Faculté d'Economie Appliquée
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LE RECOURS AUX MEGC POUR
L’ANALYSE DE L’ACCORD DE
PARTENARIAT ECONOMIQUE ENTRE
L’UNION EUROPEENNE ET LES PAYS
ACP : UNE REVUE DE LA LITTERATURE
Jean-Marc Philip
Documents de Recherche du Centre d’Analyse Economique
DR 92-11/12
Aix-Marseille Université
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Le recours aux MEGC pour l’analyse de l’accord de partenariat économique entre
l’Union européenne et les pays ACP : une revue de la littérature.
Jean-Marc Philip
Documents de Recherche du Centre d’Analyse Economique
DR 92-11/12
Février 2010 (révisé en Janvier 2012)
2
Summary
The implementation of the Economic Partnership Agreement (EPA) between the
European-Union and the ACP (Africa-Caribbean-Pacific) countries requires the
progressive tariff dismantling against the products originating from the European Union.
Many African countries are worried about this agreement and ask for a closer
examination on socio-economic, sectoral and regional impacts. The debate is all the
more difficult because the GDP growth rate evolution is not a sufficient indicator to draw
significant conclusions. Indeed, the commercial liberalization is a phenomenon of a
macroeconomic nature, but it also influences the determinants of poverty which are of a
microeconomic nature. In other words, trade liberalization could foster GDP growth, but
could also increase inequalities between social categories with most underprivileged
ones becoming increasingly poor.
In order to analyze the redistribution effects of economic policies in a detailed manner, it
is necessary to rely on consistent data and tools. CGE models are widely used to
analyze micro-economic impacts of macro-economic policies, but they are built upon a
specific database called a Social Accounting Matrix (SAM). This matrix would need to
present a fine decomposition of households categories if, for instance, political deciders
would consider a priority to assess the impact of EPA on poverty.
Today, the Social Accounting Matrix is often simply seen as the data base supporting a
CGE model and the economic modeler is expected to build this matrix while he is
elaborating the model. However, a Social Accounting Matrix should also be seen as an
essential helping decision tool being constantly monitored by political deciders.
Monitoring the evolution of the SAM would significantly improve their understanding of
the socio-economic consequences of government policies, such as the Economic
Partnership Agreement.
The absence in most ACP countries of a Social Accounting Matrix being updated yearly
by the national statistical office may therefore reflect an underestimation of national
authorities on the importance of this tool in decision-support.
3
Résumé
La mise en place de l'Accord de Partenariat Economique (APE) entre l’Union-
Européenne et les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifiques) exige un démantèlement
tarifaire progressif jusqu’à 80 % des taxes douanières sur les produits originaires de
l’Union Européenne.
De nombreux pays africains s’inquiètent de la mise en place de cet accord et réclament
un examen plus approfondi de ses conséquences économiques sur le plan socio-
économique, social et régional. Il est également important de savoir dans quelle mesure
l'ouverture de ces pays au libre-échange augmenterait ou réduirait le seuil de pauvreté
des ménages les moins favorisés. Les discussions portant sur les problématiques
posées par l’APE sont d’autant plus complexes à analyser qu’il n'est pas suffisant de se
baser sur l'évolution du taux de croissance du PIB pour en tirer des conclusions
significatives. En effet, la libéralisation commerciale est un phénomène d'ordre macro-
économique mais influence également les causes déterminantes de la pauvreté qui sont
de nature micro-économique. En conséquence, il peut être observé que le taux de
croissance du PIB a été stimulé après la mise en place d’une politique de libre échange,
mais relevé dans le même temps que le chômage a augmenté dans certains secteurs et
que les catégories sociales les moins privilégiées sont devenues plus pauvres.
