LA BATAILLETOCQUEVILLE-GOBINEAU
DU SANG
Au XIXe siècle, la notion de race fait l’objet de vives controverses.
Arthur de Gobineau est l’un des premiers à soutenir que
la race possède des fondements biologiques plutôt que culturels.
Ses théories, qui connaîtront une sinistre postérité, se heurtent
aux critiques du libéral Alexis de Tocqueville, qui a pourtant
été son mentor et ami. Histoire d’une déchirure. Par Martin Duru
L e Noir « gît en bas de l’échelle ». Son phy-
sique rappelle « la structure du singe » ; si ses
sens sont développés, « ses facultés pensantes
sont médiocres ou même nulles ». Au-dessus de
lui, le Jaune : habile de ses mains, il présente
néanmoins des « dispositions à l’apathie » ;
soucieux de son confort matériel, il veut
« vivre le plus doucement et le plus commodé
ment possible ». Enfin, il y a le Blanc : plus beau,
plus fort, il est doté d’une « immense supério
rité » intellectuelle ; sans lui, énergique,
conquérant, bâtisseur, point de civilisation.
Trêve de ces inepties et de ces abjections.
Elles sont soutenues par l’un des principaux
théoriciens racialistes du XIXe siècle, Arthur
de Gobineau (1816-1882), auteur d’un Essai
sur l’inégalité des races humaines à la légende
obscure. Or ses vues vont être attaquées par
l’un de ses proches, et pas n’importe lequel :
Alexis de Tocqueville (1805-1859), figure émi-
nente de la pensée libérale ayant mis, lui,
l’égalité au cœur de ses réflexions. Récit d’une
amitié entaillée par une querelle aussi vive
que profonde autour de la race.
AMICALEMENT VÔTRE
Quand les deux hommes se rencon
trent en 1843, présentés par une con
naissance commune, presque tout les
sépare. Aristocrate fortuné, Tocqueville est
déjà un intellectuel reconnu, ayant publié son
maître ouvrage, De la démocratie en Amérique,
où il analyse le phénomène démocratique
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Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?
sous l’angle d’une « marche irrésistible » vers « Ne voyez-vous pas que de votre doctrine
« l’égalité des conditions ». Il est également un sortent naturellement tous les maux
homme politique de premier plan, député de
la Manche. De dix ans son cadet, fils de mili- que l’inégalité permanente enfante, l’orgueil,
taire, Gobineau en est encore à rêver d’une la violence, le mépris du semblable, la tyrannie
carrière d’homme de lettres. Dandy souvent
fauché, esprit élitiste nourri par la haine de et l’abjection sous toutes ses formes ? »
la Révolution et de la démocratie, il écrit des
vers et des nouvelles, signe quelques articles ALEXIS DE TOCQUEVILLE À ARTHUR DE GOBINEAU
savants. Alors, quand Tocqueville lui propose
un travail de documentation sur « l’état des un mythe alors en pleine construction. At saluant un « livre considérable », il les troque © akg-images
doctrines morales au XIXe siècle », il saisit l’op- tention, si, pour Gobineau, les races étaient vite contre des gants de boxe. La critique
portunité au vol. Une correspondance se pures à l’origine, dans des temps très reculés, est sévère, radicale. Tocqueville cible « l’idée
noue. Si les premières lettres échangées té- elles ne le sont plus. Telle est l’idée phare de mère » de l’Essai, à savoir le déterminisme
moignent déjà de divergences – ainsi sur le l’Essai, vaste fresque sur le destin de l’huma- racial dont il est porteur. « Votre doctrine est
christianisme, auquel Gobineau est hostile, nité : le moteur de l’Histoire, la loi secrète de une sorte de fatalisme, de prédestination » :
tandis que Tocqueville en fait « le grand fond son développement, réside dans le « mélange » l’homme est réduit à ses globules, son appar-
de la morale moderne » –, elles scellent aussi des races. « Mélange partout, toujours mé tenance à telle race pétrifie ce qu’il est et ce
l’amitié naissante. Tocqueville salue cordia- lange »… Le métissage a pu produire des effets qu’il peut devenir. Quand le sang prime sur
lement son « très aimable, très spirituel et très positifs, l’art par exemple, fruit de « l’hymen la volonté, éliminant la possibilité pour les
peu orthodoxe discuteur ». On promet de se des blancs avec les nègres ». Mais en définitive, individus d’échapper à leur condition biolo-
voir, en transmettant ses amitiés à Madame. le « mélange de sang » tue, asséchant de ma- gique pour s’inventer et transformer l’ordre
nière irréparable le génie séminal du type des choses, cela aboutit à « un très grand res
Cette relation de mentor à protégé blanc. La « confusion ethnique » est un « prin serrement, sinon à une abolition complète de la
prend une tournure officielle. Après avoir cipe de mort » qui fomente la « chute des civili liberté humaine » (lire l’encadré ci-contre). Pour
participé à l’élaboration de la Constitution sations », « le plus frappant et le plus obscur de un libéral, c’est inacceptable.
de la Deuxième République, Tocqueville est tous les phénomènes de l’histoire ». Elle préci-
désigné ministre des Affaires étrangères en pite l’humanité dans la « nullité » généralisée, Autre interpellation frontale : « Ne
1849. Qui choisit-il comme chef de cabinet ? plus, elle la conduit tout droit vers une dis- voyez-vous pas que de votre doctrine sortent
Gobineau, qui se sent « tout à lui », comme il parition aussi fatale que prochaine. Chantre naturellement tous les maux que l’inégalité
l’écrit à sa famille. L’expérience, cependant, de la décadence, prophète de l’effondrement permanente enfante, l’orgueil, la violence, le
tourne court : au bout de cinq mois, le gou- final, Gobineau peut conclure son Essai sur mépris du semblable, la tyrannie et l’abjection
vernement auquel Tocqueville appartient cette phrase glaçante : « les mains rapaces de sous toutes ses formes ? » Tocqueville pointe ici
est congédié. Son collaborateur entame une la destinée sont déjà posées sur nous »… les « conséquences » prévisibles, les « effets »
carrière dans la diplomatie, nommé secré- funestes de la hiérarchisation des races, fai-
taire de la légation de France à Berne. C’est LA BOÎTE DE PANDORE sant de l’Essai une véritable boîte de Pandore.
en Suisse, dont Gobineau abhorre le régime Soyons clairs : si Gobineau déplore la « dispa
« incolore », qu’il s’attelle à la rédaction de Qu’en pense Tocqueville ? En 1853, il rition » de la race blanche, engloutie par la
son Essai sur l’inégalité des races humaines. reçoit l’œuvre de son ami, alors que, affaibli vague des « croisements » incessants, jamais il
Les deux premiers tomes paraissent en 1853. par la tuberculose et retiré de la vie politique, n’appelle à la régénérer, à la restaurer dans
Deux autres suivront deux ans plus tard. il séjourne dans la campagne de Tours. Deux sa pureté originelle. Nostalgique des guer-
lettres, l’une lapidaire, l’autre plus dévelop- riers héroïques d’antan, il se résigne au lieu
« MÉLANGE » ET DÉCLIN pée, livrent ses réactions à chaud. Si, en d’échafauder un programme de reconquête.
bon aristocrate, il prend des gants de soie, Chez lui, pas d’eugénisme militant. Pas de
À l’époque, le mot « race » est sou-
vent synonyme de « civilisation ». Mais,
chez Gobineau, il prend un sens plus biolo-
gique, et l’Essai, abreuvé à des sources extrê-
mement variées (naturalistes, voyageurs,
médecins, linguistes…), entérine cette natu-
ralisation. La race y est conçue comme un
ensemble de « caractères génériques », perma-
nents et héréditaires. C’est une affaire de
« sang » : le terme comme le thème sont mar-
telés. Lorsque Gobineau distingue et hié-
rarchise trois races primitives – la noire, la
jaune, la blanche –, il ne témoigne d’aucune
originalité. Cette classification et l’idée co-
rollaire d’une supériorité des Blancs sont des
lieux communs de son temps. Les phrases
navrantes sur les Noirs sensuels et incultes
sont des stéréotypes en vogue ; et quand l’au-
teur célèbre les antiques Aryens, rameau le
plus noble de la race blanche, il participe à
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UNE FIN
DE NON-RECEVOIR
Extraits de la correspondance
d’Alexis de Tocqueville
et d’Arthur de Gobineau
Tocqueville Pour Arthur de Gobineau,
à Gobineau, la « confusion ethnique » est
un « principe de mort » qui fomente
lettre du 17 novembre 1853 la « chute des civilisations »,
« le plus frappant et le plus obscur
« V ous parlez sans cesse de races de tous les phénomènes de l’histoire »
qui se régénèrent ou se détériorent,
© akg-images qui prennent ou quittent des capacités sociales projet politique nationaliste ou impérialiste. une formule ramassée, l’ancien protecteur
qu’elles n’avaient pas par une infusion de sang Mais voilà, plus tard, il sera précisément ré- résumera sa dissonance affective, son conflit
différent, je crois que ce sont vos propres cupéré dans ce sens, connaissant une gloire intime : « si je n’aime pas l’œuvre, j’aime l’au
expressions. Cette prédestination-là me paraît, posthume. Traduit en allemand, l’Essai sera teur ». Inébranlable, Gobineau ne reviendra
je vous l’avouerai, cousine du pur matérialisme, admiré dans les cercles pangermaniques et jamais sur ses conceptions. Peu avant de
et soyez convaincu que si la foule, qui suit célébré par des racialistes nazis. Ainsi Eugen mourir en 1882, celui qui s’était attribué le
toujours les grands chemins battus en fait Fischer (1874-1967) voit dans Gobineau, titre de comte sans y avoir un quelconque
de raisonnement, admettait votre doctrine, qui n’était pourtant pas antisémite, un « grand droit écrira à propos de l’Essai, en vue d’une
cela la conduirait tout droit de la race pionnier »… Pour en revenir à la correspon- nouvelle édition : « Ce que je pensais exact,
à l’individu et des facultés sociales à toutes dance, tout se passe comme si Tocqueville je le pense toujours tel. »
sortes de facultés. Du reste, que la fatalité anticipait de telles reprises à venir, les thèses
soit mise directement dans une certaine de son ami venant à l’appui de « l’abjection Épilogue. Dans De la démocratie en Amé
organisation de la matière ou dans la volonté sous toutes ses formes ». rique, Tocqueville condamne l’esclavage aux
de Dieu qui a voulu faire plusieurs espèces États-Unis comme un mal absolu. La supé-
humaines dans le genre humain et imposer Le verdict du juriste de formation riorité des Blancs et l’infériorité des Noirs
à certains hommes l’obligation, en vertu de est sans appel : « Je crois [ces doctrines] très sont à ses yeux une construction historique,
la race à laquelle ils appartiennent, de n’avoir vraisemblablement fausses et très certainement culturelle, et en rien une donnée naturelle
pas certains sentiments, certaines pensées, pernicieuses. » Aussi, « nous sommes séparés par comme le soutiendra Gobineau. Cependant,
certaines conduites, certaines qualités un trop grand espace pour que la discussion remarque le penseur – qui n’était pas un
qu’ils connaissent sans pouvoir les acquérir, puisse être fructueuse ». On pourrait croire ange, ayant ainsi soutenu l’expansion colo-
cela importe peu au point de vue où je me qu’une telle charge sonne le glas de l’amitié niale violente en Algérie –, « le souvenir de
place qui est celui de la conséquence pratique entre les deux hommes. Loin de là : ils conti- l’esclavage déshonore la race, et la race perpétue
des différentes doctrines philosophiques. nuent à s’écrire régulièrement, et ce jusqu’au le souvenir de l’esclavage ». Instrumentalisée, la
Les deux théories aboutissent à un très grand décès de Tocqueville en 1859. Les lignes, cela couleur de peau est un stigmate qui ancre
resserrement, sinon à une abolition complète dit, ne bougeront pas. Entre quelques piques l’idée d’une différence, d’une séparation
de la liberté humaine. Or, je vous confesse vachardes – ainsi quand il remarque que l’Es radicale. Tocqueville prédit même une lutte
qu’après vous avoir lu, aussi bien qu’avant, sai, aux ventes faméliques, ne semble faire des races dans les États du Sud quand bien
je reste placé à l’extrémité opposée de ces « aucun bruit » dans le milieu intellectuel –, même l’esclavage y serait aboli… C’est dire
doctrines. Je les crois très vraisemblablement Tocqueville brocarde encore le nécessita- la force de ce que, pour lui, les Modernes
fausses et très certainement pernicieuses. risme du sang et le « mépris » de Gobineau devaient s’employer à détruire, à extirper à
[…] Je m’arrête ici ; permettez, je vous prie, pour l’humanité. L’incriminé réitère son pes- la racine : le « préjugé de race ». La notion a
que nous en restions là de cette discussion. simisme en des termes imagés : « Je dis [aux beau avoir été discréditée scientifiquement,
Nous sommes séparés par un trop grand gens] : vous mourez » ou « c’est un automne, nous en sommes encore là.
espace pour que la discussion puisse être l’hiver arrive et vous n’avez pas de fils ». Dans
fructueuse. »
Gobineau
à Tocqueville,
lettre du 20 mai 1857
« M onsieur,
Vous m’avez répondu par six pages
d’ironie à mes raisonnements. J’en conclus
que vous ne voulez pas discuter. Ne discutons
donc pas et parlons d’autre chose. »
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Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?
«
« JE SUIS
LE SEUL BLANC
DANS LE MÉTRO ! »
Que signifie pour un Blanc faire attention à la couleur
de la peau des autres ? Flirter avec la xénophobie ?
Ou prendre conscience que l’indifférence à la couleur de peau
est un luxe que tout le monde ne peut pas s’offrir ?
Par Samuel Lacroix
are du Nord… Gare du Nord ». Nous sommes
dans une rame de la ligne 4 du métro parisien.
Je me rends avec une amie rue Myrrha, dans le
XVIIIe arrondissement, visiter un apparte-
ment. Au moment où les portes se ferment,
mon amie me glisse à l’oreille : « Tu as remar
qué ? On est les seuls Blancs. » Non, je n’avais pas
remarqué. Un rapide coup d’œil me permet
de constater que c’est bien le cas. Toutes les
autres personnes dans le métro ont la peau
foncée – en très grande majorité des hommes
entre 20 et 50 ans. Comment se fait-il que je
ne l’ai pas relevé ?
Si je n’ai pas prêté attention au fait que
nous sommes les seuls Blancs, c’est, me dis-je,
que je ne suis pas raciste : comme la présence
de personnes noires ne m’effraie ni ne me
scandalise, je n’avais a priori pas plus de raison
de le noter que quand je ne suis qu’avec des
Blancs. J’ai vu dans ce métro une collection de
silhouettes, c’est tout. D’ailleurs, ayant été à
l’école dans un quartier populaire de Nîmes
– l’un de ces quartiers où la plupart des per-
sonnes « de couleur », comme on dit, sont de
facto assignées à résidence –, j’ai toujours
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Mozambique. 2017. On Culture Hegemony - Série « Excessocenus » (en collaboration avec Bruno Morais) © Cristina de Middel/Magnum Photos. côtoyé des personnes issues d’autres origines Mais les choses sont plus complexes : s’il jeune homme blanc, je n’ai pas à le remarquer
que la mienne. Leur présence m’est familière. peut paraître malsain d’envisager les indivi- et que je peux m’offrir le luxe d’occulter cet
Au contraire, par exemple, de l’un de mes amis dus selon le prisme de la « race » (terme qui état de fait. Or, comme l’écrit Maboula Sou-
d’un petit village du Tarn-et-Garonne qui m’a n’a aucune valeur scientifique mais qui reste mahoro, « l’invisibilité, le silence et la normalisa
confié que la première fois qu’il avait vu un opérant dans la réalité), il existe bien des tion constituent le socle sur lequel les hiérarchies
homme noir, à 6 ans, il s’était mis à pleurer. personnes « racisées », assimilées et assi- se fondent et se perpétuent ».
gnées de fait à des groupes ethniques (« l’Afri-
LA « RACIALISATION » cain est noir », « le Maghrébin est arabe »), et NOMMER LA DIFFÉRENCE
DE L’ESPACE PUBLIC ces personnes subissent un racisme systé-
mique. Par ailleurs, il se joue dans l’attitude En changeant de regard, je serais donc
À compter de ce jour, quelque chose que les militants et penseurs antiracistes passé, d’après le vocabulaire employé par le
a changé dans mon regard. Désormais, je qualifient de colorblind, « aveugle aux cou- philosophe Pierre Tevanian, auteur de La Mé
suis plus attentif. À chaque fois qu’une telle leurs », et qui avait d’abord été la mienne, canique raciste (Dilecta, 2008 ; La Découverte,
situation – être le seul Blanc – s’est reproduite, quelque chose d’insidieux. Car si l’on peut 2017), de la « dénégation » à la « conscientisa
je l’ai immédiatement noté. Pendant quelque penser qu’être colorblind, c’est ne voir que des tion ». Je ne me posais pas la question de ce
temps, je me suis même mis à relever systé- personnes, des humains, c’est également être que c’était qu’être blanc, car être blanc
matiquement la couleur de peau des per- potentiellement indifférent à ce qu’implique en France, c’est la norme. Parce que je suis
sonnes m’entourant dans le métro. Il m’est d’avoir telle ou telle couleur de peau. C’est ne blancet non noir, j’ai pu par exemple m’enga-
arrivé de repérer que dans tel carré étaient pas vouloir songer à l’héritage de souffrance ger dans un cursus scolaire exigeant sans
assises trois femmes blanches et un homme qu’implique le fait d’être noir en France et ne me demander si j’étais bien légitime à
noir, et dans tel autre, deux hommes noirs, pas considérer que, en tant que Blanc, c’est un l’embrasser, j’ai toujours pu faire mes courses
une femme maghrébine et une femme asia- grand privilège que j’ai de ne pas me poser la sans être suivi du regard par les vigiles et,
tique. En somme, il m’est apparu que je question de la race. Comme l’explique Ma- donc, prendre le métro sans être mal à l’aise.
« racialisais » l’espace public, malgré moi, à boula Soumahoro, maîtresse de conférences Là où je pensais qu’auparavant, il était éta-
la suite d’une surprise inaugurale. en littérature anglo-saxonne à l’université de bli qu’il n’y avait que la « race humaine »,
Tours, qui vient de faire paraître Le Triangle et je reconnais maintenant qu’affirmer qu’il
Prenant conscience de cette attitude, l’Hexagone (La Découverte), si j’étais color n’y a pas de différence entre les Blancs et
un malaise m’a saisi : faire attention à la pig- blind, si je pouvais l’être, c’était à la faveur les Noirs « est vrai abstraitement mais faux
mentation de l’épiderme de mes congénères, concrètement ».
comme je le fais, n’est-ce pas – même « un « Être “aveugle
peu » – raciste ? Remarquer que je suis leseul aux couleurs”, Cela étant, est-on bien avancé ? J’ai beau
Blanc dans le métro, n’est-ce pas souscrire avoir « conscientisé » les choses, ne vais-je
implicitement à des remarques pénibles c’est ne pas pas simplement nourrir une obsession sté-
du type « décidément, on n’est plus chez vouloir songer rile et vaine pour la race, ce mot si déran-
nous » ? J’en étais venu à me dire que mon geant ? Sans doute que si, mais c’est là pro-
« regard d’avant » était plus pur, plus huma- à l’héritage bablement un mal nécessaire. « Si on veut
niste, plus inclusif, plus universaliste, moins de souffrance déracialiser la société et donc faire en sorte que
raciste en puissance, en ce que, là où je dis- qu’implique la couleur de la peau n’ait pas plus d’importance
tinguais maintenant des Blancs, des Noirs, le fait d’être noir que celle des yeux ou des cheveux, il faut bien
des Maghrébins, des Asiatiques,desRoms, en France » commencer par en parler », notait l’historien
je voyais auparavant des personnes, des Pap Ndiaye dans un entretien au Monde de
humains avant tout. d’une « charge raciale » qui pèse exclusive- juillet 2019. Si la race n’existe pas, elle a des
ment sur les opprimés. De même qu’il existe effets sur le réel. Alors, et c’est la logique
une « charge mentale » touchant les femmes d’une frange de l’antiracisme contempo-
au sein des couples hétérosexuels et qui les rain, il n’est pas absurde de faire usage de
amène à discrètement endosser seules la termes et de catégories raciales pour en com
gestion et l’organisation du foyer, il incombe battre les effets, en commençant à rappeler
aux personnes racisées, écrit-elle, « de ne pas que nous sommes de facto dans un régime
faire état de leur subalternité afin de ne pas dé « blanc-triarcal » dans lequel ceux qui ne
ranger les dominants ». Si je ne faisais pas atten- sont pas reconnus comme autres que blancs
tion à la couleur de la peau de mes voisins de peuvent exercer, consciemment ou non,
métro, c’est parce qu’un ensemble de méca- une forme de condescendance à l’égard des
nismes systémiques existent qui font que, non-Blancs dont ils renvoient dans l’invisi-
bilité les maux spécifiques. Le risque est
toujours que ce principe stratégique nour-
risse des surinterprétations et fustigations
infamantes et injustes, voire finisse par
s’imposer comme une vérité de fait essentia-
lisante (« les Blancs sont ceci », « les Noirs
sont cela »). La prudence est de mise. Mais
il semble que ce soit le risque à courir à court
terme si nous voulons faire signe vers un
universel concret. On ne combat efficace-
ment une chose qu’en la nommant.
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Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?
TOUCHE PAS
À MA CULTURE !
TRISTAN GARCIA
Quand le footballeur Antoine Griezmann se grime en basketteur
Philosophe et romancier, noir ou que la chanteuse Katy Perry arbore un kimono, certains
il est maître de conférences dénoncent une forme d’appropriation culturelle. Mais que signifie
à l’université Jean-Moulin- ce concept qui attise les passions ? Réponses avec le philosophe
Tristan Garcia. Propos recueillis par Alexandre Lacroix
Lyon-3. Il vient d’y donner
un cours sur l’« appropriation
culturelle », qui a suscité bien
des débats chez les étudiants.
Lauréat du prix du Livre Inter
pour 7 (Gallimard, 2016),
auteur d’une réflexion
originale sur La Vie intense
(Autrement, 2016) et d’un
système, Forme et Objet.
Un traité des choses
(PUF, 2011), il vient de publier
un recueil de courts
essais, Kaléidoscope II
(Léo Scheer, lire Philosophie
magazine n° 137, p. 87).
