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Published by ibraly52, 2020-04-08 03:33:27

zola_la_conquete_de_plassans

zola_la_conquete_de_plassans

La place s’emplissait de bruit. Un domestique entra tout
effaré, racontant que le feu venait de prendre chez la fille de
Madame. On croyait avoir vu le gendre de Madame, celui qu’on
avait dû enfermer, se promener dans le jardin avec un sarment
allumé. Le pis était qu’on désespérait de sauver les locataires.
Félicité se tourna vivement, réfléchit une minute encore, les yeux
fixés sur Macquart. Elle comprenait enfin.

« Vous nous aviez bien promis, dit-elle à voix basse, de vous
tenir tranquille, lorsque nous vous avons installé dans votre petite
maison des Tulettes. Rien ne vous manque pourtant, vous êtes là
comme un vrai rentier… C’est honteux, entendez-vous !…
Combien l’abbé Fenil vous a-t-il donné pour ouvrir la porte à
François? »

Il se fâcha, mais elle le fit taire. Elle semblait beaucoup plus
inquiète des suites de l’affaire qu’indignée par le crime lui-même.

« Et quel abominable scandale, si l’on venait à savoir !
murmura-t-elle encore. Est-ce que nous vous avons jamais rien
refusé? Nous causerons demain, nous reparlerons de ce champ
dont vous nous cassez les oreilles… Si Rougon apprenait une
pareille chose, il en mourrait de chagrin. »

L’oncle ne put s’empêcher de sourire. Il se défendit plus
violemment, jura qu’il ne savait rien, qu’il n’avait trempé dans
rien. Puis, comme le ciel s’embrasait de plus en plus, et que le
docteur Porquier était déjà descendu, l’oncle quitta la chambre,
en disant d’un air pressé de curieux :

« Je vais voir. »

C’était M. Péqueur des Saulaies qui avait donné l’alarme. Il y
avait eu soirée à la sous-préfecture. Il se couchait, lorsque, vers
une heure moins quelques minutes, il aperçut un singulier reflet
rouge sur le plafond de sa chambre. S’étant approché de la
fenêtre, il était resté très surpris en voyant un grand feu brûler

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dans le jardin des Mouret, tandis qu’une ombre, qu’il ne reconnut
pas d’abord, dansait au milieu de la fumée en brandissant un
sarment allumé. Presque aussitôt des flammes s’échappèrent par
toutes les ouvertures du rez-de-chaussée. Le sous-préfet
s’empressa de remettre son pantalon ; il appela son domestique,
lança le concierge à la recherche des pompiers et des autorités.
Puis, avant de se rendre sur le lieu du sinistre, il acheva de
s’habiller, s’assurant devant une glace de la correction de sa
moustache. Il arriva le premier rue Balande. La rue était
absolument déserte ; deux chats la traversaient en courant.

« Ils vont se laisser griller comme des côtelettes, là-dedans !
pensa M. Péqueur des Saulaies, étonné du sommeil paisible de la
maison, sur la rue, où pas une flamme ne se montrait encore. »

Il frappa violemment, mais il n’entendit que le ronflement de
l’incendie, dans la cage de l’escalier. Il frappa alors à la porte de
M. Rastoil. Là, des cris perçants s’élevaient, accompagnés de
piétinements, de claquements de portes, d’appels étouffés.

« Aurélie, couvre-toi les épaules ! » criait la voix du président.

M. Rastoil se précipita sur le trottoir, suivi de Mme Rastoil et
de la cadette de ses demoiselles, celle qui n’était pas encore
mariée. Aurélie, dans sa précipitation, avait jeté sur ses épaules
un paletot de son père, qui lui laissait les bras nus ; elle devint
toute rouge, lorsqu’elle aperçut M. Péqueur des Saulaies.

« Quel épouvantable malheur ! balbutiait le président. Tout
va brûler. Le mur de ma chambre est déjà chaud. Les deux
maisons n’en font qu’une, si j’ose dire… Ah ! monsieur le sous-
préfet, je n’ai pas même pris le temps d’enlever les pendules. Il
faut organiser les secours. On ne peut pas perdre son mobilier en
quelques heures. »

Mme Rastoil, à demi vêtue d’un peignoir, pleurait le meuble
de son salon, qu’elle venait justement de faire recouvrir.

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Cependant, quelques voisins s’étaient montrés aux fenêtres. Le
président les appela et commença le déménagement de sa
maison ; il se chargeait particulièrement des pendules, qu’il
déposait sur le trottoir d’en face. Lorsqu’on eut sorti les fauteuils
du salon, il fit asseoir sa femme et sa fille, tandis que le sous-
préfet restait auprès d’elles, pour les rassurer.

