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Published by Yannick Jolliet, 2019-09-20 18:58:15

actes 1 + 2 + 3 + 4 (avec couv)

actes 1 + 2 + 3 + 4 (avec couv)

ICAR' XXI

Gilbert Jolliet

I
GENESE

I-1

Alors
le ciel était si immense
qu'il n'avait pas de nom;
le ciel était si immense
qu'il se noyait tout entier
dans la matrice du vide.
Si immense, le ciel, si immense
qu'il était lui-même le vide;
si immense qu'il se dira plus tard l'immensité
et plus tard encore l'univers.

Rien ne se distinguait, rien.

Tout était dans tout.
Tout était noir, opaque,
sans matière et sans contour.

Une nuit de suie.
Une attente.

Une attente sans attente.
Une attente qui n'a jamais commencé,
qui n'a jamais duré, qui n'a jamais fini de durer.

Un temps d'outre-temps:
Un temps sans vent,

sans odeur, sans ombrage,
sans couleur, sans écho.

Ψ

I-2

Alors, dans l'anonymat de l'immense immobile,
un infime désordre

- par quelle nuance de l'équilibre? par quel hasard? par quelle incertitude? -
une minuscule brindille de doute devait rompre l'unité.

Alors, quand l'immense immobile se fut rompu,
celle qui enveloppait toutes les patiences,
la longue robe de l'ombre
allait écarter un pan de sa traîne.

Aussitôt, s'échappant de derrière la nuit,
par l'entrebâillement,

le vent surgit, qui fit bruisser le silence.

Le vent,
qui devait se répandre partout dans l'immense,
qui allait diriger l'attente comme un souverain tyrannique,

poussant devant lui l'avenir,
laissant à sa suite un souvenir.

Ψ

I-3

Alors, quand le vent eut fractionné la durée,
quand le vent eut cadencé le silence,
quand il eut installé tout son empire,
vint la première semaille:

Emergeant des entrailles de la nuit,
une boule de feu parut,

qui portait dans ses cheveux des graines de lumière.

Alors, magnifique dans le berceau du temps,
magistral dans l'azur qu'il a généré,

sa majesté le feu sema des gerbes de couleurs.

Alors, pour se vêtir des couleurs,
les choses,

qui n'étaient encore que des choses mêlées à toute chose,
les choses ont pris forme et matière dans la musique de l'immense.

Ψ

I-4

Alors, quand la boule de feu eut amorcé son périple,
une lente et longue fissure divisa l'espace,

qui devait séparer les horizons de la terre, de la mer et des airs,
qui devait les séparer et les unir aux confins des rivages.

Alors, les choses,
toute chose devenue singulière,
toute chose bordée d'une lisière qui la distinguait,
les choses qui réclamaient de marcher
se sont groupées sur les terres,
celles qui demandaient de baigner ont rejoint les mers,
et celles qui avaient besoin de voler

se sont réunies dans les airs.

Ψ

I-5

Alors, quand le soleil eut achevé son cycle initial,
quand l'ombre maternelle eut reprit son règne,
vint la deuxième semaille:

Violente, puissante,
comme une extrême jouissance qui jaillit du tréfonds,

tout à coup,
une flèche de lumière déchira le silence,
arrachant les voiles qui cachaient la nourrice.

Alors, tandis que les flèches lumineuses jaillissaient de partout,
griffant les couleurs pour mieux les pénétrer,
la grosse nourrice salivait, grognant son plaisir,
et la nourrice tira de ses mamelles

un lait transparent qu'elle versa, goutte à goutte,
dans les bouches de l'attente.

Ψ

I-6

Alors, quand le sang du ciel eut fécondé la terre,
vint la troisième semaille:

Au midi de son sillon,
l'oiseau de lumière détacha quelques plumes de ses ailes,

des plumes légères qui flottaient dans la lumière:
plumes de feu, rouge-orange et bleues.

Alors, quand les plumes rouge-orange et bleues
eurent enrobé les choses,

toutes choses encore inertes avant d'être séduites,
quand le tourbillon de plumes eut ravi les choses,

les choses se sont gorgées de chaleur et de feu.

Alors, les choses se sont éveillées, se sont animées;
les choses ont pris corps.

Alors, les corps,
tous de sève et de sang, gorgés de lumière,

les corps sont devenus vivants.

