femmes de France, la danseuse américaine Loïe Fuller
et Nicole Girard -Mangin, première femme médecin au front.
En 1921, la journaliste Marie Mattingly Meloney organise une collecte
de 100 000 dollars auprès des femmes américaines afin que Marie puisse acheter
un gramme de radium pour l’Institut. En 1929, toujours grâce à ces dernières,
la scientifique reçoit un nouveau gramme de radium qu’elle offre à l’université
de Varsovie.

Essentiellement tournée vers la recherche, Marie Curie a évité toute récupération
politique et a refusé d’être promue dans l’ordre de la Légion d’honneur.

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Petite fille, Alexandra affectionne les voyages et l’aventure.
Insoumise et éprise de liberté, elle pratique l’art de la fugue jusqu’à sa majorité.
À 21 ans, elle s’installe à Paris. D’après Alexandra, c’est en visitant
le musée Guimet qu’est née sa vocation d’orientaliste. Vers 1891, elle devient
une des premières Françaises converties au bouddhisme. Elle s’initie au sanscrit,
au tibétain, adhère à une loge de francs -maçons et signe des articles au journal
La Fronde. Elle entame une carrière de chanteuse lyrique, qui la fait voyager
pendant huit années. Un soir où elle chante à Tunis, elle rencontre Philippe Néel,
qui veut l’épouser. Elle accepte mais ne veut pas d’enfant. Elle a conscience que
les charges d’une maternité sont incompatibles avec son besoin d’indépendance.

En 1911, Alexandra part pour dix -huit mois d’études en Asie. Elle ne rentrera
que quatorze ans plus tard, accompagnée du lama Aphur Yongden, qui devien-
dra son fils adoptif. Pendant son périple, elle s’exerce à la dure pratique des yogis
et reçoit les enseignements de grands maîtres tibétains. Accompagnée de Yongden,
elle voyage en Inde, au Japon, en Corée et en Chine alors déchirée par la guerre
civile et la peste.
En 1924, l’aventurière est fermement décidée à entrer dans la ville de Lhassa,
interdite aux étrangers. Elle abandonne chariots, mules et domestiques et,
déguisée en mendiante, pénètre dans Lhassa, Yongden à ses côtés.
« De nombreux voyageurs partis pour Lhassa et contraints de rebrousser chemin
s’étaient résignés, acceptant leur échec, moi je relevais le gant. “ On ne passe pas
ici ! ” Deux fois je me l’étais entendu dire, et je riais, maintenant, à ce souvenir,
toute seule dans la nuit, au milieu de la brousse. “ On ne passe pas ! ” Vraiment ?  
- Une femme passerait. »
Alexandra David -Néel, Voyage d’une parisienne à Lhassa, Plon, 1927.

De retour en France, toujours accompagnée de Yongden, Alexandra publie
ses aventures et multiplie les conférences.
Mais les voyages lui manquent et à 69 ans, l’exploratrice repart en Chine avec
son fils adoptif afin d’étudier l’ancien taoïsme. Nous sommes en 1937 et la Chine
vit dans les turbulences de la guerre mondiale. Leur voyage, qui va durer
neuf années, se déroule dans des conditions extrêmes. Durant son expédition,
elle apprend la mort de Philippe Néel, son mari et meilleur ami, avec qui
elle entretenait une correspondance ininterrompue.

Exploratrice infatigable, personnage hors du commun, surnommée « La femme
aux semelles de vent », à 100 ans passés, Alexandra demande le renouvellement
de son passeport.

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Colette grandit à la campagne, choyée entre une mère non conformiste
et un père qui l’éduque aux grands classiques. De son enfance, elle gardera
l’amour de la nature.
À l’âge de 20 ans, elle rencontre Henry Gauthier -Villars, surnommé «Willy »,
avec qui elle se marie. Parachutée dans le milieu littéraire parisien,
Colette se distingue par son accent bourguignon et son esprit libre. Bientôt,
elle signe en tant que journaliste ses premiers articles dans La Cocarde et
dans La Fronde.
Willy, convaincu du talent de son épouse, l’encourage à écrire ses souvenirs.
En 1900, Colette achève l’écriture de Claudine à l’école, bientôt suivi de la série
Claudine qui est publiée sous les deux noms, celui de son mari Willy et le sien.
Le succès est impressionnant et les thèmes abordés, scandaleux ! Elle y parle
de désir physique et de bisexualité, éléments récurrents dans l’œuvre de l’auteure.
« La volupté est faite de désir, de perversité, de curiosité allègre,
d’insistance libertine. »
Willy (et Colette Willy), Claudine en ménage, Mercure de France, 1902.

Alors qu’elle découvre l’infidélité de son époux, l’écrivaine prend conscience
de son propre talent et se libère de la tutelle de Willy, en signant de son seul nom.
« Je veux chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde,
mon corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté ! »
Colette Willy, Dialogues de bêtes, Mercure de France, 1904.

Après son divorce, elle se lance dans une carrière de music -hall.
« Que voulez -vous que je fasse ? De la couture, de la dactylographie ou le trottoir ?
Le music -hall est le métier de ceux qui n’en ont appris aucun. »
Colette Willy, La Vagabonde, Éditions P. Ollendorff, 1910.

Elle défraie la chronique par ses tenues déshabillées et ses aventures féminines,
dont celle avec Mathilde de Morny, dite « Missy ». Colette revendique l’égalité
des sexes en amour, alors que la sexualité féminine reste enfermée dans l’alterna-
tive « mère ou prostituée » et la famille considérée comme la cellule fondamentale.
Pour l’actrice de music -hall, qui continue inlassablement d’écrire, si l’homme
a droit à une vie libre, la femme doit aussi y avoir droit.

En 1912, elle épouse Henry de Jouvenel avec qui elle a une fille. Elle met alors fin
au music -hall et devient directrice littéraire du journal Le Matin. Colette publie
Chéri, qui est une pièce à succès, mais il faut attendre la parution de Le Blé en herbe
en 1923, pour qu’elle signe uniquement Colette. Elle se sépare d’Henry cette même
année pour se remarier en 1925 avec Maurice Goudeket, de 26 ans son cadet.

En 1945, Colette sera la deuxième femme élue membre de l’académie Goncourt
(après Judith Gautier en 1910).

