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Philosophie_Magazine_France_-_Avril_2020

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Published by haykel71, 2020-07-03 08:08:09

Philosophie_Magazine_France_-_Avril_2020

Philosophie_Magazine_France_-_Avril_2020

Ne peut être vendu séparément. © Sophie Bassouls/Leemage. Illustration : StudioPhilo/William L. OÙ COMMENCE

LE CLÉLVAIU-SDTERAUSSRACISME ?

« Race et culture »
(extraits)

CAHIER CENTRAL

Introduction

Selon une étude menée en 2016 par l’épanouissement individuels, par exemple.
l’institut de sondages Opinion­ Sans parler de l’image désormais archaïque
Way, dans le top 10 des plats préférés d’une histoire qui progresserait linéairement
des Français, entre le bœuf bourguignon et vers un but précis, avec, en wagon de tête,
la blanquette de veau, figure le couscous. l’Occident. Lévi-Strauss lui substitue la méta-
L’étude ne précise pas quelle recette emporte phore d’un réseau entier de chemins de fer,
les suffrages. Légumes confits dans un bouil- avec la possibilité de directions multiples.
lon aux épices ? Légumes vapeur et yaourt
blanc ? Pois chiches à part ou inclus ? Avec Les métaphores auraient pourtant du mal
ou sans patates douces ? – y a vraiment que à venir à bout de l’idéologie raciste, n’étaient
les Marocains pour envisager un truc pareil. la génétique et la biologie. Oui, il existe des
Bon, on admet que c’est un peu chipoter. patrimoines génétiques variés. Quant à les
rattacher à une « race » ou à une culture spé-
Selon une autre étude commandée par le cifique dont les caractères seraient immu­
ministère de la Ville et du Logement en 2019, ables dans le temps, c’est une autre histoire.
un CV affichant un patronyme à consonance Si l’évolution a pu favoriser certains carac-
maghrébine reçoit 20 % de réponse en moins tères génétiques (au hasard, la couleur de
qu’un candidat au nom « bien de chez nous ». peau et des yeux) relativement à l’environne-
Le gouvernement a fini par pointer du doigt ment de certaines populations, rien ne per-
sept entreprises (parmi on ne sait combien) met de lier certaines dispositions culturelles
soupçonnées de discrimination à l’embauche. à un génome particulier. « Chaque culture
Il a toutefois précisé qu’« aucun enseignement sélectionne des aptitudes génétiques qui, par rétro­
par entreprise ne peut être définitivement tiré ». action, influent sur la culture qui avait d’abord
Lui aussi chipote un peu. contribué à leur renforcement. En faisant remon­
ter à un passé de plus en plus reculé, qu’on chiffre
Quelle conclusion tirer de ces études ? Il actuellement en millions d’années, les premiers
semble qu’entre « race » et culture, les Fran- débuts de l’humanité, l’anthropologie physique
çais font sans gêne la part des choses. Lévi- retire une de leurs bases principales aux spécu­
Strauss, lui, trouvait l’affaire un peu plus lations racistes », résume Lévi-Strauss.
compliquée. Bref, l’anthropologue chipotait.
Et devant l’Unesco s’il vous plaît. Un plaidoyer pour le métissage culturel ?
Sa conclusion peut surprendre, mais il s’avère
De la race ou de la culture, laquelle déter- que non. Il met même en garde contre une
mine l’autre ? Est-il possible de distinguer des forme d’uniformisation liée à une mondia-
cultures plus avancées que d’autres, sur la base lisation naissante. « On ne peut, à la fois, se
de caractères héréditaires plus « évolués » ? fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à
L’idée de « race » est-elle même pertinente ? lui, et se maintenir différent. Pleinement réus­
Au cours d’une conférence prononcée en 1971 sie, la communication intégrale avec l’autre
à la tribune de l’Unesco, Lévi-Strauss tente con­damne, à plus ou moins brève échéance, l’ori­
de faire un sort à ces questions. Il commence ginalité de sa et de ma création », affirme-t-il. Si
par rappeler que le prétendu avancement l’on se remet à table, on serait toutefois tenté
de l’Occident par rapport au reste du monde de lui donner raison : le couscous merguez,
tient moins à sa supériorité technologique qu’à sérieusement ? Manquerait plus que l’on y
des choix et à des valeurs morales privilégiés ajoute du fromage !
au détriment d’autres – l’enrichissement et