Vivants! Les corps de la terre!
Vivants! Les corps de la mer!

Vivants! Les corps de l'air!
Tous! Vivants!

Ψ

I-7

Alors,
quand les corps de la vie,
tous capables d'engendrer,

tous appelés à mourir,
à disparaître et à se prolonger,

quand les corps de la vie
eurent intégré la respiration profonde,

une luxuriance se répandit
d'un bout à l'autre des horizons.

Ψ

I-8

Alors,
dans la forêt multicolore,
le chant foisonnant des corps qui exultent:
une polyphonie cruelle et féroce,

où toute vie,
avide de vivre,
se nourrit d'autres vies.

Ψ

I-9

Alors,
au coeur de l'opéra tragique.

un être,
mûri dans le ventre de la terre,
un être apparut, qui se tenait debout,
debout dans une roue à son envergure,
un être qui se nomma lui-même homme,

passager du voyage.

Ψ

I - 10

Alors, le passager du voyage,
qui disposait pourtant de la connaissance,

qui en disposait sans relais,
l'homme,

bien qu'il fût dans la transparence et qu'il pût la voir,
bien qu'il fût dans le silence et qu'il pût l'entendre,
bien qu'il fût dans la présence et qu'il pût la sentir,
l'homme hésita à se loger dans la connaissance immédiate,

parce que la connaissance immédiate
le laissait sans prise.

Alors,
parce qu'un frisson de doute

lui devint insupportable,
l'homme a voulu savoir.

L'homme s'est interdit de connaître
et s'est donné de savoir.

Savoir le qui, le quand,
savoir le pourquoi, le comment,
savoir tous les vents, toutes les vagues

et tous les ports du voyage.

Ψ

I - 11

Alors,
quand il a su qu'il voulait savoir,
l'homme s'est détaché de la roue.

Et parce qu'il avait des mains,
parce qu'il pouvait toucher, tenir,

l'homme a cueilli
quelques bourgeons de savoir;

Et l'homme était fier de détenir ces germes,
fier et fort de savoir,
et d'apprendre,

et d'apprendre à savoir.

Alors,
parce qu'il savait un peu
les formes et les couleurs, ici,
parce qu'il savait un peu
les corps et les matières, ici,
parce qu'il savait le nombre,
parce qu'il savait la lettre,
parce qu'il avait des pieds aussi,
qu'il pouvait s'aventurer plus loin,
l'homme a quitté le cercle d'alentour
pour découvrir le là-bas.

Ψ

I - 12

l'homme s'est écarté
si loin du grand cycle,
s'est éloigné si ailleurs,
qu'il perdit la mémoire de la roue,
qu'il parvint même à se taire
la sphère dont il était né.

Alors, égaré,
tout à l'écart de la sphère,
l'homme a regardé dans le lit de l'eau.

Et dans le lit de l'eau,
l'homme a vu le miroir du ciel.

Et dans le miroir du ciel,
l'homme a vu les nuages.

Alors, l'homme s'est penché,
pour pêcher les nuages,

les nuages qui fuyaient à portée de main;
et l'homme a voulu saisir les nuages;
et l'homme n'a pas pu les saisir.

Alors, dans le lit de l'eau,
l'homme a vu son reflet,
son reflet dans le miroir du ciel,
et l'homme s'est senti seul,

seul avec son reflet.

Ψ

II
LES ERRANCES

II - 1

Ainsi, les hommes,
parce que l'infini les accable,

parce que le tonnerre ...
parce que l'éclair ...
parce que la mort ...

parce que le mystère ...
Ainsi, les hommes,

parce que les vents les menacent,
pour se protéger, pour se rassurer

se rassemblent.

Ψ

II - 2

Ainsi, la tribu des hommes,
ensemble dans quelque niche de la terre,

ensemble,
serrée contre elle-même,
toute emmêlée en elle-même.

Ainsi, la fourmilière humaine,
à l'abri de quelque caverne,

dans la clairière de quelque forêt,
à la rive de quelque fleuve,
autour de quelque feu.

Ψ

II - 3

Ainsi les hommes,
vivants, survivants,
longtemps serrés autour de la flamme,
longtemps noyés dans l'épaisseur des ombres,
les hommes du hasard, peu à peu,
de mère en naissance, de père en défi,
surmontent les angoisses de l'immense

et se risquent,
ensemble,

vivants et survivants,
dans quelque possible chemin.