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Confiée à ses grands -parents dès sa naissance, Alice rejoint ses parents au Chili
à l’âge de 3 ans. Son adolescence est marquée par la faillite de l’entreprise fami-
liale et le décès de son frère, puis de son père. Après ces drames, la jeune femme
et sa mère retournent vivre à Paris, où Alice fait des études de sténographie.
À 21 ans, elle est employée comme secrétaire au Comptoir Général de
la Photographie, dont Léon Gaumont devient directeur un an plus tard.
Après avoir visionné le film des frères Lumière La Sortie des usines Lumière,
Alice est persuadée que l’on peut filmer autre chose que la réalité.
Elle demande alors à Gaumont l’autorisation de tourner des films de fiction.
Ce dernier accepte et, en 1896, Alice réalise La Fée aux choux, fiction muette
de 60 secondes mettant en scène une fée faisant naitre des bébés dans des choux.
Convaincu, Gaumont lui confie la direction de la production cinématographique.

Alice se lance dans la production et en deux ans, le pourcentage de films mis
en scène passe de 15 % à plus de 50 %. Elle travaille avec des réalisateurs comme
Louis Feuillade, avec qui elle écrit et réalise plusieurs films.
En 1906, elle réalise La vie du Christ, premier péplum du cinéma et première
production à gros budget avec 300 figurants, 25 tableaux, soit plus de 600 mètres
de films et d’une durée de 33 minutes. La réalisatrice est récompensée
par la médaille de la ville de Milan. « On m’a souvent demandé pourquoi j’avais
choisi cette carrière si peu féminine. Or, je n’ai pas choisi cette carrière, ma destinée
était tracée. »
La même année, Alice réalise Les Résultats du féminisme. Ce court métrage
de 7 minutes montre l’organisation domestique inversée : les hommes à la cuisine,
s’occupant des enfants, tandis que les femmes, confortablement allongées
sur des sofas, fument, discutent et houspillent la gent masculine.
En 1907, la réalisatrice épouse Herbert Blaché, un opérateur rencontré
sur un tournage, ils auront deux enfants. Puis Alice s’installe aux États -Unis,
où elle crée sa propre société de production cinématographique, la Solax,
dans le New Jersey. Son studio de cinéma est alors le plus grand du pays.
À l’entrée de ses plateaux, elle fait inscrire les mots : « Soyez naturels ! ».

Novatrice, Alice a introduit la fiction et utilisé le chronophone comme premières
expérimentations de films sonores. Elle a également exploré le tournage en plein
air et compris les vertus du plan rapproché. Elle a associé l’image animée
des frères Lumière à l’art théâtral, utilisé la projection du film à l’envers,
les animaux sauvages et la couleur.

Alice Guy aura réalisé 735 films, dont 300 en France.

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Nelly grandit dans une famille bourgeoise catholique, dont elle se détache très
jeune. À 20 ans, elle épouse le sculpteur Henri Godet, de 15 ans son aîné.
Libre penseur, Henri soutient sa femme dans le militantisme féministe,
la conseille sur ses sujets de débats, réalise ses affiches et garde les enfants
lorsqu’elle est en déplacement.
Oratrice hors pair, Nelly multiplie les conférences. Militante antinataliste, elle est,
avec Madeleine Pelletier, l’une des premières femmes en Europe à revendiquer
publiquement le droit des femmes à disposer de leur corps. Elle prône une poli-
tique de contrôle des naissances en autorisant les contraceptifs et l’avortement.
Elle est soutenue par le mouvement néo -malthusianiste pour qui la « prudence
parentale » est un moyen d’émancipation pour les classes sociales les plus pauvres.
Message toutefois difficile à faire passer, lorsqu’au sortir de la guerre, l’heure
est au repeuplement. Nelly continue malgré tout son combat et s’indigne du vote
de la loi « scélérate », celle « des pères lapins », qui interdit toute propagande
anticonceptionnelle et durcit les peines encourues contre l’avortement.
Nelly se rebelle et en appelle à la « grève des ventres ».
« Faisons la grève, camarades ! La grève des ventres. Plus d’enfants pour
le Capitalisme, qui en fait de la chair à travail que l’on exploite, ou de la chair
à plaisir que l’on souille ! »
Nelly Roussel, La Voix des femmes, 6 mai 1920.

Elle compare le mariage et l’union sans amour à de la prostitution.
Dans une conférence du 28 janvier 1906 à l’Université populaire de Lille,
elle oppose « l’éternel féminin » à « l’éternel sacrifiée ». « La jeune bourgeoise qui
se marie, ou plutôt se laisse marier, pour “ se faire une situation ” avec un monsieur
qu’elle connaît à peine, qu’elle n’aimera jamais peut -être ; l’ouvrière qui prend
un amant parce que son maigre salaire ne lui permet pas de vivre seule ;
et la malheureuse, qui, pour manger le soir même, raccroche dans la rue le premier
passant [… ] accomplissent toutes trois à peu près le même geste, auquel nos lois
et nos mœurs les condamnent presque inévitablement : elles livrent leur corps
à un homme en échange du pain quotidien ! »
Mère de trois enfants, Nelly ose aborder le sujet des souffrances de l’accouchement
et des grossesses non désirées. Elle demande que la maternité soit reconnue en tant
que travail et exige « le juste salaire du noble travail maternel [… ] car de toutes
les fonctions sociales, la première, la plus magnifique, la plus pénible et la plus
nécessaire est la seule à n’avoir jamais reçu salaire. »

Pour Nelly, qui a consacré son existence à faire changer les mentalités
sur la condition des femmes, « le féminisme est la doctrine de l’équivalence
naturelle et de l’égalité des sexes ».

72



Gabrielle est issue d’une famille pauvre, son père est vendeur ambulant
et sa mère couturière. Au décès de cette dernière, la jeune fille est placée avec
ses deux sœurs à l’orphelinat de l’abbaye cistercienne d’Aubazine et ses frères
sont confiés à l’Assistance publique. Durant les six années passées à l’abbaye,
Gabrielle apprend la couture auprès des religieuses, dont la vie austère
et rigoureuse influencera son style.