Pour évaluer les impacts potentiels des politiques de libéralisation commerciale dans les
PED (pays en développement), les modèles en EGC (Equilibre Général Calculable) sont
largement utilisés depuis les années 70. Ces modèles doivent néanmoins s’appuyer sur
des données robustes et cohérentes rassemblées dans un tableau à deux dimensions
appelé Matrice de Comptabilité Sociale (MCS), mais les instituts nationaux de
statistiques n’en ressentent pas l’obligation de construire cette matrice qui est souvent
simplement perçue comme une base de données sous-jacente au modèle EGC si bien
qu’il incombe le plus souvent au modélisateur de construire une telle matrice. Une MCS
est pourtant un outil d’aide à la décision par lui-même et un tableau de bord dont les
décideurs doivent suivre périodiquement l’évolution pour définir leurs politiques
économiques. Le suivi de l'évolution d’une MCS peut permettre une meilleure
compréhension des impacts socio-économiques des politiques gouvernementales qui
sont menées ou d’évaluer celles qui leur sont proposées, telles que l'Accord de
Partenariat Economique entre l’Union-Européenne et les pays ACP.
4
L'absence dans la plupart des pays ACP d'une Matrice de Comptabilité Sociale
maintenue à jour par les instituts nationaux de statistiques peut donc refléter une sous-
estimation des administrations nationales sur l’importance du rôle que devrait jouer cet
outil dans les prises de décision politiques.
5
Introduction
Pour évaluer les impacts potentiel des politiques économiques, telles que la
libéralisation commerciale, les économistes quantitativistes s’appuient généralement sur
l’analyse des données et la modélisation. Lorsqu’il s’agit d’en analyser les effets dans
les PED, ils se tournent souvent vers les MEGC (Modèles d’Equilibre Général
Calculable) qui ne nécessitent pas l’obtention d’informations sur une longue période
comme cela serait nécessaire pour construire des modèles économétriques.
Il est donc utile de passer en revue les conclusions des auteurs ayant utilisé des MEGC
pour étudier les impacts d’une politique de libéralisation commerciale comme celle de
l’Accord de Partenariat Economique (APE) proposé par l’Union européenne aux pays
ACP, puis de revenir sur les critiques adressées à ces modèles et sur l’interprétation de
leurs résultats.
Revue de la littérature
La plupart des MEGC utilisés pour évaluer les impacts des politiques de libéralisation
commerciale dans les pays ACP s’appuient sur une modélisation néoclassique telle que
celle présentée dans Dervis et al (1982), Lofgren et al. (2002), sur le modèle de
l’International Food Policy Research Institute (IFPRI), ou encore sur le modèle EXTER
de Decaluwe (2001). Le modèle GTAP (Global Trade Analysis Project) est également
largement utilisé pour analyser les impacts des politiques de libéralisation commerciale,
mais encore relativement peu dans les pays ACP du fait de sa structure multirégionale
et de la difficulté d’obtenir des données récentes et fiables pour les pays de cette zone.
Adjovi et al. (2006) ont utilisé un MEGC dynamique qui s’inspire largement du modèle
EXTER de Decaluwe (2001) pour analyser l’impact de l’Accord de Partenariat
Économique sur l’économie du Bénin. Ils concluent que : « la mise en œuvre de la
libéralisation commerciale avec l’UE sans mesures d’accompagnement aura un impact
mitigé sur l’économie nationale. Les sources d’inquiétudes proviennent d’un probable
effet récessif sur la production qui dans le meilleur des cas, s’accroît à un rythme
inférieur à celui qu’elle aurait connu sans la mise en œuvre des APE ». (Adjovi et al.
2006)
6
Karingi et al. (2005) ont utilisé le modèle GTAP pour étudier les effets des APE sur le
bien-être des pays d’Afrique sub-saharienne. Les auteurs ont d’abord construit un
scénario de référence qui prolonge la situation existante avant l’entrée en vigueur des
APE. Ils ont ensuite élaboré trois scénarios alternatifs :
i) un « scénario libéralisation totale » fondé sur la réciprocité des échanges,
sans référence à des produits potentiellement sensibles ;
ii) un « scénario APE », reflétant une position bienveillante de l’UE, soutenant
l’intégration intra-régionale en Afrique sub-saharienne ;
iii) un « scénario ALE-APE», caractérisant un accord de libre-échange entre les
pays d’Afrique subsaharienne qui serait mis en place avant la signature d’un
APE.
Les auteurs posent la question suivante: “Should the EPAs aim for just partnerships that
do not address issues such as the commodity protocols, non-tariff barriers, tariff peaks
and escalations fully or should they aim for WTO compliance that is based on free trade
between the two sub-regions?” Cette question souligne d’ores et déjà la complexité de la
problématique posée par l’APE et met en avant la difficulté de modéliser une telle
problématique.