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L’auteur Le texte

Philosophe de formation né en P resque vingt ans après sa con­
1908, Claude Lévi-Strauss reste férence intitulée « Race et his-
associé à l’anthropologie, discipline toire » (1952) au cours de laquelle
qui annonce selon lui « l’avènement, pour le il identifiait « le péché originel de l’anthropolo­
monde fini qu’est devenue notre planète, d’un gie », qui consiste à confondre une supposée
humanisme […] qui s’oppose à ceux qui le pré­ caractérisation biologique des races avec la
cédèrent : créés pour des privilégiés, à partir de notion autrement plus relative de culture,
civilisations privilégiées ». Dès le lycée qu’il Lévi-Strauss retourne à la même tribune,
fréquente dans le XVIe arrondissement de le 22 mars 1971, pour enfoncer le clou avec
Paris, il lit Marx et milite à la Section fran- « Race et cul­ture ». Les deux textes divergent
çaise de l’Internationale ouvrière (SFIO). Il peu sur le fond. Lévi-Strauss s’appuie sim-
poursuit des études de droit et se présente à plement davantage sur la génétique qu’il ne
l’agrégation de philosophie, où il est reçu pouvait le faire dans les années 1950. Il se
troisième en 1931. C’est sa première femme, montre cependant plus pessimiste. Quand
Dina Dreyfus, qui l’initie à l’ethnologie. Entre la première conférence soutenait la « collabo­
1935 et 1938, il effectue ses premières mis- ration des cultures », l’anthropologue craint à
sions au Brésil auprès des Amérindiens tupi la fois leur uniformisation et suggère que
et bororo d’Amazonie. Il compilera ses ana- l’animosité entre elles trouve sa source bien
lyses et ses recherches dans Tristes Tropiques plus profondément que dans de prétendues
(1955). Il n’entend pas s’inscrire dans la tradi- différences ethniques.
tion du récit de voyage, au contraire : « Je hais
les voyages et les explorateurs », annonce-t-il,
provocateur, en préambule. L’étude de l’or-
ganisation et des mythes qui structurent
ces sociétés dites primitives sont une « ten­
tative d’interprétation des superstructures indi­
gènes fondées sur le matérialisme dialectique ».
Cette méthode est celle du structuralisme,
que Lévi-Strauss applique à l’anthropologie.
Jusqu’à sa mort, en 2009, sa carrière connaît
peu de répit. Il publie sa thèse, Les Structures
élémentaires de la parenté (1949), devient sous-
directeur du musée de l’Homme, puis profes-
seur au Collège de France (1959), est élu à
l’Académie française (1973). En 2008, l’année
de son centenaire, hommes politiques et insti-
tutions lui rendent hommage, témoignant
de la popularité d’un penseur à l’œuvre pour-
tant dense et exigeante.

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CLAUDE
LÉVI-STRAUSS

«et Rcaucleture »
(extraits)

Nous reproduisons ici des extraits de cette conférence
prononcée par Claude Lévi-Strauss le 22 mars 1971
à la tribune de l’Unesco à Paris. Vous pouvez également
la retrouver dans Race et histoire. Race et culture
(préface de M. Izard, Albin Michel-Unesco, 2001).

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[…] Prise seulement pour telle, la diversité peine d’être vécue. Cette profonde indiffé-
des cultures ne poserait pas de problèmes en rence aux cultures autres était, à sa manière,
dehors du fait objectif de cette diversité. Rien une garantie pour elle de pouvoir exister à
n’empêche, en effet, que des cultures diffé- leur guise et de leur côté.
rentes coexistent, et que prévalent entre elles
des rapports relativement paisibles dont l’ex- Mais on connaît aussi une autre attitude,
périencehistoriqueprouvequ’ilspeuventavoir quiestcomplémentairedelaprécédenteplutôt
des fondements différents. Tantôt, chaque qu’elle ne la contredit, et selon laquelle l’étran-
culture s’affirme comme la seule véritable et ger jouit du prestige de l’exotisme et incarne la
digne d’être vécue ; elle ignore les autres, les chance, offerte par sa présence, d’élargir les
nie même en tant que cultures. La plupart liens sociaux. En visite dans une famille, on le
des peuples que nous appelons primitifs se choisit pour donner un nom au nouveau-né, et
désignent eux-mêmes d’un nom qui signifie les alliances matrimoniales aussi auront d’au-
« les vrais », « les bons », « les ex­cellents », ou tant plus de prix qu’elles seront conclues avec
bien tout simplement « les hommes » ; et ils des groupes éloignés. Dans un autre ordre
appliquent aux autres des qualificatifs qui d’idées, on sait que, bien avant le contact avec
leur dénient la condition humaine, comme les Blancs, les Indiens Flathead établis dans
« singes de terre » ou « œufs de pou ». Sans les montagnes Rocheuses furent si intéressés
doute, l’hostilité, parfois même la guerre, par ce qu’ils entendaient dire d’eux et de leur
pouvait aussi régner d’une culture à l’autre, croyance, qu’ils n’hésitèrent pas à envoyer
mais il s’agissait surtout de venger des torts, des expéditions successives à travers les terri-
de capturer des victimes destinées aux sacri- toires occupés par des tribus hostiles pour
fices, de voler des femmes ou des biens : cou- nouer des rapports avec les missionnaires
tumes que notre morale réprouve, mais qui résidant à Saint Louis du Missouri. Tant que
ne vont jamais, ou ne vont qu’exceptionnelle- les cultures se tiennent simplement pour
ment jusqu’à la destruction d’une culture en diverses, elles peuvent donc soit volontai-
tant que telle ou jusqu’à son asservissement, rement s’ignorer, soit se considérer comme
puisqu’on ne lui reconnaît pas de réalité des partenaires en vue d’un dialogue désiré.
positive. Quand le grand ethnologue alle- Dans l’un et l’autre cas, elles se menacent et
mand Curt Unkel, mieux connu sous le nom s’attaquent parfois, mais sans mettre vraiment
de Nimuendaju que lui avaient conféré les en péril leurs existences respectives. La situ­
Indiens du Brésil auxquels il a consacré sa ation devient toute différente quand, à la
vie, revenait dans les villages indigènes après notion d’une diversité reconnue de part et
un long séjour dans un centre civilisé, ses d’autre, se substitue chez l’une d’elles le senti-
hôtes fondaient en larmes à la pensée des ment de sa supériorité fondée sur l’inégalité
souffrances qu’il avait dû encourir loin du des rapports de force, et que la reconnaissance
seul endroit où, pensaient-ils, la vie valait la positive ou négative de la diversité des cul­
tures faitplaceàl’affirmationdeleurinégalité.

