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Philosophie_Magazine_France_-_Avril_2020

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Published by haykel71, 2020-07-03 08:08:09

Philosophie_Magazine_France_-_Avril_2020

Philosophie_Magazine_France_-_Avril_2020

COVID-19 Les philosophes face à l’épidémie L 17891 - 138 - F: 5,90 - RD
Avec Hartmut Rosa, Slavoj ŽiŽek, Cynthia Fleury...
MENSUEL N° 138
Avril 2020

Mensuel / France : 5,90 € Bel./Lux./Port. cont. : 6,50 € Suisse : 11 CHF Andorre : 6,20 € Allemagne : 6,90 € Canada : 11,50 $CA DOM : 8 € COM :1 000 XPF Maroc : 70 DH Tunisie 11,30 TND Espagne/Italie : 6.5 €

OÙ COMMENCE

LE RACISME ?

EXPOSITION
24.03 — 26.07.2020

MuséePicassoParis

Visuel gauche : Pablo Picasso, Dora Maar assise, 1938, Musée national Picasso – Paris Photo © RMN-Grand Palais © Succession Picasso 2020.
VIsuel droite : Art Spiegelman, Détail de la quatrième de couverture de Breakdowns. Portrait de l’artiste en jeune %@§*! © 2008 Art Spiegelman - all right reserved, © Casterman 2008, pour l’édition française, Detail from Ace Hole, Midget Detective. ©art spiegelman, 1974

ÉDITO

BeLr’œbeilrdiean

Par Alexandre Lacroix
Directeur de la rédaction

Souvenirs
de la Préhistoire

t si la Madeleine de Proust changeait de prénom pour s’appeler
E Carmen, Anastasia ou Layla ? Faudrait-il reporter ce changement
d’identité dans toutes les éditions d’À la Recherche du temps perdu ou
rester attaché par conservatisme à sa vieille désignation, bien française ?

La question a l’air insolite, et pourtant j’ai vu, avec des sen-
timents mêlés, mon gâteau préféré se faire débaptiser. Il faut
dire que, quand j’étais enfant, la pâtisserie qui m’alléchait le plus,
celle que je demandais systématiquement quand on me permettait de
choisir, portait un nom abominable. C’était la tête-de-nègre. Il ne s’agissait pas là d’une simple
façon de parler, d’un sobriquet, mais bien de son appellation officielle, celle qui figurait impri-
mée en belle calligraphie sur les étiquettes indiquant les prix, dans les vitrines scintillantes.
Pour être sincère, je n’ai pas trop apprécié ce moment où, quand j’avais 18 ou
19 ans, j’ai vu ce nom remplacé par « meringue chocolat ». Je n’avais jamais pensé à
mal en prononçant des phrases comme : « Madame, donnez-moi une tête-de-nègre, s’il vous
plaît. » En fait, je ne décomposais jamais mentalement le mot, je n’entendais même pas qu’il
y avait « nègre » dedans, de même qu’on ne remarque pas vraiment « biche » dans « pied-de-
biche » ni « sac » dans « cul-de-sac ». Au départ j’ai pensé, je l’avoue, que l’hypocrisie et le politi­
quement correct gagnaient du terrain, que nous faisions assaut de pudibonderie lexicale, et
que ce n’était pas en touchant au vocabulaire pâtissier que l’on changerait quoi que ce soit aux
scores du Front national ou à la xénophobie ambiante. Estimant qu’on se trompait de cible, je
fis, dans les premiers temps, de la résistance. Il m’arrivait d’entrer dans une boulangerie et de
commander une tête-de-nègre, même si sur l’étiquette il y avait plutôt écrit « boule choco » ou
« merveilleux ». (Depuis la disparition du nom ancien, un certain flou règne, et la même chose
reçoit toute une gamme d’appellations variées. De plus, faites-y attention : dans de nom-
breuses boulangeries, cette pâtisserie est la seule qui ne porte pas d’étiquette, j’en connais au
moins deux dans mon arrondissement !) Mais je me suis rendu compte que, là, ça devenait du
racisme. Quand plus personne n’appelle ça une tête-de-nègre et que vous vous opiniâtrez à le
faire, c’est que vous tenez à ce mot. Un jour, je l’ai prononcé et je me suis mis à rougir, puis à
regarder autour de moi en espérant qu’il n’y ait pas de Noir dans la boulangerie. J’ai vraiment eu
honte de moi. Ce fut comme un flash, une prise de conscience : soudain, j’ai vu pourquoi on appe-
lait le gâteau comme ça (enfant, je n’aurais jamais fait le lien, je n’avais pas des sentiments si
corrompus). Mes yeux se sont décillés. Je me suis converti sur-le-champ au « merveilleux ».
Pourquoi raconter cette histoire ? Parce qu’il me semble que l’une des difficultés que
nous avons à définir de façon claire un comportement raciste tient à ce que la société est en
© Serge Picard pour PM ; illustration : Charles Berberian pour PM. évolution assez rapide sur ces questions – comme, du reste, en ce qui concerne les rapports
hommes-femmes. Une blague, une habitude couramment admises, voire montrées en exemple
il y a trente ans, deviennent inacceptables. Les critères du racisme, comme du sexisme, ne
peuvent donc pas être posés une fois pour toutes, ils sont nécessairement mouvants comme les
relations humaines, qui impliquent la confrontation à une forme d’altérité. Et c’est plutôt une
bonne nouvelle : il n’est pas possible de se reposer sur son antiracisme, comme sur une certitude
acquise. L’antiracisme n’a pas d’essence. Combattre l’intolérance en soi-même demande de la
vigilance, mais c’est la combattre dans la société tout entière.

N’hésitez pas à nous transmettre
vos remarques sur
[email protected]

3Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

ILS ONT 10, rue Ballu, 75009 Paris
PARTICIPÉ Tél. : 01 43 80 46 10
www.philomag.com
À CE
P. 72 NUMÉRO P. 60 SERVICE ABONNÉS © Basso Cannarsa/Opale/Leemage ; Julien Faure/Leextra via Leemage ; CP ; CP ; Marc Frege/Balkar/Sipa ; Vim/ABACA.
[email protected] / 01 43 80 46 11
JEAN-LUC NANCY P. 60 NORMAN AJARI  Philosophie magazine,
4, rue de Mouchy,
Ce philosophe et professeur MARYLIN MAESO  Enseignant à l’université Villa- 60438 Noailles Cedex - France
émérite de l’université de Strasbourg nova de Philadelphie, ce philosophe Tarifs d’abonnement :
est l’auteur d’une œuvre traduite dans Influencée par Albert Camus, est membre du bureau exécutif de prix normal pour 1 an (10 nos) France
le monde entier. Il s’est notamment cette philosophe pointe une inquié- la Fondation Frantz-Fanon et du métropolitaine : 57 € TTC (TVA 2,1 %).
penché sur le thème de la communau- tude concernant la crise contempo- parti Les Indigènes de la République. UE et DOM : 69 €. COM et Reste
té, du corps, de l’adoration ou encore raine de l’humanisme. Dans La Petite Il s’est notamment fait conn­ aître du monde : 77 €. Formules spéciales
de l’art. Parmi son œuvre, citons L’In­ Fabrique de l’inhumain (2019), elle avec la parution de La Dignité ou la pour la Belgique et la Suisse
trus (2000), Exclu le juif en nous (2018) s’inspire de La Peste pour dénoncer Mort (2019) où il entend renouveler Belgique : 070/23 33 04
et récemment La Peau fragile du monde l’inhumanité latente de nos sociétés. la notion de dignité en dehors du [email protected]
(2020). Il propose dans nos pages un Elle a également publié Les Conspira­ sillon de la philosophie occidentale. Suisse : 022/860 84 01
portrait vivant de Jacques Derrida, teurs du silence (2018) et L’Abécédaire Dans notre dossier, il débat avec [email protected]
qui fut son mentor et ami, et livre d’Albert Camus paru en janvier 2020. Marylin Maeso. Diffusion : MLP
des pistes précieuses pour com- Elle s’entretient dans notre dossier Contact pour les réassorts
prendre ce qu’est la déconstruction. avec Norman Ajari. P. 46 diffuseurs : À Juste Titres, 04 88 15 12 42,
Julien Tessier, [email protected]
P. 46 P. 46 YVES CUSSET RÉDACTION
[email protected]
NACIRA THOMAS NGIJOL Parallèlement à un parcours aca- Directeur de la rédaction :
GUÉNIF-SOUILAMAS démique en philosophie, ce spécialiste Alexandre Lacroix
Après s’être fait connaître au de l’École de Francfort est également Rédacteurs en chef : Martin Legros,
Anthropologue, elle enseigne à Jamel Comedy Club, il enchaîne les auteur de théâtre et comédien humo- Michel Eltchaninoff
l’université Paris-8. Son travail s’ins- spectacles de stand-up et les films, riste. Il se produit de manière régulière Conseillers de la rédaction :
crit dans la mouvance des études autant devant que derrière la caméra. dans la France entière et a participé de Sven Ortoli
postcoloniales, mêlant réflexion sur En 2011, il réalise avec Fabrice Éboué nombreuses fois au Festival d’Avi- Chefs de rubrique :
les discriminations et le féminisme. et Lionel Steketee Case Départ, une gnon. Il a publié Cent Façons de ne Victorine de Oliveira, Martin Duru,
Elle a publié Les Féministes et le garçon réflexion acerbe sur l’esclavage. En pas accueillir un migrant. Un abécédaire Catherine Portevin
arabe (2004) et, récemment, Rencon­ 2014, il retrouve ses deux compères parodique (2018) ou encore Réussir Rédacteurs : Samuel Lacroix,
tres radicales. Pour des dialogues fémi­ pour Le Crocodile du Bots­ wanga, con­ sa vie du premier coup (2019). Il com- Octave Larmagnac-Matheron
nistes décoloniaux (2018). Elle réfléchit sacré à la Françafrique. En 2019, mente pour nous des sketchs de Secrétaires de rédaction :
sur la représentation des communau- Black Snake (coréalisé avec Karole comiques qui peuvent aujourd’hui Noël Foiry, Marie-Gabrielle Houriez
tés dans les one-man-show. Rocher) a mis en scène les aventures heurter notre sensibilité, de Michel Création graphique :
du premier « vrai » superhéros afri- Leeb à Pierre Desproges. William Londiche / [email protected]
À PROPOS cain. Il s’exprime ici sur la délicate Graphiste : Alexandrine Leclère
DE LA COUVERTURE frontière entre humour et racisme. Responsable photo : Stéphane Ternon
Rédactrice photo : Camille Pillias
La photographe Angélica Dass Rédacteur Internet : Cédric Enjalbert
évoque ainsi son travail : Webmaster : Cyril Druesne
« Humanae est un regard Ont participé à ce numéro :
Charles Berberian, Paul Coulbois,
inhabituellement direct sur la couleur Myriam Dennehy, Karen Gamarra,
de peau qui met au défi le concept de race Philippe Garnier, Nicolas Gastineau,
Frédéric Manzini, Catherine Meurisse,
en tentant de dresser un panorama François Morel, Jean Mouzet, Tobie
des véritables couleurs de l’humanité Nathan, Ariane Nicolas, Chiara
plutôt que les étiquettes fallacieuses qui Pastorini, Charles Pépin, Serge Picard,
lui sont généralement accolées (“blanc”, Claude Ponti, Quentin Regnier, Oriane
Safré-Proust, Séverine Scaglia, Isabelle
“rouge”, “noir” et “jaune”). Sorente, Nicolas Tenaillon, Peter Van
Agtmael, Slavoj Žižek
ADMINISTRATION
Directeur de la publication :
Fabrice Gerschel
Responsable administrative :
Sophie Gamot-Darmon
Responsable abonnements :
Léa Cuenin
Fabrication : Rivages
Photogravure : Key Graphic
Impression : Maury imprimeur,
Z.I., 45300 Manchecourt
Commission paritaire : 0521 D 88041
ISSN : 1951-1787
Dépôt légal : à parution
Imprimé en France/Printed
in France / Philosophie magazine
est édité par Philo Éditions,
SAS au capital de 340 200 euros,
RCS Paris B 483 580 015
Siège social : 10, rue Ballu, 75009 Paris
Président : Fabrice Gerschel
RELATIONS PRESSE
Canetti Conseil, 01 42 04 21 00
Françoise Canetti,
[email protected]
PUBLICITÉ
Partenariats/Publicité
Audrey Pilaire, 01 71 18 16 08,
[email protected]

MENSUEL NO 138 - AVRIL  2020
Couverture : © Angélica Dass,
Humanae, Work in Progress, 2012.
PANTONE® and other Pantone trademarks
are the property of, and are used with the
written permission of, Pantone LLC.
PANTONE Color identification is solely for
artistic purposes and not intended to be used
2017 for specification. All rights reserved.

Origine du papier : Italie. Taux de fibres recyclées : La rédaction n’est pas responsable
0 %. Tous les papiers que nous utilisons des textes et documents qui lui sont envoyés.
dans ce magazine sont issus de forêts gérées Ils ne seront pas rendus à leurs propriétaires.
durablement et labellisés 100 % PEFC.
Le taux majoritaire indiqué Ptot est de 0,009.

4 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

PUBLI-COMMUNIQUÉ

Pourquoi les entreprises
les plus florissantes
enseignent-elles
la philosophie
à leurs managers ?

La crise actuelle de l’insatisfaction et du désengage- • créer une entreprise juste en les aidant à réfléchir plus
ment professionnels témoigne de lacunes au niveau
des techniques contemporaines de management. clairement à l’éthique, aux valeurs, à la morale et à l’équité,
qui sont des notions-clés pour stimuler l’engagement et
Alors qu’au siècle dernier, toute l’attention s’est portée sur réduire l’insatisfaction.
l’économie et la psychologie, les multinationales s’emparent
désormais de la philosophie comme un des vecteurs de Le.la manager est comme un.e chef d’orchestre. L’analyse
transformation du leadership afin de répondre aux enjeux philosophique l’aide à tenir le cap tout en créant de la va-
contemporains. leur, du sens et des performances optimales. La philosophie
ouvre l’esprit, enseigne la pensée critique, l’introspection et
Jusqu’à présent, on s’accordait à penser qu’en matière des compétences communicatives. Elle nous permet de com-
de business, ce sont les données qui déterminent les déci- prendre et de gérer les comportements humains. Elle accroît
sions et que le management est une science. Si ce postu- notre capacité d’écoute et nous ouvre les yeux sur de nou-
lat est en partie vrai, il peut conduire à une approche uni- velles perspectives, nous permettant de dépasser des limites
dimensionnelle qui, en plus d’être superficielle, comporte et de transformer la dynamique en nous-même et au sein de
des contraintes. Ces dernières freinent l’expansion et l’inno- nos entreprises.
vation mais surtout, elles conduisent à une souffrance au
travail et à une perte de sens. Fondamentalement, la philosophie nous enseigne non pas
quoi penser, mais comment penser. Plutôt que de répondre à
Élargir notre approche managériale en intégrant aux tech- nos questions, elle nous apprend à questionner nos réponses.
niques traditionnelles de résolution de problèmes des mé-
thodes philosophiques, nous fait passer de la notion de Seuls quelques centres d’executive education
contrainte à celle de possibilité, ajoute de la pensée abstraite au monde sont à l’avant-garde de ce mouvement.
à la stratégie, incorpore de la créativité au pragmatisme et Le CEDEP, en France, en fait partie. Il réunit
inclut l’humain dans la productivité. 10 chefs d’entreprises internationales de renom dont
Jean-Philippe Courtois (Vice-Président exécutif et
Ainsi, business et philosophie s’accordent parfaitement. Président des ventes, du marketing et des opérations
chez Microsoft) et de 10 philosophes reconnu.e.s
La philosophie aide les managers à : comme Charles Pépin dans un programme de 10 jours
à destination d’un groupe réduit de directeurs.trice.s
• confronter et remettre en question l’adéquation de leurs d’unités opérationnelle.

représentations afin de mettre à jour leurs faiblesses et de Pour plus d’informations,
dénouer la situation dans laquelle ils.elles et leur société contactez [email protected].
sont bloqués ;
PROGRAMME MANAGEMENT
• mieux décrire leurs représentations et communiquer leurs & PHILOSOPHIE
cedep.fr
valeurs et leur vision de manière à accroître l’engagement
de leurs collègues et à leur transmettre une direction et
une détermination ;

• prendre du recul et trouver du sens en dévoilant la réalité

cachée derrière des apparences trompeuses. Du sens
découle inévitablement le bonheur, et le bonheur conduit à
plus de productivité ;

Sasph. i5m6i de sole meunière P H I LDOALNOSUCNNEOGMTOERIS(E-CDI É S E R T )

Tapa.u 8jxi2nperduenelaarudxde poitrine CoudsecsCohauhésrieaértuciqexnupteraastlamtaersodcoauincess

Blapn. c5-4manger du métropolitain

Cafpf.è 3c8orretto Juspd. 9e0rhizomes d’Amazonie
Burpr. i3t0os hédonistes
DéDcoedrnerpsiq.dt 7ruau2iccathvieoecnlosdrareapliaanrsetalade pC.o 2q6ue au vin
Gigpo. 9t6sur le bonheur Dpé. 2li2ces du wet market
Lpe. 4R2épublicanisme boucané Dpd.ue 2r4Ynaiènrge-Ttrsaén-Kchiaendg’espadon
TrCpaa.v p4er.6p r9se8dseauLceeebDseaduiecnenaeigBriee-ndFoouuce

Ap.g 2a0mben al pilpil SOMMAIRE DOSSIER
Ndobloéupa.i lu5l0iGobineau Où commence le racisme ?
P. 3 Édito
P. 8 Questions à Charles Pépin P. 42 Le retour des « identités »
P. 9 Question d’enfant à Claude Ponti dans l’espace public
P. 10 Courrier des lecteurs
P. 46 Peut-on rire de tout ? Enquête
Spécial Covid-19 P. 50 Tocqueville-Gobineau,

P. 12 TÉLESCOPAGE la bataille du sang
P. 14 REPÉRAGES P. 54 « Je suis le seul Blanc dans le métro »
P. 16 LES PHILOSOPHES P. 56 L’appropriation culturelle,

FACE À L’ÉPIDÉMIE : avec Tristan Garcia
Harmut Rosa, Slavoj Žižek, P. 58 Les préférences sexuelles,
Giorgio Agamben, Cynthia Fleury,
Paola Cavalieri et Peter Singer avec Martin Gibert
P. 24 AU FIL D’UNE IDÉE P. 60 Antiracisme, deux points
Le poisson
P. 26 ETHNOMYTHOLOGIES de vue s’affrontent, avec Marylin
par Tobie Nathan Maeso et Norman Ajari
Cahier central
Agrafé entre les pages 50 et 51,
notre supplément :
« Race et culture »
de Claude Lévi-Strauss

Prendre la tangente Cheminer avec les idées

P. 30 REPORTAGE P. 66 L’ENTRETIEN
Costa Rica. À la recherche James C. Scott
du bonheur pura vida
P. 72 LE CLASSIQUE SUBJECTIF
P. 38 MOTIFS CACHÉS Jacques Derrida
par Isabelle Sorente vu par Jean-Luc Nancy

P. 78 BOÎTE À OUTILS
Divergences / Sprint /
Intraduisible / Strates

P. 80 BACK PHILO

Ce numéro comprend en cahier central Livres
un encart rédactionnel (agrafé entre
les pages 50 et 51) de 16 pages complétant P. 82 ESSAI DU MOIS
notre dossier « Où commence le racisme ? », Seins. En quête d’une libération /
constitué d’une présentation et d’extraits Camille Froidevaux-Metterie
de « Race et culture », de Claude Lévi-Strauss.
P. 83 ROMAN DU MOIS
PHILOSOPHIE MAGAZINE N° 139 Un écrivain aux aguets / Pierre Pachet
PARAÎTRA LE 30 AVRIL 2020
P. 84 CARREFOUR
Vertige du savoir