L’étude conclut néanmoins que le « scénario ALE-APE » devrait être privilégié par les
parties prenantes car il conduirait, pour les pays étudiés, à une augmentation du PIB
d’environ 3,4 % et une amélioration des termes de l’échange d’environ 1,8 %. Le
«scénario APE», favorisant une meilleure intégration régionale, arriverait en seconde
position, tandis que le scénario « libéralisation totale » constituerait la moins bonne des
options au regard des impacts obtenus sur les macro-indicateurs. Cependant, c’est le
«scénario APE» qui produirait les plus mauvais résultats sur la balance des paiements.
Les scénarios «APE» et «ALE-APE» permettraient également de bénéficier des effets
potentiels d’une intégration intra-régionale plus poussée.
Sur le plan macroéconomique, la conclusion de Karingi rejoint celle de nombreuses
autres études qui considèrent que les pays ACP doivent avoir atteint un niveau
d’intégration intra-régionale suffisant avant de finaliser un APE avec l’Union européenne.
Sur le plan des résultats sectoriels, l’étude conclut que les scénarios « APE » et « ALE-
APE » permettraient de soutenir la diversification industrielle en renforçant les secteurs
ayant une plus grande valeur ajoutée et seraient bénéfiques à l’intégration intra-
régionale. Le scénario « APE » présente de meilleurs résultats pour la majorité des
7
secteurs à l’exception de l’industrie lourde. L’étude montre également les effets positifs
de ce scénario sur les facteurs de production, à l’exception des travailleurs non qualifiés.
En revanche, le scénario « libéralisation totale » conduit à une spécialisation des pays
ACP dans les produits primaires.
Sur le plan sectoriel, l’étude conclut également que les pays ACP bénéficieraient
davantage de l’APE s’ils réalisaient d’abord une intégration régionale, surtout pour les
secteurs de l’industrie.
Comme Karingi, Perez (2006) utilise le modèle GTAP pour étudier les effets
économiques des APE sur les pays ACP, mais il se place dans une perspective
comparative plus large en considérant d’abord deux scénarios de libéralisation
commerciale : libéralisation quasi totale des échanges (80%) et libéralisation limitée
(50%) puis en considérant, d’une part un scénario « intégration régionale » et d’autre
part deux variantes s’appuyant sur l’alternative à l’APE, à savoir le Système des
Préférences Généralisées (SPG). Perez constate que le bien-être se dégrade par
rapport au scénario BAU (Business As Usual) après la mise en place d’un APE et que
cette dégradation est plus importante dans un scénario de libéralisation quasi totale des
échanges (80 %) que dans un scénario de libéralisation limité (50 %). Dans le cas d’une
libéralisation presque complète des échanges, les termes de l’échange, la balance
commerciale et le PIB se détériorent, tandis que dans le cas d’une libéralisation limitée,
la balance commerciale se dégrade pour les autres pays de l’Afrique subsaharienne,
sauf pour l’Afrique du Sud. Les meilleurs résultats sont obtenus avec le scénario
«intégration régionale » qui suppose la suppression de tous les tarifs intra-régionaux : le
commerce régional diminue alors de 1,9 milliards de dollars et le bien-être n’est réduit
que de 0,2 milliard de dollars, comparativement à des pertes respectives de 0,4 et 0,9
milliard de dollars pour les scénarios « APE » et « libéralisation presque complète ». Les
termes de l’échange s’améliorent dans la majorité des scénarios, ainsi que le PIB, mais
pas de manière significative. L’auteur affirme toutefois que le scénario de libéralisation
complète est peu probable, car le processus d’intégration régionale est déjà amorcé
dans la zone ACP. Il cherche plutôt à mettre en relief les influences que l’APE pourrait
avoir sur le processus d’intégration régionale et conclut : “The elimination of tariffs
between the EU and the ACP countries will have a negative effect on the integration of
trade in these countries”. Cette conclusion forte n’est cependant pas totalement
démontrée par les résultats des simulations, car l’étude ne montre pas quel aurait été le
8
résultat cumulatif sur le bien-être si l’APE avait été conclu après un niveau suffisant
d’intégration intra-régionale. Les résultats indiquent enfin que le bien-être diminuerait
dans le cas des alternatives SPG, mais que la balance commerciale s’améliorerait avec
un résultat encore meilleur si des conditions favorables étaient obtenues pour les 250
lignes de produits d’exportation les plus sensibles. Les alternatives SPG présentent
également des résultats qui ne présentent aucune perte fiscale dans la mesure où les
droits de douane seraient conservés sur la plus grande partie des produits importés.