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Le vrai problème n’est donc pas celui que pourtant inférer qu’elle révèle des aptitudes
pose, sur le plan scientifique, le lien éventuel fondamentales distinctes, ni surtout qu’elle
qui pourrait exister entre le patrimoine géné- soit définitive. L’histoire des civilisations
tique de certaines populations et leur réussite montre que telle ou telle autre a pu, au cours
pratique dont elle tire argument pour prétendre des siècles, briller d’un éclat particulier. Mais
à la supériorité. Car, même si les anthropolo- ce ne fut pas nécessairement dans la ligne
gues physiques et les ethnologues tombent d’un développement unique et toujours
d’accord pour reconnaître que le problème est orienté dans le même sens. Depuis quelques
insoluble, et signent conjointement un procès- années, l’Occident s’ouvre à cette évidence
verbal de carence avant de se saluer courtoise- que ces immenses conquêtes dans certains
ment et de se séparer en constatant qu’ils n’ont domaines ont entraîné de lourdes contre-
rien à se dire, il n’en reste pas moins vrai que parties ; au point qu’il en vient à se demander
les Espagnols du XVIe siècle se sont jugés et si les valeurs auxquelles il a dû renoncer, pour
montrés supérieurs aux Mexicains et aux s’assurer la jouissance d’autres n’eussent pas
Péruviens parce qu’ils possédaient des bateaux mérité d’être mieux respectées. À l’idée
capables de transporter des soldats outre- naguère prévalente d’un progrès continu le
océan, des chevaux, des cuirasses et des long d’une route sur laquelle l’Occident seul
armes à feu ; et que, suivant le même raisonne- aurait brûlé les étapes, tandis que les autres
ment, l’Européen du XIXe siècle s’est proclamé sociétés seraient restées en arrière, se substi-
supérieur au reste du monde à cause de la tue ainsi la notion de choix multiples dans des
machine à vapeur et de quelques autres directions différentes, et tels que chacun
prouesses techniques dont il pouvait se tar- expose à perdre sur un ou plusieurs tableaux
guer. Qu’il le soit effectivement sous tous ces pour prix de ce qu’il a voulu gagner sur d’autres.
rapports et sous celui, plus général, du savoir L’agriculture et la sédentarisation ont prodi-
scientifique qui est né et s’est développé en gieusement développé les ressources alimen-
Occident, cela semble d’autant moins contes- taires et, par voie de conséquence, permis à
table que, sauf de rares et précieuses excep- la population humaine de s’accroître. Il en a
tions, les peuples assujettis par l’Occident ou résulté l’expansion des maladies infectieuses,
contraints par lui à le suivre ont reconnu cette qui tendent à disparaître quand la population
supériorité et, leur indépendance une fois est trop restreinte pour entretenir les germes
conquise ou assurée, se sont donné pour but pathogènes. On peut donc dire que, sans le
de rattraper ce qu’ils considéraient eux- savoir sans doute, les peuples devenus agri-
mêmes comme un retard dans la ligne d’un coles ont choisi certains avantages moyen-
commun développement. nant des inconvénients dont les peuples
restés chasseurs et collecteurs sont mieux
De ce que cette supériorité relative, qui protégés : leur genre de vie empêche que les
s’est affirmée dans un laps de temps remar- maladies infectieuses ne se concentrent de
quablement court, existe, on ne saurait

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vers un but. Dans tous les autres cas, croit- irrite seulement parce qu’il interrompt la con­
il, l’Histoire n’existe pas ; à tout le moins, templation placide du paysage servant de
elle piétine. toile de fond à notre rêverie.

Mais cette illusion est comparable à celle Or, tout membre d’une culture en est
dont souffrent les vieillards au sein de leurs aussi étroitement solidaire que ce voyageur
propres sociétés, de même, d’ailleurs, que les idéal l’est de son train. Dès la naissance et
adversaires d’un nouveau régime. Exclus des – je l’ai dit tout à l’heure – probablement
affaires, par l’âge ou par le choix politique, ils même avant, les êtres et les choses qui nous
ont le sentiment que l’Histoire d’une époque entourent montent en chacun de nous un
dans laquelle ils ne sont plus activement appareil de références complexes formant
engagés stagne, à la différence des jeunes système : conduites, motivations, jugements
gens et des militants au pouvoir qui vivent implicites que, par la suite, l’éducation vient
avec ferveur cette période où, pour les autres, confirmer par la vue réflexive qu’elle nous
les événements se sont en quelque sorte propose du devenir historique de notre civi-
immobilisés. La richesse d’une culture, ou du lisation. Nous nous déplaçons littérale-
déroulement d’une de ses phases, n’existe ment avec ce système de références. Et les
pas à titre de propriété intrinsèque : elle est ensembles culturels qui se sont constitués en
fonction de la situation où se trouve l’obser- dehors de lui ne nous sont perceptibles qu’à
vateur par rapport à elle, du nombre et de travers les déformations qu’il leur imprime. Il
la diversité des intérêts qu’il y investit. En peut même nous rendre incapables de les voir.
empruntant une autre image, on pourrait dire
que les cultures ressemblent à des trains qui […]
circulent plus ou moins vite, chacun sur sa Il fallait que notre savoir évoluât et que
voie propre et dans une direction différente. nous prissions conscience de nouveaux pro-
Ceux qui roulent de conserve avec le nôtre blèmes pour reconnaître une valeur objective
nous sont présents de la façon la plus durable ; et une signification morale à des modes de vie,
nous pouvons à loisir observer le type des des usages et des croyances qui ne recevaient
wagons, la physionomie et la mimique des auparavant de notre part que des railleries ou
voyageurs à travers les vitres de nos compar- au mieux une curiosité condescendante. Mais
timents respectifs. Mais que, sur une autre avec l’entrée de la génétique des populations
voie oblique ou parallèle, un train passe dans sur la scène anthropologique, un autre retour-
l’autre sens, et nous n’en percevrons qu’une nement s’est produit, dont les implications
image confuse et vite disparue, à peine iden- théoriques sont peut-être encore plus grandes.
tifiable pour ce qu’elle est, réduite le plus Tous les faits que je viens d’évoquer relèvent
souvent à un brouillage momentané de notre de la culture ; ils concernent la façon dont
champ visuel qui ne nous livre aucune infor- certains groupes humains se divisent et se
mation sur l’événement lui-même et nous

