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Published by 03.CAlice, 2022-10-01 05:53:14

Nouvelle

Nouvelle

Saturday Night Fever

Nouvelle

Éditions du Héron
Exemplaire unique



« Choisis un travail que tu aimes et tu n’auras pas à
travailler un seul jour de ta vie… »

Confucius

1.

Samedi 2 Octobre 2021. 23h15.

Comme tous les soirs de la semaine, sans exception, elle se
prépare à partir pour le travail, enfin travail, disons activité
rémunérée. Ce n’est pas le métier dont on rêve quand on
est petite fille mais il faut bien manger. Et puis, son arrière
grand-mère lui a souvent dit qu’il n’y avait pas de sot
métier, l’essentiel était de le faire avec le cœur. « La plus
belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. » lui
répétait-elle. À huit ans et demi, ces mots ne signifiaient
pas grand-chose pour elle. Aujourd’hui, elle en comprend
mieux la portée.

Elle la revoit avec ses yeux rieurs et ses boucles blanches
lui raconter comment elle a été, tour à tour, domestique,
ouvrière dans une usine d’obus durant la guerre ou garde-
barrières pendant que son mari vagabondait et braconnait
dans les bois et les forêts. Sans le permis, elle se déplaçait
en car, en train, à solex, à vélo, à pied, par tous les temps,
partait tôt, rentrait tard et toujours ou presque avec le
sourire, jusqu’à plus de soixante-dix ans.

Les temps ont bien changé et le confort actuel, matériel et
financier, dont elle jouit est un luxe comparé à celui de son
aïeule alors, pas question de se plaindre.

Elle prend le temps pour se préparer et pour enfiler sa
tenue, son déguisement pense-t-elle mais il y a des codes
à respecter pour être considérée dans cette profession. Elle
choisit avec soin son matériel, ses accessoires, même si
elle est adepte de la simplicité. Elle n’aime pas tous ces
gadgets et préfère ne faire confiance qu’à ses mains mais
elle le sait, le client est roi. Alors elle s’adapte.

Ainsi accoutrée, elle est devenue une autre femme. Une
travailleuse, consciencieuse, une ouvrière, intègre, un
chambrelan, obéissant.

Cela fait longtemps qu’elle ne fait plus attention au regard
des autres. Elle n’a que faire de leurs sourires moqueurs à
peine voilés, de leurs yeux qui l’évitent ou la dévisagent
comme si elle débarquait d’une autre planète ou de leurs
insultes. Elle ne les voit plus, ne les entend plus. Ils se
croient supérieurs ? À la bonne heure. Elle ne les juge pas
et ne leur souhaite aucun mal. Elle-même se sent inférieure
parfois alors comment leur en vouloir ?

De temps à autre, elle a droit à un « Bonsoir » ou même
« Bonsoir Madame », à un sourire assumé, simple et franc

ou à un petit geste d’encouragement de la main. Cela lui
réchauffe le cœur et la rassure sur la nature humaine. Elle a
toujours été plus Rousseau que Voltaire…

Après un petit quart d’heure de marche à pied, elle est
arrivée.

Elle salue le veilleur de nuit d’un « il ne fait pas chaud ce
soir ! » accompagné d’un sourire cordial et sincère. Il lui
répond d’un petit signe de tête mais son visage reste froid.
Après tout, il n’est pas là pour cela. Lui non plus n’a pas un
emploi très valorisant. Surveillant, vigile, cerbère, agent de
gardiennage. Lui aussi a un métier qui a connu des
évolutions de noms, des plus avilissants aux plus
hypocrites.

Elle monte les étages, ouvre la porte de Sa pièce et installe
ses affaires. Le défilé peut commencer…

2.

Elle connait tous les pensionnaires par cœur, dans les
moindres détails. Leurs points forts et leurs faiblesses. Elle
sait comment s’y prendre avec chacun d’entre eux et quelle
technique utiliser pour faire au mieux ce pour quoi elle est
payée. Elle passe de l’un à l’autre, appliquée mais
machinale, sans réfléchir, sans sentiment. Son esprit est
alors libre de vagabonder comme il le souhaite et il ne s’en
prive pas.

Après tout, ce métier n’était-il pas fait pour elle ? Du plus
loin qu’elle se souvienne, son corps et son cœur ont
toujours beaucoup rêvé mais n’ont jamais eu besoin de rien
et se sont toujours contentés de peu. D’une sensibilité et
d’une timidité quasi autistiques, elle s’est rapidement
rendue compte qu’elle n’aimait pas comme les autres
jeunes femmes de son âge. Aujourd’hui, elle considère cela
presque comme une chance.

Rêver offre une liberté infinie alors qu’on peut devenir
dépendant, esclave d’un corps qui réclamerait trop ou trop

souvent. Enfin, elle imagine. Elle repense à son arrière
grand-mère qui lui faisait écouter Marie-Paule Belle. Je ne
suis pas parisienne, parisienne, parisienne… Non, elle ne
l’est pas et ne le sera jamais mais cela ne la gène pas, ne la
vexe pas. Elle n’a pas de gouts pervers, c’est clair !