Globalement, l’étude de Perez conclut que, du point de vue des pays ACP, le scénario
le plus favorable serait le second scénario SPG et rejoint indirectement la conclusion de
des analystes qui soutiennent qu’une signature d’un APE avec l’Union européenne sans
intégration intra-régionale préliminaire serait préjudiciable aux pays de la région situés
en dehors des accords.
Keck et Piermartini (2005) analysent l’impact d’un APE potentiel entre l’UE et les pays
de la SADC et le rôle de l’intégration intra-régionale en utilisant le modèle GTAP avec
une fermeture standard, dans lequel la production régionale, les revenus et les prix des
facteurs s’ajustent aux chocs externes. Par rapport à Karingi et Perez, Keck et
Piermartini utilisent un ensemble élargi de données et déterminent l’érosion des
préférences accordées aux pays bénéficiaires. L’étude conclut que l’impact sur le bien-
être, mesuré par une meilleure allocation des revenus et l’évolution des termes de
l’échange, serait positif dans la majorité des cas, mais que l’accroissement le plus
significatif se réaliserait dans le cas d’une plus grande libéralisation du commerce
multilatéral. Dans ce dernier cas, les auteurs estiment un effet global positif sur le bien-
être d’environ 39 milliards de dollars. Le scénario qui arrive en deuxième position est
l’option APE accompagnée d’une intégration intra-régionale (1,3 milliards de $), puis
vient l’option EPA seul (1,1 milliards de $). Les auteurs concluent que le scénario
multilatéral aurait l’impact le plus important sur la croissance du PIB réel, mais ne
justifient pas des écarts importants entre le premier scénario et les autres.
Une problématique importante posée par l’APE est la question des coûts d’ajustement.
Sur ce point, l’étude de Keck et Piermartini a l’avantage de présenter une structure du
modèle qui diffère du schéma néoclassique Walrasien, permettant, selon les auteurs, de
mieux refléter les conditions du marché du travail existantes. L’étude conclut que, dans
certains pays, la libéralisation multilatérale produirait des coûts d’ajustement plus
9
importants que l’option APE. Dans les économies en développement, le taux de salaire
des travailleurs non qualifiés est fixe et l’offre de travail peut évoluer en fonction des
conditions du marché postérieures à la libéralisation, mais le chômage est susceptible
d’apparaître. Sous de telles conditions, les effets potentiels des APE sur le bien-être
peuvent apparaitre plus importants qu’avec une fermeture standard. L’étude ne révèle
cependant pas explicitement le niveau de variation des résultats par rapport au bouclage
classique. Elle suggère simplement que le mode de fermeture du modèle est un point
essentiel qui peut changer les résultats d’une manière significative, voire les inverser.
L’analyse de Bussolo (2000) se concentre sur la région SADC. Elle étudie les impacts
de l’APE avec un MEGC statique. De même que Keck et Piermartini, Bussolo teste les
résultats du modèle selon différents modes de bouclage et une série de coefficients
d’élasticité. Ces derniers reflètent la sensibilité des exportateurs ou importateurs de la
SADC aux écarts de prix interrégionaux dans la mesure où les élasticités peuvent avoir
une incidence sur les résultats globaux du modèle en affectant d’une manière plus ou
moins forte l’évolution du commerce.