P. 86 Nos choix
P. 90 Notre sélection culturelle
P. 92 Agenda
P. 94 LA CITATION CORRIGÉE

par François Morel
P. 96 Humaine, trop humaine

par Catherine Meurisse
P. 98 QUESTIONNAIRE DE SOCRATE

Vincent Dedienne

7Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Courrier VOS QUESTIONS

CLAUDE Les réponses
MICHEL de Charles Pépin *

 

Pourquoi MATHIEU
la gentillesse est-elle MONTOIR
si souvent dévalorisée ?
E La nature est-elle
n découvrant votre juste un décor ?
ques­tion, je songe
à ce proverbe nor- a réponse est dans la ques-
mand – « gentillesse
n’a qu’un œil » – qui
associe la gentillesse à
une vision limitée, tandis que, le plus souvent, L tion, cher Mathieu : bien sûr
on prête au méchant toutes les qualités : intelli- que non. Pour mieux penser la
gence, perspicacité, talent stratégique, etc. nature, et surtout mieux vivre
Cette dévalorisation de la gentillesse, assimilée avec et en elle, il faut, comme
à la mièvrerie, peut s’éclairer de plusieurs ma- votre question nous y invite, nous débarrasser
nières. L’histoire de la philosophie est marquée de certains mots, comme « décor » ou d’ailleurs
par une conception pessimiste de la nature hu- « environnement ». Nous pouvons faire une
maine : si l’homme est, comme l’écrit Hobbes, expérience très simple pour comprendre que
« un loup pour l’homme », il risque fort d’être en- la nature est autre chose que cela : lors d’une
travé dans ses luttes et sa compétition par un promenade à la campagne, à la faveur de l’éclat
excès de gentillesse. La dévalorisation de la gen- soudain plus intense d’un ciel ou d’un paysage
tillesse durera donc tant que nous persisterons subitement dégagé, nous nous sentons récon-
àaccorderplusd’importance,auseindelanature ciliés avec la vie, emplis d’une confiance qui
humaine, à l’agressivité ou à l’égoïsme plutôt nous faisait défaut l’instant d’avant. Un simple
qu’à l’empathie ou à l’altruisme. L’idéologie li- décor, même beau, pourrait-il avoir ce pouvoir ?
bérale triomphante contribue elle aussi au mé- Si la nature n’était que ce qui nous « envi-
pris de la gentillesse, mais associée à ce que je ronne », ce qui est autour de nous, pourrait-elle
serais tenté d’appeler un pseudo-réalisme éga- (François Bourin Éditeur, 2011). La dévalorisa- nous faire tant de bien ? Cette expérience ne
litariste : « Si la vie est dure et la compétition tion de la gentillesse véhicule une certaine idée suggère-t-elle pas déjà que la nature est autant
âpre, nous n’allons pas en plus nous encombrer du pouvoir : mon pouvoir est grand de ce que je en nous que hors de nous, qu’elle est moins un
d’altruisme ou de gentillesse. Au fond, nous retire aux autres. On peut pourtant penser le « décor » ou un « environnement » que notre
sommes tous logés à la même enseigne, la diffi- contraire : mon pouvoir est grand de ce que je demeure, cela même que nous habitons, voire,
culté de la vie nous obligeant à écraser les autres donne aux autres. Comment, sans cette idée du plus fondamentalement encore, une force, un
pour tenter de nous en sortir. » La dévalorisation pouvoir – avoir du pouvoir, c’est donner du pou- élan qui nous traverse et dont nous nous cou-
de la gentillesse cessera donc quand nous retrou- voir –, comprendre l’efficacité de la délégation, pons trop souvent ?
verons une manière d’esprit aristocratique : vou- l’art du gouvernement des hommes ou même le
loir réussir, pourquoi pas, mais en réussissant charisme ? Être gentil ne relève pas simplement © Serge Picard pour PM ; illustration : Séverine Scaglia pour PM.
aussi à être quelqu’un de bien, qui voit en au- d’une logique de pouvoir : c’est avant tout se
trui autre chose qu’un rival, un obstacle ou un soucier de l’autre, se réjouir de son bonheur.
marchepied. Bien réussir, mais sans mal se Mais on peut aussi revaloriser la gentillesse en Un vertige métaphysique,
comporter, voila l’enjeu : la gentillesse ainsi montrant qu’il y a quelque chose de noble, de une petite question
comprise rappelle alors plutôt le gentilhomme généreux– degentilencesensredéfini – dansla qui vous taraude ?
que la mièvrerie, ainsi que le montre Emmanuel manière dont on accroît le pouvoir de l’autre Interrogez Charles Pépin
Jaffelin dans son Petit Éloge de la gentillesse tout en accroissant le sien. en écrivant à
questiondumois
@philomag.com

* Philosophe et professeur au lycée d’État de la Légion d’honneur / Il anime la 10e saison des Lundis philo au cinéma MK2-Odéon (Paris) /
Dernier ouvrage paru : 50 Nuances de Grecs, t. 2 (avec Jul, Dargaud).

8 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Courrier LA PAROLE AUX LECTEURS

ANTOINE VALABREGUE ANNIE
Homme
Faire SUR sweet homme
SUR son boulot LE DIALOGUE
L' ÉDITO EVA ILLOUZ-
RAPHAËL
L ’éditorial d’Alexandre ENTHOVEN A près quarante ans
Lacroix m’a rappelé de vie commune,
mes souvenirs de jeunesse, avec les dîners mon mari conteste l’habitude, que j’ai
rassemblant certains des plus glorieux adoptée dès que nous avons eu nos enfants,
À PROPOS chefs des FTP (Serge Ravanel et Robert de mettre la table du petit déjeuner le soir.
DU N° 137 Aron-Brunetière, par exemple), mon père Il y voit du féminisme. Dorénavant, je dois
ayant été chef du contre-espionnage le consulter sur le choix des plats du déjeuner
à Londres et en mission en France. Leur et du dîner. Sinon, il y voit du féminisme !
modestie m’avait frappé : « On a fait notre Je ne suis plus autorisée à lui préparer son
boulot, c’est tout » et « On n’approuve pyjama ou à le conseiller pour tel et tel
pas les femmes tondues par les résistants vêtement : il dit que je les lui impose ! Que je
de la dernière heure. » décide tout en ce qui le concerne ! Je me suis
risquée à lui recommander un ostéopathe
PIERRE THOMASO (très efficace, d’après mes collègues).
SUR ZEKRIA IBRAHIMI Il se trouve soulagé de ses douleurs, mais
LE REPORTAGE Une école il m’inonde de reproches, parce que je me
de liberté Médailles en chocolat suis mêlée de ce qui ne me regardait pas !
« LES
AFFRANCHIS Je suis d’accord avec Alexandre Lacroix.
DE LA Nous voulons que la trivialité siège sur
PENSÉE » J e suis professeur son trône de papier mâché. Nous adorons Il paraît que je prends tout en main. Nous
de philosophie quoi ? Facebook et Instagram, pas Platon, avons toujours fonctionné comme cela,
à Castelnau-le-Lez et j’enseigne la philo Descartes, ni Kant. Une médaille, mais l’atmosphère est devenue délétère !
à la maison d’arrêt de Villeneuve-lès- c’est quoi ? Nous ne voulons plus de
Maguelone depuis quinze ans. Ce que vous médailles. Nous nous demandons : où sont
avez décrit dans le dernier Philosophie les héros ? Mais il ne nous reste aucun héros. CLAIRE ARBEIT
magazine est absolument VRAI ! C’est ainsi
que je vis les choses, la philosophie et Que reste-t-il…
le contact avec mes détenus. C’est de la
vraie philosophie, vitale, existentielle ! Ouf ! PHILIPPE CALLOT E va Illouz et Raphaël Enthoven
argumentent avec force et esprit…
Une réaction Fibre créatrice mais me dépriment. Et encore n’est-ce pas
à un article ou vraiment eux mais plutôt la marche
ou à une actualité ? N ous n’avons pas perdu le sens du monde. Les machines décideraient
Écrivez-nous à de l’évasion mais simplement le « bon du choix de nos compagnons/pagnes ?
[email protected] sens », qui est de ne pas s’emprisonner Déjà, nous sommes obligés de dire : « Adieu
ou de se laisser emprisonner par villages, oiseaux, abeilles, neige, enfance »,
les réseaux sociaux, la pub, les médias, il faudrait encore dire : « Adieu amour » ?
la dictature digitale. La fibre créatrice, Technologies numériques et économie
qui est le privilège de l’évasion par essence, capitaliste enlèvent la vie au profit de
est en chacun de nous. Il suffit de la cultiver l’angoisse. Enthoven a raison : le couple est
en ne s’enfermant pas dans des routines aussi affaire de compromis et de persévérance
abrutissantes. Levons les yeux, flânons, parfois, mais combien cela vaut ! Nous y
marchons, dialoguons, chantons, lisons, gagnons la liberté ! Que nous en reste-t-il ?
écrivons, et l’évasion sera au rendez-vous.

POUR L’ÉTERNITÉ ALAIN BRICHAU
Au cinéma le 8 avril
Vous trouvez que l’existence est absurde ? Et encore, vous n’avez Question de confiance
pas vu le dernier film du cinéaste suédois Roy Andersson (lion d’argent
du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise en 2019) ! Dans des I l y a une belle et juste définition
saynètes qui sont autant de fresques, Pour l’éternité nous présente de l’amour dans le film de Hal Hartley,
des fragments de vies à la comique mélancolie (lire aussi p. 91). Trust me (1991) : « Respect, admiration et
De Roy Andersson. Avec Martin Serner, Tatiana Delaunay, confiance = amour. »
Thore Flygel…
INVITATIONS 30 invitations sont à retirer sur philomag.com/eterniteroy PAULINE STIEGLER

En partenariat avec Pour une rencontre
Philosophie magazine
J e ne préfère ni le bar ni être Hester
Prynne ! Je souhaite faire une jolie
rencontre et avoir la liberté de vivre
ma relation amoureuse comme je le
souhaite, mais ni dans la consommation
ni dans l’obligation !

10 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

QUESTIONS D’ENFANTS Courrier

Les réponses
de Claude Ponti *

© Serge Picard pour PM À tous les enfants :
Envoyez vos questions
à Claude Ponti
en écrivant à
questionsdenfants
@philomag.com
* Auteur et illustrateur de livres destinés à la jeunesse / Il a récemment fait paraître un livre,
Mouha, ainsi qu’un jeu, La Gigantomaskmarade (tous deux édités par L’École des loisirs).

9Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

« Accepter ce que La mort à
l’on n’est pas » Samarcande

entretien avec par Tobie Nathan
Jean-Claude Carrière
Pourquoi les
Une pensée Amérindiens
du temps et du inspirent le combat
néant
écologique
par Françoise Dastur
par Francis Geffard

Sagesses duINDE,CHINE,JAPON, Caretos de Lazarim, Portugal de la série WILDER MANN © Charles Fréger
monde AMÉRIQUES ET AFRIQUE...

Des récits pour déchiffrer le monde, fonder une éthique, explorer le sens de la vie

HORS-SÉRIE EN KIOSQUE et sur philomag.com

© Miguel Medina/AFP TÉLESCOPAGE

M10I mLAarNs,2I0T2A0LIE

La Galerie Vittorio Emanuele II,
dans le centre de la capitale
économique du Nord du pays,
est déserte à cause des mesures
de confinement imposées
pour lutter contre le Covid-19.

Le silence éternel
de ces espaces
infinis m’effraie

BLAISE PASCAL / Pensées

12 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

Dossier Déchiffrer l’actualité
spécial
Covid-19

RP. e14pérages

LES PHILOSOPHES
FACE À L’ÉPIDÉMIE

HP. 1a6rtmut Rosa
PS.l1a8voj Žižek
PG. 2i0orgio Agamben
CP. 2y1nthia Fleury
PP.e22ter Singer
et Paola Cavalieri

13Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

ActualitéREPÉRAGES/SPÉCIAL COVID-19

© Albert Gea/Reuters ; DPA/Bridgeman images ; René Saint Paul/Bridgeman images ; Todd Cravens/Unsplash.« Spiderman »
L’IMAGE et l’escalade

de la peur

L a vision de cet homme qui gravit à mains
nues cet immense gratte-ciel vous sou-
lève d’effroi ? Eh bien, vous ne devriez pas cé-
der à la peur, et ce d’après le principal intéressé.
Le 4 mars dernier, Alain Robert, surnommé « le
Spiderman français », a escaladé sans dispositif
de sécurité la Tour Glòries, située à Barcelone
et haute de 145 mètres. Comme il en est coutu-
mier, Robert avait un message à faire passer.
« Aujourd’hui, qu’est-ce qui est le plus contagieux ? Ce n’est pas le
coronavirus, c’est la peur, a-t-il déclaré à l’AFP. Il y a probable­
ment trois milliards d’individus qui sont en train de flipper par
rapport à cette maladie que, finalement, on ne contrôle pas. »
Robert, qu’on imaginait nietzschéen, se révèle ici stoïcien. d’Épictète dans les Entretiens : lorsqu’un bateau coule, au lieu
Figure du stoïcisme antique, Épictète fait une distinction de paniquer, le passager doit se dire que la mort n’est pas
cardinale entre « ce qui dépend de nous », les facultés de l’âme, si terrible et « [se] noyer sans peur »… Pour revenir au « Spider­
Par et « ce qui ne dépend pas de nous », domaine qui comprend man français » : il est stoïcien au sens où, face à une épidémie
Martin notamment ce qui survient dans le monde. Les événements individuellement incontrôlable, il appelle à se concentrer sur
Duru , échappent à notre pouvoir, mais ce que nous pouvons faire, ce qui est à notre portée, la maîtrise de la peur. De son côté,
Martin c’est chasser les représentations anxiogènes qu’ils occa­ Alain Robert se place dans des situations de frayeur extrême
Legros sionnent et qui sont à la source de nos émotions. Exemple pour mieux la dompter. De là à l’imiter face au coronavirus…
et Yseult
Rontard

 NOUS SOMMES LE MOT SI L’ÉPIDÉMIE
AU TOUT S’ÉTEND,
DÉBUT Épidémie
DE CETTE LA MORALE
ÉPIDÉMIE  Emmanuel Macron, Albert Camus, S’ÉTENDRA
dans La Peste
le 10 mars, après une visite (1947). AUSSI 
au Samu de l’hôpital

Necker-Enfants malades à Paris.

ZoonoseLANOTION

T out aurait commencé par une dernières années (Sras, maladie à virus Ebo-
histoire de bête(s) : d’abord la…). Si ce type de maladie a stimulé la re-
une chauve-souris, puis un pan- cherche scientifique quant à ses facteurs – il
golin, consommé en tant que semblerait que l’élevage intensif favorise leur
mets en Asie et qui aurait joué apparition  –, elle soulève aussi des enjeux
le rôle d’hôte intermédiaire dans la conta- philosophiques. Les zoonoses remettent en
mination du Covid-19 vers l’homme. D’après question l’idée d’une différence de nature
ce scénario souvent retenu, le coronavirus entre hommes et animaux – entre « eux » et
relèverait donc de ce que l’on appelle une «  nous  », il y a plutôt continuité et même
«  zoonose  », une maladie d’origine animale hybridation. En 2001, réagissant dans un ar-
se transmettant à l’homme. Le terme, issu ticle à la crise de la vache folle, Claude Lévi-
du grec zôion, « animal », et nósos, « maladie », Strauss pointait « la solidarité première entre
a été forgé au XIXe siècle par le médecin alle- toutes les formes de vie ». Même si c’est d’une
mand Rudolf Virchow (1821-1902). Plusieurs façon «  négative  », les zoonoses attestent
zoonoses ont donné lieu à des épidémies ces d’une telle communauté des êtres sensibles.

14 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Combien vaut
la vie humaineLE

GRAPHIQUE

par temps d’épidémie ?

COÛT D’UNE MISE VALEUR DE LA VIE
EN QUARANTAINE STATISTIQUE

(D’APRÈS LE CHERCHEUR CHINOIS JAMES LIANG) EN FRANCE
1,5 MILLION D’EUROS
20 % - 1 %
DE LA POPULATION DU PIB EN 2000
EN QUARANTAINE
=1 % 1=0 DU PIB EN MOINS 3 MILLIONS D’EUROS
JOURS
EN 2013
D’ESPÉRANCE
DE VIE EN MOINS EN CHINE
(EN MOYENNE) 560 000 EUROS

EN 2006

8,3LECHIFFRE C ’est l’une des questions « valeur de la vie statistique ». Comment la cal-
éthiques centrales que cule-t-on ? À partir de la somme que les ci-
milliards les États vont avoir à toyens seraient prêts à payer pour réduire leur
affronter face à l’épi- risque de décès. Si vous êtes disposé à payer
C’est, en dollars, la somme démie de coronavirus : 2 000 euros pour vous protéger d’un risque de
que le Congrès américain celle de la balance entre le mort de 1/1 000 (à cause d’une fuite de gaz, par
a débloquée le 5 mars pour souci de la santé et le sou- exemple), alors votre vie est estimée à 2 mil-
son plan d’urgence contre ci de l’économie. Les États prennent des me- lions d’euros (2 000 x 1 000). En France, la mé-
le coronavirus. Cet argent sures de conf­inement destinées à protéger la thode a été employée dans un rapport du
santé et la vie des citoyens… mais ces mesures Com­missariat à la stratégie et à la prospective
est notamment destiné à ont un effet sur la vie économique, qui a elle- de 2013, « Éléments pour une révision de la
financer la recherche. D’après même un effet en retour, via la réduction valeur de la vie humaine » : il estime la vie d’un
un calcul du site Exponential probable des investissements dans la santé, Français à 3 millions d’euros. Démocratique,
sur l’espérance de vie des citoyens. Dans « Le puisque basée sur l’auto-estimation de chacun,
View, cela représente coût économique de la quarantaine », article cette approche pose la question des écarts de
231 années de recherche, publié en février sur le site PR Newswire, niveau de vie – pour un milliardaire, 2 000 eu-
à en juger les budgets très James Liang, homme d’affaires et chercheur ros n’a pas la même valeur que pour un smi-
faibles alloués jusqu’ici en économie à l’Université de Pékin, estime card. On retient donc une valeur de référence
ainsi qu’avec un confinement de 20  % de la en fonction du PIB moyen par habitant. La va-
à la connaissance de population, un pays risque de perdre environ riable de l’âge fait que l’on multiplie par deux la
la même maladie. 1 % de son PIB. Il ajoute que le niveau du PIB valeur de référence pour la vie d’un enfant.
a un lien direct sur le niveau moyen de l’espé-
Accélération vertigineuse… rance de vie : selon lui, perdre 1 % du PIB Interrogé sur ces questions, Ariel Colo-
« La connaissance a, à la reviendrait à la réduire de 10 jours. Si l’État nomos, philosophe spécialiste d’éthique ap-
protège dans l’immédiat tel pourcentage de pliquée, qui vient de publier un essai intitulé
sauvegarde de la vie, le même la population, le coût global de ces mesures Un prix à la vie (PUF, lire p. 86), explique :
intérêt que tout être a à sa pourrait en faire pâtir à long terme une pro- « Pour la quarantaine, on pourrait faire différents
portion encore plus grande. calculs (que je n’approuve pas nécessairement),
propre conservation », écrivait À partir de quand le nombre de victimes notamment d’un point de vue utilitariste, le plus
Nietzsche dans collatérales devient-il problématique de sorte simple : mettre en équivalence la valeur de la
que l’État devrait se retenir de prendre des vie statistique multipliée par le nombre de morts
ses Considérations inactuelles. mesures de confinement trop strictes ? Et sur anticipé et les coûts de la quarantaine sur l’éco­
quelle base élaborer ce calcul ? C’est le sens du nomie (mettons que cela soit à l’échelle d’un État-
concept de « la valeur de la vie humaine ». nation). Mais c’est oublier que l’État a un devoir
©  Conception graphique : StudioPhilo. Donner un prix à la vie, cela paraît choquant ! d’assistance, surtout dans le cas présent où des vies
Pourtant, aux États-Unis, il existe depuis les sont immédiatement en danger. » Qu’on accepte
années 1960 un champ d’études dont l’essor ou non de rentrer dans ces calculs, l’épidémie
est dû au « prix Nobel d’économie » Thomas impose de trouver un équilibre entre la mo-
Schelling, qui a popularisé la notion de rale « déontologique » du secours et l’éthique
« utilitariste » des conséquences.

15Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Dossier LES PHILOSOPHES FACE À L’ÉPIDÉMIE
spécial

À l’heure où nous imprimons, l’Italie est confinée, la France s’apprête à fermer écoles et lieux publics, des frontières
se ferment… Les cinq philosophes que nous avons interrogés projettent sur cet événement global leur concept central :
l’indisponibilité du monde, le rôle de l’État, l’état d’exception, l’éthique médicale et la cause animale.

HARTMUT « Nous sommes
ROSA prêts à ralentir
pour récupérer
Sociologue et philosophe, la maîtrise du cours
il est l’auteur d’Accélération. des événements »
Une critique sociale du temps
(La Découverte, 2010), qui Et si l’épidémie nous rappelait que le monde est constitutivement
lui a valu une reconnaissance indisponible, que nous ne saurions asseoir totalement notre maîtrise sur lui,
internationale. Cette sauf à engendrer des monstres ? Tel est l’avis du penseur allemand
somme a été suivie du Hartmut Rosa, que nous avons interrogé alors qu’il se trouvait lui-même
recueil de textes Remèdes en quarantaine. Propos recueillis et traduits par Alexandre Lacroix
à l’accélération (Philosophie
magazine éditeur,
2018) et de Résonance.
Une sociologie de notre
relation au monde
(La Découverte, 2018).
Il vient de signer Rendre
le monde indisponible
(La Découverte, lire
Philosophie magazine n°136),
l’un des essais les plus
stimulants de l’année.

Parmi les secteurs
économiques frappés

de plein fouet par
le Covid-19, le tourisme,

comme l’atteste cette
vue aérienne saisie
le 8 mars 2020. Aux

abords de l’aéroport
Suvarnabhumi

de Bangkok (Thaïlande),
de nombreux bus
restent vides.

16 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

© Guillaume Chauvin ; Mladen Antonov /AFP En tant que critique de l’accélération, Même si chaque mort est dramatique, l’indisponibilité risque de faire retour, dans
voyez-vous l’épidémie de Covid-19 le bilan de l’épidémie est relativement nos sociétés, sous la forme d’un monstre.
comme un ralentissement ? modeste, avec 4 000 morts [l’entretien N’y a-t-il pas un risque d’éprouver,
a eu lieu le 10 mars]. Les accidents quand on est de sensibilité écologiste
HARTMUT ROSA : Absolument ! Au de voiture font 55 millions de morts ou anticapitaliste, une sorte
contraire d’autres décélérations récentes – la par an dans le monde, la cigarette de joie mauvaise devant l’enrayement
crise financière de 2008 ou l’éruption du vol- 8 millions, et nous ne nous mobilisons de l’économie globale ?
can islandais Eyjafjöll qui avait bloqué le trafic guère… Comment expliquer que
aérien en 2010 –, cette fois, ce sont les déci- l’activité globale a été impactée par Non, car nos sociétés modernes ne con­
deurs institutionnels qui ont décrété le ralen- ces 4 000 morts ? Serait-ce irrationnel ? naissent de stabilisation que dynamique. Dans
tissement, par mesure de précaution. Dans le un monde fondé sur la croissance, nous ne
cas de l’éruption volcanique, il serait pos- C’est le point que je trouve le plus intéres- savons pas décélérer sans perdre l’équilibre.
sible de soutenir que la suspension des vols sant dans le phénomène actuel. Nous savons, Une aggravation de l’épidémie signifierait des
représentait aussi une mesure préventive, avec le réchauffement climatique, que notre faillites d’entreprise, une augmentation du
mais nous n’étions pas loin d’une impos- course à la croissance indéfinie n’est pas sou- chômage, peut-être des pénuries ou des rup-
sibilité technique, et, en outre, l’impact sur la tenable… Et pourtant, nous n’avons pas été tures des chaînes d’approvisionnement, et,
croissance globale était négligeable. Quant au capables de faire le moindre virage à l’échelle avec la crise boursière en cours, je vois même
krach boursier de 2008, il était totalement collective. Et là, nous découvrons qu’il est se profiler des scénarios noirs de récession,
involontaire. Dans le cas du Covid-19, c’est presque facile de freiner, que les émissions de suivis de crises sociales et politiques. Sans
bien en raison d’une menace perçue que les gaz à effet de serre ont diminué du jour au compter que la plupart des systèmes de santé
acteurs tant publics que privés renoncent à lendemain de 30 à 40 % en Chine – ce que l’on vont être durement touchés… Le ralentisse-
leurs déplacements et à leurs événements, et tenait pour structurellement inenvisageable. ment de l’économie mondiale en 2020 est
c’est fascinant. Résultat : beaucoup de gens peut-être une bonne nouvelle pour la nature,
disposent tout à coup d’un temps libre inat­ « Le ralentissement mais je vois mal à qui d’autre cela profiterait.
tendu, soit qu’un voyage ne se fasse plus, soit économique Par ailleurs, il est peu probable que d’une
qu’ils se retrouvent placés en quarantaine ou s’accompagne telle épidémie sorte une réforme profonde
dans une zone confinée. Je n’en reviens tou- d’un ralentissement de nos institutions et de notre fonctionne-
jours pas qu’en une si courte période, sur une physique que ment économique. Il y a fort à parier qu’après
telle échelle géographique, autant de proces- l’on peut presque l’épidémie, chaque pays, chaque multinatio-
sus aient été suspendus. Il y a un ralentis- ressentir » nale se remettra à courir après la croissance
sement économique, mais il s’accompagne perdue. Ce n’est donc pas une bonne idée de
d’un ralentissement physique que l’on peut Comment une cause aussi ténue produit-elle trouver du charme à ce phénomène.
presque ressentir. de tels effets ? Je pense que c’est lié à la thèse Le confinement n’est-il pas aussi
À titre personnel et à l’heure que je soutiens dans Rendre le monde indispo­ l’occasion de vivre des expériences
où nous discutons par téléphone, vous nible. Reprenons vos exemples : dans le cas du de résonance ?
êtes vous-même en quarantaine. tabac, de la voiture, je suis en position de maî-
trise. Les cigarettes sont là, à ma disposition, Être en résonance, c’est, selon moi, avoir
Oui, j’ai une sorte de grippe, avec interdic- c’est moi qui décide de fumer ou non. Je choi- une relation réciproque avec le monde et les
tion de sortir tant que je n’ai pas le résultat de sis d’acheter une voiture, de me déplacer avec. autres ; vous sentez que votre voix porte dans
mon test au Covid-19, qui devrait arriver cet Je reste donc dans la logique typiquement le monde, que celui-ci vous répond. Or il
après-midi. Du coup, j’ai dû renoncer à un moderne de l’exercice d’une domination illi- me semble qu’une épidémie comme celle-ci
voyage à Los Angeles, où je devais enseigner mitée sur le monde. Si je tombe malade ou attaque nos axes de résonance. Vous entrez
à l’université de Californie. Si mon test est que j’ai un accident, ce sont des risques que dans un lieu public, dans une gare, et vous
positif, ce que je ne souhaite pas, je ne pourrai j’ai pris délibérément. Mais dans le cas du vous demandez si le virus est là, dans l’air.
plus sortir de mon appartement pendant au Covid-19, une telle maîtrise est exclue. Le virus L’air recouvre la terre et il est indispensable
moins quatorze jours. Cela m’apparaît comme est suprêmement indisponible. Nous ne sup- au maintien du monde humain, mais voilà
une sorte de cadeau, ce temps libre en per­ portons pas d’être incapables d’anticiper la qu’il risque d’être empoisonné. De même
spective ! Mais je suis divisé. D’un côté, pour suite des événements, de ne pas posséder de que cette poignée de porte, cette table de
parler comme Pierre Bourdieu, j’ai l’habitus remède. Ceci explique ce déferlement insensé restaurant. La crainte de la contamination
d’un homme actif. Aussi, j’ai le sentiment que d’efforts pour reprendre le contrôle. Nous ne menace directement notre « sécurité ontolo­
je dois utiliser ce temps libre, le combler. J’ai pouvons pas voir la maladie ni l’entendre. gique », pour reprendre un mot du sociologue
même rédigé une liste de toutes les choses Nous ne savons pas si cette jeune fille qui Anthony Giddens. Pire encore, nous n’osons
que j’allais enfin pouvoir faire durant ces deux vient de tousser à côté de nous dans la rue pas serrer la main ni embrasser ceux que nous
semaines de retraite solitaire forcée ! De l’autre est porteuse du virus ; peut-être l’ignore-t- aimons, avoir des aventures érotiques ; les
côté, les sollicitations techniques du monde elle elle-même. Le virus est peut-être dans liens deviennent suspects. Peut-être cer-
contemporain sont toujours présentes, je suis mon corps sans que je m’en aperçoive. Cela taines appartenances communautaires s’en
menacé de dispersion si je regarde Netflix et nous rend fous, cette impuissance. L’épidémie trouveront-elles resserrées ? J’en doute, et
les réseaux sociaux à longueur de journée. Je de Covid-19 conf­ irme mon idée selon laquelle je crains plutôt un surcroît d’aliénation.
suis aussi tenté de suivre les informations en L’épidémie de Covid-19, c’est donc la
continu. La couverture médiatique de la pro- décélération, mais sans la résonance ?
gression de l’épidémie en temps réel est en
train, symptomatiquement, de remplir le Oui, exactement !
vide qu’elle a créé.

17Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Dossier LES PHILOSOPHES FACE À L’ÉPIDÉMIE
spécial

« Dans l’ordre supérieur
des choses, nous
sommes une espèce
SLAVOJ qui ne compte pas »
ŽIŽEK

Ce philosophe slovène
à la réputation mondiale
intervient régulièrement
dans la presse. Influencé Face à une catastrophe, nous éprouvons déni, colère, dépression,
par Marx et Lacan, puis acceptation. Qu’est-ce que cela peut vouloir dire pour une épidémie
il a développé une réflexion
originale au carrefour Dà l’échelle mondiale, demande Slavoj Žižek dans un texte exclusif ?
de la pop culture et
de la métaphysique.
Il est notamment l’auteur
de Vivre la fin des temps
(Flammarion, 2011)
et de La Nouvelle Lutte
des classes (Fayard, 2016).

ans Les Derniers Instants de la vie, la (« il ne faut pas se leurrer, nous sommes tous Le 8 mars 2020,
psychiatre Elisabeth Kübler-Ross pro- condamnés »). Dans ce contexte, à quoi res- des agents
pose un schéma, devenu célèbre, des cinq semblerait l’étape de l’acceptation ? Peut-être
étapes par lesquelles nous passons lorsque n’est-ce pas une si mauvaise chose : nous nettoient un
nous apprenons que nous sommes atteints devrions accepter le fait que l’épidémie est gymnase
par une maladie en phase terminale : le déni vouée à prendre une ampleur mondiale et
(« ce n’est pas possible, ça ne peut pas m’arri- qu’elle ne pourra être contenue par des transformé un
ver ! »), la colère (« mais pourquoi fallait-il quarantaines ni aucune autre mesure dra- temps en hôpital
que ça m’arrive à moi ? »), le marchandage conienne induite par la panique. Il s’agit
(« si seulement je pouvais vivre encore un donc de l’accepter, en ayant conscience que de fortune à
peu, le temps que mes enfants obtiennent le taux de mortalité est relativement bas et Wuhan (Chine).
leur diplôme »), la dépression (« je vais qu’avec un peu de sagesse, nous aurons peut-
mourir, alors à quoi bon ? ») et l’acceptation être une chance de nous en sortir… Plus fon- Les autorités
(« puisque je n’y peux rien, autant me rési- damentalement, ce qu’il nous faut accepter, ont décidé de
gner »). Kübler-Ross applique ultérieure- ce avec quoi nous devons nous réconcilier, suspendre son
ment ce schéma à toutes les formes de deuil c’est que la vie est depuis toujours sous-ten- utilisation, une
consécutif à une catastrophe (chômage, due par la prolifération stupide, répétitive fois les derniers
décès d’un proche, divorce, toxicomanie), et présexuelle des virus qui, tels des morts- patients atteints
tout en insistant sur le fait que les cinq étapes vivants, font planer sur nous leur ombre, par le Covid-19
ne se succèdent pas forcément dans le même menacent notre survie et explosent au mo­
ordre et qu’elles ne sont pas expérimentées ment où nous nous y attendons le moins. évacués.
dans leur intégralité par tous les patients. Au fond, les épidémies virales nous rap-
© Hannah Assouline/Opale/Leemage ; Chine nouvelle/Sipa. pellent la contingence et l’insignifiance
N’est-ce pas aussi de cette manière que ultime de notre existence : aussi grandioses
nous réagissons face à l’épidémie de coro- soient les monuments spirituels érigés par
navirus déclenchée fin 2019 ? D’abord, il y a l’humanité, une contingence naturelle aussi
eu un déni (« ce n’est pas si grave… »), puis bête qu’un virus ou un astéroïde peut tout
la colère (avec des tonalités racistes ou anti- anéantir… Sans parler de la leçon d’écologie
étatiques : « encore la faute de ces sales que nous pouvons en tirer : l’humanité risque,
Chinois », « notre gouvernement est ineffi- à son insu, de précipiter sa propre fin.
cace »), après est venu le marchandage (« il
y a des victimes, certes, mais on devrait Le premier pas vers l’acceptation suppose-
pouvoir limiter les dégâts »), et, si cela ne rait d’établir un minimum de confiance entre
marche pas, c’est la dépression qui surgit les pouvoirs étatiques et les populations. Le

18 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

docteur Li Wenliang, qui a été le premier à On peut parier que les libertariens dégaine- mesures communistes pour enrayer une
découvrir l’épidémie en cours et a été aussi- raient leurs armes et se dispenseraient de maladie issue d’un pays dirigé par un parti
tôt censuré par les autorités, est un véritable quarantaine au motif que c’est là une con­ communiste. La tâche qui nous attend est
héros de notre temps, un Edward Snowden spiration étatique… Alors, faut-il considé- ardue : il nous faut renoncer à toute forme de
chinois. Il n’est pas étonnant que sa mort ait rer qu’une plus grande liberté d’expression nostalgie pour le vieux communisme du
suscité une vague d’indignation. Face à la aurait pu empêcher l’épidémie de survenir XXe siècle, qui était encore pire que le capita-
manière dont l’État chinois a géré l’épidé- ou que la Chine sacrifie la province de Hubei lisme, et inventer de nouvelles formes d’ac-
mie, nombreux sont ceux qui considèrent, pour sauver le monde ? Les deux points de tivité centrées sur le commun. Est-ce une
avec la journaliste Verna Yu, que « si la Chine vue sont sans doute vrais et, ce qui complique utopie ? Ce qui est utopique, c’est de croire
promouvait la liberté d’expression, il n’y aurait encore plus les choses, c’est qu’il n’est pas que nous pourrons nous en sortir autrement.
pas de crise du coronavirus ». facile de séparer la « bonne » liberté d’ex-
pression des « mauvaises » rumeurs. À ceux Bien sûr, il convient d’analyser les condi-
Une société saine ne peut pas se contenter qui déplorent que « la vérité sera toujours tions sociales qui ont rendu possible l’épi-
d’une seule voix, déclarait le docteur Li depuis traitée comme une rumeur » par les autorités démie du coronavirus. Pensons seulement
son lit d’hôpital juste avant de mourir. Pour qu’un Britannique qui rencontre quelqu’un à
autant, le besoin urgent de faire entendre
d’autres voix ne renvoie pas nécessairement « Il y a une certaine ironie dans le fait
au modèle occidental de la démocratie multi- que nous aurons besoin de mesures
partite ; il requiert simplement un espace communistes pour enrayer une maladie issue
ouvert dans lequel les réactions critiques des d’un pays dirigé par un parti communiste »
citoyens puissent être entendues. Le principal
argument contre la thèse selon laquelle l’État chinoises, rappelons que les médias officiels Singapour, revient chez lui, puis va skier en
doit contrôler les rumeurs afin d’éviter la et numériques sont déjà pleins de rumeurs. France peut contaminer quatre autres per-
panique est que ce contrôle en lui-même exa- sonnes sur son passage… On entend déjà
cerbe la méfiance et génère donc encore plus Si une épidémie à l’échelle mondiale se circuler la mise en accusation des suspects
de rumeurs complotistes. Seule une confiance développe, sommes-nous conscients que les habituels : mondialisation, capitalisme, etc.
réciproque entre les citoyens ordinaires et mécanismes du marché ne suffiront pas à Cependant, résistons à la tentation de cher-
l’État peut nous sortir de l’impasse. prévenir le chaos et la famine ? Des mesures cher derrière cette épidémie une signification
que la plupart d’entre nous qualifieraient de plus profonde : une punition que l’humanité
En période d’épidémie, nous avons besoin « communistes » devront être envisagées au aurait méritée pour son exploitation impi-
d’un État fort, capable d’imposer des mesures niveau mondial, telle la coordination de la toyable des autres formes de vie sur Terre. Se
à grande échelle avec une discipline mili- production et de la distribution en dehors mettre en quête d’un tel message caché, c’est
taire. La Chine est parvenue à mettre des des paramètres du marché. Il y a une certaine être prémoderne : nous traitons alors l’Uni-
dizaines de millions d’individus en quaran- ironie dans le fait que nous aurons besoin de vers comme notre interlocuteur privilégié. Il
taine, mais, si l’épidémie devait se propager y a quelque chose de rassurant à penser qu’il
de manière massive aux États-Unis, l’État s’agit là d’une punition : cela voudrait dire
américain serait-il capable d’en faire autant ? que l’Univers (ou Quelqu’un, quelque part,
au dehors) nous regarde… Ce qui est difficile
à accepter, c’est que l’épidémie en cours est
le résultat d’une pure contingence naturelle
et est dépourvue de signification plus pro-
fonde. Dans l’ordre supérieur des choses,
nous sommes une espèce qui ne compte pas.

Pour enrayer la propagation du coronavi-
rus, le Premier ministre israélien Benyamin
Netanyahou a de suite proposé à l’Autorité
palestinienne aide et coordination, non par
bonté ou par humanisme, mais tout simple-
ment parce que le virus ne fait pas de distinc-
tion entre Juifs et Palestiniens. Le slogan
« America (ou tout autre pays) First » est deve-
nu obsolète. Comme le disait Martin Luther
King,ilya plusd’undemi-siècle, « noussommes
peut-être venus sur des navires différents mais,
aujourd’hui, nous sommes tous dans le même
bateau ». Et si nous ne traduisons pas ces pro-
pos par des actes, nous risquons de nous
retrouver sur le Diamond Princess, du nom du
bateau de croisière décimé par l’épidémie.

