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NOTES D'ATELIER édition

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Published by Yannick Jolliet, 2019-09-18 15:44:26

NOTES D'ATELIER

NOTES D'ATELIER édition

NOTES D'ATELIER

Gilbert Jolliet
De l’Oeuvre à l’oeuvre, une vie.

Je dérive, plus ou moins confortablement,
entre ce qui était, ce qui est et ce qui sera.
Le doute, le vertige et l'angoisse sont mes compagnons d'infortune.

Ω

Dans le champ commun des hommes,
au niveau de la société organisée,

bref, dans le plan de la vie terrestre,
je ne trouve pas le confort de vivre.

Absentes,
les vibrations des matières, des couleurs et des musiques

qui me permettraient d'être vivant
dans les dimensions de l'ange.

Ω

Le wirwar est accablant, épuisant, mortel.
Mais c'est dans le wirwar

que surgissent les silhouettes incarnées.
A peine sont-elles nées qu'elles se démembrent.

Ω

Ecrire, peindre ou dessiner
matérialisent des nœuds d'angoisse

et/ou des blessures enfantines.

Touché par la fièvre du wirwar
l'auteur n'est pas seulement pris à agir,

il est agi.
Il sait sans savoir ce qu'il commet,

il donne naissance,
élève et tue tout à la fois.

Ω

L'artiste subit inévitablement un écartèlement,
une véritable crucifixion,

parce que l'oeuvre qu'il tente de réaliser
n'appartient pas à la même fractale que l'Oeuvre qui l'inspire.

Ce choc des dimensions peut être supportable
si la création s'inscrit dans le continuum.

Ω

Quand le wirwar tournoie dans son extrême noirceur,
ni les mains, ni les yeux, ni le souffle, ni le coeur
ne peuvent apaiser la brûlure.

Mais si l'auteur s'épuise à essayer,
tout s'éteint

et c'est un grand malheur.

Quand le wirwar atteint l'ultime incandescence,
les dimensions se télescopent, les matières se transmutent,

une paix rouge-orange s'installe, sans repères.
L'artiste est démuni.

Ω

Le fleuve se fond dans la mer.
Ainsi l'oeuvre, dans la mémoire et dans l'oubli.

Ω

Sans cesse, l'oeuvre apparaît, disparaît,
s'éteint souvent, renaît parfois.

Un trait de pinceau, voilà qu'elle se laisse deviner,
un autre geste de couleur et la voilà muette.

Ω

Alors que la maîtresse expliquait à ses jeunes élèves
que la véritable œuvre du peintre n'était pas dans ce qu'ils voyaient,
mais qu'elle était en quelque sorte cachée derrière les formes et les couleurs,

un des gamins est allé regarder derrière le tableau,
un autre a mis ses mains devant les yeux

et une fillette n'a pas suivi le groupe qui passait à la salle suivante :
elle est restée devant le mystère,

attendant que l'oeuvre émerge de la toile.

Les servants de l'art et de la poésie
se courbent comme des roseaux,
plongent le regard dans le puits
et en tire des larmes de feux,

flammes dévorantes et/ou gerbes éblouissantes.

Ω

L'oeuvre en travail n'atteint que rarement la maturité d'être.
Si cette maturité montre son nez, c'est de manière furtive.
Sitôt entrevue, elle s'échappe.

Ω

La peinture ne peut être ni pensée, ni dite, ni décrite.
Il n'y a pas de correspondance

entre le champ du vocabulaire et le champ des couleurs.
Faute de définitions, faute de conventions de sens,
le pinceau se reprend sans cesse.

Ω

Je choisis de distinguer l'Oeuvre, au sens absolu,
de l'oeuvre, telle qu'on l'entend d'ordinaire,

l'oeuvre étant la matérialisation (approximative) de l'Oeuvre "parfaite".

Je ne comprends pas ce que je fais, mais je le fais en confiance.
Il arrive qu'il se dégage à mes yeux
une parenté,
une continuité,
une cohérence
dans la longue suite de mes essais.

Ce sont alors des moments de pleine joie.

Ω

La « Toile nue », la « Page blanche », « La matière brute »
témoignent du mystère insondable qui envahit l'homme créateur

quand il est enceint de traduire,
l'intensité vibratoire qui le compose.

