Scriptio continua Essai Par l’auteure de Mon nom est Personne Premier essai en 2021 Éditions du Héron Exemplaire unique
“Un baiser peut être une virgule, un point d´interrogation ou d’exclamation. Voici les points essentiels de la ponctuation que toute femme devrait connaître…” Mistinguett
1 Le dé roule et s’arrête net. Il est ferme, brutal, définitif. Il impose sa présence avec autorité, nous obligeant à baisser la voix. Suivi d’un tiret, il devient barre et met fin à toute discussion. Pensant gagner un peu de hauteur, depuis quelques temps, il s’élève parfois de quelques interlignes pour devenir médian. Il se veut alors l’ardent défenseur de l’égalité des genres en décorsetant les parenthèses qui étreignaient la féminisation des noms ou des adjectifs, au risque de défigurer l’écriture de notre belle langue et de nous faire bégayer à sa lecture.
2 Les deux dés font leur numéro. Ils roulent, se télescopent, rebondissent sur les bords de la piste et enchainent les figures. Démonstratifs, exubérants. Ils concluent avec panache et quand cela ne leur suffit pas, ils se multiplient pour augmenter l’effet de leur présence. Déchaînés, leurs cousins ibériques n’hésitent pas à faire des acrobaties. Tels des saltimbanques, l’un tête en bas, l’autre tête en haut, leur tandem culbuté enlace la phrase et vole au secours de la grammaire espagnole qui ne distingue pas les questions des affirmations. Ils sont si étroitement liés qu’un publicitaire américain eut l’idée de les réunir en un point exclarrogatif sans réussir toutefois à en imposer l’usage.
3 Le dé prend son temps. Il profite du voyage, s’arrêtant ça et là pour admirer le paysage. Discrète mais ô combien indispensable, elle est une pause, une respiration, une petite halte. À peine le temps de reprendre son souffle, qu’il faut repartir de plus belle. Quand elles s’y mettent à deux, elles introduisent tout en délicatesse, là une précision, là une information. Véritables métronomes, elles structurent la musicalité de notre langue tout en douceur. Associé au point, elle se masculinise et se veut plus ferme sans se montrer cassant pour autant, introduisant une continuité logique. Roi du XIXème, il est devenu le malaimé de notre siècle. On le dénigre jusqu’à même contester son existence mais il s’en moque : à Paris, il se donne en spectacle tous les soirs…
4 Les deux dés roulent côte à côte, main dans la main, regardant ensemble dans la même direction. Ceux-là ne conçoivent la vie qu’à deux. Inséparables. L’un ouvrant, l’autre fermant. Leurs lignes arrondies introduisent un commentaire, non essentiel mais toujours bienvenu. D’aucuns leur préfèrent les tirets cadratins ou demi-cadratins, plus élégants dit-on dans les hautes sphères. Plus snobs répondraient-elles ! Quand leur tracé se fait plus anguleux, ils indiquent l’ajout ou le retrait d’éléments extérieurs pour ne garder que l’essentiel. Travaillées telles des arabesques à double courbure, elles portent si bien leur nom. Elles se veulent techniques, scientifiques, musiciennes et unissent, encore et toujours… À prendre avec des pincettes ou mimés avec les doigts. Français, Anglais, Allemands, Suédois ou même Japonais, ils se montrent volontiers taquins voire ironiques.
5 Le dé semble en équilibre. Nos yeux sont rivés sur sa face supérieure et prient pour qu’elle s’immobilise sur une solution qui débloquera le jeu. Disposés l’un sur l’autre, au garde à vous, ils se dressent, fiers et déterminés, au milieu de la phrase. À leur passage, on marque une pause, on retient son souffle puis on inspire avant de se lancer dans une longue énumération. Durant quelques millisecondes de silence ils maintiennent le suspense, tel le professeur avec un doigt levé, aux lèvres desquelles on est suspendu en attendant l’explication qui provoquera l’illumination. France Info en a fait son logo. Tout un symbole d’expression typologique.
6 Les trois dés roulent, roulent, roulent. Doucement mais sûrement. Ils poursuivent leur route, inlassablement. Ils sortent même des sentiers battus en franchissant les bords de la piste pour se frayer leur propre chemin. Qui sait vers où cela les mènera ? Quelle plus belle conclusion que ces trois-là ? Ô temps, suspends ton vol… Malicieux, coquins, mystérieux, ils enflamment l’imagination, provoquent des palpitations, déchaînent les passions. Tels des pointillés, ils ne demandent qu’à être franchis, prolongés, interprétés. Que de secrets renferment-ils ! Tel un murmure au creux de notre oreille, un baiser doux au coin de nos lèvres, une caresse sur notre peau, ils indiquent le chemin sans trop le dévoiler. On ne demande qu’à le suivre, qu’à s’y perdre pour mieux s’y retrouver…
Epilogue Libre et légère, elle se laisse porter là où le vent la mène. De point final, elle n’en veut pas. Les points d’interrogation, elle en a pas mal semé. Certains fleuriront peut-être, d’autres non mais qu’importe, elle poursuit son chemin en virevoltant dans les airs, se reposant de temps à autre au creux d’une virgule, au pied d’un point-virgule ou en attendant patiemment derrière une porte percée de deux petits trous ronds au travers desquels elle apercevra peut-être un début d’explication. Elle a vécu une parenthèse enchantée, une accolade merveilleuse, parsemée de points d’exclamation qui faisaient onduler ses vexilles tels deux drapeaux, étendards de son bonheur. Elle s’est même essayée à la calligraphie chinoise mais le régime en place y était peu favorable. Peut-être s’est-il encore durci ? Dans son royaume à elle, il y aura toujours de la place pour un réfugié politique…
Ce n’est pas tant de céder à la tentation qui lui fait peur mais plutôt d’y prendre goût. Alors, elle restera sage, enfin « sage »… Elle poursuivra son chemin, distillant quasiment chaque jour son encre sympathique pour qu’elle révèle à son lecteur, ses mots les plus tendres, ses sentiments les plus sincères. Le savoir près d’elle par la pensée lui donne du carburant pour mille ans. Au clair de la Lune, Mon alter ego Je vous prête ma plume Pour m’écrire un mot…
En 1862, le roman Les Misérables est publié en Belgique puis quelques jours plus tard en France. Il connaît un grand succès populaire. Grâce aux efforts d’Albert Lacroix, éditeur belge, il fut traduit dès l’année de sa parution dans plusieurs langues européennes. Victor Hugo, impatient de connaître le succès de son roman outre-Manche envoya à la maison d’édition anglaise Hurst & Blackett, un télégramme pour le moins synthétique : ? La réponse fut tout aussi laconique : ! Jean Cocteau