Traduction de l’anglais Myriam Dennehy

19Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Dossier LES PHILOSOPHES FACE À L’ÉPIDÉMIE
spécial

« Un réel besoin d’états
de panique collective »

GIORGIO Dans cet article paru dans la presse transalpine, Giorgio Agamben
AGAMBEN interprète la situation italienne, avec les mesures de confinement
drastiques, à l’aune de son concept phare d’« état d’exception ».
Au risque de flirter avec le conspirationnisme ?

Ce philosophe italien F ace aux mesures d’urgence frénétiques, Considérons les graves limitations de
propose une sorte irrationnelles et totalement immotivées liberté prévues par le décret :
de théologie politique, prises face à cette supposée épidémie due au
qui interroge la figure coronavirus, il convient de partir des déclara- 1. Interdiction à toute personne présente
du souverain dans son cycle tions du CNR [Conseil national des recherches, dans la commune ou la zone de quitter la
Homo sacer. C’est dans le 22 février 2020] selon lesquelles « il n’y a commune ou la zone concernée.
le deuxième volet pas d’épidémie de SARS-CoV-2 en Italie ».
de ce cycle, avec L’État Et ça va plus loin. De toute façon, « l’in­ 2. Interdiction d’accès à la commune
d’exception, qu’il propose fection […] provoque des symptômes légers/ ou à la zone concernée.
un parallèle polémique modérés (une sorte de grippe) dans 80 à 90 %
entre Auschwitz et des cas. Dans 10 à 15 %, une pneumonie peut 3. Suspension des manifestations ou
Guantánamo, développant se développer, dont l’évolution est cependant des initiatives de toute nature […].
sa thèse centrale selon bénigne pour une absolue majorité. On estime
laquelle « le paradigme que seulement 4 % des patients devraient être 4. Suspension des services éducatifs
biopolitique de l’Occident admis en soins intensifs ». de l’enfance et de l’école de tous ordres et
est aujourd’hui le camp, Si telle est la situation réelle, pourquoi niveaux, y compris des activités périsco-
et non pas la cité ». les médias et les autorités s’empressent-ils laires ou d’enseignement supérieur […].
de répandre un climat de panique, provo-
quant un véritable état d’exception, avec 5. Suspension des services d’ouverture
une limitation sérieuse des déplacements et au public des musées et des autres instituts
une suspension du fonctionnement normal et lieux culturels […].
des conditions de vie et de travail dans des
régions entières ? 6. Suspension de tout voyage éducatif, à
la fois au niveau national et à l’étranger.
« L’invention d’une épidémie © Leonardo Cendamo/Leemage
offre le prétexte idéal 7. Suspension des procédures de con­
aux mesures d’exception » cours et des activités de la fonction publique,
sauf la fourniture de services essentiels et
Deux facteurs peuvent aider à expliquer d’utilité publique.
un comportement aussi disproportionné.
8. Application de la mesure de quarantaine
Tout d’abord, il y a une fois de plus la ten- avec surveillance active pour les personnes
dance croissante à utiliser l’état d’exception ayant eu des contacts étroits avec des cas
comme paradigme normal du gouvernement. Le confirmés de maladies infectieuses diffusées.
décret-loi immédiatement approuvé par le
gouvernement « pour des raisons d’hygiène et La disproportion de ces mesures au vu de
de sécurité publique » se traduit dans les faits ce qui, selon le CNR, est une grippe normale,
par une véritable militarisation « des com­ pas très différente de celles qui reviennent
munes et des zones dans lesquelles est testée chaque année, est frappante.
positive au moins une personne dont la source
de transmission est inconnue ou dans tous les cas Il semblerait qu’une fois le terrorisme
où il y a un cas non attribuable à une personne épuisé comme justification des mesures d’ex-
d’une zone déjà affectée par l’infection virale ». ception, l’invention d’une épidémie puisse
offrir le prétexte idéal pour étendre celles-
Une formule aussi vague et indéterminée ci au-delà de toutes limites.
permettra d’étendre rapidement l’état d’ex-
ception à toutes les régions, car il est presque L’autre facteur, non moins inquiétant, est
impossible que d’autres cas ne se produisent l’état de peur qui s’est diffusé ces dernières
pas ailleurs. années dans la conscience des individus et
qui se traduit par un réel besoin d’états de
panique collective, auquel l’épidémie four-
nit encore une fois le prétexte idéal.

Ainsi, dans un cercle vicieux, la limi-
tation de la liberté imposée par les gouver-
nements est-elle acceptée au nom d’un désir
de sécurité induit par ces mêmes gouver-
nements, qui interviennent désormais pour
le satisfaire. 

Article publié dans Il Manifesto, le 26 février 2020.
Traduction de l’italien Chiara Pastorini

20 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

« Ne pas sacrifier toutes
les libertés au nom du principe
de précaution »
CYNTHIA
FLEURY Membre du Conseil consultatif national d’éthique (CCNE) auquel
le gouvernement a demandé un avis concernant les « mesures de santé
publique contraignantes », Cynthia Fleury éclaire les principes éthiques
Philosophe et qui doivent guider les choix politiques. Propos recueillis par Cédric Enjalbert
psychanalyste, professeure
Lau Conservatoire national
des arts et métiers (Cnam),
elle dirige la chaire
de philosophie de l’hôpital « a difficulté posée par la crise épidémique de la personne… Le but est de retarder la
Sainte-Anne (GHU est d’allier différents types de légitimi- réduction du choix à un seul de ces critères
Paris psychiatrie et tés : la limitation de la propagation pandé- pour éviter l’injustice, réelle ou ressentie.
neurosciences). Spécialiste mique, le maintien d’une vie économique En éthique médicale, le critère d’efficacité
des questions éthiques et stable et protectrice, de l’État de droit et de la prospective, soit la chance de survie en fonc-
politiques, elle a notamment vie démocratique. Le CCNE va publier un tion de différents critères (dont l’âge), qui
signé Les Irremplaçables nouvel avis, adapté à la question du corona- s’applique dans les hôpitaux pour définir
(Gallimard, 2015) et, virus, mais l’avis 106 de 2009 peut déjà nous la priorité des soins, n’est pas nouveau. Il est
plus récemment, Le soin éclairer quant aux problèmes liés à une pandé- d’usage lors des greffes d’organes et dans
est un humanisme
(Tracts, Gallimard, 2019).

mie grippale : il est possible, de façon provi- toute situation de rareté qui obligent à une
soire et en respectant les principes posés en sélection. Ce critère s’applique en général
France par la loi de 1955 sur l’état d’urgence, de hors d’un système d’urgence et de satura-
subordonner et de pondérer des libertés indi- tion. Le risque porte désormais sur une dés-
viduelles au profit d’un principe de responsa- tructuration du système liée à un afflux de
bilité collective et d’efficacité. La restriction malades, notamment âgés ou fragiles. Celle-
des déplacements et des rassemblements ci pousserait à réduire la complexité des
limite ainsi le droit de circuler. Internationale- décisions en privilégiant les plus jeunes ou
ment,ons’inspiredes“Principes de Syracuse” ceux qui présentent les pathologies les
(1984-1985) relatifs aux normes des droits de moins lourdes. Le temps pourrait manquer
l’homme en état d’urgence. En viendrons-nous pour tester la robustesse de ces décisions.
à la fermeture des musées, des stades, des Alors, comment les rendre acceptables ?
salles de spectacle et au confinement d’une En tablant sur la transparence de l’informa-
partie de la population ? Nul ne le souhaite, tion publique. En démocratie, ce principe est
mais la question à se poser, concernant non seulement un droit mais aussi une
le principe de précaution, est celle de sa valeur. Nos peurs se renforcent quand l’in-
formation manque. Inversement, la maturité
des comportements individuels procède du
« Ce sont les valeurs savoir. L’ignorance ne préserve pas de l’hys-
des États de droit térie. Il faut parier sur la vertu des précisions
qui permettent d’endiguer apportées par les gouvernants, les scien-
une pandémie » tifiques et les médecins, et sur la responsabi-
lité de chacun. Même si la fébrilité extrême
de l’émotion collective n’est jamais parfaite-
ment maîtrisable, la fiabilité de l’information
proportionnalité, de son caractère non dérai- pondère le sentiment de panique – d’ailleurs
sonnable, de ce que l’on appelle l’ultima ratio, pas vraiment palpable aujour­d’hui en France.
le dernier recours. En l’occurrence, les libertés En revanche, il apparaît, avec cette crise
ne peuvent pas être restreintes, même tem- sanitaire, économique et politique, que les
porairement, en s’appuyant sur une conc­ ep­ systèmes démocratiques sont plus à même
tion maximaliste du principe de précaution. de gérer les pandémies. Les régimes auto-
Tout l’enjeu repose donc sur la juste ritaires ne les maîtrisent nullement mieux.
© Julien Faure/Leextra via Leemage combinaison des critères de restriction pour Ce sont les valeurs de bonne gouvernance
éviter un désaveu sociétal. Pour rendre ac­ des systèmes sanitaires, de coopération avec
ceptable une dérogation par rapport aux li- les pays voisins, de partage des données, et
bertés individuelles, il convient d’arbitrer la qualité des services publics – tout ce qui
entre différents critères : gravité de la situa- fonde les États de droit –, qui permettent
tion, recherche de l’efficacité, vulnérabilité d’endiguer une pandémie. »

21Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Dossier LES PHILOSOPHES FACE À L’ÉPIDÉMIE
spécial

PETER « Une opportunité de
SINGER modifier notre attitude
envers les espèces non
Philosophe australien, humaines »
professeur à la prestigieuse
université Princeton Comme pour le Sras en 2016, le Covid-19 trouve son origine dans
(États-Unis), il est la grande les « marchés humides » chinois, où des animaux sont parqués vivants
voix de la cause animale. et abattus à la demande dans des conditions sanitaires déplorables.
Spécialiste d’éthique, Figures de la cause animale, Peter Singer et Paola Cavalieri appellent
il défend des positions à l’interdiction de ces pratiques, en Chine et dans le monde.
utilitaristes. Il a notamment
fait paraître La Libération
animale (1975 ; trad.
fr. Grasset, 1993)
et L’Altruisme efficace
(2015 ; Les Arènes, 2018)

PAOLA
CAVALIERI

Journaliste et philosophe,
directrice de la revue
italienne Etica & Animali,
elle est l’initiatrice,
aux côtés de Peter Singer,
du Great Ape Project
(« projet grands singes »)
qui milite en faveur
de l’extension des droits de
l’homme aux chimpanzés,
gorilles et orangs-outans.
Elle a notamment signé
(avec Peter Singer) Le Projet
Grands Singes. L’égalité
au-delà de l’humanité (1993 ;
trad. fr. One Voice, 2003).

Un wet market
consacré
à la vente

et à l’abattage sur
place de volailles,

à Nankin,
ville située à l’est

de la Chine.

22 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

© Basso Cannarsa/Opale/Leemage ; CP ; China Daily/Reuters. N américaine) : « Des poissons s’agitent dans dirigeantes du pays) envisageait un projet de
ous avons tous vu des images apoca- des bacs ouverts, éclaboussant le sol. Les étals loi qui mettrait un terme au commerce des
lyptiques de la ville chinoise de Wuhan, dégoulinent de sang, tandis que le poisson est espèces protégées. Se focaliser sur les espèces
épicentre du Covid-19. Le monde entier vidé puis découpé sous les yeux des clients. Tor­ protégées est cependant un subterfuge des-
retient son souffle face à la propagation de ce tues et crustacés grimpent les uns sur les autres tiné à détourner l’attention du public des
nouveau coronavirus, tandis que nos gouver- dans des cageots. La glace fondue se mêle à la conditions de vie et de mort abominables qui
nements prennent des mesures drastiques boue. Il y a beaucoup d’eau, beaucoup de sang, sont imposées à l’ensemble des animaux mis
qui sacrifieront fatalement les droits et liber- d’écailles et de boyaux. » D’où l’appellation de en vente dans les wet markets. Ce qu’il faut,
tés individuelles pour le bien commun. wet markets, « marchés humides ». c’est une abolition définitive des wet markets.
Certains s’indignent du manque de trans-
parence de la Chine au début de l’épidémie. D’après les scientifiques, une telle pro- Pour les animaux, les wet markets sont un
Le philosophe Slavoj Žižek, lui, dénonce la miscuité animale et humaine génère un véritable enfer. Des milliers de créatures
« paranoïa raciste » qui alimente l’obsession à environnement particulièrement malsain, sensibles et palpitantes subissent des heures
l’égard du Covid-19, alors qu’il existe d’autres très certainement responsable de la mutation de souffrances et d’angoisses avant d’être
maladies infectieuses bien plus graves qui qui a permis au Covid-19 de se propager brutalement massacrées. Et il ne s’agit là que
font chaque jour des milliers de victimes. dans l’espèce humaine. Plus précisément, d’une infime partie des traitements que les
Les amateurs de théories du complot pré- dans un tel environnement, le coronavirus humains infligent systématiquement aux
tendent quant à eux que ce virus serait une dont certains animaux étaient porteurs a animaux dans tous les pays : dans les fermes
arme biologique dirigée contre l’économie subi une mutation rapide, car, en se trans- industrielles, dans les laboratoires aussi bien
chinoise. Mais rares sont ceux qui s’inter- mettant d’un hôte animal à un hôte humain, que dans l’industrie du divertissement.
rogent sur la véritable cause de l’épidémie. il a acquis la capacité de se fixer sur les récep-
Tout comme le Sras (syndrome respira- teurs de cellules humaines. Si tant est que nous prenons la peine de
toire aigu sévère) en 2003, l’épidémie actuelle réfléchir à nos actes, nous nous empressons
trouve ses origines dans les wet markets Face à ce constat, la Chine a annoncé le de les justifier au nom de la supériorité de
(« marchés humides ») chinois, ces marchés 26 janvier dernier une interdiction tempo- notre espèce, de même que les Blancs invo-
en plein air où des animaux sont achetés raire du commerce d’animaux sauvages. Ce quaient leur prétendue supériorité pour
vivants et abattus à la demande. Jusqu’à la n’est pas la première fois qu’une telle mesure justifier l’asservissement des races dites
fin du mois de décembre 2019, les individus est introduite en réponse à une épidémie. « inférieures ». Or, à l’heure où les intérêts
contaminés par le virus avaient un lien avec En 2003 déjà, la crise du Sras avait amené la vitaux des humains rejoignent très claire-
le marché de Huanan, à Wuhan. Chine à interdire l’élevage, le transport et la ment ceux des animaux, cette petite partie
Les wet markets chinois proposent diffé- des souffrances que nous infligeons aux
rentes espèces animales destinées à la con­ « Une telle promiscuité animaux nous offre l’opportunité de modi-
sommation : louveteaux, serpents, tortues, animale et fier notre attitude envers les membres des
hamsters, rats, loutres, blaireaux, civettes. humaine génère espèces non humaines.
Des marchés similaires se retrouvent dans un environnement
plusieurs pays asiatiques, dont le Japon, le malsain, très Une abolition des wet markets suppose
Vietnam et les Philippines. certainement que l’on surmonte certaines pratiques cul­
Les wet markets des régions tropicales et responsable turelles spécifiques, ainsi que les résistances
subtropicales vendent des mammifères, de la de la mutation qui a liées au préjudice économique que subiraient
volaille, des poissons et des reptiles vivants, permis au Covid-19 ceux qui gagnent leur vie grâce à ces mar-
entassés les uns sur les autres, mêlant leur de se propager dans chés. Mais même sans aller jusqu’à accorder
souffle, leur sang et leurs excréments. Voici l’espèce humaine » aux animaux non humains la considération
la description qu’en faisait récemment le morale qu’ils méritent, ces préoccupations
journaliste américain Jason Beaubien, de vente de civettes et autres animaux sauvages locales ne devraient pas peser lourd com-
la National Public Radio (la radio publique – interdiction qui avait été levée au terme paré à l’impact catastrophique qu’auront
de six mois. des épidémies mondiales (voire des pandé-
mies) de plus en plus fréquentes.
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui
appellent à une interdiction définitive des MartinWilliams,spécialistedel’environ-
« marchés d’animaux sauvages ». Zhou Jin- nement établi à Hong Kong, le dit très bien :
feng, secrétaire général de la Fondation « Tant que ces marchés se maintiendront, il y
pour la conservation de la biodiversité et le aura un risque de voir apparaître de nouvelles
développement vert de la Chine, souhaite maladies. Il est grand temps que la Chine ferme
que le « trafic illégal d’espèces sauvages » soit ces marchés. Cela lui permettrait à la fois de
interdit de manière permanente. Il a d’ail- faire des progrès en matière de droits des ani­
leurs annoncé que l’Assemblée nationale maux et de conservation de la nature, et de
populaire (l’une des plus hautes instances réduire les probabilités qu’une maladie made in
China se propage dans le monde entier. »

Nous proposons d’aller plus loin encore.
Au cours de l’histoire, des événements tra-
giques ont parfois conduit à des réformes
majeures. Les marchés de vente et d’abat-
tage d’animaux vivants devraient être inter-
dits non seulement en Chine mais partout
dans le monde. 

Traduit de l’anglais par Myriam Dennehy

23Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Actualité AU FIL D’UNE IDÉE

Il est pas frais, mon poisson ? © Cristian Baitg/iStockphoto
Par Sven Ortoli
Le requin du Groenland pourrait vivre plus de 400 ans.
Le poisson d’eau douce le plus âgé du monde est un buffle à grande bouche dont la datation au carbone 14
à partir d’une concrétion nichée dans son ouïe indique qu’il a vécu 112 ans.
Le plus grand poisson vivant est le requin-baleine qui peut atteindre 20 m de long pour un poids de 34 tonnes.
La découverte d’ustensiles pour la pêche en haute mer vieux de 42 000 ans indique que la pratique remonte à la Préhistoire.
Il y aurait dans les océans 3,5 milliards de milliards de poissons répartis en plus de 33 000 espèces.
On estime à 5 milliards de milliards le nombre de morceaux de plastique dans les océans.

On a retrouvé des microplastiques dans 73 % des poissons de la zone mésopélagique (évoluant entre 200 et 1 000 m de profondeur)

pêchés dans le nord-ouest de l’océan Atlantique.

Le public confond facilement celui qui pêche en eau trouble
avec celui qui puise en eau profonde

Friedrich Nietzsche / Humain, trop humain

Au cours des 40 dernières années, les populations d’espèces marines ont enregistré un déclin de 39 %.
1re espèce officiellement disparue en 2020 : l’espadon de Chine, autrefois endémique du bassin du Yang-Tsé-Kiang.

Le cœlacanthe, qui vivait déjà il y a 400 millions d’années, fait partie des espèces en danger critique d’extinction.
Les océans devraient perdre en moyenne 5 % des animaux marins par degré de réchauffement.

Une donnée qui ne prend pas en compte les effets de la pêche.

Dans le monde, la pêche représente 171 millions de tonnes de produits aquatiques récoltés chaque année.
Soit 5 400 kg/seconde.

5 pays (Espagne, Taïwan, Japon, Corée du Sud, Chine) concentrent plus de 85 % des grands chalutiers industriels.
En 2016, la consommation mondiale de poissons a dépassé les 20 kg par an et par habitant.