Devenue jeune femme, elle s’essaie au music -hall et prend le surnom de « Coco ».
Si elle fréquente les officiers qui forment les rangs du public, sa rencontre avec
Étienne Balsan, jeune rentier, change soudain son destin. Étienne introduit
Gabrielle auprès de la haute société. La jeune femme l’accompagne aux très
mondaines courses de chevaux et déjà, elle fait sensation en portant ses propres
créations vestimentaires. Deux ans plus tard, lors d’une chasse à courre, elle fait
la connaissance d’un ami d’Étienne, Arthur Capel, homme d’affaires fortuné,
surnommé « Boy ». Elle en tombe follement amoureuse. Coco a 26 ans.

En 1909, Étienne l’encourage dans ses créations vestimentaires et lui fournit
un local boulevard Malesherbes, où Gabrielle ouvre sa première boutique
de chapeaux. Un an plus tard, Boy lui prête les fonds nécessaires à l’achat d’une
patente pour l’ouverture de Chanel Modes, sa première boutique de modiste,
au 21 rue Cambon à Paris.

Les conséquences de la Première Guerre mondiale entraînent une pénurie
de tissus. Pour pallier ce manque, Gabrielle a l’idée d’acheter du jersey servant
aux sous -vêtements masculins pour confectionner des robes, qui annonce une
« silhouette neuve » : les lignes sont épurées, la taille supprimée et la longueur rac-
courcie. « J’ai rendu au corps des femmes sa liberté ; ce corps suait dans des habits
de parade, sous les dentelles, les corsets, les dessous, le rembourrage. »
La mode était alors aux femmes bien en chair, à présent, la minceur devient
l’idéal de beauté.

En 1921, elle lance le célèbre Chanel N °5, premier parfum associé à une maison
de couture, « un parfum de femme à odeur de femme ».
La créatrice de mode continue de révolutionner le vêtement et orne ses tailleurs
de poches, jusqu’alors réservées aux hommes. En 1926, elle crée la petite robe
noire, qui scandalise, le noir étant destiné aux vêtements de deuil, et en 1954,
elle présente une collection, dont le fameux tailleur en tweed gansé qui va devenir
un des symboles de la marque.
Gabrielle est devenue Chanel.

74



Sportive depuis toujours, Alice est déterminée à faire reconnaître le sport féminin
au même titre que celui des hommes. En 1915, elle prend la présidence du Fémina
Sport, puis avec l’aide d’organisations féministes, crée la Fédération des Sociétés
Féminines Sportives de France, dont elle devient présidente en 1917.
Deux ans plus tard, Alice s’attaque à son défi : faire accepter au Comité Inter-
national Olympique le déroulement d’épreuves féminines aux Jeux Olympiques
d’Anvers. Évidemment, sa demande se heurte à l’opposition de plusieurs
dirigeants et notamment à celle de Pierre de Coubertin : « Les Jeux Olympiques
doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout
de couronner les vainqueurs. » Le Comité International Olympique est sur
la même ligne misogyne : « Une olympiade femelle serait inintéressante,
inesthétique et incorrecte ! »
En mars 1921, Alice prend sa revanche en organisant un meeting international
à Monte -Carlo. Faute de stade et de piste, les épreuves se déroulent sur le terrain
de tir au pigeon avec des athlètes venues de France, Grande -Bretagne, Italie,
Norvège et Suisse. La même année, elle fonde la Fédération Sportive Féminine
Internationale et en 1922, elle organise, toujours à Monte -Carlo, une compéti-
tion où sept nations sont présentes avec près de 300 athlètes. À Paris, Alice met
en place les premiers jeux mondiaux féminins. Les épreuves se déroulent au stade
Pershing en présence de 20 000 personnes !

En 1928, l’athlétisme féminin est enfin accepté aux Jeux Olympiques d’Amsterdam.
C’est la consécration… malgré les mauvais joueurs. John Tunis, journaliste
sportif, relate le 800 mètres : « Sous nos yeux, sur la piste cendrée, se trouvaient
onze pauvres femmes ; cinq ont abandonné avant la fin de la course, et six se sont
effondrées sur la ligne d’arrivée. »
Des années plus tard, Anita L. DeFrantz rétablit la vérité.
« Manque de chance pour John Tunis, l’invention de la caméra et du film datait
d’avant 1928. Les photos et les films, de même que les archives des Jeux Olympiques
montrent clairement que neuf femmes seulement ont participé à la course,
pas onze. Par ailleurs, les neuf athlètes ont toutes terminé la course. La gagnante,
l’Allemande Lina Radke, a établi un record mondial. Et pourtant, il s’est trouvé
des journalistes qui n’ont pas hésité à écrire des contrevérités pour plaire
à une administration machiste et, en fait, empêcher pendant trente -deux ans
les femmes de courir toute distance supérieure à 200 mètres aux Jeux Olympiques. »
Anita L. DeFrantz, « L’évolution du rôle de la femme aux Jeux Olympiques »
Revue Olympique, Juin -juillet, 1997, n°15, p. 18 -21.

Jusqu’à la fin de sa carrière de dirigeante sportive, Alice entreprend de structurer
le sport féminin, mais un long chemin reste à faire : le cyclisme féminin devient
olympique en 1984, le football féminin en 1996, le saut à ski féminin en 2014.

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Adoptée par son oncle maternel à l’âge de 5 ans, Sonia grandit
à Saint -Pétersbourg dans un univers artistique. Elle suit des études
aux Beaux -Arts, participe à plusieurs expositions et rencontre le peintre
Robert Delaunay, avec qui elle se marie en 1910.
À la naissance de leur fils Charles, Sonia réalise sa première œuvre abstraite.
Elle confectionne pour le berceau, une couverture en patchwork de couleurs vives,
dans la tradition ukrainienne. Désormais, le couple Delaunay s’oriente
résolument vers l’abstraction, où l’objet est condamné au profit de la couleur
et de ses contrastes. Apollinaire nommera orphisme leur mouvement artistique,
en référence au « langage lumineux » du poème de Cocteau, Orphée.
« Nous avons détruit la peinture ancienne, en fait ce qu’on nous a appris à l’école,
ce qui nous gênait. Nous avons cherché à construire une nouvelle expression
avec ce que nous sentions. »

En 1913, paraît La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France,
poème de Blaise Cendrars que Sonia illustre. Considéré comme le premier
livre -objet créé comme tel, ce manifeste de la couleur est un chef -d’œuvre
de l’avant -garde littéraire et picturale, où s’opère pour la première fois la fusion
de la poésie et de la peinture.