Pouvez-vous définir ce qu’est d’Eschyle Les Suppliantes renforcer son prestige. Vous avez cité Madon- © Basso Cannarsa/Opale/Leemage
l’appropriation culturelle ? à la Sorbonne, où certains acteurs na : à partir des années 1980, beaucoup de stars
portaient des masques noirs. se sont mises à se considérer comme des es-
TRISTAN GARCIA : Dans un premier pèces de porte-manteaux, capables de recevoir
temps, l’attention a porté sur l’expropriation : Là encore, ce n’est pas vraiment de l’appro- toutes sortes d’attributs exotiques. Madonna a
on a montré comment les puissances colo- priation culturelle, le masque étant un code du eu une période kabbaliste, puis bouddhiste…
niales avaient pillé les objets d’art, cultuels, théâtre grec. Mieux vaut s’intéresser aux seuls Est-ce si grave ?
sacrés aux peuples colonisés. Mais au-delà de cas où des dominants vont chercher des motifs,
ces formes concrètes d’appropriation, un nou- des styles vestimentaires ou langagiers dans Ce transformisme me paraît révélateur de
veaudébats’estouvert,àpartirdesannées1980 des cultures dominées pour s’esthétiser, pour la position du sujet libéral, tel que le produit la
en Amérique du Nord, sur la manière dont on retrouver une vérité (qui échappe aux cultures globalisation économique. C’est un sujet qui
vole à ces peuples dominés des éléments plus dominantes ou savantes) ou par culpabilité. croit pouvoir s’amuser à collectionner tous les
impalpables – des motifs, des façons de s’habil- Aux États-Unis, Madonna a provoqué traits et les signes distinctifs qu’il va piquer ici
ler ou des manières de parler. Ce sont les ta- un tollé en apparaissant plusieurs fois et là sous forme de clichés, pour se sentir libre,
touages maoris ou la façon dont les élèves d’un en burqa intégrale, tandis que la curieux, et afin d’augmenter son capital sym-
collège chic du centre de Paris emploient l’ar- chanteuse Katy Perry s’est vue reprocher bolique.Danscertainscas,c’estmêmelecapital
got des banlieues, reprennent des mots de porter un kimono dans un clip. économique. Quand, en 2017, Chanel commer-
arabes, pour se donner un genre « caillera ». cialise un boomerang à 2 000 euros, des Abori-
En France, l’accusation d’appropriation Comme souvent en ce qui concerne les gènes se sentent volés. Le pire, c’est que l’objet
culturelle a surgi en 2017 quand auteurs d’une appropriation culturelle, Katy n’est pas vraiment fidèle, donc pas vraiment
le footballeur Antoine Griezmann a Perry a cru rendre hommage à la culture japo- volé : c’est l’idée minimale que peut se faire d’un
diffusé une photo de lui grimé en naise. Devant la virulence des réactions, elle boomerang quelqu’un qui n’y connaît rien.
basketteur noir sur les réseaux sociaux. s’est excusée en pleurs. Le problème, c’est Oui, mais prenons les toiles japonisantes
qu’elle est incapable de faire la différence entre d’un Van Gogh. Il ne connaissait pas
Oui, sauf qu’à mon sens, il ne s’agit pas un kosode ou un kimono moderne. Elle a utilisé grand-chose à la peinture japonaise.
tout à fait d’une appropriation culturelle mais des attributs stéréotypés de l’altérité pour
de la reproduction de traditions de moqueries « faire japonais ». On ne peut pas reprocher à La période est fascinante : après l’arrivée
coloniales. Cela rappelle les minstrels shows aux quelqu’un de s’efforcer de découvrir d’autres des navires américains du commodore Perry
États-Unis, quand des musiciens et comédiens cultures, d’apprendre d’autres langues, de au début des années 1850, le Japon est sou-
blancs se grimaient en Noirs, ce qu’on appelle devenir autre que soi. En revanche, il est pro- dain exposé à l’influence occidentale. Ce
le blackface. En l’occurrence, Griezmann a re- blématique de vouloir « faire autre ». Être ras- n’est pas une situation de domination nette,
prisl’apparencedesHarlemGlobetrotters,une tafari à Kingston dans les années 1970, c’était plutôt d’échange complexe. La mode japoni-
équipe qui se produisait lors de spectacles lu- appartenir à un courant religieux avec une spi- sante arrive au même moment en Europe.
diques dans les années 1980 et qui était déjà ritualité, une diététique… Mais si vous voulez Autre fait remarquable : au Japon, les es-
accusée par certains à l’époque de donner une « faire rasta », vous prendrez seulement les tampes avaient perdu toute valeur, elles ser-
image clownesque du sportif afro-américain. dreadlocks ou l’habitude de fumer de la weed. vaient de papier d’emballage. Même quelqu’un
Une autre polémique a entouré en mars Autrement dit, dans l’appropriation culturelle, d’aussi pauvre que Van Gogh pouvait s’en pro-
2019 une mise en scène de la pièce ledominantrestelui-mêmetoutendépouillant curer. Ainsi, un peintre européen misérable a
le dominé de certains de ses attributs afin de
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Mannequins arborant des dreadlocks au défilé Marc Jacobs printemps-été 2017.
« Si, en tant que créateur, vous vous emparez
d’une mémoire de souffrances qui n’est pas la vôtre,
vous allez devoir travailler, prendre le risque de l’altérité
et pas seulement en faire un accessoire »
© Andrew Kelly/Reuters pu échanger à distance avec une tradition Ces débats lancent plutôt un défi aux artistes. mais d’une assimilation : vous vous pliez aux
différente de la sienne. Si, en tant que créateur, vous vous emparez exigences de la culture dominante.
Que penser alors de la manière d’une mémoire de souffrances et de luttes qui Peut-on en dire autant des Chinoises
dont les surréalistes ou Picasso n’est pas la vôtre, vous allez devoir travailler, qui, aujourd’hui, se font débrider les
se sont inspirés des masques africains ? réfléchir à l’imposture, prendre vraiment le yeux par une opération de chirurgie
risque de l’altérité et pas seulement en faire un esthétique ?
Le rapport d’André Breton avec l’art afri- accessoire.
cain reste superficiel. De même celui de Picas- Autre critique : ne faudrait-il pas Ce qui complique un peu les choses dans le
so, qui aurait dit, non sans mépris : « L’art nègre ? reprocher aux dominés de s’approprier cas de la Chine, c’est que nous avons désormais
connais pas ! » Dans L’Afrique fantôme [1934], aussi des attributs des dominants pour affaire à une culture dominante.
Michel Leiris raconte bien comment l’exposi- accroître leur prestige ? Ne devrait-on Au final, faudrait-il interdire
tion d’art africain organisée par Marcel Griaule pas demander aux Chinois l’appropriation culturelle ?
en 1933 mêlait une curiosité sincère au vol pur et aux Indiens de cesser de porter
et simple. Dans les références à Picasso pour le costume occidental ? Non, l’effet serait contre-productif. Si
rendre l’appropriation légitime et créatrice, je vous donnez un statut juridique aux styles et
vois avec méfiance une stratégie cachée : ne se Cet argument est assez typique de la diffi- aux motifs culturels, vous créez une sorte
félicite-t-onpasqu’ungénieeuropéenmoderne culté qu’a la philosophie de s’emparer des rap- d’extension du copyright ou de la propriété
ait su reconnaître de l’art dans des masques pri ports asymétriques. La philosophie, par sa intellectuelle. Vous transformez les attributs
mitifs, dont les créateurs restent anonymes ? volonté d’atteindre des énoncés universels, pri- culturels en biens marchands, qui pourront
Ne voit-on pas se dessiner un monde vilégie les effets de symétrie : si a peut faire cela se vendre et s’acheter, et deviendront interé-
où l’on ne pourrait plus parler que de soi, à b, b peut faire cela à a. Mais la domination, changeables. Ce serait une victoire de l’ultra-
où Romain Gary n’aurait pas dû se mettre c’est une brisure de symétrie. Si vous lisez Le libéralisme économique, investissant les pro-
dans la peau d’un jeune musulman Monde des hommes [1980 ; trad. fr. Zulma, 2017] du priétés culturelles immatérielles. Il serait
pauvre dans La Vie devant soi [1975], ni romancier indonésien Pramoedya Ananta Toer, préférable de considérer que le concept d’ap-
Quentin Tarantino traiter de l’esclavage vous comprenez que, dans les Indes néerlan- propriationculturelleouvreunchampconflic-
dans Django Unchained [2012] ? daises, un jeune homme qui voulait s’intégrer tuel, dans lequel ont lieu des discussions mo-
socialement au début du XXe siècle n’avait pas le rales, esthétiques et politiques au cas par cas,
Je me méfie de cette critique, de l’ordre du : choix, il devait porter le costume occidental. Il et qui nous rend plus conscients des subtilités
« Si ça continue, on ne pourra plus rien dire ! » ne s’agit pas d’une appropriation symétrique des rapports entre cultures.
57Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020
Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?
MARTIN GIBERT C’EST QUOI
TON (STÉRÉO)TYPE ?
Chercheur en éthique
à l’université de Montréal, il Asiatique soumise ou Noir bestial… En matière de fantasmes,
est l’auteur en 2016 d’un article les clichés raciaux ont la vie dure. Une fétichisation de l’autre
de réflexion original, « L’étrange exacerbée par l’explosion de la pornographie en ligne
cas du racisme sexuel », pour et les critères de sélection des sites et applications de rencontre.
le magazine canadien Nouveau Comment y remédier et créer une société sexuellement
Projet. Il a également publié juste ? Réponses avec le chercheur en éthique Martin Gibert.
L’Imagination en morale Propos recueillis par Alexandre Lacroix
(Hermann, 2014) et Voir
son steak comme un animal
mort (Lux, 2015). Il termine
actuellement un livre
sur l’éthique des algorithmes.
Vous vous êtes penché sur la notion qui vise le cinéma hollywoodien signifie que la fantasme sur la base de nos premiers émois, © CP
de « racisme sexuel ». De quoi s’agit-il ? plupart des films sont produits dans l’idée de notre classe sociale, de nos expériences
que les spectateurs sont des hommes. Voilà passées. Je reste attaché au principe de non-
MARTIN GIBERT : Dans le domaine de pourquoi la caméra s’attarde tant sur les corps nuisance (harm principle) de John Stuart Mill :
la sexualité, nous sommes de toute évidence des femmes et pourquoi leurs personnages la seule raison valable de contraindre un indi-
libres de désirer des gens qui ont telle couleur sont souvent réduits à des objets de désir ou vidu, c’est de l’empêcher de causer du tort à
de peau ou telles caractéristiques physiques, de plaisir. C’est aussi le cas avec les vidéos autrui. C’est aussi le fondement de l’éthique
de même que certains préfèrent les cheveux porno, quand bien même 25 % des spectateurs minimale de Ruwen Ogien qui conteste les
longs ou les personnes de grande taille. Ainsi, sont des femmes. Et je crois qu’on peut ajouter crimes sans victime. Il serait absurde de re-
la simple préférence n’est pas suffisante pour que ce male gaze est surtout un white male procher à un homme ou à une femme de dési-
parler de racisme. Un chercheur américain en gaze. Les contenus pornographiques main rer des gens semblables à ses camarades de
sciences politiques, Sonu Bedi, auteur de Pri stream sont produits pour des hommes blancs fac. Mais le fait, pour des personnes racisées,
vate Racism [Cambridge University Press, 2019 ; et renforcent souvent des stéréotypes – celui d’être fétichisées ou encore d’être pénalisées
non traduit], explique que le racisme sexuel de la femme asiatique soumise ou de la femme sur le marché des rencontres amoureuses ou
consiste dans le fait de privilégier des parte- noire sauvage. Dans les films porno en réalité sexuelles, me paraît, lui, poser problème.
naires amoureux ou sexuels sur la base de virtuelle où le spectateur se met dans la peau
critères de race d’une manière qui renforce d’un acteur, les pénis sont blancs.
les hiérarchies et les stéréotypes raciaux. La La limite est-elle si facile à tracer ?
seconde partie de la définition est capitale.
La plateforme pornographique En 1967, le futur Premier ministre cana-
Pornhub, l’un sites les plus fréquentés dien Pierre Elliott Trudeau a eu une formule
Concrètement, comment s’expriment au monde, publie régulièrement très inspirée de Mill qui est devenue célèbre :
de telles stigmatisations ? ses statistiques : au niveau mondial, « L’État n’a rien à faire dans la chambre à cou
les catégories les plus recherchées cher. » Il a fait cette déclaration au moment
Dans l’industrie du X, les actrices noires sont « Japanese » (1er rang), « Korean » de la dépénalisation de l’homosexualité, et
sont moins bien payées que les blanches, avec (5e rang), « Ebony » (10e rang), on ne peut qu’être d’accord. Pourtant, la
une rémunération qui peut être réduite de « Chinese » (18e rang), etc. phrase risque de nous masquer qu’une partie
moitié. De même, les actrices blanches évitent des enjeux de justice se retrouvent aussi dans
de faire de l’« interracial » ou demandent un Je serais un peu prudent dans la lecture de l’espace privé de la chambre à coucher, par
cachet plus important – parce que cela dimi- ces chiffres agrégés. Au niveau mondial, le exemple la question du consentement avec
nuerait leur valeur sur le marché. D’ailleurs, le continent asiatique est le plus peuplé. En ad- le cas du viol conjugal, mais également des
terme même d’« interracial » est révélateur, mettant qu’il y ait moins de porno chinois que rapports entre dominants et dominés tant
car il n’est utilisé que lorsqu’un Blanc a une japonais ou coréen, que je sois un internaute sur le plan économique que racial.
relation sexuelle avec un non-Blanc. On ne asiatique et que je cherche des films avec des
parle pas d’interracial quand un Noir a une personnes qui me ressemblent, je taperai des
relation avec une Asiatique. De façon plus gé- mots clés comme « Japonais » ou « Coréen ». En France, les données de Pornhub
nérale, je pense que le concept de male gaze, Le fait que les gens fantasment sur des gens montrent que les quatre requêtes
de « regard masculin », développé par la cri- qui leur ressemblent, comme je le disais, ne les plus fréquentes sont, dans l’ordre :
tique de cinéma Laura Mulvey, s’applique très me paraît pas condamnable en tant que tel. On « French », « Française », « Maman
bien aux films X. À l’origine, cette expression française » et « Beurette »… N’a-t-on
58 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020
« Sur un site de rencontre, une femme
noire a en moyenne 25 % de chances Vous vous êtes intéressé au cas
de moins d’être likée que ses consœurs des sites de rencontre.
blanches, asiatiques ou latinas » Oui, notamment à travers le livre Data
clysm [Crown Publishing Group, 2014 ; non tra
© Pixy Liao, Carry the Weight of You, 2017 pas l’impression que le racisme, être surveillé, d’être seul chez soi, et que donc duit] de Christian Rudder, l’un des fondateurs
la « préférence nationale » chère les censures sautent. Même si des normes so- du site de rencontre OkCupid, et, là, je crois
au parti de Marine Le Pen, largement ciales et morales cherchent à les contenir, les qu’on peut dire que ça révèle un racisme
décriés dans l’espace public, stéréotypes raciaux demeurent très présents structurel ou systémique. Rudder donne des
resurgissent dans cet univers clandestin dans l’ensemble de la société. Cependant, ces statistiques pour les États-Unis – je n’ai pas
de la pornographie ? Que les catégories requêtes montrent peut-être également que d’informations équivalentes pour l’Europe,
hyper-raciales des vidéos offertes les Français fantasment sur leurs voisins et mais j’imagine que des phénomènes sem-
correspondent à un retour de refoulé ? qu’ils veulent voir des films où l’on parle la blables existent. Il explique notamment que
même langue qu’eux. Au Québec, la requête la les profils des hommes asiatiques et ceux des
Je ne sais pas très bien quoi faire de cette plus fréquente est « Québec », et je ferais vo- femmes noires, dans la catégorie « hétéro »,
notion de retour du refoulé ou d’inconscient lontiers l’hypothèse que la raison principale sont clairement pénalisés par rapport aux
collectif. Je dirais surtout que, face au clavier en est la langue. autres. Les chiffres sont très précis. Ainsi, sur
de l’ordinateur, on a l’impression de ne plus OkCupid, une femme noire a en moyenne
25 % de chances de moins d’être likée que ses
consœurs blanches, asiatiques ou latinas.
Mais comment rectifier ce type
de tendances ?
Je vois deux solutions. La première est le
nudge, l’incitation : vous pourriez ainsi modi-
fier l’algorithme d’un site pour que les profils
des femmes noires apparaissent 25 % plus
souvent ; Sonu Bedi, lui, propose de supprimer
les critères raciaux dans les options de re-
cherche sur ces sites, et je trouve l’idée plutôt
bonne. Ça pourrait aider, mais ça ne suffira
évidemment pas à en finir avec le racisme.
Que serait selon vous une société
sexuellement juste ?
Je suppose qu’on pourrait la définir en
partant de l’expérience du voile d’ignorance,
proposée par le philosophe américain John
Rawls. Admettons que vous ne sachiez pas à
quelle groupe vous allez appartenir : homme,
femme, trans, homo, hétéro, noir, blanc, etc.
Dans quelle société aimeriez-vous vivre ? Pro-
bablement dans une société où votre couleur
de peau ne serait jamais un obstacle à une vie
amoureuse et sexuelle épanouie. Pour pro-
gresser vers ce type de société, il me paraît
impossible d’être coercitif, c’est-à-dire d’obli-
ger les gens à désirer de telle ou telle manière.
D’autant plus que la sexualité est un domaine
où l’interdit devient attirant pour celles et
ceux qui aiment la transgression – une ap-
proche de ce type pourrait être vraiment
contre-productive. En définitive, je dirai que
je suis pour influencer les gens sans aller
contre leurs désirs et volontés avec des nudges,
mais je crois beaucoup que l’évolution doit se
jouer à un niveau plus large, social, dans les
représentations médiatiques, dans les films,
les séries. En montrant des femmes noires et
des hommes asiatiques désirables, inté-
ressants, en racontant leur vie ; c’est là, je
crois, qu’on lutte le plus efficacement contre
les stéréotypes raciaux.
59Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020
Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?
Parmi les antiracistes,
deux « camps » ont renoncé
à se parler. Entre ceux qui
défendent l’État de droit et
ceux qui dénoncent le racisme
d’État, entre les défenseurs
de la liberté individuelle et
les « racisés » qui revendiquent
une essence communautaire,
on n’est d’accord sur rien.
Raison pour laquelle nous avons
réuni deux philosophes de
chaque bord, Marylin Maeso ESSENCE
et Norman Ajari, qui ont
accepté d’exposer leurs
désaccords et leurs arguments.
Une vraie discussion, enfin !
INFLAMMABLEProposrecueillisparMartinLegros
60 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020
© Mariam’, Alexis Peskine ; Julien Faure /Leextra via Leemage ; CP. MARYLIN MAESO NORMAN AJARI N. A. : Je n’ai pas l’habitude de mettre en
avant mon vécu, mais voici une anecdote révé-
Professeure de philosophie en lycée engagée dans Docteur en philosophie, enseignant latrice. Lors d’un colloque sur l’histoire de
l’antiracisme et grande lectrice d’Albert Camus à l’université Villanova de Philadelphie, l’esclavage, j’étais intervenu à côté d’un pro-
à qui elle vient de consacrer un Abécédaire membre du bureau exécutif de la Fondation fesseur qu’on ne pouvait soupçonner d’avoir
(Éditions de L’Observatoire), elle a fait paraître Frantz-Fanon mais aussi des Indigènes des préjugés racistes. À la fin de mon inter-
Les Conspirateurs du silence (Éditions de de la République, il est l’auteur de La Dignité vention, il s’est exclamé : « Dites-donc, vous êtes
L’Observatoire, 2018), où elle affronte toutes ou la mort. Éthique et politique de la race immense ! Je comprends pourquoi c’est vous que
les questions qui fâchent – des espaces non (La Découverte, 2019), dans lequel il engage les esclavagistes ont choisi ». Que faisait mon
mixtes à l’antisémitisme de l’ultra-gauche – une réflexion sur la condition noire comme interlocuteur ? Il convoquait la scène du mar-
et noue une discussion honnête et constructive mise à l’épreuve de la dignité et préconise ché aux esclaves et s’identifiait à la position
avec les militants de l’antiracisme décolonial. de « décoloniser » la philosophie. de l’esclavagiste : « Vous êtes un type costaud,
vos ancêtres devaient faire de très bons es-
MARYLIN MAESO : Le racisme, durable- autant à lutter contre le racisme ? Le problème claves, et, encore aujourd’hui, on aurait envie
ment disqualifié après la Seconde Guerre Mon- du racisme, ce n’est pas qu’il soit vrai ou faux, de vous avoir comme esclave… plutôt que
diale, n’a pas disparu. Il a muté. Conçue dans une c’est qu’il vise à la subalternisation de certains pour collègue. » Ce type de situation n’est pas
perspective essentialiste, la culture a pris le re- individus. Il est facile de prouver que les diffé- rare dans l’expérience des Noirs. Car la pré-
lais des gènes et de la biologie. Avec l’idée qu’il y rences culturelles sont construites. Mais face sence du Noir suscite des questions : qui est-il ?
a des incompatibilités entre les cultures et qu’un à ceux qui brandissent le quotient intellectuel, d’où vient-il ? est-il dangereux ? Toute personne
individu élevé hors de ma culture ne pourra pas on a besoin d’un antiracisme plus musclé, noire est descendante d’esclaves ou de colo-
y être intégré. Dans ma classe, je côtoie des éthique, qui prend à bras-le-corps la possibi- nisés, de personnes dont l’humanité a été
jeunes de tous les milieux qui me demandent ce lité même de cette différence. Contrairement contestée. Aujourd’hui encore, le Noir se
que je pense des propos d’Éric Zemmour à vous, je ne crois pas que le racisme commence trouve régulièrement dans des situations de
lorsqu’il dénonce dans les prénoms à conso- avec l’idée de la différence de l’Autre. Le ra- ce type. Je défends l’idée d’un « essentialisme
nance étrangère une « insulte à la France ». Ils ont cisme commence quand on infère de la diffé- historique » de la condition noire. Le Noir que
envie de se construire en honorant l’histoire de rence une discrimination. je suis dans les yeux de l’autre, je ne peux pas
leurs ancêtres tout en faisant pleinement partie ne pas l’être. Comme l’a dit Hannah Arendt,
de la société française. Pour ma part, je dirais que « Je suis juive. lorsqu’on est attaqué en tant que Juif, il faut
le racisme commence par une tournure d’esprit Suis-je pour autant répondre en tant que Juif, et non en tant
qui consiste à considérer l’Autre comme une qu’homme abstrait ou citoyen du monde.
essence étrangère. Réflexe primaire qui se dif- contrainte Lorsque je suis attaqué en tant que Noir, il
fuse dans la société et qui explique qu’on puisse d’en faire le point m’appartient d’embrasser ma négritude.
être raciste à son insu, parce qu’on a contracté d’Archimède de Actuellement, l’essentialisme est considéré
l’habitude de percevoir l’Autre selon un stéréo- mon existence ? » comme une faute, intellectuelle et morale,
type qui efface son individualité. alors que, de Platon à Sartre, la notion d’« es-
MARYLIN MAESO sence » revêt une dignité philosophique
NORMAN AJARI : Frantz Fanon a relevé ancienne. Vous connaissez la formule sar-
l’apparition de ce racisme culturel dès 1956 M. M. : Le racisme commence quand on fait trienne : « L’existence précède l’essence. » Cela
dans sa conférence « Racisme et culture ». de la différence un problème, une altérité irré- ne veut pas dire que l’essence ne compte pas
Aujourd’hui, je suis frappé par le retour du ductible, qui constitue une menace pour l’iden- mais que mon engagement dans le monde me
racisme biologique. Aux États-Unis, dans les tité. Et, de ce point de vue, le racisme culturel traverse et me constitue. Les essences ne sont
disciplines liées à l’évolution, la référence à la fournit un alibi à des individus qui ne s’assu- pas éternelles, elles ont une histoire. L’es-
race revient. Et des auteurs liés à l’extrême ment pas comme racistes, puisqu’il peut se sence noire, c’est l’idée d’un héritage histo-
droite américaine se branchent sur ces re- fondre avantageusement dans une célébration rique qu’il est préférable d’embrasser
cherches pour étayer l’idée d’un quotient de la différence : « Je n’ai aucun problème avec consciemment plutôt que de le subir.
intellectuel inégalement réparti entre les les étrangers et leurs cultures, dit le nouveau
populations africaine, asiatique, européenne, raciste, mon problème, c’est quand ils viennent M. M. : En présentant votre vision de
etc. Même si cette tendance n’est pas domi- dénaturer l’identité française. » l’essence noire, vous avez parlé en votre nom
nante, on doit être armé pour y faire face. et vous avez fait part du fait que l’esclavage
Longtemps, l’antiracisme s’en est remis à la était pour vous un héritage incontournable.
science pour affirmer l’inexistence des races. Cela ne me pose aucun problème. Le pro-
Cette stratégie pourrait se révéler insuffisante. blème commence à partir du moment où vous
Si la science prouve demain qu’il y a au final parlez au nom de toute la communauté noire
des inégalités biologiques entre les hommes en systématisant votre expérience. « Toute
– je ne dis pas que c’est le cas mais je suis prêt personne noire… », dites-vous. Là, à mon sens,
à l’imaginer –, devrions-nous renoncer pour vous enfermez tous les Noirs dans la concep-
tion de la négritude qui est la vôtre.