« Tranquillisez-vous, mesdames, disait-il. La pompe va
arriver, le feu sera attaqué vigoureusement… Je crois pouvoir
vous promettre qu’on sauvera votre maison. »

Les croisées des Mouret éclatèrent, les flammes parurent au
premier étage. Brusquement, la rue fut éclairée par une grande
lueur ; il faisait clair comme en plein jour. Un tambour, au loin,
passait sur la place de la Sous-Préfecture, en battant le rappel.
Des hommes accouraient, une chaîne s’organisait, mais les seaux
manquaient, la pompe n’arrivait pas. Au milieu de l’effarement
général, M. Péqueur des Saulaies, sans quitter les dames Rastoil,
criait des ordres à pleine voix :

« Laissez le passage libre ! La chaîne est trop serrée, là-bas !
Mettez-vous à deux pieds les uns des autres ! »

Puis, se tournant vers Aurélie, d’une voix douce :

« Je suis bien surpris que la pompe ne soit pas encore là…
C’est une pompe neuve ; on va justement l’étrenner… J’ai
pourtant envoyé le concierge tout de suite ; il a dû passer aussi à
la gendarmerie. »

Les gendarmes se montrèrent les premiers ; ils continrent les
curieux, dont le nombre augmentait, malgré l’heure avancée. Le
sous-préfet était allé en personne rectifier la chaîne, qui se
bossuait au milieu des poussées de certains farceurs accourus du
faubourg. La petite cloche de Saint-Saturnin sonnait le tocsin de
sa voix fêlée ; un second tambour battait le rappel, plus
languissamment, vers le bas de la rue, du côté du Mail. Enfin la

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pompe arriva, avec un tapage de ferraille secouée. Les groupes
s’écartèrent ; les quinze pompiers de Plassans parurent, courant
et soufflant ; mais, malgré l’intervention de M. Péqueur des
Saulaies, il fallut encore un grand quart d’heure pour mettre la
pompe en état.

« Je vous dis que le piston ne glisse pas ! » criait
furieusement le capitaine au sous-préfet, qui prétendait que les
écrous étaient trop serrés.

Lorsqu’un jet d’eau s’éleva, la foule eut un soupir de
satisfaction. La maison flambait alors, du rez-de-chaussée au
second étage, comme une immense torche. L’eau entrait dans le
brasier avec un sifflement ; tandis que les flammes, se déchirant
en nappes jaunes, s’élevaient plus haut. Des pompiers étaient
montés sur le toit de la maison du président, dont ils enfonçaient
les tuiles, à coups de pic, pour faire la part du feu.

« La baraque est perdue », murmura Macquart, les mains
dans les poches, planté tranquillement sur le trottoir d’en face,
d’où il suivait les progrès de l’incendie avec un vif intérêt.

Il s’était formé là, au bord du ruisseau, un salon en plein air.
Les fauteuils se trouvaient rangés en demi-cercle, comme pour
permettre d’assister à l’aise au spectacle. Mme de Condamin et
son mari venaient d’arriver ; ils rentraient à peine de la sous-
préfecture, disaient-ils, lorsqu’ils avaient entendu battre le
rappel. M. de Bourdeu, M. Maffre, le docteur Porquier,
M. Delangre, accompagné de plusieurs membres du conseil
municipal, s’étaient également empressés d’accourir. Tous
entouraient ces pauvres dames Rastoil, les réconfortaient,
s’abordaient avec des exclamations apitoyées. La société finit par
s’asseoir sur les fauteuils. Et la conversation s’engagea, pendant
que la pompe soufflait à dix pas et que les poutres embrasées
craquaient.

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« As-tu pris ma montre, mon ami? demanda Mme Rastoil ;
elle était sur la cheminée, avec la chaîne.

– Oui, oui, je l’ai dans ma poche, répondit le président, la face
gonflée, chancelant d’émotion. J’ai aussi l’argenterie… J’aurais
tout emporté ; mais les pompiers ne veulent pas, ils disent que
c’est ridicule. »

M. Péqueur des Saulaies se montrait toujours très calme et
très obligeant.

« Je vous assure que votre maison ne court plus aucun risque,
affirma-t-il ; la part du feu est faite. Vous pouvez aller remettre
vos couverts dans votre salle à manger. »

Mais M. Rastoil ne consentit pas à se séparer de son
argenterie, qu’il tenait sous le bras, pliée dans un journal.

