De son enfance, Anita gardera le goût des voyages. Elle accompagne ses parents
à travers toute l’Europe, tout en étant confiée à des précepteurs attentifs qui
ouvrent son esprit à une culture humaniste.
À l’annonce de la guerre, la famille se réfugie sur l’île d’Oléron, où la jeune fille
s’adonne aux pratiques de la voile, de la pêche, de la lecture et réalise
ses premières photographies.
Jeune femme, son amour des livres l’amène à se consacrer à la reliure d’art,
où elle reçoit de nombreux prix. À 28 ans, Anita se marie avec le diplomate
Marcel Conti, avec qui elle n’aura pas d’enfant. Le mariage est tout sauf
un enfermement pour la jeune femme, qui part régulièrement naviguer plusieurs
semaines.
Devenue journaliste spécialiste de la pêche, elle embarque sur La Ville d’Ys
pour les bancs de Terre -Neuve. À bord, Anita est dans son élément.
Elle observe, prend des notes, photographie et sait se faire accepter des marins.
Remarquée pour ses articles, elle est engagée en 1935 comme responsable
de la propagande à l’Office scientifique et technique des pêches maritimes.
Elle embarque alors sur le Président -Théodore -Tissier, premier navire océanogra-
phique français doté d’un sondeur à écho. Anita étudie les fonds marins,
la température des eaux, leur salinité et trace les premières cartes de pêche.
En 1939, durant son expédition sur le chalutier morutier Viking, l’océanographe
s’inquiète et alerte déjà des effets de la pêche industrielle sur les ressources
halieutiques. La même année, elle met à profit sa connaissance des courants,
en embarquant sur les chalutiers chargés de désamorcer les mines magnétiques
allemandes. Première femme à bord des navires de la Royale, elle prend une part
active aux opérations de déminage à Dunkerque.
Elle embarque ensuite pour les mers chaudes avec des pêcheurs résistants,
pour ravitailler les armées alliées. Elle y restera plusieurs années afin d’étudier
les ressources en poissons de l’Afrique de l’Ouest.
À 53 ans, pour le compte de sa maison d’édition, Anita monte à bord du bateau
Le Bois Rosé en direction de Terre -Neuve. La saison de pêche dure cinq mois.
Elle ramène de son voyage un récit et des photos qui témoignent des conditions
de vie des marins -pêcheurs.
De 1959 à 1960, elle part travailler au musée océanographique de Monaco
aux côtés du commandant Cousteau. Anita dénonce le gaspillage des poissons
non désirables rejetés par -dessus bord et les trop grosses quantités pêchées.
Elle cherchera des solutions au dépeuplement des océans en se faisant la pionnière
de l’aquaculture. « Nous sommes les gérants, fugacement passagers, de terres,
d’airs et d’eaux qui devront nourrir les foules de l’avenir. En conséquence,
il faut léguer un domaine correctement entretenu. »
Souvent seule femme au milieu d’hommes, Anita se définissait ainsi :
« Femme réussie plutôt que garçon manqué. »
102
Marguerite a 10 jours lorsque sa mère décède. Elle est alors élevée
par sa grand -mère paternelle, dont elle fera plus tard un portrait au vitriol
dans Archives du Nord. C’est auprès de son père, anticonformiste, joueur,
amateur de livres, aimant les voyages, qu’elle trouvera l’appui nécessaire
pour l’étude des langues anciennes.
En 1921, elle publie à compte d’auteure un recueil de poésie, Le Jardin des chimères.
Huit ans plus tard, les éditions Au Sans Pareil publient son premier roman
Alexis ou le Traité du vain combat.
Jeune femme indépendante, Marguerite mène une vie de bohème en voyageant
dans toute l’Europe. Elle tombe éperdument amoureuse d’André Fraigneau
son éditeur, qui, homosexuel, ne peut lui rendre son amour.
Deux ans plus tard, elle rencontre Grace Frick, qui va devenir la femme
de sa vie pendant 42 ans. En 1939, l’écrivaine rejoint Grace, qui est professeure
de littérature britannique à New York. En manque d’argent pour la première fois
de sa vie, Marguerite fait des traductions, un peu de journalisme et enseigne
à l’université. À partir de 1950, elles s’installent toutes les deux dans le Maine,
et ce n’est qu’en 1953 qu’elle peut se consacrer entièrement à l’écriture.
À 48 ans, Marguerite obtient la reconnaissance mondiale avec Mémoires d’Hadrien.
« Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a posé pour la première fois un coup
d’œil intelligent sur soi -même : mes premières patries ont été les livres. »
Mémoires d’Hadrien, Plon, 1951.
Après le décès de Grace en 1979, Marguerite partage sa vie entre l’écriture
et les voyages, en compagnie de Jerry Wilson, son dernier secrétaire.
Le 6 décembre 1980, trois cent quarante -six ans après sa création,
l’Académie française élit pour la première fois une femme. Malgré le soutien
de Jean d’Ormesson, l’élection de Marguerite est houleuse et de nombreux
académiciens manifestent leur hostilité. Elle, qui avait déjà bouleversé
les traditions en refusant de se porter candidate, continue en refusant d’élire
résidence près de l’édifice et de porter l’uniforme d’académicien. « J’ai toujours
été ennemie des uniformes, alors je porterai une robe la plus simple possible
mais j’espère jolie. »
Dans son discours de réception à l’Académie française du 22 janvier 1981,
Marguerite déclare : « Vous m’avez accueillie, disais -je. Ce moi [… ] le voici,
tel qu’il est, entouré, accompagné d’une troupe invisible de femmes qui auraient dû,
peut -être, recevoir beaucoup plus tôt cet honneur, au point que je suis tentée
de m’effacer pour laisser passer leurs ombres. »
Anticonformiste, Marguerite a pris position pour la cause des noirs, la sauvegarde
de l’environnement, la lutte anti -nucléaire et contre la guerre du Vietnam.
104
Née dans un quartier pauvre de Saint -Louis, Joséphine quitte l’école pour
se marier à l’âge de 13 ans avec Willie Wells. Elle rejoint un trio d’artistes de rue,
divorce, gagne sa vie au Standard Theater, puis rejoint la troupe de la comédie
musicale Shuffle Along. En 1925, la chance de sa vie se présente en la personne de
Caroline Dudley Reagan, qui lui propose d’intégrer le spectacle de La Revue Nègre.
Le 2 octobre 1925, Joséphine passe en première partie au théâtre des Champs -Élysées.