N. A. : Je dis que toute personne noire est
descendante d’esclaves ou de colonisés, d’an-
cêtres dont l’humanité a été contestée. Est-ce
que cette affirmation est exacte ou pas ?
61Philosophie magazine n°138
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Dossier OÙ COMMENCE LE RACISME ?
M. M. : Elle n’est pas tout à fait exacte. tant qu’antiraciste, on ne peut guère ignorer discriminations structurelles. À la différence
Toute personne noire n’a pas été réduite à les conséquences des idées que l’on contribue des Arabes et des Noirs. Faire de l’antisémi-
l’esclavage. Même si c’était minoritaire, cer- à diffuser. tisme la forme paroxystique du racisme, c’est
taines y ont participé… en tant qu’esclavagistes. passer à côté des formes objectives du racisme
N. A. : Le discours de Bouteldja, souvent contemporain. Par exemple, le fait qu’il y a une
N. A. : Raison pour laquelle je dis : « descen mal accueilli, a le mérite de montrer que la surmortalité des hommes maghrébins en
dante d’esclaves ou de colonisés ». Historique- confusion entre les Juifs, les sionistes, la poli- France : les descendants d’immigrés de deu-
ment, cet énoncé n’est pas inexact. tique d’Israël a été installée par d’autres que xième génération meurent à des taux de 1,7 fois
nous. Une véritable politique de reconquête supérieurs à la population générale. Que l’at-
M. M. : Je vous l’accorde. Mais la question du nom « Juif » mérite d’être engagée, au tentat contre l’Hyper Cacher suscite la com-
est de savoir si ce passé est constitutif d’une même titre que la politique de reconquête du passion, tant mieux, mais cela tend à occulter
identité. Je suis juive, et ce qui est arrivé aux nom « Noir » que je mène. le fait que les victimes du racisme anti-Noir et
Juifs fait partie de mon histoire. Suis-je pour anti-Arabe sont beaucoup plus nombreuses et
autant contrainte d’adopter le sens que les M. M. : C’est un peu facile de rejeter la faute que cela tient à des causes liées à l’éducation,
autres donnent à cette histoire et d’en faire sur les autres tout en leur emboîtant le pas. au logement, à l’emploi, etc.
le point d’Archimède de mon identité ? Vous Cette confusion entre Juifs et « sionistes »
avez cité la formule de Sartre : « L’existence M. M. : Quand vous dites qu’il y a plus de
précède l’essence. » Il qualifie là la spécificité de « L’essence noire, victimes arabes et noires que juives, vous bas-
l’être humain comme « néant » qui se fait à c’est l’idée d’un culez dans un comptage problématique. Di-
travers ses choix. Se référer à Sartre pour jus- héritage historique riez-vous que l’esclavage est plus grave que le
tifier un nouvel essentialisme en vertu duquel qu’il est préférable génocide parce qu’il a fait plus de victimes ?
chacun devrait embrasser l’identité qu’il a
reçue en tant que Noir, Arabe, Juif ou Blanc d’embrasser N. A. : Il est absurde de comparer des si-
me semble problématique. consciemment tuations passées pour mesurer laquelle serait
la plus grave. Sur quels critères ? Mais il im-
N. A. : Le Sartre qui m’inspire est celui qui plutôt que porte de dire qu’aujourd’hui le racisme anti-
cherche à articuler la liberté avec les structures de le subir » Noir et anti-Arabe est plus grave parce qu’il y
sociales et historiques. La race exerce une a plus de vies à sauver et des structures so-
emprise historique sur nous. Elle fait partie des NORMAN AJARI ciales objectives à changer. Le problème de la
obstacles « essentiels » que rencontre la liber- focalisation sur l’antisémitisme, c’est qu’on
té et dont elle ne peut faire abstraction. (étiquette volontairement fourre-tout) est se concentre sur un racisme qui passe par les
sciemment entretenue à l’extrême gauche injures et la violence et qu’on ne prend pas en
M. M. : L’essentialisme historique de la comme à l’extrême droite. En témoignent la compte l’aspect structurel. C’est le même
race que vous prônez peut faire des ravages. gestion calamiteuse de l’antisémitisme au problème en philosophie : Hannah Arendt et
Je pense à la manière dont Houria Bouteldja, sein du Labour en Grande-Bretagne ou la Michel Foucault sont les grandes références
membre, comme vous, des Indigènes de la complaisance de certains antiracistes envers dans la réflexion sur le racisme. Or ils ont rai-
République, assume d’essentialiser les Juifs des antisémites déguisés en antisionistes. La sonné à partir de la Shoah, en assimilant le
en tant que colonisateurs, tout en reconnais- reconquête dont vous parlez ne peut se faire racisme au phénomène génocidaire. Mais
sant là un geste terrible. Au moment où il si l’on refuse d’admettre qu’il y a aussi un pro- tous les racismes ne sont pas génocidaires : il
assassinait des Juifs dans l’Hyper Cacher, blème d’antisémitisme à gauche et dans le y a aussi la forme esclavagiste, ségrégation-
Amedy Coulibaly expliquait à ses victimes milieu antiraciste. Je comprends que certaines niste, coloniale. Si j’en appelle à « décoloni-
qu’il les liquidait en raison de ce qu’il se pas- minorités en ont assez d’être considérées ser » la philosophie, c’est pour faire entrer
sait en Palestine. La logique est la même. comme des « sous-Juifs » sous prétexte que la cette pluralité de phénomènes historiques
Shoah serait un phénomène incomparable avec dans la réflexion sur le racisme et introduire
N. A. : Je ne pense pas que Coulibaly et ses la colonisation et l’esclavage. Mais il faut jus- de nouvelles voix, comme celles de Fabien
acolytes aient attendu les militants de l’anti- tement éviter cette concurrence victimaire. Eboussi Boulaga, James H. Cone, Saidiya
racisme pour succomber à la propagande Hartman qui ont réfléchi à la manière dont la
d’organisations criminelles. Étrangement, il N. A. : Récemment, le politologue Norman dignité s’est vue radicalement contestée aux
semble plus judicieux de faire porter la res- Finkelstein a fait remarquer qu’au Royaume- Noirs. Mon but n’est pas de condamner la
ponsabilité de cette confusion entre Juifs et Uni, les Juifs ne sont pas les plus pauvres, qu’ils philosophie européenne mais d’en marquer
Israéliens à ces militants plutôt qu’au gouver- ont accès à de bonnes écoles, qu’ils n’ont pas les limites : une pensée comme celle de Kant
nement israélien de Benyamin Netanyahou. une durée de vie moins longue que les autres… présuppose que la dignité est une donnée de
Bref, que s’ils peuvent être l’objet d’injures, la condition humaine, elle ne mesure pas que,
M. M. : Netanyahou est un homme poli- ils ne sont pas victimes de violences et de dans certaines situations, la dignité n’est pas
tique qui pratique et justifie depuis des années une donnée mais un combat.
une politique coloniale dans les territoires
palestiniens. Alors que Bouteldja est une M. M. : S’il s’agit d’entendre la décoloni-
militante de l’antiracisme. On s’attend à ce sation non comme une « épuration » mais
que les racistes soient racistes. Pas à ce que comme un élargissement, je vous suis. Et c’est
les antiracistes le soient. Cela ne veut pas dire ce que j’essaie de faire en classe en faisant lire
que les Indigènes de la République sont res- Frantz Fanon, et pas seulement Kant et Hegel,
ponsables des crimes de Coulibaly. Mais en à mes élèves.
62 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020
4 IDÉES À RETENIR
p. 42 p. 56 p. 58 p. 60
Le concept de race est apparu Si la période japonisante Quand une femme préfère Pourtant peu suspecte
au XVe siècle comme réponse à de Van Gogh correspond à les Maghrébin(e)s, et un homme de communautarisme,
la découverte des autres peuples une ère d’échanges croisés entre les Noir(e)s, ils ne sont pas Hannah Arendt explique
l’Occident et le Japon, l’intérêt forcément racistes. Cette que, lorsqu’on est attaqué
qui remettait en question des surréalistes et de Picasso préférence devient un problème, ou critiqué en tant que Juif,
la commune descendance pour les masques africains reste selon le politologue Sonu Bedi, il convient de répondre
de l’humanité depuis Adam et teinté de condescendance, quand elle vient renforcer en tant que Juif et non
Ève. Mais ces théories racialistes, soutient Tristan Garcia. Deux de se placer sur le terrain
exemples qui montrent que des hiérarchies et des de l’universel. Au risque
affirmant la diversité, les débats sur l’appropriation stéréotypes. Ainsi, ce n’est pas la d’enclencher l’engrenage
ne sont pas encore racistes : culturelle, au cas par cas, reconnaissance de la différence d’une guerre ouverte entre
pour qu’il soit question de races peuvent durer indéfiniment.
supérieures ou inférieures, mais la ségrégation qui pose les identités ?
il faut attendre le XVIIe siècle. le problème central du racisme.
CAHIER CENTRAL
POUR PROLONGER LA LECTURE DU DOSSIER, RETROUVEZ DES EXTRAITS
DE « RACE ET CULTURE » (1971), DE CLAUDE LÉVI-STRAUSS.
C« e fut un assez joli scandale. » Ce sont les mots OÙ COMMENCE fausses sur la race ne sont qu’une « couverture idéologique à
de Claude Lévi-Strauss pour décrire son interven- des oppositions plus réelles ». Lesquelles ? Le phénomène de
tion à l’Unesco. L’objectif de cette conférence ? LCÉLVAIU-SDTERAUSSLE RACISME ? l’exclusion est en fait lié, selon Lévi-Strauss, à la satura-
Déjouer les préjugés racistes selon lesquels les « Race et culture » tion démographique de la planète qui conduit à une course
différences culturelles s’expliquent par des différences bio- aux ressources. Avec la croissance démographique, les condi-
logiques, qui mènent insidieusement à une hiérarchisation (extraits) tions pour la paix ne sont plus remplies : la tolérance réci-
des races. Il s’en acquitte remarquablement. Mais pourquoi proque tient à deux choses « d’une part, une égalité relative,
parler de scandale ? C’est qu’il se montre très sceptique à CAHIER CENTRAL de l’autre, une distance physique suffisante ». L’égalité dans
l’encontre de la certitude de l’Unesco selon laquelle la diffu- l’accès aux ressources est loin d’être une réalité, et la glo-
sion de la connaissance scientifique pourrait mettre fin aux balisation contribue à annuler la distance physique. L’in-
attitudes racistes. Ce n’est pas la méconnaissance ni l’erreur tolérance raciale serait en fait une forme déguisée de
qui poussent les hommes à l’exclusion, soutient-il : les idées compétition pour la vie.
© Sophie Bassouls/Leemage
Ne peut être vendu séparément. © Sophie Bassouls/Leemage. Illustration: StudioPhilo/William L.POUR ALLER PLUS LOIN
Aimé Césaire / Cahier Raoul Peck / Delphine Horvilleur / Clara et Julia Kuperberg /
d’un retour au pays natal (1939) I Am Not Your Negro (2016) Réflexions sur la question L’Ennemi japonais
Cet itinéraire existentiel signe l’avè- Mêlant des extraits d’interventions antisémite (Grasset, 2019) à Hollywood (2019)
nement de la « négritude », ce mou- de James Baldwin à la télévision et Femme et rabbin, Delphine Horvil- Mickey Rooney grimé en Mr Yunio-
vement littéraire et politique qui des images à la fois d’archives et leur soutient que là où le racisme shi dans Diamants sur canapé (1961)
revendique l’identité noire. Essen- plus récentes du mouvement anti- est un mépris qui tombe d’en haut est caricatural tant par ses grimaces
tialisme de combatdonc« (lesnègres- raciste Black Lives Matter, le réali- pour celui qui a quelque chose de que par son accent, mais exemplaire
sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis / les sateur haïtien Raoul Peck retrace moins, l’antisémitisme est une ja– de la représentation des Asiatiques
vices-tous-les-vices, c’est-moi-qui-vous- les luttes sociales et politiques des lousie qui monte d’en bas pour celui dans le cinéma américain. C’est sur
le-dis /l’odeur-du-nègre,ça-fait-pousser- Afro-Américains au cours des der- qui a quelque chose de plus. Or ce ce racisme antinippon que se sont
la-canne […]) » L’enjeu : lutter contre nières décennies. Intransigeant, le « plus » de l’identité juive est l’expé- penchées les documentaristes Clara
le discours raciste et contre son inté- film propose une plongée dans le rience de vivre avec une « brèche » à et Julia Kuperberg. Des années 1940
gration dans la conscience noire. point de vue d’une minorité écor- l’intérieur de soi qui interdit de coïn- jusqu’à aujourd’hui, elles explorent
chée par l’Histoire. cider avec soi. une facette obscure d’Hollywood.
63Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020
Ce que
je voudrais
au fond,
c’est une
bonne vieille
résurrection
P. 76
64 Philosophie magazine n° 138
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Cheminer dans les idées
EMMANUEL PIERROT
WATCH WHAT HAPPENS WHEN PEOPLE CATCH WIND?
© Agence VU
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AVRIL 2020
Idées ENTRETIEN
S i l’anarchisme avait un visage, il aurait l’air affable. Une l’octogénaire s’active dans sa ferme à Durham, à une trentaine de kilo-
paire de lunettes à écailles corrigeant deux yeux bleus, la mètres de New Haven (Connecticut, États-Unis). Il y élève en amateur
confiance confortée par le nombre des années, du flegme mâ- éclairé des moutons dont il vend la laine, des brebis, deux vaches
tiné de mélancolie : j’ai rencontré James C. Scott un jour en- Highland – Fife et Dundee –, des poules, des abeilles… Pas une retraite
soleillé, sous de grands arbres, à Hurigny (Saône-et-Loire), mais une activité à part entière, aussi essentielle que ses recherches ou
lors de La Manufacture des idées, un festival dédié aux ses lectures – La Boétie et Orwell, Euripide et Shakespeare, Proudhon et
scienceshumaines.Hérautdel’anthropologieanarchiste,tablantsurune George Eliot, Balzac et Jean Genet, tout plutôt que la seule littérature
contre-histoire de la modernité, révisant notre idée même du progrès, scientifique qui assèche l’imagination. James C. Scott lit en français, de-
l’universitaireaméricainadébutésacarrièreensciencespolitiquesaprès puis qu’il a passé du temps à Paris avec femme et enfants. Il le parle aussi
avoir milité contre la guerre du Vietnam. Il s’est d’abord intéressé aux – en alternance durant l’entretien. Préférant la virulence tranquille des
communautésdepaysansenMalaisieetplusgénéralementauxpratiques thèses détonnantes aux grandes gesticulations académiques, la langue
souterraines de résistances à l’État, à ce qu’il appelle « l’infrapolitique ». populaireauxgrandsmots,lescultures« fugitives »auxpouvoirsinstitués,
Mais comment faire l’histoire de ce qui n’a pas été consigné ? Rendre James C. Scott pratique l’anarchisme comme une hygiène. Amène, il
compte d’une logique qui consiste à effacer ses traces ? De ce paradoxe, il prescrit ainsi de s’entraîner à la « callisthénie anarchiste » – du grec kallos,
a fait son sujet d’étude en publiant sur La Domination et les arts de la résis « beau », et sthenos, « la force ». « Chaque jour, si possible, enfreignez une loi
tance, un maître ouvrage qui vient d’être réédité (Amsterdam, 2019), ou un règlement mineur qui n’a aucun sens, ne serait-ce qu’en traversant la rue
sur l’art de ne pas être gouverné dans Zomia (Points, 2019) ou, plus hors du passage piéton. Servez-vous de votre tête pour juger si une loi est juste
récemment, sur le récit de l’émergence de l’État : Homo domesticus ou raisonnable. De cette façon, vous resterez en forme ; et quand le grand jour
« LE CONTRAT SOCIAL(La Découverte, 2019). Lorsqu’il n’enseigne pas à l’université Yale, viendra,vousserezprêt. »Allons,musclonsnosidées !
EST UN CONTE DE FÉES »
Promoteur d’une
contre-histoire de l’État
et de la sédentarisation
d’Homo sapiens,
l’anthropologue américain,
professeur de sciences
politiques à l’université Yale,
pratique l’histoire profonde.
En s’intéressant au temps
long et aux pratiques
dissimulées, il bouleverse
nos préjugés.
Propos recueillis par Cédric Enjalbert /
JAMESPhotos Peter Van Agtmael/Magnum photos
C. SCOTT
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Idées ENTRETIEN
Politiste, une trentaine. Puis des brebis. Si j’avais choisi civilisation, comme une étape dans la droite
anthropologue, une méthode disciplinée, je me serais entraîné ligne de l’évolution, qui n’irait que de l’avant,
historien… des années avant d’éventuellement me lancer. sans recul. Tout cela est faux. Les premières
Comment vous Et, en pesant consciemment les avantages et preuves de l’existence de céréales domesti-
qualifier ? les inconvénients, j’aurais sans doute tout quéesdatentde dix mille ans avant notre ère.
simplement abandonné. L’amateur, comme Or les premiers villages subsistant grâce aux
JAMES C. SCOTT : J’ai toujours été un l’amoureux, est davantage tenté de plonger céréales n’apparaissent que vers six mille
homme politisé. Nous étions en pleine guerre dans les nouvelles rivières… sans savoir s’il y ans avant notre ère. Si cette invention est si
du Vietnam quand, après un doctorat en a de l’eau ! L’indiscipline m’ouvre régulière- essentielle, pourquoi les hommes ont-ils at-
sciences politiques, j’ai décidé de consacrer ment de nouveaux champs intellectuels et tendu quatre mille ans pour l’adopter ? C’est
ma carrière aux paysans, qui représentent his- me sauve de l’ennui. que la culture des céréales demande un travail
toriquement la plus grande classe sociale. Il Diriez-vous que la pratique considérableau regard des calories qu’elles
fallait s’y intéresser de près. Mais chaque fois de l’histoire est subversive ? fournissent. Rappelons que la plaine alluvi
que je tente de réaliser une œuvre de pensée ale du Tigre et de l’Euphrate n’était pas du
grandiose, abstraitement, je suis bloqué. Je ne Ce que j’appelle l’histoire « profonde » tout aride. Il y a huit mille ans, le niveau de l’eau
peux comprendre les généralités que depuis la peut l’être. Ouvrez la focale au maximum était supérieur de 100 mètres à celui que nous
particularité. Je me suis donc rendu dans un du point de vue de la temporalité historique connaissons. C’était un marais d’abondance,
petit village de Malaisie, parce que je maîtrisais et tout bouge. Voyez une rivière : prise en peuplé de tortues, de poissons, d’oiseaux, où
un peu la langue, et je suis devenu anthropo- un point, à un moment donné, elle est plus les herbes poussaient, nourrissant les chèvres.
logue de facto, ce dont je suis assez fier. Avec ou moins fixe. Mais en traçant son cours sur Les chasseurs-cueilleurs pouvaient y trou-
mon dernier livre, on peut dire que je suis de- deux cents ans, les changements appa- ver de la nourriture toute l’année.
venu un peu historien. Amateur, bien sûr ! raissent, son lit s’est sans doute déplacé. Vous retracez l’histoire d’une
L’histoire enseigne que ce qui semble con domestication. Quel sens prend ce mot ?
Pourquoi une telle fierté ? stant est toujours en mouvement. L’attitude
La plupart des politistes américains ar- par défaut est l’acceptation du monde dans La domestication, c’est le contrôle de la
lequel nous vivons. L’histoire peut nous ap- reproduction. Du blé et des animaux « sculp-
rivent avec une structure de pensée, voire un prendre à réviser l’évidence de nos condi- tés » selon des caractéristiques bonnes pour
préjugé qu’ils mettent à l’épreuve du terrain. tions et de nos modes de vie, des manières l’homme. Mais un paradoxe veut qu’en do-
La plupart de leurs trouvailles sont déjà dé- de manger ou de faire l’amour. Homo sapiens mestiquant les plantes et les animaux, les
terminées, pour ainsi dire. L’amplitude de existe depuis deux cent mille ans. L’inven- humains se sont retrouvés domestiqués à
leurs résultats est réduite par les instru- tion de l’agriculture a huit mille ans. Elle est leur tour. C’est ce que raconte avec humour
mentsconceptuels qu’ils utilisent. À l’in- donc très récente. Pourquoi ? C’est la ques- l’essayiste et journaliste américain Michael
verse, l’anthropologue vient les yeux ouverts, tion que je me suis posée dans mon livre Pollan : je cultive des tomates, je passe mon
en s’efforçant de délaisser les idées fixes. Homo domesticus. temps à arracher les mauvaises herbes à leur
Les généralités dérivent de son observation, Avec un projet anarchiste ? pied. Tout d’un coup, je deviens l’esclave de
sans savoir ce qui importe a priori. Je ne peux mes plants… mais je finis par les manger. La
comprendre les concepts abstraits que s’ils Je n’ai pas commencé à écrire ce livre en métaphore ne tient pas tout à fait.
marchent sur leurs deux pieds dans le monde. anarchiste, bien sûr. J’avais l’habitude d’ensei- Pourquoi donc l’agriculture
Pour penser les classes sociales, je préfère gner, avec deux collègues de différentes disci- a-t-elle été développée ?
voir de quelle façon elles parlent de la lutte, plines, un séminaire concernant les études
quelles sont leurs pratiques, comment se comparatives sur les sociétés agraires. Je Les archéologues en débattent. Plusieurs
construit un village. Je ne sais pas parler de- débutais mon cours par une histoire de la do- hypothèses s’affrontent : un changement de
puis le ciel des idées. mestication des plantes et des animaux, et climat obligeant les hommes à se déplacer ;
la naissance des premiers États. J’ai été invité une surchasse et une extermination du gibier ;
Est-ce ce que vous appelez à participer aux Tanner Lectures, de fameuses un accroissement de la démographie. Tou-
la metis de l’anthropologue ? conférences données dans de prestigieuses jours est-il que la concentration des popula-
universités américaines. Je venais tout juste tions et le développement de l’agriculture ont
En employant ce mot grec, je veux dire de finir Zomia. Je souhaitais changer d’idées, permis la centralisation du pouvoir étatique.
qu’il existe une sagesse particulière dans la faire le vide dans ma tête, mais je ne pouvais Qui incarne cet État ?
recherche, une habilité qui dérive de la pra- pas refuser. J’ai donc cherché à améliorer mon
tique. En anglais, un dicton dit : « If a thing is cours, à partir des plus récentes recherches. Sans doute les plus riches, au terme d’une
worth doing, it’s worth doing well » [« si une J’ai alors découvert avec stupeur que ce que compétition entre groupes armés – le métal
chose mérite d’être faite, fais-la mais fais-la j’enseignais depuis des années, mon récit de la était connu – pour s’emparer des endroits les
bien »]. Je renverse l’expression : « If a thing is sédentarisation, était tout simplement faux ! plus favorables à la culture. La centralisa-
worth doing, it’s worth doing badly » [« si une L’idée implicite était que les humains au- tion du pouvoir pourrait dériver d’une situa-
chose mérite d’être faite, fais-la mal mais fais- raient toujours cherché à s’implanter, que la tion guerrière, mais personne ne le sait
la »]. Je crois que l’expertise ne peut pas pré- fin du pastoralisme était un progrès, que le définitivement.Celafaitpartiedesquestions
céder l’expérience. J’ai par exemple acquis mode de vie des chasseurs-cueilleurs était sans réponses, comme savoir si les cérémo-
une ferme alors que j’étais nommé profes- celui du crève-la-faim, ne sachant pas si et nies dans les temples, la déférence envers
seur à l’université Yale. J’ai commencé par éle- quand viendrait le prochain repas. La révolu- les prêtres et l’autorité royale protégeant des
ver un mouton, puis deux, trois et finalement tion agricole aurait permis la création de la maladies et garantissant les bonnes récoltes
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JAMES C. SCOTT
EN 6 DATES
1936
Naissance dans le New Jersey
1959
Premier séjour de deux ans
en tant qu’étudiant à Paris
1964
Premier voyage de deux ans
en Malaisie. Il y retournera
de 1978 à 1980
1976
Enseignant à Yale.