À partir de 1924, elle installe son « Atelier simultané » dédié à la création textile.
Elle explore ses couleurs vives et ses formes abstraites sur une grande variété
de supports : robes -poèmes, costumes de théâtre et de ballets, tapis, tapisseries ;
elle confectionne aussi des affiches, peint des fresques monumentales…
Bernard Dorival considère Sonia Delaunay comme l’artiste qui a su élever
les arts réputés mineurs à la hauteur du grand art.

Robert décède en 1941. Sonia consacre de nombreuses années à faire reconnaître
le travail de son époux et lui organise sa première rétrospective cinq ans plus tard.

Au sortir de la guerre, la peinture de Sonia évolue vers un art abstrait intensé-
ment poétique, ses couleurs sont vives, fortement contrastées et le noir reprend
une place prépondérante dans son œuvre.

Sonia Delaunay est la première artiste femme à avoir eu, de son vivant,
une rétrospective au Musée national d’art moderne de Paris, en 1967.

« Je ne sais pas définir ma peinture. Ce n’est pas un mal, car je me méfie
des classifications et des systèmes. Comment et pourquoi définir ce qu’on a sorti
avec ses tripes. »

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Abusée par son beau -père, Jeanne s’enfuit de chez elle à 16 ans au bras de Pierre
de Quinsonas, fils d’une grande famille d’aristocrates. À Paris, la jeune femme
fréquente la haute -société et devient amie avec Coco Chanel.
En 1918, elle rencontre Louis Cartier. C’est le coup de foudre ! Ils tombent
follement amoureux l’un de l’autre, mais la famille Cartier refuse leur mariage.
Jeanne n’est pas de celles que l’on épouse.
Louis pressent le talent de Jeanne et l’initie à l’art des pierres précieuses.
Elle ne sait pas dessiner mais qu’importe, Louis lui fait confiance.
Aidée par les dessinateurs de la maison, Jeanne se fie à son imagination
et renouvelle profondément le style Cartier. Elle introduit dans les bijoux le thème
du bestiaire animal avec des motifs de dragons, de chimères et une végétation
luxuriante inspirée des Indes et de l’Orient lointain. Elle rend les montures
des bijoux invisibles pour ne pas altérer les pierres précieuses, et elle est la première
à réemployer l’or jaune.
Nommée directrice artistique en 1933, l’élégante Jeanne incarne avec éclat
la maison Cartier.

Pendant la Seconde Guerre, Louis s’exile aux États -Unis et lui confie la bijouterie,
rue de la Paix. Durant ces années difficiles, Jeanne tiendra la maison Cartier
d’une main de fer. Précédant l’arrivée des Allemands, elle transfère à Biarritz
le stock de bijoux laissé en dépôt par les clients, d’une valeur de 50 millions
de francs. Sous l’Occupation, elle fait réaliser par les bijoutiers de la maison
l’Oiseau en cage, un oiseau aux couleurs du drapeau français, emprisonné
dans une cage d’or. Exposé dans la vitrine de la bijouterie, c’est une provocation
aux yeux des Allemands, qui viennent l’arrêter. Elle est relâchée grâce
à l’intervention de Coco Chanel. À la libération de Paris, Jeanne prend
sa revanche et crée la célèbre broche l’Oiseau libéré.

Dans les années cinquante, la joaillière innove avec la « collection Panthère ».
L’animal devient le symbole de la maison et le surnom de Jeanne, en hommage
à son caractère farouche et inflexible. « Campé sur un saphir cabochon
de 152,35 carats, revêtu d’un pavage de diamants tachetés de saphirs calibrés,
l’animal est empreint de férocité et de sensualité [… ] » Le bijou, merveille de luxe
et de finesse, sera acheté pour la première fois par la duchesse de Windsor.

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Malgré un père peu favorable à l’éducation des filles, Louise est reçue à 21 ans
à l’agrégation de lettres féminine. Elle se consacre alors à l’étude de la politique
internationale, convaincue qu’après l’horreur de la Première Guerre mondiale,
un monde de paix est possible.
Elle collabore au journal Le Radical et, avec Hyacinthe Philouze, fonde
L’Europe Nouvelle, revue engagée sur les questions internationales, économiques
et littéraires. En 1930, Louise crée l’École de la Paix, un établissement libre
d’enseignement supérieur, fondé sur une connaissance scientifique des agressivités
latentes, et qui défend des idées pionnières sur la construction européenne.
La même année, elle constitue une association, La Femme Nouvelle,
qui milite pour l’égalité des droits politiques des Français et des Françaises.
Louise est convaincue que l’accession des Françaises au suffrage permettrait
d’empêcher une nouvelle guerre.
« Dès que vous vous mariez, la loi vous déclare incapables. En effet : vous devenez
incapables de vous diriger librement, de voyager, d’exercer une profession ou un
métier sans autorisation maritale. [… ] Sans cette autorisation il vous est impossible
de gérer vos biens, d’acheter, de vendre. [… ] Seules vous ne pouvez prendre aucune
décision pour les problèmes qui vous tiennent le plus à cœur, à savoir : l’éducation,
la santé, l’avenir de vos enfants [… ] Par contre, vous n’avez besoin d’aucune auto-
risation pour être poursuivie par un tribunal répressif.
Mineures pour vos biens, vous êtes majeures pour vos fautes. Exigez la réforme
du Code Civil. Ce n’est pas tout, vous payez des impôts. Or, vous n’êtes pas
consultées sur l’emploi des fonds que vous versez ainsi au budget [… ] Votre argent
est utile à la France. Votre opinion ne l’est -elle donc pas ? Exigez le droit de vote. »
Affiche figurant dans les vitrines de La Femme Nouvelle en 1934.

Louise et les suffragettes provoquent l’opinion publique non sans humour.
Le 1er juin 1936, elles distribuent aux députés des myosotis, fleur qui signifie
symboliquement « Ne m’oubliez pas ». Le 2 juin, elles offrent aux sénateurs
des chaussettes portant l’inscription « Même si vous nous donnez le droit de vote,
vos chaussettes seront raccommodées ». Le 10 juillet, elles s’enchaînent les unes
aux autres, empêchant la circulation rue Royale à Paris.

Louise, qui est de tous les combats, publie dès 1934 les lois d’Adolf Hitler relatives
à l’aryanisation des écoles et des administrations allemandes, à la stérilisation
des infirmes et des malades. « Personne en France, n’y fit alors attention. »
Mémoires d’une Européenne, Paris, Payot / Albin Michel, 6 tomes, 1968 -1976.