Sidney Bechet est dans l’orchestre, Robert Desnos, Picabia, Blaise Cendrars
sont dans le public.
« Est -ce un homme ? Est -ce une femme ? Ses lèvres sont peintes en noir, sa peau est
couleur de banane, ses cheveux déjà courts, sont collés sur la tête comme si elle était
coiffée de caviar, sa voix est suraiguë, elle est agitée d’un perpétuel tremblement, son
corps se tortille comme celui d’un serpent ou plus exactement il semble être un saxo-
phone en mouvement et les sons de l’orchestre ont l’air de sortir d’elle -même [… ]
Joséphine est entièrement nue, avec un petit collier en plumes bleues et rouges
autour des reins, et un autre autour du cou. Ces plumes frétillent en mesure
et leur frétillement est savamment gradué. »
Les Mémoires de Joséphine Baker, recueillies et adaptées par Marcel Sauvage,
Éditions KRA, 1927.
Joséphine danse au rythme du charleston, le public fasciné crie au scandale,
pour finalement l’acclamer.
En 1939, Joséphine comprend le danger que représente la montée du nazisme.
Souhaitant s’engager au nom de la liberté, elle est recrutée par Jacques Abtey
et devient agent du contre -espionnage. Pendant ses spectacles, elle récolte
des renseignements, qu’elle retranscrit à l’encre invisible sur ses partitions.
À la Libération, la chanteuse poursuit ses activités pour la Croix -Rouge
et organise des concerts afin de lever des fonds au profit de l’armée française.
Femme d’engagements, Joséphine, qui s’est s’imposée dans une société
où la couleur de peau est un problème, utilise son image pour lutter contre
le racisme. En 1951, à Miami, elle exige que les noirs puissent entrer à son concert.
En 1963, elle marche sur Washington avec Martin Luther King, pour le travail
et la liberté des noirs.
« Je suis du côté des “ niggers ”. Je n’en ai ni gloire ni humiliation. Je n’ai pas choisi. »
Les Mémoires de Joséphine Baker.
Considérée comme la première star noire, Joséphine incarne l’image de la femme
émancipée, synonyme de liberté sexuelle.
106
Simone vit dans un milieu bourgeois et fortuné, jusqu’au jour où la banque
que dirige son grand -père fait faillite, plongeant soudain toute la famille dans
une vie médiocre. Dès lors, les parents de Simone vont pousser leurs filles dans
les études, seule solution à leurs yeux pour qu’elles s’en sortent dans la vie.
« Tu as un cerveau d’homme », lui dit son père. Est -ce parce que Simone est
une jeune fille brillante à l’école ? Très certainement, d’autant plus qu’elle
a un caractère bien trempé. Elle rejette ouvertement son éducation bourgeoise,
reprochant à sa mère une existence austère, sans plaisir, où la sexualité est taboue.
La jeune femme poursuit des études de philosophie et rencontre Jean -Paul Sartre
sur les bancs de l’université. Beauvoir et Sartre veulent une relation amoureuse
libre, sans contrainte. Ils forment ainsi un couple mythique, qui devient leur
image. Elle le compare à un génie, elle sera pour lui « son amour nécessaire »
en opposition « aux amours contingents ».
En 1929, Simone est nommée professeure à Marseille et Sartre au Havre.
La perspective de quitter Sartre l’angoisse et ce dernier lui propose de se marier
afin d’obtenir un poste dans le même lycée. La réponse de Simone ne se fait pas
attendre : « Pas un instant je ne fus tentée de donner suite à sa suggestion.
Le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées
sociales. En modifiant nos rapports avec autrui, il eût fatalement altéré ceux
qui existaient entre nous. »
En 1943, Gallimard publie son premier roman, L’invitée, qui est un succès.
Deux ans plus tard, Simone fonde avec Sartre et plusieurs intellectuels,
Les Temps Modernes, revue politique et culturelle.
Au sortir de la guerre, les Françaises aspirent à une reconnaissance de leurs droits
et Simone va leur fournir matière à se révolter avec Le Deuxième Sexe.
Publié en 1949 chez Gallimard, cet essai divisé en deux tomes s’inscrit comme
un élément fondateur du féminisme contemporain. L’écrivaine y prône l’émanci-
pation des femmes et condense leurs revendications. Simone dénonce l’exploitation
ménagère, revendique « la non nécessité de procréer », réaffirme la volonté
des femmes à disposer librement de leur corps et déclare que les rapports entre
les hommes et les femmes ne sont qu’une construction sociale.
« On ne naît pas femme, on le devient. »
Figure de proue du féminisme, Simone rédige en 1971 le Manifeste des 343,
publié par Le Nouvel Observateur. Trois cent quarante -trois Françaises y signent
« Je me suis fait avorter », s’exposant ainsi à des poursuites pénales.
« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour
que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis.
Vous devrez restez vigilantes votre vie durant. »
108
Vincentella est née en Corse. À 18 ans, la jeune fille quitte son île pour Paris
et s’inscrit à l’École dentaire. Reçue à ses examens, elle intègre la clinique dentaire
de la coopérative ouvrière La Bellevilloise et le dispensaire de Villejuif.
En 1927, elle rejoint l’Union Fédérale des Étudiants dont elle devient
l’une des responsables, avant d’adhérer en 1928 aux Jeunesses communistes.
Deux ans plus tard, elle rencontre Laurent Casanova, qu’elle épouse.
Vincentella prend alors le nom de Danielle Casanova. Elle fonde en 1936
l’Union des jeunes filles de France, avec pour objectifs la lutte contre le fascisme,
la solidarité avec les républicains espagnols, le tout sur fond de féminisme
et de pacifisme. « Il n’est désormais plus possible à la femme de se désintéresser
des problèmes politiques, économiques et sociaux que notre époque pose avec tant
de force. [… ] La conquête du bonheur est pour la femme liée à son libre épanouis -
sement dans la société, cet épanouissement est une condition du développement
du progrès social. »
En 1939, la guerre s’installe en France et le PCF est interdit. Danielle entre
en résistance : elle rédige des tracts, organise des manifestations et est à l’origine
des « Bataillons de la jeunesse ». Arrêtée le 15 février 1942 par la police française,
elle est livrée à la Gestapo. Emprisonnée au fort de Romainville, elle diffuse
un journal clandestin qui informe et maintient le moral des prisonniers.
