ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 • CHF 10.–
REVUE SUISSE D’ART ET DE CULTURE
HORS-
SÉRIE
FERDINAND
HODLER
(1853–1918)
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MESSAGE DU DIRECTEUR DU MUSÉE D’ART ET D’HISTOIRE DE GENÈVE
© M. SOMMER Il y a une certaine analogie entre le peu de musée d’Orsay en 2007 : « L’expression artis-
considération envers l’homme et le dédain tique de Ferdinand Hodler a indéniable-
Représentant majeur du symbolisme, Ferdinand pour sa peinture. Bien des critiques d’art de ment une dimension universelle. » Ce nu-
Hodler, peintre né à Berne en 1853, est sans l’époque n’ont vu en ce génie de l’art pictu- méro de la revue Artpassions le montre avec
nul doute le plus grand paysagiste de son ral qu’un autodidacte peu cultivé aux sources force. Le Musée d’art et d’histoire, avec la
temps avec Paul Cézanne. Sa carrière suisse et rudimentaires, dont la réflexion théorique chaleureuse complicité du Kunstmuseum de
européenne a été jalonnée de succès comme se réduisait au célèbre texte La Mission de Berne, entend également en convaincre les
de scandales. Au moment de sa disparition, l’artiste. De ses voyages, de ses rencontres, visiteurs de l’exposition Hodler//Parallélisme,
il a connu tous les honneurs et Genève lui Hodler aurait rapporté des techniques origi- point d’orgue des célébrations du centième
rendra un hommage émouvant dont la topo- nales plus que des concepts. anniversaire de la disparition de Ferdinand
graphie de la ville et ses établissements publics Hodler, survenue le 19 mai 1918 dans son
portent le témoignage. Nous savons maintenant qu’il n’en est rien. appartement situé quai du Mont-Blanc à
Aussi, c’est une grande satisfaction que Genève.
Pourtant, ainsi que le démontre Oskar de voir aboutir aujourd’hui la vaste entre-
Bätschmann, peu de collectionneurs s’inté- prise que constitue le catalogue raisonné Je saisis cette occasion pour rendre hommage
ressent au peintre et à son œuvre dans les de l’artiste, réalisé par l’Institut suisse pour à Ombretta Ravessoud et Jean-Pierre Möri
années qui suivent son décès. Au milieu des l’étude de l’art (SIK-ISEA), dont un ultime qui ont réussi à hisser Artpassions au rang des
années cinquante, le désamour est manifeste volume paraîtra en cette année jubilaire. meilleures revues d’art européennes. Et ce en
et la cote des tableaux au plus bas. Des col- Nous sommes désormais riches d’un outil de moins d’une décennie, dans un contexte si
lectionneurs suisses avisés ont ainsi pu réunir référence incontournable pour les décennies difficile pour la presse spécialisée.
de vastes corpus de son œuvre. Ces précur- à venir.
seurs avaient su déceler la force de l’art de De nombreux mécènes les ont accompagnés,
celui qui deviendra, dès la fin du XXe siècle, Les articles qui suivent montrent l’inten- parmi lesquels Benoit de Gorski, fidèle entre
une icône de la peinture suisse. sité actuelle des études holdériennes. Qu’il les fidèles quand il s’agit d’apporter son sou-
s’agisse de l’exploitation systématique des tien à l’art et à l’histoire de Genève.
archives de Jura Brüschweiler ou de la mise
en valeur érudite de plus de deux cent-qua- La lecture de ce numéro vous apportera les
rante carnets de Hodler par le Cabinet d’arts clés nécessaires à une immersion dans l’uni-
graphiques du MAH, notre connaissance du vers de Hodler que promettent les multiples
peintre s’en trouve bouleversée. manifestations prévues en Suisse tout au
long de l’année.
L’image du peintre national s’estompe der-
rière l’artiste doué d’un sens prodigieux Jean-Yves Marin
de l’observation de la nature, riche d’une
réflexion philosophique que révèlent les re-
cherches en cours.
Avec raison, Serge Lemoine écrit dans son
introduction à la rétrospective Hodler du
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 3
MESSAGE DU MÉCÈNE
D.R. On l’a compris, l’art fait partie de ma vie, qu’un concours de circonstance, il y a trente-
mon métier de joaillier m’incitant à ché- cinq ans, m’a permis de jouer dans le cadre
Lorsque l’on m’a présenté le projet de cette rir son contact et à rechercher sans cesse la de l’exposition Le monde des Césars, consa-
publication, je n’ai pas hésité un seul instant beauté sous toutes ses formes. crée à la riche collection de portraits romains
à accorder mon soutien. du Musée J. Paul Getty de Malibu. En m’en-
De ce fait, comme on peut s’y attendre, je gageant à financer le catalogue, alors que
En effet, en qualité de membre de deux suis magnétiquement attiré par les collec- débutait la négociation avec le partenaire
associations partenaires du Musée d’art et tions. J’obéis à des coups de cœur, poussé par américain, je permettais au Musée d’art et
d’histoire, c’est-à-dire les Amis du Musée et mon enthousiasme et guidé par mon seul d’histoire d’aller de l’avant et de finir par
l’Association Hellas et Roma, dont je suis instinct. À tout seigneur tout honneur, mon signer un avantageux contrat. L’exposition,
vice-président, je m’intéresse de près à cette premier intérêt s’est porté sur l’Antiquité ouverte en octobre 1982, attira un nom-
vénérable institution et ses initiatives me classique, qui, comme le disait le professeur breux public et la vente du catalogue fut
tiennent à cœur, d’autant qu’un lien d’amitié Olivier Reverdin, que j’ai bien connu et fré- conforme à mes prévisions, pourtant jugées
m’unit à son directeur, Jean-Yves Marin et au quenté, est comme chez elle à Genève. Le alors trop optimistes par certains. Surtout, et
conservateur émérite du département d’ar- florilège des antiquités grecques, étrusques et cela compte pour moi, cette exposition, la
chéologie, ami de toujours, Jacques Chamay. romaines que j’ai réunies sur de longues an- première d’une vingtaine due à l’initiative de
D’autre part, seconde raison de mon sou- nées a été publié en 2011, sous le titre Joyaux Jacques Chamay, se trouve à l’origine de la
tien à cette entreprise éditoriale, je vénère de l’Antiquité. La collection d’un amateur. fondation de l’Association Hellas et Roma,
Hodler, à l’exemple de mon grand-père, citée plus haut.
Ernest Ponti, Consul Général d’Italie en son Collectionner n’est pas anodin. Que seraient
temps, qui a possédé une grande collection les musées sans l’apport des mécènes, à com- C’est dans le même esprit de participation
de son œuvre. Inutile de dire que j’envie ré- mencer par le Musée d’art et d’histoire ? On que j’ai voulu figurer parmi les partisans du
trospectivement ce parent, car j’aurais aimé ne le dira jamais assez : leur rôle est vital. Les projet de rénovation et d’agrandissement du
vivre moi-aussi en compagnie du maître. amateurs avisés ont notamment cet avantage Musée d’art et d’histoire, mené par Charlotte
sur les institutions publiques de pouvoir de Senarclens. Je serais heureux qu’un jour,
jouer les pionniers, en promouvant certaines un beau projet aboutisse.
périodes de l’art et certains artistes, jusque-
là délaissés ou inconnus. Comme on sait, Je souhaite donc plein succès à l’exposition
Hodler lui-même a profité de l’aide des ama- Ferdinand Hodler, qui va occuper toute
teurs d’art, tel mon grand-père. D’ailleurs, l’année 2018. À travers cet artiste, qui fut le
ceux–ci étaient souvent des étrangers, alle- chantre de la patrie, comme en témoignent
mands d’abord, plus clairvoyants que les ses grandioses scènes historiques et ses émou-
propres compatriotes du peintre. vants paysages de montagne, c’est un peu la
Suisse qu’on célèbre.
Pour ma part, je considère comme un devoir
civique de soutenir les initiatives en faveur Benoit de Gorski
de la culture, de l’art en particulier, quand
il s’agit du renom de Genève. Et dans ce
contexte, je tire une certaine fierté du rôle
4 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
ÉDITORIAL DU RÉDACTEUR EN CHEF
D.R. et rude, mais disciplinée par les influences Parti du réalisme, Hodler s’inscrit progressi-
latines ». Cette définition date d’une époque vement dans le symbolisme, qui gagne toute
FERDINAND HODLER : où la jeune Confédération helvétique était à la peinture européenne. C’est au pionnier
LE CENTENAIRE la recherche de son identité culturelle, où les de cette modernité qu’était consacrée l’ex-
lettres et les arts étaient sommés d’y contri- position de la Bundeskunsthalle de Bonn
« Peintre symboliste suisse », c’est ainsi qu’un buer. Hodler a répondu très tôt à diverses (Ferdinand Hodler. Maler der frühen Moderne,
historien d’art français fort connu a récem- sollicitations. C’est ainsi qu’il a travaillé 8 septembre 2017 – 28 janvier 2018). Et
ment qualifié Ferdinand Hodler, dont nous au Panorama Bourbaki de Lucerne (1881), ce furent les affinités électives, de Klimt à
célébrons le centenaire de la mort, survenue avant d’exécuter les décors de la Taverne du Schiele, qu’avait soulignées la grande exposi-
le 19 mai 1918, à Genève, où le peintre Crocodile, à Genève, sur le thème de l’Esca- tion Hodler du Leopold Museum de Vienne
était devenu quelques semaines auparavant lade (1886). En 1896, il crée vingt-six figures (Hodler, Wahlverwandtschaften, von Klimt bis
citoyen d’honneur et avait inauguré une monumentales de Suisses pour le Palais des Schiele, 13 octobre 2017 – 22 janvier 2018)
dernière exposition de ses œuvres récentes. Beaux-Arts de Genève et l’année suivante, il dont il reste un imposant catalogue en alle-
Pourquoi pas ? À condition de considérer les remporte, avec La Retraite de Marignan, le mand et en anglais. Il importe de signaler en
deux adjectifs qualificatifs avec une certaine premier prix pour la décoration de la salle cette année du centenaire la dimension euro-
prudence. des Armures du Musée national suisse à péenne de Hodler.
Zurich. Enfin, il devient un acteur impor-
Suisse, Hodler l’est par ses origines ber- tant de la politique artistique et culturelle de Enfin, si Hodler n’est plus a priori seulement
noises, sa carrière qui s’est presque entière- la Confédération en acceptant la présidence un grand peintre national, c’est grâce au tra-
ment déroulée entre Fribourg et Genève, de la Société des peintres, sculpteurs et archi- vail inlassable d’historiens dévoués à sa cause.
enfin par son tempérament peut-être. C’est tectes suisses (1908). Voir ses tableaux orner Notamment, Jura Brüschweiler (1927-2013),
du moins ce que pensait, dès 1914, ce grand nos billets de banque parachève son image dont les archives sont peu à peu publiées
médiateur entre les cultures alémanique et par trop réductrice de peintre national, et que la Fondation Martin Bodmer fera
romande qu’était Paul Seippel, titulaire de soutenu également par d’importants col- connaître au public à la rentrée (Ferdinand
la chaire de langue et littérature françaises à lectionneurs suisses, comme Joseph Müller, Hodler dans les Archives Jura Brüschweiler,
l’École polytechnique de Zurich. « Hodler à Soleure, ou Arthur et Hedy Hahnloser, à 21 septembre 2018 – 17 mars 2019, puis
n’est pas seulement suisse par ses sujets, ce Winterthur. Delémont, Musée d’art et d’histoire, mai-
qui est secondaire, mais par le style ». Pour août 2019). Et, en guise de couronnement de
Seippel, Hodler était l’alliance parfaite entre La formation de Hodler, toutefois, s’inscrit ce centenaire, paraîtra en mai 2018 le dernier
les éléments alémaniques et romands, « une en partie dans la tradition de la peinture fran- volume du Catalogue raisonné des œuvres de
personnalité germanique, primitive, mâle çaise, d’Ingres à Pierre Puvis de Chavannes, Hodler, préparé par Oskar Bätschmann et
en passant par Corot et Courbet. C’est avec Paul Müller.
cette tradition que l’a familiarisé son maître,
le peintre genevois Barthélemy Menn, à qui Nous remercions vivement Jean-Yves Marin
il disait devoir tout. directeur du Musée d’art et d’histoire de la
confiance qu’il témoigne à Artpassions en
Quant à ses premiers succès, Hodler les doit nous permettant de réaliser ce numéro hors-
à l’Autriche et à l’Allemagne. Ce sont peut- série sur Ferdinand Hodler.