Ψ

II - 4

Ainsi l'aventure humaine,
en quête de repères:

Les uns se réfèrent au soleil,
d'autres s'attachent à la lune,
un tiers s'accroche aux étoiles.

Ainsi quelques mats, quelques amers,
quelques ports, quelques pierres,

quelques déesses et quelques dieux;
et tout autant de chefs
et tout autant de rois.

Ψ

II - 5

Ainsi, parce qu'un étendard les fascine,
parce qu'une vanité les aimante,

une meute d'hommes s'engage à suivre
le pouce et le doigt d'un quelconque seigneur.

Ainsi, au service de quelle vérité provisoire,
au service de quelle unique parole,
la meute se range,
les plus serviles en tête,
les plus forts en tête,
es plus fragiles en tête,

la meute se range derrière et plus bas,
se bouscule et se chamaille.

Ainsi,
la hiérarchie des flatteurs et des flattés.

Ψ

II - 6

Ainsi, peut-être pour être sûr de survivre,
peut-être pour être sûr de vivre,

peut-être pour être sûr de vivre au-delà,
quelque homme se fie à la promesse de quelque homme;
et ce quelque homme se lie à son tour à la promesse de quelque homme,

qui se plie à son tour à la chaîne des promesses.
Ainsi, l'homme s'allie à l'homme,
l'homme s'aliène à l'homme,
se soumet à ses princes
et contraint ses esclaves.

Ψ

II - 7

Ainsi, bien que les efforts et les contraintes du jour
les éloignent et les oublient,
le soir venu,

les affres et les tourments suintent sans merci.

Ainsi, les hommes de la terre et les forces méridiennes.

Ainsi, les hommes de la terre,
assourdis d'étoiles et de nuit,

qui se pensent poussières,
qui se savent et qui se sentent pollens,

tantôt poussières, tantôt pollens,
les hommes de la terre

se cherchent, se trouvent, s'inventent
des esprits, des génies, des dieux.
Ainsi, les hommes de la terre
reçoivent ou conçoivent

quelques signes ou quelques verbes sacrés.

Ainsi réunie, à l'écoute du silence,
l'assemblée des hommes mendie un salut.

Ψ

II - 8

Ainsi, parce que les dieux sont des figures lointaines,
parce que les devoirs du sacré sont des devoirs exigeants,

les hommes se détournent des connivences pures
et se convoquent des idoles plus proches.

Ainsi, dans les écrins de la forêt ou près des sources profanes,
fêtes rituelles ou fêtes votives,

tout un calendrier d'exutoires vulgaires, fanatiques ou sauvages.

Ainsi, les chants, les danses et les délires, les transes,
les offrandes et les sacrifices, les faveurs et les maléfices.

Ainsi, les relais magiques.

Ainsi aussi, pour tamiser la nuit,
pour estomper les ombres grimaçantes,
pour dompter la lourde cape sarcastique,
les viveurs se complaisent dans les ivresses,

jusqu'à tutoyer les aurores.

Ainsi, les fêtes saisonnières.

Ψ

II - 9

Ainsi, quand le sabbat s'éteint,
parce qu'ils sont bien incertains dans le matin blême,

les hommes dressent des remparts;
parce que l'inconnu qui les habite leur fait peur,
parce que l'inconnu qui les entoure leur fait peur,

parce que les voisins ne sont pas des frères,
parce que même les frères sont des inconnus

et parce que l'inconnu leur fait peur,
les hommes fortifient des châteaux,

hissent des bannières
pour se croire puissants.

Ainsi, pour conjurer la mort,
pour conjurer l'effroyable non-visage,

les hommes tracent des axes,
fixent des équerres,

se forgent une discipline
où le pas se cadence au pas.

Ainsi les parades et les vivats militaires.

Ψ

II - 10

Ainsi, parce que les clameurs à la suite du dragon,
parce que les prières sous l'aile du rapace,
parce que les danses autour du totem,
ainsi, parce que la croyance des uns
heurte la croyance des autres,

parce que les sphères de la foi sont des sphères insécables,
ainsi, les cultes des uns et les rites des autres;
ainsi les fronts, les défis, les affronts;
ainsi, parfois, souvent, la guerre.

