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Published by daniel.bouffard, 2023-04-12 09:22:01

Recueil 2 - 05 RÉCIT DE VOYAGE

Recueil 2 - 05 RÉCIT DE VOYAGE

RÉCIT DE VOYAGE J’ÉTAIS PARTI POUR DÉCOUVRIR JE VIENS de reprendre conscience. Je ne savais même pas que j’avais perdu le contact avec la réalité. Il fait tellement noir dans ma chambre. Cela doit être encore la nuit. Pourtant, habituellement, les persiennes laissent toujours passer un peu de lumière. Mais là, noir d’encre total comme on dit. Un doute m’assaille : suis-je vraiment dans ma chambre? Parce que là, qu’est-ce que je fais par terre au lieu d’être dans mon lit. Je tâte le sol et je ne comprends pas que le sol soit en métal : je ne sens plus les lattes de bois. Cela ressemble étrangement à la matière des canons. Je pars à rire. Je ne suis quand même pas dans un de ces fichus canons! Je me relève. J’avance dans l’espace les mains devant moi pour trouver un appui. Je touche enfin un mur. Toujours du métal. J’avance vers la gauche sans lâcher le mur. Je cherche une porte ou ce qui pourrait lui ressembler. Toujours rien. Je rencontre aucun meuble ou accessoire quelconque. La texture est toujours lisse et le métal un peu froid. Au bout de quelques minutes, j’ai l’impression de tourner en rond. Aucune aspérité, aucun coin ou recoin. Je lève les mains vers le haut et en me mettant sur les orteils, j’essaie de me hisser. Mes mains ne rencontrent rien. Je dois en arriver à la conclusion que je suis seul. Je fais référence non seulement à une présence humaine, mais aussi à toute présence matérielle. Je me rappelle que je possède une montre à gousset. Ma main se dirige vers mon pantalon, enfin là où il y en avait un. Mes mains tâtent maintenant mon corps et je prends note que je suis nu. Le mystère s’épaissit quant à mes vêtements, car ils ne sont pas dans la même pièce que moi. La panique s’installe alors dans mon esprit et ma respiration devient saccadée.


JE NE DOIS PAS CÉDER à la frayeur. Je dois garder toute ma tête. L’incertitude règne autour de moi. Essayons de rationaliser. Mon nom. Je me suis toujours appelé Gerhard Müller. Je suis allemand, né à Hambourg en 1866. Ma mère Hildegard a marié mon père, Andreas. Je travaille comme cartographe pour le compte de l’empereur Guillaume 1er. Cela me revient. Je me suis marié il y a quelques mois avec Nina. Au moment de mon départ, elle m’a annoncé qu’elle était enceinte. L’Empereur m’a demandé expressément d’aller cartographier une nouvelle terre dans le Pacifique. Depuis 1884, mon pays a pris possession de la Nouvelle-Guinée. Mon bateau est parti en 1886, je venais tout juste d’avoir 20 ans. La mémoire ressurgit. J’ai fait partie d’une expédition d’exploration. Je sais maintenant que je ne suis pas dans une cabine de bateau. C’est donc qu’il est arrivé quelque chose à celui-ci. Une attaque de pirates? Un naufrage en approchant des côtes? Une mutinerie de l’équipage? Cela n’explique pas la réalité actuelle, mais j’essaie de me convaincre que cela est un peu plus rassurant. LA CARTOGRAPHIE NE SERA PAS UTILE JE SUIS CONTRARIÉ de ne pas avoir ma montre. Au moins, je pourrais voir le temps passer, littéralement. Mais je dois me rendre à la raison : même si j’avais ma montre, il fait trop noir pour y lire l’heure. Pourtant, j’aurais au moins quelque chose à quoi me raccrocher, à la réalité. Je commence à avoir chaud. Bon, je n’ai pas mes habits, sinon je m’en serais séparé rapidement. J’ai frappé sur les murs de métal. Cela a renvoyé un son creux. Je n’ai aucune idée de ce qu’il y a à l’extérieur. Il me semble entendre des chants. Il est aussi fort possible que mon cerveau me joue des tours.