Le 14 septembre 1942, elle réussit à faire passer une lettre à sa famille :
« Vois -tu, ils peuvent nous tuer, mais de notre vivant, ils n’arriveront jamais
à nous ravir la flamme qui réchauffe nos cœurs. [… ] L’autre jour, Marie -Claude
s’est évanouie de faim, et la maman de Michel souffre de son foie. Pour moi,
j’ai maigri à un point qui a fait la stupéfaction [… ] depuis que nous sommes ici,
nous continuons à souffrir terriblement de la faim, et nous en sommes réduites
à manger les trognons de choux jetés à la poubelle. [… ] Je ne vous ai rien dit
sur notre moral. De ce côté -là, ça va admirablement bien. »
Le 23 janvier 1943, Danielle est déportée dans un convoi de 231 femmes,
avec ses deux amies Marie -Claude Vaillant -Couturier et Maï Politzer.
Après trois jours d’un voyage infernal, elles entrent à Auschwitz -Birkenau
en chantant la Marseillaise.
Danielle a le numéro 31655 tatoué sur son bras gauche. Affectée à l’infirmerie
en tant que chirurgien dentiste, elle se sent plus « favorisée » que les autres prison-
nières et se rend chaque soir dans le block 26, où sont parquées ses camarades.
Elle leur apporte des médicaments, console les mourantes et soigne les malades.
À l’intérieur du camp, Danielle se rapproche de la filière internationale
de la Résistance dirigée par des communistes. Avec leur aide, elle réussit à faire
connaitre à l’extérieur la vérité sur le sort des détenus en faisant circuler
en France des tracts dénonçant l’horreur d’Auschwitz.
Elle y meurt d’une épidémie du typhus en 1943.
110
Fille de restaurateurs de tapisseries anciennes, Louise passe une enfance entre
un père froid qui n’a de cesse de la dévaloriser et une mère effacée, trompée par
son mari. Après des études de mathématiques, la jeune femme se dirige vers l’art.
La sculpture sera l’un de ses supports favoris pour l’aider à résoudre ses conflits in-
térieurs. « Pour exprimer des tensions familiales insupportables, il fallait que mon
anxiété s’exerce sur des formes que je pouvais changer, détruire et reconstruire. »
En 1938, elle rencontre l’historien d’art américain Robert Goldwater.
Ils se marient la même année et partent s’installer à New York. Ils auront trois
enfants. Mère et artiste marginale, Louise travaille longtemps dans l’ombre,
loin du succès et de ses impératifs. C’est donc en toute liberté qu’elle crée, dessine,
peint, écrit, sculpte.
Elle nomme « pensées plumes », ses pensées qui doivent être attrapées au vol
pour exister ailleurs que dans sa tête.
Les années quarante voient apparaître ses premières Femme -maison.
Thème récurrent dans son œuvre, qu’elle décline sur différents matériaux comme
la peinture, le marbre, le tissu ou les poupées en plastique et en argile.
« Le thème de la maison apparaît tout au début de mon œuvre,
parce que la maison c’est la personne. »
En 1950, elle crée près de 80 sculptures intitulées Personnages, figures verticales
en bois évoquant les personnes qu’elle a quittées en Europe et qui lui manquent.
« Aussitôt que je suis arrivée ici [les États -Unis ] , je me suis mise à avoir le mal
du pays sans le savoir. C’était un mal qui était souterrain, inconscient.
Et, sans savoir pourquoi, je me suis mise à recréer des présences. »
Dans son art, la psychanalyse est partout, aussi bien dans ses écrits que dans
ses œuvres. En sculptant l’émotion et ses métamorphoses, Louise guillotine le passé.
« Tout mon travail des cinquante dernières années, tous mes sujets, trouvent leur
source dans mon enfance. » Ses œuvres parlent de l’individu, de ses peurs, de
l’amour, la frustration, la maternité. Petite fille, elle s’est sentie sacrifiée, trahie
par ses parents. Adulte, elle ressent le besoin de les représenter sous la forme d’un
phallus (le père) qu’elle nomme « fillette » et d’une araignée symbolisant sa mère.
Maman est une sculpture représentant une araignée de près de neuf mètres de
hauteur qui est à la fois protectrice et déprédatrice.
« L’art est une garantie de santé mentale. »
Artiste hautement singulière, Louise Bourgeois croise les mouvements artistiques
de son temps sans se laisser influencer – ratiboiser dit -elle – par des modes,
conservant ainsi sa liberté de création. Elle est longtemps restée une artiste à part,
du fait de son œuvre trop décalée, trop obscène, trop féministe, trop personnelle,
trop dérangeante.
Louise accédera à la reconnaissance dans les années 1970.
112
Après avoir réussi son concours d’entrée à l’École normale d’institutrice,
Lucie obtient le titre de licenciée ès lettres et passe l’agrégation d’histoire et géogra-
phie. Nommée professeure agrégée à Strasbourg, elle y rencontre Raymond Samuel
qu’elle épouse le 14 décembre 1939. Appelé au front, son mari est fait prisonnier
dès le mois de juin. Lucie prend alors contact avec des membres de la Résistance,
organise son évasion et le libère en août.
Après coup, le couple décide de partir pour Lyon, où Lucie trouve un poste
de professeure. Elle rejoint définitivement la Résistance après avoir vu
les Allemands débarquer dans le lycée où elle enseigne et révoquer la proviseure
parce qu’elle est juive.
Elle entre en contact avec le résistant Emmanuel d’Astier de La Vigerie.
Ensemble, ils créent en juillet 1941 le journal clandestin Libération, organe
des forces de résistance française, qui marque la naissance du mouvement
Libération -Sud dans la zone libre. « Je suis entrée en résistance, par souci
d’informer les gens, c’est pour cela qu’on a créé Libération -Sud. »
L’arrivée de leur premier enfant n’empêche pas Lucie de poursuivre son enga-
gement pour la liberté. Jacques Brunschwig dira d’elle : « Lucie Aubrac est d’un
courage étonnant et donna un travail considérable. Bien qu’ayant un jeune bébé,
elle travaillait la nuit, allait coller des tracts et papillons en ville. »
Mais les rafles s’intensifient et le 15 mars 1943, la police lyonnaise arrête plusieurs
résistants dont Raymond. Pour la deuxième fois, Lucie organise la libération
de son mari et de leurs camarades.
Le 21 juin, Raymond est de nouveau arrêté par la Gestapo à Caluire,
avec Jean Moulin et quatre autres résistants. Sans tarder, Lucie prend les choses
en main. Elle envoie son fils avec la bonne se cacher à la campagne et prépare
à nouveau l’évasion de son mari. Sous le nom de Guillaine de Barbentane,
elle se rend à la prison de Montluc où Raymond est enfermé.