être les peintres de la Wiener Secession qui
l’ont conforté dans ses recherches concer- Notre gratitude s’adresse à notre mécène
nant le « parallélisme », une esthétique dont Benoit de Gorski, homme d’art, esthète,
il se considérait comme l’un des inventeurs. toujours enthousiaste pour soutenir l’art et
C’est elle que met en avant l’exposition du la culture et qui nous a permis de concrétiser
Musée Rath de Genève, Hodler//Parallélisme. ce projet.
Elle sera ensuite présentée à l’automne au
Kunstmuseum de Berne. Robert Kopp
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 5
SOMMAIRE 3 MESSAGE DU DIRECTEUR DU MUSÉE D’ART
ET D’HISTOIRE DE GENÈVE
39 Jean-Yves Marin
4 MESSAGE DU MÉCÈNE
Hodler et ses Benoit de Gorski
collectionneurs 5 ÉDITORIAL DU RÉDACTEUR EN CHEF
Robert Kopp, professeur à l’Université de Bâle, correspondant de l’Institut
22 8 HODLER ET GENÈVE
Jacques Chamay, conservateur honoraire du Département d’archéologie
Hodler peintre du Musée d’art et d’histoire de Genève
de guerre 10 HODLER AUJOURD’HUI
Laurence Madeline, conservatrice en chef du patrimoine,
commissaire de l’exposition Hodler//Parallélisme
15 HODLER THÉORICIEN DE SON ART
Diana Blome, historienne d’art, collaboratrice scientifique
des archives Brüschweiler
18 LES CARNETS DE FERDINAND HODLER
OU L’ARCHIVE INTIME DE LA VIE D’UN PEINTRE
Caroline Guignard, conservatrice adjointe du Cabinet d’arts graphiques
du Musée d’art et d’histoire de Genève
22 FERDINAND HODLER, PEINTRE DE GUERRE
Jacques Chamay
26 HODLER ET LA SÉRIE
Itzhak Goldberg, professeur émérite en histoire de l’art
à l’Université Jean Monnet, Saint-Etienne
30 HODLER ET LE SYMBOLISME
Robert Kopp
34 FRANCITÉ DE FERDINAND HODLER
Stéphane Guégan, conseiller scientifique auprès de la Présidence
du Musée d’Orsay
39 HODLER ET SES COLLECTIONNEURS
Oskar Bätschmann, professeur émérite à l’Université de Berne,
directeur du projet Ferdinand Hodler
42 EXPOSITIONS – BIBLIOGRAPHIE
30
Hodler et le
symbolisme
6 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
S’il ne devait y en avoir qu’une
Toric Hémisphères Rétrograde
Entièrement manufacturée en Suisse
parmigiani.com
HODLER beaux-arts, que le jeune Hodler peut se mesu-
rer à ses modèles. Son application à les copier le
ET GENÈVE fait remarquer par Barthélemy Menn, directeur
de l’École des Beaux-Arts. Considéré comme le
rénovateur de la peinture en Suisse, celui-ci prit
Hodler sous son aile et lui fit partager sa dévotion
pour les grands artistes qu’il avait lui-même cô-
toyés à Paris, particulièrement ceux de l’École de
Barbizon, dont Corot, qui l’honorait de son ami-
tié et de surcroît connaissait bien Genève.
L’hommage rendu à Ferdinand Hodler par les musées suisses Les débuts de Hodler à Genève furent difficiles,
même si sa première exposition personnelle au
occupera toute l’année 2018. C’est Genève qui a l’honneur Cercle des Beaux-Arts ne passa pas inaperçue. La
bonne société, choquée par son style si peu po-
d’inaugurer les diverses manifestations. Pourquoi Genève ? licé, se détournait de lui. Et il lui faudra patien-
ter jusqu’en 1891 pour atteindre la notoriété. Son
Parce que c’est dans cette ville que l’artiste fit carrière. grand tableau symboliste intitulé La Nuit, d’abord
N atif de Berne, il vint s’y établir en interdit par les autorités municipales, qui le ju-
Jacques Chamay 1871, à l’âge de dix-huit ans, avec geaient indécent, est finalement, grâce à l’obsti-
pour tout bagage la formation qu’il nation de l’artiste, présenté à Paris, où il impres-
avait reçue à Thoune, chez Ferdinand sionne le public et suscite l’éloge de personnalités
comme Puvis de Chavanne et Rodin. Enfin re-
Sommer, peintre de vues alpestres à l’usage des tou- connu, bien qu’il lui reste des détracteurs, Hodler
peut participer à l’Exposition nationale de 1896,
ristes. Ce déracinement s’explique par le besoin qui se tient à Genève. Il s’y présente en force, avec
vingt-deux peintures monumentales.
d’horizon nouveau et l’attirance exercée par la ré-
Quant à sa carrière internationale, elle décolle dé-
putation des peintres genevois Alexandre Calame finitivement quelques années plus tard lorsque,
sur l’initiative d’Egon Schiele et Gustav Klimt,
Le Lac Léman et le Mont-Blanc, et François Diday, que le débutant connaissait au il est l’invité d’honneur à la XIXe exposition de
avec cygnes, 1918 travers de lithographies.
Huile sur toile, 77 x 152,2 cm
Musées d’art et d’histoire, Genève
Legs Hector et Emilie Hodler- À cette époque, le Musée d’art et d’histoire de
Ruch, 1964 Genève n’existe pas encore et c’est au Musée Rath,
plus ancien établissement de Suisse dévolu aux
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
photographe : Yves Siza. Inv. 1964-0033
8 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER ET GENÈVE
Le Lac Léman et le Mont-Blanc à l’aube (octobre), 1917, huile sur toile, 61,2 x 128 cm, Musées d’art et d’histoire, Genève
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, photographe : Flora Bevilacqua. Inv. 1918-0025
la Sécession de Vienne. Une grande rétrospective de son œuvre au superbement exposées. La dépouille de Hodler repose dans sa ville
Kunsthaus de Zurich, en 1917, parachève la consécration de l’artiste d’adoption, non pas, comme on serait en droit d’attendre, au cime-
qui, de mal aimé qu’il fut longtemps, devient une gloire nationale. Et, tière des Rois, surnommé le Panthéon genevois, mais à celui de Saint-
en 1918, Genève démontre qu’elle l’adopte définitivement en l’élevant Georges. La tombe est modeste et on y voit quelquefois des fleurs
au rang de bourgeois d’honneur. pieusement déposées.
Bourgeois, Hodler l’était devenu, sûr de lui, portant col cassé et cra- Genève n’a pas l’exclusivité des œuvres de Hodler, mais son Musée
vate, y compris à l’atelier. Lui qui partit pour Genève à pied et sans le d’art et d’histoire pourrait à lui seul retracer la carrière de l’artiste.
sous, vend désormais beaucoup et cher. Et sa dernière demeure sera Le fonds Hodler, en effet, confirme la réputation de l’institution, au
un grand appartement, sis dans un luxueux immeuble au 29, quai même titre que celui de Liotard. Les très nombreuses peintures et
du Mont-Blanc, d’où il pourra jouir d’une vue imprenable sur le lac dessins de l’artiste touchent tous les domaines, notamment le pay-
et les Alpes. Le mobilier y était lui-même exceptionnel. Signé Joseph sage, où le Léman, si cher aux Genevois, tient une grande place.
Hoffmann, issu de la Sécession viennoise, il est aujourd’hui conservé Cette prestigieuse collection se trouve comme prolongée par des car-
au Musée d’art et d’histoire. nets de notes et d’esquisses, qui nous font pénétrer dans les cou-
lisses de la création. Si bien que Genève est un centre pour l’étude de
Atteint d’un œdème pulmonaire, Hodler meurt brusquement, le di- Hodler, d’autant qu’on peut y consulter plusieurs dépôts d’archives
manche 19 mai 1918. Quelques jours auparavant, il s’était rendu dans le concernant, dont celles que l’historien genevois Jura Brüschweiler
les locaux de la galerie Moos, rue du Marché, pour y voir ses œuvres, mit une vie à rassembler.
BIOGRAPHIE 1897 | La retraite de Marignan remporte le concours pour la
décoration du Musée national suisse à Zurich. Violente polémique.
1853 | Naissance à Berne le 14 mars. 1904 | Invité d’honneur à l’exposition de la Sécession à Vienne
1868 | Formation de deux ans chez le peintre de vues touristiques (où il ne pourra se rendre à cause de la polémique citée plus
Ferdinand Sommer à Thoune. haut). Consécration d’une carrière internationale.
1871 | Arrivée à Genève, où il va suivre les cours de Barthélemy 1917 | Grande rétrospective de l’œuvre à Zurich.
Menn durant sept ans. 1918 | Inauguration de l’exposition qui lui est consacrée à la
1885 | Première exposition personnelle au Cercle des Beaux-Arts. galerie Moos, le 11 mai. Le 19, mort de l’artiste. Il est enterré à
1891 | Présentation à Paris du tableau intitulé La Nuit. Grand Genève au cimetière de Saint-Georges.
succès public et critique. 1930 | L’œuvre de Hodler commence à subir une longue éclipse,
1896 | Participation à l’Exposition nationale de Genève avec qui prendra fin dans les années soixante-dix.
vingt-deux toiles monumentales.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 9
HODLER Laurence Madeline
AUJOURD’HUI
Les nouvelles semblent excellentes quant au rayonnement de l’œuvre de Hodler aujourd’hui. Une exposition à
New York, en 2012, à la Neue Galerie, qui fait découvrir l’artiste suisse dans ces territoires, qui, depuis la fin de la
Seconde Guerre mondiale, se piquent de tous les avant-gardismes, avant d’être reprise à la Fondation Beyeler,
en 2013, sur ses cimaises blanches également vouées à la modernité. Une grande et magnifique rétrospective,
Ferdinand Hodler. Towards Rhythmic Images, à Tokyo et Hyogo en 2014-2015, suivie d’autres à Vienne, au musée
Leopold (Ferdinand Hodler. Elective Affinities from Klimt to Schiele, 2017) et à Bonn (Maler der frühen Moderne,
2017) : voici pour l’exercice classique et toujours revivifiant de la rétrospective. Le décor du restaurant du nouveau
Whitney Museum de New York, avec sa reprise, au trait noir des deux versions différentes de l’Amour (1907)
constitue la preuve aussi manifeste qu’étonnante de l’internationalisation et la modernisation de l’artiste.
Plus éloquentes, peut-être, les expositions qui placent Hodler
en dialogue, ou en opposition, avec ses pairs. Cuno Amiet, (De Van Gogh à Kandinsky. Le paysage symboliste en Europe, 1880-
par exemple, son plus proche suiveur, son plus fidèle objec- 1910, 2012-2013 et Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet
à Kandinsky, 2017), avec un plus grand chorus de peintres. Même si
teur, comme l’avait proposé le musée de Soleure en 2011, elles jouent sur des similitudes ténues, Hodler y dépasse ses limites
ou encore, Anker et Segantini, réunis dans une même collection et apporte sa passionnante contribution à l’appréhension du sym-
propice aux correspondances, présentée à Berne et à Martigny, en bolisme. Mouvement auquel il adhère et qu’il surpasse, ce qu’a dé-
2014. Enfin l’exposition qui a rassemblé, dans le même élan d’idéal montré l’exposition sur les Rose-Croix du Guggenheim de New York
et de sublime, les tableaux de Monet, Munch et de Hodler au musée (Mystical Symbolism, 2017) où le peintre helvète, avec ses Âmes déçues
Marmottan Monet à Paris, puis à la Fondation Gianadda à Martigny avait tendance à écraser les Séon, Filiger et autres Osbert, aussi bien
en 2017, ainsi que celles, plus récentes sur le paysage symboliste que la fluctuante définition du symbole et de la mystique.