En 1971, Louise fonde à Strasbourg, l’Institut des sciences de la paix,
qui récompense les auteurs ou les institutions ayant contribué à l’avancement
des sciences de la paix et à l’amélioration des relations humaines.

82



À 7 ans, Jane réclame un violon.
« L’école ne m’intéressait pas parce que je ne faisais pas de musique,
alors je dormais tout le temps. Mon père disait à la maîtresse, si elle somnole,
laissez -la dans une pièce, elle jouera du violon. » Après une première médaille
de solfège au Conservatoire national de Paris, elle intègre à 14 ans la classe
de violon de maître Lefort.
En 1912, Jane épouse le violoniste Gaston Poulet, dont elle aura deux enfants.
Cinq ans plus tard, elle accompagne son mari chez Debussy, à qui elle interprète
son quatuor en sol mineur. Enthousiaste, il s’exclame : « Ne changez rien,
dorénavant c’est comme ça qu’il devra être joué ! Ces deux mesures deviennent
admirables sous l’archet de Mme Jeanne Poulet, l’auteur lui en garde une
affectueuse reconnaissance et l’assure de son respectueux dévouement. »

Jane se sépare de son époux en 1930 et choisit le nom de Jane Evrard.
Sur les conseils d’Émile Vuillermoz, elle décide de prendre à son tour la baguette
et de fonder son propre orchestre, entièrement féminin. Une révolution pour
l’époque !
Elle sélectionne 25 femmes de talent mais rencontre quelques difficultés à trouver
certaines musiciennes. « Il n’y avait à l’époque qu’une seule femme contrebassiste. »
En quelques mois, Jane et son orchestre deviennent célèbres. Elles jouent dans
les principales villes de France et enchaînent les tournées triomphales, notamment
au Portugal et en Espagne. Pour la presse et le grand public, elles symbolisent
l’indépendance féminine.
Le critique musical Émile Vuillermoz signe dans Excelcior :
« L’initiative prise par Jane Evrard, excellente violoniste, musicienne accomplie
et travailleuse infatigable, est intelligente et raisonnée. Jane Evrard pose franche-
ment le problème de la main d’œuvre féminine dans la musique d’ensemble.
Voici un geste honnête et courageux. »
Lucie Delarue Mardrus, journaliste, proclame :
« La flamme féminine ! Voilà qui semble en voie de renouveler le monde. »

Jane a ouvert la voie à de nombreuses femmes, mais elles n’ont pas fini de lutter
contre les préjugés tenaces : en 2014, il y a seulement 4 % de femmes parmi
les chefs d’orchestre et 1 % parmi les compositeurs.

84



Claude Cahun, née Lucy Schwob, est la fille de Maurice Schwob, propriétaire
du journal Le Phare de la Loire, et de Marie -Antoinette Courbebaisse.
De santé fragile, sa mère sombre dans la démence alors que Lucy est encore jeune.

En 1909, Lucy tombe follement amoureuse de Suzanne Malherbe, qui deviendra
la femme de sa vie. Leur relation restera clandestine jusqu’en 1917, date à laquelle
elles deviennent sœurs par alliance, en raison du mariage du père de Lucy avec
la mère de Suzanne. En 1918, Lucy part à Paris suivre des études de lettres,
bientôt rejointe par Suzanne.
Peintre, graveuse et collagiste, Suzanne prend le pseudonyme de Marcel Moore.
Lucy, elle, signe ses premiers textes Claude Cahun.

Son œuvre intimiste devient poétique, touche le symbolisme, met en évidence
un imaginaire onirique et s’ancre dans le surréalisme. Claude use de l’écriture,
mais aussi de la photographie pour questionner son identité. Elle est une des seules
femmes photographes du mouvement surréaliste.
Dans Aveux non avenus, l’artiste se met en scène elle -même. Elle mêle à la tech-
nique du photomontage, réalisée en collaboration avec sa compagne, des poèmes
et des fragments de lettres. Elle se dédouble, se démultiplie, se présente sous
la forme de fragments de jambes ou de bras, elle se travestit, se rase les cheveux.
Ses univers sont inquiétants, fantasmagoriques, dérangeants. Elle refuse la notion
avilissante du beau accordée aux femmes en tant qu’objets des œuvres d’art
masculines.
Claude déclare être d’un « troisième genre » indéfinissable, à la lisière de l’homo-
sexualité, de la bisexualité, de l’androgynie. Elle a le goût de la provocation
et se révolte contre les préjugés engendrés par une société sclérosée dans
ses principes. « Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas.
Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. S’il existait dans notre langue on
n’observerait pas ce flottement de ma pensée. Je serais pour de bon l’abeille ouvrière. »
Aveux non avenus, Éditions du Carrefour, 1930.

Entre 1940 et 1945, Claude et Suzanne, qui sont installées à Jersey, participent
à la Résistance. Elles rédigent et diffusent des tracts en allemand à destination
des soldats de la Wehrmacht, signés « Le soldat sans nom ». Découvertes, elles sont
arrêtées le 25 juillet 1944, condamnées à mort, mais finalement libérées
en mai 1945.

Artiste avant -gardiste, Claude Cahun laisse une œuvre d’une modernité
exceptionnelle, sans équivalence.

86



Jeanne grandit en Bretagne dans une famille de commerçants aisés.
Après ses études, elle s’installe à Paris et intègre les cours de l’académie Julian.
Ses débuts artistiques sont consacrés à la peinture. Au cours d’une exposition
à Pontivy, elle assiste au congrès de la Fédération régionaliste, où le peintre
Maxime Maufra appelle les artistes à participer à la création bretonne.
Cette idée d’un nouvel art breton conforte Jeanne dans son approche artistique.
À 22 ans, elle intègre les Beaux -Arts, mais n’en gardera pas un souvenir
marquant. En revanche, son passage aux Ateliers d’art sacré de Maurice Denis
influencera son œuvre future.