L’auteur analyse quatre scénarios différents : une « libéralisation unilatérale», un « APE
limité » (APE entre l’UE et la SADC et ALE entre la SADC et le reste de la SACU, mais
pas d’APE entre l’UE et le reste de la SACU), un « APE régional » (un APE entre l’UE et
la SACU) et un « scénario multilatéral » conforme aux règles de l’OMC. Outre les deux
modes de bouclage de Keck et Piermartini, le modèle propose également une fermeture
par les transferts de capitaux des marchés internationaux, ce qui est une structure de
modèle particulièrement intéressante et réaliste dans le cas des pays ACP. Selon le
scénario le plus plausible, qui correspond à celui où les dépenses publiques de l’État
sont maintenues fixes et les élasticités de substitution des produits échangés sont
élevées, l’étude conclut que le régime commercial le plus libéral conduit au gain de bien-
être maximal. Par conséquent, les gains les plus importants apparaissent au titre d’une
libéralisation unilatérale, suivie de l’option multilatérale.
L’analyse sectorielle conduit à des conclusions allant dans le même sens que celles
obtenues sur le plan global. Le scénario de libéralisation unilatéral apparaît également
comme le plus favorable sur la valeur ajoutée et sur l’emploi, tandis que le scénario
«APE régional » arrive en troisième position. Les auteurs ont également cherché à
approfondir leur analyse en construisant une version dynamique du modèle, ce qui est
un avantage certain par rapport aux autres études qui s’appuient sur des MEGC
10
statiques. La version dynamique permet en particulier d’analyser l’effet de la
libéralisation progressive des échanges sur la croissance et les coûts d’ajustement. Les
résultats confirment ceux obtenus avec la version statique du modèle, c’est-à-dire que le
scénario de « libéralisation unilatérale » conduit à une meilleure efficience en termes de
réallocation des produits et des facteurs. Il est cependant accompagné par les coûts
d’ajustement les plus élevés. D’une manière plus précise, ce sont les premières années
de simulation qui présentent les coûts d’ajustement les plus importants en termes
d’adaptation du travail, tandis que l’uniformité qui s’ensuit permet d’avoir un impact plus
fort sur la croissance avec des coûts d’ajustement de plus en plus faibles.
Nouve et al. (2008) ont cherché à analyser l’impact de l’APE sur la réduction de la
pauvreté et la croissance économique au Mali à l’aide d’un MEGC dynamique. Le
résultat central de leur étude est que la signature d’un APE conduirait à un faible
renforcement de croissance économique - qui passerait de 4,47 % à 4,64 % par an - et
à une réduction de la pauvreté, mais ces effets positifs seraient très faibles et largement
insuffisants au regard des Objectifs du Millénaire pour le Développement puisque la
pauvreté ne se réduirait que de 10 % entre 2004 et 2015.
Jensen et al. (2008) ont utilisé un MEGC statique pour analyser l’impact de la
libéralisation des services en Tanzanie. Les auteurs ont modélisé des gains de
productivité endogènes, qui résultent de l’introduction de nouveaux prestataires de
services ou de nouvelles variétés de produits imparfaitement concurrentiels. Ils ont
également fait apparaître les investissements étrangers directs (IDE) dans les services.
Ils concluent qu’après une réforme du secteur des services, les gains sur le bien-être
pour la Tanzanie pourraient représenter 5 % de la consommation finale, soit environ 4,5
% du PIB à moyen terme. À long terme, compte tenu d’une efficacité accrue dans la
fourniture des services, les gains obtenus permettraient une augmentation de la
consommation de 14,1 %. Les gains sur le bien-être proviendraient essentiellement de
la suppression des mesures discriminatoires et des obstacles réglementaires à
l’encontre des prestataires de services multinationaux. Les auteurs analysent en outre
les gains potentiels pour l’économie de la Tanzanie résultant de l’adoption d’un tarif
uniforme. Le gain global est estimé à moyen terme à 5,3 % de la consommation et
l’accroissement annuel du PIB à environ 0,2 % par an.
11
D’autres études ont analysé l’impact potentiel d’un APE pour des pays spécifiques,
telles que celles de Tsikata (1999), de McDonald et Walmsley (2001), de Chauvin et
Gaulier (2002), de Lewis et al. (2003) ou de Koné et al. (2008) qui ont utilisé un MEGC
en dynamique récursive pour évaluer l’impact potentiel d’un APE sur les perspectives de
croissance économique et de réduction de la pauvreté en Côte d’Ivoire.