10 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER AUJOURD’HUI
L’émotion, suscitée par la célébration du cen- même que la mise en ligne des dessins et des car- Le Lac de Thoune et le massif
tenaire de la mort du peintre, apporte son lot nets de Hodler par les Musées d’art et d’histoire, ou du Stockhorn en hiver, vers 1911
d’hommages en Suisse. Ainsi, l’organisation pro- de textes fondateurs par la Bibliothèque d’art et d’ar-
chaine, à Genève, d’une exposition consacrée à chéologie de Genève, offrent les outils indispensables Huile sur toile, 53,2 x 74 cm
Barthélemy Menn, permettra d’approcher les ra- à la recherche. Musées d’art et d’histoire, Genève
cines de l’art de Hodler, tandis que celle sur les
vues du Léman, Hodler et le Léman / Chefs-d’œuvre Depuis le début des années deux mille dix, la connais- Legs François Monnard, 1946
de collections privées suisses du Musée d’art de Pully, sance et la reconnaissance de l’artiste gagnent donc
revisitera le thème fondamental des rives du lac en qualité et en ampleur. Comme pour tous les © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
Léman… Les nouvelles sont si positives qu’elles grands artistes, les événements se répandent géogra- photographe : Yves Siza. Inv. 1946-0006
en deviennent négatives : très sollicitées, les col- phiquement et, simultanément, se morcèlent et se
lections publiques et privées peinent à répondre à spécialisent, en creusant de profonds sillons dans Le Lac Léman et le Salève
toutes les demandes, les prêts deviennent difficiles. les terres originelles. avec cygnes, 1915
À ces hommages, il convient d’ajouter l’acquisi-
tion par le Metropolitan Museum d’un tableau de Le XXIe siècle sera peut-être le siècle de Hodler. Huile sur toile, 60 x 123,5 cm
1896, Le rêve du berger en 2013, et l’entrée, en Si Hodler n’a jamais fait partie des artistes inscrits Musées d’art et d’histoire, Genève
2014, dans les fonds du musée Jenish de Vevey de dans les curiosités nationales comme Akseli Gallen-
la considérable collection Rudolph Schindler cé- Kallella ou Peder Blake grâce aux expositions, à © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
lébrée par une exposition en 2015. Sans oublier Paris ou à Vienne auxquelles il a pris soin d’en- photographe : Bettina Jacot-Descombes.
la présentation, dans les parcours permanents de voyer des œuvres, son ancrage dans son pays na- Inv. 1939-0046
l’Art Institute of Chicago de leurs trois toiles, par- tal, la malencontreuse ironie de l’histoire, nuit en-
faites et complémentaires, et la convoitise que sus- core à son aura.
cite, légitimement, l’hébergement de la magni-
fique collection de Richard Barrett, dominée par Ainsi, aux alentours de la Première Guerre mondiale
les tableaux de Hodler. son œuvre a été suspectée, à Paris, de trop de ger-
manisme – « On n’a que faire du parallélisme bru-
La publication des écrits de l’artiste, grâce aux tal d’un Hodler qui paraît plus prussien encore que
Archives Jura Brüschweiler, et puis, après vingt ans suisse », écrit l’implacable Guillaume Apollinaire –
d’un travail titanesque piloté par l’Institut suisse pour pour être finalement rejeté, quelques mois plus tard,
l’étude de l’art (SIK-ISEA) avec la rigueur et la per- par l’Allemagne après avoir signé la « Protestation
sévérance d’Oskar Bätschmann, de Paul Müller et des Écrivains, Artistes et Savants suisses » contre le
de leur équipe, celle de trois des quatre volumes du bombardement de la cathédrale de Reims par les
catalogue raisonné de l’œuvre du grand maître, de Allemands. Le peintre est ainsi renvoyé à l’intérieur
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 11
Le Lac Léman vu de des frontières de sa patrie. Ironiquement, encore, la férencie », définition possible de l’universalisme,
Chexbres, vers 1904 mort de l’artiste, âgé de soixante-cinq ans, à la fin mais l’application de ce principe dans des œuvres
Huile sur toile, 80 x 100 cm des hostilités, ne lui permet pas de rebâtir sa répu- comme L’Unanimité, conçue pour une ville pour-
Musées d’art et d’histoire, Genève tation, de sortir de ces zones dangereusement na- tant non-suisse, prussienne en l’occurrence, ren-
tionales. Ainsi, il lui est impossible de profiter de voie à une imagerie patriotique, voire nationa-
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, la vigueur du marché de l’art des années vingt pour liste et donc exclusive et gênante. Définissant
photographe : Yves Siza. Inv. 1939-0035 propulser ses tableaux dans les grandes collections par ailleurs, et l’art de son pays, et son pays lui-
internationales. Cent ans après sa mort, l’amateur, même, son audience butte perpétuellement sur la
en dehors de la Suisse et de l’Allemagne, redécouvre concentration de ses œuvres dans les collections
Hodler toujours, encore. Avec délectation, mais par publiques et privées suisses, sur la langue, pas as-
une triste intermittence. sez partagée, de ses exégètes.
Si l’œuvre de Hodler, ainsi qu’il a pu le formuler fer- Mais comment atteindre cette universalisme si, en
mement, obsessionnellement, dans ses notes et le dé- Suisse même, Hodler est atomisé quand il s’agit de
montrer dans ses tableaux, vise à l’universalisme, et l’étudier, l’exposer, le publier ? L’achèvement du ca-
si son audience s’élargit, sa renommée n’atteint pas talogue raisonné, porté par un organisme confédé-
celle de ses presque contemporains : Claude Monet, ral, s’ouvrira sans aucun doute à d’autres entreprises
Auguste Rodin, Paul Cézanne, sans évoquer la folle fédératrices autour de l’œuvre de Hodler. Les en-
gloire de Van Gogh, né la même année que lui. treprises de diffusion citées ci-dessus (des carnets
de dessins et de la correspondance), doivent bas-
C’est le paradoxe de Hodler. Il énonçait que « ce culer dans les richesses intertextuelles de la publi-
qui nous rend un est plus fort que ce qui nous dif- cation numérique, raisonnée et critique. De même
12 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER AUJOURD’HUI
faudrait-il envisager la mise en commun des don- dialogue harmonieux entre les formes et les figures Le Lac Léman et le Mont-Blanc,
nées sur la technique de l’artiste. Plus isolément, qui se répètent dans une même toile, les toiles qui l’après-midi (février), 1918
des campagnes de restauration restent à mener : cer- se répondent et se répètent entre elles. Huile sur toile, 60 x 80 cm
taines œuvres de Hodler sont si fragilisées qu’elles
ne peuvent plus être exposées. Hodler a pour but l’universel et l’essentiel ; le Musées d’art et d’histoire, Genève
peintre, passant de la représentation de Valentine
L’hommage que les cantons suisses vont rendre à Godé-Darel sur son lit de mort à des paysages sim- © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
leur peintre national à l’occasion du centenaire de plifiés à l’extrême signifie que la survivance d’une photographe : Flora Bevilacqua. Inv. 1939-0059
sa mort est également divisé. Il relève surtout de âme s’opère dans la pérennité de la nature : l’expo-
la gageure. Comment présenter, encore, en Suisse, sition propose un parcours vers l’épure et la disso-
un artiste qui fait l’objet d’attentions permanentes, lution. Le message de Hodler doit résonner pleine-
toutes aussi passionnées qu’autonomes ? Le choix ment dans notre nature aujourd’hui horriblement
fait par Berne et Genève, avec le soutien amical et menacée. Et, nous savons déjà quels champs d’in-
précieux des musées suisses et de nombreux collec- vestigation ouvre cette exposition : la théorie ho-
tionneurs, est d’envisager l’artiste selon trois idées dlérienne elle-même, par exemple, qui, dans une
aussi simples que celle qui porte son œuvre défi- éblouissante mauvaise foi, tord les doctrines scienti-
nie par le principe de parallélisme. Hodler se posi- fiques qui reconnaissent déjà que la nature se fonde
tionne comme théoricien en exposant sa doctrine sur le déséquilibre permanent des forces, sur l’im-
du parallélisme : l’exposition laisse la parole au possibilité du parallélisme. Cette histoire contradic-
peintre. La doctrine du parallélisme est si basique, toire, ce questionnement d’une idéologie et d’une
efficace, qu’elle s’applique dans ses tableaux aus- mythologie du peintre sont, pour une grande part,
si bien que dans son œuvre : l’exposition ouvre un à explorer : tâche de l’historien du XXIe siècle.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 13
14 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER
THÉORICIEN DE SON ART
En 2018, la Suisse commémore le centenaire de la mort de Ferdinand Hodler, l’un des peintres le plus
important de l’Art moderne européen. Compte tenu de la popularité dont bénéficie son œuvre aujourd’hui,
dans son pays comme à l’étranger, il est difficile d’imaginer que durant un siècle, les écrits esthétiques de
Hodler, dans lesquels il se prononce sur sa vision artistique, n’aient pas fait l’objet d’une étude globale. Suite
à la publication de quelques textes sans commentaire ou datation de l’écrivain bernois Carl Albert Loosli, en
1924, un choix représentatif de ces derniers est paru pour la première fois de manière scientifique en 2017.
Cet ouvrage, dont l’idée première revient à Jura Brüschweiler, expert de Hodler qui en avait déjà formulé le
projet dans les années soixante, a été réalisé dans le cadre du programme de recherche des Archives Jura
Brüschweiler. Cette jeune institution, fondée en 2014, a pour but de renouveler la recherche sur Hodler et
de publier les nombreuses sources de ses collections, restées en grande partie inédites. L’étude des écrits
du peintre est indispensable afin de mettre en évidence l’importance de la théorie dans son œuvre et mieux
connaître sa pensée esthétique. Une édition de la correspondance du peintre, actuellement en préparation,
viendra compléter cette publication et combler certaines lacunes biographiques.
Diana Blome R édigé en vue d’une conférence donnée En dépouillant les écrits de Ferdinand Hodler,
par le peintre devant la Société des Arts le lecteur remarque qu’il serait inexact de croire
Première page du manuscrit de Fribourg en mars 1897, La Mission qu’il aspirait à une reconnaissance de ces derniers
La Mission de l’artiste, 1897 de l’artiste est sans conteste le texte le ou qu’il fut également un écrivain. Il n’est donc
Bibliothèque des arts et métiers, plus célèbre de Ferdinand Hodler. Ce manuscrit pas surprenant qu’il n’ait jamais été perçu comme
Fribourg, Ms. 20 358. de vingt-quatre feuillets demeure la formulation la un peintre théoricien. Durant ses années de for-
plus aboutie de sa théorie artistique dont l’essentiel mation, ces écrits esthétiques étaient pour lui des
© Photo : Archives Jura Brüschweiler, Genève réside dans le concept de « parallélisme ». Hodler, aide-mémoire ou des résumés de ce qu’il avait pu
qui définit cette notion comme « toute sorte de ré- lire, entendre ou apprendre. Ils témoigneront ul-
pétition », la dégage de la nature où il voit régner la térieurement de son ambition de développer sa
même loi dans les arbres, les feuilles, les fleurs ou les pensée personnelle. L’évolution de la théorie de
cimes. Cette dernière devient alors un modèle pour Hodler se manifeste en particulier dans les car-
ses compositions dans lesquelles il cherche à mettre nets où il consigne ses observations ou prend des
en lumière « un nouvel ordre perçu des choses » qui notes sur son propre travail. Bien qu’il rédige des
rendra l’œuvre « belle par l’idée d’ensemble qu’elle textes dépourvus d’ambition littéraire et fréquem-
dégagera ». Dix ans après s’être exprimé sur le su- ment dans un style télégraphique, il trouve néan-
jet, Hodler éprouve à nouveau le besoin de préci- moins une manière de préciser le sens de sa vision
ser sa compréhension de l’ordre naturel, dont la re- picturale dans la production écrite. Le peintre
présentation en peinture a été l’ambition de toute ressent la nécessité de se faire comprendre du pu-
sa vie, dans les années 1907 et 1908 : il consigne blic en particulier suite à la polémique qui a écla-
alors De l’œuvre, fruit de nombreux manuscrits pré- té à Genève autour de son tableau La Nuit. Sur
paratoires. Le texte définitif fut publié pour la pre- des feuillets libres, en règle générale transmis à ses
mière fois le 1er janvier 1909 dans la revue berli- amis journalistes, dont le poète genevois Louis
noise Morgen et remplaça par la suite la dernière Duchosal, il développe sa théorie par le biais de
partie du texte de La Mission de l’artiste, pour lequel ses tableaux en vue de confirmer la pertinence de
il avait déjà choisi le même titre en 1897. sa démarche.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 15
HODLER THÉORICIEN DE SON ART
Le Pommier, vers 1899
Huile sur toile, 90,5 x 80 cm
Collection privée
© Photo : Archives Jura Brüschweiler, Genève
L’Heure sacrée, 1907, En 1874 déjà, Hodler essaie de préciser sa vision qué de la meilleure façon qui soit ses principes de
retravaillé en 1913 artistique en rédigeant des règles pour son travail. composition, n’est que le prolongement des prin-
Huile sur toile, 182 x 223 cm Pendant ses études auprès de Barthélemy Menn, di- cipes édifiés en 1874. Même si Hodler emploie le
Kunsthaus, Zurich recteur de l’École de la figure à Genève (devenue mot « parallélisme » la première fois dans un carnet
plus tard l’École des Beaux-Arts), il rédige les Dix de 1893 seulement, il s’engage déjà vingt ans plus
© Photo : Archives Jura Brüschweiler, Genève commandements du peintre F. Hodler qui lui serviront tôt sur une voie qui le mène à une composition sy-
de memento pour les décennies à venir. De même métrique et ornementale.