En 1919, elle adhère au groupe régionaliste breton Unvaniez Yaouankiz Vreiz,
où elle fait la connaissance de René Quillivic, James Bouillé, et du couple
René -Yves et Suzanne Creston. La même année, elle commence un travail
de gravure sur bois. Jeanne va devenir une des grandes rénovatrices de cette
technique en Bretagne. En 1921, elle collabore avec Jules Henriot à Quimper.
L’année suivante, elle illustre Histoire de notre Bretagne, ouvrage écrit par
Jeanne Coroller -Danio, édité par Camille Le Mercier d’Erm. L’œuvre est décorée
de 72 gravures sur bois originales, d’une couverture en deux tons et d’une carte
nouvelle de la Bretagne armoricaine. C’est un travail considérable. Les gravures
de Jeanne sont fortes, engagées, dotées d’un trait énergique, les contrastes sont
puissants. Elle n’hésite pas à introduire des mots pour condenser la narration,
et ses gravures, même de petits formats, conservent une dimension monumentale.
Le travail iconographique de Jeanne est unanimement salué.
Artiste pluridisciplinaire, Jeanne symbolise le renouveau des Arts en Bretagne.
Elle dessine des meubles décorés de motifs gravés et polychromés, des tissus
d’ameublement, des papiers peints, des décorations murales, de délicats motifs
de broderie, des services de table et des vitraux qu’elle fait réaliser par des artisans
de sa région.
Poursuivant son rêve de moderniser l’art breton, elle crée le mouvement artistique
Ar Seiz Breur, (Les Sept Frères), avec René -Yves et Suzanne Creston.
Le mouvement ambitionne de regrouper artistes et artisans pour sortir l’art breton
de ses « biniouseries », en l’intégrant dans les objets de la vie quotidienne
par le biais de l’architecture, l’artisanat, la décoration, la littérature, la musique,
la peinture et la sculpture. À l’occasion de l’exposition des Arts décoratifs de Paris
en 1925, Jeanne et le groupe Ar Seiz Breur réalisent un pavillon breton.
Le collectif est remarqué et reçoit une médaille d’or pour ses créations de mobilier.

Maurice Facy en parle ainsi : « Jeanne parlait d’une voix calme en apparence,
mais en réalité chargée de passion intérieure ; pour ponctuer ses paroles, elle avait
un geste de la main droite que ses amis n’oublieront pas. Et cette petite demoiselle
prenait tout à coup figure de chef ».

88



Dernière d’une fratrie de sept enfants, Adrienne a toujours fait preuve
d’un caractère indépendant et rebelle. À la mort de son père, la famille se trouve
en difficulté financière, mais la jeune femme, décidée à devenir pilote d’avion,
réussit à se faire financer son brevet, qu’elle obtient au bout de dix semaines
de formation. Elle a 25 ans.
Engagée par René Caudron, Adrienne devient la première femme pilote d’essai.
Très vite, son patron lui propose de traverser la Manche alors qu’elle connaît
à peine les rudiments de navigation. Téméraire, elle accepte le défi !
Le 25 août 1920, elle décolle du Crotoy pour Londres, dans un brouillard
à couper au couteau. Par une chance inouïe, elle se pose sur la côte anglaise juste
au moment où son avion tombe en panne. Cet exploit ne fait qu’accentuer
son goût pour l’aventure.

Lorsque Caudron l’envoie en Argentine participer à des meetings aériens,
Adrienne n’a qu’une idée en tête : franchir la cordillère des Andes.
Le 1er avril 1921, l’aviatrice s’envole sans carte ni appareil de navigation,
se guidant avec le soleil. Son biplan de 80 chevaux plafonne à 4 300 mètres
alors que les cimes atteignent 4 200 mètres, mais rien ne l’arrête.
« J’ai volé pendant un certain temps, sans rien dans la tête que la peur. De plus,
j’avais horriblement froid. Mes moyens ne m’avaient pas permis de m’équiper
convenablement et je m’étais couverte tant bien que mal avec un pyjama,
une combinaison de coton et un matelas de vieux journaux. J’avais les doigts
gelés, malgré le papier beurre [… ] J’avais le visage en sang. Sans pare -brise à
4 250 mètres, le sang avait fait éclater les vaisseaux. »
Revue Icare n°58, 1971.

Après un vol épique de 4 h 15, Adrienne atterrit au Chili, où elle reçoit
un accueil triomphal. « J’étais invitée à trois banquets le même soir.
Au dernier, j’étais reçue par le Consul de France et la colonie française : rien que
des hommes et des rombières  – il n’y a pas d’autres mots – avec le double menton
et le nœud de ruban autour du cou. On aurait dit des guillotinées raccommodées
à la hâte. Pas une jeune fille, bien entendu : on me recevait, puisqu’il paraissait
que j’étais une espèce de célébrité, mais on n’allait tout de même pas montrer à des
demoiselles comme il faut, une femme qui risquait de leur donner le mauvais exemple. »
Revue Icare n°58, 1971.

De retour en France, elle établit le record féminin de loopings et sera la seule
femme à piloter aux côtés des As. En 1934, à la demande de la militante féministe
Louise Weiss, elle s’engage avec Maryse Bastié et Hélène Boucher dans
le combat pour le droit de vote des femmes. En 1940, elle rejoint avec son mari
le réseau CND Castille du Loiret et se charge du repérage des terrains d’atterrissage
susceptibles d’aider les forces aériennes des Forces françaises libres.

« Me reposer ? Ne pas faire ceci ou cela ? Jamais de la vie. Le jour où on pourra
me manipuler, je serai morte. »

90



La famille d’Émilienne s’installe à Loos -en -Gohelle où son père, retraité,
devient gérant d’une épicerie. La jeune fille, qui rêve de devenir institutrice,
consacre son temps libre à la tenue du magasin.

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Quelques mois plus
tard, les troupes allemandes envahissent Loos et se livrent au pillage.
« Quand une formidable détonation retentit, faisant trembler la maison :
“ Un obus ! ” dit mon père.
À peine avait -il parlé que nous étions ébranlés par une seconde secousse.
Nous nous précipitons vers la porte, et nous voyons tomber un troisième obus sur
la tour de l’église [… ] Plus un bruit, et ce silence nous semblait si pesant que nous
même nous parlions bas instinctivement. »
« Les Mémoires d’Émilienne Moreau, l’héroïne de Loos » Le Petit Parisien, de 1915 à 1916.