J’ai dû sommeiller quelque peu, car je me réveille en sursaut, entendant du bruit provenant de l’extérieur. Au-dessus de ma tête, le tonnerre est retentissant. Subitement, une lumière crue apparaît et envahit mon espace. C’est le soleil! Je lève la tête et même si mes yeux brûlent à cause de cette clarté, je vois vaguement de l’eau fraîche se répandre sur moi. La douche est apaisante. Mes yeux sont douloureux. J’ai pourtant le temps de constater que mon espace est circulaire et plutôt restreint. De l’eau est versée régulièrement. Je prends conscience qu’elle ne provient pas d’une averse. Je dois me lever si je veux continuer à respirer. Sans avoir le temps d’assimiler tout ce qui se passe, l’eau se tarit. Dans un grand bruit qui ressemble à du métal qui frotte sur du métal, la lumière disparaît. Cela devient angoissant de se retrouver seul, à ce moment-ci. J’ai de l’eau jusqu’aux aisselles. Je dois donc rester debout. La fraîcheur de l’eau s’estompe. Elle se réchauffe très lentement. Je ne sais pas quoi penser. Je décide donc de me laisser flotter. Mes pieds et mes mains touchent le mur de métal. JE SUIS DANS UN ÉTAT SECOND quand le bruit de tonnerre se répète probablement une heure plus tard, mais je ne saurais le dire précisément. La lumière du soleil s’insinue de nouveau dans mon environnement. Cette fois-ci, je n’ai pas droit à de l’eau, mais à une pluie de morceaux de nourriture. J’en conclus que c’est de la nourriture, même si je ne reconnais pas trop ce qui flotte autour de moi. Il y a comme une pomme de terre, de couleur orange toutefois. Des feuilles vertes de je ne sais quel arbre. Des morceaux durs qui ressemblent à des tubercules ou à des légumes-racine. Des herbes odorantes. Probablement que quelqu’un veut me nourrir. Honnêtement, je n’ai plus aucune force en dedans de moi, impossible de manger quoi que ce soit. La chaleur est devenue si intense que je ne peux pas me tenir debout tant le plancher est trop brûlant. J’ai tellement de difficulté à garder les yeux ouverts. Ce qui m’inquiète le plus : l’eau commence à bouillir. Les bulles viennent s’écraser à la surface. Comme je flotte sur le dos, elles viennent aussi s’écraser contre celui-ci. La douleur s’intensifie. L’air devient irrespirable. Je vais me fermer les yeux quelques minutes. J’ai une pensée pour ma femme et l’enfant que je ne verrai jamais. Je le sais maintenant. Désolé.


SOUVENIRS GASTRONOMIQUES BOB, LE GUIDE INDONÉSIEN, attend patiemment son client à l’aéroport de Port Moresby, capitale de la Nouvelle-Guinée. Bob est guide sur l’île et tout spécialement auprès de la tribu du peuple Korowai. Nous sommes le 13 mars 1975. Il attend Heimrich Müller, un vieux monsieur de 88 ans. Il a hésité à lui servir de guide non pas seulement à cause de son âge, mais aussi du fait qu’il a demandé spécifiquement à visiter les Korowai. Ce n’est que depuis l’année dernière, 1974, que cette tribu a été répertoriée. Bob prit l’initiative d’y aller. Pour gagner leur confiance, il a dû manger de la viande humaine. Les Korowai sont parmi les derniers cannibales de l’île. La pratique a cessé depuis les années 1950, cela c’est le discours officiel des autorités. Certaines rumeurs affirment le contraire. Bob ne veut pas mettre son client en danger. S’il a fini par accepter, c’est que Heimrich Müller est le fils de Gerhard Müller qui aurait disparu il y a plusieurs décennies près des côtes occidentales de l’île. En fouillant dans les archives allemandes et en prenant connaissance de la découverte des Korowai, il a voulu refaire le voyage de son père afin de mieux connaître ses origines. Un vieux monsieur s’avance. Il se tient bien droit et sa main gauche se cramponne à une valise d’un bleu usé, une Finnigans, qui doit provenir des années 1930. Il salue sobrement le guide qui se débrouille un peu avec la langue allemande. Ils conviennent ensemble d’un horaire à court terme : transport à l’hôtel, levée tôt demain matin et départ pour le territoire des Korowai. Heimrich n’a qu’à se munir du strict nécessaire, Il n’est pas question de se retrouver au pays des mangeurs d’hommes plus que 48 heures. Bob se charge du reste : nourriture, trousse de premiers soins. Pas d’armes. Les Korowai mangent peut-être des humains, mais ce sont surtout, ce qu’on appelle, des chasseurs-cueilleurs. Ils ne sont pas agressifs. LE LENDEMAIN, ils arrivent enfin au village des Korowai, sept heures de routes difficiles sans vraiment d’échange dans la jeep de Bob. Les deux visiteurs sont émerveillés de voir que les huttes de la tribu sont construites dans le haut des