Achat d’une ferme à Durham,
dans le Connecticut
1990
Séjour dans une ferme
à Neubrandenburg
(ex-Allemagne de l’Est), juste
après la chute du mur de Berlin
2019
Traduction française d’Homo
domesticus. Une histoire
profonde des premiers États
« L’art
de la résistance
passe par
un art de la
dissimulation »
étaient de véritables croyances ou bien une nature ». Or rien ne permet de l’affirmer. Au j’observais en Asie du Sud-Est. Dans les an-
forme d’auto-hypnotisme des élites pour se contraire, comme le montre Owen Latti- nées 1970, en écrivant La Société contre l’État,
convaincre de leur propre importance. Les more, un chercheur américain spécialiste de il a été l’un des premiers à renverser nos pré-
croyances sont un sujet dont on ne sait l’Asie centrale et des Mongols, le rôle de la jugés anthropocentriques et à suggérer qu’en
presque rien. Grande Muraille de Chine était d’abord d’em- Amérique du Sud, les Indiens avaient été
L’aboutissement de cette contre- pêcher la population qui paie les impôts et cultivateurs mais qu’ils étaient redevenus
histoire, est-ce la remise en cause cultive la terre de s’enfuir, plutôt que de se chasseurs-cueilleurs pour échapper aux ma-
des théories du contrat social ? protéger des invasions barbares. La muraille ladies importées par les Espagnols dans les
permettait de mettre une limite au noma- Réductions, les missions catholiques. Ils
Le contrat social est un conte de fées. Une disme, incompatible avec le mode de vie sont revenus à un mode de subsistance dit
mythologie primordiale pour les États, qui chinois sédentaire et agricole, tout en mar- « archaïque » pour des raisons stratégiques,
ont écrit l’histoire des « barbares » et de tous quant une volonté expansionniste. La séden- ce que l’on appelle le « primitivisme secon
ceux qui se situent en dehors de leurs fron- tarité alimentaire et politique n’est donc pas daire ». Devenir « barbare », c’était chercher
tières. Hobbes et Locke présentent le contrat nécessairement un progrès, et les peuples à améliorer son sort. Ce ne sont pas des
social comme un pacte volontaire pour la sé- n’ont d’ailleurs cessé de résister à toutes les sociétés sans État mais constituées contre
curité. Mais la sécurité contre quoi ? Si les formes de domestication. l’État. Je montre de la même façon dans Zo
frontières de l’État étaient le seul lieu de sé- Votre récit remet aussi en question mia que les populations des montagnes in-
curité, il serait difficile de comprendre pour- l’histoire de la civilisation comme ventent des modes de cultures, notamment
quoi les gens cherchent à fuir sans cesse et d’un progrès cumulatif. Quelle a été la patate qui est souterraine, pour échap-
pourquoi la majorité des guerres sont des l’influence de l’anthropologue Pierre per à l’impôt. Ils ne souffrent pas d’illettrisme
guerres de rapt, faites pour récupérer une Clastres dans vos travaux ? mais choisissent ce que j’appelle l’« allet-
population esclave. Le contrat social devrait trisme », soit le refus du texte. Refuser la litté-
être un aimant, dont le magnétisme attirerait Pierre Clastres a été très important. J’ai ratie est une stratégie pour se tenir hors de
des individus livrés aux dangers de « l’état de trouvé chez lui une assise théorique à ce que portée de l’État, pour résister à la codification
69Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
Idées ENTRETIEN
bureaucratique, à l’extension du domaine de
l’administration.
Votre voyage de deux ans en Malaisie
a été considéré par vos collègues
comme un suicide académique.
Que vous a-t-il appris ?
J’avais accepté un poste à l’université
Yale à cette époque. Mais avant de prendre
ma charge d’enseignant, j’ai décidé d’aller
passer deux ans dans un petit village de 70 fa-
milles en Malaisie, pour étudier la vie pay-
sanne. Mes collègues parlaient de « career
ending move », d’un départ qui signait la fin
de ma carrière. J’ai effectivement craint de
la gâcher mais j’ai au contraire appris énor-
mément. À cette époque, un pouvoir auto
ritaire dirigeait la Malaisie, et les paysans
n’osaient pas manifester dans la rue. La ré-
sistance se déroulait donc sous le radar de la
politique formelle, à travers ce que j’appelle
l’« infrapolitique ». Ce n’est pas de la sous-
politique mais une véritable politique qui
teste continuellement les limites de ce qui
est permis, une résistance non déclarée, qui
demande à tous ceux qui sont pris dans une
forme de domination d’exécuter une per-
formance théâtrale.
Vous montrez notamment comparaison de ces deux textes cachés permet « Le travail
dans Zomia que ce double de comprendre vraiment le fondement de la des paysans
discours existe à la fois du côté relation de pouvoir. est de rester
des subalternes et des dominants. Pour le philosophe marxiste Antonio en dehors
Gramsci, penseur de l’hégémonie des archives »
Zomia doit beaucoup à l’historien Fernand culturelle, est subalterne celui qui est
Braudel et à l’École des annales, au travail de exclu de l’histoire officielle, qu’aucune La Peste d’Albert Camus, je crois à la néces
Marc Bloch, de Maurice Agulhon et d’Emma- archive ne représente. Êtes-vous sité de résister, de m’affirmer dans l’exis-
nuel Le Roy Ladurie sur la paysannerie. En dé- d’accord ? tence, mais sans illusion sur ma capacité à
finissant un territoire qui saute au-dessus des changer le monde. S’agissant d’hégémonie, je
nations pour trouver dans la durée une unité Je souscris à cette définition. J’ai moi- discute la notion dans Weapons of the Weak
de civilisation, je m’inscris dans un esprit brau- même dit souvent que « le travail des paysans [« Les Armes des faibles », 1985, non traduit],
delien ; Braudel avait fait la même chose en par- est de rester en dehors des archives ». J’adhère en contestant qu’il y ait une participation
lant d’une unité méditerranéenne. Zomia est par ailleurs à la formule de Gramsci en adop- consciente et volontaire des dominés à leur
l’étude d’une région conceptuelle qui trans- tant le pessimisme intellectuel et l’optimisme domination.
cende les frontières. Elle recouvre une zone de la volonté. Comme le docteur Rieux dans Pensez-vous, toujours avec Gramsci,
d’insoumission, où une centaine de millions de que la seule historiographie possible
personnes échappent à l’État, au travail forcé des populations subalternes puisse
et à l’impôt. Elles inventent des façons de tri- être littéraire ?
cher. L’usage d’un texte public et d’un texte
caché est l’une d’elles. Tout groupe dominé Des collègues pensent que je dégrade la
produit une performance publique et un texte science politique avec ma façon de m’exprimer.
caché aux yeux des dominants, critique du pou-
voir. L’art de la résistance passe par un art de
la dissimulation : plus le pouvoir est menaçant,
plus le masque est épais. Parmi ces formes de
résistance, je comprends le braconnage ou la
désertion, sur le plan matériel, mais aussi les
rumeurs, les symboles, les contes populaires,
les discours déguisés… Effectivement, les do-
minants aussi produisent un texte caché – il
s’agit de dissimuler la confusion et les erreurs
liées à l’exercice du pouvoir politique. La
70 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
nécessite la manifestation d’une déférence ; LES LIVRES
de l’autre, la domination demande une inter- DE JAMES C. SCOTT
prétation crédible de supériorité. Le tyran
détruit sa propre liberté. La Domination et les arts
de la résistance. Fragments
Qu’avez-vous retenu de votre éducation ?
Mon père est mort quand j’avais 9 ans. Il du discours subalterne
était docteur. Aussi, nous sommes passés (1992 ; trad. fr. Éd. Amsterdam, 2009 ;
d’une situation familiale relativement aisée à rééd. 2019)
la pauvreté. Ma mère était alcoolique. L’école
est devenue ma famille. J’ai été éduqué par L’auteur décode les relations
les quakers, qui m’aimaient bien parce que je de pouvoir en analysant les « discours
parlais politique – mon père était un soutien
de Roosevelt, et j’ai hérité de son inclination cachés », il définit « l’infrapolitique »,
gauchiste. Il n’existe pas de clergé ni de credo soit la politique souterraine
chez les quakers, personne pour dire ce qu’il des dominés. S’appuyant sur
convient de faire. Ils m’ont appris à me tenir
droit dans une foule, à défendre mes idées de nombreux exemples empruntés
quitte à être seul. Ils nourrissent cette forme à la littérature, notamment à George
de confiance, qui les pousse à aimer jusqu’à
leurs ennemis. Je n’ai pas cette qualité, et il Eliot, il adopte un point de vue
m’arrive d’être en colère. Avec eux, enfant, éclectique convaincu que « des formes
j’ai visité les prisons, les instituts psychia-
triques, discuté avec les dockers, mangé avec de domination structurellement
les clochards, assisté aux offices dans les similaires partageront les unes avec
églises noires. J’ai élargi ma vision du monde les autres un certain air de famille ».
en étant exposé à tous les pans de la société…
comme lorsque je lis Orwell. Zomia ou l’art de ne pas
être gouverné
La volonté de ne pas être obscur est d’abord Vous habitez une ferme. Est-ce
un tempérament, mais elle a fini par être un par vœu de simplicité, pour garder (2009 ; Seuil 2013 ; rééd. Points, 2019)
choix. Je recherche toujours le mot le plus un lien avec le travail manuel ?
simple, en m’inspirant d’Orwell. J’ai lu toutes En se penchant sur les communautés
ses œuvres – mon petit-fils s’appelle Graeme J’entends souvent cette question : tra- d’une vaste région marginale d’Asie
Orwell Scott, en hommage. Je lui reconnais vaillez-vous à la ferme pour vous divertir de
deux qualités exemplaires. D’abord, il a été votre occupation académique ? Au contraire, du Sud-Est – la Zomia, partagée
l’un des premiers à critiquer le camp com- je travaille bien mieux après quarante-cinq entre le Vietnam, le Cambodge,
muniste durant la guerre civile espagnole, minutes passées à m’occuper des animaux. le Laos, la Thaïlande et la Birmanie –,
dans laquelle il était engagé, en dénonçant le Je ne prétends pas être un bon paysan, mais l’anthropologue montre les stratégies
totalitarisme stalinien. Cependant, même j’ai appris à tondre les moutons, à vendre la développées pour échapper à l’État
déçu du communisme, il n’a jamais abandon- laine et les agneaux sur le marché. Quand il et combien la « société civilisée »
né la gauche. Ensuite, c’est un merveilleux s’agit de penser, la lumière entre par toutes
écrivain. Il pratiquait l’écriture comme une les fenêtres. peut être oppressive.
sorte d’ethnographe. Si ce n’est déjà fait, lisez Enfin, d’où vient votre francophilie ? Petit Éloge de l’anarchisme
Shooting an Elephant [Comment j’ai tué un élé
phant, 1936], les neuf meilleurs pages de prose J’ai passé deux ans à Paris, quand j’étais (2012 ; Lux éditeur, 2013)
anglaise au XXe siècle. Une explication déci- étudiant, autour de 1960. Je travaillais pour
sive de l’impérialisme colonial. Orwell, de l’association nationale des étudiants, j’étu- L’universitaire s’appuie sur
façon autobiographique, raconte avoir été diais le birman aux Langues orientales et j’as- des exemples de la vie quotidienne
sollicité pour tuer un éléphant pris d’une sistais aux cours de Sciences-Po en auditeur pour appeler à l’insubordination.
crise de folie dans un bazar en Birmanie. libre. Plus tard, au début des années 1970, j’ai
Armé d’une carabine, il part à sa poursuite, suivi mon épouse venue poursuivre une étude Conçu comme la mise en forme
suivi par une foule, et le découvre parfaite- sur les peintres Eugène Delacroix, Pierre Pu- d’arguments dispersés dans ses écrits
ment calme. Il se sent obligé de le tuer, pris vis de Chavanne et Théodore Chassériau. Elle
dans le piège colonial : la volonté des deux est morte il y a une vingtaine d’années, mais académiques, cet éloge n’est pas
mille sujets coloniaux qui l’observent. Il doit j’ai gardé de ce séjour avec elle et mes trois un « argumentaire bien fignolé en faveur
jouer son rôle. D’une part, la subordination enfants un goût pour la littérature française
et pour une certaine présentation des idées, de l’anarchisme », plutôt une série
rare aux États-Unis où l’on sépare stricte- de fragments en faveur d’un « certain
ment le cerveau et l’estomac. Je préfère la
méthode rabelaisienne et la discussion des regard anarchiste » sur l’État,
idées autour d’une table et d’un repas. la révolution et l’égalité.
Homo domesticus. Une histoire
profonde des premiers États
(2017 ; La Découverte, 2019)
Faisant l’histoire profonde
de la domestication des plantes et
des animaux, l’anthropologue révise
le récit de l’émergence de l’État
et l’idée même d’un progrès cumulatif.
Il se fait philosophe en critiquant les
théories du contrat social de Hobbes
et de Locke, et en explorant après
Rousseau « l’origine et les fondements
de l’inégalité parmi les hommes ».
71Philosophie magazine n° 138
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© Illustration : Jules Julien pour PM ; photo-droits d’inspiration : © Basso Cannarsa/Opale/Leemage ; Louis Monier/Bridgeman images.
LE CLASSIQUE SUBJECTIF Idées
JACQUES
DERRIDA
VU PAR
JEAN-LUC
NANCY « Avec Derrida,
j’ai compris
que le paradis
n’existe ni sur terre
ni au ciel »
© Basso Cannarsa/Opale/Leemage JEAN-LUC NANCY Jacques Derrida, grande figure
de la French Theory, passe
Philosophe, il est professeur pour un auteur difficile. À moins,
émérite à l’université comme le conseille son ami
de Strasbourg. Marqué Jean-Luc Nancy, de le lire en
par sa rencontre avec écoutant d’abord sa « musique »,
Jacques Derrida dans sa voix. Et en ayant à l’esprit
les années 1960, il creuse qu’il veut démontrer que, dans
depuis une cinquantaine la vie, nous ne coïncidons jamais
d’années le sillon d’une complètement à nous-mêmes.
œuvre où le corps s’affirme
à la fois dans sa présence
évidente et son étrangeté.
Auteur d’une centaine
d’ouvrages, pour la plupart
publiés aux éditions
Galilée, il vient de faire
paraître La Peau fragile
du monde (Galilée).
73Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
Idées LE CLASSIQUE SUBJECTIF
JACQUES DERRIDA comparer cela à l’étonnement, au choc qu’ont © Louis Monier/Bridgeman images
dû ressentir les auditeurs qui ont entendu
LES DATES CLÉS du rock pour la première fois de leur vie à la
radio dans les années 1950 : le tempo avait
1930 bel et bien changé par rapport aux rythmes
Il naît à El Biar, près d’Alger. du passé. Certes, j’avais eu affaire à d’autres
1956 philosophes contemporains, notamment les
Il obtient l’agrégation professeurs de la Sorbonne comme Ricœur.
de philosophie. Mais Derrida sonnait différemment. En ce
1967 sens, sa présence s’est immédiatement si-
Il fait une entrée remarquée gnalée comme arrivée, dans ma vie comme
dans l’arène intellectuelle dans l’histoire de la philosophie. »
avec la publication coup
sur coup de deux essais LA DIFFÉRANCE
et d’un recueil d’articles : COMME UN UPPERCUT
La Voix et le Phénomène,
De la grammatologie, « En quoi consistait sa nouveauté ?
L’Écriture et la Différence. Dans La Voix et le Phénomène, Derrida ana-
1975 lyse la présence à soi. Ce qui m’a paru décisif
Le succès de sa pensée et qui m’a presque fait l’effet d’un uppercut,
outre-Atlantique, c’est l’idée que dans cette présence, dans
où l’on salue l’originalité l’instant apparemment immédiat qui con
de la French Theory, lui vaut stitue la présence à soi, il y a un écart, une
une invitation à enseigner durée, l’équivalent d’un clin d’œil. Cela si-
gnifie donc que rien ne peut être véritable-
« à l’université Yale. ment présent ! Il y a toujours ce que Derrida
nomme, en substantivant le participe pré-
1983 sent du verbe différer, une différance. La dif-
Il fonde le Collège férance signifie qu’il n’y a pas seulement
international de philosophie une différence, une contradiction entre
et devient professeur deux termes, mais que cette différence est
à l’EHESS. toujours d’une certaine façon infinie, et
2004 que vous n’arrivez jamais complètement
Il meurt d’un cancer d’un terme à l’autre. Quand ces deux termes
du pancréas. sont le soi à soi, ou l’origine et la fin, cela
implique une non-coïncidence qui se dé-
a lecture puis la rencontre de Derrida ploie dans le temps d’une vie. Derrida tenait
ont été un véritable événement pour à ce que la différance ne soit pas comprise
moi. On peut dire qu’il est arrivé dans ma vie comme mot ou concept, mais comme acte,
intellectuelle. C’était dans les années 1960. celui de différer, de se différer. Pas dans le
sens de renvoyer au lendemain, comme
L J’avaisterminémesétudesdephilosophie beaucoup de ses critiques le lui ont objecté.
et j’avais commencé à enseigner. La Voix et Les implications de la différance ne sont
le Phénomène [1967] m’a alors donné l’im- pas qu’existentielles, elles concernent tout
pression d’assister au surgissement de ce qui relevait auparavant de l’unité, de la
quelque chose d’authentiquement nouveau, continuité, en particulier l’histoire.
d’entendre pour la première fois une voix
philosophique contemporaine. Je pourrais Je crois que l’idée de Derrida corres-
pondait à une attente d’époque. Nous
avions été pris jusque-là dans les grandes
unités, celles du sujet et de l’histoire. Et
voilà que quelqu’un affirmait, après Hegel
et Heidegger, que leur continuité n’avait
rien d’évident. Hegel fait de l’Histoire un
sujet, en l’assimilant à la réalisation de
l’Esprit. Heidegger oppose par la suite le
registre de l’être-présent dans le monde et
celui de l’homme comme Dasein, qui se pro-
jette en dehors, à l’extérieur de lui-même,
qui ex-iste. Derrida reprend cette opposi-
tion et en fait une loi générale de la pensée.
Il faut se remettre dans le contexte.
Au début des années 1960, l’histoire était
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quelque chose de très important, nous bai- sommes par ailleurs rendu compte que le Tous ces événements nous ont ap-
gnions dans l’idée qu’elle avançait d’un scénario enchanté que nous nous faisions pris qu’il n’y a ni fin de l’histoire ni para-
mouvement uniforme et inéluctable. Sartre de l’indépendance avait tout d’une chimère. dis, qu’il soit terrestre ou céleste. Au
venait de publier la Critique de la raison dia L’autoritarisme du FLN était de plus en plus milieu de ces désillusions arrive Derrida avec
lectique, soit une tentative nouvelle de pen- évident. Un été, alors que je participais à sa pensée d’un écart à soi constitutif, ce qu’il
ser un mouvement progressif et triomphal l’encadrement d’un stage de formation appellera plus tard une différance dans l’ori-
de l’histoire. Cela n’empêchait pas toutefois pour de futurs professeurs algériens, j’ai gine. Il creuse ce que veut dire différer par
ma génération d’éprouver un malaise pro- découvert que les cadres du FLN refusaient rapport à ce commencement, explore la
fond, de se sentir en porte-à-faux vis-à-vis que les élèves lisent certains auteurs. J’ai possibilité qu’il n’y ait même pas d’origine,
d’elle. La grande affaire avait été pour nous ressenti un très grand malaise. » envisage la fin comme quelque chose qui
la guerre d’Algérie avec la lutte pour son in- diffèretoujoursnécessairementdesoi-même
dépendance. Or cette indépendance a été L’HISTOIRE SANS FIN et n’advient donc jamais. À une époque où
acquise d’une manière que personne n’avait l’idée de fin de l’histoire a fait long feu – ne
prévue. D’abord, l’appel à de Gaulle en 1958. « Ma génération s’est donc retrouvée subsiste plus désormais que la crainte de
Nous étions contre, évidemment ! Je me sou- toute bête. Certes, l’Algérie avait gagné l’effondrement, de la disparition totale des
viens avoir défilé dans les rues en criant : son indépendance. Mais à quel prix ? Et une choses –, Derrida me paraît donc toujours
“Le fascisme ne passera pas !” Et contre toute fois la tâche accomplie, que nous restait-il à éminemment contemporain.
attente, voilà que de Gaulle rend son indé- faire ? Plus rien. Je me souviens d’années où
pendance à l’Algérie ! Nous n’avions pas la tout le monde partait un peu dans tous les Je l’ai rencontré en 1969 alors que
moindre idée de son habileté politique. sens. J’ai même eu ma petite période mao… j’enseignais depuis peu à l’université
Dans les deux dernières années avant la qui a surtout consisté à m’abonner au Quo de Strasbourg. J’avais écrit un petit texte
signature des accords d’Évian, nous nous tidien de Pékin. Cela s’est de toute façon très prétentieux où je dressais un tableau
soldé par une déception supplémentaire. de la philosophie contemporaine. Dans les
L’EXTRAIT LE COMMENTAIRE
DE JACQUES DERRIDA DE JEAN-LUC NANCY
C haque fois que la multiplicité des voix s’est a différence des sexes
« imposée à moi sous une forme telle que L« est quelque chose
j’ai essayé de la présenter comme telle, de pratiquement absent
de la philosophie. Derrida,
c’est-à-dire de distribuer les voix en quelque sorte,
de faire comme si je distribuais les voix dans mon qui était d’une génération
texte, il y avait toujours des voix de femmes ou
une voix de femme. Pour moi, la première manière marquée par les analyses de Freud,
de laisser la parole consiste, dans une situation qui
est d’abord la mienne, à faire droit en lui donnant le a voulu s’en emparer en y appliquant
passage à une voix de femme ou des voix de femmes
qui sont déjà là d’une certaine manière à l’origine de le prisme de la différance. Il a été attentif
la parole ou de ma parole. Il y a des voix de femmes.
Ces voix, je n’écris pas sur elles – vous me demandez au fait que la femme a toujours été
si je suis tenté d’écrire sur la multiplicité des voix en
musique –, je n’écris jamais sur elles. D’une certaine considérée par le philosophe comme
manière, j’essaie de les laisser prendre la parole
– et la garder – à travers moi, sans moi, au-delà un personnage qui se tenait devant lui,
du contrôle que je pourrais avoir sur elles. »
en dehors de lui. La femme est arrivée
Points de suspension, Galilée, 1992, p. 408.
en philosophie en même temps qu’elle est
arrivée sur la scène publique, politique,
c’est-à-dire très récemment. Avec la femme
est arrivée la différence des sexes.