« Toutes les portes sont ouvertes, balbutia-t-il ; la maison est
pleine de gens que je ne connais pas… Ils ont fait dans mon toit
un trou qui me coûtera cher à boucher. »

Mme de Condamin interrogeait le sous-préfet. Elle s’écria :

« Mais c’est horrible ! mais je croyais que les locataires
avaient eu le temps de se sauver !… Alors, on n’a pas de nouvelles
de l’abbé Faujas?

– J’ai frappé moi-même, dit M. Péqueur des Saulaies ;
personne n’a répondu. Quand les pompiers sont arrivés, j’ai fait
enfoncer la porte, j’ai ordonné d’appliquer des échelles aux
fenêtres… Tout a été inutile. Un de nos braves gendarmes, qui
s’est aventuré dans le vestibule, a failli être asphyxié par la fumée.

– Ainsi, l’abbé Faujas?… Quelle abominable mort ! » reprit la
belle Octavie avec un frisson.

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Ces messieurs et ces dames se regardèrent, blêmes dans les
clartés vacillantes de l’incendie. Le docteur Porquier expliqua que
la mort par le feu n’était peut-être pas aussi douloureuse qu’on se
l’imaginait.

« On est saisi, dit-il en terminant ; ça doit être l’affaire de
quelques secondes. Il faut dire aussi que cela dépend de la
violence du brasier. »

M. de Condamin comptait sur ses doigts.

« Si Mme Mouret est chez ses parents, comme on le prétend,
cela fait toujours quatre : l’abbé Faujas, sa mère, sa sœur et son
beau-frère… C’est joli ! »

A ce moment, Mme Rastoil se pencha à l’oreille de son mari.

« Donne-moi ma montre, murmura-t-elle. Je ne suis pas
tranquille. Tu te remues. Tu vas t’asseoir dessus. »

Une voix ayant crié que le vent poussait les flammèches du
côté de la sous-préfecture, M. Péqueur des Saulaies s’excusa,
s’élança, afin de parer à ce nouveau danger. Cependant,
M. Delangre voulait qu’on tentât un dernier effort pour porter
secours aux victimes. Le capitaine des pompiers lui répondit
brutalement de monter aux échelles lui-même, s’il croyait la
chose possible ; il disait n’avoir jamais vu un feu pareil. C’était le
diable qui avait dû allumer ce feu-là, pour que la maison brûlât,
comme un fagot, par tous les bouts à la fois. Le maire, suivi de
quelques hommes de bonne volonté, fit alors le tour par l’impasse
des Chevillottes. Du côté du jardin, peut-être pourrait-on monter.

« Ce serait très beau, si ce n’était pas si triste », remarqua
Mme de Condamin, qui se calmait.

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En effet, l’incendie devenait superbe. Des fusées d’étincelles
montaient dans de larges flammes bleues ; des trous d’un rouge
ardent se creusaient au fond de chaque fenêtre béante ; tandis
que la fumée roulait doucement, s’en allait en un gros nuage
violâtre, pareille à la fumée des feux de Bengale, pendant les feux
d’artifice. Ces dames et ces messieurs s’étaient pelotonnés dans
les fauteuils ; ils s’accoudaient, s’allongeaient, levaient le
menton ; puis, des silences se faisaient, coupés de remarques,
lorsqu’un tourbillon de flammes plus violent s’élevait. Au loin,
dans les clartés dansantes qui illuminaient brusquement des
profondeurs de têtes moutonnantes, grossissaient un brouhaha
de foule, un bruit d’eau courante, tout un tapage noyé. Et la
pompe, à dix pas, gardait son haleine régulière, son crachement
de gosier de métal écorché.

« Regardez donc la troisième fenêtre, au second étage, s’écria
tout à coup M. Maffre émerveillé ; on voit très bien à gauche, un
lit qui brûle. Les rideaux sont jaunes ; ils flambent comme du
papier. »

M. Péqueur des Saulaies revenait au petit trot tranquilliser la
société. C’était une panique.

« Les flammèches, dit-il, sont bien portées par le vent du côté
de la sous-préfecture ; mais elles s’éteignent en l’air. Il n’y a
aucun danger, on est maître du feu.