Elle rencontre personnellement le chef de la Gestapo Klaus Barbie, à qui
elle demande une faveur : être mariée avec son fiancé avant son exécution,
pour que l’enfant qu’elle porte ne soit pas illégitime. Autorisée à rencontrer
Raymond, elle lui transmet le plan d’évasion.
Le 21 octobre 1943, lors du transfert des prisonniers, Lucie et ses compagnons
attaquent le camion allemand dans lequel se trouvent 14 résistants, dont son mari.
Pendant l’assaut, six Allemands sont tués, mais tous les résistants en réchappent.
Après cette ultime évasion, Lucie et Raymond parviennent à rejoindre Londres
le 8 février 1944. Lucie accouche le 12 février d’une fille, Catherine,
dont le général de Gaulle est le parrain.
Le 8 mars 2004, Lucie Aubrac signe au côté d’autres résistants, un appel
aux jeunes générations, à faire vivre et transmettre l’héritage de la Résistance
et ses idéaux toujours actuels.
« Le verbe résister doit toujours se conjuguer au présent. »
114
En 1939, Denise fréquente le Café de Flore à Paris et y fait la connaissance
de Vasarely, publicitaire reconnu. Dans un même enthousiasme, les deux jeunes
gens veulent créer un nouveau courant artistique et pour mener à bien leur projet,
Denise décide de transformer en galerie d’art, l’atelier de mode qu’elle dirige
avec sa sœur. En 1944, l’exposition inaugurale est tout naturellement consacrée
à Vasarely : Dessins et compositions graphiques.
Novatrice, la marchande d’art met en place un système de contrat
avec ses artistes : elle instaure l’exclusivité, perçoit un pourcentage sur les ventes
et en retour, leur verse des mensualités.
Grâce à la ténacité et au flair de Denise, sa galerie est un véritable lieu d’échanges
entre les créateurs du monde entier et un point de ralliement incontournable pour
les artistes du continent latino -américain. Elle expose des œuvres avant -gardistes,
mais aussi de jeunes artistes qu’elle révèle et impose comme Vasarely, Jacobsen,
Dewasne ou Mortensen et Max Ernst. Sa galerie se spécialise dans l’art géomé-
trique construit. « Pourquoi en suis -je venue peu à peu à défendre exclusivement
l’art construit ? Si j’en cherche les raisons en moi -même, c’est, me semble -t -il parce
qu’aucun n’exprime mieux la conquête de l’artiste sur un monde menacé de décom-
position, un monde en perpétuelle gestation. Dans une œuvre d’Herbin, de Vasarely,
il n’y a pas de place pour les forces obscures, l’enlisement, le morbide.
Cet art traduit à l’évidence la maîtrise totale du créateur. Une hélice, un gratte -ciel,
une sculpture de Schöffer, un Mortensen, un Mondrian voilà les œuvres qui me
rassurent ; on peut lire en elles, aveuglante, la domination de la raison humaine,
le triomphe de l’homme sur le chaos. Voilà pour moi le rôle de l’art.
L’émotion y trouve largement son compte. »
Denise René l’intrépide, Centre Pompidou, 2001.
En 1955, sa célèbre exposition Le Mouvement trace une direction nouvelle,
le cinétisme. Les artistes cinétiques remettent l’art en question, interrogent
la vibration, la couleur virtuelle, tout ce qui, dans l’image fixe, sollicite le nerf
optique. Denise va être la première, en 1957, à présenter avec l’aide des musées
hollandais l’œuvre de Mondrian. Bien qu’ayant vécu à Paris de 1919 à 1938,
le peintre n’y avait jamais eu d’exposition particulière.
Militante de l’art, Denise développe entre 1965 et 1985, ce qu’elle appelle
« les multiples » : des reproductions d’œuvres originales tirées de 50 à 200 exemplaires,
rendant ainsi l’art accessible au plus grand nombre.
« Défendre l’avant -garde, vouloir l’imposer était une lutte.
Cela représente beaucoup de force de caractère, de sacrifices, d’abnégation.
Mais quand on a des convictions, on les défend contre vents et marées. »
116
Marie -Andrée est une des toutes premières femmes gynécologues de France.
En service à l’hôpital, elle est témoin d’une scène d’avortement qu’elle n’oubliera
jamais.
« Dans le service de “ chirurgie ”, où je fais mon premier stage, où j’apprends l’art
de la médecine, que je croyais sacré, je découvre l’injustice et l’hypocrisie patron-
nées par la “ Morale ”. Passant près de la salle d’opération, j’entends des cris et des
gémissements. J’entre et je vois une femme attachée sur la table.
Une jeune externe, pour qui cela doit être aussi un souvenir, est en train
de la cureter maladroitement, surveillée par un interne qui la laisse patauger
et prend, de temps en temps, la curette en main. La femme les yeux exorbités,
se tord de douleur. La “ panseuse ” m’explique que la patiente n’est pas anesthésiée
pour que “ cela lui ôte l’envie de recommencer ”. »
La grand’peur d’aimer, Journal d’une femme médecin, Juillard, 1960.
En 1947, Marie -Andrée accompagne son mari à New York, où elle rencontre
Margaret Higgins Sanger, fondatrice de l’American Birth Control.
Ce lieu accueille les couples souhaitant utiliser la contraception et les aide
à planifier les naissances au sein de leur foyer. De retour en France, la gynécologue
tente de convaincre le milieu médical, mais en vain, les réactions de ses confrères
sont hostiles. Passant outre leurs opinions, elle propose la création de structures
qui annoncent déjà les futurs centres de planning familial : elle envisage la mise
en place de lieux où de jeunes ménages pourraient demander des conseils
sur les contraceptifs existants, sur les problèmes de stérilité et de fécondité,
et auraient accès à une aide psychologique.
Le 8 mars 1956, Marie -André fonde, avec la sociologue Évelyne Sullerot,
la Maternité heureuse, rejointes par Pierre Simon, médecin qui se spécialisera
dans l’accouchement sans douleur. Les statuts déposés par l’association fixent
comme objectifs de lutter contre les avortements clandestins, de fournir des
moyens de contraception, d’assurer l’équilibre psychologique du couple,
d’améliorer la santé des mères et des enfants en favorisant l’information
et la formation des médecins.