Enfin ça, c’était avant… avant Lui. Il le garde
systématiquement pour la fin. Elle regarde la pendule et
constate avec bonheur qu’elle est en avance sur son
planning habituel. Elle va pouvoir prendre tout son temps et
cette pensée-là la réjouit.

Lui est déjà en tenue… Au moins, on ne perd pas de temps
de ce côté-là ! Plusieurs fois, avant de partir de chez elle,
elle a été tentée de glisser un habit dans son sac, un
chemisier, un foulard par exemple, pour avoir le plaisir de le
lui enfiler puis de lui enlever bien sûr mais elle n’a jamais
osé.

Elle sort son petit plumeau dont elle ne se sert que pour lui
puis elle s’agenouille et commence à lui caresser le dessus
des pieds, les chevilles. Elle remonte tout doucement le
long de sa jambe gauche, sa main gauche accompagnant
le mouvement en lui effleurant la jambe droite. Elle connait
les courbes de son corps par cœur mais ne s’en lasse
jamais.

Elle s’est totalement redressée à présent et elle lui fait face.
Elle adore cette position où elle est si proche de lui que sa
très modeste poitrine vient toucher son torse et où elle peut
encore passer sa main entre son ventre et le sien.

Elle ferme les yeux et respire profondément. Elle range son
instrument dans la poche de sa blouse puis laisse monter
sa main comme si elle était tirée par un fil invisible et vient
la poser délicatement derrière sa tête. Elle prend soin de ne
pas décoiffer ses cheveux parfaitement ordonnés… Ses
doigts glissent jusqu’à sa nuque puis terminent le travail en
descendant le long de sa colonne vertébrale. Elle espère
que le contact lui est aussi agréable que pour elle mais elle
doute. Ne trouve-t-il pas ses mains trop froides, trop
sèches, trop humides ?

Difficile d’avoir des réponses. Lui, ne bouge pas, ne dit rien,
jamais. Immobile, muet, imperturbable.

3.

C’est fini pour ce soir.

Elle remballe son matériel, enfile son manteau, passe son
bras dans la bride de son sac et la positionne sur son
épaule. Elle se retourne une dernière fois et comme chaque
soir, elle s’accorde un petit privilège : elle revient déposer
un baiser sur ses lèvres en veillant à ne pas laisser de trace
puis elle quitte la pièce à reculons sans le quitter du regard.
Elle a toujours l’impression de voir un sourire se dessiner
sur son visage et que ses yeux la suivent jusqu’au moment
où elle s’éclipse en refermant la porte derrière elle. Serait-il
parent avec la Joconde ?

En sortant du bâtiment, elle croise à nouveau le gardien de
nuit, travailleur de l’ombre comme elle, qui somnole sur sa
chaise.

Elle remonte le col de son manteau et s’enfonce dans la
nuit. Les lumières du ciel et de la ville balisent son chemin.
Pour elle, les lampadaires deviennent des projecteurs, le
trottoir un tapis orangé sur lequel elle déambule en

s’amusant à suivre la bordure du trottoir, sans tomber et
sans marcher sur les lignes.

Femme de chambre, soubrette, servante, boniche, femme
de ménage, dame de service. On peut bien l’appeler comme
on veut, elle s’en moque. Ce soir, elle est Meryl S., Joha H.,
Juliette D., Michèle M., Camille C., Marilyn M., George S,
Kate W. et tant d’autres.

Elle repart heureuse et comblée. Vivement demain soir…

Epilogue

Quand nous sommes allés, les enfants et moi, au musée du
Louvre début Juillet, les salles de sculpture m’ont vraiment
impressionnée. Tout en les contemplant, je me disais que
la femme de ménage qui s’occupait de la pièce avait un
« travail » peu banal. Bon, j’imagine que tous les visiteurs
du musée n’ont pas ce genre de pensées…

Et puis, la semaine dernière, Léa avait un commentaire à
faire en Anglais sur la photo ci-dessous, tout à gauche,
avec en toile de fond, la condition de la femme et l’accès à
la culture. La recherche nous a menées vers d’autres
clichés…

Night in the Museum of Modern Art, NYC 1948-1948 Museum of Prado, Madrid, 1988

The National History Museum, Berlin, 1932

Enfin, cette nuit, c’est la nuit des musées et quand j’ai vu
cette affiche il y a quelques jours en salle des profs,
plusieurs idées ont dû se télescoper dans mon cerveau
pour aboutir à cette histoire… C’est la seule explication, un
tant soit peu rationnelle, que j’ai à vous servir !

« Chaque nuit doit avoir son menu… »

Honoré de Balzac
Psychologie du mariage…


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