Quand le masculin se vit dans le registre
de la présence à soi assurée, le féminin
représente une présence qui installe
de la différance dans la différence : il n’est
plus seulement question d’opposition
entre deux termes, mais d’un écart
dynamique qui ajourne sans cesse la
présence de l’autre. Par là, Derrida déplace
la différence des sexes : elle traverse
chaque supposée identité (comme Freud
l’avait déjà dit) et la fait différer d’elle-
même. C’est ainsi que l’hermaphrodite
joue un rôle discret mais important chez
Derrida : celui de l’unité se différant. »
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Idées LE CLASSIQUE SUBJECTIF
années précédentes, l’idée circulait que Il y a une folie de son cours tient au fait qu’il enlève le “et”
la philosophie était terminée et que les de Derrida. qui reliait, comme il se doit, ces deux termes
sciences humaines allaient prendre le re- Mais peut-être au programme de l’agrégation en 1975-1976.
lais. C’était évidemment un peu angoissant toute grande Il en fait ainsi un objet “à déconstruire”,
pour le jeune philosophe que j’étais. Pour pensée se comme il l’annonce à ses étudiants en début
ma part, la lecture de Derrida me faisait plu- confond-elle d’année. Faire de “la vie la mort” un seul con
tôt croire en un nouveau départ. Je lui ai avec une cept marque le fait que la vie fait partie de la
donc envoyé mon article. À ma grande sur- forme de folie ? mort et inversement. Si la vie ne mourait pas,
prise, j’ai reçu une longue lettre de réponse, elle ne se connaîtrait même pas elle-même
d’autant plus étonnante qu’il montrait qu’il JEAN-LUC NANCY comme vie. Elle serait simplement identité à
avait lu d’autres articles que j’avais publiés. elle-même. On en revient toujours à la ques-
Vous rendez-vous compte ? Il écrivait qu’il est impossible de commencer, dans les rap- tion de l’identité à soi et à la nécessité d’un
était extrêmement content que quelqu’un ports humains mais aussi en philosophie. Si écart entre l’origine et une fin toujours diffé-
s’intéresse à lui. Derrida a toujours eu peur vous vous lancez dans La Voix et le Phéno rée. La mort fait que la vie peut se rapporter
de la solitude, d’être mal compris. S’en sont mène, vous aurez probablement l’impres- à elle-même comme vie avec ce que cela sup-
suivies une invitation à un colloque autour sion de prendre quelque chose en route, pose de finitude. »
de la rhétorique et une entente aussi hu- dont le commencement vous échappe. Je
maine que philosophique. » crois qu’on ne peut entrer dans la plupart À LA VIE À LA MORT
de ses essais qu’au hasard, en piochant des
UNE FORCE DE LA NATURE morceaux ça et là, en s’amusant. Il y a une « Quand je mourrai, on pourra con
folie de Derrida. Mais peut-être toute grande stater : “Il a fini sa vie.” Mais je ne pourrai
« Derrida avait une présence phy- pensée se confond-elle avec une forme de jamais dire “ma vie”, je ne peux pas me l’ap-
sique particulière très forte, avec son folie ? Beaucoup de textes de Derrida com- proprier. Hegel dit que l’Esprit se maintient
corps trapu et costaud. Entre lui et De- mencent par une déclaration d’intention de dans la mort, et Heidegger envisage la mort
leuze par exemple, le contraste était absolu. ne pas commencer, ou par l’idée qu’il va commepossibilitédel’impossibilité.Derrida
Autant Deleuze était mince et tranchant commencer deux fois, ou par un “donc” qui montre que la mort est bien ce qui m’échappe
comme une lame de couteau, autant Der- ne fait référence à rien de précédent. C’est et ce dans quoi la vie s’échappe à elle-même.
rida en imposait par sa large stature. Il avait presque le nerf de sa pensée. C’est seulement par là qu’il est possible de
un habitus un peu populaire, de pied noir : penser qu’une vie s’accomplit. Cela ne si-
son aisance avec le football notamment. Je Prenez le séminaire récemment gnifie pas que la mort prend en charge la vie
me souviens qu’il ne se privait pas d’échan- paru, La Vie la Mort. Toute l’originalité pour en faire une autre vie, mais que c’est
ger quelques ballons avec mon dernier fils, ainsi qu’une vie peut se comprendre elle-
alors que je n’ai jamais su jouer. Dans la pa- même. Le christianisme propose l’idée d’une
role ordinaire, il arrivait que son accent res- vie après la mort, d’un au-delà qui donne-
sorte. C’était une force de la nature que je rait son sens à la vie terrestre. Derrida op-
n’ai jamais vue malade avant qu’il n’attrape pose à cela ce qu’il nomme “survie” : la mort
le cancer qui l’a tué. Il ne supportait pas détient le sens de la vie comme non donné,
d’aller à l’hôpital d’ailleurs. non disponible. Il y a donc une extrême
douleur, mais du sens.
Sa puissance physique allait de pair
avec sa puissance intellectuelle. Il ne Derrida ressentait vraiment l’injus-
pouvait parfois pas s’arrêter de parler. Il tice de la mort, il n’en voulait pas, et
m’avait raconté qu’une fois, invité à l’Uni- nous avons eu plusieurs conversations à
versité de Mexico pour présenter le Collège ce sujet. J’ai écrit un petit livre sur la résur-
international de philosophie, il avait dormi rection chrétienne, où j’essayais de donner
tout le long du vol puis du trajet de l’aéro- une interprétation du mot grec anastasis,
port à l’Université. Une fois à la tribune, qui signifie redressement. Par résurrection,
bien obligé de se réveiller, il se mit à parler je ne pense pas qu’il faille entendre qu’une
pendant deux heures sans avoir rien prépa- autre vie nous attend, mais qu’après notre
ré. Il m’a avoué une fois que cette pro- mort, notre vie se redresse, forme comme
pension à la parole était un brin maladive. un angle droit par lequel elle prend enfin
C’était une puissance énorme, qui partait son sens. Derrida n’était pas vraiment con
parfois un peu dans tous les sens. À l’écrit, vaincu par cette interprétation, il l’a même
le Derrida auquel je suis le plus attaché écrit quelque part. Tout ça pour me glisser
reste celui de La Voix et le Phénomène ou à l’oreille, quelques années plus tard : “Tu
d’Ousia et Grammê, des textes difficiles mais sais, moi, ce que je voudrais au fond, c’est une
d’une puissance à vous donner le vertige. bonne vieille résurrection !” Cela ne signifie
pas qu’il aurait voulu y croire. Au contraire,
Il est vrai que Derrida ne fait pas cela signifiait qu’il reconnaissait l’écart
vraiment l’effort d’expliquer mais plu- irréductible entre la force du désir et la
tôt celui d’embrouiller. Est-il volontaire- clarté de la pensée. »
ment ou involontairement obscur ? Proba-
blement les deux. Cela va avec cette vérité Propos recueillis
existentielle qu’il défend, selon laquelle il par Victorine de Oliveira
76 Philosophie magazine n° 138
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LA BIBLIOTHÈQUE DE DERRIDA
Écrire pour aller plus loin
L’œuvre de Jacques Derrida est foisonnante.
Comment se repérer dans un tel labyrinthe ? Voici quelques arrêts…
sans garantie de trouver un jour la sortie ! Par V. de O.
DE LA GRAMMATOLOGIE e dont je rêve, c’est une ex- GLAS
(1967) C« périmentation d’écriture qui (1974)
aille ailleurs ou plus loin que
Derrida fait son entrée sur la scène philosophique je ne suis allé jusqu’ici », dé- Avec ce texte (mais peut-on encore le qualifier ainsi ?),
en tentant une déconstruction du concept d’écriture. Derrida franchit un cap. La présentation en deux colonnes
clare Derrida au micro de ressemble à un geste poétique autant que philosophique.
Avec elle serait née l’histoire, puisqu’elle permet Il y reprend les éléments d’un séminaire consacré
de garder la trace des événements. Toutefois, la France Culture en 1998. Son œuvre a pour- à « La famille de Hegel » tenu en 1971-1972 à l’École
philosophie ne lui accorde pas la place qu’elle mérite normale supérieure. Une colonne pour Hegel, une colonne
tant déjà bien entamé les marges de la phi- pour l’écrivain Jean Genet (qui lui-même avait tenté
et lui préfère la voix, gage de présence : quand une mise en page similaire dans un article publié dans
la voix atteste de la présence de celui qui parle, losophie, jumelant cette dernière à la poésie, la revue Tel Quel en 1967) : les deux dialoguent,
se heurtent, s’entrechoquent, dans leur plein mais aussi
l’écriture apparaît toujours comme seconde, ou en tout cas à une forme d’expression plus leur vide, puisque certaines parties du texte sont
instrumentale, voire morte. Derrida veut au tronquées, manquent. Quel rapport entre les deux
contraire montrer que l’écriture, les signes, littéraire – ésotérique, railleront ses détrac- auteurs ? La question est à peine pertinente : il s’agit
entretiennent non pas une relation d’opposition plutôt de travailler les possibilités de résonance,
binaire simple avec la voix, mais que parole et teurs. Derrida entame sa carrière philoso- de parasitage, voire d’infection. Il y a quelque chose
écriture sont engagés dans le mouvement de ce qu’il de la machine infernale dans cette entreprise d’écriture
nomme la différance avec un « a ». « Il n’y a pas de phique en s’interrogeant sur le statut du philosophique hors norme. Quant au titre, on ne voit pas
hors texte », affirme-t-il, non sans provocation. d’autre explication que le désir de sonner le glas du sens…
C’est-à-dire que le texte contient à la fois sa propre texte, de l’écriture. Ce n’est pas tellement
LA CARTE POSTALE
trace matérielle et la voix pour le dire. que l’idée avait échappé à ses prédécesseurs.
(1980)
LA VOIX ET LE PHÉNOMÈNE Dans le Phèdre, Platon oppose déjà l’écriture
« Vous pourriez lire ces envois comme la préface d’un
(1967) à l’oralité, s’inquiétant que le signe écrit ne livrequejen’aipasécrit », prévient Derrida. Là encore,
le texte se dérobe, et l’auteur commence en déclarant
En même temps que De la grammatologie paraît devienne le dépositaire exclusif de la mémoire. qu’il refuse de commencer. Là encore, le geste semble
ce deuxième essai par lequel Derrida se fait plus littéraire et poétique que philosophique. Et là
Pour s’affranchir d’une opposition qu’il juge encore, ce qui manque prend autant de sens que ce qui
un nom. Le propos est ardu, articulé autour d’un se montre – de cette prétendue correspondance avec une
© Louis Monier/Bridgeman images commentaire serré de Husserl, difficilement stérile et où il voit un privilège accordé à la pa- personne dont on ne connaîtra jamais l’identité, certaines
role sur l’écriture, Derrida substitue à cette phrases ont disparu, mangées par les flammes. Ne reste
accessible aux non-familiers de la phénoménologie dernière les notions de trace, de gramme. Ce qu’un texte-cendres. De la cendre qui brûle, toutefois :
et de ses arcanes les plus savants. Là encore, sont les premières occurrences d’une série « Et quand je t’appelle mon amour, mon amour, est-ce
de concepts faussement transparents et toi que j’appelle ou mon amour ? Toi, mon amour, est-ce
Derrida interroge le problème de la prééminence de de néologismes philosophico-poétiques qui toi que je nomme ainsi, à toi que je m’adresse ? Je ne sais
la voix, du phonocentrisme. Selon lui, Husserl aussi sont la marque de fabrique de Derrida. Avec pas si la question est bien formée, elle me fait peur. »
la différance, la déconstruction, mais aussi
est victime de ce préjugé, bien qu’il tente dans dans une moindre mesure la dissémination SPECTRES DE MARX
De l’origine de la géométrie de réhabiliter l’écriture. ou la distinerrance, il devient aussi célèbre
qu’il est sans doute mal lu et compris. C’est (1993)
Pour Derrida, Husserl fait encore de la parole une finalement aux États-Unis, où l’engouement
modalité de l’écriture sans inverser réellement pour la French Theory gagne les universités, On pourrait croire que les considérations textuelles
qu’il fait le plus d’émules. Il ne déroge pas à de Derrida sont détachées de tout enjeu politique.
leur rapport. Avec cette analyse pointue de la place la règle de l’intellectuel engagé en publiant C’est à la suite d’une conférence donnée à l’Université
du signe écrit, Derrida s’inscrit dans le mouvement plusieurs textes sur l’accueil des migrants et Riverside en Californie qu’il prolonge sa réflexion
structuraliste à la suite de Barthes et de Lévi-Strauss. l’hospitalité. « Dès que je vois se constituer sur Marx et creuse la notion de spectralité. D’où lui
même le mot de “communauté” […], dès que vient l’idée ? D’une citation du Manifesteduparti
LA DISSÉMINATION je vois se constituer une appartenance un peu communiste : « Unspectrehantel’Europe– lespectre
trop naturelle, protectrice, fusionnelle, je dis- ducommunisme. » L’ambivalence de la présence
(1972) parais »… Sa disparition en 2004 semble ne absente du spectre permet à Derrida de penser la chute
l’avoir rendu que plus présent dans le pay- d’un régime soviétique dont les feux ne sont toutefois
Dans ce recueil de quatre articles, Derrida introduit sage intellectuel français. Disons qu’il n’est pas près de s’éteindre. Il se livre ainsi à ce qu’il nomme
plusieurs nouveaux concepts : le supplément, plus à une étrangeté près… une forme d’hantologie : « Cettelogiquedelahantise
l’hymen et celui qui les surplombe tous, ne serait pas seulement plus ample et plus puissante
qu’une ontologie ou qu’une pensée de l’être. […]
la dissémination. Du fait de l’héritage de la logique Elle abriterait en elle, mais comme des lieux
aristotélicienne, la philosophie est habituée à penser circonscrits ou des effets particuliers, l’eschatologie
et la téléologie mêmes. Elle les comprendrait, mais
par oppositions binaires avec des termes statiques, incompréhensiblement. »
figés. Même la dialectique hégélienne, qui introduit
un troisième terme et implique un mouvement,
reste, selon Derrida, trop étriquée. Le concept de
dissémination lui permet de marquer l’absence
d’origine, de commencement, mais aussi de fin,
propre à l’acte de différance. La dissémination
renvoie à la pluralité, à la dispersion gratuite,
à ce qui est semé au hasard, elle dit l’absence
ou la surcharge, le surplus de sens.
77Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
SPRINT STRATES
UN GRAND LIVRE RÉSUMÉ L’HISTOIRE D’UNE IDÉE
EN UNE PHRASE Maladie
L’OUVRAGE L’AUTEUR La fièvre vous fait délirer ? Laissez les grands
L’Interprétation SIGMUND auteurs vous ausculter. Par Naomi Hytte
du rêve (1899) FREUD LP L A T O N (428-348 av. J.-C.)
a maladie ne touche pas que le corps. Chez Platon, les
RÉSUMÉ « maladies de l’âme » sont les passions qui nous poussent
« Chaque nuit, tu exprimes dans tes rêves à choisir l’illusion et la déraison. La joie comme la douleur
sont des troubles qui nous écartent de la raison. Mais qui sera
les désirs que tu as refoulés depuis le médecin de nos âmes tourmentées ? Le philosophe, répond
des années, et tu les assouvis, souvent Platon, car il nous oriente vers les idées justes et vraies.
de façon déguisée : apprends donc à les
décrypter pour explorer ton inconscient ! » LM O N T A I G N E (1533-1592)
a maladie peut nous aider à mieux nous connaître.
INTRADUISIBLE Montaigne, qui souffre de calculs rénaux, comprend
UN CONCEPT ainsi qu’âme et corps sont indissociables. Quand nous
VENU D’AILLEURS souffrons, nous expérimentons concrètement la « crainte
de la mort ». Cette peur, relayée par les « sentences dont
LANGUE D’ORIGINE : GREC la médecine nous remplit la tête », s’ajoute à la douleur physique.
Agapè PN I E T Z S C H E (1844-1900)
our Nietzsche, c’est dans la médecine de l’âme de Platon
Q uel rapport entre les agapes et l’amour pur et qu’il y a « quelque chose de malade » : dévaloriser la vie
inconditionnel que signifie agapè en grec ? du corps revient à nier la vie même. À cette « grande maladie »
La réponse ne se trouve pas chez les classiques hellé- de la civilisation européenne, Nietzsche oppose une « grande
niques : pour parler d’amour, Platon préfère théoriser santé », capable de surmonter l’épreuve de la souffrance et de
l’éros (le désir charnel qui parcourt Le Banquet), et Aris- l’affaiblissement. Ainsi la maladie « nous rend plus profonds ».
tote la philia (l’amour fraternel évoqué dans l’Éthique à
Nicomaque). L’agapè, lui, est mobilisé dans le Nouveau OC A N G U I L H E M (1904-1995)
Testament, où il qualifie l’amour divin et l’esprit de cha- n pense souvent que la santé est la norme du vivant.
rité. Dans la Bible latine, agapè est traduit par caritas. Or Canguilhem rappelle qu’une norme « tire
Lorsque Jean enseigne que « Dieu est amour », selon la son sens, sa fonction et sa valeur » de ce qui s’en écarte.
traduction française, c’est d’un amour charitable et Santé et maladie n’ont donc de sens que l’une par
inconditionnel qu’il s’agit. Mais contrairement à éros, cet rapport à l’autre : la maladie est un écart par rapport
© Library of Congress-Domaine public ; pictogrammes : The Noun Project. amour n’est pas à sens unique. Parce que Dieu nous aime, à la santé. Mais elle instaure pour l’organisme
nous pouvons puiser dans son agapè et nous aimer les un nouveau fonctionnement, avec ses normes propres.
uns les autres. Si nous parlons d’« agapes » à propos d’un
festin, c’est en référence aux dîners que les premiers NF O U C A U L T (1926-1984)
chrétiens partageaient et qui portaient ce nom. La cou- otre manière de considérer les maladies dépend
tume des agapes chrétiennes s’est perdue au IIIe siècle, des époques et des cultures. Et c’est surtout le cas
mais l’idée de partage s’est maintenue. L’agapè, c’est cet pour les maladies mentales. Au XVIIe siècle, les fous
amour-communion universel que Nietzsche soupçonne sont victimes d’un « grand renfermement », internés
d’être bien peu désintéressé dans sa critique des valeurs dans des asiles aux côtés de tous les déviants sociaux.
chrétiennes. Il y voit la ruse d’une morale qui menace la C’est seulement à partir de 1789 que la folie est envisagée
vitalité humaine, affirmant dans Par-delà bien et mal : « Le comme une pathologie mentale.
christianisme a empoisonné éros – il n’est pas mort, il est
devenu vicieux. » 79Philosophie magazine n° 138
Ariane Nicolas AVRIL 2020
Idées BOÎTE À OUTILS
DIVERGENCES
UNE QUESTION DU QUOTIDIEN,
LES RÉPONSES
DE QUATRE PHILOSOPHES
Pourquoi les théories du complot
sont-elles si populaires ?
Il paraîtrait que nous n’avons jamais marché sur la Lune… La Nasa a beau multiplier clichés,
démonstrations et témoignages, la rumeur court toujours. Comment expliquer le succès
du conspirationnisme ? Quatre philosophes livrent leurs réponses top secrètes. Par Quentin Regnier
Parce qu’elles 1 2 Parce qu’elles sont
exercent notre esprit des manifestations
critique de notre puissance
RENÉ DESCARTES (1596-1650) QFRIEDRICH NIETZSCHE (1844-1900)
u’est-ce qu’une théorie ? Une
A u début des Méditations méta- vision neutre et objective de la réa-
physiques, Descartes entrevoit lité ? Absolument pas, répond Nietzsche,
une hypothèse terrifiante. Et si, tout au c’est même tout l’inverse. Une théorie
long de notre existence, on nous manipu n’est que l’expression d’une interpréta-
lait ? Si, à la place d’un « vrai Dieu, qui est la tion du monde. Nietzsche développe une
souv eraine source de vérité », il y avait (au pensée perspectiviste : il n’y a pas de vérité
ciel ou en coulisses) « un certain mauvais au sens traditionnel du terme, mais un
génie […] qui a employé toute son industrie à me fourmillement de points de vue con
tromper » ? Thèse audacieuse : ici, c’est currents, dont chacun reflète les certi-
Dieu lui-même qui est soupçonné, ce qui tudes, les besoins et les valeurs de qui les
fait peut-être de Descartes le plus grand défend. Expliquer, c’est donc toujours
théoricien du complot de l’histoire… Mais exercer une certaine « volonté de puissance »
regardons-y de plus près : chez lui, le com- sur la réalité. Et si c’était précisément au
plot est d’abord un outil intellectuel. Il nom de cette irréductible diversité des
pousse à remettre en cause les convictions points de vue que nos théoriciens du com-
les plus solides pour atteindre la certitude. plot contestaient les versions officielles ?
Parce qu’elles 3 Parce que nous © Illustration : Séverine Scaglia pour PM
fournissent sommes toujours
une explication facile superstitieux
LGASTON BACHELARD (1884-1962) DKARL POPPER (1902-1994)
’attrait des théories du complot ans La Société ouverte et ses
n’aurait pas surpris Bachelard. Il y ennemis, le philosophe des sciences
aurait sans doute vu un mal nécessaire. En analyse ce qu’il appelle la « thèse du com
effet, le chemin vers la connaissance objec- plot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer
tive est semé de préjugés, de vices de rai- un phénomène social, de découvrir ceux qui
sonnement et de pseudo-explications. ont intérêt à ce qu’il se produise. […] C’est,
Connaître, c’est surmonter ces obstacles sous sa forme moderne, la sécularisation des
épistémologiques auxquels l’esprit cède superstitions religieuses. Les dieux d’Homère,
presque automatiquement. La référence dont les complots expliquent la guerre de
au complot est d’ailleurs un bon exemple Troie, y sont remplacés par les monopoles, les
de ce que Bachelard appelle « l’obstacle sub capitalistes ou les impérialistes ». À une
stantialiste », qui pousse à systématique- époque où l’autorité de la science est de
ment expliquer les faits observés au moyen moins en moins discutable, le complo-
d’une cause unique et occulte. Si l’opium tisme serait le nouveau visage de nos
fait dormir, c’est à cause d’une « vertu dor superstitions. Il est vrai qu’il est plus exci-
mitive ». De même, si la société a des pro- tant de croire aux reptiliens qu’à des
blèmes, ce serait à cause d’un groupuscule 4 logiques économiques impersonnelles.
tout-puissant qui agit dans l’ombre.
78 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
IdéesBACK PHILO
réciprToqouuetmceentqeute qlues’il«shom jLmuagmteéeenrsitsepléseqéuuovciuvehanitlamesnnmetsga td:eéobrsniiene l»ensrs.
Les échanges
favorisent-ils la paix ?
enco«urre aPfngafeeornvrmtcoeelntertteidnsltéeevslen’alcotov-pènpndieelitmmsioee nn»nstt,,. r«cAoanp blcpsoaoernrdcteepcaaedlnemitrxeter o»elunebtsrleehsocmietnmotyeresen. sÉ,tats,
Défrichage
PREMIÈRES INTUITIONS EXEMPLES QUI VIENNENT À L’ESPRIT RÉFÉRENCES UTILES
Les échanges permettent a priori L’épisode biblique de la tour de Babel Montesquieu, De l’esprit des lois (1748).
d’entretenir des relations avec les autres montre que les échanges linguistiques Ce philosophe des Lumières défend l’idée
et de se rapprocher d’eux. Ils favorisent sont nécessaires à la construction que les échanges économiques favorisent
l’entente entre les peuples d’un projet commun. Les ouvriers la paix et font prospérer les nations.
en les rendant interdépendants. de Nimrod mirent en chantier cet édifice Il parle du « doux commerce » qui, contre
Mais les conditions de l’échange que leur roi voulait hisser jusqu’au ciel les « préjugés destructeurs », permettrait
peuvent être défavorables et pour défier Dieu. Mais Dieu les châtia de supplanter la guerre, celle-ci étant
ne bénéficier qu’à l’une des parties. en divisant les langues, rendant leur travail toujours bien plus coûteuse que profitable.
impossible et leur discorde croissante.