– Mais, demanda Mme de Condamin, sait-on comment le feu
à pris? »

M. de Bourdeu assura qu’il avait d’abord vu une grosse fumée
sortir de la cuisine. M. Maffre prétendait, au contraire, que les
flammes avaient d’abord paru dans une chambre du premier
étage. Le sous-préfet hochait la tête d’un air de prudence
officielle ; il finit par dire à demi-voix :

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« Je crois que la malveillance n’est pas étrangère au sinistre.
J’ai déjà ordonné une enquête. »

Et il raconta qu’il avait vu un homme allumer le feu avec un
sarment.

« Oui, je l’ai vu aussi, interrompit Aurélie Rastoil. C’est
M. Mouret. »

Ce fut une surprise extraordinaire. La chose était impossible.
M. Mouret s’échappant et brûlant sa maison, quel épouvantable
drame ! Et l’on accablait Aurélie de questions. Elle rougissait,
tandis que sa mère la regardait sévèrement. Il n’était pas
convenable qu’une jeune fille fût ainsi toutes les nuits à la fenêtre.

« Je vous assure, j’ai bien reconnu M. Mouret, reprit-elle.

Je ne dormais pas, je me suis levée, en voyant une grande
lumière… M. Mouret dansait au milieu du feu. »

Le sous-préfet se prononça.

« Parfaitement, mademoiselle a raison… Je reconnais ce
malheureux, maintenant. Il était si effrayant, que je restais
perplexe, bien que sa figure ne me fût pas inconnue… Je vous
demande pardon, ceci est très grave ; il faut que j’aille donner
quelques ordres. »

Il s’en alla de nouveau, pendant que la société commentait
cette aventure terrible, un propriétaire brûlant ses locataires.
M. de Bourdeu s’emporta contre les maisons d’aliénés ; la
surveillance y était faite d’une façon tout à fait insuffisante. A la
vérité, M. de Bourdeu tremblait de voir flamber dans l’incendie la
préfecture que l’abbé Faujas lui avait promise.

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« Les fous sont pleins de rancune », dit simplement
M. de Condamin.

Ce mot embarrassa tout le monde. La conversation tomba
nette. Les dames eurent de légers frissons, tandis que ces
messieurs échangeaient des regards singuliers. La maison en
flammes devenait beaucoup plus intéressante, depuis que la
société connaissait la main qui avait mis le feu. Les yeux, clignant
d’une terreur délicieuse, se fixaient sur le brasier, avec le rêve du
drame qui avait dû se passer là.

« Si le papa Mouret est là-dedans, ça fait cinq », dit encore
M. de Condamin, que les dames firent taire, en l’accusant d’être
un homme atroce.

Depuis le commencement de l’incendie, les Paloque, accoudés
à la fenêtre de leur salle à manger, regardaient. Ils étaient juste
au-dessus du salon improvisé sur le trottoir. La femme du juge
finit par descendre pour offrir gracieusement l’hospitalité aux
dames Rastoil, ainsi qu’aux personnes qui les entouraient.

« On voit bien de nos fenêtres, je vous assure », dit-elle. Et,
comme ces dames refusaient :

« Mais vous allez prendre froid, continua-t-elle ; la nuit est
très fraîche. »

Mme de Condamin eut un sourire, en allongeant sur le pavé
ses petits pieds, qu’elle montra au bord de sa jupe.

« Ah bien ! oui, nous n’avons pas froid ! répondit-elle. Moi,
j’ai les pieds brûlants. Je suis très bien… Est-ce que vous avez
froid, mademoiselle?

– J’ai trop chaud, assura Aurélie. On dirait une nuit d’été. Ce
feu-là chauffe joliment. »

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Tout le monde déclara qu’il faisait bon, et Mme Paloque se
décida alors à rester, à s’asseoir, elle aussi, dans un fauteuil.
M. Maffre venait de partir ; il avait aperçu, au milieu de la foule,
ses deux fils, en compagnie de Guillaume Porquier, accourus tous
les trois, sans cravate, d’une maison des remparts, pour voir le
feu. Le juge de paix, qui était certain de les avoir enfermés à
double tour dans leur chambre, emmena Alphonse et Ambroise
par les oreilles.

« Si nous allions nous coucher? » dit M. de Bourdeu, de plus
en plus maussade.

M. Péqueur des Saulaies avait reparu, infatigable, n’oubliant
pas les dames, malgré les soins de toutes sortes dont il était
accablé. Il alla vivement au-devant de M. Delangre, qui revenait
de l’impasse des Chevillottes. Ils causèrent à voix basse. Le maire
avait dû assister à quelque scène épouvantable ; il se passait la
main sur la face, comme pour chasser de ses yeux l’image atroce
qui le poursuivait. Les dames l’entendirent seulement murmurer :
« Nous sommes arrivés trop tard ! C’est horrible, horrible !… » Il
ne voulut répondre à aucune question.