En 1960, la Maternité heureuse prend officiellement le nom de Mouvement
français pour le planning familial (MFPF) et poursuit cette activité illicite
jusqu’en 1967. En décembre de cette même année, l’Assemblée nationale vote
la loi Neuwirth, qui autorise la fabrication et la délivrance de contraceptifs
sur ordonnance.
118
À l’âge de 8 mois, Angèle est confiée à sa grand -mère qui vit à Bazouges.
Elle passe sa petite enfance dans un univers féminin entourée de quatre femmes,
« Deux vierges et deux veuves ». La première femme de la maison est Angélique,
sa marraine, qui ne descend jamais de sa chambre. Elle répète inlassablement
à Angèle : « La vie est une misère mon enfant, une misère. »
L’enfant apprend auprès d’elle, la douleur du monde.
La seconde est Olympe, sa grand -mère, qui lui conte des légendes bretonnes
au coin du feu. Elle l’initie aux mondes imaginaires.
La troisième est Eugénie, sa tante, qui l’emmène à la messe jouer de l’orgue.
Elle enseigne à la petite, la musique dans le recueillement de l’église.
La quatrième est Amélie, la servante, qui lui apprend à aimer la nature
tout en lui retraçant des bribes d’histoires familiales.
« Ma vie est une histoire de maison, de mémoire et de miroir. »
Angèle retourne vivre auprès de sa famille à Rennes lorsqu’elle a 8 ans.
Jeune adulte, elle poursuit des études de pharmacie. Un jour, elle déclare au cours
du repas familial : « Je deviens aveugle. » Un glaucome la laisse aveugle, elle a 22 ans.
« Mes yeux fondirent dans ma bouche. Je pris la nuit comme un bateau la mer. »
Le sang des nuits, Éditions Seghers, 1966.
Durant toute une année, elle va apprivoiser son nouvel état. Elle ne veut pas
s’enfermer dans sa cécité, mais vivre comme tout le monde, connaître la vie,
l’amour. Elle se plonge dans l’écriture de poèmes et les envoie au journal
Le Goéland de Théophile Briant. Ce dernier les publie et l’encourage à libérer
en elle son imaginaire poétique. Il lui écrit la préface de son premier recueil,
Les songes de la Lumière et de la Brume, paru en 1946 aux éditions Savel.
Après quelques temps passés à Rennes où elle participe à des émissions de radio
avec Per Jakez Hélias, elle part vivre à Paris. Angèle connaît la célébrité
en 1950 avec son poème intitulé Le chevalier de Paris, mis en musique
par Philippe -Gérard et chanté par Édith Piaf. Le chevalier de Paris reçoit
le premier prix de la chanson française. Elle est reprise par Yves Montand,
Catherine Sauvage, puis Franck Sinatra et Marlene Dietrich.
La même année, elle rencontre Paul Éluard et avec lui, le surréalisme,
qui marque un tournant dans son œuvre. Il préface son deuxième recueil
L’arbre à feu, paru aux éditions Le Goéland. « Angèle Vannier, aveugle,
préserve tout de l’ombre. Merveilleusement. »
Avec les années, l’œuvre d’Angèle mûrit. Le monde de la nuit, de l’ombre
se traduit dans ses poèmes par des perceptions plus abstraites, plus intérieures.
« La poésie n’est pas seulement un acte littéraire mais vital. »
120
Jeanne travaille comme aide chimiste à la poudrerie du Moulin Blanc à Brest,
lorsque le 18 juin 1940, un ordre est donné dans l’usine :
« Arrêtez tout, on évacue, les Allemands arrivent dans deux heures. »
La plastiqueuse à bicyclette, Mercure de France, 1975.
Jeanne quitte l’usine précipitamment, se rend chez elle, regroupe ses affaires
à la hâte et se dirige sur le port à la recherche d’un bateau pour l’Angleterre.
« Un remorqueur qui partait pour l’Angleterre m’a prise à son bord.
C’était le 18 juin au soir ! Je ne savais absolument pas ce que j’allais faire là -bas. »
À son arrivée, elle a 52,75 francs en poche et pas de passeport.
« Arrivée à Londres, j’appris l’existence du général de Gaulle et des F.F.L.
Je m’engageai alors dans le Corps féminin des Volontaires Françaises. »
Les tâches réservées aux femmes ne lui conviennent pas : infirmière, secrétaire,
téléphoniste, ce n’est pas pour elle ! Au printemps 1942, elle fait valoir ses compé-
tences de chimiste et intègre un laboratoire qui étudie la fabrication d’explosifs.
Son obstination lui vaut d’être la première femme acceptée aux services français
et d’être la seule femme instructeur de sabotage de la Résistance. En février 1944,
elle demande à être parachutée sur la France.
Les Allemands se méfiant moins d’une femme, Jeanne peut ainsi parcourir
la Bretagne à bicyclette pour enseigner le maniement des explosifs aux résistants.
Son nom de code est « Rateau ».
« J’eus le plus grand mal à me faire accepter par le B.C.R.A. pour partir en mission.
On me répondait “ Les Français n’envoient pas de femmes ”. Pourtant dans
les services analogues anglais, des femmes avaient été depuis longtemps parachutées.
Une fois arrivée en France, ma qualité de femme ne causa aucun problème
à mes camarades. La première surprise passée, je fus adoptée par eux sans référence
à mon sexe. Je pense que si l’armée régulière était pleine de préjugés dus à des habi-
tudes ancestrales, l’armée des ombres étant quelque chose de tout nouveau,
né des circonstances, il n’y avait pas de modèle préétabli à quoi se référer,
d’où les femmes seraient exclues. »
Lors du Plan Vert de sabotage des voies ferrées, Jeanne fait elle -même sauter
la voie Dinan -Questembert en utilisant des détonateurs de sa fabrication.
« Aucun parmi mes camarades à qui j’enseignais le maniement des explosifs
ou des armes ne prit un air condescendant à mon égard. Lors du Plan Vert
de sabotage de voies ferrées, ils trouvèrent naturel que je dirige moi -même
la destruction de l’une d’entre elles. Par la suite, j’organisai également
ce qui n’avait pas été prévu dans ma mission, et pour laquelle je n’avais pas
de compétence particulière, trois parachutages dans le Finistère. »
122
Le 17 juin 1940, la déclaration du général Pétain soulève chez Geneviève
un sentiment de révolte. « Ma décision de résister, quoi qu’il arrive, je l’ai prise
à ce moment -là. Pour moi, il était inadmissible que la France se couche devant
l’ennemi. » Elle manifeste son refus de l’Occupation en rejoignant le Groupe
du musée de l’Homme, l’un des premiers réseaux de résistances parisiens,
puis la Défense de la France. Elle y multiplie les actions de renseignements et
d’informations, mais elle est arrêtée avec 68 autres membres, le 20 juillet 1943,
par Pierre Bonny, l’un des responsables de la Gestapo française.