que La Mission de l’artiste et De l’œuvre, – textes que
nous connaissons par Carl Albert Loosli –, les Dix Pour l’histoire de l’art, les textes de Ferdinand
Commandements constituent un document réguliè- Hodler issus de sa pratique picturale permettent
rement repris par les commentateurs. Les réflexions d’observer la lente élaboration de la théorie qui ré-
du jeune artiste sur le rôle de l’œil ou l’importance git son œuvre et qui a fait de lui l’un des représen-
du contour, sa conception du tableau comme une tants majeurs du symbolisme et de l’art nouveau
surface plane ou son objectif de départager la toile en Europe. Ces écrits révèlent également qu’il était
de manière mathématique resurgissent encore des bien plus érudit que ce que l’exégèse a laissé en-
années plus tard, dans ses œuvres de la maturité. Le tendre jusqu’à ce jour. Pour compléter sa formation
Lac de Thoune aux reflets symétriques que Hodler dé- auprès de Menn et les cours qu’il fréquente en tant
signe comme étant le paysage dans lequel il a appli- qu’auditeur libre, Hodler puise son bien dans les
16 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER THÉORICIEN DE SON ART
livres où il trouve les outils nécessaires à l’élaboration de ses propres Néanmoins, là où Tolstoï trouve une différence entre l’art et la na-
théories. En lisant entre autres le Traité des proportions du corps humain ture – il affirme notamment, en prenant l’exemple d’une feuille
d’Albrecht Dürer, La Grammaire des arts du dessin de Charles Blanc ou d’arbre, que seules deux feuilles artificielles peuvent être exactement
le célèbre ouvrage Qu’est-ce que l’art ? de Léon Tolstoï, il assimilait un pareilles –, Hodler cherche à prouver le contraire. Il affirme dans
savoir qu’il réemploie pour son propre compte. Hodler chercha d’ail- De l’œuvre : « Quand [bien] même Tolstoï, dans son livre Qu’est-ce
leurs sans succès à rencontrer ce dernier, dont le livre l’avait particuliè- que l’art ?, dit qu’on ne pourra jamais superposer exactement deux
rement intéressé. À en croire ses carnets, le peintre avait lu l’œuvre de feuilles d’un même arbre, on peut dire, avec plus de raison, que rien
Tolstoï dès sa parution en français en 1898, puis à nouveau en 1907- ne ressemble plus à une feuille de platane qu’une feuille de platane. »
1908. Les notes que Hodler prend à l’occasion de la première lecture L’obstination du peintre à légitimer ses compositions en les compa-
de cet essai montrent qu’il adhère volontiers aux idées générales de rant à la nature le conduit à élaborer une théorie qui cherche à mettre
l’écrivain russe sur l’art, en particulier au concept de l’alliance entre en lumière un ordre plus profond que ce qui est visible. Que ce soit
l’art et la science ainsi qu’entre la pratique et la théorie. Il y retrouve dans le paysage ou dans les tableaux de figures, il applique constam-
également sa propre pensée selon laquelle l’émotion ressentie devant ment un ordre paralléliste qui se manifeste à travers les répétitions de
un sujet est l’élément qui pousse un artiste à concevoir une œuvre. la forme et de la couleur. Ainsi, les fruits rouges du Pommier rendent
Pour Hodler comme pour Tolstoï, l’art était un vecteur d’unité, « un le tableau décoratif et ornemental tout comme la disposition symé-
moyen d’union parmi les hommes, les rassemblant dans un même sen- trique des femmes vêtues en bleu dans L’Heure sacrée confère au ta-
timent ». Que le peintre relise Qu’est-ce que l’art ? au moment où il éla- bleau un caractère intemporel et unitaire.
borait De l’œuvre n’a donc rien d’étonnant.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 17
LES CARNETS DE
FERDINAND HODLER
OU L’ARCHIVE INTIME
DE LA VIE D’UN PEINTRE
Entre 1958 et 1976, le Musée d’art et d’histoire de Genève se porte acquéreur de deux cent quarante-et-un
carnets ayant appartenu à Ferdinand Hodler. Une source intarissable de renseignements sur l’œuvre de
l’artiste, sa théorie esthétique, les méandres et les affres de la création, mais aussi sur le contexte entourant
sa vie de peintre et d’homme, d’ami, d’amant et de père.
Caroline Guignard © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, Cabinet d’arts graphiques, photos : CdAG
18 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
LES CARNETS DE FERDINAND HODLER
E n 1957, l’historien de l’art Jura Brüschweiler et d’histoire, afin qu’il fasse passer ces documents Carnet 179, pp. 34-35 : notes
étudie le dernier tableau de Ferdinand à la postérité en les intégrant aux collections de et plusieurs croquis de têtes,
Hodler, une vue de la Rade de Genève l’institution. dont un autoportrait et Valentine
peinte depuis la fenêtre de la chambre où Godé-Darel vue de dos, 1911
l’artiste, très affaibli par un œdème pulmonaire, se Berthe Hodler décède le jour de Noël 1957 sans Crayon de graphite, 17,1 x 21,8 cm
trouve confiné. avoir mené à bien son entreprise de destruction,
mais en laissant une succession au règlement com- Inv. 1958-0176-179
Afin de pouvoir appréhender lui-même le sujet de plexe. C’est donc auprès de Paul Magnenat et de
cette toile restée inachevée, le chercheur contacte son épouse Pauline-Valentine Magnenat-Hodler, Carnet 8 : couverture portant la
la veuve du peintre, Berthe Hodler-Jacques, qui la fille que le peintre avait eue avec sa maîtresse signature de l’artiste, 1891-1892
réside toujours dans l’appartement du 29, quai Valentine Godé-Darel, que le Musée acquiert deux Crayon de graphite, 17,5 x 11,4 cm
du Mont-Blanc où le couple avait emménagé en cent trente-sept carnets à l’été 1958. Quatre autres
1913. Celle-ci le reçoit avec une certaine hostili- s’y ajoutent en 1976, représentant, à l’exception Inv. 1958-0176-008
té, et lorsqu’il l’interroge sur l’existence éventuelle d’un exemplaire conservé au Kunstmuseum de
de carnets de croquis, elle enjoint sa bonne à mon- Bâle, la totalité des carnets connus de l’artiste. Carnet 12, pp. 2-3 : croquis de
ter au grenier pour récupérer les-dits fascicules… Bien qu’ils ne puissent pas toujours être datés pré- composition pour « La Nuit », 1889
et les jeter au feu ! Catastrophé, Jura Brüschweiler cisément, ces fascicules couvrent les années 1877
la presse de renoncer à son projet, et sollicite à 1917, voire 1918, permettant de suivre en fili- Crayon de graphite, 22,8 x 18 cm
Pierre Bouffard, alors directeur du Musée d’art grane l’essentiel de sa carrière.
Inv. 1958-0176-012
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 19
LES CARNETS DE FERDINAND HODLER
Carnet 60, pp. 10-11 : CARNETS DU LAIT ET CRAYON GRIS une utilisation quotidienne : Hodler avait en per-
études de composition pour « La manence un carnet dans sa poche, afin de rete-
Retraite de Marignan », vers 1897 Les carnets de Ferdinand Hodler ne sont pas à nir la mémoire d’un lieu, le développement d’une
Crayon de graphite, 22 x 17,4 cm proprement parler des carnets de dessins, ni par idée ou le nom d’un correspondant.
leur nature, ni par leur usage. Il s’agit en effet de
Inv. 1958-0176-060 simples « carnets du lait », habituellement utilisés UNE MÉMOIRE DE POCHE
pour la comptabilité quotidienne des ménages.
Carnet 109, pp. 2-3 : croquis pour Ce sont des petits cahiers de poche bon marché, L’inspiration de l’artiste transparaît au-travers
« Le lac de Thoune aux reflets la plupart à couverture de papier dos bleu, mesu- de croquis de composition ou de figures, de frag-
symétriques », été 1904 rant environ dix-sept centimètres sur douze, com- ments de pensée esthétique ou de théorie artistique,
Crayon de graphite, 22 x 16,9 cm posés de trente à quarante pages lignées ou non. de notes prises lors de visites de musées ou encore
Des supports humbles, sans rapport avec le maté- de paysages et personnages tracés sur le vif. Au fil
Inv. 1958-0176-109 riel spécialisé dont pouvaient disposer les artistes à des pages, on découvre l’évolution de motifs récur-
l’époque. Dans ces « carnets du lait », Hodler grif- rents, parfois sur plusieurs années, une même idée
fonne surtout au crayon de graphite, le « crayon séminale engendrant parfois des œuvres distinctes
gris » commun, facile à transporter et toujours dis- – telles que Le Jour et La Vérité – au terme d’un
ponible. Il emploie parfois la plume, rarement long travail de maturation. Les croquis sommaires
un crayon noir ou de couleur. Il mêle le français dont regorgent ses carnets sont définis par Hodler
et l’allemand, écrit et dessine de manière rapide, comme des « sténogrammes d’idées ». Ces « notes
spontanée, souvent sommaire, comme pour des visuelles » constituent la première étape d’un pro-
« pense-bêtes » destinés exclusivement à leur au- cessus créatif impliquant un travail graphique aus-
teur. L’usure, les taches et autres accidents visibles si abondant que minutieux, que les innombrables
tant sur les couvertures qu’à l’intérieur confirment dessins préparatoires à ses peintures permettent
20 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
LES CARNETS DE FERDINAND HODLER
d’appréhender. C’est également dans ces pages que notes intimes sur ses amours, ses enfants et ses Carnet 22, pp. 18-19 : études de
prend corps la théorie du parallélisme, ce principe amis. Plusieurs carnets documentent ainsi la ma- casques et danseuse espagnole, 1896
ordonnateur transcendant autour duquel l’ar- ladie de Valentine Godé-Darel, la maîtresse avec Plume et encre brune, 17,9 x 22,8 cm
tiste conçoit l’ensemble de son œuvre. Les infor- qui Hodler entretient une relation passionnée
mations relatives à ses engagements professionnels entre 1908 et le 25 janvier 1915, date de son dé- Inv. 1958-0176-022
– concours, commandes, expositions, conférences, cès au terme d’une longue agonie. Si les dessins et
implication dans des sociétés artistiques – offrent les toiles documentant cette épreuve sont parmi
un regard inédit sur le contexte de la création, par les plus célèbres du peintre, les carnets gardent le
exemple dans les pages où Hodler consigne jour souvenir de paroles angoissées de la malade, ou la
après jour les tracas que lui inflige le directeur du trace de la petite main de leur fille « Titine », née
Musée national suisse, farouchement opposé à la ré- peu avant le drame. L’émotion ressentie face à ces
alisation de sa fresque représentant La Retraite des témoignages dégagés de toute intention artistique
Suisses à la bataille de Marignan. Les réalités plus est grande, et d’une telle intimité sourd parfois un
triviales du métier nous y sont aussi rappelées, sous trouble, malgré la distance scientifique et tempo-
la forme d’adresses de fournisseurs, de mesures de relle avec le sujet. On se convainc alors que l’ar-
toiles, de salaires versés aux modèles ou de comp- tiste, qui avait acquis une conscience aigüe de la
tage des entrées d’une exposition. singularité et de la valeur d’un œuvre imposée par
un travail acharné et une persévérance opiniâtre,
JOURNAUX INTIMES conservait non seulement ses dessins et ses carnets
comme répertoire de formes et de sources d’inspi-
À ces informations primordiales pour l’his- rations, mais aussi comme témoignage le plus au-
toire de l’art se mêlent les témoignages de la vie thentique de sa pensée et de son art.
de l’homme : adresses, noms de médicaments,
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 21
FERDINAND HODLER
PEINTRE DE GUERRE
Qui n’a pas été frappé, en s’engageant dans l’escalier d’honneur du Musée d’art et d’histoire de Genève,
de découvrir en levant les yeux la grande peinture de Ferdinand Hodler intitulée La Retraite de Marignan ? Il
s’agit du projet de fresque (quatrième version) pour la salle des Armures du Musée national suisse à Zurich,
projet violemment controversé et finalement accepté en 1899. Acquis en 1907 à l’Exposition municipale, le
Lcarton fut installé peu après dans le musée genevois, inauguré en 1910.