Bien que le village soit en partie détruit, Émilienne, qui refuse de voir les enfants
livrés à eux -mêmes, improvise une école dans sa cave.
Le 25 septembre 1915, les Écossais sont aux portes de Loos et préparent une
attaque. Du haut de ses 17 ans, Émilienne traverse la ligne de feu pour les avertir
des positions ennemies. « Les malheureux, ils vont être fauchés par les mitrailleuses
de la Fosse ! [… ] Je courais comme une folle, ne faisant pas attention aux shrap-
nells qui éclataient de tous côtés [… ] Je signalais à l’officier, les caves où je savais
que des Allemands se trouvaient encore et d’où ils pouvaient tirer sur ses soldats.
Il donna l’ordre d’en faire le nettoyage, et des séries d’explosions de grenades indi-
quèrent que cette opération était vivement menée. » Émilienne, qui se trouve dans
une maison cernée par les Allemands, se saisit d’un revolver et abat à travers la
porte deux fantassins ennemis, puis lance une grenade pour débusquer les snipers
allemands avec l’aide de trois Écossais blessés.
Le village libéré, la jeune fille est célébrée comme une héroïne. Le Petit Parisien
publie son histoire et son image est utilisée pour entretenir le moral des troupes.
Elle est décorée à Versailles de la Croix de guerre, seule femme au milieu
des poilus, et le roi George V la décore de la médaille militaire britannique.

En 1940, Émilienne entre de nouveau en résistance. Surveillée, elle passe dans
la clandestinité. À Lyon, en mars 1944, elle échappe de peu à son arrestation,
lors de l’affaire du 85 de l’avenue de Saxe, où 17 de ses camarades sont arrêtés
par la Gestapo. Deux mois plus tard, elle évite une série de rafles qui déciment
la France au Combat ; les Allemands qui l’attendent chez elle la mitraillent
et la manquent. Traquée et sur le point d’être démasquée, elle rejoint Londres
le 7 août 1944.

Émilienne disait aux jeunes de Loos : « Vous les jeunes, soyez prêts à défendre
la paix et la liberté, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde. »

92



Après des études d’institutrice, Rose intègre les Beaux -Arts. Elle suit les cours
de l’école du Louvre et réussit le concours de l’enseignement du dessin.
Brillante élève, elle obtient les trois certificats d’études supérieures d’histoire
de l’art moderne, d’archéologie médiévale et d’archéologie grecque.
À 34 ans, elle devient attachée bénévole au musée du Jeu de Paume.

En 1936, l’Europe fragilisée marche vers la guerre. Un plan d’évacuation
national des œuvres d’art est alors mis en place. Jacques Jaujard, sous -directeur
des musées nationaux, confie à Rose Valland le soin de veiller à la sécurité
des collections et au fonctionnement du musée du Jeu de Paume en l’absence
du conservateur, pour cause de maladie. Deux ans plus tard, une quarantaine
de camions quittent Paris avec à leur bord, des centaines de caisses remplies
d’œuvres d’art.

Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris, pillent systématiquement
les musées et les collections privées, principalement celles appartenant aux juifs
et aux francs -maçons. Le musée du Jeu de Paume est réquisitionné comme siège
des opérations et entrepôt.
Rose, devenue attachée de conservation au musée, se trouve involontairement
impliquée dans les plans nazis. Elle conserve son poste durant l’Occupation et
réussit à établir les listes détaillées des œuvres volées. Pendant quatre ans, elle note
avec minutie les destinations des œuvres, les noms des responsables, les numéros
des convois et les transporteurs. Elle remplit des centaines de fiches de manière
scrupuleuse, déchiffre les papiers carbone allemands oubliés dans les poubelles
et retranscrit les conversations des officiels nazis.
En octobre, les Allemands déchargent au musée plus de 400 caisses d’objets
confisqués aux grands collectionneurs juifs. Plusieurs de ces caisses repartent vers
les collections privées d’Hitler, de Gæring ou dans les musées allemands.
Le 24 novembre 1942, elle note : « La visite de Gœring s’est terminée en sablant
le champagne, 85 pièces : tableaux, meubles, tapis, tapisseries ont été choisies
par le R.M. Gœring et chargées le 25 au soir sur son train particulier. »
Pour éviter aux convois les sabotages, Rose informe régulièrement la Résistance
de leurs destinations. En 1944, elle indique aux Américains les sites de stockage
supposés des œuvres volées. À la Libération, elle devient secrétaire
de la Commission de récupération artistique. Elle étend son enquête jusque dans
la zone soviétique, témoigne au procès de Nuremberg, participe à la restitution
des œuvres volées, mais aussi à la reconstruction des musées allemands.
Sur 100 000 objets d’art transférés en Allemagne, 60 000 seraient revenus
en France, en provenance, pour la grande majorité, d’Allemagne et d’Autriche,
parmi lesquels 45 000 ont été restitués à leurs propriétaires.

De sa fonction, Rose disait qu’elle était de « sauver un peu de la beauté du monde ».

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Issue d’une famille princière du Caucase, Gali, qui se fera appeler plus tard Leïla,
est infirmière bénévole à bord des trains militaires russes, puis dans un hôpital
de la mer Noire.
Elle fuit la Russie avec sa famille au moment de la révolution de 1917.
La même année, elle tombe amoureuse d’un officier qu’elle avait soigné,
Nicolas Bajenov. Le couple part vivre en Chine, mais leur relation se dégrade
et Leïla rentre avec son fils retrouver sa famille à Paris. Très belle femme,
elle devient mannequin chez Chanel, puis reprend la maison de couture
Paul Poiret. Elle épouse en secondes noces le comte Ladislas du Luart,
passionné d’automobile qui l’encourage à passer son permis de conduire.

Tandis que la guerre d’Espagne s’intensifie, la jeune femme décide de porter
assistance aux blessés en concevant une antenne chirurgicale mobile.
Le 19 juin 1937, Leïla franchit avec son mari la frontière espagnole au volant
d’une de ses ambulances.
Son antenne comporte des tentes -hôpital, un centre opératoire doté d’installations
nécessaires aux transfusions sanguines, de la pénicilline, une équipe de chirurgiens
et d’infirmières, ainsi qu’un accompagnement psychologique.
Aucune armée au monde ne possède alors des équipements de soins de ce type.
Leïla sauvera des milliers de vies.
Pendant les conflits de la Seconde Guerre mondiale, l’antenne chirurgicale
se place en première ligne, au plus près des blessés. Leïla dirige trois équipes,
soit 80 personnes, 21 véhicules et des camions de deux tonnes pouvant,
en moins d’une demi -heure, se transformer en cellules opératoires. En 1941,
elle embarque pour l’Algérie avec son installation chirurgicale et se rend sur les
chantiers de la voie ferrée Méditerranée -Niger, où une épidémie de typhus s’est
déclarée. Le soir du 24 décembre 1943, Leïla offre aux légionnaires un vrai
Noël, en donnant à chacun un cadeau. À la Libération, elle défile
sur les Champs -Élysées debout sur une de ses Jeep.