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l’homme sur l’homme, et de ses animaux diverses formes vivantes devraient toujours
domestiques sur ce même homme ; mais, bien parcourir les unes à la suite des autres dans
entendu, au prix d’autres inconvénients. le même sens, s’est d’abord substituée en bio-
logie celle d’un « arbre », permettant d’établir
La croyance en l’évolution unilinéaire des entre les espèces des rapports de cousinage,
formes vivantes est apparue dans la philoso- sinon de filiation car celle-ci devenait de
phie sociale bien plus tôt qu’en biologie. Mais moins en moins assurée à mesure que les
c’est de la biologie qu’au XIXe siècle elle reçut formes d’évolution se révélaient parfois
un renfort qui lui permit de revendiquer un divergentes, mais parfois aussi conver-
statut scientifique en même temps qu’elle gentes ; puis l’arbre lui-même s’est transfor-
espérait ainsi concilier le fait de la diversité mé en « treillis », figure dont les lignes se
des cultures avec l’affirmation de leur inéga- rejoignent aussi souvent qu’elles s’écartent,
lité. En traitant les différents états obser- de sorte que la description historique de ces
vables des sociétés humaines, comme si elles cheminements embrouillés vient remplacer
illustraient les phases successives d’un déve- les diagrammes trop simplistes dans lesquels
loppement unique, on prétendait, même à on croyait pouvoir fixer les voies multiples
défaut de liens causals entre l’hérédité biolo- suivies non pas par une, mais par des formes
gique et les accomplissements culturels, éta- très diverses de voies évolutives, différentes
blir entre les deux ordres une relation qui par le rythme, le sens et les effets.
serait au moins analogique, et qui favoriserait
les mêmes évaluations morales dont s’autori- Or, c’est bien à une vue analogue que
saient les biologistes en décrivant un monde convie l’ethnologie, pour peu qu’une con­
vivant toujours croissant dans le sens d’une naissance directe des sociétés les plus diffé-
plus grande différenciation et d’une plus rentes de la nôtre permette d’apprécier les
haute complexité. raisons d’être qu’elles se sont données à
elles-mêmes, au lieu de les juger et de les con­
Cependant, un remarquable retourne- damner selon des raisons qui ne sont pas les
ment devait se produire chez les biologistes leurs. Une civilisation qui s’attache à déve-
eux-mêmes – le premier, d’une suite d’autres lopper ses valeurs propres paraît n’en possé-
dont il sera question au cours de cet exposé. der aucune pour un observateur formé par la
En même temps que des sociologues invo- sienne à reconnaître des valeurs toutes dif-
quaient la biologie pour découvrir, derrière férentes. Il lui semble que chez lui seulement
les hasards incertains de l’Histoire, le schéma il se passe quelque chose, que sa civilisation
plus rigide et mieux intelligible d’une évolu- seule détient le privilège d’une histoire ajou-
tion, les biologistes eux-mêmes s’aperce- tant constamment des événements les uns
vaient que ce qu’ils avaient pris pour une aux autres. Pour lui, il n’y a que cette histoire
évolution soumise à quelques lois simples qui offre un sens, en prenant ce terme dans
recouvrait en fait une histoire très com- la double acception de signifier et de tendre
pliquée. À la notion d’un « trajet » que les