Il importe donc de fixer Karl Marx, Le Capital (1867). Le père
les conditions justes de l’échange. Le commerce triangulaire signale du communisme dénonce la fausseté du
Par exemple, par contrat, afin que une ruse dans les échanges : contre contrat de travail en régime capitaliste.
celui-ci ne masque pas des privilèges de la pacotille, les colons s’approprient Le travailleur ne reçoit pour salaire que ce qui
qui conduiraient à la guerre. des prisonniers africains qu’ils revendent lui permet de reproduire sa « force de travail »,
Mais le conflit des intérêts tend à falsifier en Amérique comme esclaves. La nouvelle tandis que le capitaliste tire un maximum de
le contrat qui ne sert alors que le plus fort. Tamango (1829) de Prosper Mérimée bénéfices de l’exploitation de cette même
dénonce cette ruse en racontant force. Seules la révolution et la dictature
Pourtant, on voit mal comment la rébellion des Noirs contre les esclavagistes du prolétariat pourraient, croit Marx,
l’homme, qui ne peut satisfaire ses besoins lors de leur traversée de l’Atlantique. faire advenir une société juste et paisible.
tout seul, pourrait se passer d’échanger.
Animal sociable, il ne peut s’empêcher Marie-Antoinette (2006), film Claude Lévi-Strauss, Anthropologie
de parler, de commercer, de se reproduire. de Sofia Coppola, montre comment structurale (1958). Selon lui, les échanges
Les échanges sont donc une nécessité un mariage arrangé pour favoriser ne concernent pas seulement les biens
pour son épanouissement. la toute-puissance des monarchies en Europe ou les paroles, mais aussi les personnes,
n’est pas un gage de stabilité. La reine, et, dans les sociétés traditionnelles,
Ce sujet est tombé au bac en 2007 présentée comme une éternelle adolescente, tout particulièrement les femmes.
(séries technologiques). sera surnommée « l’étrangère » à l’aube C’est cet échange qui permet à la société
de la Révolution. L’échange matrimonial de subsister pacifiquement parce qu’il oblige
ne favorise pas nécessairement la paix. les familles à se mélanger et à se respecter.
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AVRIL 2020
Un bon plan
Cle’epsrtobqluèomi e ? 1 Échanger TRANSITION
sert la paix. Les échanges ne suffisent donc pas
Contrairement au don (qui n’est pas Parce qu’il ne vit pas en autarcie, l’homme à garantir la paix. Pourtant, le repli sur soi
réciproque) ou au vol (qui est subi), a besoin de son semblable. Sa bonne ne renforce-t-il pas les préjugés
l’échange engage toujours au moins évolution passe par le partage des tâches et l’intolérance à l’égard des autres ?
deux personnes qui consentent et l’échange des produits qu’il fabrique pour Comment alors s’assurer de la paix ?
à se donner réciproquement des biens vivre. Il semble donc évident que l’échange,
réels ou symboliques. Il y a a priori qui suppose de s’entendre sur le gain Les échanges ne favorisent
dans les échanges une volonté mutuel escompté, favorise le rapprochement 3 la paix que s’ils sont équitables.
d’entente qui semble propice
à favoriser la concorde entre pacifique des hommes entre eux. Les échanges ne concernent pas
les hommes. Mais n’est-ce pas un leurre ? Comme l’écrit Montesquieu, « l’effet seulement les biens et les services.
En effet, comme l’observait déjà Platon naturel du commerce est de porter à la Comme le remarque Lévi-Strauss, on
dans la République : « l’impuissance paix ». À terme, la paix et les échanges se échange également des « messages » et,
où se trouve chaque individu de se suffire renforcent mutuellement : « C’est presque dans les sociétés traditionnelles, « les
à lui-même » le pousse à se rapprocher une règle générale que partout où il y a femmes » qui assurent la perpétuation
de son semblable. C’est donc plutôt des mœurs douces, il y a du commerce ; et de l’espèce. En effet, la prohibition de
par nécessité que par choix que que partout où il y a du commerce, il y a l’inceste, partout observable, oblige à
nous communiquons avec autrui. des mœurs douces. » ouvrir les familles aux autres familles.
Se peut-il alors que les échanges C’est que les nations qui échangent L’étude du système de parenté montre
ne soient pas animés des meilleures des biens adoptent une même langue, celle que la culture humaine ne tend pas à
intentions mais constituent seulement du négoce, pour édifier un monde commun l’isolement. La loi d’exogamie pourrait
une ruse pour ne satisfaire que de prospérité. Sans cette langue commune alors servir de modèle pour penser la
ses propres intérêts ? Si tel était le cas, qui permet de s’accorder sur la valeur faculté pacificatrice des échanges.
les échanges seraient au service d’une des échanges, la paix est en danger comme Cependant, l’histoire révèle que bien
entreprise d’instrumentalisation d’autrui, en témoigne l’épisode de Babel dans la Bible. des mariages arrangés ne font
voire de domination. Loin de favoriser que servir les intérêts des plus forts
la paix, ils fourniraient des motivations et la conservation de leur pouvoir.
à la guerre. Pourtant, est-ce à dire TRANSITION Marie-Antoinette paya de sa vie cette
qu’il faille couper à tout échange et Les échanges protègent donc de la guerre coutume des monarchies européennes
se refermer sur soi pour vivre en paix ? dans la mesure où ils assurent une relation qui étaient restées sourdes aux appels
de confiance entre les peuples. d’un peuple affamé. Échanger ce qui a le plus
Mais cette confiance est-elle bien fondée ? de valeur ne garantit pas une paix durable.
2 Les échanges injustes CONCLUSION
favorisent la guerre. Toujours plus nombreux grâce
Les échanges masquent souvent une ruse à la révolution technologique
qui profite à une seule partie. et à l’amélioration des transports,
Dans Le Capital, Marx estime que le les échanges rapprochent les hommes.
travailleur en mal d’emploi vend sa force Mais sans souci d’égalité et de justice
de travail au prix le plus bas, alors que dans la codification des échanges,
le bourgeois qui l’achète comme une on ne peut être assuré que l’ère
simple marchandise en tire un maximum de la communication devienne
de profits. Le travailleur est donc con un âge de paix.
damné à apporter « sa propre peau au
marché » pour « être tanné ». Le « tra-
vail exploité » révèle qu’au XIXe siècle,
l’économie capitaliste repose sur un con
trat injuste bien que légal.
Cette ruse dans l’échange s’observe
dans le commerce triangulaire où, acheté
contre de la pacotille en Afrique, l’esclave
est revendu avec un profit considérable
aux Amériques. Injustes, les échanges
ne peuvent mener qu’à la révolte des
exploités et à la guerre, comme en témoignent
la nouvelle Tamango de Prosper Mérimée
ou la révolution bolchevique de 1917. Par Nicolas Tenaillon
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LIVRES
E« ntre et sois le bienvenu, toi que je veille de sa propre noyade dans la même mer. Très
ne connais pas. » Ces mots furent justement intitulé Chroniques (Éd. Rivages, préface
les premiers qu’Anne Dufour- de Robert Maggiori), ce recueil laisse entendre le
mantelle, alors jeune philosophe souci d’Anne Dufourmantelle pour la violence des
(elle avait 33 ans), publia, en 1997, temps : « Il faudrait, dans cette époque morbide, prêter
dans un dialogue avec Jacques Der- l’oreille à ceux qui savent la sagesse des corps, des sen
rida sur l’hospitalité. Ces mots étaient sans doute sibilités, des enfances. » Le hasard du feuilletage nous
ceux par lesquels elle accueillait dans son cabinet amène à l’article intitulé « L’art de l’enfance ».
Le billet de psychanalyste la parole et le silence d’autrui. Ces L’enfance est, dit-elle, « en voie de disparition » : « On
de Catherine Portevin mots, enfin, définissaient pour elle l’espace de la voudrait des enfants raisonnables et purs. Cela donne
pensée et l’élan de la vie, qui sont fondamentalement des adultes immatures et désolés. » Prendre le risque de
PENDANT acceptation de l’inconnu, tel qu’il se présente. Aussi, garder l’enfance vivante en soi, c’est garder le contact
QUE la chronique, qui exige l’attention du jour pour le avec le désordre, l’intact, l’éternité, la recréation, la
jour, fut-elle un genre secrètement taillé pour elle. liberté… En un mot, la douceur. La douceur « est le
J’Y PENSE Elle en a rédigé une vingtaine dans les colonnes de nom secret de la beauté », écrivait la philosophe dans
Libération entre octobre 2015, l’année des peurs (trau- son essai La Puissance de la douceur. C’est en voulant
matisme des attentats islamistes, migrants aux fron- sauver deux enfants qu’elle est morte le 21 juillet 2017.
tières et noyés en Méditerranée…), et juin 2017, à la Anne Dufourmantelle était une belle personne.
LE LIVRE DU MOIS POUR TOUS
LECTEUR CURIEUX
LECTEUR MOTIVÉ
LECTEUR AVERTI
Livres
À gorges
déployées © Serge Picard pour PM ; Laurent Metterie/La Produxion.
Partant du constat que les seins sont un impensé
du féminisme, la philosophe a interrogé des femmes
de tous âges sur l’expérience qu’elles en ont.
Seins. En quête d’une libération /
Camille Froidevaux-Metterie / Anamosa / 224 p. / 20 €
H« aaaaan, mais ça pousse ! » :
on est prête à parier que bien
rares sont celles qui, entre 10
et 14 ans, n’ont pas eu droit à la
remarque. Et ont ressenti, par la même
occasion, l’envie de disparaître immédia-
tement sous terre pour cacher, avec leurs
seins naissants, un corps involontaire-
ment devenu visible et désirable.
Cette expérience féminine presque
unanimement partagée a bizarrement été peu explorée. Alors
que le féminisme amorce un tournant que la philosophe Ca-
mille Froidevaux-Metterie qualifie dans son précédent essai
82 Philosophie magazine n° 138
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de « génital » (Le Corps des femmes. La bataille de l’intime, Philoso-
phie magazine Éditeur, 2018), les seins semblent être les grands
oubliés de la fête. On fait des pendentifs de clitoris. On en vante
même la taille ( jusqu’à 12 centimètres !), intégrant ironique- La chronique
ment l’organe du plaisir féminin à une forme de « concours de de Philippe Garnier
bites ». On dessine des vulves sur les murs de nos villes, histoire
de concurrencer les omniprésents pictogrammes de pénis or- LE ROMAN DU MOIS
nant les portes des toilettes de collèges ou de bars. Mais les seins ?
Contrairement aux autres organes sexuels féminins, il est L’aventure du moi
vrai qu’ils ne sont pas à proprement parler invisibles. Pourtant, Les textes de Pierre Pachet rassemblés dans ce livre
on n’a toujours pas le droit de poster une photo de soi seins creusent la distance de soi à soi par une attention constante
nus sur Instagram ou Facebook, quand les hommes peuvent
exhiber sans problème leur torse, mais les poitrines féminines aux choses et aux autres.
s’affichent sur les publicités de lingerie, et on ne compte pas
le nombre de poèmes laudateurs dont elles font l’objet. Quant Un écrivain aux aguets. Œuvres choisies / Pierre Pachet /
à l’expérience qu’ont les femmes de leurs seins, c’est une autre Préface E. Carrère / Postface M. Rueff / Pauvert / 960 p. / 28 €
histoire. C’est cet oubli paradoxal que Camille Froidevaux-
Metterie a voulu réparer en interrogeant un panel de femmes Q u’est-ce qu’un individu ? Comment en cerner la
d’âges et de parcours très divers. Et en les photographiant nature, la puissance, les tensions contradictoires ?
dans un noir et blanc bienveillant, seins libres. Ces questions sont au centre de l’œuvre de Pierre
Il y a d’abord l’idée d’« en finir » avec leur beauté. Ou plus Pachet (mort en 2016). En 1991, dans un article intitulé « Poli-
précisément d’un type de poitrine, au détriment de tous les tique de l’individualisme », il décrivait : « La variation des
autres. Le sein idéal ne dépasse pas le bonnet B, se tient haut et retours sur soi, des rectifications, des égarements, bref, tout un
ferme, l’aréole lisse et le téton fier, symétrique parfait de son travail de pulsation pris entre l’effort pour coïncider avec soi et
voisin. Une bonne part de l’histoire de l’art en atteste. On con celui pour étendre son champ d’existence. » Dessinant les con
viendra toutefois que cette « demi-pomme » ne court pas les rues. tours de ce « soi » qui n’en finit pas de lui échapper, Pachet
Elle est même irréaliste passé un certain âge – sauf à recourir au s’est risqué avec une égale intensité dans la narration et l’essai.
bistouri. En dépit de leur diversité réelle, on demande aux Préfacé par Emmanuel Carrère, ce volume d’œuvres rassemblées réunit
femmes de conformer leurs seins à ces standards via arma- l’envers et l’endroit, le Pachet essayiste et le Pachet narrateur. Il s’ouvre par ces
tures, coques push-up, bretelles et autres instruments de torture deux récits que sont Autobiographie de mon père et Conversation à Jassy, l’un
plus ou moins enrobés de dentelle. Certes, les hommes aussi su- comme l’autre habités par ce que l’auteur appelle «le précieux malaise du voya
bissent des injonctions quant à leur corps. Mais rares sont les geur», qu’il s’agisse de se mettre dans la peau de l’autre – le père, le plus proche
caleçons qui proposent de remodeler leur anatomie intime. Dé- de soi – ou de retrouver une Roumanie ancestrale et cependant étrangère.
barrassés de l’enjeu esthétique et représentés dans leur diver- Dans les essais des années 1990 et 2000 – Le Grand Âge, Adieu, L’Amour
sité, les seins peuvent entamer leur mouvement de libération. dans le temps, Aux aguets, Devant ma mère –, Pachet élabore une forme qui lui
Des témoignages recueillis par Froidevaux-Metterie est propre. Cette forme est inquiète par nature : elle oscille entre une pensée
émerge l’idée d’une identité féminine construite dialectique- plongée dans l’émotion et une narration qui tourne sans cesse autour du
ment entre un mouvement d’« objectivation-aliénation », d’une concept. Sabotant à l’avance toute assurance excessive, toute pose, tout
part, et un mouvement de « libération-réappropriation », d’autre confort, Pachet s’aventure dans une distance entre soi et soi qui n’en finit pas
part. Quelle que soit la taille de leurs seins, les femmes les de se reconstituer. L’écriture est pour lui un perpétuel effort d’attention qui
expérimentent à la fois comme un objet dont elles sont dépos- se confond avec le désir.
sédées – on les touche sans leur demander la permission, on Dans L’Amour dans le temps, Pachet, qui vient de perdre son épouse, se
les enferme dans des soutien-gorge uniformes – et dont elles perçoit comme un autre homme. La soixantaine largement passée, il a l’im-
sont fières, en attendent la naissance et en tirent même des pression d’habiter un corps nouveau et, sans cesser pour autant d’être en
orgasmes. De ce paradoxe naît le féminin que Froidevaux- deuil, se découvre un regain de désir. Ce sentiment d’étrangeté s’accompagne
Metterie oppose à la féminité. Quand cette dernière est « défi d’un malaise joyeux et se teinte d’une pointe de sarcasme envers soi-même.
nie séculairement comme un mélange de disponibilité sexuelle, de Critique pour La Quinzaine littéraire, inlassable lecteur et défricheur, Pachet
dévouement maternel et de dépendance matérielle », la philo- écrit cependant : « [...] Je continue à refuser de croire aux œuvres ; elles ne sont
sophe veut faire du féminin « un état construit et contingent jamais que l’immobilisation un peu fortuite d’un mouvement (le mouvement de
du rapport des femmes aux autres et au monde qui passe par penser, de vivre, d’écrire). » Ne jamais laisser la forme emprisonner le mouve-
leur corps ». De sorte que devoir compter avec son corps ment de la vie, ni la pensée figer l’élan constant de l’attention vers les choses
ne soit plus un fardeau mais un élément de différenciation et vers les autres : telle fut l’inconfortable boussole de Pierre Pachet.
existentiellement fécond. Bonne nouvelle : nous avons toutes
des seins parfaits !
Victorine de Oliveira
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LIVRES POUR TOUS LECTEUR CURIEUX LECTEUR MOTIVÉ LECTEUR AVERTI
CARREFOUR
Que sais-je ?
Notre appétit de savoir est impossible à rassasier. Deux historiens l’explorent :
l’un, Alain Corbin, par le manque, dans une « histoire de l’ignorance », l’autre, Ann Blair,
par le trop-plein, dans une généalogie du classement, des humanistes aux moteurs de recherche.
Par Catherine Portevin
Terra incognita. Tant de choses à savoir. © Lysander Yuen/Unsplash
Une histoire Comment maîtriser l’information
à l’époque moderne / Ann Blair /
de l’ignorance / Préface R. Chartier / Trad.
Alain Corbin / de l’anglais B. Krespine / L’univers
Albin Michel / historique / Seuil / 496 p. / 25 €
288 p. / 21,90 € L’historienne américaine examine les méthodes imaginées par les Modernes
pour stocker, classer, sélectionner et synthétiser le savoir de leur temps.
De l’âge de la Terre, des abysses marins, des vents et des courants, Une érudite généalogie de notre anxiété face à une information incessante
des volcans et des pôles, on ne savait presque rien au temps des Lumières. et incontrôlable.
Le grand historien traverse, jusqu’à l’orée du XXe siècle, le lent recul ciel, la mer, les nuages, le silence, les arbres, l’herbe… On ne s’étonnera
pas qu’il aborde la question du savoir par son absence : l’ignorance.
T de l’ignorance et la permanence du rêve. C’est son coup de génie : non pas faire une histoire de ce que l’on sait,
mais de ce que l’on ne sait pas. Et dans ces manques, repérer la part de
« ous les hommes désirent naturellement savoir. » l’imaginaire, du mythe et de la peur.
La phrase inaugurale de la Métaphysique d’Aristote
pourrait servir de lien entre ces deux ouvrages ex- Tandis que l’Anthropocène annonce, sur la foi de ce que l’on sait,
plorant, chacun à leur manière, l’histoire de la libido une apocalypse que nos ancêtres craignaient sur la foi de ce qu’ils ne
sciendi (le « désir de savoir » en latin) qui a occupé la savaient pas, Alain Corbin a choisi de concentrer sur la Terre son
philosophie depuis l’Antiquité. Que puis-je con histoire de l’ignorance : de la profondeur de ses entrailles à l’infini
de l’atmosphère. Le parcours est ponctué par les catastrophes natu-
naître ? Existe-t-il quelque chose au-delà de l’expérience que j’en ai ? relles – tremblements de terre et éruptions volcaniques –, par les
Quels sont les rôles de la sensibilité, de la mémoire et de la raison ? Ces
questions philosophiques irriguent les travaux des deux historiens.
Alain Corbin, grand défricheur de l’histoire des sensibilités, s’est
intéressé à des sujets aussi peu palpables que les odeurs, les sons, le
84 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
explorations aventureuses (le capitaine Cook aux pôles, Saussure au 15 16 17 Champ-de-juillet
mont Blanc, les premiers voyages en ballon…), par les peintres et les
poètes aussi, qui accélèrent les recherches, façonnent les représen- MAI 2020 ENTRÉE LIBRE
tations, lèvent les mystères ou, au contraire, les creusent par des
explications saugrenues. Connaître le « système Terre », dirait-on TROUVE TON
aujourd’hui, commence toujours par la sensation, jouissance ou effroi. PARMI • PLUS • DE
Méthodiquement, nourri d’une vaste documentation qu’il restitue 300
avec la simplicité du conteur, Alain Corbin navigue dans le chaos du
monde naturel entre 1755, date symbolique du tremblement de terre lire.limoges.fr
de Lisbonne qui impressionna si fort Voltaire, et 1900, encore marqué
par l’influence de Jules Verne, dont les romans (Cinq Semaines en ballon, LE MAGAZINE TOUJOURS PLUS PROCHE DE VOUS
Voyage au centre de la Terre, Vingt Mille Lieues sous les mers…) ont accom-
pagné le rapide « recul de l’ignorance » scientifique des dernières décen-
nies du XIXe siècle. Mais Jules Verne est aussi le dernier représentant
d’un mode de libido sciendi disparu aujourd’hui : où le (presque) tout du
savoir peut être partagé par (presque) tous.
Car Alain Corbin observe surtout le « feuilletage des ignorances »,
c’est-à-dire les écarts de connaissance entre les élites savantes et le
peuple, et entre les individus eux-mêmes : au café du village de sa jeu-
nesse (vers 1950, avant la conquête spatiale), note-t-il, la conversation
était facile, car l’instituteur et le paysan savaient et ignoraient à peu
près les mêmes choses (définition d’un feuilletage fin) ; aujourd’hui,
avec l’élargissement et l’ultra-spécialisation des savoirs, et des libido
sciendi individuelles qu’Internet peut satisfaire de façon exponentielle,
chacun ignore ce que les autres savent et inversement (définition du
mille-feuille épais). Par exemple, en 1755, les Encyclopédistes des Lu-
mières n’en savaient au fond pas beaucoup plus sur les volcans et les
tremblements de terre que l’homme du peuple. À peine admettaient-ils
(et Diderot plus que Voltaire) que les catastrophes étaient dues « au
mouvement inhérent à la matière, et non à la volonté de Dieu ».
Les récits bibliques de la création du monde, du Déluge et autres
explications de la théologie naturelle furent en effet les réponses
alternatives aux incertitudes de la science. L’ignorance, parce qu’elle
autorise le contact direct avec le sublime, avec la grandeur de Dieu
ou les mouvements de l’âme (chez les Romantiques), reste même
régulièrement louée contre l’effet désenchanteur de la connaissance
– ce que Corbin appelle la « tentation de l’obscur ». Dans le feuilleté
des ignorances, les mouvements contradictoires du savoir et du désir
de savoir se mêlent : Bouvard et Pécuchet, dans le livre de Flaubert,
manifestent à la fois une ignorance abyssale et une libido sciendi inta-
rissable. Faire l’histoire de l’ignorance peut alors toucher l’angoisse
symétrique à celle que l’on éprouve face à l’inconnaissable : l’angoisse
face à l’immensité du savoir.
C’est précisément à ce « Tant de choses à savoir » que s’est intéressée
l’historienne américaine Ann Blair dans un ouvrage aussi érudit que
passionnant. Elle a étudié, avec un soin de bénédictine, les outils qu’ont
élaborés les lettrés modernes (depuis l’invention de l’imprimerie
jusqu’aux Encyclopédistes), hantés (déjà !) par la surabondance de
l’information et la peur de l’oubli, pour stocker, classer, sélectionner
et synthétiser le savoir du passé et celui de leur temps : recueils de notes
de lecture, dictionnaires de mots et de choses, collections d’extraits,
index, bibliographies, catalogues, encyclopédies... Des collaborateurs
d’Érasme au meuble spécialement inventé par Leibniz pour y classer
par thèmes ses feuillets de notes et de « lieux communs », Ann Blair
retrace au fond, dans sa matérialité, la généalogie de la « gestion de
l’information » dont les moteurs de recherche et autres outils numé-
riques sont, sans le savoir (?), la traduction la plus achevée.
Aristote y verrait l’illustration de la libido sciendi proprement hu-
maine : aux sensations, à l’observation du détail, il s’agit d’ajouter le
travail de la raison, de la technique et de la mémoire. Alain Corbin y
adjoindrait sans doute la puissance du rêve.