Interrogée brutalement par les bourreaux ivres d’Henri Lafont, elle est ensuite
transférée à Fresnes. Le 19 janvier 1944, elle est conduite gare de l’Est,
parquée avec d’autres femmes dans des hangars. Le 31 janvier, un convoi
emporte 958 femmes à destination de l’Allemagne. Les prisonnières de tout âge
voyagent pendant trois jours sans eau ni nourriture.
En arrivant au camp de concentration de Ravensbrück, le 2 février à trois heures
du matin, les nouvelles venues découvrent des centaines de femmes squelettiques
aux crânes rasés et aux yeux hagards.
Portant le tatouage n°27372 au bras, Geneviève connaît la fatigue, la faim,
le froid, les coups, mais aussi un formidable élan de solidarité entre détenues.
Après la guerre, elle préside l’Association des anciennes déportées et internées de
la Résistance et témoignera sur la barbarie des nazis au procès de Klaus Barbie.
En 1957, Geneviève se marie avec Bernard Anthonioz, éditeur d’art, avec qui elle
aura quatre enfants.
Un an plus tard, elle rencontre le père Joseph Wresinski, aumônier du bidonville
de Noisy -le -Grand, le plus important de France. Geneviève découvre les souf-
frances de ces familles, qui lui rappellent les conditions de vie dans les camps
de concentration. Elle décide de se consacrer aux plus démunis en s’engageant
avec le père Joseph dans le mouvement Aide à toute détresse (A.T.D).
« Je ne suis pas une héroïne, mais je revendique le terme de Résistante.
Au fond, entre la Résistance et A.T.D, il y a un cheminement commun : le refus
de l’inacceptable. »
En 1964, après la mort du père Joseph, « le prêtre de la racaille », elle prend
la tête de l’association.
« Geneviève de Gaulle -Anthonioz fut certainement la personne qui m’a fait le
mieux comprendre ce que signifie avoir foi en l’homme. [… ] L’inacceptable de la
misère qui, comme en camp de concentration, disait -elle, porte atteinte à la dignité
de ceux et celles qui la subissent. L’inacceptable du totalitarisme de l’argent -roi
qu’elle considérait – et Dieu sait si l’actualité du monde lui donne raison – comme
une machine à broyer les hommes, au même titre que le stalinisme et le nazisme.
D’où ses engagements constants et sans concession pendant toute sa vie. »
Lucien Duquesne, ancien vice -président d’A.T.D Quart -Monde.
124
En 1944, Janine obtient une licence d’histoire de l’art et d’archéologie
à la Sorbonne.
Parallèlement, elle développe des films pour la Résistance et participe
à la libération de Paris comme agent de liaison. Très vite, elle décide de devenir
photographe professionnelle, contre l’avis de son père qui essaie de l’en dissuader,
estimant que ce métier n’est pas destiné aux femmes. Déterminée à poursuivre
sa vocation, elle devient une des premières femmes journalistes reporters -pho-
tographes. Au début de sa carrière, les gens sont surpris de voir une femme les
photographier et plus d’une fois, on lui demandera où se trouve son mari,
« le vrai photographe ».
Le travail de Janine, qui retrace cinquante ans d’évolution de la société française,
témoigne d’un monde qui disparaît et de l’émergence d’un nouveau.
Elle photographie la vie agricole en voie de disparition, la période insouciante
des Trente Glorieuses, Mai 68, les avancées scientifiques. « J’ai travaillé à Paris
et en province pour mon premier client : le commissariat au Tourisme.
J’avais obtenu de photographier ce qui disparaissait : un maréchal -ferrant,
le dernier corbillard tiré par un cheval de labour noir (chaque village se devait
d’en posséder un). La vie dans les villes nouvelles, l’impact de la télévision,
l’attrait pour les “ arts ménagers ”. [… ] Je découvrais mon pays.
Dans les hôtels, on me prenait pour une représentante. Détrompé, on insistait
“ Vous faites de la photographie le dimanche. Quel est votre métier pendant
la semaine ? ” “ Photographe ” : ma réponse laissait l’interlocuteur perplexe
et soupçonneux. Une femme qui courait seule les routes ! »
À partir des années soixante -dix, Janine s’attache à mettre en lumière la condi-
tion féminine des Françaises en les photographiant dans leur environnement,
mais aussi pendant leurs revendications. « Des Français et des Françaises,
il y a quarante -cinq ans que je les photographie dans leurs rôles ancestraux
et nouveaux. Tout changement est délicat à vivre, mes reportages en témoignent.
Un des évènements les plus importants de notre époque, la contraception, apporte
aux femmes le choix de donner la vie. C’est un changement social considérable. »
Au festival Visa pour l’Image en 2000, Janine Niépce fut reconnue comme
la seule photographe à avoir témoigné de l’évolution de la condition féminine
sur une aussi longue période.
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Niki est élevée par une mère sans tendresse, qui pleure l’infidélité de son mari
et la perte de leur fortune lors du krach de 1930. « Ma mère me dira plus tard
que tout était de ma faute. Les ennuis étaient venus avec moi. Je la crus. »
Lettre à Pontus Hulten, octobre 1991.
La petite fille est confiée à ses grands -parents, en France, jusqu’à l’âge de
3 ans, puis rejoint ses parents en Amérique. Une gouvernante noire, surnommée
« Nana », s’occupe alors des enfants. Niki la considère comme une vraie amie.
L’été de ses 11 ans, elle est violée par son père. Cet enfer va durer plusieurs années.
Elle ne le dévoilera qu’à l’âge de 64 ans dans son livre Mon secret.
À 18 ans, elle se marie avec le poète Harry Mathews avec qui elle a deux enfants.
En 1953, suite à une dépression nerveuse, elle séjourne plusieurs semaines
en hôpital psychiatrique où elle commence à peindre. Niki réalise que l’art l’aide
à surmonter ses angoisses et n’a plus d’autres choix que celui de devenir artiste.
« J’ai commencé à peindre chez les fous. [… ] J’y ai découvert l’univers sombre
de la folie et sa guérison, j’y ai appris à traduire en peinture mes sentiments,
les peurs, la violence, l’espoir et la joie. »
Peu de temps après, elle découvre Gaudi puis le Facteur Cheval.