Ω

Entre soi et le monde, entre soi et les autres,
il y a besoin d'un corps intermédiaire,
un espace d'émission et de réception,

où s'élabore, se vit, se joue un échange de codes.
Il y a peut-être aussi une immédiateté possible, mais c'est rare.

Ω

Pour mériter d'être appelé œuvre,
l'acte de l'artiste doit rester inachevé.
Il ne peut pas y avoir d'oeuvre aboutie.

Nous, hommes
- otages des apparences -
fouillons les chairs et les fourrures du monde,

outrageusement,
à la recherche de quelque sens.
L'apaisement, s'il se présente, provient d'une mystérieuse correspondance,

entre le geste de créer
et les courants d'air de l'atelier.

Ω

Vers les fuyances d'un ciel muet,
comme une lame frêle,

comme un poignard aussi,
l'oeuvre-échelle s'élance.

Ω

Naître et mourir
et renaître et mourir
jusqu'à l'ignition du mystère.

Ω

Brûler ses vieux corps
et porter au monde

les cendres d'une vie nouvelle.

Que faut-il faire pour être et vivre vraiment?
J'écris, je dis, je sculpte, je façonne, je questionne,
j'écoute le soleil, je dessine des vents, je trace même des chemins

mais est-ce que j'existe dans la vie?

Ω

Les artistes sont tenus par la brûlure d'être vivant et par l'exigence de dire.

Ils savent que personne n'a besoin d'eux.
Ils savent qu'ils sont inutiles,

mais ils n'ignorent pas qu'ils sont indispensables,
et qu’ils sont les éclaireurs de la lutte universelle contre les ténèbres.

Ω

Si l'on acceptait d'affirmer que
la poésie n'est que la silhouette d'une absence

dans la béance du silence,
on approcherait valablement d'une définition.

Ω

Le sang du poète s'épanche,
pauvre, nu, pesant,

tel un fleuve de boue
charriant des radeaux de rêves.

Au bout de ce long jour de travail et de désir,
la lune est venue

et les reflets d'étoile à sa suite
libérer la douloureuse tension d'un sexe solaire.

Ω

Il n'y a ni havre, ni port dans le flot des apparences.

Ω

Et sur l'autre rive,
y a-t-il un quelqu'un

ou personne
pour l'accueillir, la porter, la révéler,
la féconder, la partager, la prolonger,
cette esquisse d'oeuvre qui m'échappe des mains ?

Ω

Les "je ne sais pas"
s'accumulent et s'empilent
au-dessus des "je ne sais plus".
Et, sous la pression de l'échec perpétuel,
le doute se condense et se solidifie :
l'oeuvre est décidément hors de portée.

A la fin de la nuit de plâtre,
l'étendue des décombres me submerge.

Ω

Il y a toujours une porte au devant du quêteur.

Ω

L'oeuvre mérite une signature,
et peut-être une publication,

quand elle est en résonance avec le la intérieur.

Ω

La glorieuse immensité de la tâche que je parviens tout juste à aborder
me désespère,

me laisse dans une intense fureur,
et me condamne à l'impuissance.

Ω

Poète de la couleur ou poète de la matière,
poète du silence ou poète du geste,

tout le travail de peindre est de trouver le geste qui traduise la Vie,
qui ait la qualité de faire sentir la Vérité,

qui ait la force et la densité de se tenir dans l'Intense, debout.

Un petit, faible, assis, seul, nu, au milieu d'une place grande et vide.
Une place où il n'y a personne, une place où le vent passe sans odeur,

d'où partent des rues désertes elles aussi, larges mais sans attrait.
Alors, de mon extrême solitude, j’esquisse un espoir :
j'invente un chemin vertical,
une espérance folle et démesurée
qui est et qui sera le territoire de ma vie.

Ω

J'ai cru longtemps que l'acte de créer était un acte de démiurge.
En fait, c'est un acte qui exige une extrême obéissance,
une humilité totale,
quasiment une soumission.

Ω

Devant la toile blanche, le plus souvent, je ne sais rien de ce qui va advenir.
Ma conscience, ne viendra que plus tard
souvent bien après le résultat.

Si loin après qu'il peut s'écouler des mois, des années
jusqu'à ce qu'elle parvienne à tirer
un fil de compréhension.

Ω

Avant de naître au jour,
l’oeuvre fermente dans les coulisses de la scène obscure.