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LIVRES
N O S C H O I X POUR TOUS LECTEUR CURIEUX LECTEUR MOTIVÉ LECTEUR AVERTI
le nAavuafnrtage
Le silence des carottes
Générations collapsonautes. Naviguer par temps d’effondrements /
Yves Citton et Jacopo Rasmi / La couleur des idées / Seuil / 288 p. / 23 € Qu’est-ce qu’une plante ? Essai sur la vie végétale / Florence Burgat /
La couleur des idées / Seuil / 208 p. / 20 €
E« t lasouffrancedescarottes ? » :quelvégétarien
n’a pas, un jour, été confronté à cette objection
moqueuse ? Apparemment innocente, l’idée est
néanmoins prise au sérieux par un nombre croissant de
penseurs qui voudraient conférer aux plantes un statut
moral et des droits, voire les reconnaître comme des
personnes. C’est faire fausse route, affirme la philosophe
Florence Burgat dans cet ouvrage d’autant plus passion-
nant qu’il est concis : les végétaux, dépourvus de conscience et de vie
psychique, tournés vers l’extérieur et non vers les profondeurs d’une
intériorité, ne sont pas des êtres « sentients ». Leur « vie qui ne meurt que
pour renaître est le contraire d’une tragédie ». Volontairement ou involon-
tairement, les défenseurs d’une éthique végétale, qui égalisent et indif-
férencient toutes les formes de vie, allument un « contre-feu » néfaste pour
la cause animale : comment, en effet, assumer notre responsabilité dans
un monde où nous aurions des devoirs envers tous les vivants ? Ce discours
décourageant invite, entre les lignes, à s’absoudre d’une morale trop exi-
V oici un guide précieux pour qui veut penser la fin geante. Pour Florence Burgat, il est donc impératif de dénoncer l’impos-
de notre monde. Yves Citton et Jacopo Rasmi en- ture de la plante souffrante. Ce qui ne conduit pas au mépris, au contraire :
dossent les terribles prédictions de l’effondrement, mais l’essentiel de l’ouvrage est précisément une tentative – nourrie de science
sur un mode moins collapsologue que collapsonaute – au- autant que de philosophie – de rompre avec le langage zoocentrique
pour penser la vie végétale dans son « altérité radicale ». Virtuellement
trement dit, une fois les faits acquis, comment naviguer entre les immortelle, non individuée, capable de se reproduire aussi bien par
tsunamis, les marées noires et les crises économiques ? Pour ré- greffe que par bouturage, croissant indéfiniment sans jamais atteindre
pondre, ce livre fait siennes deux vertus de marin : la prudence et de forme finale, la plante est sans commune mesure avec l’animal. Rai-
l’esprit d’aventure. La première oblige les auteurs à identifier tous son de plus pour l’admirer. Octave Larmagnac-Matheron
les écueils menaçant le navire collapso : l’abandon de l’action poli-
tique devant l’inéluctabilité du mal ; le repli identitaire ou la mythi-
fication d’un âge d’or perdu ; la tentation de se sauver tout seul.
L’esprit d’aventure, ensuite, les conduit vers des pensées latérales Valeurs humaines
ou sous d’autres tropiques. Par exemple, dans l’Amazonie décrite
par l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro, où certaines popu-
lations amérindiennes pourraient nous apprendre à reconnaître la
valeur égale de chaque vivant. Ou même du côté de la nouvelle Un prix à la vie / Ariel Colonomos / PUF / 382 p. / 21 €
d’Edgar Allan Poe, Une descente dans le Maelstrom (1841), dans laquelle
un pêcheur attiré par le gain se retrouve emporté dans un tourbillon Aurions-nous tort de croire que « la vie
norvégien. Il devient, entre peur de la mort et fascination devant la n’a pas de prix », comme le veut l’adage ?
C’est l’idée, dérangeante, soutenue par Ariel
puissance de la nature, une allégorie du collapsonaute. Colonomos : « Selon son statut et ses qualités extrin
Le livre navigue donc à 360° – au risque de donner le mal de mer, sèques, une vie peut avoir plus de valeur qu’une autre. »
tant nous sommes ballottés dans toutes les directions. Photos, Pour cet éthicien spécialiste du droit international,
chansons, graffitis, documentaires, essais… Les références tour- il ne faut pas confondre le prix juridique de la vie avec
noient à toute vitesse et perdront peut-être le débutant en collap- « sa valeur morale intrinsèque », qui elle, n’est pas
sologie. « Ceci est du montage », admettent Citton et Rasmi à la fin mesurable. Comment faire le calcul ? L’auteur iden-
du livre, en revendiquant l’ouverture d’une pensée fragmentaire tifie trois grands modèles à partir de faits politiques (guerre, prise
contre le grand récit. Au milieu de cette profusion, le registre des d’otages...). Du temps de Shakespeare, dont il étudie deux pièces, le prix
solutions techniques est absent. Comment se sauver, à la fin ? N’est- d’une vie est fixé selon « l’arithmétique du prestige ». Après Hobbes, l’État
ce pas la plus urgente question de l’effondrement ? Précisément devient le seul juge de « la mesure des intérêts ». Aujourd’hui, ce dernier
pas, répondent les auteurs. Cette obsession fait même partie du doit également composer avec le marché et les « communautés » (reli-
problème : c’est ce « solutionnisme » instrumental qui a fait de nous gieuses,ethniques...) :c’estainsiquedesvictimesdelaShoahetdel’Apar-
les tyrans de la nature. Celui que nous sauverions en nous concen- theid ont pu obtenir des réparations ou que des familles de traders
trant uniquement sur le comment, c’est donc, selon le mot de l’ar- disparus le 11-Septembre ont reçu douze mille fois plus d’argent que
tiste Grégory Chatonsky, « l’ennemi que nous sommes » pour la celles de simples employés… On aurait d’ailleurs apprécié une analyse
planète. Générations collapsonautes s’emploie donc à chercher plusétenduedel’évaluationdesviessurlemarchédutravail.Laréflexion
un humain à sauver qui ne soit plus cet ennemi : un humain qui de Colonomos ouvre plus largement vers la définition d’une « justice
aura cessé de considérer la nature comme un moyen. globale », capable de penser « le prix des autres, ceux qui se retrouveraient
Nicolas Gastineau sans filet, dans un néant où leur vie ne vaudrait rien ». Ariane Nicolas
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Bons tuyaux
Économie utile pour des temps difficiles / Esther Duflo et Abhijit Avec les conseils avisés
V. Banerjee / Les livres du nouveau monde / Seuil / 544 p. / 25 € de Charles PÉPIN,
C’estàunportraitdel’économisteen« plom- Nicolas TENAILLON
bier » que se prêtent Esther Duflo et son
mari Abhijit V. Banerjee. Ensemble, ils ont et toute la rédaction de
reçu le « Nobel d’économie » en 2019, mais, pour eux, « les Philosophie magazine.
économistes sont plutôt des plombiers : les problèmes, ils les
résolvent par un mélange d’intuition faite de science, de LE SÉSAME
conjecture fondée sur l’expérience et d’une bonne dose d’essais DES RÉVISIONS !
et d’erreurs ». Ils défont avec clarté les préjugés sur les
sciences économiques mais aussi sur les économistes, afin de réévaluer MAGAZINE
l’utilité d’une discipline « rigide », abîmée par son aveuglement idéologique.
Ils expliquent ainsi les ressorts psychologiques de nos choix et de nos pré- GUIDE DE SURVIE
férences,etpourquoilavéritédesfaitsestàcepointignorée.Ilsdémontrent, AU BAC PHILO
par exemple, que « les baisses d’impôt pour les riches ne produisent pas de crois
sance économique » et que la théorie du ruissellement est une fable. Ou que, Tout sur la méthode, du sujet au plan détaillé • Les corrigés des vrais sujets
en général, « la plupart des pauvres préfèrent rester chez eux » et que la peur de tombés à l’examen • Tout le programme résumé • Les bons tuyaux des profs •
l’immigration est sans fondement. Ils rappellent, enfin, que la croissance
n’est pas synonyme d’amélioration des conditions de vie. Les auteurs y Avec Michel Eltchaninoff, Charles Pépin, Nicolas Tenaillon, Jul…
insistent, convaincus que la politique et les idées demeurent « puissantes » :
la question est ailleurs, purement philosophique. « L’enjeu n’est rien moins 31/03/2016 19:44
que notre conception d’une vie bonne. » Cédric Enjalbert
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Brutalisme / Achille Mbembe / La Découverte / 246 p. / 17 €
C ’est dans le béton brut des tours urbaines
des années 1950-1970 qu’Achille Mbembe
a forgé le concept pour caractériser la
brutalité politique spécifique à notre temps. Au
brutalisme architectural, qui célébrait le pouvoir de la
matière et du fonctionnel, répond le mouvement de
« démolition et de dévitalisation » qui s’exerce au-
jourd’hui sur les imaginaires, les corps, les objets… et
l’ensemble du vivant. Soumis au règneLA MÉTHODE de la raisonLA PRATIQUE
LE PROGRAMME
Des copies de rêve intégralement
corrigées, de vraies copies d’élèves
économique, computationnelle et biologique, le XXI siècle transformeson expRléicuasetsioirnsdaedtiesxsteer,tastaiovno,ir gérer Les 23 notions en fiches
l’humanité en matière, en énergie et, finalement, en déchet, tandis quesontemps,analyserunsujet (avec des citations, des exemples,
pour dégager une problématique,
maîtriser les spécificités des sujets les auteurs), les distinctions
annotées par des professeurs, conceptuelles, le bêtisier pour éviter
les conseils des correcteurs…
les contresens et un quiz
la machine ou l’objet prennent vie : brutalisme et animismeensériestechnologiques… vont ainsi pour savoir si vous êtes prêts!
de pair. La pensée toute en fulgurances de ce théoricien critique de la PHILOSOPHIE MAGAZINE
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« réserves d’obscurité » de l’humanité, il y a le concassage des corps noirs
depuis l’esclavage. Mais, pour Mbembe, la fabricationMd01’1u76n- 30eH - Fh: 1u0,9m0 Ea- AnL ité ISBN 978-2-9538130-7-4
33:’’:HHIIKKLLLLHH==[[VVUU^^UU^^::??aa@@kk@@nn@@aa@@ff;"";superflue a pris des dimensions planétaires – ce qu’il appelle le « devenir-
ncoègnrteredulamfioxnitdée d»’.iQdeunetfitaéirsep ?uPilsaéiedserauinxlaosrsiagbinl20e1e6_msphil,obeacc_ncoouvt_nBApTtM2.iron0d1deu177-96r«- 3 l0lHa’-iFrm: 1r0,éo90sbEis-iAtlLiitbéle 9: 7 8 2 9 5 3 8 1 3 0 7 4
attrait qu’exerce la conscience tribale », contre les combats fondés sur
la différence et le « chez-soi », contre les frontières donc, il s’agit de
construire « l’en-commun » et de revendiquer le droit de circulation.
Dès lors, l’Afrique, par son expérience « nègre » (y compris contempo-
raine, lorsque l’Europe accepte que des milliers de migrants africains
se noient en Méditerranée ou soient esclavagisés en Libye) mais aussi
par ses ressources « plastiques », mobiles, transfrontalières, est comme
le laboratoire du monde futur. C’est ainsi qu’Achille Mbembe réinvente
une pensée cosmopolitique.
C. P.
87Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
LIVRES
N O S C H O I X POUR TOUS LECTEUR CURIEUX LECTEUR MOTIVÉ LECTEUR AVERTI
L’étoffe des sciences Deux fois nés
Le Tube à essais. Effervesciences / Jean-Marc Lévy-Leblond / Naître et s’engager au monde. Pour une philosophie de la naissance /
Science ouverte / Seuil / 304 p. / 23 €
Frédéric Spinhirny / Payot / 240 p. / 18 €
Q u’est-ce que la science aujourd’hui ? Et
comment interpréter ce qu’elle représente, Mettre au monde un enfant sur une Terre
ce qu’elle produit, ce qu’elle promet ? Com- en ruines, surpeuplée, menacée par la
ment l’apprécier en somme, si ce n’est en prenant catastrophe climatique ne va pas de soi.
Célébrer la naissance n’est plus une évidence. Mais
plaisir à provoquer des réactions inédites – c’est le l’a-t-elle été vraiment un jour ? Voyez De l’inconvénient
principe du tube à essais –, en mélangeant des élé- d’être né (1973) d’Emil Cioran que Frédéric Spinhirny
ments de pensée issus d’univers considérés comme – philosophe et directeur adjoint de l’hôpital Necker-
disjoints. Cela fait longtemps que le physicien Jean- Enfants malade – convoque au début de son ouvrage :
Marc Lévy-Leblond s’y emploie avec succès. Cela fait longtemps qu’il « Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance
ramasse à son gré, dans l’histoire, la littérature, la philosophie, la science- […]. Le vrai mal est derrière, non devant nous. » La naissance nous tire en
fiction, la bande dessinée… des préjugés et des controverses, des peurs effet d’un néant auquel nous retournerons inévitablement et nous jette
et des émerveillements, des attendus et des inattendus, bref tout ce qui dans le monde sans notre consentement. Elle est le symétrique – plus
tisse notre rapport à nos inventions et à nos découvertes. C’est la mé- angoissant encore – de la mort. Pourquoi, alors, continuer à faire venir
thode du chiffonnier de Walter Benjamin, qui « tôt à l’aube ramasse avec au monde de nouveaux êtres ? Pourquoi la naissance reste-t-elle une
son bâton les débris de discours et les lambeaux de langage », appliquée à « bonne nouvelle » au sens évangélique ? se demande Frédéric Spin-
la science. Des boulettes de Bergson sur la relativité aux œillères de hirny. Parce qu’elle ouvre le futur et contient la possibilité d’un nouveau
Simone Weil qui ne comprend rien à la théorie des quanta en passant commencement, répond-il dans une réflexion placée sous le signe de
par les miaulements heureux – et plus souvent malheureux ! – du chat Hannah Arendt. Cependant, « cette rupture n’est pas vécue par le nouveau-
de Schrödinger dans la littérature, le nouveau livre de Lévy-Leblond est né ». Pour recouvrer sa force créatrice, donc sa capacité de rompre avec
fait des ravaudages issus de ses maraudes. Et il témoigne que la culture le passé, l’homme doit toujours naître une seconde fois.
n’est pas scientifique, ou musicale, ou littéraire, mais qu’elle s’apparente O. L.-M.
à un tissage, en l’occurrence singulier et superbe. Sven Ortoli
Libéralisme d’en bas Le classique
Parerga et Paralipomena / Arthur Schopenhauer /
Trad. de l’allemand A. Dietrich et J. Bourdeau / Édition et présentation
D. Raymond / Bouquins / Robert Laffont / 1 088 p. / 31 €
La Peur ou la Liberté. Un nouveau modèle politique
face aux populismes / Jan-Werner Müller / Improbable titre, pour un ouvrage de philoso-
phie, que ce latin Parerga et Paralipomena – soit
Trad. de l’allemand F. Joly / Premier Parallèle / 240 p. / 20 € en français « ajouts et suppléments » ! Et quel
Sortir du duel délétère entre « le peuple » et étonnant destin pour un assortiment d’opus-
« les élites », c’est la tâche que s’est fixée le phi- cules ! Quand ils paraissent en 1851, Schopenhauer
losophe Jan-Werner Müller. Au cœur de cette
opposition, présentée comme l’unique alternative poli- a déjà publié ses principaux livres mais reste, à
tique contemporaine, se trouve la définition probléma- 63 ans, un inconnu dont l’enseignement est confi-
tique du libéralisme. Car les populistes, qui l’exècrent, dentiel, dans l’ombre de Hegel. Tout change avec
comme les technocrates, qui le portent au pinacle, fi- ces « ajouts et suppléments ». Grâce à la simpli-
nissent autant les uns que les autres par détruire la dé- cité du ton direct qu’il y emploie, l’auteur du
mocratie. Contre cette confusion, Müller réaffirme les Monde comme volonté et comme représentation est enfin lu, et même
principes libéraux. Mais lesquels ? Dans sa traversée de l’histoire des idées, au-delà des cercles philosophiques. Pourtant, aucune édition en fran-
ils’orienteavecl’œuvredeJudithShklar(1928-1992),méconnueenFrance. çais n’était disponible à ce jour. Celle de Jean-Pierre Jackson étant
Marquée, comme Hannah Arendt, par son expérience du totalitarisme et épuisée, on ne trouvait que quelques textes épars. Le problème est en
de l’exil (née dans une famille juive en Lettonie, elle se réfugie au Canada, partie résolu grâce à ce volume qui reprend le réagencement et la
puis aux États-Unis, où elle enseigne à Harvard à partir de 1955), inspirée traduction d’Auguste Dietrich, augmenté de l’affreusement misogyne
par le pluralisme des pouvoirs de Montesquieu et le scepticisme de Mon- Essai sur les femmes. En partie seulement, car cette édition reste incom-
taigne, elle a refondé un libéralisme qui fait pièce autant au néolibéralisme plète : les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, notamment, manquent.
économique et autoritaire de Friedrich Hayek qu’au communautarisme de On se consolera avec les écrits sur la religion ou sur la physionomie,
CharlesTaylor.LetextedeShklar,LeLibéralismedelapeur,donnéenannexe où le philosophe déclare : « Le visage d’un être humain exprime nettement
met au centre du politique la cruauté humaine : éviter le pire, adopter le ce qu’est cet être, […] les paroles d’un homme, au contraire, disent seulement
point de vue des victimes et les protéger, est la pierre d’angle de l’action de ce qu’il pense, plus souvent encore seulement ce qu’il a appris, ou même ce
l’État et la seule garantie de la liberté. Un « libéralisme des opprimés », en qu’il prétend penser. » Ainsi transparaît la verve d’un Schopenhauer
somme, un « libéralisme d’en bas », résume Müller. Par cette (re)découverte moins métaphysicien et pessimiste qu’observateur du quotidien, pam-
de Shklar, il remet salutairement les idées au clair. phlétaire et, finalement, moraliste.
C. P. Frédéric Manzini
88 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
Trouble dans l’individu LES MEILLEURES PHILO
VENTES
Traits. Une métaphysique du singulier / Une nouvelle
Paolo Godani / Métaphysiques / PUF / 192 p. / 21 € EN PHILOSOPHIE collection pour
I l paraît que nous sommes 1. JOHANN CHAPOUTOT / DÉMARRER
tous irremplaçables. La LIBRES D’OBÉIR / GALLIMARD EN PHILO !
philosophie le dit parfois, le —
marketing et le développe- 2. MONA OZOUF ET ALAIN 5€ 5€
ment personnel le rabâchent : FINKIELKRAUT / POUR RENDRE
chaque être, chaque « soi » est LA VIE PLUS LÉGÈRE / STOCK 3€ 4€
unique. Vraiment ? Voici un —
livre tout entier tourné contre 3. EMMANUEL TODD / 3€
cette idée d’une pure singula- LES LUTTES DE CLASSES EN FRANCE
rité individuelle. Professeur à AU XXIe SIÈCLE / SEUIL Avec un dossier complet
Macerata en Italie, Paolo Godani lance une fronde — pour apprendre
contre la notion d’individu qui, depuis Aristote au 4. RÉGIS DEBRAY / LE SIÈCLE VERT /
moins, désigne précisément « une entité unique et TRACTS-GALLIMARD à lire les classiques :
irremplaçable ». La discussion et le rejet de ce — fiches, glossaire,
concept forment le cœur de l’ouvrage qui, autant 5. EVA ILLOUZ / textes clés…
le dire tout de suite, est d’une difficulté redoutable : LA FIN DE L’AMOUR / SEUIL Retrouvez toute la
que l’auteur aborde des développements de la phi- —
losophie médiévale, moderne ou contemporaine, 6. PIERRE ROSANVALLON / collection sur le site
c’est toujours de la métaphysique pure et dure LE SIÈCLE DU POPULISME / SEUIL editions.flammarion.com
(parfois très dure). Essayons de condenser : au lieu —
de partir de l’individu comme base et horizon 71. JEAN-FRANÇOIS MARMION (DIR.) /
insurpassable de la pensée, Godani préfère par- PSYCHOLOGIE DE LA CONNERIE /
ler de traits. Un trait est une qualité qui se re- ÉDITIONS SCIENCES HUMAINES
marque, qui crée une différence, une distinction. La connerie, et autres n’importe
Premier exemple : telle nuance de couleur – le quoi – bêtise, foutaise, bullshit –, est,
« bleu Klein » est évoqué au tout début. Deuxième à n’en pas douter, un sujet d’époque.
exemple : tel sourire marquant. Sans nous en dire La preuve avec ce livre collectif, qui
plus sur l’élue, Godani évoque souvent le sourire caracole en tête des ventes (idem dans
d’une certaine Marta. Or ce qui compte ici, ce n’est son édition en Livre de Poche). Le
pas tant la personne qui arbore ce sourire (Marta, défi : dire des choses intelligentes sur
qui en soi serait exceptionnelle, bouleversante…), la connerie sans s’en croire immunisé,
c’est justement ce sourire si spécial (qu’il soit ti- ni prendre les lecteurs pour des cons.
mide ou mutin…) qui « fait » la personne. Autre- Avec, par exemple, Pascal Engel sur
ment dit : un trait est une singularité constitutive « de la bêtise à la foutaise » ou Tobie
d’une chose ou d’un être ; et même s’il se manifeste Nathan, qui défend la connerie comme
chez tel ou tel individu, il pourrait se révéler, se « le bruit de fond de la sagesse », le pari
répéter ailleurs. La thèse est celle d’un « réalisme est réussi et le succès mérité. C. P.
des traits » : ces derniers sont indépendants des —
êtres qui les portent, qui, comme on dit en méta- 8. BAPTISTE MORIZOT / MANIÈRES
physique, les instancient. Ils sont « communs » au D’ÊTRE VIVANT / ACTES SUD
sens où ils peuvent circuler d’individu en individu. —
En définitive, qui sommes-nous ? Godani avance 9. JACQUES RANCIÈRE / LE TEMPS
cette proposition : un individu, loin d’être une DU PAYSAGE / LA FABRIQUE ÉDITIONS
substance autonome, doit être considéré comme —
une « constellation de traits singuliers », un faisceau 10. MICHEL DESMURGET /
de qualités qui, reliées entre elles, témoignent LA FABRIQUE DU CRÉTIN DIGITAL /
d’une certaine manière d’être. Mais ne l’oublions SEUIL
pas, les traits qui constituent les êtres ne leur —
appartiennent jamais en propre. Le sourire que 11. FABRICE MIDAL / 3 MINUTES
vous avez tant aimé chez une personne, au point DE PHILOSOPHIE POUR REDEVENIR
de croire celle-ci incomparable, inimitable, vous HUMAIN / FLAMMARION
pourriez retrouver exactement le même sur le —
visage d’une autre, plus tard… Comme quoi la 12. YUVAL NOAH HARARI / SAPIENS /
métaphysique la plus pointue peut aussi se révéler ALBIN MICHEL
troublante. Martin Duru —
13.CLAIRE MARIN /RUPTURE(S) /
ÉDITIONS DE L’OBSERVATOIRE
—
14. PHILIPPE GARNIER /
MÉLANCOLIE DU POT DE YAOURT /
PREMIER PARALLÈLE
—
15. FRANÇOIS JULLIEN / DE LA VRAIE
VIE / ÉDITIONS DE L’OBSERVATOIRE
Source : Datalib/Adelc (www.datalib.net), d’après un panel de
137 librairies indépendantes établi du 2 au 9/03 2020. Classement
des meilleures ventes de livres de ou sur la philosophie (hors œuvres
au programme du baccalauréat et des grands concours scolaires).
89Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
CULTURE
Par
Cédric Enjalbert
EXPOSITION T H É ÂT R E
CLAUDIA ANDUJAR. LA LUTTE YANOMAMI CONTES ET LÉGENDES
Fondation Cartier pour l’art contemporain (261, boulevard Raspail, Paris XIVe) / Jusqu’au 10 mai De Joël Pommerat / Durée : 1h50 / Les 26 et 27 mars
à Compiègne, les 2 et 3 avril à Orléans, du 8
Transe amazonienne
L ’exposition consacrée à Claudia au 10 avril à Clermont-Ferrand, les 28 et 29 avril à
Andujar à la Fondation Cartier lieues de « la territorialité topographique fixe et Valenciennes, puis en tournée en France jusqu’en juin © Claudia Andujar/Fondation Cartier pour l’Art contemporain ; Élisabeth Carecchio.
offre une traversée du miroir. “zonale” de notre univers rural “traditionnel” ».
Depuis près de cinquante ans, la Des territoires ont bien été protégés, mais Robéthique
photographe documente avec un de façon fragmentaire et enclavée, dans de
savoir quasi anthropologique la vie des In- microréserves. Contre cette « assignation à Imaginons un futur proche, où presque
diens yanomami qui vivent au cœur de la fo- une identité et à une localité immuables », Bruce plus rien ne permet de distinguer
rêt amazonienne. Mieux, elle pratique la Albert et Claudia Andujar se sont battus. Lui robots et humains. Le metteur en scène
photo comme une révélation, dans un sens en relatant le témoignage du chaman yano- Joël Pommerat prend cette hypothèse au
métaphysique. Car son bain révélateur cap- mami Davi Kopenawa dans La Chute du ciel sérieux et se demande comment se forge-
ture un pan du monde chamanique habité (2010 ; rééd. Pocket, 2014) ; elle en montrant rait alors l’identité des plus jeunes. Dix comé-
par les esprits. dans des clichés exceptionnels, beaucoup diennes interprètent une bande d’ados, dans
de grands formats, parfois traités avec des une série de scènes conçues comme des ex-
D’abord photojournaliste, Claudia An- filtres de couleur, souvent en noir et blanc, la périences de pensée. Faut-il que les robots
dujar s’est muée en artiste et en activiste. richesse de ce territoire animé d’une vie nous ressemblent pour que nous interagis-
Elle a cofondé en 1978, notamment avec extraordinaire, ainsi que d’une collection sions avec eux, ou que leur différence soit
l’anthropologue Bruce Albert, une Commis- d’êtres invisibles. Parmi eux figurent les xa marquée pour nous garder de toute forme
sion pro-Yanomami en vue de défendre cette piri, les esprits des êtres primordiaux, ce que d’animisme ? Le spectacle explore ce que le
vaste région frontalière, riche en or, et la vie les Yanomami, qui se disent capables de « rê roboticien japonais Masahiro Mori nomme
de ses autochtones, suspendue aux décisions ver très loin », nomment des « êtres-images » la « vallée de l’étrange », cette zone de malaise
politiques brésiliennes. Depuis les années de forme humaine. Les Yanoma mi nég o- creusée par la ressemblance des androïdes
1970, le gouvernement exploite cette zone cient avec eux, guidés par les chamans, à avec nous. Informé, Joël Pommerat évite
stratégique traversée par la Perimetral Norte, force de chorégraphies, de chants et d’hallu- l’académisme et les poncifs, préférant la com-
une bretelle de la Transamazonienne qui cinogènes. Bruce Albert parle de « diploma plexité des situations : un robot peut-il com-
relie le Brésil et le Venezuela. Lors de sa tie ontologique ». Avec son appareil, Claudia bler un manque affectif ? A-t-il des droits, une
construction, des épidémies ont décimé la Andujar s’y est frottée au point de ne plus responsabilité pénale ? Dans quels cas ne de-
population yanomami. Son tracé a abîmé la se sentir étrangère. « Ce monde m’aide à me vrait-il jamais se substituer aux humains ?
« terre-forêt des êtres humains », caractérisée comprendre et à accepter l’autre monde dans Dans Vivre avec les robots (Seuil, 2016), les phi-
par ce que Bruce Albert appelle dans le cata- lequel j’ai grandi », écrit-elle. Cet « autre losophes Luisa Damiano et Paul Dumouchel
logue de l’exposition « une géométrie mou monde » étant aussi le nôtre, son œuvre parlent d’une « éthique synthétique »pourqua-
vante, feuilletée et “rhizomatique” », à mille remarquable vous parlera sans doute. lifier les réponses avancées, coup par coup,
aux dilemmes liés à notre « coévolution » avec
les robots. Selon eux, ces « nouveaux agents
sociaux » pourraient offrir « l’occasion d’une
meilleure gestion et d’une meilleure compré
hension morale de notre vie sociale. Il est des
formes de réflexion morale, d’enquête sur qui
nous sommes, que peut-être seule la création de
partenaires sociaux artificiels – de subs tituts –
peut rendre possible ». Créer des substituts fic-
tionnels éclairant le sens de nos interactions
sociales, n’est-ce pas le pari même du théâtre ?
90 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
« Le rapport à
l’image qu’entretient
Deleuze est
assurément à la
»fois sensualisme et
intellectualisme.
CINÉMA
POUR L’ÉTERNITÉ ISBN : 978-2-37924-053-9
De Roy Andersson / Durée : 1h16 / En salles le 8 avril Deleuze, penseur de
l’image, ne nous in-
Les contes d’Andersson vite pas à être devant
Roy Andersson pratique le ci- l’image qui nous appa-
© KMBO distribution néma comme d’autres la pein- Inspiré par les artistes de la Nouvelle raît, mais dans l’image
ture. Ses scènes sont des tableaux, Objectivité, mouvement artistique allem a n d qui nous transforme. Sa
ses films des fresques. Le dernier des années 1920 auquel participa Otto Dix, pensée des arts visuels
en date, lauréat d’un Lion d’argent Roy Andersson ménage un curieux cli- évince radicalement la
à la Mostra de Venise pour sa mise en scène, mat de neutralité, où les tonalités pastel, transcendance, ayant
ne dure qu’une heure et quart. Cette petite grises, roses et beiges, gagnent les murs, rejeté tous les idéaux de
forme se présente comme un kaléidoscope les vêtements, l’horizon, jusqu’aux visages vérité, liberté et justice.
exposant les différentes facettes du meil- blêmes. Les dimensions sont écrasées au
leur des mondes possibles, pour reprendre profit d’une esthétique préférant les plans puv-editions.fr
la formule de Leibniz dans ses Essais de fixes et détaillés, sans mouvement de camé-
Théodicée. Meilleur alors signifie non pas ra, sans espoir ni éclat, souvent comiques. Diffusion : AFPU-D / Distribution : Sodis
parfait, mais un monde où le mélange de « Que vais-je faire maintenant que j’ai perdu la
bien et de mal est le moins pire. Le cinéaste foi ? » se lamente ainsi un curé, précipité
suédois brosse donc un tableau désenchan- chez un psy dénué d’empathie. « N’est-ce
té, où hommes et femmes composent avec pas fantastique ? » lance à la cantonade un
les menus problèmes de l’existence comme pilier de bar, dans une autre saynète, tandis
avec les grandes tragédies. Une narratrice qu’un dentiste noie sa peine dans un whisky
omnisciente dit ainsi avoir vu une femme et lui rétorque : « Qu’est-ce qui est fantastique ? »
casser le talon de sa chaussure, un père et Mais tout, tout ce qui est pour l’éternité af-
une fille marcher sous la pluie pour se firme le cinéaste. La narratrice dit avoir vu
rendre à une fête d’anniversaire, des pa- un homme confronté à un problème avec
rents perdre leur enfant, des prisonniers sa voiture, perdu le long d’un chemin qui
de guerre marcher sous la neige en Sibérie ne mène nulle part, pourtant mélanco-
et la ville de Cologne avoir été belle avant liquement beau. Il met les mains dans le
d’être détruite. moteur, confiant dans la possibilité de redé-
marrer. Mais sait-il seulement où aller ?
91Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
AV R I L Du 1 au 30/04, Paris (7e) Le 20/04, Paris (5e)
GRAMSCI, LES CAHIERS DE PRISON EN SOMME
Les rendez-vous indiqués sont susceptibles ET LA FRANCE Conférence de Francis Wolff dans le cadre
d’être annulés ou reportés Cette exposition présentera pour la première des « Lundis de la philosophie ».
fois en France les manuscrits des Cahiers de
en raison des consignes sanitaires. prison d’Antonio Gramsci, rédigés de 1929 à À 17h, École normale supérieure :
1935. Elle mettra également en lumière l’in- 45, rue d’Ulm.
Jusqu’au 29/06, Paris (7e) fluence qu’a pu avoir cette œuvre sur les pen- franciswolff.fr
AU PAYS DES MONSTRES. seurs français. Le 21/04, Paris (19e)
LÉOPOLD CHAUVEAU (1870-1940) COMPOSITEUR, INTERPRÈTE,
Un exposition pour découvrir cet artiste 10h-13h et 15h-18h, Institut culturel METTEUR EN SCÈNE :
atypique qui fut d’abord médecin avant de italien : 50, rue de Varenne. Y A-T-IL UNE VÉRITÉ À L’ŒUVRE ?
se consacrer à la sculpture et de créer des iicparigi.esteri.it Le musicologue Jean-Jacques Nattiez et le
œuvres semblant sortir de son inconscient. Le 2/04, Monaco sociologue Pierre-Michel Menger donnent
LE TEMPS DU DÉSIR. une conférence pour interroger ce qu’est la
En partenariat avec Philosophie magazine. TEMPS ET EXISTENCE fidélité de l’interprétation d’une œuvre.
Dialogue entre Paul Audi et Dorothée Belgrand. À 19h, Philharmonie de Paris (salle de
Musée d’Orsay : À 19h, Théâtre Princesse-Grace : conférence) : 221, avenue Jean-Jaurès.
1, rue de la Légion-d’honneur. 12, avenue d’Ostende. philharmoniedeparis.fr
musee-orsay.fr philomonaco.com Le 22/04, Woluwe-Saint-Lambert
Jusqu’au 26/07, Paris (3e) Le 2/04, Lyon (3e) (Belgique)
PICASSO ET LA BANDE DESSINÉE ESPACES PHIL’AUTISTIQUES COMMENT PENSE LE CERVEAU ?
Picasso était plus qu’un amateur de bande Aménager l’espace public en vue d’un design Conférence de Lionel Naccache animée par
dessinée. La preuve avec cette exposition qui universaliste allant au-delà de la simple inclu- Martin Legros, avec des intermèdes au saxo-
donnera notamment à voir Songe et mensonge sion des personnes neuro-typiques ou en phone de Raphaël Imbert.
de Franco, des planches créées par l’artiste en situation de handicap, c’est le but de l’expéri- À 20h, Théâtre de Wolubilis :
1937. Elle mettra également en lumière les mentation Ligne Bleue Lyon dont les conclu- cours Paul-Henri-Spaak, 1.
influences croisées entre son œuvre et le sions seront rendues par un philosophe, Jean wolubilis.be/a-voir/lionel-naccache/
9e art, des Katzenjammer Kids à Reiser. Mathy, un designer, Guillaume Bourdon, et en Les 22 et 29/04, Paris (7e)
présence de Sophie Cluzel, secrétaire d’État UNIVERSITÉ POPULAIRE
En partenariat avec Philosophie magazine. chargée des personnes handicapées. DU QUAI-BRANLY
À 12h, Siège social de Keolis Lyon, Tour Le 22/04, « Simone de Beauvoir au défi du
Musée Picasso : 5, rue de Thorigny. Part Dieu : 10-12, boulevard Vivier-Merle. genre », conférence de Sylvie Chaperon ; le
museepicassoparis.fr lestraducteurs.fr 29/04, « Les discriminations raciales en
Jusqu’au 30/08, Paris (8e) Les 3 et 24/04, Paris (14e) France et aux États-Unis », conférence de
DE L’AMOUR SANTÉ DE L’ESPRIT ET SPIRITUALITÉ. Pap Ndiaye.
Une exposition qui s’appuie sur des travaux DESCARTES ET SPINOZA À 18h30, musée du Quai-Branly
artistiques et scientifiques pour tout savoir Première séance de ce séminaire animé par Olli- (Théâtre Claude-Lévi-Strauss) :
ou presque sur ce sentiment universel. vier Pourriol. Le 3/04, « Faut-il soigner les pas- 37, quai Branly.
sions ou se soigner par elles ? » ; le 24/04, « La quaibranly.fr
En partenariat avec Philosophie magazine. générosité, pour quoi faire ? ». Les 22 et 29/04, Châtenay-Malabry (92)
À 19h, hôpital Sainte-Anne CYCLE KANT
Palais de la Découverte : (grand amphithéâtre) : 1, rue Cabanis. Le 22/04, « Kant et le siècle des Lumières » ;
avenue Franklin-Delano-Roosevelt. chaire-philo.fr le 29/04, « Kant ou la révolution coperni-
palais-decouverte.fr Le 4/04, Marseille (1er) cienne en philosophie ». Séances animées par
Le 28/03, Paris (13e) LE FUTUR EXISTE-T-IL DÉJÀ Christian Bonnet.
LA PLAINTE DANS L’AVENIR ? À 17h, maison de Chateaubriand
Rencontre avec Avital Ronell autour de son Conférence d’Étienne Klein. (parc de La Vallée-aux-loups) :
dernier livre. À 17h, bibliothèque Alcazar : 87, rue de Chateaubriand.
À 10h, médiathèque 1, cours Belsunce. vallee-aux-loups.hauts-de-seine.fr
Jean-Pierre-Melville : 79, rue Nationale. opera-mundi.org Le 23/04, Paris (6e)
bibliotheques.paris.fr Le 15/04, Lyon (7e) ÉPIGÉNÉTIQUE
Les 31/03 et 28/04, Paris (7e) QUE RESTE-T-IL DE SARTRE ? Dialogue entre Jean-Michel Besnier et Vin
SENS ET NON-SENS Conférence de Jean-Noël Dumont. cent Colot.
DE LA VIE ÉCONOMIQUE À 20h, Collège supérieur de philosophie : À 10h, cinéma L’Arlequin :
Premières séances du séminaire de Michel 17, rue Mazagran. 76, rue de Rennes.
Olivier. Intervention de Jean-Michel Salan collegesupérieur.com lesmatineesdelascience.com
skis pour la séance du 28/04.
À 18h30, Usic : 18, rue de Varenne.
ciph.org
92 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
LA CITATION CORRIGÉE
Chronique
de François Morel *
« Tout ce qui était directement
vécu s’est éloigné
dans une représentation »
Il y a de la mélancolie dans la phrase de mains. On met le présent au chaud, on © Serge Picard pour PM ; Nathan Dumlao/Unsplash ; Giorgio Maffei/Electa/Mondadori Portfolio/Getty images ; montage : StudioPhilo.
de Guy Debord, de la tristesse, de la l’ouvrira ailleurs, plus tard, bientôt, de-
désolation. main, jamais peut-être, occupé que l’on
sera par le captage de nouveaux selfies,
La vraie vie est absente. Sans doute Ar- que l’on regardera ailleurs, plus tard, bien-
thur ! Mais en plus, quand elle pourrait tôt, demain. Jamais sans doute… Comme
surgir, inattendue, joyeuse, inopinée, on la si le moment présent devait toujours être
met à distance, derrière l’œil froid d’une repoussé,retardé,différé,négligé.Comme
caméra, d’un appareil photo, d’un télé- si le présent n’avait pas d’avenir.
phone portable.
Et la Joconde, en son palais, a bien du
À l’école maternelle, le jour de la repré- mérite à supporter tous ces selfies. Son
sentation de fin d’année, les parents se sourire n’est plus énigmatique, il est désa-
rendent-ils bien compte du désarroi de busé. « Foutez-moi la paix, barrez-vous ! À
leurs enfants quand ceux-ci doivent exécu- quoi bon me tirer le portrait quand celui-ci
ter leurs chants, leurs danses devant une est reproduit partout dans le monde à des
flanquée d’œilletons sans vie. Allez cher- millions d’exemplaires, sur des affiches,
cher un peu de réconfort, d’amour, d’encou- des coussins, des boîtes de sucre, alors que,
ragement à travers Google Pixel 4 XL ? si vous le vouliez, nous pourrions passer
ensemble un moment intime, rare, mais
Le public a-t-il bien conscience de la dont vous ne savez pas goûter le privilège ? »
solitude du chanteur de fond quand il
donne de la voix devant une palanquée de Vous imaginez si les selfies avaient
lucioles électriques. Pour l’émotion, on toujours existé ?
verra plus tard. « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris…
— Pardon, mon général, ça vous embête si on fait un selfie ? »
Qui songe au désespoir du centenaire quand il se fait photogra- J’ai beau tourner la citation dans tous les sens, je ne vois pas com-
phier en train de souffler ses bougies et qu’il se doute que ces images, ment la modifier.
incessamment, sous peu, dans quelques jours, quelques semaines, « Tout ce qui était éloigné s’est directement représenté dans un
quelques mois, seront consultées, échangées au moment où il ne vécu » ? Ça ne veut rien dire.
sera plus temps de lui adresser la parole, de solliciter ses souvenirs ? « Tout ce qui était représenté s’est directement vécu dans un loin-
tain » ? Bof, bof…
« Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une repré Monsieur Debord, je me contenterai de répéter votre cita-
sentation. » tion pour conclure cette chronique légèrement dépressive…
Et encore Debord n’a pas eu le temps de connaître l’arrivée du
selfie. « S’il vous plaît, on peut prendre un selfie ? C’est pour ma grand-
mère… » Le selfie a remplacé le sourire, le baiser, la parole, la poignée
« Tout ce qui était directement vécu
s’est éloigné dans une représentation »
* Comédien et chanteur / Tient une chronique le vendredi matin à 8h55 dans le 7-9 de France Inter. Les dernières ont été réunies dans Je n’ai encore rien dit.
Chroniques 2017-2019 (illustrations de François Boucq, Denoël, 2019) / Son spectacle J’ai des doutes. Devos/Morel est en tournée dans toute la France.
94 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
GVORAUNSDFABSISEEN!
ALI REBEIHI
10H / 11H
DE LA PSYCHO
DU QUOTIDIEN
DU SOURIRE
Jeudi 26 mars
«Sommes-nous tous
(un peu) racistes ?»
avec Martin Legros,
Rédacteur en chef de
Crédit photo : © Christophe Abramowitz
ABONNEZ-VOUS AU PODCAST DE L’ÉMISSION
95Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
LA BANDE DESSINÉE
HUMAINE, TROP HUMAINE PAR CATHERINE MEURISSE
96 Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
97Philosophie magazine n° 138
AVRIL 2020
QUESTIONNAIRE DE SOCRATE
DVEINDCIEENNNTE
Mmamarmraifnètre
Il tient le haut de l’affiche du Théâtre de la Porte-Saint-Martin
(à Paris) dans La Carpe et le Lapin, aux côtés de Catherine Frot.
Avec elle, Vincent Dedienne interprète un mille-feuille cocasse
de textes, de danses et de chants, empruntés à Marguerite Duras
comme à Boby Lapointe, à Samuel Beckett autant qu’à Nicole
Croisille, à Pina Bausch et à Pierre Palmade. Une alliance bizarre
mais heureuse entre deux comédiens échevelés. Ex-chroniqueur
à la télé et à la radio, l’acteur déploie aussi sa verve comique
dans le film de Gustave Kervern et de Benoît Delépine :
Effacer l’historique (en salles le 22 avril). Qui de la carpe, qui du
lapin ? Quid de l’hippopotame et du cochon d’Inde sur l’affiche ?
Vincent Dedienne se prête au questionnaire, du coq à l’âne.
Propos recueillis par Cédric Enjalbert
Quel animal préférez-vous à l’homme ? Quelle promesse vous êtes-vous faite ? Quelle serait la belle mort ? © Vincent Muller/Opale via Leemage
L’homme reste le plus effrayant, donc La promesse d’exaucer l’enfant Celle de Charles Aznavour, c’est-à-dire :
le plus intéressant. Cela dit, l’hippopotame que j’étais, qui a toujours voulu faire vieux, dans son sommeil, avec des concerts
me fascine : il refuse sa condition de ce métier, et de rester attentif à ses désirs prévus dans trois mois. Un triomphe.
pachyderme et se réinvente en poisson. et à ses ambitions. Prenez-vous vos rêves nocturnes
Votre démon ? Que retenez-vous de votre éducation ? au sérieux ?
D’être trop sage. Les bonnes manières, la discrétion J’en serais bien incapable. Je prends peu
Un moment favori dans la journée ? et la solitude. de choses à la légère mais, en fait,
J’aime 17 heures, l’heure d’aller au théâtre, La solitude, vous l’aimez comment ? il n’y a rien de sérieux dans mes rêves.
de la transition entre la vie et la loge. Je l’aime en la protégeant, en la chérissant Quel autre métier auriez-vous
Avez-vous des rituels avant d’entrer au moins autant que la compagnie. pu choisir ?
en scène ? En prenant la fuite. Il est bon de disparaître. Détective.
La sieste, la lecture et le parfumage. Votre plus vieux souvenir ? Un mot favori ?
Quel penseur vous accompagne ? Un souvenir d’humiliation, à la petite école. « Pluie », c’est un mot qui pleut.
Duras, pour la vérité de ses exagérations. Il fallait découper un papier, je n’ai pas Une devise ?
Pour ses erreurs et son extra-lucidité, dont réussi. On naît, on meurt, et puis c’est tout.
seuls sont capables les monstres. Quelle a été votre plus grande fortune ? S’il se passe quelque chose entre les deux,
Le meilleur conseil Mes amitiés. c’est mieux.
que l’on vous ait donné ? L’amitié, c’est… Quelle maxime du bien aimeriez-vous
L’acteur François Rollin m’a dit de ne jamais L’inconditionnalité. L’aventure transmettre ?
hésiter à manifester mes affections. la plus précieuse de ma vie. « Appliquons-nous. »
Vous arrive-t-il de mentir par amour ? Mes amis m’aideraient à cacher un corps. Quelle est la question
Dans ce métier, tout est question Avez-vous peur de la mort ? qui vous tourmente ?
de mensonge et d’amour. De celle des autres, oui, extrêmement. À quelle heure on mange ?
98 Philosophie magazine n°138
AVRIL 2020
DEUX FILMS MAJEURS DE SPIKE LEE
ENFIN EN HAUTE-DÉFINITION
MO’ BETTER BLUES : © 1990. Universal Studios.All Right Reserved. Licensed by Universal Pictures. JUNGLE FEVER : © 1991. Universal Studios.All Right Reserved. Licensed by Universal Pictures. BLUE COLLAR : © 1978. Universal Studios.All Right Reserved. Licensed by Universal Pictures.ARTWORK, LAYOUT AND DESIGN © 2020 BY ELEPHANT FILMS. “Un film qui a de la beauté, de la grâce, “Aussi drôle que touchant, Jungle Fever est
de l’énergie” ROGER EBERT visuellement splendide” THE NEW YORK TIMES
ÉGALEMENT DISPONIBLE : la référence pour Spike Lee,
Un film essentiel du nouvel Bruce Springsteen
Hollywood, signé Paul Schrader, et James Cameron.
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www.antigel.agency - Janvier 2019 - © Hervé THOUROUDE - Ce document est non contractuel J’AIMA SANTÉ, C’EST SÉRIEUX.
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Martin Fourcade et 4 millions de personnes
ont choisi MGEN pour ses valeurs
solidaires, son authenticité mutualiste,
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la prévoyance.
MARTIN FOURCADE MGEN, Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale, n°775 685 399, MGEN Vie, n°441 922 002, MGEN Filia, n°440 363 588, mutuelles
soumises aux dispositions du livre II du code de la Mutualité - MGEN Action sanitaire et sociale, n°441 921 913, MGEN Centres de santé,
CHAMPION DU MONDE & n°477 901 714, mutuelles soumises aux dispositions du livre III du code de la Mutualité.
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