Les œuvres de ces deux artistes la bouleversent par leur originalité et leur liberté
de création.
En 1960, elle fait le choix douloureux de quitter le foyer familial pour se
consacrer entièrement à son art.
L’artiste Jean Tinguely devient son compagnon et la soutient dans sa démarche
artistique. Ils créent de nombreuses œuvres communes dont Hon, leur première
œuvre monumentale en 1966, qui représente une gigantesque « Nana » dans
laquelle le public pénètre par le sexe, pour y découvrir les machines de Tinguely.
Pour Niki, l’art est une thérapie qui lui donne le moyen d’exprimer ses sentiments
et de mettre en scène ses violences intérieures. Elle réalise des Tirs, performances
qu’elle qualifie d’« assassinat sans victime ». L’artiste tire à la carabine
sur de grands panneaux de plâtre cachant des poches de peinture, éclaboussant
ainsi de couleurs ses tableaux -assemblages. Son geste destructeur devient un geste
créateur. Autodidacte, elle développe un art personnel fait d’objets de récupé-
ration : des mariées, des accouchements, des grosses femmes en porte -jarretelles
exhibant leur sexe, et qui expriment les rôles auxquels les femmes sont assujetties.
Son œuvre devient plus affirmée avec les Nanas, femmes plantureuses colorées,
gaies, emblèmes de la femme au pouvoir, débarrassée de l’emprise masculine.
Entre 1979 et 1993, Niki réalise un de ses rêves, le Jardin des Tarots,
jardin fantastique, constitué de 22 maisons -sculptures.
En 1987, Jack Lang veut la nommer chevalier de la Légion d’honneur,
mais elle refuse.
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Issue d’une famille bourgeoise de province, Régine apprend à lire dès l’âge
de 3 ans et fréquente différentes institutions religieuses.
À 15 ans, sa vie bascule le jour où on lui dérobe son journal intime dans lequel
elle écrit son amour pour une fille de son âge. Les parents et la police l’obligent
à s’excuser publiquement et à déchirer son journal. Humiliée, Régine est renvoyée
de son établissement et doit brûler ses autres cahiers. « J’ai obéi, jeté dans le poêle
ce qui me tenait le plus à cœur. Ma vie intime s’envolait en fumée. J’ai décidé que
je me vengerais, sans savoir comment. »
L’enfant du 15 août : Mémoires, Éditions Robert Laffont, 2013.
À 18 ans, elle se marie avec Pierre Spengler, dont elle a un fils, Franck. Elle prend
des cours de théâtre au cours Simon, fait un peu de mannequinat et trouve
finalement sa vocation en devenant libraire au drugstore des Champs -Élysées.
Elle rencontre alors l’éditeur Jean -Jacques Pauvert avec qui elle a une fille, Camille.
Ce dernier l’incite à créer en 1968 sa propre maison d’édition, L’Or du Temps,
en hommage à André Breton. Régine devient la première femme éditrice française.
Elle publie les œuvres érotiques d’Apollinaire, de Restif de La Bretonne
ou de Mandiargues. Quand elle réédite Le con d’Irène, roman érotique
de Louis Aragon (publié clandestinement en 1928), la censure crie au scandale.
Quarante -huit heures après la mise en vente du livre, Régine est convoquée
au quai des Orfèvres par le patron de la police mondaine, qui la condamne pour
outrage aux bonnes mœurs et la prive de ses droits civiques. « Il n’y a pas pire
amateur de littérature érotique que les censeurs [… ] je ne peux pas supporter
que l’on empêche un éditeur ou un auteur, de publier ou d’écrire ce qu’il a envie,
je trouve cela absolument intolérable. »
La censure, les interdictions, les amendes qui pleuvent ont raison des éditions
L’Or du Temps. Par la suite, Régine fondera deux autres maisons d’éditions.
Dans les années quatre -vingt et quatre -vingt -dix, le climat change, l’érotisme
n’est plus condamnable. « Les livres pour lesquels j’avais été poursuivie, condamnée,
étaient publiés dans de grandes maisons et ne faisaient plus l’objet de poursuites.
Fini le temps de la clandestinité, de la peur : j’avais fait reculer les limites
de la censure. »
À Paris, au printemps, ça sent la merde et le lilas, Éditions Fayard, 2008.
Celle à qui on avait demandé de brûler ses cahiers s’est finalement vengée
en écrivant des romans, des nouvelles, des essais, des anthologies, des contes,
des livres érotiques et a connu un succès mondial avec sa saga La Bicyclette bleue.
« Les livres sont comme les rivières qui arrosent la terre entière, ce sont les sources
de la sagesse. »
Sous le ciel de Novgorod, Éditions Fayard, 1989.
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Entretien
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Entretien avec Béatrice Riou. Directrice adjointe du musée de Morlaix.
Béatrice Riou
- Sophie, vous avez longtemps travaillé la peinture à l’huile et l’acrylique sur toile.
Or, depuis quelques années, vous utilisez le lin et le papier comme supports pour vos créations.
Quelles en sont les raisons ?
Sophie Degano
- J’ai trouvé dans le lin, une matière modulable qui a l’avantage de se plier, de se rouler et qui permet de peindre
de grands formats. Avec le papier, j’explore le dessin, le livre d’artiste et aujourd’hui la gravure. Je suis très sensible
au touché du papier, à son odeur. Le lin et le papier sont des supports sur lesquels je peux coudre, coller, découper,
graver et qui correspondent aujourd’hui à mon évolution artistique.
Béatrice Riou
- Justement, parlons des séries, vous ne travaillez que sur des thématiques très engagées,
plus particulièrement des réflexions autour de la condition des femmes. C’est un choix très spécifique.
Sophie Degano
- J’ai toujours travaillé sur le thème de l’humain et plus particulièrement sur les femmes, très certainement parce
que selon moi, ce sont elles qui subissent le plus de discriminations.