Entre 13 et 28 millions de tonnes de poissons sont pêchées illégalement chaque année, soit de 12 à 28 % de la pêche mondiale.
Kiyoshi Kimura, roi japonais du sushi, a dépensé 1,38 million d’euros pour un thon rouge de 222 kg.
À 6 216 euros le kg, c’est le poisson le plus cher du monde.
Des biologistes marins ont équipé 169 albatros d’enregistreurs pour repérer les navires ayant éteint

leur balise d’identification pour pécher en zone interdite : ¼ des bateaux survolés par les oiseaux au large des îles Crozet (archipel

français entre l’océan Indien et l’Antarctique) y naviguaient en toute illégalité.

Sources : New Scientist, Nature, Futura-Sciences, Sciences et Avenir, World Atlas, Mother Nature Network, Frontiers in Marine Science, WWF-Fonds mondial pour la nature, L’Union, Union
internationale pour la conservation de la nature, Proceedings of the National Academy of Sciences, Planétoscope, Journal du Net, Science.

24 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

MUSÉE D’ORSAY
DU 10 MARS

AU 28 JUIN 2020

AU PAYS
DES

MONSTRES

LÉOPOLD CHAUVEAU
( 1 8 70-1 940)

AVEC LE MUSEE-ORSAY.FR
SOUTIEN DE : BILLETS

EXPOSITION ORGANISÉE PAR LES MUSÉES D’ORSAY ET DE L’ORANGERIE, PARIS EN PARTENARIAT MÉDIA AVEC :

Léopold Chauveau (1870-1940). Paysage monstrueux, n°55 (détail), 1921, encre noire et aquarelle sur papier,
18,7 x 26,5 cm, Paris, Musée d’Orsay, don de Marc Chauveau par l’intermédiaire de La Société des Amis
des Musées d'Orsay et de l'Orangerie, 2019. Graphisme C.Lakshmanan, communication, EPMO, mars 2020.

Actualité ETHNOMYTHOLOGIES

Chronique
de Tobie Nathan *

COUPE MENSTRUELLE
LES RÈGLES SANS TABOU

Cet objet se présente comme une alternative écologique aux tampons et aux serviettes
hygiéniques. Mais pas seulement, car il permet aussi un autre regard sur les règles.

À l’automne 2016, d’étonnantes cinq ans au moins. La coupe est aujourd’hui
affiches attiraient le regard perçue comme une alternative écologique aux
des usagers du métro de tampons et aux serviettes, épargnant à la na-
San Francisco. On y voyait de ture d’être encombrée par leurs déchets.
gracieuses femmes en sous-vête- Mais, là encore, il semble que c’est le concept
ments sur fond de couleurs pas- que véhicule l’objet qui a bouleversé le regard.
tel à côté d’un œuf dégoulinant ou de la moitié Naguère, la femme détournait les yeux pour
d’un pamplemousse rouge exhibant ses quar- retirer son tampon qu’elle s’empressait de
tiers. C’était une publicité pour une marque de dissimuler dans une pochette ou un gros pa-
culottes capables d’absorber le flux menstruel, quet de papier hygiénique avant de le jeter
libérant les femmes des tampons et des ser- avec dégoût. Aujourd’hui, elle enfouit les doigts
viettes. Ce qui avait fait scandale à l’époque, dans son vagin pour saisir la coupe en s’effor-
c’était le texte de cette publicité : « Underwear for çant de ne pas la renverser. Elle palpe, elle re-
women with periods », « sous-vêtements pour tire avec précaution, elle regarde, elle sent le
femmes ayant leurs règles ». En 2016, le mot sang des règles.
« règles » demeurait choquant.
Concurremment, des études fouillées Inversion de l’image des règles, qui
sur la composition des tampons hygiéniques révélaient qu’ils passent progressivement d’objet de répulsion à
contenaient des traces de produits toxiques, notamment des une spécificité féminine dont il n’y a pas à avoir honte – en 2019, la
phtalates potentiellement cancérigènes. Étant donné qu’une femme sexothérapeute Demetra Nyx publiait sur le réseau social Insta­
utilise en moyenne 11 000 tampons au cours de sa vie, on comprend gram une série de photos d’elle le visage barbouillé de sang pour
le risque auquel elle est ainsi exposée. Si les modes de protection montrer que les règles n’ont rien de dégoûtant. Nouvelle percep-
classiques, tampon ou serviette, sont vigoureusement remis en ques- tion d’un sang menstruel bénéfique qui rejoint par certains côtés
tion, c’est aussi parce qu’ils véhiculent un concept cohérent avec le de très vieilles histoires. Dans l’Antiquité, le sang des règles était
tabou antique. Ce sont des « effaceurs » : ils essuient, ils éliminent, un condensé du pouvoir féminin, susceptible de fertiliser un
ils dissimulent, contribuant à se représenter les règles comme un ré- champ, de déclencher l’amour de l’homme ou de sauver un ma-
sidu, un déchet, dont il faut se débarrasser au plus vite. lade promis à la mort, comme cette amulette faite d’une pierre
C’est dans ce contexte que la coupe menstruelle est appa- rouge qui, dans l’Égypte ancienne, représentait le sang menstruel
rue sur le devant de la scène. Coupelle en forme de cloche inversée de la déesse Isis. Les alchimistes l’appelaient « l’élixir rouge », © Serge Picard pour PM ; Alichonok/iStockphoto.
composée de silicone médical, on la place à l’intérieur du vagin pour prétendant que sa puissance était multipliée d’avoir été produit
recueillir le sang des règles. Elle peut y rester jusqu’à huit heures d’af- durant la pleine lune.
filée avant d’être vidée, rincée et réinsérée. Une fois les règles termi- C’est que le sang des règles, sans doute calendrier origi-
nées, elle est conservée et réutilisée au cycle suivant, et cela durant naire, réinstaurait l’ordre de la nature. On sait combien elle
a besoin d’être aidée aujourd’hui. 

* Ethnopsychiatre et écrivain / Dernier ouvrage paru : L’Évangile selon Youri (Stock, 2018).

26 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

“DANS LA TÊTE DE…”

Une collection pour comprendre les idées qui mènent le monde.

SOLIN/ACTES SUD

Le bonheur
n’est que
la somme
des plaisirs

P. 34

28 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Prendre la tangente

MONIKA MACDONALD
© Agence VU

29Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Tangente REPORTAGE

Costa Rica

À LA RECHERCHE

DU
BONHEUR

PURA VIDA

30 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Quel est le secret de ce petit État d’Amérique centrale,
classé parmi les plus heureux de la planète par
de nombreux indices, alors que son PNB par habitant
est loin derrière celui des pays occidentaux ? C’est
avec cette question dans ses bagages que notre reporter
est parti en immersion au pays de la pura vida,
un concept hédoniste qui irrigue la vie des Costaricains
et que n’auraient sans doute pas renié Spinoza, Nietzsche
ou Aristippe de Cyrène s’ils avaient pris le temps de
paresser dans un hamac au bord d’une plage ensoleillée.

Par Jean Mouzet / Photos Karen Gamarra

JEAN MOUZET

Né en 1990, il voyage après son master de philosophie à la Sorbonne. Il a codirigé
le numéro « Les philosophes et la psychologie » de La Revue philosophique la France
et de l’étranger (éditée par les PUF) et traduit le roman argentin Le Modèle aérien,
de Leonardo Sabbatella (Librairie éditions Tituli, 2015). Il est aussi l’auteur d’Éclats
d’actions (Stock, 2018), essai sur l’aventure et la solidarité.

© CP Je ne savais pas ce que je faisais à minuit CLANDESTINS DES TROPIQUES
dans ce bar à ciel ouvert entre la jungle et
la plage de palmiers, on ne va pas se mentir, le Je viens d’arriver sans le sou à Puerto
reggaeton n’est pas ce qu’on a fait de mieux de- Viejo, village de pêcheurs afro-caribéens,
puis Mozart, mais j’ai commencé à vraiment d’Indiens des montagnes et de hippies occi-
me poser la question au premier coup de feu. dentaux, où la bière est au prix parisien : j’ai
Huit, neuf balles. Quelques cris pour la forme, intérêt à trouver du boulot. Et à régler le pro-
des réactions stéréotypées, les gens sont accros blème du logement, moins palpitant mais plus
aux séries, la preuve : personne n’en profite pour urgent que celui du sens de la vie. La grande
couper la musique, tchaca-tac, tchaca-tac, Des­ rue du village est la seule route de la côte ca-
pacito en requiem pour un narco, deux touristes raïbe à percer la jungle qui s’étend du Nicara-
au sol. Un cadavre dans sa chute a brisé ses lu- gua au Panama. Mon bus pile pour esquiver
nettes de soleil. De toute façon, il faisait nuit. un paresseux rampant sur le goudron, à la
Un surfeur afro a retrouvé dans son biceps la lenteur d’un bébé zombie tombé du ciel sans
première balle perdue. La seconde a choisi cette se tuer, comme Dieu. Tous les Ticos – le sur-
rasta blonde vautrée sur les mégots de joints nom des Costaricains – descendent s’extasier
qui font moquette sur la terre battue. La fille, devant ce signe de leur religion spinoziste,
décidée à rester philosophe, observe les fleurs Deus sive Natura, « Dieu n’est que la Nature »
psychédéliques de sa minijupe s’imbiber de – un panthéisme pas très catholique. Enfin,
sang. Pas non plus la routine, mais on se trouve j’arrive à l’auberge la plus malfamée du vil-
bien aux Caraïbes, la zone la plus violente du lage, gérée par un quinqua bronzé qui roule
monde ; de Miami à Caracas, c’est open bar pour des épaules dans sa chemise fantaisie, un ex
les tueurs à gages et les narcos. Rien dans le des forces spéciales chiliennes. « Tu veux
journal du lendemain, douze heures de com- bosser ? J’ai jamais vu un Européen se fatiguer :
mérage sur les réseaux sociaux du village, ter- ça paye. — Je deviens latino. — Très bien. Je ne
miné ; c’est tout ce que laisse un homme. En peux pas te mettre à la réception à cause des
voilà un libéré de l’inquiétude de vivre. contrôles, donc nettoyage et maintenance de huit
à douze, six jours par semaine. Des questions ?

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AVRIL 2020

Tangente REPORTAGE

— Oui. Je peux me lever plus tôt et bosser de six à Au Costa Rica, le paresseux a le même statut sacré que la vache en Inde.
dix ? — J’aimerais mieux pas. On va picoler et se
défoncer tous les soirs à la coke et à l’acide sur la « Peut-on vraiment mesurer la félicité,
plage, un matin tu ne vas pas te réveiller, et ça cette mystique personnelle, ce rêve
va générer du conflit. Donc, ne te lève pas trop tôt, insondable, horizon ou mirage ? »
te tue pas au travail, fais tes quatre heures sans
pause mais sans hâte et profite de la vie, pura vida. lieu dans l’étude du bonheur, écrit-il. Il a été nettoyée, le solide à la morgue, les liquides
Bienvenue au paradis, bro ! » Contrat signé prouvé qu’on pouvait évaluer ce but, cette mo­ aux égouts, c’est tout ce que laisse un homme.
d’une poignée de main, logement gratuit et tivation centrale du comportement des humains. Je saute dans un taxi pour retrouver le pro-
après-midi libres. Reste à trouver un job. Il suffisait de leur poser la question. Le concept fesseur Rojas sur un banc du parc Chapulte-
du bonheur est si universel, que lorsqu’on demande pec. Le lieu est joli mais pas de quoi justifier
Au village, les Ticos ont de petits boulots à aux gens à quel point ils sont heureux, on obtient que le Mexique dépasse la France au hit-p­ arade
400 euros, juste assez pour vivre sous les tro- un taux de réponse supérieur à 99 %. » En dépit du bonheur. L’Amérique latine, un continent de
piques. Les immigrés blancs contrôlent les du cliché raciste : « Ils sont misérables mais désastres économiques et d’inégalités histo-
restos, les ecolodges et le filon New Age, style sourient tout le temps ! », le bien-être indivi- riques, de pauvreté métastable et de corruption
ouverture des chakras et yoga tantrique. Des duel est corrélé à la richesse par habitant, à mythologique, de terrorisme d’État et de vio-
Afros à dreadlocks font dans le vol à la tire et l’espérance de vie en bonne santé, à la sensa- lences de guerre par temps de paix, vingt-
les cours de surf le jour, le deal et le vol à main tion de liberté, à la confiance entre citoyens, à cinq homicides volontaires au Mexique pour
armée la nuit. Nous, on a formé une bande de la perception de la corruption et à la solidarité chaque meurtre en France : un vrai mystère
nomades au long cours, l’Oisiveté vagabonde, nationale. Mais la 63e place du Costa Rica à que le bonheur de ce peuple de 600 millions
en marge du Costa Rica des touristes et des l’indice de développement humain fait dérail- d’habitants éclaté en une vingtaine de pays,
journalistes. Denis le clown a débuté aux feux ler le logiciel ethnocentrique de nos écono- dont le Costa Rica serait le modèle si la démo-
rouges et gagne en vingt heures de bouffonne- mistes : l’excessif bonheur de ces pauvres cratie était au service du bien-être des gens au
ries le salaire mensuel d’un petit salarié : « On a Latinos a quelque chose d’indécent. Un ami lieu de la richesse des puissants.
l’eau courante et l’électricité, même le wifi quand m’ayant invité à fêter le jour de l’an à flanc de
il veut, mais comme on vit sous la tente avec un sa­ volcan au Nicaragua, un autre au Guatema- C’est ce qui fascine le professeur Rojas,
laire de misère, on se retrouve dans les stats d’ex­ la, j’ai fini par remonter en stop jusqu’au moins économiste que philosophe expéri-
trême pauvreté de ces Gringos qui gagnent vingt Mexique, où Mariano Rojas enseigne à la mental du bonheur. « Je suis content de te ren­
fois plus et vivent cent fois moins ! » Les filles Faculté latino-américaine des sciences so- contrer, les théoriciens assis comme le penseur de
veulent m’apprendre un gagne-pain facile. ciales. Le soir de mon arrivée à la capitale, Rodin me laissent dubitatif, je suis partisan d’une
Blinder son CV à tout prix, voilà l’urgence de Hugo « El Pony » Alberto, tueur et dealer de pensée voyageuse qui se laisse contaminer par
l’époque ; je réfléchis à devenir jongleur de mon hôte, se fait descendre devant ma porte. la rue. » Le Tico Mariano Rojas a enseigné aux
machettes. Il faudrait faire l’aller-retour au Je fais la vaisselle, sa mère hurlant à la mort États-Unis, en Chine, en Grande-Bretagne,
Panama pour renouveler mon visa de trois sous ma fenêtre ; le lendemain, la saleté est aux Pays-Bas et en Espagne avant de s’instal-
mois… la flemme. Cinq ans d’études de philo ler au Mexique, un bon moyen de comprendre
à la Sorbonne pour me retrouver balayeur aux
Caraïbes : un beau symbole de déclassement
nomade, génération Y. Je fais une pause toutes
les demi-dalles, à la Caïus Joligibus, déplaçant
la poussière en écoutant des conférences
d’astrophysique sur le destin de l’Univers et le
néant de tout. Bref, je suis heureux. C’était le
but. Le Costa Rica est le 12e pays le plus heu-
reux de la planète au classement du World
Happiness Report de l’ONU – la France, 24e,
chutant selon l’année jusqu’à la 31e place de ce
palmarès dominé par les Scandinaves. À poser
directement la question aux panels, les Ticos
sortent même premiers. Alors ce n’est qu’un
hit-parade de plus, un truc d’économistes, on
sait ce que ça vaut : peut-on vraiment mesurer
la félicité, cette mystique personnelle, ce rêve
insondable, horizon ou mirage ?

RICHESSE DE PROXIMITÉ

Bah oui, on peut, répond l’essai El Estu­
dio Científico de la Felicidad (« L’étude scien-
tifique du bonheur », Fondo de Cultura
Económica, 2014, non traduit) du chercheur
tico Mariano Rojas, auteur du chapitre sur
l’Amérique latine dans le dernier rapport de
l’ONU. « Un changement révolutionnaire a eu

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Elvin, ex-guérillero, paye les narcos pour avoir la paix chez lui, près de la frontière avec le Panama.

Les enfants de Puerto Viejo
sortent de la garderie (ci-dessous).
À la tombée de la nuit, les pêcheurs
ticos ramassent leurs filets (en bas).

LE COSTA RICA
EN SIX DATES

1502
Christophe Colomb accoste

près de Puerto Viejo
1821

Indépendance involontaire
de la Province tica

au sein des Provinces unies
d’Amérique centrale
1899
République bananière

de la United Fruit Company
1948

Le président José « Don Pépé »
Figueres abolit l’armée
1983

Proclamation de la « neutralité
perpétuelle »

du pays dans les conflits armés
2018

Victoire à l’élection présidentielle
de Carlos Alvarado,

candidat pro-mariage gay

la spécificité latino, inexplicable par les critères en Asie du Sud-Est. Ce seul détail équivaut, en l’emporte sur nos problèmes sociaux. C’est l’amour
des économistes. « Et c’est logique. Demande à un termes de satisfaction vitale, au doublement du re­ de leurs proches qui donne à la plupart des gens le
enfant ce qu’il sera quand il sera grand, il te dira venu. La richesse des nations importe moins aux sens de leur identité et le but de leur vie. La quan­
joueur de base-ball ou garde forestier, mais ce qu’il gens que leur richesse relationnelle ; l’Amérique tité et la qualité des relations humaines sont donc
sera avant tout, c’est un fils ou une fille, un époux, latine est donc le continent le plus riche du monde. fortement corrélées au bien-être, à une vision posi­
un parent, un ami, un voisin, un collègue et un ci­ À la question : “As-tu éprouvé hier de la douceur, de tive de la vie et, en définitive, au bonheur. »
toyen. De la naissance à la mort, les relations hu­ la tendresse ou de l’amour, t’es-tu senti apprécié ?”,
maines occupent l’essentiel de notre temps ; et dans 75 % des gens répondent oui au Costa Rica contre ETHNOLOGIE DES PLAGES
la culture latino, ce sont elles qui définissent une 35 % aux États-Unis. » Tous ces collègues et
vie réussie, plus que la réussite sociale et maté­ voisins qui ne sont rien ou si peu en France À mon retour à Puerto Viejo, je ne maî-
rielle ou le sens du devoir accompli. 90 % des Ticos sont souvent des proches au Costa Rica. « La trise toujours pas le jonglage de machettes.
disent avoir quelqu’un sur qui compter contre 65 % joie que nous procurent ces liens entre individus J’en suis là dans mon hamac à méditer sur
mon avenir (d’ici à ma mort) quand mon futur