Ψ

II - 11

Ainsi, gisant dans les décombres de sa folie sanguinaire,
au dernier cri de la fureur humaine,
personne;
ni vainqueur, ni vaincu,
à peine convaincu de vivre,
personne,
au dernier soir du carnage;
ni vainqueur, ni vaincu,
personne;
sinon un fantôme,
hagard, hébété,

qui titube dans les allées des ossuaires;
une ombre d'homme,

bras arrachés, bouche barbelée,
vestige du vivant dans les ruines du village.

Ψ

II - 12

Ainsi, sans secours, sans soutien,
démunis, nus,

intégralement nus,
les hommes retrouvent les errances.

Ψ

III
LE LABYRINTHE

III - 1

Alors, puisque Si, désormais, toute destinée commune est abolie,
parce que les hommes ...

parce que les hommes ensemble...
ont-ils un dessein d'ailleurs?

Si, désormais, toute destinée commune est abolie,
la cloche lente n'en finit pas moins de frapper.

Alors, parce que la cloche lente frappe au judas de sa porte,
parce qu'il sera bien le seul à vivre sa mort,
Icar' XXI,
qui a besoin d'un salut,
absolument,

Icar' XXI tente de se frayer un chemin pour soi.

Ψ

III - 2

Quand bien même le soleil est sourd,
tellement sourd, tellement inatteignable, tellement accablant,

quand bien même l'horizon s'éloigne à chaque pas,
Icar' XXI ne cesse de courir,
d'aller, de revenir et de partir.

Quand bien même il gesticule à tout va,
il se perd.

Qu'il s'invente des étoiles à dépendre,
qu'il s'invente des ombres à piétiner,

inlassablement,
sans boussole et sans repères,

il se perd.

Ψ

III - 3

Alors, pour mettre fin à la confusion qui l'épuise,
pour apaiser tout à la fois
sa soif et son désarroi,

Icar' XXI limite son territoire à la marge de ses bras.

Alors, parce qu'il réduit d'autant l'ampleur de son geste,
il se voit grand dans son jardin;

il se sent fort à contempler son domaine,
un domaine qui s'étend jusqu'ici,
et peut-être même jusque là.

Alors, pour marquer le centre de son domaine,
comme un nain sur une taupinière,
Icar' XXI plante un repère,
un fanion,
qu'il regarde flotter.

Ψ

III - 4

Alors, ayant conquis un chez-soi praticable,
Icar' XXI parvient à distinguer des saisons,

des ailleurs et des demains;
parvient à nommer des montagnes, des rivières et des plaines;

parvient à définir un ordre des choses.

Alors, à force de fouler la même prairie,
autour du même fanion,

un sentier se dessine dans les herbes pilées; piétinées
un sentier circulaire qu'il prétend révéler,
lui, le trône du domaine.

Alors, parce qu'il a besoin d'une permanence,
parce qu'il a besoin d'une trajectoire,
Icar' XXI s'autorise à dire
que le sentier couché dans l'herbe
est un chemin.

Mais quand le jour s'éteint,
le possible chemin s'estompe,

tandis que rôdent, tenaces,
les miasmes de l'ombre.

Ψ

III - 5

Alors, parce qu'il a gardé le souvenir d'un chemin dans l'herbe,
Icar' XXI s'emploie à tracer d'autres pistes,
des autours et des détours,
qui alimentent sa mémoire.

Quand bien même le glas résonne alentour,
Icar' XXI trouve un confort

à parcourir les allées du domaine:
trouve un calme léger qui apaise ses nuits.

III - 6

Alors, pour dissiper toute insomnie,
il s'affirme être l'arpenteur du jardin, le bâtisseur

le maître d'un lopin qu'il va jalonner matin,
fixant là de nouveaux points fixes,
vérifiant ses mesures,
multipliant les plans.

Alors, dans son euphorie

l'architecte-bâtisseur

élève même un chemin de ronde une tour,

puis un autre, puis cent,

des chemins de ronde

où les stèles et les tours se vantent d'être stables.

Ψ

III - 7

Alors, à la tête de son propre dédale,
Icar' XXI développe un réseau de ruelles et d'ornières,

creuse des fossés, fonde des pyramides
pour enclaver le rhizome d'angoisse qui le torture,

pour enclore sa solitude
et pour la magnifier au sommet d'un phare.