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reforment, les modalités que la coutume nos sociétés, nous savons que les mariages
impose aux individus des deux sexes pour n’interviennent pas complètement au hasard :
s’unir et se reproduire, la manière prescrite de des facteurs conscients ou inconscients, telle
refuser ou de donner le jour aux enfants et de que la distance entre les résidences des futurs
les élever, le droit, la magie, la religion et la conjoints, leur origine ethnique, leur religion,
cosmologie. Or, nous avons vu que de façon leur niveau d’éducation, peuvent jouer un rôle
directe ou indirecte ces facteurs modèlent la déterminant. S’il est permis d’extrapoler à
sélection naturelle et orientent son cours. Dès partir d’usages et de coutumes qui offraient
lors, les données du problème relatif au rapport jusqu’à une date récente une extrême généra-
entre les notions de races et de cultures se lité chez les peuples sans écriture, et si l’on
trouvent profondément bouleversées. Pen- admet qu’ils persistaient dans notre espèce
dant tout le XIXe siècle et la première moitié depuis un très lointain passé, on admettra que,
du XXe, on s’est demandé si la race influen- dès les tout premiers débuts de la vie en socié-
çait la culture et de quelle façon. Après avoir té, nos ancêtres ont dû connaître et appliquer
d’abord reconnu que le problème ainsi posé des règles de mariage très strictes. Ainsi celles
était insoluble, nous nous apercevons mainte- qui assimilent les cousins dits parallèles – issus
nant que les choses se passent dans l’autre de deux frères ou de deux sœurs – à des frères
sens :cesontlesformesdeculturesqu’adoptent ou sœurs véritables, donc conjoints interdits
ici ou là les hommes, leurs façons de vivre par la prohibition de l’inceste, tandis que les
telles qu’elles ont prévalu dans le passé ou cousins dits croisés – respectivement issus d’un
prévalent encore dans le présent, qui déter- frère et d’une sœur – sont, au contraire, des
minent, dans une très large mesure, le rythme con­joints autorisés sinon même prescrits ; en
de leur évolution biologique et son orientation. opposition avec d’autres sociétés où tout lien
Loin qu’il faille se demander si la culture est de parenté, si éloigné qu’il soit, crée un empê-
ou non fonction de la race, nous découvrons chement dirimant au mariage. Ou bien la règle,
que la race – ou ce que l’on entend générale- plus subtile encore que les précédentes, qui,
ment par ce terme – est une fonction parmi entre parents croisés, distingue les cousines en
d’autres de la culture. deux catégories, la fille de la sœur du père,
d’une part, et la fille du frère de la mère, d’autre
Comment pourrait-il en être autrement ? part, l’une seule permise, l’autre absolument
C’est la culture d’un groupe qui détermine les défendue mais sans que ce soit toujours et
limites géographiques qu’il s’assigne ou qu’il partout la même – comment de telles règles,
subit, les relations d’amitié ou d’hostilité qu’il appliquées pendant des générations, n’agi-
entretient avec les peuples voisins et, par voie raient-elles pas de façon différentielle sur la
de conséquence, l’importance relative des transmission du patrimoine génétique ?
échanges génétiques qui, grâce aux inter-
mariages permis, encouragés ou défendus, Ce n’est pas tout ; car les règles d’hygiène
pourront se produire entre eux. Même dans pratiquées par chaque société, l’importance et

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l’efficacité relative des soins dispensés à d’autres exercent une action concertée sur un
chaque genre de maladie ou de déficience, seul caractère, ou le contraire si plusieurs
permettent ou préviennent à des degrés divers caractères se trouvent dépendre d’un même
la survie de certains individus et la dissémina- gène. Ce qui est vrai au niveau du génome indi-
tion d’un matériel génétique qui, sans cela, viduel l’est aussi à celui d’une population, qui
aurait disparu plus tôt. De même pour les atti- doit toujours être telle, par la combinaison
tudes culturelles devant certaines anomalies qui s’opère en son sein de plusieurs patri-
héréditaires et, nous l’avons vu, des pratiques moines génétiques, combinaison où l’on
comme l’infanticide, qui frappe sans discrimi- aurait naguère reconnu un type racial, qu’un
nations les deux sexes dans des conjonctures équilibre optimal s’établisse et améliore ses
déterminées – naissances dites anormales, chances de survie. En ce sens, on peut dire que
jumeaux, etc. – ou plus particulièrement les la recombinaison génétique joue, dans l’his-
filles. Enfin, l’âge relatif des conjoints, la fer­ toire des populations, un rôle comparable à
tilité et la fécondité différentielles selon le celui que la recombinaison culturelle joue dans
niveau de vie et les fonctions sociales, sont, l’évolution des formes de vie, des techniques,
au moins pour partie, directement ou indirec- des connaissances et des croyances par le par-
tement assujettis à des règles dont l’origine tage desquels se distinguent les sociétés.
dernière n’est pas biologique, mais sociale.
Sans doute, on ne peut suggérer ces analo-
[…] gies que sous réserve. D’une part, en effet, les
Il y aura bientôt vingt ans que, dans une pla- patrimoines culturels évoluent beaucoup plus
quetteécriteàlademandedel’Unesco,je faisais rapidement que les patrimoines génétiques :
appel à la notion de coalition pour expliquer un monde sépare la culture qu’ont connue nos
que des cultures isolées ne pouvaient espérer arrière-grands-parents de la nôtre, et cepen-
créer à elles seules les conditions d’une histoire dant nous perpétuons leur hérédité. D’autre
vraiment cumulative. Il faut pour cela, disais-je, part, le nombre de cultures qui existent ou exis-
que des cultures diverses combinent volon- taient encore il y a plusieurs siècles à la sur-
tairement ou involontairement leurs mises res- face de la Terre surpasse incomparablement
pectives et se donnent ainsi une meilleure celui des races que les plus méticuleux observa-
chance de réaliser, au grand jeu de l’histoire, les teurs se sont plu à inventorier : plusieurs mil-
séries longues qui permettent à celles-ci de liers contre quelques dizaines. Ce sont ces
progresser. Les généticiens proposent actuelle- énormes écarts entre les ordres de grandeur
ment des vues assez voisines sur l’évolution respectifs qui fournissent un argument décisif
biologique, quand ils montrent qu’un génome contrelesthéoriciensquiprétendentqu’ender-
constitue en réalité un système dans lequel nière analyse, le matériel héréditaire détermine
certains gènes jouent un rôle régulateur et le cours de l’histoire ; car celle-ci change beau-
coup plus vite et selon des voies infiniment plus
diversifiéesquelui.Cequel’héréditédétermine