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AVRIL 2020

Tangente REPORTAGE

employeur m’offre une mignardise à deux dol- même : je suis diabétique mais j’ai bien envie choses, toujours plus de progrès, de richesse, de
lars, et de client je passe vendeur. Le job con­ d’une bombe de sucre pour faire descendre technologie, de tout ! Ce qui a ses côtés géniaux,
siste à se promener deux heures par jour le mon mazout de bière au Coca, No Future ! Car mais ici on se demande : à quoi bon ? Pourquoi
samedi et le dimanche sur ces plages para- il y a un côté punk chez ces doux hédonistes. tant de stress, de fatigue et d’angoisses, pour
disiaques pour vendre une soixantaine de Pipa, mon cuisinier, qui vient des quartiers n’avoir plus le temps de jouir de la vie ? Le Ca­
petits desserts aux fruits frais. Même en chauds de Buenos Aires, s’est installé ici ribéen a la réputation d’être paresseux, mais
partageant les gains avec mon cuisinier, ça il y a neuf ans après un hold-up à 8 000 euros regarde ce gars dans son hamac en train de sa­
me suffit à vivre, en bossant deux fois moins sur ses cartes de crédit pour arroser sa fa- vourer le poisson grillé qu’il a pêché en discutant
par mois qu’un Français par semaine. J’ai ra- mille avant de partir les mains dans les les pieds dans l’eau avec ses amis : est-ce qu’on est
dicalisé Nietzsche : « Quiconque ne dispose pas poches. « Jusqu’à la naissance de mon fils, en sûr que ce n’est pas lui qui a tout compris ? »
des deux tiers de sa journée pour soi est un es­ cuisinant et en vendant tout seul, je faisais 100 eu­
clave. » La vente sauvage est illégale, mais, cet ros par jour que je cramais le soir en drogues, des Je confie à Akiana mon plateau vide et mon
après-midi, c’est un pick-up de la police qui fêtes de fou. Ce qui est bien ici, c’est que personne gain de la semaine et cours me jeter dans les
m’a pris en stop ; pas besoin de les corrompre : ne rend de compte à personne, on fait ce qu’on veut vagues, sous un ciel d’or et d’orage violet troué
les flics adorent les douceurs, ils payent. De sans nuire aux autres, même le système nous fout de pélicans qui se jettent en piqué autour de
balayeur tropical me voilà promu ethnologue la paix avec ses impôts et ses interdictions débiles. » moi. En sortant, je fais coucou à une trente-
de plage. Les Ticos sont bavards et la petite naire urinant entre les portes ouvertes de sa
conversation est une règle de leur politesse, Après des dizaines d’entretiens qualitatifs voiture. Elle se reculotte en riant et me ramène
d’où des centaines d’entretiens semi-directifs. sur la plage avec des Ticos de tous âges, je suis en stop en m’offrant des bières fraîches. Tous
Ce peuple est d’une cordialité extraordinaire. tombé sur Akiana (un prénom inventé, pour- mes copains ticos sont comme ça : des sages
Jamais un non merci d’un signe de tête, mais quoi pas), une taxi pianiste et philosophe aux qui ont atteint sans livres le but de toute la
un festival de mimiques et de sourires char-
mants : « Ay, mon amour, c’est adorable, trop mi­ « À la question : “As-tu éprouvé hier
gnon, merci infiniment ! Pura vida ! » de la douceur, de la tendresse ou de
l’amour, t’es-tu senti apprécié ?”, 75 %
Je suis invité dans les maisons d’inconnus des gens répondent oui au Costa Rica
aux quatre coins du pays. On m’invite à sortir,
on me propose des plans à trois ; ici tout le contre 35 % aux États-Unis »
monde couche avec tout le monde, une polyga-
mie héritée des ancêtres indiens ou africains, MARIANO ROJAS, CHERCHEUR COSTARICAIN EN SCIENCES SOCIALES
et entretenue par le remarquable désir d’inté-
gration des Blancs sans-papiers, surtout des cheveux bleus, la cinquantaine réjouie : « Pura pensée grecque. Ça me rappelle ces mess a g e s
Argentins. Regardez l’autre dans les yeux et vida, c’est notre mode de vie et notre vision du en diodes rouges dans le bus de l’aéroport :
dites : « J’ai envie de te manger. » Bienvenue à monde, ça s’applique à tout ce qui est bel et bon, « Ce bus entre à San José par le passage Colomb.
Porno Viejo. Si le Costa Rica est le pays du bon- aux gens beaux, aux jolis lieux, à la bonne bouffe, à Tarif : 565 colones, vérifie la monnaie », et sur le
heur, sa côte caraïbe est la région du plaisir. la belle vie. Ça veut dire : que tout ce que tu fais soit même écran d’information : « Mille arbres qui
Aristippe de Cyrène serait à l’aise sur ces vital, viscéral, harmonieux. Immerge-toi à fond poussent font moins de bruit qu’un arbre qui
plages discrètes, lui qui faisait scandale chez dans toutes tes expériences. Je viens de la ville, où tombe », « La vie n’est pas un problème à ré­
les Grecs en prétendant que le souverain bien l’influence occidentale grandit ; le travail, la pro­ soudre mais un miracle dont il faut jouir ». Toute
ne résidait pas dans la félicité ou dans la vertu, ductivité, les diplômes, la richesse : toutes ces une philosophie tica, une pensée de la non-­
mais dans le plaisir physique, à ne pas con­ manies s’opposent à la pura vida. L’apport des pensée, un refus conscient de la réflexion…
fondre avec le bonheur sans douleur auquel cultures afro et indienne s’y efface, même si le avec le risque de s’avachir dans les idées
ces morts-vivants d’épicuriens sacrifiaient Costa Rica reste un pays rural. Aux Caraïbes, toutes faites, si la philosophie est bien ce
les jouissances terribles de l’orgie et du festin. on expérimente la pura vida dans sa pureté, on vit combat perdu d’avance contre la bêtise. Mais
Le bonheur n’est que la somme des plaisirs, avec intensité, à la recherche exclusive de l’expé­ ça me fout le doute, comme dirait Descartes :
dit Aristippe, la jouissance physique l’emporte rience positive. On s’y sent bien parce qu’on s’y tant d’années à me prendre la tête alors que
sur les joies spirituelles. Une hérésie pour les sent vivant. Ce n’est pas qu’une négation de la né­ la vie était un miracle…
vertueux héritiers de Socrate, un truisme à gativité ; j’ai une copine qui vient de perdre son
Puerto Viejo. Libertin avant l’heure, Aris­ boulot et de se faire larguer par son mec, je lui LA SUISSE DES TROPIQUES
tippe valorisait la liberté des désirs enfantins dis : “Ça va ? — Bof, elle fait, mais je reste pura
auxquels les adultes bien dressés s’efforcent vida.” Ça veut dire que la joie d’être en vie domine Quand je raconte à un ami argentin
de renoncer et que les Ticos s’autorisent à l’adversité. C’est un mantra vitaliste. On se lave que je vis de vente ambulante : « Ah, c’est
coups de claques dans le surmoi. un peu le cerveau avec ça, comme une thérapie fou ! Aucun problème ? — Non, pourquoi ? — Bah,
collective ; mais je crois que les enquêtes disent la dernière fois que j’ai vendu des beignets sur la
Ironiquement, le culte du plaisir a l’air vrai en affirmant que le Tico moyen est une per­ plage en Argentine, à 12 ans, trois types m’ont mis
d’être la sagesse la plus propre à offrir à ses sonne heureuse et positive, sans doute plus que un flingue sur la tempe et m’ont dit de ne revenir
heureux adeptes le souverain bien des philo- l’Européen dont le regard critique se focalise sur que pour acheter leurs barbes à papa. Remarque,
sophes du bonheur. Je traduirais volontiers le négatif et le petit défaut afin d’améliorer les c’était avant que ma sœur se marie avec le parrain
cette pura vida des Ticos par le malheureux de la mafia des churros. » C’est pourtant vrai
« Que du bonheur ! » des sportifs et des star-
lettes. Dans ce pays, on se lance Que du bon­
heur ! pour dire bonjour, salut, ça va, très bien
et toi, merci, non merci, de rien, à bientôt, ou

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qu’on vit tranquille, ici. Denis le clown a son Enfants de la communauté bribri, l’un des plus grands groupes autochtones du Costa Rica.
explication historique : « Le Costa Rica, les
conquistadors ont laissé tomber direct, trop de « Pura vida, ça veut dire :
jungle, rien à en tirer. Alors, à part les taquineries que tout ce que tu fais soit vital,
entre Indiens et pirates des Caraïbes, il ne s’est
rien passé jusqu’à ce qu’en 1821, on apprenne un viscéral, harmonieux.
mois après tout le monde qu’on était indépendant, Immerge-toi à fond dans
c’est le Guatemala qui s’en était occupé seul. En­ toutes tes expériences »
suite, plus rien jusqu’aux quarante jours de guerre
civile en 1948, quand don Pépé a pris le pouvoir AKIANA, TAXI PIANISTE ET PHILOSOPHE AUX CHEVEUX BLEUS
et fait du Costa Rica le premier pays au monde à
abolir son armée, tout l’argent de la défense dans France est 44e). La totalité de l’électricité du cette jungle vibrant à l’unisson d’une joie ca-
l’éducation et la santé… Ce qui fait qu’il ne s’est pays est renouvelable, la moitié du territoire pable de déjouer la nostalgie du présent, cette
rien passé depuis et qu’on est bien contents. » couvert de jungle et le tiers protégé dans des délicieuse tristesse douce-amère à l’idée
parcs et réserves naturelles qui abritent 6 % de qu’on regrettera cette époque de notre vie,
Approximatif, mais on sent qu’on n’est pas la biodiversité mondiale pour 0,03 % des terres ces éclats de rire dans l’eau translucide des
dans l’âme torturée des Russes ou des Japo- émergées de la planète. Il y a des problèmes de Caraïbes ou d’une cascade de montagne, car
nais. Résultat, à l’indice de démocratie de The pollution et de conditions de travail horribles c’est notre vie ! la vraie, la routine, pas un rêve,
Economist, le Costa Rica est 20e, neuf places dans les secteurs de la banane et de l’ananas – le c’est le bonheur comme accident de la liberté.
devant la France, démocratie imparfaite en Costa Rica est le deuxième pays ayant le temps
régression – c’est le moins qu’on puisse dire. de travail annuel le plus élevé du monde après Il faut avoir connu cette orgie délirante de
Un philosophe espagnol formé à la Sorbonne le Mexique –, mais le tourisme vert est devenu la vie sauvage pour comprendre que, vu d’ici,
et nationalisé tico dans les années 1950, Cons­ le premier poste de ce pays écolo, où l’on peut c’est l’Absurde qui est absurde, la vanité de
tantino Láscaris, a observé ses compatriotes respirer chaque week-end entre plages et vol- tout ce qui n’a plus de sens, le nihilisme qui ne
d’adoption dans un essai de phénoménologie cans, jamais à plus de quatre heures de route. vaut rien. Car la pensée nihiliste ne se réduit
appliquée à l’esprit des peuples, El Costar­ pas à l’idée que la vie n’a ni sens ni valeur : c’est
ricense (« Le Costaricien », 1975, non traduit). SPINOZISTES ET NUDISTES une horreur sentie, un désespoir vécu, une
Les Ticos, écrit-il, sont de petits propriétaires odeur de mort sous la peau de ceux qu’on
montagnards oubliés dans une jungle sans in- Ombrelles en feuilles de palmiers aime, les vrais nihilistes frôlant la dépression
térêt stratégique, ce qui a fortifié le pacifisme préhistoriques au soleil levant, on part ou la folie, comme Sartre à 30 ans, victime
d’un peuple tolérant, vivant au jour le jour, peu toute la journée dans une crique secrète, grim- de déréalisationtell’ÉtrangerdeCamus.L’ob-
sensible à l’autorité, à l’ostentation, à l’art ou à pant aux palmiers pour partager des noix de session du néant était soluble dans la splen-
la rébellion, dont la classe moyenne est l’hori- coco à la machette, et des bananes, des man- deur des vivants. Le bonheur efface la question
zon commun et qui juge que personne ne vaut gues et des papayes, des heures de plongée et du sens. Or une philosophie qui n’est plus
plus que personne, avec cet humble orgueil de jeux, les filles nues nageant en riant la sentie est une vérité réfutée, car toute pensée
du nihilisme heureux qui n’éprouve pas plus culotte nouée à la cheville, une pensée pour est émotion. « Il n’y a qu’un problème philo­
de respect pour Platon que pour une ven- Kant qui n’a pas vécu ça, les corps allongés à sophique vraiment sérieux, écrit Camus : c’est le
deuse de salades. D’ailleurs, personne ne lit l’ombre d’un cocotier, puis retour sous les suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la
Platon, alors qu’on raffole des salades. singes hurleurs et les toucans. Et nous, dans peine d’être vécue… » À relire ici Le Mythe de

Cet état d’esprit tranquille et pura vida per-
siste, même si les Ticos ont changé, me confie
le philosophe tico Alexander Jiménez Matarri-
ta. Ce spécialiste de l’imaginaire national pré-
pare un essai critique provisoirement intitulé
Le Pays qui nous a été promis, qui évoque les
ombres de cette utopie impossible où la crimi-
nalité augmente avec les inégalités accrues
par le néolibéralisme, où la solidarité nationale
souffre de la xénophobie contre les immigrés
du Nicaragua, sans parler des résidus de ra-
cisme réciproque entre métis blancs du centre
(85 % de la population) et métis noirs des Ca-
raïbes : « Le discours sur la blancheur a servi à
compenser dans l’imaginaire la subordination
économique des ouvriers et des paysans, et à perpé­
tuer la hiérarchie sociale et l’exclusion politique. »
Mais cette « république démocratique, libre, indé­
pendante, multiethnique et pluriculturelle » reste
première, de loin, au classement Happy Planet
Index du think-tank progressiste New Econo-
mics Foundation, qui rapporte le bonheur du-
rable des peuples à leur impact écologique (la

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Tangente REPORTAGE

Sisyphe, je ne sens plus rien : ce livre est mort Les Bribri vivent notamment dans les forêts reculées de Talamanca, non loin de Puerto Viejo.
pour moi, il ne me parle plus que de la vie des
autres. Car ce n’est pas la vie qui ne vaut rien :
c’est toi. Ton malheur te réfute : en dehors de
l’attaque ad hominem de Nietzsche contre les
nihilistes, l’hédonisme d’Aristippe me semble
la seule philosophie à tenir tête à l’Absurde de
Camus. Déplacez Pascal au milieu de ces filles
sublimes, des fleurs et des papillons, et l’on
aura beau dire qu’il ne faut pas changer de ciel
mais d’état d’âme, on n’a aussi que le ciel qu’on
mérite, les pensées que notre mode de vie sus-
cite. Il est bon d’avoir expérimenté le seuil
critique d’intensité vitale à partir duquel la
mort elle-même devient dérisoire : un acci-
dent, dirait Spinoza, une insignifiance. Chacun
de nous sent ici qu’il est un mode fini de la sub­
stance infinie, une partie du grand Tout de la
Vie, de la Nature ; et la conscience de ce bonheur
est la béatitude à laquelle vise toute l’éthique
spinoziste, la sagesse d’un éclat d’éternité.

EST-CE QUE TU BIAISES ? « La conscience de ce bonheur
est la béatitude à laquelle vise
Stendhal a échoué à décrire son bon- toute l’éthique spinoziste, la sagesse
heur fou, au point d’arrêter là le manuscrit
de sa Vie de Henry Brulard : « Je passerais, dit-il, d’un éclat d’éternité »
dans d’horribles douleurs les cinq, dix, vingt ou
trente ans qui me restent à vivre, qu’en mourant Kore-eda, forcés de choisir le souvenir unique présence pure, tout le monde est créatif, mais
je ne dirais pas : Je ne veux pas recommencer. » avec lequel ils vivront pour l’éternité : vis de telle dans le genre « artiste du dimanche » qui peint
Preuve du bonheur par l’éternel retour : une sorte que tu aies une chance de te créer chaque des fresques sur les portes des toilettes, joue
méthode à suggérer aux enquêteurs de l’ONU. jour le nouveau meilleur souvenir de ta vie. de la guitare au coin du feu, décore sa maison
Car on ne triche avec sa propre existence que de fleurs et sa planche de surf d’un mandala
parce qu’on ne vit qu’une fois : on accepte ce À Puerto Viejo, présent dilaté dans la cha- – art hippie sans grandeur, parce qu’il ne pré-
qu’on refuserait si l’on avait à le subir pour leur humide, on ne voit plus aucune raison tend pas faire œuvre mais faire joli, jamais à
l’éternité. Supprimons l’idée de délivrance de changer quoi que ce soit à sa vie sous les co- provoquer dans un public à venir le choc es-
par l’immortalité céleste ou par la mort, et il ne cotiers, toute ambition étant devenue aussi thétique d’une intense émotion du beau ; il
reste pour toujours que cette vie-là : ta vie. La absurde que la lubie de prendre des notes sous faudrait s’arracher à la pura vida. La création
pensée nietzschéenne de l’éternel retour force LSD. C’est ce carpe diem ultime que je venais est nihiliste par essence, à son principe : l’ar-
à éliminer tous ces demi-choix sans plaisir et chercher ici, l’expérience du bonheur tropical, tiste nie que la vie telle qu’elle est se suffise
sans joie qu’on n’accepte qu’en se disant que la chance inouïe d’une plénitude. N’empêche à elle-même. Il existe à la source de tout
c’est juste pour cette fois, pas le choix, c’est la que le soir, après une session de surf, chacun grand art une insatisfaction vitale, la nécessité
vie, ça ne va pas durer… Ça dure. Un choix en- ressent le besoin d’aller voir Le Fabuleux Destin d’une transcendance. Ce n’est qu’en trans-
traîne l’autre, et l’inertie est plus forte que la d’Amélie Poulain, assis dans un bar qui fait mettant la joie, qu’une création peut s’arracher
plupart d’entre nous. Agis de telle sorte que ciné gratuit ; ce plaisir-là est d’un autre ordre. au nihilisme de cette sublimation.
tu puisses vouloir refaire ce que tu fais pour Avec cette philosophie de la pura vida, de la
l’éternité, ne biaise pas avec l’éternel retour, et
si tu t’en fais un instinct, cette pensée incor-
porée donnera à ta vie le style et la légèreté
d’un destin : une vie. Avec leur intense amour de
cette vie-là, Amor fati, ce n’étaient pas les nazis
qui indiquaient la voie du surhomme mais les
surfeurs métis des Caraïbes : une guerre mon-
diale pour rien. Jouissances fugaces d’harmo-
nie avec le Tout, entre le ressac éternel des
vagues traîtreuses dans la figure et de longs
calmes plats : le surf, c’est la vie même, la belle
vague justifie deux heures de fiasco. On peut
aimer la vie sur ses crêtes, pour la poésie de
ces micro-événements qui sauveraient à eux
seuls une existence entière, comme celles des
morts du film After Life (1998) de Hirokazu

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TangenteMOTIFS CACHÉS

© Serge Picard pour PM ; illustration : Oriane Safré-Proust/Valérie Oualid pour PM.Chronique
d’Isabelle Sorente *

La correction
à l’épreuve

Les outils numériques nous permettent de tout modifier sans laisser de trace.
Possibilité d’une seconde chance ou souci névrotique d’optimisation ?