arbres afin d’éviter les prédateurs. Quelques indigènes vaquent à leurs occupations dans un espace qui pourrait ressembler à une place publique. Heimrich, du coin de son œil droit, aperçoit presque caché par du feuillage, un immense chaudron de fonte avec un couvercle. Un homme pourrait s’y tenir debout. Entouré d’herbes hautes, ce chaudron ne semble pas avoir été utilisé depuis quelques temps. Le guide n’en est qu’à sa deuxième visite auprès de la tribu. Il communique avec beaucoup d’onomatopées et une multitude de gestes. Le chef est venu accueillir les deux hommes. Bob lui raconte l’histoire du père de Heimrich qui aurait sombré probablement avec son bateau, il y a de cela plusieurs décennies. Est-ce que dans la tradition orale des indigènes, il y aurait une trace de Gerhard? Le grand chef discute avec ce qui semble être un conseil d’anciens. Aucun ne se souvient d’un européen perdu sur la côte. Devant la déception de Heimrich, le grand chef les invite sur la place publique. On leur propose une boisson de paix faite avec des herbes et des racines. L’infusion a une bonne odeur. Heimrich et Bob font un salut avec leur bol en regardant les membres de la communauté. Celleci est rassemblée au grand complet. Ils sont tous présents, femmes, et enfants inclus. Tout le monde est silencieux et ont les yeux rivés sur leurs visiteurs. Ceuxci portent à leurs lèvres la boisson. Mais Bob remarque trop tard qu’ils ne sont que deux à boire. HEIMRICH REPREND CONSCIENCE. Le noir est excessif dans cette espace, il ne voit rien. Il repose sur du métal, c’est ce qu’il ressent au toucher. Ses mains explorent les alentours de sa personne et tombent sur un corps nu. Les probabilités que ce soit Bob sont indiscutables. Il se tâte à son tour et lui aussi est nu. Les mains continuent à explorer le sol. Un objet heurte ses doigts. Il le ramasse et découvre qu’il est rond avec une chaîne. Pendant qu’il essaie de découvrir ce que c’est, un coup de tonnerre se fait entendre et la lumière du jour apparaît. De l’eau tombe sur sa tête. Il a la présence d’esprit de regarder ce qu’il tient dans ses mains. Une montre à gousset. Il regarde à l’endos et découvre gravé dans le métal argenté « Gerhard ». La lumière disparait accompagnée d’un autre coup de tonnerre. Pendant que la chaleur augmente dans son environnement, Heimrich porte la montre à son cœur. Des larmes viennent s’ajouter au liquide déjà présent. Il a une pensée pour son père. D’une petite voix, il dit : « Désolé ».


PAUSE MUSICALE Dans l’Évangile selon Tonton Daniel, il est dit : « Mangeons-nous les uns les autres ». C’EST ÇA LA VIE… FIN de l'histoire


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