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chez l’homme, c’est l’aptitude générale à pas d’exercer sur la culture elle-même une
acquérir une culture quelconque, mais celle qui action qui l’infléchira davantage encore dans
sera la sienne dépendra des hasards de sa nais- le même sens, ou dans des sens nouveaux mais
sance et de la société dont il recevra son édu- indirectement liés à lui.
cation. Des individus prédestinés par leur
patrimoine génétique à n’acquérir qu’une cul­ À l’origine de l’humanité, l’évolution bio-
ture particulière auraient des descendances logique a peut-être sélectionné les traits pré-
singulièrement désavantagées, puisque les culturels tels que la station debout, l’adresse
variations culturelles auxquelles ceux-ci manuelle, la sociabilité, la pensée symbolique,
seraient exposés surviendraient plus vite que l’aptitude à vocaliser et à communiquer. En
leur patrimoine génétique ne pourrait lui- revanche et dès que la culture existe, c’est elle
même évoluer et se diversifier, en réponse aux qui consolide ces traits et les propage ; quand
exigences de ses nouveaux environnements. les cultures se spécialisent, elles consolident et
favorisent d’autres traits, comme la résistance
Car, on ne saurait trop insister sur un fait : au froid ou à la chaleur pour des sociétés qui
si la sélection permet aux espèces vivantes de ont dû, de gré ou de force, s’adapter à des
s’adapter à un milieu naturel ou de mieux résis- extrêmes climatiques, les dispositions agres-
ter à ses transformations, quand il s’agit de sives ou contemplatives, l’ingéniosité tech-
l’homme, ce milieu cesse d’être naturel au pre- nique, etc. Tels que nous les saisissons au niveau
mier chef ; il tire ses caractères distinctifs de culturel, aucun de ces traits ne peut être claire-
conditions techniques, économiques, sociales ment rattaché à une base génétique, mais on
et mentales qui, par l’opération de la culture, ne saurait exclure qu’ils le soient parfois de
créent à chaque groupe humain un environne- façon partielle et par l’effet lointain de liaisons
ment particulier. Dès lors, on peut faire un pas intermédiaires. En ce cas, il serait vrai de dire
de plus et envisager qu’entre évolution orga- que chaque culture sélectionne des aptitudes
nique et évolution culturelle, les rapports ne génétiques qui, par rétroaction, influent sur
soient pas seulement d’analogie, mais aussi de la culture qui avait d’abord contribué à leur
complémentarité. J’ai dit et montré que des renforcement.
traits culturels, qui ne sont pas génétiquement
déterminés, peuvent affecter l’évolution orga- En faisant remonter à un passé de plus en
nique. Mais ils l’affecteront dans des sens qui plus reculé, qu’on chiffre actuellement en mil-
provoqueront des actions en retour. Toutes les lions d’années, les premiers débuts de l’hu-
cultures ne réclament pas de leurs membres manité, l’anthropologie physique retire une
exactement les mêmes aptitudes et si, comme de leurs bases principales aux spéculations
il est probable, certaines ont une base géné- racistes, puisque la part d’inconnaissable aug-
tique, les individus qui les possèdent au plus mente ainsi beaucoup plus rapidement que le
haut degré se trouveront favorisés. Si leur nombre des repères disponibles pour jalonner
nombre s’accroît de ce fait, ils ne manqueront les itinéraires suivis par nos lointains ancêtres
au cours de leur évolution.

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À ces spéculations, les généticiens ont porté races différentes et par les données de l’obser-
des coups encore plus décisifs quand ils ont vation. En un mot, le problème cesse d’être du
remplacé la notion de type par celle de popula- ressort de la vieille anthropologie physique
tion, la notion de race par celle de stock géné- comme aussi de l’ethnologie générale. Il devient
tique, et quand ils ont montré qu’un gouffre l’affaire de spécialistes qui, dans des contextes
sépare les différences héréditaires selon qu’on limités, se posent des questions d’ordre tech-
peut les attribuer à l’opération d’un seul gène nique et leur donnent des réponses impropres
– celles-là peu significatives du point de vue à fixer aux peuples des places différentes dans
racial parce que probablement toujours dotées une hiérarchie.
de valeurs adaptatives – ou à l’action combinée
de plusieurs, ce qui les rend pratiquement Depuis une dizaine d’années seulement,
indéterminables. nous commençons à comprendre que nous dis-
cutions le problème du rapport entre évolu-
Mais, une fois exorcisés les vieux démons tion organique et évolution culturelle dans des
de l’idéologie raciste, ou tout au moins après termes qu’Auguste Comte eût appelés méta-
avoir prouvé qu’elle ne pouvait prétendre à une physiques. L’évolution humaine n’est pas un
quelconque base scientifique, la voie s’ouvre à sous-produit de l’évolution biologique, mais
une collaboration positive entre généticiens et elle n’en est pas complètement distincte non
ethnologues, pour rechercher ensemble com- plus. La synthèse entre ces deux attitudes tra-
ment et de quelle façon les cartes de distri- ditionnelles est maintenant possible, à la con­
bution des phénomènes biologiques et des dition que, sans se satisfaire de réponses a
phénomènes culturels s’éclairent mutuelle- priori et de solutions dogmatiques, les biolo-
ment et nous instruisent sur un passé qui, sans gistes et les ethnologues prennent conscience
désormais prétendre remonter aux premières de l’aide qu’ils peuvent s’apporter mutuelle-
origines des différences raciales, dont les ves- ment et de leurs limitations respectives.
tiges sont définitivement hors d’atteinte, peut,
à travers le présent, se relier à l’avenir et per- Cette inadéquation des réponses tradi-
mettre d’en discerner les linéaments. Ce qu’on tionnelles explique peut-être pourquoi la lutte
appelait naguère le problème des races, échappe idéologique contre le racisme s’est montrée si
au domaine de la spéculation philosophique peu efficace sur le plan pratique. Rien n’indique
et des homélies morales dont on se contentait que les préjugés raciaux diminuent, et les indi-
trop souvent. Il échappe même à celui des pre- cations ne manquent pas pour suggérer qu’après
mières approximations grâce auxquelles les de brèves accalmies locales, ils resurgissent ail-
ethnologues s’étaient efforcés de le ramener leurs avec une intensité accrue. D’où le besoin
sur terre pour lui donner des réponses provi- ressenti par l’Unesco de reprendre périodique-
soires, inspirées par la connaissance pratique de ment un combat dont l’issue apparaît pour le
moins incertaine. Mais sommes-nous tellement