« Il n’y a que Bourdeu et Delangre qui regrettent l’abbé,
murmura M. de Condamin à l’oreille de Mme Paloque.

– Ils avaient des affaires avec lui, répondit tranquillement
celle-ci.

Voyez donc, voici l’abbé Bourrette. Celui-là pleure pour de
bon. »

L’abbé Bourrette, qui avait fait la chaîne, sanglotait à chaudes
larmes. Le pauvre homme n’entendait pas les consolations.
Jamais il ne voulut s’asseoir dans un fauteuil ; il resta debout, les
yeux troubles, regardant brûler les dernières poutres. On avait

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aussi vu l’abbé Surin ; mais il avait disparu, après avoir écouté, de
groupe en groupe, les renseignements qui couraient.

« Allons nous coucher, répéta M. de Bourdeu. C’est bête à la
fin de rester là. »

Toute la société se leva. Il fut décidé que M. Rastoil, sa dame
et sa demoiselle, passeraient la nuit chez les Paloque.
Mme de Condamin donnait de petites tapes sur sa jupe,
légèrement froissée. On recula les fauteuils, on se tint un instant
debout à se souhaiter une bonne nuit. La pompe ronflait toujours,
l’incendie pâlissait, au milieu d’une fumée noire ; on n’entendait
plus que le piétinement affaibli de la foule et la hache attardée
d’un pompier abattant une charpente.

« C’est fini », pensa Macquart, qui n’avait pas quitté le
trottoir d’en face.

Il resta pourtant encore un instant, à écouter les dernières
paroles que M. de Condamin échangeait à demi-voix avec
Mme Paloque.

« Bah ! disait la femme du juge, personne ne le pleurera, si ce
n’est cette grosse bête de Bourrette. Il était devenu insupportable,
nous étions tous esclaves. Monseigneur doit rire à l’heure qu’il
est… Enfin, Plassans est délivré !

– Et les Rougon ! fit remarquer M. de Condamin, ils doivent
être enchantés.

– Pardieu ! les Rougon sont aux anges. Ils vont hériter de la
conquête de l’abbé… Allez, ils auraient payé bien cher celui qui se
serait risqué à mettre le feu à la baraque. »

Macquart s’en alla, mécontent. Il finissait par craindre d’avoir
été dupe. La joie des Rougon le consternait. Les Rougon étaient
des malins qui jouaient toujours un double jeu, et avec lesquels

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on finissait quand même par être volé. En traversant la place de la
Sous-Préfecture, il se jurait de ne plus travailler comme cela, à
l’aveuglette.

Comme il remontait à la chambre où Marthe agonisait, il
trouva Rose assise sur une marche de l’escalier. Elle était dans
une colère bleue, elle grondait :

« Non, certes, je ne resterai pas dans la chambre ; je ne veux
pas voir des choses pareilles. Qu’elle crève sans moi ! qu’elle crève
comme un chien ! Je ne l’aime plus, je n’aime plus personne…
Aller chercher le petit, pour le faire assister à ça ! Et j’ai consenti !
Je m’en voudrai toute la vie… Il était pâle comme sa chemise, le
chérubin. J’ai dû le porter du séminaire ici. J’ai cru qu’il allait
rendre l’âme en route, tant il pleurait. C’est une pitié !… Et il est
là, maintenant, à l’embrasser. Moi, ça me donne la chair de poule.
Je voudrais que la maison nous tombât sur la tête, pour que ça fût
fini d’un coup… J’irai dans un trou, je vivrai toute seule, je ne
verrai jamais personne, jamais, jamais. La vie entière, c’est fait
pour pleurer et pour se mettre en colère. »

Macquart entra dans la chambre. Mme Rougon, à genoux, se
cachait la face entre les mains ; tandis que Serge, debout devant le
lit, les joues ruisselantes de larmes, soutenait la tête de la
mourante. Elle n’avait point encore repris connaissance. Les
dernières lueurs de l’incendie éclairaient la chambre d’un reflet
rouge.

Un hoquet secoua Marthe. Elle ouvrit des yeux surpris, se mit
sur son séant pour regarder autour d’elle. Puis, elle joignit les
mains avec une épouvante indicible, elle expira, en apercevant,
dans la clarté rouge, la soutane de Serge.

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2 septembre 2003

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