Cette revue de la littérature et le manque de consensus des résultats de ces différentes
études permet de mettre en évidence la complexité d’évaluer la problématique posée
par l’APE, surtout lorsqu’elle analysée avec des outils quantitatif qui modélisent
davantage des paradigmes que les comportements économiques réels des pays
étudiés. Les MEGC sur lesquels reposent ces études quantitatives ont des structures
comparables aux modèles construits pour les pays en développement dans les années
70 (Devarajan, Lewis et Robinson 1986 ; Decaluwe et Maertens 1987, Logfren 2002) et
s’appuient donc généralement sur les hypothèses néoclassiques de concurrence pure et
parfaite. Ainsi, la baisse des droits de douanes sur les produits importés permet une
baisse du prix moyen des biens composites qui conduit à une augmentation du bien-
être, tandis que le niveau de production reste inchangé puisqu’il est supposé déterminé
par les facteurs de production. Les hypothèses de construction de ces modèles sont
également assises sur le degré de flexibilité des prix et des salaires, la valeur des
élasticités de substitution et de transformation et sur les modes de bouclage, qui jouent
un rôle essentiel dans la détermination des résultats produits. Par exemple, la fonction
d’Armington, qui est le plus souvent retenue pour modéliser les équations du commerce
extérieur, conduit implicitement à accepter la loi des débouchés de Say si l’on fait
l’hypothèse d’une stabilité de la balance commerciale. Il devient dès lors illusoire de
supposer qu’un MEGC standard, construit sur une telle modélisation de l’économie
puisse représenter celle de la plupart des pays ACP.
12
Conclusion
Cette revue succincte de la littérature montre que, bien que la plupart des études
analysées se sont appuyées sur les MEGC standards, connus pour produire une image
positive des politiques de libéralisation commerciale, aucun consensus précis ne permet
de conclure que l’APE favoriserait davantage la croissance économique des pays ACP
qu’une intégration régionale ou qu’une intégration économique plus forte avec le reste
du monde, ou pourrait, à l’inverse, représenter une entrave à cette intégration.
On peut néanmoins tenter de conclure que l’impact positif de la libéralisation
commerciale sur le bien-être et la croissance économique dépend avant tout de la
capacité du secteur productif à s’adapter à la concurrence et que l’impact serait
probablement négatif pour les pays ACP dont les économies ne sont pas
concurrentielles. De ce fait, les répercussions économiques et sociales d’un APE
s’avéreront très différentes selon les pays avec lesquels il sera conclu.
L’introduction de plus en plus fréquente de la concurrence imparfaite dans les MEGC ou
la prise en compte du secteur informel contribuera très probablement à rendre le débat
sur les bienfaits de la libéralisation commerciale encore plus complexe qu’il ne l’est
aujourd’hui.
Face à la complexité d’analyse des problématiques posées par les décisions politiques,
que peuvent faire les administrations des pays ACP pour s’efforcer d’avoir un regard
objectif sur les questions de libéralisation commerciale?
Dans la mesure où les pays ACP sont déjà soumis, depuis les années 80, au processus
de libéralisation nés de la globalisation des économies dans le monde, une analyse des
données passées permettrait de donner un premier aperçu du degré de compétitivité de
ces économies et de leur capacité à supporter les effets potentiels d’un APE. A cet
égard, l’analyse de l’évolution des informations au sein d’une MCS peut être
particulièrement éclairante. Il est effet essentiel de ne pas réduire cette matrice à une
simple base de données supportant les MEGC, mais de la considérer également (et
surtout) comme un tableau de bord permettant de représenter l’évolution des principaux
indicateurs socio-économiques qui caractérisent l’économie d’un pays. Cette matrice est
un instrument essentiel à la prise de décision politique, car elle permet d’effectuer un
meilleur suivi de l’évolution des flux financiers entre les secteurs et les agents
économiques – en pouvant inclure les catégories sociales les moins favorisées - et donc
13
d’évaluer les impacts des choix politiques qui ont été réalisés dans une époque
antérieure. L’analyse des évolutions passées peuvent parfois s’avérer plus réaliste que
le recours à un modèle mathématique formalisant une économie virtuelle.
14
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