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sûrs que la forme raciale prise par l’intolérance situation comparable à celle que certains de ses
résulte, au premier chef, des idées fausses que représentants infligèrent aux malheureuses
telle ou telle population entretiendrait sur la tribus américaines ou océaniennes ? Qu’en
dépendance de l’évolution culturelle par rap- serait-il, enfin, de la lutte idéologique contre
port à l’évolution organique ? Ces idées ne four- les préjugés raciaux, s’il s’avérait que toujours
nissent-elles pas simplement une couverture et partout, comme le suggèrent certaines expé-
idéologique à des oppositions plus réelles, fon- riences conduites par les psychologues, il suffit
dées sur la volonté d’asservissement et sur des de répartir des sujets d’origine quelconque en
rapports de force ? Ce fut certainement le cas équipes et de placer celles-ci dans une situation
dans le passé ; mais, même en supposant que compétitive, pour que se développe en chacune
ces rapports de force s’atténuent, les diffé- un sentiment de partialité et d’injustice vis-
rences raciales ne continueraient-elles pas à à-vis de ses rivales ? Des communautés mino-
servir de prétexte à la difficulté croissante de ritaires qu’on voit aujourd’hui apparaître en
vivre ensemble, inconsciemment ressentie pas plusieurs points du monde, tels les hippies, ne
une humanité en proie à l’explosion démogra- se distinguent pas du gros de la population par
phique et qui – tels ces vers de farine qui s’em- la race, mais seulement par le genre de vie, la
poisonnent à distance par les toxines qu’ils moralité, la coiffure et le costume ; les senti-
sécrètent, bien avant que leur densité n’excède ments de répulsion, d’hostilité parfois, qu’elles
les ressources alimentaires dont ils disposent inspirent au plus grand nombre sont-ils sub­
dans le sac qui les enferme – se mettrait à se stantiellement différents des haines raciales, et
haïr elle-même, parce qu’une prescience ferions-nous donc accomplir aux gens un véri-
secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse table progrès si nous nous contentions de dissi-
pour que chacun de ses membres puisse libre- per les préjugés spéciaux sur lesquels celles-ci
ment jouir de ses biens essentiels que sont seules, entendues au sens strict, peuvent être
l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué ? Les dites reposées ? Dans toutes ces hypothèses, la
préjugés raciaux ont atteint leur plus grande contribution que l’ethnologue peut apporter
intensité vis-à-vis de groupes humains réduits à la solution du problème racial se révélerait
par d’autres à un territoire trop étriqué, à une dérisoire et il n’est pas certain que celle
portion trop congrue des biens naturels pour qu’on irait demander aux psychologues et aux
que leur dignité n’en soit pas atteinte à leurs éducateurs se montrerait plus féconde, tant il
propres yeux, comme à ceux de leurs puissants est vrai que, comme nous l’enseigne l’exemple
voisins. Mais l’humanité moderne, dans son des peuples dits primitifs, la tolérance réci-
ensemble, ne tend-elle pas à s’exproprier elle- proque suppose réaliser deux conditions que
même et, sur une planète devenue trop petite, les sociétés contemporaines sont plus éloi-
ne reconstitue-t-elle pas à ses dépens une gnées que jamais de connaître : d’une part, une