Alors, prisonnier
presque emmuré dans sa propre construction, bâtisse bâtiment palais

blotti dans ses hautes fourrures,
Icar' XXI se raconte des voyages,

prononce des sciences
soutient des croyances
s'édifie un palais de connaissances et d'ignorance
une maison de certituders
consolide des sciences,
échafaude des espoirs

se récite des fables.

Ψ

III - 8

Alors, parce que les humeurs du ciel s'émoussent
quand on les tient à distance,
parce que ces humeurs

sont presque amicales quand on les décrit,
parce qu'elles sont douces quand on les danse,
parce qu'elles sont paisibles quand on les pense,

Icar' XXI savoure une saison de quiétude.

Tout un automne sans griffures, sans ecchymoses
sans fièvres et sans vertige.

Alors, au cours de la suite des jours,
la terrifiante menace de perdre sa vie

se dissipe, se dilue, s'éloigne
Et l'effroi

Et l'alarme permanente
devenue distante

se fait fictive. se fait fiction.

et la vie l'aventure la découverte se cache dans des mondes qu'on
s'invente.

fictives et donc quasiment inoffensives dans les mondes qu'on se
cache bien mieux dans les légendes,
brève

III - 9

Alors, puisque

mais dans les saisons de plaine se répètent et se prolongent

les saisons d'habitude et de confort

les saisons sans tempête,

puisque les cris d'angoisse sont étouffé, l'angoisse est éteinte

les saisons d'habitude tuent le goût de l'aventure

n'interdisent jamais la mousse de proliférer

de gagner les murs

alors, quand l'humidité

quand le moisi monte jusqu'au nez l'escalier

on s'habitue on s'y fait.

alors, parce que la mort est lointaine

certaine mais lointaine

Icar néglige de savoir

que l'ankou enserre son abri

même s'il feint de l'ignorer de l'oublier

parce que la mort entoure la citadelle

les saisons changent

Alors, quand bien même les murailles qui le protègent sont nombreuses,
une moindre faille dans l'empilement des pierres
le moindre mal jointoyé
le moindre inattendu dans la vigilance suffit

pour que le vent s'engouffre dans l'enceinte.

Alors, le vent le rejoint,
le vent qu'il redoutait l'atteint,
le vent qui abat toute certitudes

le vent le brise,
lui, Icar' XXI,

brisé par le vent nauséeux
qui rodait autour qui se pressait au nord de son domaine.

Son labyrinthe est tortueux.

Alors,
exposé aux gifles froides
tandis qu'il voudrait fuir et disparaître,
Icar' XXI se heurte à une impasse.
Son labyrinthe est étroit.

Alors, il se faufile entre les coutumes et les habitudes,
bouscule un gardien qui ne gardait rien,
se débat, renverse des livres anciens,
avant de s'assommer
contre une porte noire solennelle
une porte qui ne mène nulle part.

Son labyrinthe est clos.

Ψ

III - 9

Alors, muré dans son dédale,
cramponné à ses repères comme un naufragé à son radeau,

Icar' XXI s'arrête au zéro du labyrinthe.

Alors, seul,
avec le vent qui l'assaille,
avec la nuit qui le pénètre,

avec qui le submerge
avec l'odeur qui l'étouffe.
seul, Icar' XXI suffoque, vacille, s'effondre et rampe vers la torpeur.

Ψ

III - 10

Alors, Icar' XXI,
presque inerte, prêt à perdre la terre, prêt à la quitter,
Icar' XXI s'enroule autour de son ventre et s'avoue à pleurer.

Alors, l'enfant des ténèbres
embryon de mort, mortifère démuni
sauf un dernier spasme, sauf un dernier souffle, muet ...

... Icar' XXI.

Alors, au-dessus de son corps,
distillat subtil de l'angoisse et de l'effort,

des filaments de couleurs s'élèvent.
Icar' XXI repose.
Icar' XXI rêve.

Ψ

IV
LA CHUTE

IV - 1

Icar' XXI, l'enfant du labyrinthe,
labyrinthe de son père,
labyrinthe, le sien,

labyrinthe de son fils déjà,
Icar' XXI, usé par son aria,

épuisé de tourner
comme un forçat sous le joug
pour ne puiser qu'une eau saumâtre,
Icar' XXI se contrit d'impasse en impatience,
s'égare et s'étourdit dans son dédale,

jusqu'à perdre pied,
jusqu'à perdre connaissance.