Même si le mot n'est que broutille,
même si le trait, la gravure ou le coup de ciseau ne sont que des traces provisoires

et même si le presque-sens qui s'en dégage n'est qu'une lueur éphémère,
qu'il me soit malgré tout permis

de déposer mon angoisse, ma révolte et mon espoir
dans la fibre du papier, dans la veine de la pierre ou dans la trame de la toile

pour que s'accomplisse ici, dans le secret de l'âme,
un présent de partage

qui viendra soulager cette blessure vertébrale qui nous laboure le dos.

Ω

Que devient la couleur
quand le soleil l'a mangée?

Où s'en va la musique
quand elle s'échappe en silence?

Ω

Malgré les peurs et les nuits,
malgré les clopin-clopant,

malgré les chutes et les blessures,
malgré les cicatrices et les mémoires,
malgré l'incessante marée sanguinaire,

malgré les infirmités,
malgré les fragilités,

une échelle fleurit.

Le poète énonce et croit qu’il vit au-delà du Grand Porche Blanc,
sous le regard énigmatique du Grand Veilleur,

dans la septième Méandre du Grand Labyrinthe aux sept Echelles,
pour éviter l’insondable mystère qui l’accable(rait) et le torture(rait).

Ω

Fruits du coeur,
sueur de la main,
l'artiste lève ses pierres
dans le dédale du continuum.

Ω

Ce soir, ayant brûlé tout mon espoir,
j’ai créé l’île noire,

si l’on peut dire que je l’ai créée :
car en fait, elle s’est créée par moi.

Ω

L’oeuvre n’est pas,
jamais,

dans la matière qui affirme son existence.

Poésie : l'ultime courage d'une criance primaire et sacrée.

Ω

Offrir à tout va
les glaces et les feux de la solitude

et les laves brûlantes du doute.

Ω

L'artiste porte une cicatrice au front,
un trou de lumière,

sans doute provoqué par un éclat d'étoile.
Il va pourtant.

Ω

Créer, c'est approcher de son envergure.
Envergure qui se révèle être tour à tour épaisse et légère,

ou lourde ou large ou libre,
qui me fait parfois me sentir grand.

Ω

L'artiste est un oiseau aux ailes de flamme,
une immense larme de feu
livrée à la pesanteur.

A la fin du jour, ni vainqueur, ni vaincu.
Seul, abattu, amer et meurtri,

épuisé de me débattre dans les vastes marées noires.
De guerre lasse,

la toile gît dans son sang.

Ω

Avec des fils de couleurs,
sur une toile aveuglante,

je rêve de tisser
l'immatière des sources.

Ω

Autant que je respire,
hier, aujourd'hui et demain,
je lance mon ombre vers les fuyances du ciel.

Ω

Jour après jour, j'avance dans le noir et j'obéis.
Je reçois des messages

que j'entends comme des devoirs.
Autant que le cycliste qui doit pédaler pour garder son équilibre,

je suis tenu d'avancer.

Nous devons nous accommoder de l'opacité du monde
et des interstices de lumière qu'il nous est donné,
parfois,
d'entrevoir.

Ω

Que l'ouvrier de la couleur
parvienne à donner corps à l'œuvre
ou qu'il demeure impuissant à l'élever,

ce qu'il fait naître et ce qu'il tait
ce sont toujours les traces du combat

qui unit l'ange et le rebelle
sur les sentiers nomades du partage.

Ω

Toute oeuvre est un état transitoire de la matière,
une organisation passagère du souffle.

Ω

Seules les ébauches et les ruines peuvent prétendre à l'art.
Le fini est mortel parce qu'il est fini.

L'ébauche peut être immortelle parce qu'elle n'est pas finie.
Les ruines sont l'au-delà du fini.

En ce sens, elles échappent à la mort, parce qu'elles l'ont dépassée

Celui qui participe aux forums culturels,
qui contribue à la discutaille,

qui siège dans les discutaminets,
celui-là se plaît et se complaît à brasser du brouet,

de sorte que...
et que…

Mais l'acquit s'acquoit
et l'acquon n'est que l'acquondit.

Ω

Quand on sait ce qu'on sait
et quand on sait ce qu'on ne sait pas,

on se tait.

J'ai rien dit.

Ω

Que je pressente un résultat
ou que j'ignore tout de l'avenir d'un premier trait,

je ne peux pas me soustraire au devoir de créer.

Ω

L'artiste ne peut créer que les traces de son rêve.
ne peut donner à l’échange que le sillage de sa trajectoire.