Leïla est considérée comme une mère par les soldats. Elle les a soigné,
les a vu combattre, et afin de leur faire oublier les horreurs de la guerre,
elle crée un centre militaire de repos qui accueille des permissionnaires,
des soldats sans famille, des blessés en convalescence.

Élevée à la dignité de grand officier dans l’ordre national du Mérite, caporal -chef
et marraine de la Légion étrangère, le général d’armée Gabriel de Galbert,
gouverneur des Invalides, s’adresse à Leïla en ces termes : « Madame, vous êtes
la fille généreuse et ardente des seigneurs du Caucase, le secours des blessés de tous
nos combats et la grande dame de la Légion étrangère. »

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Après ses études d’institutrice, Aimée milite pour l’égalité des femmes.
Inspirée par le modèle de la Finlande, de la Norvège et du Danemark,
où les femmes ont obtenu le droit de vote dès 1906, la jeune institutrice réclame
les mêmes droits pour les Françaises. Sportive, elle s’insurge contre le fait
que les Jeux Olympiques soient exclusivement masculins. Aux côtés d’Alice Milliat,
elle organise en 1922 les premiers Jeux mondiaux féminins, à Paris.
Les épreuves se déroulent au stade Pershing en présence de 20 000 personnes.
Concourant aux épreuves, Aimée remporte le 110 mètres et le lancer du javelot.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Aimée, directrice d’un foyer de jeunes filles,
habite Reims, où sévissent les rafles allemandes. Pour venir en aide à ses voisins
juifs, elle leur donne les clés de son appartement au cas où ils auraient besoin
de se cacher. Malheureusement, son voisin George Simon, brillant avocat,
est arrêté et déporté le 26 février 1942 à Auschwitz. Il laisse seule sa mère, qui
survit grâce à l’aide d’Aimée. Elle sera arrêtée à son tour et déportée en 1944.
L’institutrice poursuit son aide et sauve Juliette Simon, la nièce de George,
en l’envoyant vivre chez une amie près de Reims.

Aimée se lie d’amitié avec une autre famille juive, les Przedborz, mais ils sont
déportés les uns après les autres sans qu’elle puisse leur porter secours.
Seul leur fils Jankel, 14 ans, s’enfuit par les toits et réussit à la rejoindre.
L’institutrice l’accueille chez elle et le cache. Pour le protéger, elle lui laisse pousser
les cheveux, l’habille en jeune femme, l’appelle Jacqueline et le fait passer
pour sa nièce. La supercherie fonctionne. Pour plus de sécurité, Aimée l’emmène
dans sa maison de campagne, où le jeune homme suivra des cours avec l’instituteur
du village, membre du mouvement Libération Nord. Jusqu’à la fin de la guerre,
l’institutrice partage avec Jankel sa maigre ration alimentaire.

Ayant perdu toute sa famille dans les camps, Jankel, orphelin, reste chez l’institu-
trice, qui finance ses études de médecine. En 1956, elle l’adopte et le jeune homme
prend le nom de Jacques Lallement.

Aimée a été reconnue comme « Juste » ; son nom est gravé sur le mur des Justes
au mémorial de la Shoah à Paris.

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Suzanne débute le tennis à l’âge de 11 ans. Joueuse talentueuse et passionnée,
elle rejoint rapidement le Tennis Club de Nice, où son ascension est fulgurante.
À 14 ans, elle est sollicitée par le champion du monde néo -zélandais
Anthony Wilding, pour former une équipe mixte. Un an plus tard, elle accède
à la finale du championnat de France de Roland Garros, avant d’être sacrée
championne du monde sur terre battue à Saint -Cloud.
Suzanne court sur le terrain avec la grâce d’une danseuse. Son style est fait
de balles qui tombent à quelques centimètres de la ligne de fond, de montées
au filet extrêmement rapides, de volées et de smashs qu’elle frappe en sautant très
haut dans des positions acrobatiques. Toujours très élégante, « La Divine »
est habillée par le grand couturier Jean Patou. Sur le court, elle porte son incondi-
tionnel bandeau de tulle dans les cheveux, mais défraie la chronique en étant
la première à porter des jupes courtes plissées et à jouer les bras dénudés.

En 1919, Suzanne affronte à Wimbledon Dorothy Lambert Chambers devant
8 000 personnes, parmi lesquelles le roi et la reine d’Angleterre. À la surprise
générale, la Française remporte la victoire. Le public, totalement conquis,
se désintéresse alors des épreuves auxquelles elle ne participe pas.
En sept ans, Suzanne remportera 241 tournois, dont deux médailles d’or
olympiques. En 1926, elle dispute contre l’Américaine Helen Wills la finale
du tournoi du Carlton Club de Cannes. C’est le match de l’année et l’un des
évènements sportifs les plus médiatisés de l’époque. Les places étant toutes vendues,
de nombreux spectateurs s’installent dans les arbres avoisinants, sur des échelles
ou dans les appartements disposant d’une vue sur le court.
Le prix des places atteint 60 dollars, somme considérable pour l’époque.
Devant 3 000 personnes, Suzanne l’emporte 6 -3 / 8 -6.

Jusqu’alors réservé aux amateurs, Suzanne révolutionne encore le tennis
en acceptant l’offre de l’Américain Pyle, qui lui propose de devenir la première
joueuse professionnelle. Ce dernier organise une tournée de 38 matchs aux
États -Unis et au Canada. La première rencontre a lieu le 9 octobre 1926
au Madison Square Garden devant plus de 13 000 spectateurs.
Au cours des quatre mois de la tournée, Suzanne remporte les 38 rencontres
qui l’opposent à Browne et empoche 75 000 dollars. À titre de comparaison,
Babe Rutt, joueur de baseball et sportif le mieux payé des États -Unis,
avait à la même époque un contrat de deux ans portant sur 80 000 dollars par an.

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