Jacques Chamay a bataille en question s’engagea le 13 La peinture de Ferdinand Hodler est conforme
septembre 1515, près de Marignan, à la réalité historique. Les vaincus s’éloignent du
non loin de Milan. La position straté- champ de bataille en rangs compacts, empor-
gique des Confédérés était désavanta- tant avec eux des étendards, les leurs et ceux pris
geuse, mais ils combattirent avec une détermina- à l’ennemi. Un hallebardier, au front ensanglan-
tion farouche, sans faiblir, et seule la nuit mit fin à té, ferme la marche, tout en se tenant prêt à faire
ce combat sanglant. Au petit jour, les combats re- usage de son arme au cas où l’ennemi ferait mine
La Retraite de Marignan, 1899 prirent, indécis. Mais vers midi, les renforts véni- de se lancer à la poursuite des fugitifs. Au premier
Huile sur toile, 350 x 500 cm tiens apparurent et firent reculer les Suisses, épui- plan, un autre soldat, armé d’une longue hache,
Musées d’art et d’histoire, Genève sés, qui battirent en retraite, dans l’ordre et sans se détourne pour lui prêter main forte si besoin.
cesser de lutter. Deux blessés, dont l’un est mourant à en juger par
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
photographe : Yves Siza. Inv. 1907-0044
22 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
FERDINAND HODLER, PEINTRE DE GUERRE
Le Guerrier furieux, 1883/1884, huile sur toile, 240 x 168 cm, Musées d’art et d’histoire, Genève son visage blafard, figurent parmi le groupe, por-
tés chacun par deux hommes, sans l’aide de ci-
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, photographe : Bettina Jacot-Descombes. Inv. 1896-0014 vière. Les drapeaux claquant au vent dissimulent
un second corps de troupe, marchant de concert,
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 dont on n’aperçoit que les hommes de tête, la pré-
sence des autres se laissant deviner aux piques qui
dépassent. À gauche, la composition s’interrompt
abruptement, laissant au spectateur le soin d’ima-
giner le reste du cortège.
Si la plupart des soldats paraissent accablés, ils
n’en conservent pas moins toute leur dignité.
Celui qui, à l’avant, s’appuie sur sa lourde épée
(teintée de sang), paraît remuer de sombres pen-
sées, des pensées de revanche sans doute. On re-
connaît dans ce personnage Hodler lui-même. Il
ne s’est pas donné le beau rôle, qui aurait été de
s’identifier au guerrier assurant à lui seul l’arrière-
garde. En se mêlant au gros de la troupe, il voulait
probablement signifier qu’il partageait le triste sort
de ses personnages. Et il a associé à ce trait de pa-
triotisme un contemporain, le sculpteur Auguste
de Niederhaüsern (dit Rodo), figuré sous les traits
du guerrier au premier plan, celui qui se retourne.
Corpulents et solides l’un et l’autre, les deux ar-
tistes pouvaient sans ridicule assumer ce rôle.
Pour la tenue des combattants, Hodler, s’est cer-
tainement inspiré de deux artistes de l’époque,
Niklaus Manuel (dit Deutsch) et surtout Urs
Graf qui, en qualité de mercenaire, avait partici-
pé lui-même à la bataille de Marignan. Le cos-
tume consiste en pourpoint, manches bouffantes
et haut-de-chausses, ornés de ces taillades (ou
crevés), dont les Suisses auraient lancé la mode.
Certains soldats portent, au lieu du chapeau, un
casque de type bourguignotte, combiné à une
armure d’homme à pied, avec brassards et cuis-
sards. Pour les armes, hallebardes, piques, épées
et poignards, Hodler a pu se documenter dans la
salle des Armures de l’ancien Arsenal de Genève.
À noter que, en signe de l’âpreté de la lutte, ban-
nières et vêtements présentent des déchirures, et
trois cadavres, face contre terre, jonchent le ter-
rain pierreux.
23
FERDINAND HODLER, PEINTRE DE GUERRE
Trois rangs de soldats du cortège L’autre peinture monumentale à sujet guerrier est Hodler, au contraire, ne semble guère intéressé
de l’Escalade défilant, 1886 celle qui fut commandée à Hodler en 1907 pour par la chose militaire, ou alors juste ce qu’il faut
Huile sur toile, 62 x 147 cm orner le nouveau bâtiment de la prestigieuse uni- pour répondre aux commandes. Dans le cas de la
Musées d’art et d’histoire, Genève versité d’Iéna, laquelle s’enorgueillissait d’avoir été, Retraite de Marignan, s’il se montre exact quant
Dépôt de la Fondation Gottfried après la bataille du même nom, un foyer de résis- aux vêtements et aux armes, il réduit l’aspect do-
Keller, Office fédéral de la culture, tance contre l’occupant français. Sous le titre Départ cumentaire au strict minimum. Pas de cadavres de
Berne des étudiants d’Iéna pour la guerre de libération contre chevaux, pas de canons, alors que la cavalerie et
Napoléon en 1813, l’œuvre est divisée en deux re- surtout l’artillerie ennemies jouèrent un rôle dé-
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, gistres horizontaux. En bas, on assiste aux prépara- cisif dans la bataille. Aucune notation topogra-
photographe : Maurice Aeschimann. tifs des chasseurs à cheval, d’allure juvénile. Ceux phique non plus, tels le canal et la rivière qui li-
Inv. 1943-0006 qui occupent le centre sont en train de s’équiper, mitaient le champ de bataille à droite et à gauche.
l’un enfilant sa redingote à épaulières, l’autre pas- En revanche, absence totale de végétation, rien qui
sant dans son dos sa gibecière et son sac. À gauche, pourrait évoquer la riche plaine lombarde. Même
un troisième soldat monte en selle ; à droite, un constatation pour le Départ des étudiants d’Ié-
quatrième fait le geste de calmer sa monture qui na, où le paysage se réduit au fleuve que longe la
se cabre. Au second registre, les fantassins défilent troupe en marche. Manifestement, le peintre n’est
d’un bon pas, par rang de quatre, la baïonnette à pas inspiré par la sécheresse des uniformes alle-
l’épaule. Un fleuve, la Saale, barre l’horizon. mands, trop modernes. Il préfère porter son at-
tention sur les chevaux, qui lui permettent de re-
Hodler, peintre de guerre ? Sans doute, mais pas présenter la croupe de l’un deux en un saisissant
au sens d’Horace Vernet, Meissonnier ou encore raccourci, à l’exemple d’un maître ancien, célèbre
moins Castres, son concurrent genevois, des ar- pour ses représentations de batailles, le Florentin
tistes qui s’appliquaient à reproduire le plus exac- Paolo Uccello. Et la manière dont Hodler traite
tement possible le contexte et le déroulement le sujet imposé est si éloignée de toute grandilo-
des batailles, soucieux de l’exactitude des uni- quence qu’elle pourrait aussi bien convenir à un
formes jusqu’à compter les boutons de guêtre ! exercice de caserne !
24 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
FERDINAND HODLER, PEINTRE DE GUERRE
Il n’en reste pas moins que, dans ce cas comme pour les puissantes musculatures (voir Guillaume Étude de composition pour
dans celui de Marignan, un souffle épique traverse Tell et aussi Le Bûcheron ou Les Lutteurs), Michel- « Le Départ des étudiants
l’image, exprimé par la seule vigueur du trait qui, Ange en donnait l’exemple. Le génial sculpteur a
comme l’a écrit un critique de l’époque, corres- eu pour modèle, on le sait, un marbre antique, le allemands pour la guerre de
pond à la nature même, « ferme et rigide », de l’ar- Torse du Belvédère au Vatican. Or, Hodler dispo- libération en 1913 », 1908
tiste. Mais cette façon d’aborder les événements sait de l’équivalent à Genève. En effet, le Musée
historiques, ceux à connotation patriotique, ne Rath abritait depuis 1878, grâce à la générosité Crayon de graphite et estompe sur
pouvait manquer de susciter chez ses contempo- du peintre Étienne Duval, un autre torse antique, papier beige, feuille : 61,8 x 93,7 cm
rains une totale incompréhension, comparable presque aussi imposant que celui de Rome. Ainsi
à celle dont souffrit le sculpteur Rodin, lorsqu’il qu’il s’avérera plus tard (1926), de par la perspica- © Cabinet d’arts graphiques des Musées d’art
traita, lui aussi, un fait de guerre, la Reddition des cité de Guiseppe Lugli, l’œuvre en question faisait et d’histoire, Ville de Genève, photographe :
Bourgeois de Calais. partie d’un groupe statuaire représentant Achille André Longchamp. Inv. 1939-0114
vainqueur de l’Amazone Penthésilée. Comme le
Pour finir, on permettra à l’archéologue que je suis Torse du Belvédère, c’est un travail romain, copie
une remarque : les guerriers de Hodler, ceux de fidèle d’un chef-d’œuvre de l’art grec (deuxième
Marignan, ont en commun la force physique, qui siècle avant J.-C.).
pour l’artiste traduit leur force morale. Ce goût
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 25
H odler partage l’intérêt que montrent HODLER
les artistes de son temps à la série.
Liée à la théorisation de l’œuvre ET LA SÉRIE
inachevée, à la valorisation de l’es-
quisse comme empreinte du processus de pro- Itzhak Goldberg
duction, à la remise en question de l’unicité de
l’œuvre, la technique sérielle, au sens moderne, Plusieurs « cycles » dans l’œuvre de Hodler sont marqués par
apparaît dans la peinture occidentale de la deu- la technique sérielle : les vues du Lac Léman depuis Chexbres
xième moitié du XIXe siècle. Ce n’est pas un ha- et Caux (1904-1917), ceux du Lac du Thoune (1904-1911) et
sard si le développement de la série est contempo- bien évidemment celui qui décrit sans aucun ménagement la
rain des débuts de l’impressionnisme. Chez eux, maladie et l’agonie de Valentine Godé-Darel, sa maîtresse, le
en effet, le sujet est traité comme motif ; l’accent cheminement de cette jeune femme vers la mort 1914-1915.
est mis sur les composants picturaux de l’œuvre.
Meules, Cathédrales, plus tard les Nymphéas, ce
sont clairement les séries de Monet, où l’on assiste
à une « accélération » de la décomposition pro-
gressive de la représentation, qui attirent les diffé-
rents représentants de l’avant-garde. Pour les ar-
tistes, comme pour l’histoire de l’art, la technique
sérielle trouve ses lettres de noblesse quand elle
26 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER ET LA SÉRIE
Le Lac de Thoune aux aboutit à l’abstraction par un mouvement continu le féminin. Il n’en reste pas moins que cette pensée
reflets symétriques, 1905 où le sujet, perceptible dans le premier terme, s’ef- globalisante exclut toute référence directe à la na-
Huile sur toile, 80,2 x 100 cm face peu à peu. Ainsi, en éludant le problème de la ture et implique l’imposition systématique d’une
Musées d’art et d’histoire, Genève rupture, la série évite le problème du passage entre grille artistique sur le réel.
deux systèmes de représentation perçus à l’époque
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, comme incompatibles, figuration et non-figura- Le rapport de Hodler à la nature est différent.
photographe : Bettina Jacot-Descombes. tion. Mondrian en serait l’exemple canonique. Paysagiste avant tout, il travaille sur le motif et
Inv. 1939-0033 étudie les œuvres d’un Corot ou d’un Courbet.