Alors, allongé sur le dos,
la petite fontanelle dans la boue,
Icar' XXI s'immerge dans l'outremer.

Et dans l'outremer, il devine,
comme une arche lumineuse,
une béance ténue qui respire et qui bat.

Quand passe un oiseau rouge et or.

Alors, Icar' XXI ouvre les yeux, redresse la tête,
cherche à voir clairement la béance et l'oiseau...

La béance et l'oiseau s'évaporent.

Ψ

IV - 2

Quelle est ta souffrance, Icar'?

Icar': Il n'importe plus d'exister!

Traverser la durée,

suivre la transhumance,

se protéger des orages,

c'est trop peu

quand on est privé de la source.

Le sein qui t'a nourri,
qui t'a sevré,
t'invite à vivre.

Icar': Mais pour être vivant,

il ne suffit pas de déserter!

Il ne suffit pas de s'investir dans la nuit!

Il faut négliger les mémoires,

toutes les mémoires!

Il te revient de choisir.

Icar': Vivre me fait peur!

Ψ

IV - 3

Quelle est ta souffrance, Icar'?

Icar': Il n'importe plus de vivre!

Se divertir dans les heures,

sentir, agir, penser, prévoir, vieillir,

c'est trop peu

quand on est orphelin.

L'enfant désolé dessine des rêves.

Icar': Mais pour aborder l'idéal,

il ne suffit pas de déchiffrer les apparences!

Il ne suffit pas d'entrevoir l'invisible!

Il faut palper le noir!

Il te revient de choisir.

Icar': Rêver me fait peur!

Ψ

IV - 4

Quelle est ta souffrance, Icar'?

Icar': Il n'importe plus de rêver!

Se diluer dans le temps,

flotter dans les plis de l'immense,

c'est trop peu

quand on est clairvoyant.

Les ténèbres se découvrent à tâtons.

Icar': Mais pour toucher l'idéal,

Il ne suffit pas d'effleurer le silence!

Il ne suffit pas d'arpéger la lumière!

Il faut cueillir le cocon de l'intense!

pour en tirer le fil!

Il te revient de choisir.

Icar': Frôler l'idéal me fait peur!

Ψ

IV - 5

Quelle est ta souffrance, Icar'?

Icar': Il n'importe plus de tisser l'idéal!

Marier, un à un,

les brins de laine et les fils de soie

pour faire apparaître en filigrane

le fantôme du rêve,

c'est trop peu

quand on est bâtisseur!

Qui veut toucher le mystère
doit traverser le prisme.

Icar': Mais pour façonner le mystère,

il ne suffit pas d'en caresser le moule!

Il ne suffit pas de capter

des matières de feu!

Il faut prononcer l'incandescence!

Il te revient de choisir.

Icar': Donner corps à l'idéal me fait peur.

Ψ

IV - 6

Quelle est ta souffrance, Icar'?

Icar': Il n'importe plus de traduire l'idéal!

Transformer la lave en gestes de lumière,

polir aveuglément la résonance,

c'est trop peu quand on est pèlerin.

Le chemin vers l'idéal
se dévoile à mesure.

Icar': Mais pour aller le chemin,

il ne suffit pas d'escalader le pilier!

Il ne suffit pas de concentrer ses vigueurs!

Il faut assurer ses prises!

Prolonger l'effort, obstinément!

Alors seulement, deviner la cime!

Alors seulement, approcher.

Il te revient de choisir.

Icar': Le dernier pas me fait peur.

Ψ

IV - 7

Quelle est ta souffrance, Icar'?

Icar': Il n'importe plus d'être à la cime.

Se tenir dans l'équilibre mince,

inspirer l'ivresse du grand large,

c'est trop peu quand on est voltigeur.

A l'extrême du désir, les amants s'oublient.

Icar': Mais pour se dissiper dans le sublime,

il ne suffit pas d'effacer le cercle de craie!

Il ne suffit pas de perdre son nom!

Il faut se découvrir tout entier!

Gagner la transparence! ...

Il te revient de choisir.

Icar': Tout quitter me fait peur.

Il t'appartient de voler!

Icar': Voler me fait peur!

Me déployer dans l'immense me fait peur!

Tout ce qui s'annonce me fait peur!

J'ai peur de la lumière.

Peur de m'engloutir dans la lumière.

Peur de m'éblouir...

Ψ


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