Il y a quelques années, j’ai développé une série sur le thème du choix. Faire des choix reste compliqué pour tout
un chacun, cela implique des décisions qui engendrent des conséquences, qui vont changer notre vie. Et comme dans
tout changement, la peur est présente. Puis j’ai travaillé une série sur les liens. Je parle des liens qui nous entravent
et qui peuvent être d’origine familiale, religieuse ou sociétale. Sont concernés, les hommes et les femmes, mais là
encore, la gent féminine est la plus touchée. Ensuite, j’ai peint une série intitulée Les femmes crucifiées, qui constate
que les femmes ont toujours été asservies et opprimées. Au moment de la guerre en Syrie, devant les atrocités subies
par les femmes et particulièrement le viol comme arme de guerre, j’ai réagi avec ma série Les femmes en noir, qui
traite des violences faites aux femmes. Mon dernier travail, présenté dans cet ouvrage, est la continuité de mes
précédentes séries. Je propose 60 portraits de femmes qui ont surmonté leur peur de l’inconnu, qui ont fait des choix
assumés, bravé l’opinion publique. Elles ont luttées contre toutes formes de discrimination, se sont révoltées devant
l’injustice et se sont engagées pour leurs idées. Car c’est bien d’engagement dont parle cet ouvrage.
Béatrice Riou
- Toutes ces femmes que vous représentiez dans ces séries précédentes étaient des anonymes. Dans votre
travail de gravure, vous opérez un changement en choisissant des femmes qui ont marqué l’Histoire.
Sophie Degano
- L’Histoire a été écrite par les hommes, en oubliant les femmes. Elles ont souvent été peu considérées pour
leurs actes, et en tant qu’artiste qui s’intéresse à la condition féminine depuis plusieurs années, j’ai eu envie
de pousser la réflexion et de mettre en lumière leurs engagements. Mettre des noms à ces gravures est ma façon
de leur rendre hommage.
Ces femmes ont eu le courage de leurs actes, de leurs choix, de leurs opinions, elles se sont battues pendant
les guerres et restent des exemples pour tous. Nous réclamons l’égalité depuis toujours, or aujourd’hui, nous sommes
encore très peu présentes dans l’Histoire de notre pays.
Dans les manuels d’histoire, 3 % des biographies sont consacrées à des femmes, 5 % des textes littéraires étudiés en
seconde proviennent d’œuvres féminines, parlons-nous réellement d’égalité ? Pourtant, mettre en avant l’apport des
femmes dans la société changerait les mentalités.
Béatrice Riou
- Pourquoi avoir fait le choix des Françaises ?
Sophie Degano
- J’ai limité mes recherches aux Françaises pour avoir une représentation significative de la place des femmes
dans un pays du xiie au xxe siècle. Que se soit Aliénor d’Aquitaine ou Régine Deforges, les femmes demandent
l’égalité sur tous les plans : économique, social, familial, sexuel. Elles sont scientifiques, artistes, femmes de lettres,
politiciennes, résistantes ou sportives, elles viennent de milieux différents, mais s’unissent pour défendre leurs idées.
Grâce à leurs revendications et à leurs actions, elles ont fait évoluer les lois et les mentalités.
Béatrice Riou
- C’est un très long travail de recherche, comment avez-vous procédé ?
Sophie Degano
- Ce projet m’a pris deux années. J’ai lu les 4 tomes Histoire des femmes de George Duby et Michelle Perrot.
J’ai consulté des ouvrages scientifiques, lu des biographies, relu Simone de Beauvoir, Marguerite Yourcenar,
Marie de Gournay, Louise Michel, Christine de Pizan et plusieurs autres…
Je me suis documentée sur le site Gallica, consulté des ouvrages dans les bibliothèques, assisté à des conférences…
J’ai sélectionné des femmes qui m’inspiraient et c’était parfois déchirant de devoir choisir 60 noms parmi
toutes ces françaises restées dans l’ombre.
J’ai écrit un texte pour chaque portrait. J’ai souhaité mettre en avant ce qui m’a le plus touché chez ces personnages.
J’ai cherché à retranscrire l’énergie positive qui émane d’elles, en leur redonnant la parole, pour que leur voix
résonne à nouveau parmi nous. Car ces femmes sont porteuses d’espoir.
En ce qui concerne leur représentation, je me suis attachée à rester proche du portrait réel, tout en le réinterprétant
pour en faire ressortir ce que je pressentais être essentiel chez chaque femme : sa force, sa détermination,
son courage, son intransigeance, mais aussi sa douceur, son humanisme.
Béatrice Riou
- Vous avez choisi la gravure plutôt que la peinture, c’est une technique qui vous paraissait plus
appropriée à votre sujet ?
136
Sophie Degano
- C’est une technique que je n’avais jamais utilisée auparavant. Après plusieurs essais sur différents supports,
le choix de la gravure sur linoléum s’est imposé. J’ai apprivoisé cette matière qui m’a permis de donner
un rendu souple, doux, d’avoir un trait moelleux mais puissant. Les grands aplats de noir renforcent cette
puissance et donnent aux portraits la force qui émane de la personnalité de chacune des femmes.
J’ai voulu le graphisme le plus simple possible, que chaque entaille dans le linoléum soit justifiée,
pour aller à l’essentiel.
Je dessine le portrait sur la plaque de linoléum, puis avec des gouges j’évide la matière délicatement pour
ne pas casser ou creuser trop profond. Ensuite, j’enduis la matrice avec un rouleau encré, en faisant attention
à ne pas mettre d’encre, là, où le linoléum a été creusé. C’est un travail très minutieux, à l’inverse de mes grandes
toiles d’encre noire, où je jette l’encre sur la toile en laissant se dessiner les coulures. Dans le travail de la gravure,
mes doigts ne sont pas recouverts d’encre, bien au contraire, la moindre tache peut salir le papier.
Je continue le processus de création en plaçant la plaque de linoléum sur ma table d’atelier et je pose délicatement
la feuille dessus. J’imprime les gravures moi -même à la main, en actionnant une pression du baren sur le papier.
Cela demande un effort de pression qu’il faut ménager pour ne pas abimer l’œuvre.
Puis c’est le moment magique où je découvre le portrait gravé.
S’il ne me plait pas, je détruis la matrice et recommence le processus depuis le début.
Chaque gravure est unique par ses petites taches, ses aplats plus ou moins puissants.
Béatrice Riou
- Grâce à elles est un ouvrage mais aussi une exposition ?
Sophie Degano
- Effectivement, elle est itinérante en France et à l’étranger. Pour chaque nouvelle exposition je propose de graver
un ou plusieurs portraits de femmes emblématiques du lieu de l’exposition pour mettre en avant les femmes de
nos régions. Ces 60 portraits gravés font partie de notre patrimoine, c’est un travail sur la mémoire, la condition
féminine, la subjectivité de l’Histoire, l’engagement et contre les préjugés, afin de ne pas oublier que c’est aussi,
Grâce à elles, si nous avons acquis des droits et des libertés.
L’atelier
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