La comparaison des principes théoriques de Rapidement, toutefois, il adopte la vision sym-
Le Lac de Thoune aux Hodler et ceux de Mondrian permet de com- boliste qui vise non la représentation mimétique
reflets symétriques, 1909 prendre les solutions différentes proposées par mais, avant tout, l’ordonnancement décoratif et
Huile sur toile, 67,3 x 92 cm chacun de ces deux peintres. Le néoplasticisme de architectural. Ses paysages indiquent la volonté
Musées d’art et d’histoire, Genève Mondrian est un système radical et absolu, aux de stylisation et de transposition de la nature dans
contraintes rigoureuses et inflexibles (couleurs pri- un rythme de formes colorées. Son approche du
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, maires, lignes en angle droit, refus de toute symé- thème n’est pas topographique, il relève d’un va-
photographe : Yves Siza. Inv. 1939-0036 trie), qui fait naître des toiles couvertes de lignes gabondage visuel. Sous une volonté descriptive, se
croisées et de modules rectangulaires. Certes, l’al- cache le désir de capter des structures analogiques
liance de la ligne horizontale et de la verticale, sou- et leurs modifications (angle de vue, vision d’en-
haitée par Mondrian, se fonde sur des principes semble ou effet de zoom, éclairage). L’artiste ne
qui remontent au rêve symboliste de la fusion des tarde pas à donner une assise théorique à ses re-
contraires, le spirituel et le matériel, le masculin et cherches picturales. En 1897, il énonce ainsi le
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 27
principe premier de son œuvre : le parallélisme. En simplifiant la se concentre uniquement sur le corps et le visage souffrant, les seules
structure de ses toiles, Hodler immobilise les contradictions et ac- variations qu’il introduit tout au long de cette série concernent la po-
centue la répétition des éléments formels semblables afin d’obtenir sition de Valentine. Ainsi, de temps à autre, Hodler substitue à la re-
une unité d’ensemble monumentale. Même si le peintre applique- présentation habituelle de profil celle de face ou de trois-quarts. Avec
ra le principe paralléliste à l’ensemble de son œuvre, ce sont surtout Valentine dans son lit de malade, 8 novembre1914, la vision frontale
avec les paysages déjà cités qu’il obtient des compositions où alterne fait apparaître un corps menu noyé dans un lit immense. Ailleurs,
symétrie verticale et horizontale. Valentine malade, novembre 1914, le visage au regard vide se tourne
vers le spectateur, comme dans un ultime mouvement d’implora-
Cependant, à la différence de Mondrian ou encore Delaunay et ses tion. Ailleurs encore, Valentine mourante, 1915, on la découvre les
Fenêtres, Hodler ne s’engage pas dans un projet déterminé et procède yeux clos, moins par l’état d’inconscience que par un mal physique,
plutôt d’une manière empirique. Autrement dit, ses œuvres n’ont pas la peau teintée d’un vert livide, à mi-chemin entre figure vivante et
un aspect systématique et l’on pourra, sauf exception, parler davan- masque mortuaire.
tage d’un thème – le paysage – et ses variations. Au système sériel de
l’évolution successive, basé sur une proximité mimétique, les varia- Toutefois, le changement principal dans la position de Valentine est
tions substituent une structure rayonnante aux liens ténus. Elles ne le lent glissement de son corps, qui, privé de volonté, s’affaisse et
renvoient pas à la successivité des instants mais à un principe unifi- s’étend, se dissout progressivement dans une horizontalité défini-
cateur omniprésent. Une exception cependant : celle qui concerne tive. Au début, elle est encore représentée avec la tête verticalement
la lente disparition de Valentine et où le temps introduit n’est pas adossée à un coussin (Valentine alitée, février 1914). Mi-assise, lé-
d’ordre métaphorique. Le plus souvent, Hodler ajoute, à côté de sa gèrement relevée, Valentine semble encore réagir face à son destin.
signature, la date exacte de l’exécution. À l’étape unique et définitive, Rapidement, toutefois, résignée, la malade perd tout contact avec
il substitue une chaîne progressive, un processus évolutif qui laisse l’extérieur. Enfermée sur elle-même, solitaire, les yeux clos une fois
au spectateur (et à l’artiste) la possibilité d’admettre l’inadmissible. pour toutes, elle est figurée tantôt par un visage décharné, terrible-
ment amaigri, tantôt par la partie supérieure de son corps, émergeant
Dans ses dessins, à la fois précis et ramassés, l’artiste décrit, presque du drap, inerte et immobile. Le passage définitif de la vie à une forme
jour après jour, les ravages progressifs de la maladie. Rapidement, il quasi-amorphe, affaissée, est exprimée par une modification dans le
28 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
Valentine Godé-Darel alitée, trait de Hodler. De fait, aussi longtemps que le core, dans cette suite de Hodler les aspects iconogra-
8 novembre 1914 contour qui trace le corps de Valentine garde en- phiques et plastiques forment un tissu homogène.
Crayon de graphite sur papier core cette « ondulation montagneuse » introduite
crème jauni, 47 x 62,2 cm par la ligne courbe, on est tenté d’y voir la der- Terminons toutefois avec le paysage, sujet a priori
Cabinet d’arts graphiques des nière trace de résistance de l’organisme contre sa « neutre ». Représentée sur son lit de mort, dans le
Musées d’art et d’histoire, Genève disparition. Au contraire, quand cette ligne de- dernier tableau, de format oblong, Valentine, en-
Legs Hector Hodler vient anguleuse, quand les formes du corps se géo- tièrement vêtue en vert, est disposée de manière
métrisent et redisent, quand le profil pétrifié se dé- parfaitement parallèle à la surface. La composi-
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, tache sur le fond d’un mur aux couleurs sobres et tion en bandes horizontales de couleur terne ac-
photographe : Flora Bevilacqua. Inv. 1922-0248 sourdes, la vie semble se retirer. centue le côté étiré du corps, semblable au gisant.
Les pieds chaussés, tournés vers le haut, sont la
Portrait de Valentine Peut-on encore parler d’une série ? On aurait ten- seule note verticale dans cette toile.
Godé-Darel malade, 1914 dance à utiliser plutôt des termes issus du vocabu-
Huile sur toile, 63 x 86 cm laire cinématographique : une suite de séquences. Au même moment, Hodler peint les Coucher de so-
Kunstmuseum Solothurn, Curieusement, on retrouve ici le principe narratif de leil sur le lac Léman qui complètent la série des pay-
Fondation Dübi-Müller la série classique - les stations de la Crucifixion, par sages réalisés pendant l’agonie de sa maîtresse. Une
exemple – où les liens entre les éléments furent de na- correspondance évidente s’impose entre ces deux
© SIK-ISEA, Zurich. Inv. C. 80.33 ture logique et chronologique. Il faut croire que c’est paysages vus de la chambre où repose Valentine et
la raison pour laquelle ce cycle bouleversant reste lar- le dispositif dans lequel est situé le cadavre de la
gement méconnu. De fait, l’histoire de l’art met en jeune femme. Comme la structure de la chambre
avant d’autres cycles qui privilégient une analyse pu- mortuaire, celle du paysage est constituée de bandes
rement formelle du modèle, en évacuant la dimen- superposées et parallèles. La ligne d’horizon, basse,
sion thématique. On oublie cependant que le sou- fait en sorte que le ciel remplit l’essentiel de la toile
ci narratif et psychologique n’exclut pas un travail et accentue le sentiment d’un vide où se perd le re-
spécifique sur les composants plastiques. Mieux en- gard. Paysage avec une figure absente ?
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 29
HODLER Robert Kopp
ET LE SYMBOLISME
À l’origine, le symbolisme est un mouvement littéraire, raison pour laquelle la peinture symboliste a souvent
mauvaise presse, précisément parce qu’elle est réputée trop littéraire, trop narrative. Aussi bien dans les
lettres que dans les arts, le symbolisme s’oppose au réalisme et au naturalisme. Dans les sciences, on
observe à la même époque un refus croissant du positivisme. Le XIXe siècle croit au progrès, une religion
qui lui vient des Lumières et à laquelle adhère la plupart des écrivains et des artistes. Renan l’a résumé
dans un texte célèbre, écrit en 1848, mais publié en 1890 seulement, L’Avenir de la science : « Organiser
scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse
mais légitime prétention. » C’est cette prétention que contesteront, vers la fin du siècle, les Bergson et
les Bourget, le premier en opposant à la rationalité de la science la saisie intuitive du vécu, le second en
déplorant, dans Le Disciple (1889), « l’influence meurtrière exercée sur le cœur par l’esprit d’analyse, flamme
corrosive qui consume tout ce qu’elle éclaire ».
30 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER ET LE SYMBOLISME
E n peinture, symbolisme signifie : refus reportage », mais un langage qui ne serait pas rup- Le Désir, vers 1908
de l’illusion mimétique, abandon de la ture, mais respect de cette tradition dont l’ambi- Huile sur toile, 128,5 x 192,6 cm
seule réalité du monde extérieur au pro- tion est le déchiffrement de l’univers. Musées d’art et d’histoire, Genève
fit de mondes créés par le rêve et par
l’imagination, considérés comme tout aussi réels Que connaissait Hodler des discussions que sus- Legs Hector Hodler, 1920
que le monde matériel. La vision se fait résolu- citaient ces principes lors de soirées de Mallarmé,
ment intérieure et subjective, ainsi chez un Odilon par exemple ? Ce dernier avait des admirateurs © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
Redon, un Max Klinger, un Gustave Klimt, un à Genève ; il était même en relation épistolaires photographe : Bettina Jacot-Descombes.
Fernand Khnopff, un Akseli Gallen-Kallela. Des avec quelques amis du peintre, comme en té- Inv. 1920-0029
peintres d’origine française, belge, autrichienne, moignent des lettres conservées à la Bibliothèque
allemande, scandinave. Ils appartiennent tous peu publique et universitaire de Genève qu’a publiées Chant lointain, 1911
ou prou à la génération de Hodler. C’est dire que Philippe M. Monnier dans la Revue d’histoire lit- Huile sur toile, 178 x 136 cm
le mouvement symboliste est européen et que téraire de la France (janvier-février 1968). Parmi Musées d’art et d’histoire, Genève
c’est dans toute l’Europe romantique qu’on lui Dépôt du Fonds cantonal d’art
trouverait des précurseurs, qu’il s’agisse de Johann
Heinrich Füssli, de Pierre Puvis de Chavannes contemporain, Genève
ou de Gustave Moreau. Certains, comme par
exemple Joseph Wertheimer, premier grand-rab- © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
bin de Genève et professeur de philologie et de photographe : Bettina Jacot-Descombes
linguistique comparée à l’université, dont Hodler Inv. BA 2005-0030
a suivi en 1882 le cours sur Le Symbolisme dans
l’art, remontent beaucoup plus haut encore. Pour
Wertheimer, la patrie du symbolisme était l’Orient
et nombre de ses leçons étaient consacrées au sym-
bolisme chez les Égyptiens… Ce qui signifie que
tout art, ou presque, est symbolique.
Le symbolisme est donc un mouvement diffus, et
qui plus est, rêve d’établir des « correspondances »
entre les différents arts, estimant que « les parfums,
les couleurs et les sons se répondent », comme
dans le sonnet de Baudelaire, tenu par beaucoup
pour une des chartes du symbolisme. Les autres
chartes étant l’Avant-dire de Mallarmé au Traité
du Verbe de René Ghil (1886) et le Manifeste du
symbolisme de Jean Moréas publié dans Le Figaro
du 18 septembre de la même année. C’est peu. La
doctrine symboliste se réduit en effet à quelques
rares principes. Outre leur opposition à la fois
aux naturalistes et aux parnassiens, les symbolistes
s’accordent à penser qu’en art, il n’existe pas de cri-
tères absolus, de règles définissant une fois pour
toutes le Beau, mais que celui-ci évolue, selon les
époques et les pays. Ils estiment aussi que l’art est
une affaire sérieuse et non pas un jeu, qu’il engage
l’homme tout entier et qu’il lui tient lieu de phi-
losophie et de religion. Qu’il nécessite donc l’in-
vention d’un langage nouveau, loin de « l’universel
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 31
HODLER ET LE SYMBOLISME
eux, l’homme de lettres et rédacteur au journal
Le Temps, Mathias Morhardt, l’historien d’art et
conservateur du Musée Rath et directeur de l’École
des Beaux-Arts de Genève, Daniel Baud-Bovy, fils
du peintre Auguste Baud-Bovy, ou le poète Louis
Duchosal, étouffant, comme la plupart de ses ca-
marades, dans une cité « austère, étroite, guindée,
empesée, éteinte, ramollie » (« La Vie romande :
Genève, carnet fantaisiste », Revue de Genève,
1885). Daniel Baud-Bovy avait reçu l’essentiel de
sa formation à Paris, où il avait fréquenté les mi-
lieux symbolistes. Et c’est à l’intention de Louis
Duchosal que Hodler, en 1891, a rédigé les notes
réunies sous le titre, Mes tendances actuelles, proba-
blement en vue d’un article que Duchosal proje-
tait d’écrire sur son tableau, La Nuit.
La Nuit, tableau dans lequel plane le fantôme de
la mort avait été refusé par le conseil administra-
tif de l’Exposition municipale de Genève, car jugé
obscène, il obtint cependant un succès remarquable
au salon du Champs-de-Mars la même année en
1891. Il retint notamment l’attention de Puvis de
Chavannes, un des peintres contemporains que
Hodler admirait le plus et dont il possédait toute
une série de reproductions. « Ma première œuvre »,
disait plus tard le peintre de cette toile qui marque,
en effet, un tournant dans son évolution, celui du
réalisme vers le symbolisme. Hodler dut donc ac-
cueillir favorablement l’idée de Duchosal de lui
consacrer un nouvel article. Duchosal connaissait
Hodler depuis 1883 et il avait plus d’une fois parlé
de lui dans La Tribune de Genève et dans La Revue
de Genève, dont il était un des fondateurs et qui pa-
raissait à Genève et à Paris, en 1885 et 1886, comp-
tant parmi ses collaborateurs plusieurs figures mar-
quantes du symbolisme, comme François-Charles
Morice ou Léon Bloy.