Avant d'être poète dans la ville,
sois poète dans ta chambre.

Avant d'être poète dans ta chambre,
sois poète en poésie.

Ω

Sans même nous contre-disputer,
- sauf peut-être pour prolonger l'illusion d'être ensemble -
toi, avec ta plume, moi, avec mes pinceaux, on foutabaille.

On batafouille pour domestiquer le silence
et pour nous laisser croire un instant

qu'on est chacun, toi et moi, roi du paysage.

Mais de facto, nous pacharabions,
nous tentons seulement de nous protéger du vent.

Ω

Nous tous, poètes,
peintres ou musiciens, sculpteurs ou danseurs,

nous sommes nés du même chant d'étoiles.
Nous nous débattons dans la même déchirure d'univers

et nous oeuvrons dans le même cri.

Mais quels que soient nos gestes,
nous demeurons dans le même alphabécédaire.

J'aspire à créer l'oeuvre blanche,
mais plus je la regarde au fond de moi,

plus je l'imagine,
plus je l'espère, plus je la désire,

plus j'essaie de la pénétrer,
plus elle se dérobe.

Ω

A polir mes bronzes,
ma pensée divague, déambule, et parfois, fleurit,

comme une perce-neige à la fin de l'hiver.
De petites floraisons en petites corolles naïves,
des visages de sens se révèlent dans mon parcours.

Bien qu’ils soient fragiles,
ces sourires sont les bornes de mon chemin.

Ω

Créer,
dans un monde plan ou dans l’espace,

dans l’éphémère ou dans le durable,
c’est comme pratiquer le saut en hauteur :

il faut aller jusqu’au troisième échec
pour apprécier ce qu’on a réussi à l’essai précédent.

Et s’en contenter,
amèrement.

Mimer les choses du monde,
telles qu’elles se manifestent à nos sens,
ne permet surtout pas de les comprendre.
Au contraire: à reproduire les apparences des choses, on les obscurcit,

On les rend même impénétrables.

Ω

Dans moins de quelques vents,
le sang déposé cette nuit aura séché,

les couleurs seront fanées,
la toile,

qui aurait dû être libératrice,
remise aux oubliettes.

Ω

Poésie blanche ou poésie noire,
vivre en poésie n’est pas un dû,

c’est un devoir.

Ω

La forme et la couleur
sont aussi inséparables que l’espace et le temps.
On devrait promouvoir la notion de forme-couleur.

Le fantôme de l’oeuvre
met la main du peintre au pinceau.
Mais l’action du pinceau bouscule le fantôme,
lequel évolue de touche en touche

et le peintre aussi.$à

Ω

Dévoiler l’invisible,
voilà sans doute le chemin du peintre.

Ω

Le geste de peindre vacille entre jour et nuit.
Un trait de pinceau donne le souffle,
le suivant l’éteint.

Ω

Longtemps le crayon titube et balbutie
sans manifester l’once d’une vie.

Et tout à coup, par erreur souvent, par hasard, par inadvertance,
une ligne, un trait, un point,

un quelque chouia de graphite
vient éclairer le papier..

Un oeil se dessine,
l'oeuvre me regarde

Ω
Loin au-delà de moi,
l'insondable me fascine.
J’écris, je peins, je taille, je façonne
je suis captif du mystère.

Ω

L’artiste s’habille d’une incroyable vanité,
vanité dont il se rit :
inscrire son œuvre

dans la danse des étoiles.

Ω

Comme le chercheur scientifique,
l’artiste a charge de sonder les ténèbres

et d’en tirer le feu et la lumière.

Ω

Laisser aller, laisser venir, laisser affleurer
le chant des choses
et s’en imprégner.

Ω

Je rêve que les formes-couleurs
glissent sous mon pinceau

comme l’eau dans la rivière.

Ω

Il y a un delta de température
entre mon être au monde et le monde qui se vit autour de moi.

C’est cette différence de température
qui me provoque à tâter et à pétrir de l’oeuvre.

Ω

L’art est un outil de connaissance
au même titre que la science ou la philosophie.

Ω

Devant les murs du monde,
je suffoque, j’expire,

Mais dès qu’une lèvre de couleur se pose sur le manteau de la nuit,
dès qu’une ombre de forme émerge du chaos,
dès qu’une syllabe fait chanter le papier,
aussitôt, je respire.

J'entends que je suis vivant.
Je ne suis pas rassuré pour autant.


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