D ans son livre Les Cor- économisé sur les corrections de nos
rections (2001 ; trad. fr. fautes de frappe, nous l’investissons à
Éditions de L’Olivier, corriger le dit correcteur de sa manie
2002), le romancier névrotique de nous ramener aux mots
américain Jonathan dont il a l’habitude, c’est-à-dire à notre
Franzen développait une vision tragi- passé (un ami me confiait récemment
comique de la famille, fondée sur une combien il lui était pénible, trois mois
théorie déprimante : les enfants ne après sa rupture, de voir apparaître le
naîtraient que pour corriger les erreurs mot « amour » chaque fois qu’il tapait
de leurs parents. Corriger, raturer, « mon » et le mot « chérie » chaque fois
reprendre sont sans doute moins exal- qu’il tapait « ma »...). J’ai désactivé
tants que réaliser une vocation existen- l’option de correction automatique sur
tielle, et les personnages de Franzen mon téléphone, histoire d’en avoir le
ont souvent tendance à étouffer dans cœur net. Pas de doute, je mets moins
des univers de compromis. Et pourtant, de temps à ajouter des accents sur les
sa vision recèle un optimisme caché, « e » qu’à corriger les suppositions
tenant à la possibilité même de la cor- erronées du correcteur. Mais le plus
rection ou de la seconde chance. pénible dans la correction prédictive,
Cette possibilité de pouvoir c’est qu’elle ne se borne pas à question-
revenir sur les choix douteux – les ner notre sens de l’orthographe, mais
nôtres ou ceux de nos ancêtres –, cette capacité de transformer l’er- le sens même de ce que nous écrivons. Elle nous fait douter de ce que
reur, voire de l’effacer, fait désormais partie intégrante de notre quo- nous voulions vraiment dire, comme un ami bien intentionné nous
tidien. Possibilité de modifier l’heure d’un rendez-vous au dernier reprenant chaque fois que nous sommes sur le point d’ouvrir la bouche :
moment, d’annuler une nuit d’hôtel (moyennant un tarif plus élevé, « Mais tu n’as pas dit ça hier ! » La manie de la correction contribuerait-
la correction, cela va de soi, a un coût) ou une consultation chez le elle à une sensation d’usure psychique ? La possibilité de pouvoir en
médecin sans se justifier. Sans oublier Waze, l’assistant de naviga- permanence effacer ses traces, revenir en arrière, optimiser, finit par
tion capable de vous faire faire un détour de plusieurs kilomètres pour donner l’impression de faire du sur-place. Comme si nos choix ne pou-
gagner une hypothétique minute virtuelle. Dans notre monde d’appli- vaient jamais vraiment s’inscrire dans la réalité.
cations, nous pouvons nous adonner à la correction permanente. De quoi regretter la rature à l’ancienne. Celle qui laisse une
Il y a aussi, bien sûr, la correction originelle : celle du lan- trace sale mais donne la sensation d’une avancée irréversible. Une
gage. Le correcteur automatique sur notre téléphone se fonde sur un récente campagne d’affichage faisait l’éloge des métiers créatifs. Sur
modèle prédictif, celui qui nous suggère un mot à la place d’un autre, l’affiche, la phrase « Tu seras banquier » apparaissait déjà corrigée, « ban-
écrit « travail » au lieu de « très », « vrai ment » au lieu de « vraiment », quier » ayant été barré au profit de « designer ». Cette avancée n’avait
gênant comme un échantillon d’inconscient autonome qui se serait pas dû suffire à celui qui passait par là. Il avait barré « designer » et
spécialisé dans le lapsus. Le plus ironique, c’est que ce fameux temps marqué « émeutier ». C’était aussi le droit à la rature qu’il affirmait.

* Romancière, essayiste et chroniqueuse sur France Inter dans l’émission Par Jupiter ! /
Dernier ouvrage paru : Le Complexe de la sorcière (JC Lattès, 2020).

38 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

"UNE COMÉDIE DIVINE"
THE GUARDIAN
AU CINÉMA LE 8 AVRIL 2020

©  Angélica Dass, Humanae, Work in Progress, 2012

LOÙE CROAMCMISENMCEE ? Dossier

PARCOURS P. 54
DE CE DOSSIER
P. 42 Retour à une situation
du quotidien : remarquer qu’on
Ce n’est pas du racisme ni est le seul Blanc dans le métro,
de l’antisémitisme pleinement est-ce de la xénophobie ? Ou,
ouverts et assumés qu’il sera au contraire, rester indifférent
question dans ce dossier. En effet, à la couleur, serait-ce du déni ?
ceux-ci sont de toute évidence
condamnables et ne prêtent guère P. 56
au débat. Nous nous pencherons
sur les cas ambivalents : compter Du blackface d’Antoine Griezmann
les Noirs dans la salle en pleine à la polémique provoquée par
cérémonie des César ou tempêter le clip où la chanteuse Ketty Perry
contre le voile, est-ce du racisme ? porte un kimono, nombreuses
Et surtout : est-il encore possible sont aujourd’hui les accusations
de prôner une position nuancée, d’appropriation culturelle.
de faire dialoguer universalisme Le philosophe Tristan Garcia
et communautarisme ? éclaire ces débats.

P. 45 P. 58

« Racisé », « luttes intersectionnelles », Et si les sites porno étaient
« blanchité »… Les antiracistes le lieu de la discrimination absolue ?
d’aujourd’hui usent d’un nouveau Leurs catégories déclinent ad nauseam
lexique, à (re)découvrir. les identités raciales et nationales.
Entretien avec le philosophe canadien
P. 46 Martin Gibert, qui s’interroge
sur la notion de justice sexuelle.
Imiter l’accent des Africains
ou des Chinois, est-ce tendancieux ? P. 60
L’humour communautaire est-il
problématique ? Nous avons mené Nous terminons ce dossier par
l’enquête sur l’art subtil du one- un débat entre les philosophes Marylin
man-show et de la moquerie, Maeso, autrice des Conspirateurs
en interrogeant la sociologue du silence, et Norman Ajari, enseignant
et anthropologue Nacira Guénif- à l’université Villanova à Philadelphie,
Souilamas, les philosophes Yves membre du bureau exécutif de
Cusset et Olivier Mongin, ainsi la Fondation Frantz-Fanon mais
que l’humoriste Thomas Ngijol. aussi des Indigènes de la République.
Ils se séparent sur la question de
P. 50 l’essentialisme : là où Norman Ajari
soutient que l’héritage de l’esclavage
Au milieu du XIXe siècle, Arthur et de la colonisation définit tous
de Gobineau publie un Essai les Noirs, Marylin Maeso souligne
sur l’inégalité des races promis les dangers d’une conception trop
à exercer une large et délétère fermée de l’identité.
influence et correspond avec Alexis
de Tocqueville. Les deux hommes Vous souhaitez réagir
se brouillent à l’issue d’un combat à un article ? Faites-nous part
d’idées riche d’enseignements, de vos impressions et de vos
Tocqueville se refusant à subdiviser réflexions en nous écrivant à 
l’humanité [email protected]

41Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020

Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?

© Piroschka van de Wouw/Reuters LA LIGNE
ROUGE A BOUGÉ

L’idée de race semble morte… Et pourtant,
le racisme perdure. Comment expliquer
ce paradoxe ? Par le retour assumé des « identités »
dans l’espace public. Mais alors, que faire
pour éviter le choc ? Que l’on soit attaché
à l’universalisme républicain ou aux luttes
communautaires, tout l’enjeu est de ne jamais
reconduire la mécanique de l’offense et du mépris.

Par Martin Legros

42 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

«  e vais vous faire une confidence. À chaque fois qui enferme chacun dans les opinions et les sté-
que je me retrouve dans une grande réunion du réotypes de sa communauté ?
métier, je ne peux pas m’empêcher de compter le
nombre de Noirs dans la salle. J’ai toujours pu Quand des amis contournent la carte sco-
compter sur les doigts d’une main le nombre de laire ou inscrivent leurs enfants en école privée
non-Blancs. Je sais qu’on est en France et qu’on n’a parce qu’ils craignent que ceux-ci soient moins
pas le droit de compter. Mais on est douze… » Ainsi bien formés dans l’école publique du quartier,
s’exprimait la comédienne Aïssa Maïga lors qui compte un grand nombre d’élèves issus de
de la 45e cérémonie des César à la salle Pleyel, l’immigration, ils ne sont pas forcément racis–
à Paris, au mois de février dernier (photo). tes. Ils pensent à l’avenir de leurs fils et de leurs
« Compter les Noirs » ? La formule a suscité le filles. Sauf que cette attitude entretient une
malaise dans un pays qui prohibe le recense- forme de ségrégation qui fait que les enfants is-
ment ethnique depuis le régime de Vichy. sus de l’immigration partent avec un handicap
Certes, il ne s’agissait pas de stigmatiser les scolaire, ont moins accès à des emplois qualifiés
personnes de couleur mais d’interpeller la « fa­ et sont maintenus dans des quartiers défavori-
mille » du cinéma sur son manque de diversité sés… Selon une enquête de SOS Racisme, en Île-
et de lancer un appel en vue d’une société « plus de-France, les étudiants d’origine ultramarine
inclusive ».Maisquand on se met à dénombrer ou sub­saharienne ont ainsi 38 % de chance en
en public un groupe sur la base de la couleur moins de trouver un logement, ceux d’origine
de peau et qu’on le dresse contre les autres, maghrébine 28 % et ceux d’origine asiatique
n’est-ce pas le début du racisme ? « C’est mala­ 15 %.Oùcommenceleracisme ?Danslacroyance
droit, me répond ma femme, Martiniquaise, à enl’inégalitédesracesoudanslecomportement
qui je fais part de mon trouble. Et cela ne devrait individuel concret et les structures sociales qui
pas exister dans un dispositif politique républicain. perpétuent le confinement de certaines popula-
Mais cela n’a rien de raciste. » Pourquoi ? « Quand tions dans une position subalterne ?
je suis hors des zones de confort où je vis et où existe
un brassage cosmopolite, je me mets, moi aussi, à Aujourd’hui, les militants des Indigènes de
compter. Parce que je me sens seule. Quand j’étais à la République défendent la pratique des camps
« décoloniaux » « réservés aux racisés » et basés
Jl’école dans le XVe arrondissement, j’étais la seule sur la « non-mixité » censée assurer aux per-
Noire de ma classe. Quand j’ai commencé à ensei­ sonnes subissant des discriminations un entre-
gner l’histoire, j’ai longtemps été la seule prof noir­ e. soiprotecteur.Est-ceunprocédéessentialisant
Quand je vais au musée avec mes enfants, je suis digne de l’apartheid que l’on condamnerait s’il
souvent la seule Noire. Cette solitude face aux autres était le fait de Français « de souche » excluant
me renvoie l’idée que je suis une étrangère dans mon des Noirs d’un bar identitaire ? Ou une pratique
propre pays. Et je suis convaincue qu’il n’yapasun rodée dans la lutte contre les discriminations
Noir, pas un Arabe, pas un Chinois de France qui qui permet de libérer la parole ?
n’ait éprouvé ce sentiment dans une situation pa­
reille et qui ne se soit mis, lui aussi, à compter. » Le malaise ne concerne pas que le monde
UN TROUBLE GÉNÉRALISÉ militant. Depuis 2015, l’Europe est confrontée
Nous ne savons plus vraiment où passe à sa plus grave crise migratoire depuis la Se-
la ligne rouge du racisme. Et le conflit n’op- conde Guerre mondiale. 30 000 migrants se
pose plus seulement des racistes et des anti- sont noyés en traversant la Méditerranée. Pour
racistes. Il divise chacun d’entre nous, nous les organisations non gouvernementales, les
confrontant à un débat intérieur incessant. barrières élevées contre leur entrée dans l’es-
Pour quelqu’un comme moi qui ai grandi dans pace européen relèvent du racisme. On n’aurait
les années 1980 – au moment où nous nous pas laissé mourir autant d’Européens sans réa-
engagions, le badge « Touche pas à mon pote » gir. N’ont-elles pas raison ? Ou faut-il penser
de SOS Racisme épinglé sur nos vestes en jeans, qu’avec « 6 millions de chômeurs », un pays
dans les manifestations contre l’apartheid en comme la France « n’est pas en condition de les
Afrique du Sud –, l’idée de revenir sur la tradi- accueillir », comme l’a soutenu l’ancien ministre
tion républicaine et universaliste pour faire de la Justice Robert Badinter ?
place aux identités raciales paraît une aberra-
tion. Mais, en défendant cette position, ne suis- Dans le débat sur le port du voile et de la
je pas en train de bénéficier de mon statut de burka, je suis effaré d’entendre des amis « libé-
« mâle blanc » évoluant dans un monde où son raux » ou « de gauche » considérer qu’il s’agit
identité se confond avec l’universel ? À l’in- d’une fixation sur les musulmans. Et je tends
verse, quand ma femme, professeure d’his- à penser, avec le camp laïc et républicain,
toire née en France de parents noirs, accepte que la critique de l’Islam ne relève pas du ra-
la perspective que chacun puisse parler « en tant cisme mais d’une salubrité intellectuelle à
que » Juif, Noir, Arabe, Blanc ou femme, ne bas- l’heure du retour du fanatisme, alors que la
cule-t-elle pas dans une forme de séparatisme promotion du voile m’apparaît une assigna-
tion de la femme à une position subalterne.
Suis-j­e raciste ? À Alost, en Belgique, lors du
dernier carnaval, j’ai été outré par la présence
de chars avec des personnages reprenant les

43Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?

pires stéréotypes associés à la communauté le rend « paresseux, mou et frivole » – ce qui pou- Ou la notion porte-t-elle les stigmates de l’es- © Yves Herman/Reuters
juive… Alors que certains font valoir qu’on ac- vait alors passer pour une justification de l’es- clavage, de la colonisation et de l’extermina-
cepte bien les caricatures de Mahomet par clavage. Surgi dans la confrontation avec le tion, de sorte que ses usages, même les plus
Charlie Hebdo et la publication de Tintin au monde extra-européen, le venin de la race sera critiques, risquent toujours de nous faire bas-
Congo, je ne peux m’empêcher de voir là un re- au cœur, comme le montrera Hannah Arendt, culer dans la ségrégation ? En France, où les
tour de l’antisémitisme des années 1930. Suis- de la transformation de la haine religieuse vis- députés ont voté la suppression de la référence
je en proie au « deux poids deux mesures » ? à-vis des Juifs dans l’antisémitisme moderne, à la « race » dans le premier article de la Cons­
biologique et exterminateur… titution et où le recensement ethnique est
Enfin, quand la libération de la parole des interdit, la question semble réglée. Mais la
femmes contre les violences sexuelles, que je Au sortir du XXe siècle, la race est consi- tradition de « cécité » républicaine vacille
regarde avec admiration, conduit les fémi- dérée comme un mythe pseudo-scientifique. sous le coup des revendications identitaires
nistes à confondre les discriminations qui Mais la fin du racisme biologique n’a pas etdelacritiquedesdiscriminationsobjectives
visent la race et celle qui visent le sexe, en entraîné la fin du racisme. Libéré de la biologie, qui pèsent sur les minorités. Bref, est-il pos-
vertu du fait que les femmes de couleur su- celui-ci s’est culturalisé. « Le thème dominant sible de « compter » avec la race, comme le
bissent souvent une discrimination redoublée, n’est pas l’hérédité biologique mais l’irréductibilité soutenait ma femme lors de la cérémonie des
suis-je enfermé dans mes préjugés ? Mais les des différences culturelles »,écritlephilosophe César, sans tomber dans le racisme ? Et quand
femmes sont-elles moins racistes que les Étienne Balibar, à qui l’on doit l’hypothèse y bascule-t-on vraiment ?
hommes ? Et les Noirs, les Juifs ou les Arabes
ne peuvent-ils pas porter des préjugés sexistes ? « La fin C’est la question que posait, en 1977, le
du racisme philosophe Ronald Dworkin lors du débat sur
Le racisme classique n’a pas disparu. Des biologique la légitimité de la discrimination positive aux
contrôles au faciès des minorités visibles par la n’a pas entraîné États-Unis. Un jeune étudiant en médecine,
police jusqu’aux agressions et aux meurtres la fin du racisme. Blanc, Allan Bakke, avait été recalé de justesse
antisémites, en passant par la xénophobie affi- Libéré de la de la fac de médecine de l’université de Cali-
chée des populismes autoritaires dans la Hon- biologie, il s’est fornie à Davis, du fait d’un nombre de places
grie de Orbán ou les États-Unis de Trump, la culturalisé » réservées aux Noirs. Se jugeant victime de
haine ouverte de l’Autre existe toujours. Mais discrimination raciale, il avait porté l’affaire
elle est privée de légitimité morale. Et elle ne « d’un racisme sans race » (Race, Nation, Classe.
nous place pas dans une situation de perplexité, Les identités ambiguës, avec Immanuel Waller­
qui est le propre du nouvel âge du racisme. stein, La Découverte, 1988). La race est doréna-
vant une « construction sociale et historique ».
L’ÂGE DU RACISME SANS RACE Mais, du même coup, elle redevient pour
nombredemilitantsetdepenseursantiracistes
Le concept de la race, formulé en Europe un outil de connaissance et de combat néces-
à partir des XVIIe et XVIIIe siècles, est venu ré- saire. Sartre l’affirmait déjà en 1948, allant
pondre au choc représenté pour l’Occident jusqu’à défendre la possibilité d’un « racisme
chrétien et universaliste par la découverte de la antiraciste » comme étant « le seul chemin qui
diversité des civilisations. Face au spectacle de puisse mener à l’abolition des différences de race » :
corps et de mœurs si dissemblables, le schéma « insulté, asservi, il [le Noir] se redresse, il ramasse
biblique de la commune descendance depuis le mot de “nègre” qu’on lui a jeté comme une pierre,
Adam et Ève n’apparaissait plus crédible. Il fal- il se revendique comme noir, en face du blanc, dans
lait rendre compte autrement de la différencia- la fierté » (« Orphée Noire », préface à l’Antholo­
tion des hommes sur Terre. L’idée de race est gie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue
venue répondre à ce problème. Étymologique- française, de Léopold Sédar Senghor).
ment, elle vient du latin radix, « racine », ou de
ratio, « raison », et donc « principe de classifica- TOUTE DISCRIMINATION
tion ». Mais elle pourrait aussi provenir d’un RACIALE EST-ELLE RACISTE ?
terme d’origine scandinave – « haras » – que
l’on retrouve en français pour désigner un Comment voir, comprendre, distin-
groupe d’étalons et de juments sélectionnés guer les identités – ethniques, culturelles
pour améliorer leur reproduction. Ce qui laisse ou religieuses – sans essentialiser les in­
penser, selon le politiste Dominique Colas, que dividus qui s’en revendiquent ? Un usage
la notion de race serait « un transfert à l’espèce politique de la race, de l’ethnie ou de la couleur
humaine d’une pratique humaine sur le monde ani­ de la peau est-il encore possible au XXIe siècle ?
mal » (Races et racismes de Platon à Derrida, Plon,
2004).Defait,l’animalisationestl’undessignes
imparables du racisme. Un esprit aussi univer-
saliste qu’Emmanuel Kant bascule dans le ra-
cisme le plus éhonté lorsqu’il tente de rendre
compte « des différentes races » : mobilisant la
théorie du climat de Montesquieu, il va jusqu’à
soutenir que la chaleur humide d’Afrique est
responsable, à travers son effet sur le sang, de
la couleur du Nègre et de sa « mauvaise odeur »,
et que l’abondance matérielle de son pays natal

44 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

LEXIQUE DE L’ANTIRACISME
CONTEMPORAIN

La lutte contre le racisme « nouvelle génération »
charrie une série de vocables, parfois provocants,
qui viennent en grande partie du monde
de la recherche américaine. Explications.

devant la Cour suprême. Favorable à cette Caricature INTERSECTIONNALITÉ
politique, Dworkin avait avancé un argument de juif
étonnant : « Bakke prétend avoir été empêché de orthodoxe Avancée par la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw pour désigner
poursuivre des études de médecine du fait de sa lors les discriminations à la fois raciales et sexistes que subissent certaines
race. Entend-il par là qu’il aurait été empêché en du carnaval femmes noires, la notion s’est imposée comme une référence majeure en
raison des préjugés et du mépris auxquels serait d’Alost, sociologie critique et dans le féminisme contemporain pour décrypter la
en butte le groupe racial auquel il appartient ? […] en Belgique, manière dont les dynamiques d’oppression, de classes, de genres et de races
Ce qu’il veut dire, c’est que s’il avait été Noir, il le 23 février se recoupent. Ses critiques considèrent qu’elle est utilisée pour faire primer
aurait été admis sans que cela ne reflète une 2020. les revendications identitaires et communautaires sur les droits individuels.
croyance dans le caractère plus honorable ou plus
digne de considération des Noirs par rapport aux RACISATION
Blancs. Dans son cas, la race n’est pas marquée du
sceau distinctif de l’insulte publique. » Dworkin N« on, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est
avançait là un critère subtil pour surmonter le pas ce qu’on dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible,
dilemme qui oppose aujourd’hui républicains réelle, brutale, des réalités », affirme la sociologue française Colette
universalistes réfractaires à toute référence à Guillaumin. En introduisant le concept de racisation dès 1972 dans
la race à ceux qui assument de se référer à des son livre L’Idéologie raciste, elle désigne ainsi le processus social par
identités fortes, ethniques ou culturelles. La lequel un groupe majoritaire s’affirme en se distinguant d’une minorité
question décisive est moins de savoir si la race par une dynamique d’altérité et d’hostilité.
est une idée vraie ou fausse, pertinente ou dan- RACISME D’ÉTAT
gereuse, soutient Dworkin, que de se deman- I ntroduit par Michel Foucault dans son cours au Collège de France
der si, par nos déclarations comme par nos de 1975, Il faut défendre la société, ce terme désignait alors le nazisme,
comportements, nous entretenons le mépris, le stalinisme, ainsi que les États ségrégationnistes comme l’Afrique
l’offense et l’insulte publique qui est au cœur du Sud : « Un racisme lié au fonctionnement d’un État qui est obligé de se
du racisme. Dans l’affirmative, c’est que nous servir de la race, de l’élimination et de la purification de la race, pour exercer
avons franchi la ligne rouge.  son pouvoir souverain. » Dans l’antiracisme contemporain, l’expression
a été reprise pour désigner la manière dont les États modernes seraient
structurés, sous couvert d’égalité formelle, par un racisme « institutionnel ».
NON-MIXITÉ
I nitiée au sein des mouvements féministes et de lutte pour les droits civiques
aux États-Unis, cette pratique consiste, dans des rassemblements
militants, à réserver la parole aux personnes opprimées en excluant
les membres de groupes dominants qui risquent de monopoliser la parole
ou de ne pas accorder de crédit à leurs propos. Présentée comme provisoire
par ses défenseurs, elle est critiquée comme un renoncement à l’universel
par ses détracteurs.
BLANCHITÉ
N otion centrale des whiteness studies, elle désigne l’hégémonie sociale,
culturelle et politique que procure le fait d’être perçu comme blanc,
ainsi que le processus de construction de l’ignorance blanche qui permet
aux Blancs d’ignorer leur propre couleur.
MICRO-AGRESSIONS

D« ’où viens-tu ? » ou « Pourquoi n’as-tu pas d’accent ? » sont des questions
récurrentes pour les minorités visibles. C’est ce que le psychologue
Derald Wing Sue appelle des micro-agressions, soit « de brefs échanges
quotidiens qui envoient des messages dénigrants à certaines personnes
en raison de leur appartenance à un groupe ».

45Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?

PEUT-ON RIRE
(JAUNE)
DE L’HUMOUR
(NOIR) ?

Certains sketchs comiques qui ciblent des origines ethniques ou culturelles
ne passent plus. Faut-il s’en réjouir ou déplorer qu’on ne puisse plus rien dire ?
À quelles conditions peut-on s’amuser avec les races sans être raciste ?
Des philosophes, une sociologue et un humoriste répondent. Par Michel Eltchaninoff

E n nœud papillon et costume mauve à éculés. Philosophe spécialiste de l’École de
rayures, un homme blanc se balance sur ses Francfort, dramaturge et humoriste jouant
jambes, secoue ses bras de façon simiesque, régulièrement au Festival d’Avignon, Yves Cus-
frappe des mains, roule des yeux et pousse des set est formel : le sketch de Michel Leeb ex-
rires aigus. « Je suis Africain, déclare-t-il en rou- prime « un racisme primaire, de type colonial. Il
lant les “r”. Ah mais oui ! Je suis le fils de Bokassa, est inacceptable ». D’ailleurs, il n’est pas drôle :
présentement, là. » Il raconte qu’il voit une « Même à l’époque, on le trouvait lourd. Et il ne
blonde pulpeuse dans la rue et demande à son laisse pas de place à l’humour, c’est-à-dire à la pos­
père : « Alors, on la bouffe tout de suite ? » Dans sibilité de retourner les stéréotypes contre soi. »
un avion, on lui demande d’enlever ses lunettes Pour l’anthropologue et sociologue Nacira
de soleil. Il répond : « Ce ne sont pas mes lunettes, Guénif-Souilamas qui s’intéresse aux questions
ce sont mes narines. » C’est Michel Leeb, en d’ethnicité et de genre, ce sketch « n’est plus de
1983, dans son célèbre sketch « L’Africain ». l’humour mais du pur racisme », car « l’humoriste
Raciste, le sketch ? Sans cont­ este. L’Africain est se place dans la position toute-puissante de
ici une pure essence censée résumer un conti- l’homme blanc. Il fait du blackface, imitant les
nent abritant plus de cinquante États, ridiculi- rictus de “l’Africain”. Cette arrogance détruit la
sée, animalisée, réduite aux clichés les plus possibilité même de l’humour ».

46 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

Dans les années 1980, Michel Leeb contrefait de supposés accents africains et chinois. Les sketchs de Pierre Desproges ont toujours flirté avec la transgression.

©AFP ; Frédéric Reglain/Gamma-Rapho ; Olivier Roller/Divergence ; Syspeo/Andbz/Abacapress. L’humoriste et acteur Thomas Ngijol ne s’interdit aucune vanne sur les communautés. Bun Hay Mean, alias « Chinois marrant », cible aussi les « hiboux », les Blancs.

47Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020

Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?

« ON ME DIT QUE DES JUIFS L’humoriste et actrice Blanche Gardin lors de son spectacle Bonne nuit Blanche, au Zénith de Paris, le 31 mars 2019.
SE SONT GLISSÉS DANS LA SALLE »
souvent par une blague atroce du genre : “Com- qu’entre eux. C’est pourquoi certains de mes © Kalel Koven/Hans Lucas
Trois ans plus tard, Pierre Despro- ment mettre cent Juifs dans une Coccinelle ? amis refusent d’écouter du Desproges comme ils
ges entre en scène et lance : « On me dit Deux à l’avant, deux à l’arrière, le reste dans refusent de lire du Céline. » Même s’il n’a rien
que des Juifs se sont glissés dans la salle. » Éclat le cendrier.” Il y a un kairos, un moment op­ à voir avec celui de Michel Leeb, le sketch
de rire général. L’humoriste enchaîne : « Vous portun de l’humour. Il faut savoir faire ce qui de Desproges ne fait pas rire tout le monde.
pouvez rester. N’empêche qu’on ne m’ôtera pas est pertinent au bon moment. Si ce sketch était
de l’idée que, pendant la Seconde Guerre mon­ dit par le négationniste Robert Faurisson, il ne UN NOUVEL HUMOUR
diale, de nombreux Juifs ont eu une attitude ferait pas rire les mêmes personnes. La spécificité SÉPARATISTE ?
carrément hostile à l’égard du régime nazi. » Il de l’humour est qu’il puisse toujours être retour­
reprend, lui aussi, les clichés les plus dégra- né contre soi. Mais là, c’est vraiment délicat C’est aussi que nous avons changé
dants à l’égard des Juifs, qui « arboraient des d’imaginer qu’il puisse être joué par un ancien d’époque. Faut-il se féliciter que certaines
étoiles pour montrer qu’on n’est pas n’importe déporté… De ce point de vue, c’est un échec. » catégories de personnes n’acceptent plus
qui, qu’on est le peuple élu… Et pourquoi j’irais Reste que, selon Yves Cusset, « le critère de de se faire insulter dans leur identité cultu-
pointer au Vélodrome d’hiver ? Et qu’est-ce que l’humour ne peut pas être moral. La seule chose relle ou de genre ? Ou déplorer qu’une nou-
c’est que ces wagons sans banquettes ? Et j’irai qui lui donne raison, c’est le rire… Et celui-ci a velle bienséance ait triomphé et que nous
aux douches si je veux… Quelle suffisance ! » ses raisons que la morale ignore ». Auteur de soyons devenus tellement susceptibles,
Tout le monde rit de bon cœur comme de- De quoi rions-nous ? (2006 ; Hachette Pluriel, qu’« on ne puisse plus rien dire » ? Olivier
vant « L’Africain ». 2007), le philosophe Olivier Mongin con­ Mongin constate que « les communautés se
firme le malaise : « Cela aurait été difficile sont refermées sur elles-mêmes : on est dans
Quelle différence entre les deux pour Blanche Gardin de ne pas s’arrêter à la un entre-soi, plus dans un contexte de ren­
sketchs ? Michel Leeb imite un Noir qu’il première phrase et de jouer au moins la moitié contre entre communautés. Macron parle de
dégrade, tandis que Desproges ridiculise les du sketch de Desproges. Car il n’est pas complè­ “séparatisme”. En conséquence, le comique
fantasmes d’un antisémite obsessionnel. tement au second degré. Desproges, anarchiste s’est durci ». Il se demande même si le comique
Mais est-ce si évident ? Desproges pourrait- de droite, déteste tout ce qui fait groupe. Il est encore possible. En effet, le comique
il refaire ce sketch aujourd’hui sans déclen- n’aime pas les communautés, ceux qui ne vivent « se trouve toujours en déséquilibre sur une
cher la polémique ? « On ne peut plus rien ligne de front. Son grand ressort est d’être à la
dire » est d’ailleurs devenu l’une des com-
plaintes de l’époque. Pour démontrer que
Desproges ne serait pas censuré aujourd’hui
pour antisémitisme, l’humoriste Blanche
Gardin, lors de la cérémonie des Molières
2018, a glissé dans sa prestation « on me dit
que des Juifs se sont glissés dans la salle », pro-
voquant les rires mais aussi une certaine
stupéfaction. Pas de problèmes donc, appa-
remment. On peut tout dire sans se faire
traiter de raciste.

Nacira Guénif-Souilamas partage
ce point de vue et rappelle la formule de
Desproges : « “On peut rire de tout mais
pas avec n’importe qui.” J’ajouterais : pas
avec n’importe qui mais, surtout, pas sans ceux
que l’on tourne en dérision. C’est un enjeu ma­
jeur pour que les personnes visées par l’ironie,
le sarcasme ou l’outrance ne se sentent pas ex­
clues du rire. Cela demande de la finesse et de la
subtilité, notamment dans tout ce qui ressortit
à la posture corporelle, à l’expression du visage.
De ce point de vue, Desproges, avec l’humour le
plus noir, le plus sinistre même, ne commet pas
d’erreurs ». Mais ce n’est pas l’avis d’Yves Cus-
set : « Il y a une vingtaine d’années, j’ai rejoué
ce sketch devant des membres de ma famille,
dans un restaurant. Il y avait parmi eux des
membres d’associations d’anciens déportés. Je
voulais tester. J’ai surtout testé le malaise que
cela a produit. Personne n’a ri. Je ne sais pas s’il
est très drôle, ce sketch, finalement. En dehors
de toute considération morale, il pose la ques­
tion de celui qui veut faire l’esprit fort, de celui
qui dit qu’il va aller encore plus loin que les
autres dans le second degré. Ça se termine

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frontière. Dans la Critique de la faculté de est dans « le registre de notre époque, celui abstraits et, au fond, idéologiques, qui donnent
juger, Kant remarquait que le prestidigitateur, de l’humour communautaire, où l’on fait usage bonne conscience mais ne font pas avancer
qui a préparé tous ses effets à l’avance et en maî­ de stéréotypes qui auraient pu paraître racistes les choses. » Nacira Guénif-Souilamas rap-
trise la technique, n’atteint pas la beauté pure­ à une autre époque mais qui fonctionnent sur pelle à ce propos que « la “vanne” est un usage
ment artistique du funambule, qui est toujours un principe de reconnaissance des différents social avant d’être une technique de l’humour.
sur le fil, c’est-à-dire prêt à chuter. Le comique groupes, des appartenances. Donc ça exclut Dans les quartiers populaires, elle est une res­
est du côté du funambule, car il risque en per­ moins. On peut d’ailleurs imaginer que ce soit source pour la survie, un signe de reconnais­
manence de tomber. S’il est trop poétique et so­ renversé et que l’Antillais puisse se moquer du sance mutuelle. Quelle que soit la violence
phistiqué, il ne sera pas drôle. Mais s’il est trop Camerounais. On sent que cette symétrie est d’une vanne, on sait qu’elle va finir par se re­
grossier, il ne fera pas rire non plus. Le grand possible, par exemple dans les sketchs de Tho­ tourner contre nous et que c’est nous qui al­
comique est celui qui reste sur le fil, tente de mas Ngijol ». lons la sentir passer. Ce n’est jamais à sens
rassembler ce qui n’est pas rassemblable. Il tra­ unique. La vanne est dialogique. Elle fait par­
vaille sur les identités sans les unifier. Mais il ne UNE INTENTIONNALITÉ tie d’un environnement où il est nécessaire
veut pas les opposer non plus. C’est pour cette BIENVEILLANTE d’avoir de la distance vis-à-vis de soi, de la déri­
raison que les grands humoristes des années sion et de l’autodérision. Sur les réseaux sociaux,
1990-2000 ont tant travaillé sur les affres de Nous avons demandé à Thomas ces vannes sont souvent décontextualisées et
l’identité. Jamel Debbouze raconte l’itinéraire Ngijol ce qu’il pense de Michel Leeb : paraissent profondément violentes. Mais elles
de quelqu’un qui passe de la cité à Canal+, puis « Lorsqu’il imite un Africain – qui n’existe pas ont d’abord une fonction de soutien mutuel,
se rend au Maroc pour se réconcilier avec sa d’ailleurs –, ce qui le différencie de moi, c’est d’entretien de la vie, de la flamme, parce
famille avant de repartir dans la cité. C’est l’his­ l’amour que j’ai pour mes origines. Quand je que le rire est salutaire ».
toire d’un migrant. Il y a aussi Fellag, cet Algé­
rien qui commence un spectacle en parlant « Le comique QUAND LES MINORITÉS
arabe, continue en kabyle et termine en fran­ est du côté S’EMPARENT DU RIRE
çais. Il a compris que le comique résulte de l’entre­
choquement des langues et des identités. On ne du funambule, Tant mieux si l’époque a changé, se
peut pas faire du bon comique en s’enfermant il risque réjouit Nacira Guénif-Souilamas. Cela
dans une identité. C’est tout le problème au­ concerne d’ailleurs toutes les catégories
jourd’hui, à notre époque d’identités closes sur en permanence prises naguère pour cible par des comiques
elles-mêmes. Regardez Dieudonné. Il n’est pas de tomber » masculins : « Les femmes ont longtemps été en
resté fragile, en équilibre. Il est tombé d’un côté et butte à des blagues sexistes. Aujourd’hui, ça
est devenu franchement raciste. » Et la guerre de OLIVIER MONGIN, PHILOSOPHE s’est résolu de façon très simple : ce sont elles qui
tous contre tous n’est pas très drôle. Sans font de l’humour sur elles-mêmes, comme
oublier, d’après Mongin, « notre américanisa­ prends cette voix, c’est parce que c’est ma vie. Blanche Gardin. Que ce soient les personnes
tion, avec ses lobbys et ses procès. Il faut bien dire Je parle de mon identité, de ceux avec qui j’ai concernées qui pratiquent elles-mêmes cet hu­
qu’aujourd’hui des lobbys identitaires empêchent grandi, avec qui j’étais connecté sociologique­ mour, par exemple que les personnes noires
les comiques de faire leur boulot ». ment. Ce sont des choses naturelles pour moi, et fassent de l’humour sur les personnes noires
ça sort naturellement. Je n’ai même pas l’im­ ou arabes, les personnes chinoises qui assu­
Yves Cusset constate lui aussi ce pression de faire un accent. Ça veut dire quoi ment leur identité minoritaire pour développer
changement d’époque et la fin du rêve “faire l’accent” ? Quand je parle de mon père, une forme d’humour, cela désamorce le fait que
universaliste : « Nous sommes sortis d’une je ne fais pas d’accent, je parle de mon père. cela puisse être mal perçu. »
vision binaire entre racisme et universalisme. Le L’Antillais, c’est mon voisin d’en face. L’Al­
tableau est à la fois plus complexe et plus chao­ gérien, celui du dessous dans mon HLM de Quelles sont donc les conditions
tique, avec le différentialisme, le communau­ Maisons-Alfort. Je ne m’interdis rien, mais je d’un comique qui ne sombre pas dans
tarisme, le multiculturalisme. D’un côté, plus fais de ce que je connais une force. Pas une le racisme ? D’abord, il ne faut pas exclure
personne n’est raciste, si ce n’est à la marge, force bête et méchante, mais une force posi­ sa cible. Si une personne d’origine chinoise
mais il n’y a plus non plus d’universalisme à tive. » Il considère pourtant que l’univer- rit à une blague qui se moque des Chinois,
l’ancienne. De l’autre, on assiste à une multi­ salisme républicain, aveugle aux couleurs, c’est gagné. Ensuite, l’intentionnalité est
plication de formes de xénophobies. » Aujourd’hui, aux religions et aux identités des individus, essentielle. Un amour, une bienveillance, doit
c’est le comique d’origine sino-cambodgienne, ne peut plus faire office de philosophie guider le comique qui prend les commu-
Bun Hay Mean, dit « Chinois marrant », qui réconciliatrice : « C’est une vaste plaisanterie. nautés pour cibles. L’humoriste ne peut être
se moque des Algériens, brocarde les « hi­ C’est marrant de dire cela de l’histoire de notre lui-même animé de mépris ou de ressen-
boux » (les Blancs) mais aussi des Chinois, pays quand on sait où l’on en est : il y a l’his­ timent xénophobe. Enfin, une certaine
des homophobes, des personnes sexistes, etc. toire coloniale, l’histoire de l’immigration ! Ce réflexivité est nécessaire. Le comique doit
C’est également Thomas Ngijol, humoriste, serait culotté de dire que la République ne re­ être capable de rire de lui-même et de sa
réalisateur et acteur (Case départ, Black garde pas les couleurs et qu’elle dépasse tout ça. communauté, mais aussi de travailler l’image
Snake) d’origine camerounaise, qui ne s’in- C’est un peu hypocrite. Il faut appeler un chat qu’il renvoie et de ne pas occuper une posi-
terdit aucune vanne sur les communautés. Il un chat. Sinon, on restera dans des principes tion de surplomb. L’émergence de ce qu’on
prend l’accent camerounais pour lire une appelle à tort l’humour communautaire
prétendue lettre misérabiliste qu’il a reçue permettra à un Français d’origine camerou-
d’Afrique. Il contrefait des apprentis terro- naise de chambrer les Camerounais mais
ristes d’Al Qaida-DOM-TOM, trop chargés aussi les communautés issues de l’immi-
au rhum pour s’éloigner de la bombe qu’ils gration qu’il con­naît. C’est dire si l’hu-
ont posée. Yves Cusset considère qu’on mour qui traite de ces sujets reste un art
de funambule. 

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Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?

Jean-Baptiste Belley, 2014 - Série « Diaspora » © Omar Victor Diop/Courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris. JEAN-BAPTISTE
BELLEY
(1746-1805)
Cette photographie
d’Omar Victor Diop
s’inspire du portrait
de Jean-Baptiste Belley
peint par Girodet-
Trioson en 1798
et actuellement exposé
au musée de l’Histoire
de France, à Versailles.
Belley est né au
Sénégal, sur l’île
de Gorée. Esclave
à Saint-Domingue
(actuel Haïti),
il parvient à acheter
sa liberté. Figure de
la Révolution française,
il devient membre de
la Convention nationale
en tant que député
de Saint-Domingue
en 1793. Il siège ensuite
au Conseil des
Cinq-Cents jusqu’en
1797. Cet officier
a également été
surnommé Mars.

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