Mes tendances actuelles, dont on trouvera le texte Le Garçon enchanté (L’Adoration), vers 1894, huile sur toile, 50,5 x 33,2 cm, Musées d’art et d’histoire, Genève
dans les Écrits esthétiques de Hodler, édités par
Diana Blome et Niklaus Manuel Güdel en 2017 © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, photographe : Flora Bevilacqua. Inv. 1925-0035
(Genève, Éditions Notari), soulignent la distance
que l’artiste prend désormais avec la peinture réa-
liste qu’il juge anecdotique. « J’écarte la réalité ac-
cidentelle, les petits effets, les traits spirituels, les
petites étincelles. La manière de peindre est subor-
donnée à la forme. Tout ce qui pourra distraire le
32 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER ET LE SYMBOLISME
spectateur de l’ensemble, je le supprime ».Ce qui compte, c’est le « principe symbolique », l’aspect « dra- Le Printemps, vers 1910
matique », « une unité puissante », « une harmonie religieuse ». « Ce n’est pas une nuit, mais un ensemble Huile sur toile, 102,5 x 129 cm
d’impressions de la nuit. Le fantôme de la mort n’est pas là pour dire que beaucoup d’hommes sont sur-
pris par la mort au milieu de la nuit, comme le dit la Gazette de Cologne, mais il est là comme un phé- Collection privée, Suisse
nomène nocturne le plus intense. La coloration est symbolique ; ces êtres dormant sont drapés de noir,
l’éclairage est analogue à un effet du soir après le couchant, qui est un effet préalable de la nuit ». © SIK-ISEA, Zürich
Ce que Hodler veut exprimer, c’est « la ressemblance entre les êtres humains », « les grandes et simples 33
harmonies ». Mais aussi la communion de l’homme avec la nature, tel qu’on le devine dans Le Dialogue
intime, toile annonciatrice des « tendances actuelles ». « Ce jeune homme, un adorateur de la nature.
Cette figure est debout, ses mouvements sont simples. Elle marche dans un petit sentier qui conduit
dans un paysage imaginaire ». C’est à travers un paysage imaginaire, aussi, qu’évolue le jeune garçon
dans L’Adoration, ainsi que les figures éthérées des différentes versions du Printemps. Les commissaires
de l’exposition du Leopold Museum de Vienne, Hodler, affinités électives, de Klimt à Schiele, ont eu rai-
son de placer ces tableaux en regard des peintres de la Wiener Secession. C’est au milieu d’eux que Hodler
échappe le plus sûrement à son image de peintre national pour devenir un représentant d’une autre
modernité, qui n’est pas celle que représente le tracé par trop linéaire conduisant l’impressionnisme à
l’abstraction.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
FFRERANDCINITAÉNDDEHODLER
Peu de temps avant de le rejoindre dans la
Stéphane Guégan mort, Apollinaire consent à faire la paix et sa décision de signer alors, avec cent dix-sept
avec Hodler, sans toutefois lui pardon- autres, artistes, écrivains ou scientifiques gene-
La Bataille de Morat, étude, 1917 ner complètement son symbolisme plus vois, « la protestation contre le bombardement »
Huile sur toile, 324 x 500 cm philosophique que pictural, plus mental que vital, de la cathédrale de Reims. Son pays pouvait res-
Musées d’art et d’histoire, Genève trop « germanique » en un mot. Le poète français, ter neutre dans le conflit mondial, lui stigmatisa
Dépôt de la Confédération grand blessé de guerre, laisse résonner précisément l’Allemagne et cet « acte de barbarie » qui s’était
Helvétique, Berne, 1919 l’épithète infamante, le 1er juin 1918, au milieu abattu sur la France. L’Allemagne et l’Autriche,
d’une de ses chroniques de L’Europe nouvelle. La où il jouissait des faveurs sécessionnistes, l’ostra-
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, revue, acquise par avance au briandisme de l’après- cisèrent de concert. Aussi est-ce la France que le
photographe : Yves Siza. Inv. 1919-0007 guerre et à l’idéal de la Société des Nations, vou- peintre choisit, en juin-juillet 1915, pour y soi-
lait en finir avec l’esprit revanchard qui avait préci- gner la tuberculose qui avait décimé sa famille. À
pité une boucherie aussi absurde qu’interminable. bien regarder ses études pour La Bataille de Morat,
Hodler avait échappé à l’impôt du sang, mais ses qui datent de ces mois de cure dans l’Allier la
positions étaient connues depuis septembre 1914 bien nommée, le souvenir de Paolo Uccello y est
peut-être moins significatif que l’agressivité défer-
34 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
FRANCITÉ DE FERDINAND HODLER
lante du graphisme… Le 1er juin 1918, Apollinaire
n’ignore rien de tout ça, n’écarte rien de sa nécrolo-
gie réparatrice : « Le plus grand peintre contempo-
rain, Ferdinand Hodler, vient de mourir. On l’avait
comparé à Michel-Ange, à Rodin, et ces éloges dé-
passaient la personnalité de celui auquel ils s’adres-
saient. C’était cependant un grand artiste. Il avait
trouvé le succès en Allemagne et, en effet, il dé-
passait de cent coudées les artistes allemands, ses
contemporains. […] Tout cela augmente son mé-
rite d’avoir signé la protestation des artistes suisses
contre le bombardement de la cathédrale de Reims.
Comme il défendait l’art outragé, les Allemands le
maudirent. » Le Rhin aurait-il été la seule ligne de
chance du Bernois, la frontière heureuse d’une car-
rière étrangère à la France, avant de dérouler son ul-
time chemin de croix ?
Se laissant emporter par un patriotisme inenta- Qu’il ait vite pris pied et date au Salon des Artistes Autoportrait (Le Furieux), 1881
mé, Apollinaire tait à dessein les nombreux liens français, affranchi de la tutelle de l’État, montre Huile sur toile, 73 x 53 cm
que Hodler avait tissés et entretenus, de mille fa- également sa détermination à élargir les limites de Kunstmuseum Bern, legs
çons, avec le monde parisien des artistes, critiques sa production et de sa réception. Son désir d’être
et galeristes. Le fait d’ignorer la francité multiple « connu à Paris » se déclare dès 1881. Le Furieux Ch. Edm. von Steiger-Pinson
du peintre helvétique, circonstanciel ici, avait qu’il expose cette année-là, tableau d’appel sur le
pris ailleurs la valeur d’un blocage plus fâcheux : mode effaré, s’approprie une tradition iconogra- © Kunstmuseum Bern. Inv. G 0247
« L’intérêt de Hodler pour l’art de son temps hors phique qui avait fait ses preuves entre les roman-
de la Suisse a généralement été minimisé, en par- tiques, le premier Courbet et le dernier Manet, jus- 35
ticulier dans les études que les Autrichiens et les tement. La tentative de captatio échoue pourtant en
Allemands lui ont consacrées, écrivait Matthias
Fischer en 2007. Hodler est apparu dans la pre-
mière décennie du XXe siècle comme un bloc er-
ratique, représentant plutôt rustre d’une peinture
nationale des Alpes suisses. En réalité, il semble
avoir acquis lors de son apprentissage chez son
maître de Genève une bonne connaissance de
la peinture française, en tout cas de Corot et de
Courbet. » L’impressionnisme des années mille
huit cent soixante-dix n’inquiète aucunement les
premiers paysages de Hodler, contemporains par
leurs dates, mais d’une gravité agreste, d’une so-
lidité silencieuse, fort différente. La moderni-
té, pour lui, portera toujours un autre nom que
Renoir ou Monet. S’il accède à Manet et à son
écriture synthétique au cours des années mille
huit cent quatre-vingts, pas décisif, Hodler le doit
beaucoup aux séjours que le graveur et peintre
Marcellin Desboutin, ami et modèle de Degas et
Manet, effectue à Genève.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
FRANCITÉ DE FERDINAND HODLER ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
1881 : Hodler ne retournera au Salon qu’en 1891,
mais changera d’enseigne. La Société Nationale
des Beaux-Arts, née d’une rupture avec le Salon
des Artistes français et ce qu’il incarnait d’acadé-
misme, accueille La Nuit, enveloppée du scandale
que l’on sait. On y voit, réunis sans raison appa-
rente dans un espace indéterminé et une lumière
vive, huit figures allongées. Au premier plan, l’une
des jeunes femmes les plus dévêtues nous tourne le
dos et fait saillir ses rondeurs. L’Eros de Courbet et
de Manet, quintessence de la différence française,
s’y reformulait selon les termes d’un idiome qu’on
dira bientôt, et platement, symboliste. Mais un
autre raison explique le succès parisien de La Nuit,
c’est sa dette évidente envers un immense tableau
de Puvis de Chavannes, Le Sommeil, grand succès
du Salon de 1867 et acheté immédiatement par le
musée de Lille. Devant le succès de la toile, Puvis
en avait signé deux répliques de moindre taille.
« À l’instar de Puvis de Chavannes, rappelle Oskar
Bätschmann, Hodler peint une femme nue endor-
mie dans les bras d’un homme. Le dessin prépara-
toire du Sommeil de Puvis de Chavannes représen-
tant un couple nu endormi fut publié en 1888 pour
illustrer un article d’André Michel dans la Gazette
des Beaux-Arts ». Chose piquante, cet emprunt fut
précisément l’objet du scandale genevois. Seule la
France pouvait réparer un mal qu’elle avait produit !
Le 15 avril 1891, Hodler peut écrire au poète Louis
Duchosal une lettre où éclatait la joie de triompher
en France : « Voilà mon premier succès obtenu dans
la capitale des Arts. »
Au cours des années suivantes, dominées par la sor-
tie de l’impressionnisme, la peinture de Hodler peut
apparaître, à Paris, comme le fruit d’une double pos-
tulation, poussant simultanément vers l’idéel et le
réel. À quoi s’ajoute sa présence conjuguée aux ex-
positions de l’avant-garde la plus hermétique, au sens
premier, comme au Salon de la Société Nationale
des Beaux-Arts ! Ainsi Arsène Alexandre, l’homme de
Degas et Lautrec, célèbre-t-il en Hodler une manière
de réconciliation au-dessus des clivages, une pein-
ture aussi puissante que pensée. Puis, brutalement,
sa carrière prend un tour autre et quitte longtemps
les rivages de la Seine. Vienne, Bruxelles et, nous le
savons, l’Allemagne redessinent une stratégie géogra-
phique dont Paris s’absente jusqu’en 1913. Le Salon
36
FRANCITÉ DE FERDINAND HODLER
d’Automne autorise alors son retour en fanfare dans
ce qui n’est déjà plus la seule capitale des arts d’Eu-
rope… Péladan, prophète d’un art à la fois mys-
tique et sensuel, se félicite de revoir chez nous un ar-
tiste qu’il avait soutenu comme l’un des plus grands
de son temps. Mais le suffrage exalté du Pape de la
Rose - Croix résonne au sein d’un concert de désap-
probations, auquel la réplique de L’Unanimité a évi-
demment contribué. Alors que menace une nouvelle
guerre contre l’Allemagne, la toile et ses personnages
électrisés semblent orner quelque « brasserie muni-
choise ». La formule est d’Apollinaire, elle politise le
rejet parisien d’un art qu’on juge trop raide, trop bru-
tal et simplifié à force d’idéal. Il faudra que Ferdinand
Hodler meure, nous le savons, pour se voir délivrer
enfin un passeport de grand artiste européen.
La Nuit, 1899-1900, huile sur toile, 116 x 299 cm
Kunstmuseum, Berne
© Photo : Archives Jura Brüschweiler, Genève
L’Unanimité, étude, 1912/1913, huile sur toile,
52,5 x 163 cm, Musées d’art et d’histoire, Genève
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, photographe : Yves Siza.
Inv. 1939-0044
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 37
38 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER
ET SES COLLECTIONNEURS
Le 11 avril 1958, le Journal de Genève annonça la vente aux enchères de la succession de Madame Ferdinand
Hodler les 14 et 15 du même mois. Et le 25 avril, la Neue Zürcher Zeitung publia un récit accompagné de
plusieurs illustrations, qui relatait la dispersion du mobilier provenant de l’atelier et de l’appartement du peintre,
ainsi que de bibelots, de verreries et de pièces d’argenterie, de quarante-neuf dessins et de onze toiles de
Hodler et de tableaux d’artistes amis. Les esquisses se négocièrent entre soixante et six cents francs, les toiles
– des paysages, des portraits, des figures – atteignirent des prix entre cent cinquante et douze mille francs.
L’ensemble des enchères rapporta la somme de quatre-vingt mille francs au profit de Paulette, la fille de
Hodler et de Valentine Godé-Darel, seule héritière, avec son mari Paul Magnenat. Le résultat avait dépassé
les attentes des organisateurs, mais il restait, somme toute, assez pitoyable.