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égalité relative, de l’autre, une distance phy- révéler désastreuse pour l’espèce particulière
sique suffisante. qui voyait en elle le critère et la sanction de son
succès. Même à supposer que l’humanité prenne
Aujourd’hui, les généticiens s’interrogent conscience des dangers qui la menacent, par-
avec anxiété sur les risques que les conditions vienne à les surmonter et se rende maîtresse de
démographiques actuelles font courir à cette son avenir biologique, on ne voit pas comment
rétroaction positive entre évolution organique la pratique systématique de l’eugénisme échap-
et évolution culturelle dont j’ai donné des perait au dilemme qui la mine : soit qu’on se
exemples et qui a permis à l’humanité de trompe et qu’on ait fait tout autre chose que ce
s’assurer la première place parmi les espèces qu’on se proposait, soit qu’on réussisse et que,
vivantes. Les populations s’agrandissent, mais les produits étant donc supérieurs à leurs
elles diminuent en nombre. Cependant, le auteurs, ils ne découvrent inévitablement que
développement de l’assistance mutuelle au ceux-ci auraient dû faire autre chose que ce
sein de chaque population, les progrès de la qu’ils ont fait, c’est-à-dire eux.
médecine, la prolongation de la vie humaine, la
faculté toujours plus grande reconnue à chaque […]
membre du groupe de se reproduire comme il Enfin, il est une dernière raison pour que
l’entend, augmentent les mutations nocives l’ethnologue hésite, non pas certes à combattre
et leur offrent les moyens de se perpétuer, en les préjugés raciaux – car sa science a déjà puis-
même temps que la suppression des barrières samment contribué à cette lutte, et elle conti-
entre petits groupes exclut la possibilité d’expé- nue et continuera encore de le faire – mais à
riences évolutives et susceptibles d’assurer à croire, comme on l’y incite trop souvent, que la
l’espèce la chance de nouveaux départs. diffusion du savoir et le développement de la
communication entre les hommes réussiront
Cela ne signifie certes pas que l’humanité un jour à les faire vivre en bonne harmonie,
cesse ou cessera d’évoluer ; qu’elle le fait sur le dans l’acceptation et le respect de leurs diver-
plan culturel est évident et, même à défaut de sités. Au cours de cet exposé, j’ai souligné à plu-
preuves directes attestant que l’évolution bio- sieurs reprises que la fusion progressive de
logique – seulement démontrable à long terme – populations jusqu’alors séparées par la distance
persiste, les rapports étroits qu’elle entretient géographique, ainsi que par des barrières lin-
chez l’homme avec l’évolution culturelle garan- guistiques et culturelles, marquait la fin d’un
tissent que si celle-ci est présente, l’autre doit monde qui fut celui des hommes pendant des
nécessairement continuer. Mais la sélection centaines de millénaires, quand ils vivaient en
naturelle ne peut être uniquement jugée par le petits groupes durablement séparés les uns des
plus grand avantage qu’elle offre à une espèce autres et qui évoluaient chacun de façon diffé-
de se reproduire ; car, si cette multiplication rente, tant sur le plan biologique que sur le plan
détruit un équilibre indispensable avec ce que
l’on appelle aujourd’hui un écosystème qu’il faut
toujours envisager dans sa totalité, elle peut se

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culturel. Les bouleversements déclenchés par échéance, l’originalité de sa et de ma création.
la civilisation industrielle en expansion, la Les grandes époques créatrices furent celles où
rapidité accrue des moyens de transport et de la communication était devenue suffisante pour
communication ont abattu ces barrières. En que des partenaires éloignés se stimulent, sans
même temps se sont taries les chances qu’elles être cependant assez fréquente et rapide pour
offraient pour que s’élaborent et soient mises à que les obstacles indispensables entre les indi-
l’épreuve de nouvelles combinaisons génétiques vidus comme entre les groupes s’amenuisent au
et des expériences culturelles. Or, on ne peut se point que des échanges trop faciles égalisent et
dissimuler qu’en dépit de son urgente nécessité confondent leur diversité.
pratique et des fins morales élevées qu’elle
s’assigne, la lutte contre toutes les formes de L’humanité se trouve donc exposée à un
discriminations participe de ce même mouve- double péril dont l’ethnologue et le biologiste
ment qui entraîne l’humanité vers une civili- mesurent pareillement la menace. Convaincus
sation mondiale, destructrice de ces vieux que l’évolution culturelle et l’évolution orga-
particularismes auxquels revient l’honneur nique sont solidaires, ils savent que le retour au
d’avoir créé les valeurs esthétiques et spiri- passé est impossible, certes, mais aussi que la
tuelles qui donnent son prix à la vie et que nous voie où les hommes sont présentement engagés
recueillons précieusement dans les biblio- accumule des tensions telles que les haines
thèques et dans les musées parce que nous nous raciales offrent une bien pauvre image du
sentons de moins en moins certains d’être régime d’intolérance exacerbée qui risque de
capables d’en produire d’aussi évidentes. s’instaurer demain, sans même que les diffé-
rences ethniques doivent lui servir de prétexte.
Sans doute nous berçons-nous du rêve que Pour circonvenir ces périls, ceux d’aujourd’hui
l’égalité et la fraternité régneront un jour entre et ceux, plus redoutables encore, d’un proche
les hommes sans que soit compromise leur avenir, il faut nous persuader que leurs causes
diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas sont beaucoup plus profondes que celles sim-
à devenir la consommatrice stérile des seules plement imputables à l’ignorance et aux préju-
valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable gés : nous ne pouvons mettre notre espérance
seulement de donner le jour à des ouvrages que dans un changement du cours de l’histoire,
bâtards, à des inventions grossières et puériles, plus malaisé encore à obtenir qu’un progrès
elle devra réapprendre que toute création véri- dans celui des idées.
table implique une certaine surdité à l’appel
d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus Cahier central réalisé
sinon même à leur négation. Car on ne peut, à par VICTORINE DE OLIVEIRA
la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre,
s’identifier à lui, et se maintenir différent. Plei-
nement réussie, la communication intégrale
avec l’autre condamne, à plus ou moins brève

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OÙ COMMENCE LE RACISME ? © Sophie Bassouls/Leemage ; © Unesco, 2001

CLAUDE
LÉVI-STRAUSS

«et Rcaucleture »
(extraits)

La race – ou ce que l’on entend
généralement par ce terme – est

une fonction parmi d’autres
de la culture

L’anthropologue, ethnologue et philosophe Claude Lévi-Strauss (1908-2009)
a consacré sa vie et son œuvre à penser la question de la différence culturelle.

Lui qui a traversé tout le XXe siècle s’est aussi vu confronté à celle de leur
supposée inégalité, en lien avec une hiérarchie de races inventées pour justifier

la colonisation et les génocides. À la fin de sa vie, une forme de lassitude, de
pessimisme semble l’avoir gagné. Disons qu’il invite à rester toujours un peu
inquiet, au cas où l’on se sentirait définitivement immunisé contre tout préjugé.


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