Comme l’a fait remarquer Hans A. œuvres, essentiellement des dessins, mais aus- Oskar Bätschmann
Lüthy dans un texte de 1990, « Les col- si une série de tableaux. Le 31 octobre 2014, il
lectionneurs de Hodler », publié dans fit don de cet ensemble extraordinaire au musée Portrait de Gertrud Müller, 1911
le catalogue de l’exposition du Musée Jenisch à Vevey, qui devint un des centres hodlé- Huile sur toile, 175 x 132,5 cm
Jenisch, Ferdinand Hodler, collection Adda et Max riens le plus important avec Zurich et Genève. Il Kunstmuseum, Solothurn
Schmidheiny, cette vente marqua le point le plus organisa dès l’année suivante une grande exposi- Fondation Dübi-Müller
bas de la cote de Hodler. Dans la Suisse des années tion en l’honneur de son généreux donateur, il en
cinquante, seuls quelques rares collectionneurs s’in- reste un important catalogue. © Kunstmuseum Solothurn. Inv. C 80.24
téressaient encore au peintre. Max Schmidheiny
n’avait fait que commencer dans les années qua- Schindler, lui même professeur de dessin, graphiste
rante, d’élargir la petite collection léguée par son et peintre, s’intéressa en premier lieu au processus
père, mort accidentellement en 1935. Arthur Stoll, créateur de Hodler. De même Jura Brüschweiler,
le président de Sandoz SA, s’était lancé dans les an- à Genève, qui commença, dans les années cin-
nées trente ; il possédait déjà dix-neuf tableaux dans quante, à réunir des documents, des photogra-
les années quarante et laissa, en 1971, le nombre phies, ainsi que des ustensiles du peintre. C’est par
respectable de quatre-vingt-une toiles. ce vaste fonds qu’il alimenta ses nombreuses pu-
blications et catalogues d’exposition consacrés à
Parmi les collectionneurs les plus importants Hodler. Jura Brüschweiler est mort en 2013. Ses
des années cinquante, il faut mentionner Rudolf archives sont conservées à Genève et à Delémont.
Schindler, de Bienne, qui, en 1955, organisa une Elles sont désormais accessibles aux chercheurs et
exposition Hodler dans sa ville et put entrer en font l’objet d’une exploitation scientifique. C’est
contact, par l’intermédiaire d’un prêteur, avec également le cas, depuis 2004, pour les archives de
Berthe Hodler à Genève. Après plusieurs visites en Carl Albert Loosli, l’ami de longue date du peintre
1956 et 1957, celle-ci lui donna accès au dernier et son biographe le plus averti, qui avait également
atelier du peintre où il découvrit quatre ou cinq réuni quantité de carnets, de notes et de photo-
cartons renfermant des dessins, dont il en ache- graphies. Les collections de Loosli, de Schindler
ta cent trente-cinq. Schindler fit également l’ac- et de Brüschweiler méritent d’autant plus une
quisition de plusieurs pièces lors de la vente de grande considération, que ce sont les seules à ne
1958 et réussit à augmenter considérablement sa pas avoir été édifiées par des représentants de la
collection qui finit par atteindre plus de six cents grande bourgeoisie helvétique.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 39
HODLER ET SES COLLECTIONNEURS
Le Meunier, son fils Collectionner de l’art suisse répond souvent à une tration d’œuvres de Hodler à Zurich et à Winterthur
et l’âne, 1888 motivation patriotique. Elle animait sans doute autour de 1910. Ainsi s’affrontaient, à Zurich, l’en-
Huile sur toile, 171,5 x 246 cm Bruno Stefanini, à Winterthur, qui a fait don de trepreneur Fritz Meyer-Fierz, le quincailler en gros,
Musées d’art et d’histoire, Genève son immense collection d’œuvres d’artistes suisses qui réussit à amasser près de quatre mille objets pour
depuis le XVIIIe siècle à la Stiftung für Kunst, Kultur lesquels il fit construire au Zurichberg un musée privé
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, und Geschichte. Elle n’est sans doute pas étran- par Karl Moser, et Gustav Henneberg, qui avait réu-
photographe : Jean-Pierre Kuhn. Inv. 1890-0003 gère non plus à Christoph Blocher, entrepreneur ni entre 1908 et 1911 une collection d’art moderne,
et homme politique de Herrliberg. En revanche, après avoir vendu les œuvres du XIXe siècle qu’il pos-
il n’est guère probable que les tableaux de Hodler sédait. À Winterthur, l’art profitait grandement de
soient collectionnés à une fin de spéculation. Peut- l’émulation entre les familles Reinhart, père et fils,
être cette idée a-t-elle effleuré Louis S. Günzburger, Hahnloser, Hedy et Arthur, et E. Richard Bühler, qui
grand commerçant genevois, ami de Hodler et qui toutes édifièrent leur propre collection tout en s’enga-
s’est fait portraiturer par lui. En 1913, au moment geant pour la construction d’un nouveau musée qui
où la cote de Hodler avait atteint des sommets en ouvrit ses portes en 1915. La collection Hahnloser a
Allemagne, il a fait vendre aux enchères à la gale- fait l’objet de plusieurs expositions ; elle est actuelle-
rie Hugo Helbing à Munich cinquante-quatre ta- ment visible au Kunstmuseum de Berne.
bleaux et dix-sept dessins. Mais la plupart des col-
lectionneurs sont intéressés par l’accroissement de La plupart de ces collectionneurs n’étaient pas ha-
la renommée autant que par la valeur de leurs ob- bités par un très grand goût du risque. Ils ne n’en-
jets. Ainsi, beaucoup d’amateurs ont-ils commencé gagèrent en général qu’à partir du moment où la ré-
à s’intéresser à Hodler autour de 1910, lorsque la putation de Hodler leur semblait confirmée par ses
cote de Hodler était déjà très élevée. succès en France, en Allemagne et en Suisse et que
la presse rendit favorablement compte de ses expo-
Ce ne sont pas seulement les artistes qui rivalisent sitions, distinctions et ventes. À de rares exceptions
entre eux et essaient de se dépasser. Les collection- près que furent : l’ami de jeunesse de Langenthal
neurs aussi se livrent à ce genre de compétition. Et et futur juge, Johann Friedrich Büzberger, mais
c’est sans doute cette concurrence qui explique, no- qui ne réussit à s’approprier qu’un nombre limité
nobstant l’intérêt artistique, l’extraordinaire concen- d’œuvres et David Schmid, promoteur immobi-
40 ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018
HODLER ET SES COLLECTIONNEURS
lier à Genève, qui s’est très tôt intéressé à Hodler convaincre le Conseil d’État bernois de faire en- Portrait d’un inconnu
et qui a laissé, en 1912 à sa mort, une des collec- trer au Kunstmuseum quatre tableaux, parmi les- (Le Vigneron vaudois), vers 1887
tions les plus remarquables. La toute première col- quels La Nuit, célèbre dans presque toute l’Europe
lection hodlérienne en Suisse alémanique fut celle pour avoir été primé respectivement à Munich en Huile sur toile, 62,5 x 44,5 cm
d’Oscar Miller, papetier à Biberist, qui collection- 1897 et à Paris en 1900. Musées d’art et d’histoire, Genève
nait dès 1897 des œuvres du peintre et de ses amis
Cuno Amiet et Giovanni Giacometti. Une exposi- Il convient évidemment de distinguer les collec- © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
tion lui a été consacrée à Soleure en 1998. tionneurs et les acheteurs occasionnels. La ques- photographe : Jean-Claude Ducret.
tion est de savoir si cette différenciation peut être Inv. 1930-0023
Pendant longtemps, les institutions publiques faite au regard de la quantité d’œuvres acquises
étaient extrêmement réticentes pour l’acquisi- ou si le collectionneur (ou l’institution qui collec- L’Ouvrier philosophe, 1884
tion d’œuvres de Hodler. En 1887, lors de la pre- tionne) se définit par rapport à d’autres acquéreurs Huile sur toile, 72,2 x 51,6 cm
mière exposition monographique de Hodler à par une idée directrice qui oriente les achats afin Musées d’art et d’histoire, Genève
Berne, la Kunstgesellschaft fit l’acquisition de son de donner à la collection un certain profil et la dis-
autoportrait Le Furieux (Der Zornige 1881), non tingue ainsi d’une simple accumulation d’objets. © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève,
pas pour le musée, mais à des fin d’enseignement La plupart des collectionneurs dont nous avons photographe : Bettina Jacot-Descombes.
pour l’École des Beaux-Arts. Le Musée Rath, à parlé ont acquis aussi des œuvres d’autres artistes. Inv. 1939-0021
Genève, acheta, mais en 1889 seulement, au mo- Certains ont commandé auprès d’un peintre leur
ment de l’exposition des œuvres retenues pour portrait ou acquis un portrait du peintre, afin de
l’Exposition universelle de Paris, la deuxième ver- laisser dans leur collection une trace de son créa-
sion de Le Meunier, son fils et l’âne. C’est en 1894 teur. Parmi ceux qui entretenaient des liens d’ami-
qu’un premier paysage entra dans une collection tié avec le peintre, mentionnons David Schmidt, à
publique : le Musée cantonal des Beaux-Arts de Genève, Josef Müller et sa sœur Gertrud, à Soleure,
Lausanne acquit Au pied du Salève. Deux ans plus à laquelle, Monique Barbier-Mueller vient de
tard, la Confédération retint la deuxième version consacrer une monographie disponible en français
du Cortège des lutteurs (Schwingerumzug), qui avait et en allemand. La famille Barbier-Mueller a pas-
reçu à Paris, en 1889, une « mention honorable ». sé de nombreuses commandes à Hodler et compte
En 1901, Johann Friedrich Büzberger réussit à parmi les collectionneurs les plus assidus.
ARTPASSIONS Hors-Série Hodler 2018 41
EXPOSITIONS – BIBLIOGRAPHIE
EXPOSITIONS BIBLIOGRAPHIE
• Hodler intime dans le cadre du nouvel accrochage de • Catalogue raisonné de l’œuvre de Hodler sous la direction de
la collection beaux-arts dès le 2 mars au Musée d’art Oskar Bätschmann et de Paul Müller, publié par l’Institut suisse
et d’histoire de Genève. pour l’étude de l’art, aux éditions Scheidegger & Spiess, à Zurich :
- Tome I: Die Landschaften (Les Paysages), avec des contributions
• Barthélemy Menn du 2 mars au 8 juillet au Cabinet d’arts de Regula Bolleter, Monika Brunner, Matthias Fischer et
graphiques du Musée d’art et d’histoire de Genève. Matthias Oberli,
- Tome II: Die Bildnisse (Les Portraits), avec des contributions
• Hodler et le Léman / Chefs-d’œuvre de collections privées suisses de Oskar Bätschmann, Monika Brunner et Bernadette Walter
du 15 mars au 3 juin au Musée d’art de Pully. - Tome III: Die Figurenbilder (Les tableaux de figures), avec
des contributions de Oskar Bätschmann, Paul Müller, Regula
• Hodler//Parallélisme du 20 avril au 19 août au Musée Rath, Bolleter, Monika Brunner, Sabine Hügli-Vass, Milena Oehy
Genève. - Tome IV: Biographie und Dokumente (Biographie et
documents), avec des contributions de Oskar Bätschmann,
• Hodler//Parallélisme du 14 septembre au 13 janvier 2019 Paul Müller, Regula Bolleter, Monika Brunner, Milena Oehy,
au Kunstmuseum Bern. Danièle Rinderknecht.
• Ferdinand Hodler : documents inédits. Fleurons des Archives • Ferdinand Hodler, La Mission de l’artiste, édition établie et
Jura Brüschweiler du 21 septembre 2018 au 28 avril 2019 commentée par Niklaus Manuel Güdel, Genève, Éditions
à la Fondation Martin Bodmer, Cologny. Notari, 2014.
• Les carnets de Hodler et Hodler et le mercenaire suissse dès • Hodler érotique, Jura Brüschweiler, Genève, Éditions Notari,
le 28 septembre au Musée d’art et d’histoire de Genève. 2016.
• L’esprit de Hodler dans la peinture genevoise du 28 septembre • Ferdinand Hodler, Écrits esthétiques, Diana Blome et Niklaus
2018 au 24 février 2019 à la Maison Tavel, Genève. Manuel Güdel, Genève, Éditions Notari, 2017.
• Ferdinand Hodler dans les livres et sur internet du 5 novembre
2018 au 26 mai 2019 à la Bibiothèque d’art et d’archéologie
du Musée d’art et d’histoire de Genève.
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